Anachroniques

29/07/2018

Entrer avec patience dans le théâtre du monde

Quatrome France, Shiro et les kamishibaïs, décors et mise en couleurs Manuela, personnages Zad, lu par Caroline Massé, musique et chant par Stéphanie Joire, éditions les Utopiques, 2017, 40 p. Cd 11’15’’, 24€
Cette création se passe au Japon dont elle met en scène l’art du kamishibaï.
Il s’agit d’un conte musical. Un vieil homme raconte des histoires en s’appuyant sur le support des kamishibaïs, derrière son butaï, petit théâtre de bois, et vendant des beignets de patates douces. Un enfant, Shiro, aime venir l’écouter jusqu’au jour où disparaît le vieux conteur. Les récits du vieil homme aux kamishibaïs ne traversent plus l’air de la rue de leurs aventures.
Shiro grandit. Il est en passe de rentrer dans la société, travaillant dans un commerce, mettant de sous de côté. Mais une étrange tristesse l’habite. Or, un jour, il voit, dans la vitrine du brocanteur du village, le butaï du vieux conteur. Shiro se remémore alors le temps des histoires du vieux conteur de kamishibaïs, et sa décision est prise : il se fera conteur. Le conteur est celui qui recueille les histoires de la bouche des populations du monde, qui les choisit, qui les conte pour les partager. Le conte est une médiation, il rassemble en son cœur l’écoute et la diction, l’ouïe et la voix, le conte et la chanson. Il est une offrande pour auditoire réceptif.
L’album qui accompagne le cédérom musical composé par Stéphanie Joire, qui met en scène la douce voix conteuse de Caroline Massé, rassemble les talents de Zad et d’une artiste peintre, Manuella. Il est propédeutique à la réception. Le livre-CD se fait alors art total, conte-opéra pour enfants. Au-delà de l’histoire, l’œuvre est une invitation à prendre le temps, une ode à l’écoute, un poème de la patience magnifiée :
« les histoires n’aiment rien de mieux que le temps qu’on leur donne »
« Rien n’est plus beau qu’une histoire,
Une histoire à recevoir ».

Le Chat Botté d’après Charles Perrault, adaptation Rébecca Stella et Danielle Barthélémy, L’Harmattan, collection Lucernaire, 2015, 52 p. 9€
La pièce propose un Chat Botté pour le vingt-et-unième siècle. C’et un divertissement théâtral qui n’arrive pas à convaincre vraiment. Le mélange des références au mode des contes d’une part et au réel d’autre part ne trouve pas son liage. Il y a, pourtant, de bons passages, de bonnes idées, une écriture alerte, mais il semble que le récit originel de Perrault ait plutôt joué comme un empêchement à la création que comme un stimulateur.

Pef, La ré-si-do-ré du prince de Motordu, musique de Marc-Olivier Dupin, Gallimard  jeunesse, 2012, 40 p. + CD, 22€
L’orchestre national d’Île de France interprète la composition de Dupin qui conte l’histoire faite de dialogues théâtraux imaginés par Pef. C’est l’histoire d’un orchestre racontée par des jeux de mots. C’est jubilatoire, insensé, nonsensique et en même temps c’est une introduction à l’exécution instrumentale des partitions musicales.

Letria Jose Jorge, Croquemitaine et le rêve, traduction du portugais de Francis Schurmans revue par l’auteur, L’Harmattan, collection Théâtre des 5 continents, 2010, 36 p. 7€50
Croquemitaine règne sur un royaume imaginaire d’où il a banni le rêve. Chaque fois qu’un de ses sujets rêve, une lampe s’allume et le signale aux forces répressives qui viennent le saisir et l’amener pour interrogatoire devant le roi. Il est interdit de rêver, interdit de faire rêver. Or, il suffit de penser pour tomber dans la rêverie. Interdire de rêver c’est donc, aussi, interdire de penser. La hiérarchie déteste la pensée, celle qui, vagabondant, met un frein à l’obéissance : « Le rêve est le pire ennemi de celui qui commande et moi, j’aime commander, donner des ordres, être obéi » dit Croquemitaine. C’est que penser et rêver c’est « voir au-delà de ce que les yeux voient », c’est comprendre et, de comprendre au désir de désobéir il n’y a qu’un pas. Le cauchemar prend fin lorsque le monarque, hanté par ses rêves, fuit son propre royaume le libérant de sa tyrannie.
Très bien écrit, simple d’accès et profond en réflexions suscitées, parsemé de nombreux clins d’œil intertextuels, ce texte présente bien des intérêts pour le jeune lectorat à qui il pourrait être, dans le cadre scolaire, par exemple, proposé pour mise en scène autant que pour étude.

Philippe Geneste

20/07/2018

Des rapports inégalitaires entre les êtres humains

Azam Jacques, C’est quoi, les inégalités ? Milan, 2018, 128 p. 7€90
Voici un remarquable ouvrage qui traite un sujet au fond peu abordé sous l’angle documentaire en littérature de jeunesse. Le racisme, l’antisémitisme, l’esclavage, les riches et les pauvres, migrants et autochtones, chômage, plan social, sans domicile fixe, paradis fiscal, travail des enfants, égalité filles-garçons, la journée de la femme, droit de vote, les lanceurs d’alerte, sont ainsi abordés à travers quatre parties : les inégalités entre les peuples, les inégalités économiques, les inégalités entre les sexes, ceux qui luttent contre les inégalités (syndicat, Snowden, Malala, Aung SanSuu Kyi – grâce à la date d’écriture du livre…– , abbé Pierre, Luther King, Mandela, Gandhi).
C’est sur les inégalités économiques que le livre est le plus original. La modalité de réalisation alternant bande dessinée, texte bref mais précis, est d’une grande efficience pour le sujet à chaque fois traité. On regrettera un traitement un peu ancien de la question de l’inégalité des races qui ne prend pas en compte les avancées du darwinisme sous l’impulsion de Patrick Tort (1), Aung SanSuu Kyi a peu sa place aujourd’hui parmi les figures de résistance à des inégalités, mais ce serait faire fausse route que de ne pas relever l’excellence de cet ouvrage qui peut vraiment permettre aux préadolescents et adolescents de faire connaissance avec les racines des conflits sociaux et de classes d’aujourd’hui.
(1) voir Tort, Patrick, Sexe, race et culture, Paris, Textuel, 108 p. 16€, livre abordable par les adolescents.

Tibi Marie, Le sandwich au jambon, illustrations de Delphine Berger-Cornuel, Utopiques, collection alter égaux, 2018, 31 p. 7€
C’est une histoire sur la tolérance. Le cadre en est une sortie scolaire. Au moment de pique-niquer, Mehdi s’aperçoit qu’il s’est trompé de sac. Il n’a rien à manger. Ses camarades lui proposent un bout de leur repas, mais saucisson, jambon, lui sont interdits par sa religion. Deborah, une copine de classe juive lui propose de partager son repas, elle aussi, sa religion lui interdit le cochon. Les autrices détaillent alors les interdictions alimentaires dans différentes religions. Puis, les discussions portent sur les mœurs alimentaires des uns et des autres, régimes carnés ou végétariens, sur les recettes d’ici et d’ailleurs. Pour finir, la maîtresse explique en quoi les humains appartiennent à la grande famille des espèces animales. Un album contre certains courants de l’air du temps, à faire lire aux enfants des écoles primaires

Spilsbury Louise, Le Racisme et l’intolérance, illustrations de Hanane Kai, Nathan, collection explique-moi, 2018, 32 p. 12€90
Cet album est très didactique et en même temps attractif. Les autrices mettent en scène les comportements discriminants sans s’appuyer sur le sensationnalisme ni sur la recherche du pathos. Le propos en est renforcé. Les images d’Hanane Kai très directes parlent aux enfants de 8/11 ans qui forment le lectorat visé par la collection. L’album est aussi une introduction à de nombreux conflits qui ensanglantent l’actualité. La fin euphorique, « La plupart des êtres humains sont tolérants et ouverts » relève plus d’une profession de foi que d’un appel à l’engagement par la lutte contre les injustices, le racisme et les discriminations. Mais c’est en accord avec l’esprit humaniste de la collection.

Philippe Geneste

08/07/2018

La mort apprivoisée

Yu Liqiong, L’Arbre de Tata, traduit du chinois par Chun-Liang Yeh, illustrations de Zaü, éditions HongFei , 2017, 32 p. 15€90
La mort est peu abordée frontalement dans le récit destiné à la jeunesse. L’édition reproduit l’évitement dont fait preuve notre société face à ce thème. Toutefois, rareté n’est pas absence et L’Arbre de Tata en est une preuve.
Yu Liqiong aborde la mort dans sa relation à la vie. Pour ce faire, elle fait reposer la structure de l’album sur le dialogue, verbal et affectif, entre une petite fille et sa grand-mère. S’appuyant sur la psychologie enfantine, Yu Liqiong fait de la mort un acte de volonté plus qu’un événement subi : quand le monde dans lequel on vit s’écroule, alors, la mort vient ouvrir l’espace pour repenser le monde advenu à partir du passé ré-imaginé.
Le monde à retrouver est celui d’une relation, d’une rencontre. La grand-mère aime passer ses journées sur le banc placé sous un arbre. C’est que sur cet arbre, elle va dévoiler à sa petite fille que sont gravées ses initiales et celles de son « amoureux » du temps de sa lointaine jeunesse. Ainsi, relation avec le monde que l’on porte, la mort est aussi, transmission de la vie c’est-à-dire des connaissances acquises sous le cours même de la vie advenue.
La petite fille est dessinée en jeune fille sur la dernière image. Elle y observe les transformations dont la ville aimée de sa grand-mère vient encore d’être le spectacle. La jeune fille se souvient alors du bruissement des feuilles de l’arbre comme autant de paroles indistinctes des conversations amoureuses de sa grand-mère au temps jadis.
Ce qui frappe dans l’album, c’est la volonté de traiter l’expérience de la séparation en rapprochant la culture chinoise et la culture française. Il s’agit de voir l’humain qui nous constitue. Les illustrations de Zaü, en plans rapprochés ou moyens, usant de l’avant-plan pour avertir d’un approfondissement de l’interprétation de l’événement rapporté, donnent à la fois, par leur magnificence et leur simplicité une dimension brute au dialogue de l’enfant et de la grand-mère. Le mot brute signifie, ici, un accès direct à ce qui advient dans l’absence et de l’absence. L’illustration, souvent, apporte de nouvelles pistes de compréhension au texte et se fait narration propre, mais dans le respect du travail de Yu Liqiong.
La mort est le cycle de la vie qui jamais ne recommence mais toujours se transforme.

El Fathi Mickaël, Quelques battements d’ailes, illustrations de Pierre Pratt, mØtus, 2017, 34 p. 13€
Le récit d’El Fathi a pour personnage narratrice, une montagne qui conte sa vie à travers les millénaires et siècles. L’histoire procède par décalages de points de vue, celui de la montagne et celui des êtres vivants, celui de la montagne et celui des constructions qui l’habitent ou s’y sont momentanément installées. L’album ne conte pas la genèse de la montagne, mais son évolution une fois édifiée.
Le temps cosmique vient traverser le récit avant de montrer comment la montagne redeviendra sable, grain transporté à tire d’ailes par un oiseau de la mer. Appuyé sur le travail graphique et plastique de Pierre Pratt aux couleurs vives pleines d’effets de matières, l’album se fait rugueux autant qu’il ouvre une méditation poétique sur la nature et le temps. La terre, l’air, l’eau et le feu cosmique en sont les protagonistes privilégiés. La narration à la première personne rapproche le jeune lectorat de la formation géologique qui parle. C’est un dispositif qui porte les lecteurs à la pensée écologique, sans leçon ni discours explicite. L’histoire naturelle, de plus, se fait histoire humaine grâce à la vie qui anime la montagne. L’album tourne alors à la méditation morale : le temps humain est bien peu de chose et la mort est inscrite dans la nature même du vivant, fût-il un humain. Nuit, jour, saisons, phénomènes naturels, viennent ouvrir un imaginaire de géographie familière.
Philippe Geneste

NB : Sur l’histoire de la montagne, rappelons le bel album paru en 2013de Foix Alain, Rocky le petit rocher, illustré par Nikol, Gallimard jeunesse – Giboulées, 2013, 40 p. 16€50 et bien sûr, à partir de 12 ans, le texte de prose poétique autant que de vulgarisation scientifique d’Elisée Reclus, Histoire d’une montagne, préface de Joël Cornuault, Actes sud, collection Babel, 1998, 229 p.7€50

01/07/2018

Graphismes et récits au moindre texte

Le blog lisezjeunessepg de cette semaine revient sur un aspect peu mis en valeur du secteur éditorial de la littérature de jeunesse : le roman graphique. Nous proposons une sélection qui fait fi de l’année de parution mais qui propose des œuvres en résonance avec l’actualité.

Young-seon Youn, Des Mots plus légers, illustrations de Jeun Keum-ha, Chan-Ok, 2009, 56 p. 10€
Ce livre est une sorte d’encyclopédie des caractères qui prend prétexte de l’association d’un caractère à un animal pour nous parler des caractères en général. Ici, pas de couleur, mais un travail graphique en noir et grisé, L’enfant lecteur est invité à dialoguer avec l’image qui peut se faire surréaliste, mais qui, toujours, permet un ancrage aisé de l’interprétation. C’est vraiment un livre à lire avec l’enfant, car la lecture est une ouverture au dialogue et ne se pense pas, ici, close sur elle-même. L’album élargit la question du caractère à celle des émotions que l’on ressent, et aux réactions à ces émotions. Un livre à recommander et lisible à tous les âges.

Ruiller Jérôme, Ici c’est chez moi, Autrement, collection fil rouge, 2013, 32 p. 5€20
L’enfant trace un trait, à la craie. Il s’assoit. Il est chez lui et au-delà du trait, est le reste du monde. Les animaux, les arbres, ne respectent pas cette ligne frontière car pour eux elle n’a aucune valeur. L’enfant peste. Il ronchonne contre le lapin, fait déguerpir l’escargot, coupe la branche de l’arbre, désespère des feuilles et des nuages. Il veut être chez lui.
Survient un humain. Lui connaît la propriété privée, alors il ne passe pas outre et repart.
L’enfant est content : le trait séparateur a marché. Mais il est seul, bien seul, derrière le trait au cœur de sa propriété. Alors, il franchit lui-même la clôture de craie, il court vers l’aventureux voisin et ensemble ils vont jouer. Ensemble ou alors seul ; ballon partagé ou propriété privée ; c’est une interrogation sur notre monde en quasi aucun mot, avec seulement des dessins aux traits clairs, des couleurs mates avec une trame comme des tapisseries, des feuilles rectangulaires en petit format italien reliées par une couture apparente. Un bel ouvrage pour une histoire intelligente, dont la narration est tenue par la plume du dessinateur.

Chedru Delphine, Jour de neige, Autrement, 2013, 40 p. 13€95
D’abord, la neige tombe. Puis, la neige ayant cessé, des animaux sortent et laissent des traces. Jour de neige est un album des traces et de l’entrecroisement des traces. Toutes ces traces convergent vers une maisonnette au fin fond de la forêt si sombre où une fillette lit un conte aux animaux qui tous sont venus l’écouter. Il y a le cerf, le lapin, le sanglier, l’ours, le renard, l’écureuil, l’oiseau, le hérisson, tous les auteurs de l’écriture sur la neige chue sur la forêt lointaine, un matin d’hiver. Le point de vue change et nous pouvons lire la première page du conte que lit la fillette qui nous invite à reprendre au début ce bel ouvrage cartonné sans parole mais délicieusement silencieux, où soufflent, légers, l’amour de la nature et le frisson des contes.

Guillopé Antoine, Loup noir, Casterman, 2014, 32 p. 13€95
Cet album est paru en 2004. Il appartient au rare secteur jeunesse du roman graphique. Ce qui est curieux, est que cet auteur, pas plus que les autres créateurs et créatrices de romans graphiques pour la jeunesse, ne se réclame du courant de graveurs – narrateurs expressionnistes de la première moitié du vingtième siècle. Giacomo Patri ou Franz Masereel sont inconnus. Et pourtant, on ne peut pas ne pas penser à cette filiation. Guillopé a travaillé à l’encre de Chine des aplats en noir et blanc et les structures minutieuses pour figurer notamment les branches dénudées des arbres. Le sujet est celui de la peur figurée par l’enfant perdu au cœur de la forêt où rôde le loup. Bien évidemment, cette thématique permet à l’enfant lecteur de tout de suite entrer dans l’histoire ou plutôt, de créer les premiers pas du récit sans parole. Chaque image, ici, est un tableau qui porte un récit. La suite des images met en intrigue ce récit. Le dénouement tient dans la transformation du loup noir en un loup blanc, surexposé au cliché de la réconciliation. Mais réconciliation non pas de la bête et de l’animal mais plutôt de l’enfant avec sa peur, l’acceptation de sa peur par l’enfant. La peur est le moteur de l’aventure, parce qu’elle introduit l’étrangeté au cœur de l’existence. Le récit graphique est, par technique, un récit au noir, une entrée dans la peur du noir. L’agression du loup, l’effondrement de l’arbre qui brise ses branches en mille éclats nocturnes sur la neige blanche illuminée par une lune d’autant plus omniprésente qu’elle n’est pas dessinée, évoquent non pas le triomphe de l’instinct, de l’animalité en nous, mais au contraire l’entrée dans l’humaine condition de l’enfant qui va devoir s’accepter, accepter sa peur, c’est-à-dire prendre en compte son émotion comme action qui trace le chemin de sa vie.
Ainsi, à l’opposé extrême de la littérature de peur dont le ressort est l’adhésion sans distance à l’émotion, la fascination donc, Loup noir invite l’enfance lectrice à cheminer avec la peur comme sentiment de construction de la personne, à faire réflexion sur la vie à partir d’elle. C’est ce qui fait de cet album un album rare, au niveau même de son contenu. N’est-ce pas la marque des chefs d’œuvre d’art, savoir rendre compte du réel par l’imaginaire. On pense à Comes, dessinateur et scénariste de bandes dessinées.
Faut-il souligner que l’avantage majeur du récit graphique est de solliciter la relecture, manière inépuisable de renouveler son interprétation. C’est une offrande de l’album au jeune lectorat pour construire du sens. A cet aune, arrimé au sens, l’acte de lecture grandit aux yeux de l’enfance.

Geneste Philippe

24/06/2018

Quelques classiques

Brontë Charlotte, Jane Eyre, traduit de l’anglais par Dominique Jean, édition abrégée par Patricia Arrou-Vignod, notes et carnet de lecture par Philippe Delpeuch, Gallimard, collection folio junior, 2016, 409 p. 5€50
Charlotte Brontë (1816-1855) publie Jane Eyre en 1847. C’est un roman à forte influence autobiographique, profondément mélodramatique, celui d’une personnalité torturée par des élans de passion et le désir de ne point blesser la vie d’autrui. Les sensations œuvrent à un rapport maladif au monde, et l’univers de la folie s’y trouve enfermé, un peu comme l’est l’épouse de Rochester dans sa propre demeure. Le roman de cette orpheline, domestique qui devient femme indépendante et riche trouve dans son héroïne un relief pour échapper à une texture vieillie et réussir ainsi à saisir l’intérêt de jeunes lectrices et lecteurs.

Beecher-Stowe Harriet, La Case de l’oncle Tom, traduit de l’anglais (Etats-Unis) sans signature, Notes et carnets de lecture par Jean-Noël Leblanc, Gallimard jeunesse, collection folio junior, 2017, 491 p. 5€90
Cette édition avec son appareil de notes est une belle entrée dans l’œuvre de Harriet Elizabeth Beecher-Stowe (1811-1896), romancière américaine de formation puritaine qui commença à publier La Case de l’oncle Tom ou la vie des humbles en feuilleton dans le journal The National Era en 1851. Le déclencheur en fut la loi sur l’obligation de dénoncer les esclaves fugitifs promulguée en 1850. Le fond religieux traverse l’œuvre, preuves en sont la bonne maîtresse au nom d’Evangéline Saint-Clare, la motivation religieuse qui pousse l’oncle Tom à refuser de maltraiter ses frères de couleur comme le lui demande le cruel Simon Legree…
Mais le roman joua un rôle de dénonciation et les historiens des Etats-Unis ne manquent pas de l’attacher à l’épisode de la Guerre Civile qui débute en 1861avec la sécession des états du Sud. Alternant de longs passages héroïques avec des plages d’écriture quasi documentaire, le roman tient sa force de l’indignation morale et chrétienne qui l’anime. Ce n’est pas un hasard s’il fut salué par le président Lincoln car le conservatisme moral y règne en maître. Il n’empêche que sa critique de l’esclavage a permis d’ouvrir la sensibilité de maintes générations à la lutte pour son abolition. Le livre fut traduit en France dès 1853.

Balzac Honoré, Le Père Goriot, texte abrégé par Patricia Arrou-Vignod, notes et carnet de lecture par Philippe Delpeuch, Gallimard, collection folio junior, 2016, 219 p. 6€
Force est de reconnaître que faire lire Balzac (1799-1850) aux élèves aujourd’hui n’est pas facile. Les jeunes lecteurs sont rebutés par les longues descriptions et, surtout, manquent de références historiques comme littéraires pour trouver la saveur des textes du romancier.
Le Père Goriot, paru en 1835, est une œuvre importante pour Balzac car elle signe le début d’un succès croissant jusqu’à sa mort en 1850 et c’est par elle qu’il initie un classement des romans qu’il écrit selon un plan de grande envergure qui sera celui de ce qu’il nommera La Comédie Humaine. Tableau réaliste de la société française du dix-neuvième siècle commençant, roman d’apprentissage à travers la figure d’Eugène de Rastignac, Le Père Goriot est un chef d’œuvre du roman réaliste. La version abrégée du livre permet au jeune lectorat d’entrer dans l’œuvre avec facilité, d’autant plus qu’un répertoire des personnages est placé à l’entrée de l’édition. Le travail éditorial sérieux peut être interrogé, mais en tout cas, il permet de faire vivre un roman auprès des jeunes générations qui, sinon, ne l’ouvriraient pas.

Milne, A.A., Winnie l’ourson, la maison d’un ours comme ça, traduit de l’anglais par Jacques Papy, illustrations de Ernest H. Sheppard, Gallimard, collection Bibliothèque, 2016, 203 p. 12€90
Né à Londres, le journaliste satirique Alexander Alan Milne (1882-1956) deviendra un écrivain prolixe, notamment de romans policiers et de poésies. La postérité a retenu, aussi, de ses œuvres, ses romans pour les enfants centrés sur la figure de l’ours qui donne son titre à ses deux livres majeurs : Winnie l’ourson (1926) puis La Maison de Winnie (1928). Il s’agit de romans adressés à son fils, Christopher Robin, qui est aussi un personnage des livres : il a 10 ans pour le premier et 12 ans pour Winnie l’ourson, la maison d’un ours comme ça. C’est un premier dispositif ingénieux qui va permettre à l’auteur d’inverser la relation parent-enfant, installant ainsi un humour doux auprès du lectorat. Le héros est certes Winnie, figure même de l’enfance, mais, « comme le fait remarquer Milne, les enfants allient l’innocence et la grâce à “un égoïsme brutal” » (1).
L’univers de Milne est une évocation de l’enfance, d’une enfance rêvée, faite d’une nostalgie du passé, des jouets anciens, des paysages perdus, un monde d’harmonie dans lequel vivent des animaux sans haine ni cruauté. Cet univers c’est aussi un hymne à vivre à côté des normes et de l’éducation : le monde de l’enfant qui refuse de grandir. L’enfant se construit un mode où il laisse libre cours à ses désirs exerçant ainsi une maîtrise sur eux. Le dessin au trait d’E.H. Shepard amplifie cette dimension. L’ouvrage reprend la traduction de Jacques Papy pour les Presses de la Cité en 1946.
Philippe Geneste
(1) Alison Lurie, Ne le dites pas aux grands. Essai sur la littérature enfantine, traduit de l’anglais par Monique Chassagnol, Rivages1990, 251 p. – p.175

17/06/2018

Littérature de jeunesse et sociétés

De l’excision
On estime à 130 millions, le nombre de femmes excisées de par le monde. Il en existe autour de 65 000 en France dont 35 000 fillettes. La littérature de jeunesse a peu abordé cette question. La Gazelle et les exciseuses paru en 2011 (1) conte le drame d’une fillette promise en mariage à un vieux polygame et qui, la veille de son excision, s’enfuit. Le roman montre aussi le calvaire, au village, de la mère, jugée responsable de la fuite de sa fille et contrevenant ainsi aux codes de la tradition. Ensuite, le livre épouse le genre du roman d’aventure avec la traque de la fugitive.
Le livre clé sur ce sujet reste Le Pacte d’Awa (2). Il rassemble trois témoignages provenant du Mali et un d’Ethiopie. Suit un ensemble de documents sur les mutilations génitales féminines dans le monde, leurs origines, leurs conséquences sur la santé des femmes, les cadres juridiques existant, Un entretien avec Isabelle Gilette-Faye, alors directrice du Groupe pour l’Abolition des Mutilations Sexuelles (créé en 1982), fait le point sur la lutte contre l’excision. Une chronologie, une bibliographie et des adresses closent l’ouvrage. Bien qu’ayant 12 ans, c’est un livre de référence accessible aux adolescentes et adolescents et même plus jeunes
De l’immigration / émigration
Les histoires de l’immigration sont nombreuses en littérature de jeunesse. Casterman poursuit sa collection français d’ailleurs en regroupant régulièrement plusieurs récits en un seul volume. Le dernier paru (3), Tous Français d’ailleurs, reprend les récits : Anouche ou la fin de l’errance, de l’Arménie à la vallée du Rhône, Le Rêve de Jacek. De la Pologne aux corons du Nord, Le Secret d’Angélica. De l’Italie aux fermes du Sud-Ouest, Joăo ou l’année des révolutions. Du Portugal au Val de Marne, Chaïma et les souvenirs d’Hassan. Du Maroc à Marseille, Les Deux Vies de Ning. De la Chine à Paris-Belleville. à chaque fois un dossier documentaire permet au jeune lectorat de situer l’histoire, dans l’espace et dans le temps grâce à une chronologie, un lexique et des informations thématiques, géopolitiques, historiques, économiques.
Sur ce même sujet de l’immigration, deux livres ont retenu notre attention.
Le premier, Lire les sans-papiers (4) présente en dernière partie une centaine de titres (albums, fictions, bandes dessinées, documentaires) destinés à la jeunesse. Le corps de l’ouvrage est une étude du thème de « l’immigration illégale » avec les trois directions qui président à l’écriture de ces livres : informer, dénoncer, proposer. La troisième partie est une réflexion sur l’engagement dans la littérature de jeunesse, essayant de définir l’écriture engagée, en quoi une édition peut-elle être dite engagée et « comment engager le lecteur ? ». Pour toutes les questions traitées, des éclairages sur des ouvrages spécifiques sont proposés, appuyant les thèses sur des exemples concrets d’ouvrage.
Le second, La Littérature de jeunesse migrante (5), se concentre sur l’étude des ouvrages de jeunesse appartenant « au champ de la littérature d’immigration algérienne, rattachée à la francophonie et qui concerne l’enfance ». L’autrice travaille un corpus de 120 récits avec les concepts de résilience et de reliance dont elle fait les concepts clés de ce qu’elle nomme la littérature migrante. Les auteurs étudiés sont aussi bien des auteurs issus de l’immigration, des pieds-noirs, des coopérants, des appelés du contingent, des harkis, des franco-algériens. Le livre montre que la guerre d’Algérie et l’histoire de l’Algérie sont l’objet de reconstitutions diverses qui sont autant de constructions qui viennent interroger le travail de l’institution éducative dans le champ de l’éducation « citoyenne » (« morale et civique »).
Annie Mas & Philippe Geneste

(1) Mambou Christian, La Gazelle et les exciseuses, L’Harmattan, 2011, 171 p. 15€50
(2) Boussuge Angnès, Thébaut Elise,  Le Pacte d’Awa, collection J’accuse, Syros, 2006, 127 p. 7€50
(3) Goby Valentine, Tous Français d’ailleurs, Casterman, 2018, 359 p. 14€95
(4) Hugon Claire, Lire les sans-papiers. Littérature de jeunesse et engagement, éditions CNT-RP, 2012, 192 p. 10€
(5) Schneider Anne, La Littérature de jeunesse migrante. Récits d’immigration de l’Algérie à la France, L’Harmattan 2013, 420 p. 27€50

10/06/2018

Une réécriture du conte de La Belle au Bois dormant

Gaiman Neil , La Belle et le fuseau, illustrations de Chris Riddell, Albin Michel, 2015, 66 p. 19€

L’histoire :
Les royaumes de Kanselaire et de Dorimar sont séparés par une haute chaîne de montagnes infranchissable. Mais les nains connaissent tous les tunnels permettant de passer en-dessous des montagnes. Ils peuvent ainsi circuler à leur guise entre les différents royaumes. Un jour, alors qu’ils rendent visite à un ami aubergiste, dans un village non loin de la capitale, les nains sont surpris de trouver dans la taverne de leur ami beaucoup de personnes complètement paniquées : une malédiction, provenant du château de la forêt d’Acaire, gagne peu à peu du terrain et a atteint la capitale ! En effet, il y a une soixantaine d’années, une sorcière a maudit une jeune princesse en prédisant que le jour de ses dix-huit ans, elle se piquerait le doigt et s’endormirait ainsi que tous ses serviteurs. Des héros ont déjà essayé d’aller la délivrer en rompant le sortilège par un baiser. Mais nul n’y est parvenu car les rosiers autour du château ont formé une forêt d’épines. Et cette malédiction progresse chaque jour, endormant tous ceux se trouvant sur son sillage.
Alarmés, les nains vont trouver la reine de Kanselaire, de l’autre côté des montagnes, pour l’avertir de cette terrible nouvelle. Cette dernière était en train de préparer son futur mariage qu’elle reporte pour se joindre aux nains et essayer, à son tour, de libérer la princesse. Autrefois, elle-même a été victime d’une malédiction et a dormi une année entière. Elle espère donc être moins sensible aux effets de ce charme du sommeil. Il en va de même pour les nains qui sont des créatures magiques et ne dorment que deux fois dans l’année. Ils guident la reine dans les tunnels sous les montagnes puis, plus ils se rapprochent du château maudit, plus ils croisent des gens du peuple endormis. Les araignées, qui sont les seules créatures réveillées, ont tissé des toiles qui forment une sorte de linceul autour d’eux. Sans ouvrir les yeux, ils se meuvent vers la reine et les nains mais ils sont tellement lents que ces derniers parviennent à les éviter. Une fois dans la forêt d’Acaire, une sensation de sommeil maléfique les menace et la reine a des hallucinations mais, ensemble, ils résistent à la malédiction. Pour se frayer un chemin dans l’enchevêtrement des ronces de rosiers qui rendent le pont-levis du château inaccessible, la reine a l’idée d’y mettre le feu et, ainsi, ils peuvent passer. Une fois à l’intérieur, ils rencontrent une très vieille dame qui ne dort pas. Est-ce la sorcière ou une simple gardienne ? Pourquoi est-elle épargnée par la malédiction et ne dort-t-elle pas ? La reine et les nains la prennent avec eux et ils trouvent le lit où une jeune fille est endormie. La reine lui donne un baiser pour lever la malédiction :

La fille s’éveille alors : très belle, blonde et jeune. Elle raconte son histoire aux nains et à la reine : il y a longtemps, une jeune princesse est venue dans cette chambre et y a vu une vieille dame qui filait de la laine avec un fuseau. Curieuse car elle n’en avait jamais vu auparavant, la jeune fille souhaite essayer mais la vieille dame la pique au doigt avec le fuseau. Elle lui lance une malédiction : la princesse sera privée de sommeil et devra veiller sur celui de la sorcière. En effet, c’est en fait cette dernière qui était étendue sur le lit ! Elle condamne la famille royale et tous les serviteurs à être plongés dans le sommeil. Durant toutes ces années, la sorcière endormie a volé un peu de leur vie et de leurs rêves. Elle a ainsi retrouvé sa jeunesse en prenant un peu de celle des dormeurs tandis que la pauvre princesse était prisonnière et est devenue une vieille dame. Et, en plus, aucun serviteur ne se réveille en même temps que la fausse jeune fille. En effet, cette méchante créature souhaite les laisser dans le sommeil et gouverner sur le monde ! Elle endort les nains. Mais la reine, en plongeant son regard dans celui de la sorcière, y voit ce qu’elle avait vu dans les yeux de sa marâtre, qui se vantait d’avoir des sœurs… La sorcière comprend que la reine est insensible à son sort du sommeil et lui propose un marché : de lui donner des continents sur lesquels régner. En échange, elle souhaite l’amour de la reine. Mais cette dernière ne se laisse pas influencer et n’est pas intéressée par autant de pouvoir. Elle donne le fuseau à la vieille dame, restée à côté d’elle, qui l’enfonce dans la gorge de la sorcière. Cette dernière n’est pas méfiante car aucune arme ne peut la blesser. Sauf qu’il ne s’agit pas d’une arme mais de sa propre magie… ce qui la tue. Les gens du peuple s’éveillent soudain et certains se précipitent dans la chambre : ils y voient une vieille dame endormie sur un lit, la reine et les nains, éveillés eux aussi, et un petit tas d’ossements. La reine leur demande de bien veiller sur la vieille dame qui leur a sauvé la vie et part avec les nains sans donner davantage d’explications. Aux gens du peuple d’interpréter ce qu’il s’est passé…
            A la fin de l’album, les nains et la reine brûlent le fuseau maléfique et l’enterrent sous un arbre. Les nains proposent à la reine de la ramener dans son palais de Kanselaire où son fiancé l’attend. La reine reste assise sous l’arbre : « on a toujours le choix » pense-t-elle. Elle part alors vers la direction opposée de son royaume en compagnie des nains, vers de nouvelles aventures.
  
Avis et analyse :
J’ai beaucoup aimé cet album qui est visuellement très beau : les illustrations sont en noir, blanc et doré. Le lecteur doit être attentif aux images et au texte, poétique et très bien écrit. Le début de l’histoire renvoie à des lieux communs propres aux contes que connaît le lecteur : par exemple, pour réveiller la princesse, la méthode habituelle est de lui donner un baiser. De même, comme dans la majorité des contes, ici, exceptés certains noms de lieux, « les noms n’abondent pas dans ce récit ». D’autres références familières au lecteur renvoient aux contes de La Belle au bois dormant et de Blanche-Neige et les Sept Nains. En effet, on devine rapidement que la reine n’est autre que Blanche-Neige : physiquement, elle a la peau « pâle », « presque d’un blanc de neige », les cheveux « ailes de corbeau », « les plus noirs » qu’on « eût jamais vus » et des « lèvres rouges ». Elle a dormi une année entière dans un cercueil de verre à cause d’une femme puissante et cruelle. Et lorsqu’elle délire dans la forêt, elle voit sa marâtre qui est représentée avec une pomme dans les mains et elle entend sa maman lui dire qu’elle est « belle comme une rose rouge sur la neige fraîche ». Quant à l’histoire de la belle endormie telle qu’elle est décrite par les gens de l’auberge au début du récit, c’est exactement celle de La Belle au bois dormant : une méchante fée maudit une princesse, encore bébé, en prédisant que le jour de ses dix-huit ans, elle se piquerait le doigt et s’endormirait. Cela se confirme ensuite avec la description physique de la fille : elle est jeune, blonde, au sourire innocent, au teint crémeux, aux « yeux bleus comme le ciel du matin » et ses lèvres sont roses. Un fuseau, objet avec lequel la princesse du conte se pique le doigt, est auprès du lit. Cela correspond à l’idée que se fait le lecteur de La Belle au bois dormant.
Pourtant, il est surpris par la suite de l’histoire qui ne répond pas à ses attentes. C’est aussi l’une des raisons pour lesquelles j’ai aimé cet album.
En effet, le lecteur peut s’attendre à ce que la vieille femme éveillée dans le château maudit soit la sorcière et la jeune et belle fille blonde endormie soit la princesse à sauver. Hors, c’est en fait le contraire qui se produit puisque la vieille femme est la princesse qui s’est piquée au fuseau autrefois et la sorcière est devenue, en volant les rêves et la vie des dormeurs, une belle jeune fille. Elle semble même « bien plus jeune que la reine ». Sa beauté est indéniable, seul son regard la trahit puisque la reine y voit la même méchanceté que dans celui de sa belle-mère. Il faut donc se méfier des apparences.
Il est vrai que, pour les lecteurs attentifs, le texte donne certains indices. Par exemple, la première fois qu’est évoquée la vieille femme dans le château maudit, j’ai supposé qu’il s’agissait de la sorcière : elle est la seule dans le château à ne pas être victime de la malédiction et à ne pas dormir, elle souhaite tuer la jeune fille endormie avec le fuseau sans pouvoir le faire, « seule sa haine la faisait avancer » … Pourtant, j’ai vite douté de ma première interprétation. En effet, la vieille dame est bienveillante envers les dormeurs :
« La vieille passa devant une mère endormie, un enfant au sein. Elle les épousseta distraitement, et s’assura que la bouche du bébé restée collée au tétin ».
Elle est physiquement affaiblie par son âge et, pour une puissante sorcière, elle ne semble pas avoir de grands pouvoirs : « elle était lente », « chaque pas faisait souffrir ses genoux et ses hanches ». En la trouvant, les nains s’interrogent : « Est-ce une sorcière ? Il y a de la magie en elle, mais je ne pense pas que ce soit de son fait » demande l’un d’eux. Le lecteur peut donc déjà douter du rôle de cette vieille femme.
De plus, dans un conte classique, la jeune princesse est sauvée par un homme. Ce n’est pas le cas ici où c’est une reine qui, finalement, sauve une princesse très âgée.
D’ailleurs, le thème de l’homosexualité bouleverse la vision traditionnelle du conte où un prince sauve sa princesse. L’illustration du baiser entre la reine et la fille endormie est faite sur une double page pour marquer l’importance de cette scène. Mais il y a aussi d’autres allusions dès le début de l’album : alors qu’ils interrogent les personnes dans l’auberge, une servante dit aux nains que des héros, des braves, et quelques femmes ont essayé d’aller délivrer la belle endormie. De même, lorsqu’elle délire dans la forêt, la reine se souvient de sa marâtre lui disant que sa belle-fille devait l’adorer et, une fois réveillée, la fausse jeune fille maléfique propose davantage de pouvoir à la reine en échange de son amour :
« -Aime-moi, souffla encore la jeune fille. Tous m’aimeront, et toi, toi qui m’as éveillée, tu devras être celle qui m’aime le plus.
La reine sentit quelque chose remuer dans son cœur ».

La fin heureuse de beaucoup de contes est le mariage de la princesse avec son prince. Ici, au début de l’album, la reine appréhende son futur mariage qui pour elle signifie qu’elle ne pourra plus faire de choix dans sa vie. Les illustrations montrent bien son manque d’enthousiasme à l’idée de se marier : si sa robe de mariée prend beaucoup de place dans sa chambre, on remarque au pied de son lit une tenue de chevalier. La seule description de son fiancé est qu’il est son inférieur hiérarchique : « bien qu’il ne fût que prince et elle reine », ce qui n’est jamais le cas dans les contes traditionnels. A la fin de l’histoire, elle fait le choix de partir dans la direction opposée, loin de ce mariage, et de vivre de nouvelles aventures avec les nains.

Milena Geneste-Mas

03/06/2018

Histoires de vies

Causse Rolande, Janusz Korczak, la République des enfants, oskar, collection littérature et société, 2013, 138 p.
Avec son art abouti de la biographie, Rolande Causse retrace la vie de Henryk Goldszmit mieux connu sous le nom de Janusz Korczak (1878-1942). Médecin polonais, journaliste et écrivain, il a instauré un mode d’éducation, d’abord dans les colonies de vacances puis dans des orphelinats, fondé sur la responsabilisation des enfants et la prise collective de décision. C’est le 7 octobre 1912, qu’avec Stefania Wilczynska, il ouvre la Maison de l’orphelin qui rassemble garçons et filles. La loi de l’institution doit être élaborée par tous et toutes, adultes comme enfants. Pour Korczak l’enfant est un sujet de droit et c’est pourquoi son nom fut si souvent cité au moment de la convention internationale relative aux droits de l’enfant adoptée le 20/11/1989 par l’ONU. Dans l’orphelinat est institué un tribunal d’enfants qui juge des litiges de la petite communauté. Cette création a fait l’objet de débats passionnés chez les partisans de l’éducation nouvelle et des pédagogies coopératives, socialistes ou libertaires. Il s’agit pour Korczak que les enfants s’approprient la défense de droits individuels et fassent un apprentissage constructif de la loi collective. Remarquons tout de suite que la conception de Korczak s’éloigne de l’éducation morale et civique, l’éducation aux droits de l’homme que les lois de programme et d’orientation, qui se succèdent, réitèrent. En effet, il ne s’agit pas de professer des droits mais de les vivre et de les instaurer, c’est tout autre chose !
Korczak s’est appliqué aussi à développer la pratique du journal des enfants au sein des établissements, il est l’auteur d’une œuvre vibrante pour l’amour des enfants, pour l’accueil de leur expression de la représentation du monde qui leur est propre. Il a su, également, se nourrir des pédagogies libertaires, socialistes et coopératives pour développer la socialisation dans les institutions qu’il dirigeait ou qu’il conseillait. C’est d’ailleurs avec l’appui d’un syndicat qu’il a pu mener une de ses premières expériences. En effet, en 1919, à Pruszkow -à trente kilomètres de Varsovie-, Maryna Falska, une socialiste en exil, qu’il a rencontrée à Kiev en 1915 et qui partage ses convictions, crée un orphelinat. Elle lui demande d’en être le directeur pédagogique, ce qu’il accepte et assumera de 1921 à 1936. Falska s’est tournée vers les syndicats pour soutenir l’initiative.
Plus tard, alors que la dictature nazie s’abat sur la Pologne, Korczak refuse de fuir. Il mourra avec les orphelins du ghetto de Varsovie dont il était chargé, au camp de Tréblinka.

Abdelrazaq Leila, Baddawi. Une enfance palestinienne, Steinkis, 2018, 120 p. 18€
La bande dessinée retrace la vie d’un jeune palestinien de 1959 à 1980. Leila Abdelrazaq est la fille de ce personnage réfugié au Liban après la Nakba, la catastrophe, comme les palestiniens nomment l’opération Hiram de l’armée israélienne, du 29 octobre 1948. On suit la jeunesse du père au camp libanais de Baddawi de 1959 à 1969, à travers le quotidien de la vie. On partage les espoirs, les rêves secrets de cette population arrachée à sa terre natale. La défaite (Al-Naksa) de 1967, ce qu’on appelle la « guerre des six jours » éloigne un peu plus les palestiniens de leur espoir du retour, promis pourtant par une résolution de l’ONU jamais appliquée. L’exploitation par le petit patronat local des enfants réfugiés est très bien décrite. Puis le jeune palestinien se retrouve à Beyrouth, au moment même où éclate la guerre civile.
On l’accompagne dans sa quête effrénée de savoirs, malgré tous les obstacles qui se dressent devant lui, lui le réfugié aux droits diminués. Le livre s’achève quand son oncle d’Amérique lui écrit qu’une université états-unienne accepte de le prendre. L’étudiant devra travailler en usine pour pouvoir payer sa scolarité, mais son choix est fait : il partira. Dix ans plus tard, il reviendra auprès des siens, mais ce n’est plus l’histoire de cette BD.
Philippe Geneste

27/05/2018

De la puissance évocatrice dans le récit animalier

Massé Sylvain et Ludovic, Lam, la truite, suivi de trois récits halieutiques, présentation de Joël Cornuault, Bordeaux, Pierre Mainard éditeur, 159 p. 16€
Ecrivain catalan de langue française, Ludovic Massé (1900-1982) est l’auteur d’une œuvre importante passée sous silence suite aux positions sans concession de l’écrivain au moment de la seconde guerre mondiale. Il fut en effet une des rares voix à combattre le nazisme mais aussi à mettre en garde le prolétariat contre les menées impérialistes des alliés à son encontre. Massé le paya cache à la Libération et son œuvre n’a jamais connu la diffusion qu’elle aurait dû rencontrer.
Lam la truite est un récit animalier, un conte, écrit au départ par l’aîné, Sylvain Massé (1888-1971), repris par les deux frères et publié en 1938 chez Larousse. L’ouvrage se situe dans la veine des premières tentatives d’écritures de Ludovic Massé, si on excepte l’écriture journalistique. En effet, en 1928, il avait achevé un ouvrage qui n’est pas sans faire penser aux Histoires naturelles de Jules Renard : Le Livre des bêtes familières. Mais Lam la truite se livre comme un récit de la nature, une histoire du torrent et des animaux aquatiques. La biographe de Massé, Bernadette Truno, souligne que la collaboration fut plutôt houleuse entre les deux frères. Le livre est dédicacé à Edouard Peisson, un écrivain de la veine prolétarienne que Ludovic Massé a côtoyé dans les cercles littéraires de chez Grasset autour d’Henry Poulaille.
Le récit repose sur la personnification du poisson.
Conte pour enfant, Lam … n’ignore pas la rugosité de la vie, tout en magnifiant la liberté. En suivant la truite, durant plusieurs années, c’est le torrent, ses fonds, sa puissance, ses habitants et leurs  habitats, ses métamorphoses au fil des saisons, que les frères Massé décrivent avec précision.
L’écriture est d’une grande sensibilité, comme si elle retirait des éléments naturels et du milieu sa matière même. Cette puissance évocatrice, on sait que Ludovic Massé la travaillera sans cesse pour ses autres livres, mais elle est perceptible ici. Précision d’une fine observation, poésie évocatrice se conjuguent pour permettre à Lam la truite de traverser les décennies. Même si l’ouvrage n’est pas répertorié en littérature de jeunesse, on sait trop que la littérature se joue des frontières et il serait dommage que ce livre n’atteigne pas le jeune lectorat. Les trois nouvelles ajoutées dans cette édition, Journal du pêcheur de truite, Pêcheur de gros, Tableau d’honneur, rencontreront l’intérêt des passionnés de pêche.
Philippe Geneste

Steig William, Le Vrai voleur, traduit de l’anglais (USA) par Janine Hérisson, Henri Robillot, Gallimard, collection folio junior, 2017, 96 p. 5€ ; Steig William, L’Île d’Abel, traduit de l’anglais (USA) par Janine Hérisson, Henri Robillot, illustré par l’auteur, Gallimard, collection folio junior, 2017, 16o p. 6€30 ; Steig William, Dominic, traduit de l’anglais (USA) par Henri Robillot, Gallimard, collection folio junior, 2017, 176 p. 6€30
 Ces trois romans pour les 9/11 ans sont un régal. L’auteur emprunte à la fable et au récit animalier pour traiter des sentiments primordiaux comme la solidarité et la générosité mais aussi l’injustice. Les situations emportent le jeune lectorat à travers des périples multiples où l’humour n’est jamais loin mais le tragique non plus. Une œuvre dont la littérature de jeunesse outre-manche a le secret.

La commission lisezjeunesse

20/05/2018

Dans la peau d’une adolescente aveugle

LINDSTROM, Eric, Dis-moi si tu souris, Nathan, 2016, 392 p., 16,95 euros

Le résumé :

Parker Grant est une adolescente de 15 ans qui, lorsqu'elle était âgée de sept ans, a eu un accident de la route avec sa maman. Cette dernière est décédée et Parker a perdu la vue. L'année précédente, c'est son papa qui est mort à cause d'un mauvais dosage de médicaments. Parker ayant tous ses repères dans la maison et le quartier où elle a grandi, c'est la famille de sa tante Celia qui a déménagé pour vivre auprès d'elle. Si la cohabitation se passe bien avec son oncle et le jeune Petey, son cousin d'environ 8 ans, sa tante se montre trop protectrice envers elle, ne sachant pas forcément comment s'y prendre avec sa cécité. Mais c'est surtout sa cousine Sheila, qui a pourtant le même âge qu’elle, qui se montre très distante.
Au lycée (pour des élèves voyants), les habitudes de Parker ne changent pas. Elle est entourée par sa meilleure amie Sarah et son amie d'enfance Faith. Une nouvelle élève, Molly, se propose d'être son binôme c'est-à-dire de l'aider dans certaines tâches scolaires comme, par exemple, se retrouver à la fin de la journée pour réviser à la bibliothèque. Dans la cour du lycée, Sarah et elle tiennent une sorte de cabinet des cœurs brisés où elles sont à l'écoute des filles qui souhaitent venir demander des conseils en matière d’histoires d’amour. Une autre des habitudes de Parker est de se lever très tôt chaque matin pour aller courir au stade à côté de chez elle. Malgré sa cécité, sa passion est la course à pied. Elle doit faire attention à ne pas rencontrer d'obstacles sur sa route pour ne pas tomber.
Mais l'univers de Parker bascule lorsqu'elle apprend que Scott est revenu au lycée, son lycée à lui ayant fermé. Scott était son meilleur ami lorsqu'elle avait treize ans avant d’être son premier amour. Mais un jour, tandis qu'ils s'embrassaient dans une salle du collège, des copains de Scott les ont surpris et se sont moqués de Parker. Celle-ci a cru que Scott avait prévenu les autres garçons pour lui tendre un piège. Mais il s'agissait en fait d'un malentendu. Refusant ses excuses, ils ne se sont plus parlé depuis le collège. Pour compliquer le tout, Scott fait du footing aussi et devient ami avec Jason, le récent petit copain de Parker.
Mais un autre événement la bouleverse : sa meilleure amie, Sarah, rompt brutalement avec son petit copain. Parker ignorait qu'elle se posait des questions sur son couple et se rend compte que sa meilleure amie n'ose pas se confier à elle, ce qui lui fait de la peine. En fait, Sarah n'ose pas parler de ses propres problèmes qui lui semblent insignifiants à côté des malheurs de Parker qui est orpheline et aveugle. Les deux amies finissent par s'expliquer dans une scène très émouvante et Parker explique à Sarah qu'elle ne doit surtout pas se mettre en retrait face à elle. Un jour, alors qu'elles sont toutes les deux au lycée en train de conseiller une fille amoureuse d'un garçon qui ne l'aime pas, Parker craque et se met à pleurer à chaudes larmes. Ses amies Sarah, Faith et Molly la raccompagnent chez elle et elles discutent toutes les quatre. Parker s’empêchait de pleurer depuis des mois, elle tenait une carte des étoiles où chaque jour qu'elle passait sans pleurer, elle se rajoutait une étoile, telle une récompense. Mais Sarah lui dit qu'enfouir ses émotions ne sert à rien. Ses amies lui expliquent que Sheila s'inquiétait beaucoup également. Plus tard, Parker a une discussion avec sa cousine qui se radoucit un peu et lui explique qu'elle a mal vécu le déménagement.
Parallèlement, l'enseignant de sport de Parker lui explique qu'il existe des compétitions de course pour les personnes aveugles. Le sportif aveugle doit courir en tandem avec une personne voyante qui sert de guide. Il a vu courir Parker au stade le matin et la persuade de participer à l'une de ses compétitions. Manque de chance, la personne volontaire, courant aussi vite que Parker, est une jeune fille nommée Trish, très amie avec Scott (peut-être même un peu amoureuse de lui), qui se méfie de Parker. En effet, celle-ci, qui a rompu entre temps avec Jason, s'est rendu compte que Scott n'a jamais voulu la piéger au collège. Tous les deux se sont présentés des excuses mutuellement et se rapprochent petit à petit. Mais, selon Trish, Parker a fait trop de mal à Scott et l'a jugé trop sévèrement. Du coup, c'est au début assez compliqué pour les deux filles de courir ensemble au stade du lycée mais elles finissent par s'accorder. Un jour où Trish est absente, Parker force un peu Molly à la guider (via des écouteurs reliés à son téléphone portable) et se met à courir. Elle va trop vite et manque de se cogner contre les gradins… Mais, heureusement, Scott la stoppe en la prenant dans ses bras (et en tombant au passage). C'était en fait lui qui ne cessait de la protéger depuis son retour, d'arranger le terrain de sport devant chez elle pour ne pas qu'elle rencontre d'obstacles… Plus tard, Parker demande à Scott pourquoi il fait tout ça. Ses sentiments à elle sont revenus et il lui est compliqué d'accepter l'aide du garçon qu'elle aime sans qu'il ne veuille aller plus loin avec elle. Mais les sentiments de Scott sont sans doute plus complexes qu'il n'y paraît… A la fin du livre, la relation entre les deux jeunes gens n'est toujours pas éclaircie mais la dernière scène, où Parker entend de la musique au stade, laisse supposer qu'ils vont, enfin, re-sortir ensemble.

Mon avis :
Ce livre raconte l'histoire émouvante d'une jeune fille aveugle, ce qui est un sujet assez rare en littérature de jeunesse. Le lecteur a vraiment le point de vue de Parker (le livre est écrit à la première personne), qui décrit ce qui l'entoure par ce qu'elle entend, ce qu'elle sent… Elle met en avant les repères qu'elle a (le nombre de pas à faire pour aller au stade, au centre commercial…). Je pense que l'auteur a voulu montrer qu'outre sa cécité, Parker est une adolescente comme une autre qui va au lycée, vit sa passion (la course), va même faire du shopping entourée de ses amies et tombe amoureuse. Son père lui manque énormément et elle lui parle lorsqu'elle est seule, ses monologues sont écrits en italiques comme des lettres. Ces passages sont très émouvants.
Au début de ma lecture, je me suis dit qu'il n'était peut-être pas nécessaire que Parker soit orpheline. En effet, cela fait beaucoup de drames autour du personnage principal entre sa cécité, la mort de ses parents, sa rupture avec Scott puis avec Jason, son amitié compliquée avec Sheila et Scott… Mais, finalement, l'humour présent dans l’écriture allège un peu les drames qui l’entoure. Le rôle des amies de Parker est aussi très important pour montrer qu’elle est entourée et soutenue. Le lecteur s'attache facilement à l'héroïne qui n'hésite pas à se mettre souvent en question, surtout lorsqu'elle comprend que sa plus proche amie n'a pas osé se confier à elle. Au début du livre, Parker a établi douze règles pour les personnes qui ne savent pas comment réagir face à une aveugle (par exemple, ne pas la toucher sans lui demander avant, ne pas bouger ses affaires…), mais certaines de ses règles s'assouplissent au fur et à mesure du livre : elle supprime notamment celle où elle dit ne pas donner de seconde chance et finit par pardonner à Scott.

Milena Geneste-Mas