Anachroniques

30/01/2016

L’autre, premier chemin vers soi

Vincent Gabrielle, Ernest et Célestine. Les questions de Célestine, Casterman, 2016, 32 p. 5€95
Un des plus beaux albums de la série des Ernest et Célestine de l’illustratrice et autrice belge Vincent Gabrielle, un album sur les questions cruciales de l’origine : Célestine veut savoir d’où elle vient. C’est le mystère de la naissance au monde qui est posée avec une intelligence des dialogues rares. A relire l’album, on est frappé par l’art du dialogue de Gabrielle Vincent. Il y a l’angoisse de Célestine, la petite souris sur son origine. Peu importe qu’elle ait été trouvée dans une poubelle, tout vaut mieux que de ne pas savoir, nous fait-elle comprendre. Elle joue et veut rejouer son arrivée au monde. Ernest, lui, est bien ennuyé avec ces questions ; Que dire ? La vérité ? L’emballer avec un peu de rubans roses ? Et puis convaincu par la perspicacité des questions de Célestine, il dira la vérité, toute la vérité, Célestine est une enfant abandonnée qu’il a recueillie. Le dialogue ne cesse de se relancer. Curieusement, face au vide devant lequel se trouve Célestine, l’autrice choisit de procéder un peu comme Beckett, c’est-à-dire en faisant parler les mots, avant que le dialogue ne s’émancipe des images et joue sa propre partition et que la parole des mots se mue en discours sur la vie.
On a donc deux approches de la même histoire : le dialogue, d’une part et d’autre part la peinture, ces aquarelles poétiques qui enchantent petits et grands lecteurs. Par le choix de la  technique de l’aquarelle, Gabrielle Vincent s’autorise une indécision dans l’identité des personnages ; Célestine apparaît bien comme une petite souris, mais Ernest apparaît autant comme une grande souris que pour ce qu’il est, de fait, un ours. C’est par cette indécision que Gabrielle Vincent échappe à l’écueil des identifications des enfants à des animaux Ici, l’animalisation de l’enfant, Célestine est une petite souris petite fille, sert un propos visant à déjouer une trop forte identification du très jeune lectorat. Isabelle Nières-Chervel, à propos de l’œuvre de Béatrix Potter, parle de l’innovation de faire « de l’animal non pas un masque d’humanité, mais d’abord un masque d’enfance. Ce sont des albums qui inventent l’animal comme figure projective de l’enfant » (1). Ce propos vaut pour Gabrielle Vincent car si Célestine a figure animale, elle permet plus aisément à l’enfant d’entrer de plain pied dans la révélation sur ses origines. La figure animale a une « fonction de détour et de mise à distance » (2)
C’est en grand format, en 2001, qu’a été publié pour la première fois Ernest et Célestine. Les questions de Célestine, juste après le décès de Gabrielle Vincent survenu en 2000. Il fut réédité toujours en grand format en 2013, puis cette année 2016 en petit format. Il est frappant de constater que le premier volume de la série Ernest et Célestine, paru en 1987, avait pour titre La naissance de Célestine. La boucle est bouclée sur une même problématique. Mais le dernier opus, avec  Les questions de Célestine invite plus encore le jeune lectorat à interroger le monde pour se trouver mieux lui-même, grâce aux réponses des autres qui sont toujours, aussi, et c’est toute la pédagogie d’Ernest, l’indication d’un chemin vers soi.
Philippe Geneste

(1) Nières-Chervel, Isabelle, Introduction à la littérature de jeunesse, Didier jeunesse, collection Passeurs d’histoires, 2009, 239 p. – p.142 ; (2) Ibid.

24/01/2016

Le froid du monde comme il va si mal


Heurtier Annelise, Refuges, éditions Casterman, 2015, 240 p. 12€
Entre 2000 et 2015, 30 000 personnes sont mortes en Méditerranée, des migrants fuyant leurs pays pour cause de guerre, de dictature, de misère. Lampedusa, est devenu une île connue de toute l’Europe suite aux drames humains qui n’ont cessé de faire la Une des journaux de 2014 à 2015. Lampedusa c’est, dans l’imaginaire italien, « l’île du Salut ».
Cette ambiguïté du nom sert de base pour le terrible roman d’Annelise Heurtier. On y suit une jeune lycéenne de 17 ans, Milla, qui revient avec ses parents sur cette île où ils possèdent une grande maison familiale, un peu défraîchie car depuis dix ans ils n’y sont pas revenus. En effet, la mère de Milla a perdu un enfant en bas âge, Manuele, et a sombré dans une dépression envahissante pour tout l’entourage. On est à l’été 2006. Grâce à une écriture précise, rigoureuse dans les descriptions, l’auteure nous mène au cœur de l’île : « s’ouvrir aux lieux plutôt que de simplement les emprunter pour aller d’un point à un autre » (p.162).
Parallèlement, le roman se nourrit de récits à la première personne de jeunes érythréens qui fuient la conscription permanente mise en place par le régime d’Isaayas Afeworki, la misère et la vie carcérale à ciel ouvert, les tortures et les viols. Leurs noms : Amir 15 ans et 2 mois, Saafiya, 19 ans, Amanuel, 18 ans, Méron, 14 ans et 7 mois, Pietros, 20 ans et 2 mois, Meloata, 16 ans et 5 mois, Gebriel, 22 ans et 2 mois, Awat, 18 ans et 11 mois, Ce sont des figures de ces 5000 à 10000 Erythréens qui partent en exil On les découvre, alors, sortant d’Asmara, traversant le désert, pour rejoindre Khartoum, puis la Libye, se lançant sur la Méditerranée avec l’Italie pour terre d’espoir. Leur périple se déroule sous de multiples menaces : traqués par les patrons de la traite des migrants (commerce juteux estimé à 7 milliards par an), ils sont les proies désignées du trafic d’organes.
L’autrice réussit à télescoper deux drames, un drame familial d’une famille de bourgeoisie moyenne italienne et le drame d’adolescents et jeunes gens de pays du Tiers Monde en lutte pour leur survie. L’articulation des deux drames aurait pu être artificielle et faire sombrer la fiction dans les bons sentiments humanitaires. Or, grâce à une puissance d’écriture, à partir du rapport physique que Milla entretient avec le paysage d’une part, et des corps soumis à la violence et aux affres de la faim et de la soif, Refuges réussit à unir les deux histoires en une seule, démontrant ainsi, pratiquement, littérairement, que nous habitons tous et toutes le même monde. En conséquence, changer son sort ne peut s’envisager sans changement de leurs sorts par les autres. Ainsi, alors que Refuges n’est en rien un roman engagé, il invite comme un prolongement naturel, la dernière page refermée, à une réflexion sur l’engagement dans la vie comme modalité collective de refuser de subir, de se soumettre, ici à l’individualisme et au mode de vie consumériste, là à une dictature. Le récit se passe en 2006. A l’époque, et un épisode du chapitre 19 du roman l’illustre, l’Italie vit sous la loi Bossi-Fini, votée en 2002, qui interdit à toute personne, notamment aux pêcheurs de recueillir les migrants sous peine de poursuite judiciaire pour complicité à l’immigration illégale.
Refuser, c’est-à-dire refuser de désapprendre la vie, accepter la peur, l’attente, déjouer la faim, le froid du monde comme il va si mal. C’est un peu plus que la morale explicitée de la fin du livre, mais ce n’est qu’ouvrir large ce qu’une logique associationniste étrécit. Faire avec l’existant pour le combattre, oui, mais avec une attitude de refus au sein de l’espace social.

Philippe Geneste

17/01/2016

Accueillir, un acte de respect

Servies par l’écriture sensible de l’écrivaine Valentine Goby, les éditions Autrement Jeunesse puis Casterman, dans la collection « Français d’Ailleurs », ont édité trois courts romans, petits bijoux d’humanité, où de jeunes narrateurs-narratrice racontent leur histoire.
Des documentaires précis et clairs, cartes des pays concernés et dossiers historiques à la fois concis et fournis concluent chaque livre, aidant à la connaissance et à la compréhension de la lecture.
Les dessins en noir et blanc, portraits et paysages de Ronan Badel pour Lyuba ou la tête dans les étoiles et d’Olivier Tallec pour Le rêve de Jacek et Adama ou la vie en 3D, ajoutent aux récits leur part de poésie. La couverture des romans présente en premier plan, tel un immuable rempart de sécurité affective, les parents des héros, tandis que, comme une image estompée, comme un lien ténu mais solide, l’enfant se tient aux côtés de son père en arrière plan.
Goby Valentine, Lyuba ou la tête dans les étoiles, Les Roms, de la Roumanie à l’île de France, illustré par Ronan Badel, édition Autrement Jeunesse, collection Français d’Ailleurs, 2014, 64 pages, 4€95.
Les pages émouvantes de ce roman témoignent de la vie de Lyuba, la jeune narratrice, et de sa famille, de sa communauté, depuis quatre ans déjà, depuis l’exil de Roumanie jusqu’en terre parisienne. Quatre ans à endurer le froid, le manque de confort total, les conditions de vie inacceptables, la misère dans les camps de réfugiés où sont regroupés les Roms. Sans parler des contraintes humiliantes, les obligeant à montrer « patte blanche », faites de papiers à fournir sans cesse, certificats de travail, menaces de reconduites à la frontière que l’on repasse en sens inverse, quelque temps plus tard, et qui font des ressortissants Roms des européens de seconde zone.
Mais Lyuba rencontre un jour une dame toute simple, Jocelyne, qui au hasard d’un chemin lui révèle le cycle des étoiles. Jocelyne vient souvent soigner sa solitude dans le foyer de sa jeune amie Lyuba et trouve, dans ces moments de convivialité et d’échanges, le pays chaleureux qui lui manque tant.
Goby Valentine, Adama ou la vie en3D, du Mali à Saint Denis, illustrateur Olivier Tallec édition Casterman, collection Français d’Ailleurs, 2015, 64 pages, 4€95
Le 23 avril 1988, une descente de police interrompt avec brutalité une fête organisée par le foyer d’immigrés des Tilleuls à Saint-Denis, en banlieue parisienne. Dans cette fête le narrateur Adama, âgé de 14 ans, joue de son djembé avec des musiciens plus confirmés, amis de son père et comme lui originaires d’Afrique. Mais la musique et la fête doivent s’interrompre devant la violence policière qui a « plaqué, menotté, traîné, expulsé » le musicien Ibrahima parce que sans papiers. Joueur de kora, son instrument est sa seule arme.
Depuis, Adama, né en France, n’a de cesse de connaître le pays de ses origines, le Mali.
C’est ainsi qu’il y accompagne son père, qui a l’opportunité de s’y rendre, pour un court séjour. Là, loin de ses repères, de ses habitudes de vie de jeune européen, Adama est tout d’abord intrigué, un peu désarçonné. Puis il apprend à comprendre les rites des personnes qui les accueillent avec tant de chaleur, et connaît même ses premiers émois amoureux. Il découvre un nouveau visage de son père, plus libre, plus fier.
De retour à Saint Denis, Adama se sent grandi, épanoui, apaisé, comme si brumes et brouillards s’étaient effacés lui permettant ainsi d’appréhender une réalité lumineuse, une vie en 3D.
Goby Valentine, Le rêve de Jacek, de la Pologne aux Corons du Nord, illustrateur Olivier Tallec édition Casterman, collection Français d’Ailleurs, 2015, 64 pages, 4€95
Nous sommes en 1931. A l’issue de la première guerre mondiale, les polonais sont venus nombreux pallier aux bras qui manquaient dans les mines du Nord Pas de Calais.
Le rêve du jeune Jacek, narrateur du roman, est au début de l’histoire de suivre son père et les autres travailleurs venus de Pologne : descendre dans la mine, devenir un vrai minier.
Mais avec la crise de 1929, la France qui avait accueilli ces travailleurs dont elle avait besoin, va en renvoyer un très grand nombre et cela avec une profonde inhumanité. Ainsi Marek, le meilleur ami de Jacek, doit-il partir. Le rêve de Jacek, de Marek, de leurs amis, celui des lecteurs et lectrices de ce beau roman deviendra désormais de trouver place dans des terres libérées de l’oppression, de l’exclusion, où vivre ensemble n’est ni expression vaine ni logorrhée.
Dans le roman Rue Darwin l’écrivain algérien Boualem Sansal nous offre cette belle phrase : « Partir est un acte grave, il se fait dans le respect de ceux que l’on quitte et de ceux qui nous accueillent ». L’histoire du XX° siècle et l’actualité du XXI° siècle témoignent bien du peu de respect dont les pays, riches financièrement, ont fait preuve, aux cours des années, auprès des personnes venues d’autres pays et que l’on a appelé « les réfugiés », comme si l’humanité était partagée en deux. Que l’on songe que durant les années mille neuf cent trente, beaucoup de mineurs polonais ayant acquis la nationalité française, durant la première guerre mondiale, se retrouvèrent déchus de cette même nationalité pour faits de syndicalisme et de grève. Mettant nos mots dans ceux de Boualem Sansal, et suivant ce chemin ainsi livré, nous nous permettons cette paraphrase : accueillir est un acte grave, il se fait dans le respect de ceux qui ont quitté leur pays et avec qui l’on veut partager une terre de réelle humanité c’est-à-dire qui rassemble l’humanité dans ses actes de vie.  

Annie Mas

10/01/2016

L’enjeu Darwin

Vézinet Jean-Luc, Charles Darwin. La bataille de l’évolution, oskar, 2015, 105 p. 9€95
Depuis plus de trois décennies, Patrick Tort (1) œuvre à une relecture instruite de l’œuvre de Darwin, dévoilant, au fil des publications critiques d’une part et des œuvres mêmes du naturaliste anglais, les fausses trappes et pièges interprétatifs qui ont fait ombrage à la réception de son travail scientifique durant plus d’un siècle, jusque dans les années 1980.
Aujourd’hui, cette œuvre est précieuse pour contrer les avancées du créationnisme et de son cache- sexe la théorie du dessein intelligent, comme elle est précieuse pour comprendre les errements des interprétations fautives de la théorie de la sélection naturelle appliquée à la société humaine par les tenants des libéralismes philosophique et économique.
C’est dans ce contexte que paraît le livre de Jean-Luc Vézinet, livre qui s’adresse aux préadolescents et adolescents. L’ouvrage s’ouvre sur le débat houleux qui oppose à Oxford, lors de la session annuelle de l’Association Britannique pour l’Avancement des Sciences, le 30 juin 1860, l’évêque d’Oxford Samuel Wilberforce appuyé par Owen au darwinien Thomas-Henri Huxley. La polémique est née de la parution en 1859 de l’ouvrage clé de Darwin, L’Origine des espèces par le moyen de la sélection naturelle ou la préservation des races favorisées dans la lutte pour la vie. Vézinet pose ainsi l’enjeu essentiel de cette biographie. Ensuite, il revient à une présentation chronologique en s’arrêtant longuement et intelligemment sur le périple de 1741 jours du brick Beagle (27 décembre 1831 – 2 octobre 1836) où Darwin a été engagé comme naturaliste. Quarante pages y sont consacrées, et à juste titre, puisque c’est durant ce voyage avec les données recueillies lors des multiples sorties et observations, que Darwin prend conscience que « les grands bouleversements sont le fruit de l’accumulation d’événements lents mais répétés sur de très longues durées » (p.88), et pose les bases de ce qui va devenir la théorie de l’évolution. Ces quarante pages sont aussi un voyage à travers les océans et les terres lointaines, ce qui ne manque pas de stimuler la lecture du jeune lectorat.
Mais Vézinet ne fait pas l’erreur de passer au second plan l’autre versant de l’œuvre de Darwin, notamment La Filiation de l’homme et la sélection liée au sexe, dont une première édition paraît en 1871. C’est l’occasion pour l’auteur s’adressant aux jeunes de mettre en pièce les mauvaises interprétations du mécanisme de la sélection naturelle. Il montre la différence entre Lamarck qui adhère à l’idée de « progrès comme moteur de la transformation des espèces » (p.78), et Darwin qui va jusqu’à préférer parler de « descendance avec modification » que d’évolution. « Le plus apte n’est en rien meilleur ni plus perfectionné, il n’est que mieux adapté à l’environnement » (p.86). Dans une série d’annexes très lisibles, Vézinet situe historiquement le voyage du Beagle à savoir les guerres d’indépendance en Amérique latines et notamment le rêve de Simon Bolivar de créer une confédération latino-américaine, il situe le darwinisme dans l’histoire de la conception du vivant à travers les âges avec notamment l’historique de la classification des espèces ; il s’arrête sur la théorie de l’évolution à l’épreuve de la génétique, soit les preuves de la justesse de la théorie darwinienne par les dernières avancées des sciences ; enfin, il consacre deux pages à la résurgence régulière des thèses créationnistes des fous de Dieu et des promoteurs du dessein intelligent. Une chronologie et une très, trop, brève bibliographie closent l’ouvrage.
Philippe Geneste
(1) Voir pour les adolescents et jeunes adultes son Darwin et la science de l’évolution, Gallimard, collection Découvertes, 2000, 160 p. cat.5 ; Darwin n’est pas celui qu’on croit, éditions le cavalier bleu, 2010 188 p. 18€ ; Darwin et le darwinisme, P.U.F., collection quadrige, 1997, 8€. On consultera, pour les étudiants, le monumental Dictionnaire du darwinisme et de l’évolution , sous la direction de Patrick Tort aux éditions du P.U.F., 1995, 4862 p.
A voir jusqu’au 31 juillet 2016
A la Cité des sciences et de l’industrie de la Villette, à Paris, l’exposition « Darwin l’original » organisé en collaboration avec le Museum national d’histoire naturelle. Commissaire scientifique Guillaume Lecointre, concepteur de l’exposition Eric Lapie. Ouverture tous les jours (sauf le lundi) de 10h. à 18h.30 et 19h. le dimanche.


03/01/2016

De la poésie

Prévert Jacques, L’Opéra de la lune, illustrations de Jacqueline Duhême, Gallimard, 2015, 36 p. + CD 50 mn, 22€50
En 1947, aide d’atelier chez Matisse, Jacqueline Duhême (1927-) est envoyée par son patron à Saint-Paul de Vence rencontrer la famille Prévert pour demander à Jacques Prévert (1900-1977) de lui dédicacer Paroles (1). Une amitié va se nouer entre eux tous et Jacques Prévert prend au vol le désir exprimé par Jacqueline Duhême d’écrire des livres pour enfants. Ils discutent et se lancent dans une histoire. En fait, le titre est la première pierre : on dit que le soleil se couche, mais jamais que la lune se lève… L’Opéra de la lune est lancé. Pour naître, il va y falloir cinq longues années de collaboration exigeante où le texte suscite des images, où des images suscitent le texte, où Prévert propose des croquis pour guider des illustrations. En 1953, un éditeur La Guilde du livre, de Lausanne, publie l’ouvrage, non sans quelques erreurs d’impressions. En 1974, une seconde édition, entièrement refaite du côté des dessins et peintures (les originaux ayant été perdus) entre dans la collection Rouge et or. C’est une nouvelle édition qui voit le jour avec un nouveau travail graphique et de peinture. Très coloré, plus proche du livre illustré que de l’album, fourmillant de détails et de fantaisie jouant avec le texte et ses dérapages poétiques, Jacqueline Duhême propose une chorégraphie de personnages dans des décors cosmiques de pleine imagination. Elle renforce ainsi la sensibilité tendre de l’œuvre poétique de Prévert, une œuvre critique de la guerre et qui magnifie l’imagination pour déstabiliser l’univers conventionnel des adultes. L’Opéra de la lune est un défi à la raison ratiocinante de l’ordre ; récit, il porte le lecteur et ici l’auditeur dans les pensées de Michel Morin, le petit garçon. Nulle insolence, ici, juste de l’impertinence pour ouvrir l’espace social et l’agrandir aux possibles qu’on ne veut pas voir. N’est-ce pas parce que Michel sait s’émouvoir de détails du quotidien qu’il s’insurge contre les représentations toutes faites de la réalité.
L’ouvrage s’accompagne d’un CD. Jacques Bonnaffé lit le texte, jouant de sa voix pour le scénariser, surtout qu’il s’agit de dialogues. Le comédien n’hésite pas à transformer certains changements d’interlocuteurs pour mieux conserver la puissance poétique de la narration. C’est que L’Opéra de la lune est une confrontation incessante de la voix sociale normative avec la voix enthousiaste de vie du petit garçon, héros de l’histoire, auquel, nous l’avons dit, est invité de s’identifier le lecteur. Il est d’ailleurs intéressant de souligner ici que l’illustratrice, elle, évite l’héroïsation de Michel pour mieux faire vivre le peuple de la lune et l’univers enchanté de ses rêves où le personnage est sans cesse mêlé. La musique de Denis Levaillant est interprétée par l’orchestre philarmonique de Radio France sous la direction de Jakub Hrůša. Cette création donne une épaisseur temporelle à ce qui tendait à configurer un espace infiniment élargi. La musique pour inscrire l’histoire dans la temporalité de la vie des lectrices, auditrices, des lecteurs et auditeurs… Un grand chef d’œuvre à tout point de vue, avec cette poésie incroyablement fraîche de Jacques Prévert.
Philippe Geneste

(1) Jacqueline Duhême rencontre en détail cette visite dans Une Vie en crobards, Gallimard, 2014, 142 p. notamment pp.84/88

*
Naumann-Villemin Christine, Clodomir Mousqueton. La brigade de la poésie, illustré par Devaux Clément, Nathan, 2015, 32 p. 5€70
Comment écrire de la poésie ? Tel est le thème du livre, un roman pour les tout premiers lecteurs. Et c’est cette thématique qui va, ici, uniquement nous retenir. Il faut, nous apprend le récit, laisser venir ses émotions, ensuite, n’écrire que si on en a envie. L’erreur consisterait à inventer à partir de rien alors qu’il est bien plus intéressant, pour soi comme pour les lecteurs et lectrices, de partir de l’expérience vécue pour développer une invention. La poésie est toujours un peu autobiographique, mais elle va au-delà, parlant de l’humain tapi en chacun de nous.

Diérèse, poésie & littérature, automne-hiver 2014/2015, 188 p. 15€ (http://diereseetlesdeuxsiciles.hautefort.com ; Daniel Martinez 8 avenue Hoche, 77 330Ozoir-la-Ferrière)
Cette belle revue reflète un engagement à naviguer entre les genres, voire à en défaire les frontières.. On retrouve dans ce numéro Muriel Carminatti, connue pour ses ouvrages à destination de la jeunesse, et qui livre là des poèmes érudits. Le numéro s’ouvre par le domaine étranger, la danoise Pia Tafdrup traduite par Janine et Karl Poulsen, le poète chinois Li Shangyin (813 ? – 858). Un texte de Pierre Dhainaut qui conclut une suite de poèmes passionnants établit un parallèle entre le poème et l’état d’innocence enfantine. Pierre Dhainaut, on le sait (1) est un des rares poètes à écrire sur ses petits-enfants. Le rapprochement entre poésie et enfance prend un tour moins convenu que ne le laisse lire le titre. C’est l’accueil des signes dont parle Pierre Dhainaut, du pouvoir évocateur des souffles et de la dérive du sens au cours même de la construction du mot, chez l’enfant, du poème chez le poète : « Rebelles, les mots, ils mettent en branle un mouvement qui ne coïncide jamais avec ce que nous avions la prétention de dire, ne le refusons pas, acceptons qu’ils nous étonnent ». Pierre Dhainaut nous ouvre un peu son atelier de « [l’] intarissable écoute ». Il nous dit, poète, enfant, « regarde ailleurs, écoute ailleurs, ne te reproche pas de te distraire ». Comme les enfants, les poèmes « nous enseignent la patience, ils nous rendent heureusement inhabiles ».
Même si elle ne s’adresse pas à la jeunesse, cette revue gagnerait à être présentée aux adolescents, dans tous les centres de documentation des lycées notamment.
Philippe Geneste

(1) Pierre Dhainaut, Paroles dans l’approche, Auch, L’Arrière-Pays, 1997, 46 p.

28/12/2015

De l'art de l'adaptation

Barrie James Matthew, Peter Pan, traduit et adapté par Maxime Rovere, illustré par Alexandra Huard, Milan, 2015, 64 p. 16€90
Les illustrations d’Alexandra Huard, aux couleurs soulignées, au dessin plus enfantin, s’unissent à la poésie de l’écriture adaptative de Maxime Rovere. L’œuvre ainsi créée rend un bel hommage au roman de James Matthew Barrie, Peter Pan.
Peter Pan est un jeune garçon qui vit au Pays du Jamais, « NeverLand ». C’est un pays sans frontière, niché aux creux des rêves d’enfant pour un temps sans contrainte où la fantaisie se joue des heures pesantes, lourdes de passé, de futur tout tracé. C’est un présent de l’imaginaire dans un espace d’émerveillement.
Le jeune héros avait fui la terre du réel après avoir surpris une discussion entre ses parents, entendant comment ils voulaient figer son avenir. Quelque temps plus tard, voulant les visiter, il avait vu sa mère penchée sur un autre enfant, et compris qu’il avait été remplacé.
Dans son monde imaginaire, ce Pays du Jamais, Peter Pan est accompagné d’un être merveilleux, scintillant, tintinnabulant : la fée Clochette, rare figure féminine du roman avec la princesse indienne Lys Tigré, dont le courage la porte à occuper la place la plus dangereuse au plus près des ennemis qui talonnent sans cesse sa tribu. Il y a aussi les sirènes qu’il faut se garder d’approcher. Peter Pan a recueilli les Enfants Perdus, ceux que le  monde cruel des adultes a maltraités. Il les protège des pirates et de leur chef, le capitaine Crochet.et cela avec ruse et intelligence.
Lors d’une de ses escales sur terre, Peter Pan rencontre Wendy qu’il conduit auprès des siens. La petite fille va jouer avec conviction le rôle de maman. Sa place privilégiée dans le cœur du jeune garçon va lui attirer la jalousie de la fée Clochette. Les petits frères de Wendy, qui l’ont accompagnée, apprennent, auprès des Enfants Perdus et du héros, à surmonter l’effroi qu’avaient favorisé une éducation rigide et les terreurs induites par l’autorité des familles.
« Je suis la jeunesse, je suis la joie » dit Peter Pan.
La traduction de Maxime Rovere souligne le pouvoir de la fantaisie sur un monde de contrainte où l’on ne sait pas, comme le chante Jacques Brel, « devenir vieux sans être adulte ». Elle ébauche avec finesse, avec un humour doux, ce qui fait grimacer l’enfant éternel, qui se méfie des belles jeunes femmes, comme Wendy le devient, et ne comprend rien au langage des baisers, mais ceci est une autre histoire.
Annie Mas

Stevenson Robert-Louis, Docteur Jekyll et Mister Hyde, illustré apr Sébastien Mourrain, traduit et adapté par Maxime Rovere, Milan, 2015, 64 p. 16€90
Le travail d’adaptation des classiques sont parfois des prolongements au mythe littéraire qu’une œuvre a engendré. C’est le cas ici. Les illustrations de Mourrain emportent l’enthousiasme, réussissant à traduire autant une époque que l’univers de Stevenson. Privilégiant le fris et noir, rehaussés parfois de couleurs, les dessins donnent une interprétation intelligente du roman de Stevenson. L’adaptation reste une adaptation en valant, au fond que par l’entrée du lecteur dans le domaine littéraire patrimonial occidental.

Hugo Victor (d’après), Les Misérables, adaptation de Luc Lefort, illustrations de Gérard Dubois, Nathan, 2002, 64 p. 15€
Faire entrer les préadolescentEs dans ce roman mythique de la littérature française par une adaptation, c’est vouloir perpétrer une culture patrimoniale, permettre aussi à de jeunes lecteurs de se familiariser avec cosette et jean Valjean. L’adaptation, comme toujours, reste une troncation. Mais le travail d’illustration force l’attention. Les images sont empreintes de gravité, tons gris, bruns, ocre, rouges, composées avec rigueur, optant pour un cadrage en plans moyens, avec des personnages qui interrogent les lecteurs par leurs regards immenses et fixes. L’univers hugolien se fait peu à peu impalpable, plus poétique que réaliste, ce qui, au final, amène Les Misérables du côté du mythe où l’adaptation trouve sa seule raison d’être. Mais c’est une raison sociale.

Cerventes Miguel de (d’après l’œuvre originale de), Don Quichotte, adaptation de Maria Angélidou, traduit du grec par Jean-Louis Boutefeu, illustrations de Vassilev Svetline, Milan, 2006, 64 p. 14€95
Comme dans le cas précédent, mais avec plus de pertinence, l’adaptation, qui, ici, est passé par une traduction grecque avant de parvenir à la traduction française, l’adaptation n’a de sens que dans le legs à la jeunesse d’un personnage mythique, connu de tous et toutes, à l’histoire non moins apprivoisée par nos sociétés par fragments d’enchantements du monde contemporain. Quatre cents ans après, aujourd’hui en 2015 (le livre date de 1605/1615), l’adaptation apporte un visuel flamboyant, une interprétation graphique onirique autant qu’historique de par les couleurs choisies et le trait du dessin. Le grand format du livre (260 x 315 mm) magnifie l’ensemble. A défaut de lire l’intégrale du roman, c’est une manière de donner aux préadolescents une approche de l’œuvre et de l’époque de son auteur.

Philippe Geneste

20/12/2015

Une guirlande de livres

Gervais Bernadette, Alpha Bête, Gallimard jeunesse – Giboulées, 2015, 56 p. 15€
Cet alphabet repose sur la stylisation d’une partie d’un corps d’animal pour mettre en exergue une lettre : V comme la gueule du crocodile, C comme la patte du scarabée, M comme les bosses du chameau, Y comme la rayure centrale du zèbre, B comme la tête de la libellule etc. Ici, seul le graphisme est pris en compte et le livre se fait livre d’art sans lourdeur didactique. Le texte est réduit à l’explication de ce qui fait lettre dans le corps moyennant une stylisation non pas idéographique mais littéralographique. D’un format confortable (240x320), ce hors série Giboulées s’adresse aux enfants dès 6 ans qu’il invite à observer les dessins, voire le monde environnant pour y trouver ce qui s’écrit du langage humain. L’Alpha Bête ouvre une entrée esthétique dans l’écriture.

Bednar Sylvie, Mangard Annick, Ces Animaux qui se ressemblent, Casterman, 2015, 56 p., 13€95
Quelle différence existe-t-il entre l’autruche et l’émeu, le hérisson et le porc-épic, la langouste et le homard, la chouette et le hibou, l’éléphant d’Asie et l’éléphant d’Afrique, le guépard et le léopard, la grenouille et le crapaud, le dromadaire et le chameau, l’iguane et le varan, la mouette et le goéland, le crocodile et l’alligator, le chacal et le coyote, l’abeille et la guêpe, le pingouin et le manchot, le lièvre et le lapin, l’aigle et le vautour, la mygale et la tarentule, la cigale et le grillon, le renne et le cerf, la baleine et le cachalot, l’hirondelle et le martinet, le phoque et l’otarie, le castor et le ragondin, la pieuvre et le calamar, la vipère et la couleuvre ? A raison d’une double page ces couples d’animaux, qui se ressemblent, sont différenciés. C’est une manière de plonger sans effort dans les questions éthologiques, d’anatomie, de meurs, de lieu de vie, de régime alimentaire. Le choix du dessin à la place de la photographie permet à l’enfant de mieux repérer les différences et donne un air naturaliste à l’ouvrage déjà de bon format (215x280 mn). Un livre érudit et utile, agréable et stimulant, un beau livre !

Strack Emma, Chouette ou hibou ? Quelle différence ? illustré par Guillaume Plantevin, Gallimard, collection albums documentaires, 2015, 144 p. 17€90
Le premier chapitre de l’ouvrage complète le précédent, sur une problématique identique. Les autres chapitres portent sur d’autres sujets. Le livre étudie soixante paires que nous avons l’habitude de confondre. Ces paires sont réparties en six chapitres : animaux, alimentation, géographie/paysage, vêtement/mode, santé, quotidien/ville. Le travail graphique et de pixel-art de Plantevin fait tendre ce volume vers le livre d’art. Enrichissant, étonnant, beau à regarder, plaisir intellectuel et plaisir esthétique se joignent. Une belle idée de cadeau.

Gravier-Badreddine Delphine, Les animaux de la savane, collectif d’illustrateurs, Gallimard, collection Mes premières découvertes, 2015, 24 p. + 4 transparents, 9€ ; Mettler René, La fourmi, illustrations de Mettler, Gallimard, collection Mes premières découvertes, 2015, 24 p. + 4 transparents, 9€
Voici deux livres de la série classique de la collection. La Fourmi est un chef d’œuvre. A l’intérêt documentaire se joint l’exemplarité des illustrations de Mettler. Quant au volume Les animaux de la savane où on retrouve Mettler, c’est un régal avec des choix ingénieux de détails retenus pour les différents animaux présentés.

Duhême Jacqueline, L’Oiseau philosophie, texte de Gilles Deleuze choisis par Martine Laffon, Gallimard, 2015, 48 p., 10€
Comment rendre compte d’un texte de philosophie ? Quel lien unit le langage pictural et le langage verbal ? Jacqueline Duhême répond à la manière de ces plasticiens interprétant librement des œuvres poétiques. L’image ne va pas reproduire le texte, elle ne le doit pas. Elle doit en élargir le propos à un imaginaire d’une autre substance. Substituer la cohérence picturale à la cohérence verbale, revient à faire œuvre sur l’œuvre et non à illustrer l’œuvre. Les ingrédients de Jacqueline Duhême sont toujours les mêmes, l’innocence enfantine approchée par la naïveté picturale. Toutefois, effet du texte deleuzien, la graphiste emprunte davantage que de coutume à la géométrie, pour la composition des illustrations sur lesquelles est soit encadré soit surimposé le texte. C’est « qu’il ne faut pas être savant, savoir ou connaître tel domaine, mais apprendre ceci ou cela dans des domaines très différents » : n’est-ce pas l’énoncé du programme de peinture qui accompagne tout texte, notamment philosophique ?
C’est en 1956 que Jacqueline Duhême rencontre Gilles Deleuze, ami de son mari. Mais ce n’est qu’au terme de sa vie que Deleuze acceptait à l’initiative de la philosophe éditrice Martine Laffon de faire paraître un choix de textes à destination des enfants illustrés par Jacqueline Duhême. Quand le livre paraît, en 1997 au Seuil, Deleuze est mort depuis deux ans, mais le livre était achevé ou presque : « J’aime ce petit livre dessiné dans le chagrin » (1).
Philippe Geneste

(1) Jacqueline Duhême rencontre en détail cette visite dans Une Vie en crobards, Gallimard, 2014, 142 p. notamment pp.84/88

12/12/2015

la lecture en cadeaux

Badreddine Delphine, 5 minutes de câlins avant d’aller dormir, illustrations de Mélusine Allirol, Nathan, 2015, sept livres de 10 pages réunis sous couverture-coffret, 14€90
Pour les tout petits, les sept petits livres, avec chacun une figure animalière pour une historiette anthropocentrique, illustrés avec douceur, tendresse et gaieté, qui culmine avec câlin géant chez la famille lapin. Bien sûr, vouloir porter la famille comme source naturelle de l’enfance est une visée idéologique certaine qu’on ne peut que regretter. Mais l’ensemble du livre-coffret avec son grand format est un beau livre cadeau, à coup sûr.

Kamigaki Hiro et IC4Design, Labyrinthe city : serez-vous à la hauteur ? adaptation française Emmanuelle Pingault, Milan, 2015, 36 p. 16€50
L’ouvrage est en fait un livre-jeu. Il repose sur une intrigue policière qui se déploie sur un grand format 260x350 avec des illustrations fourmillant de détails. Le texte oblige le lecteur à aller rechercher dans l’image les indices qui permettront de donner du sens à l’intrigue et d’avancer, ainsi, de double page en double page. Le point de vue étant panoramique et en plongée, c’est un véritable vertige auquel lecteurs et lectrices sont confrontés. Plonger dans l’image prend un sens quasi littéral. L’attention et le travail d’observation et l’exercice de la perception visuelle sont sollicités avec exigence.

cherry Georgi, City Atlas. Faites le tour du monde en 30 plans de villes, illustré par Martin Haake,  Gallimard, 2015, 64 p. 22€90
Lisbonne, Barcelone, Moscou, Londres, Paris, Amsterdam, Rome, Berlin, Helsinki, Oslo, Copenhague, Stockholm, Athènes, Istanbul, Prague, Budapest, Montréal, Toronto, Chicago, New York, Le Cap, Buenos Aires, Rio de Janeiro, Mexico, San Francisco, Hong Kong, Tokyo, Séoul, Mumbai, Sydney sont présentées avec un foisonnement d’illustrations au graphisme plutôt géométrique, réparties sur un plan succinct de la ville traitée. Tout l’ouvrage repose sur la visite patrimoniale, visualisant des monuments, des rues, des mœurs. Un encart situe la ville dans le pays. Le grand format, l’abondance des motifs illustrés, le beau grain de la couverture qui en fait un objet agréable au toucher, sont les caractéristiques de ce livre que l’on offrira en cadeau aux enfants dès 7 ans.

Tavernier Sarah, Verhille alexandre, Monumental. Records et merveilles de l’architecture, Milan, 2015, 56 p. 19€90
Cet ouvrage se présente comme un atlas des monuments d’Europe, d’Afrique et du Proche Orient, d’Asie et d’Océanie, d’Amérique du Nord et d’Amérique du Sud. Ce sont les cinq parties qui composent le livre. Situés dans un premier temps sur une carte du continent ou sous-continent, très claire car sur une double page d’un format 270 x 370, les monuments sont ensuite présentés et commentés sur six doubles pages. Chaque partie compte ainsi 8 pages de très grand format. Des informations géographiques et démographiques accompagnent les présentations toutes très illustrées. L’ouvrage emporte l’intérêt par sa simplicité de lecture, d’une part, son efficience pour situer les monuments et, enfin, par l’apport en information sur les pays du monde et leur situation les uns par rapport aux autres. Un beau cadeau pour les enfants dès 7 ans.

Badreddine Delphine, Explore ! La Terre et le ciel, Gallimard jeunesse, 2015, 18 p. 14€90
Illustré par un collectif d’illustrateurs, ce livre pop-up, livre animé, donc, est un régal. Le petit enfant à partir de 4/5 ans mais tout aussi bien à 6/7 ans, est invité à fouiller les détails inclus dans l’ouvrage Le nombre de page est donc plus important que ce que la pagination indique. Il y a des rabats, des languettes permettant de faire tourner des illustrations, et il faut à l’enfant actionner des languettes, soulever des plastiques. L’enfant qui est dans ses premiers pas en lecture, y trouvera aussi de l’intérêt, surtout si on lui a lu le livre avant. La double page sur les astres explique le nom des constellations par l’illustration masquée dans une fenêtre à soulever. L’enfant est introduit à la connaissance de la représentation des principales planètes. Le grand format (200 mm x 250) permet un grand confort de lecture.

Davey Owen, Singes, Gallimard, 2015, 40 p. 14€90
Cet ouvrage est lié à l’exposition “Sur la piste des grands singes” qui a lieu au Musée d’Histoire Naturelle jusqu’au 21 mars 2016. Il a été relu par la primatologue Shelly Masi. Les illustrations stylisées d’Owen Davey, auteur spécialisé dans l’album documentaire, amène le lecteur à la découverte de la grande famille des singes. Si le clin d’œil au carnet d’un naturaliste est bien présent, Owen Davey tire la couverture du reportage vers l’art du dessin et de la couleur. La diversité des espèces, l’exploration de celles du Nouveau monde et celles de l’ancien monde, l’arrêt sur les plus étonnantes, la précision sur les mœurs, les caractéristiques physiques, font du livre un régal pour l’intelligence autant que pour l’appétit esthétique du lectorat. Des remarques sur l’évolution, les processus adaptatifs, très simplement abordés, certes, mais présents, enrichissent utilement le volume. En fin d’ouvrage, l’auteur interroge les stéréotypes communs sur les singes, il explique les effets de la déforestation. Le livre se clôt sur un index qui permet de lire différemment Singes, et de le relire sans fin…

Jenny Broom, Le Jardin des merveilles. Un bestiaire extraordinaire, traduit par Isabelle Dubois, illustrations de Williams Kristjana S., Milan, 2015, 48 p. 19€90
Si le sous-titre peut induire en erreur, le titre, lui, ouvre la perspective graphique et picturale de l’illustration. Ce documentaire de grand format (280x340) propose avec une illustration luxuriante, la traversée de cinq écosystèmes : la forêt amazonienne, d’abord, la Grande Barrière de corail, le désert de Chihuahua, la Forêt-Noire, les montagnes de l’Himalaya. A chaque fois, l’espace étant présenté dans toute sa diversité y compris climatique, nous partons à la rencontre de quelques espèces animales caractéristiques, sinon uniques. Pourquoi avoir titré « Jardin » ? Parce que la planète est le jardin de l’humanité, répondraient les deux autrices. C’est leur parti pris avec la volonté de faire partager par la présentation l’héritage merveilleux des ressources naturelles de la vie sur terre. Un chef d’œuvre éditorial, dessiné et pictural, un livre cadeau avec lequel l’adulte est sûr de faire plaisir à l’enfant.

Lamoureux Sophie, La Petite Encyclopédie des pourquoi ?, Gallimard, collection premières lectures et découvertes, 2015, 68 p. 11€90
Un sommaire détaille l’ensemble des soixante-dix-huit pourquoi ? traités par l’ouvrage, répartis sur trois parties : les animaux, le corps, la terre et le ciel. Même s’il singe les questions enfantines, le livre ne se fonde pas dessus. Les Pourquoi ? relèvent plutôt de la volonté documentaire chère à cette remarquable collection. Cet épais volume reste rédigé pour des enfants de 5 à 7 ans avec un travail d’illustrations et de légendage très précis. Des pages transparentes enrichissent la lecture de surprises diverses et les planches encyclopédiques regorgent d’informations.

Commission lisez jeunesse, Philippe Geneste

02/12/2015

Pratiques du numérique chez les jeunes

TISSERON, Serge, Guide de survie pour accros aux écrans…ou comment garder ton ordi et tes parents, Paris, Nathan, 2015, 95 p.

Présentation du livre
Ce livre présente 15 situations qui peuvent correspondre à des problèmes ou à des interrogations de la part d’enfants ou d’adolescents concernant leur utilisation du numérique et leur ressenti face aux écrans. Il peut s’agir, par exemple, de leur utilisation de Facebook, d’une certaine addiction aux jeux vidéo, de leur pratique d’Internet …
Organisation du livre
Les 15 situations correspondent chacune à un thème et sont présentées sous la forme d’une question ou d’une affirmation. Ensuite, un quiz intitulé « Et toi ? » propose un questionnaire avec trois questions dont les réponses comportent chacune un symbole. En bas de la page se trouvent les explications correspondant à chaque symbole. En fonction des réponses données, le lecteur peut, en se référant à l’explication du symbole qu’il a le plus entouré, évaluer sa connaissance dans le domaine concerné ou connaître son degré d’addiction.
Après le quiz, une explication développe la situation de départ en en exposant les problèmes éventuels ou en présentant des concepts liés au thème (par exemple, le droit à l’image pour le thème « j’ai publié une photo super drôle d’un copain »).  En outre, un « dico de survie » donne une définition d’une notion spécialisée liée au thème (par exemple, la « e-reputation » pour le thème « je peux dire ce que je veux sur Internet, puisque ensuite j’efface tout »).
Enfin, un plan d’action propose au lecteur des conseils pour maîtriser le thème abordé. Un petit paragraphe « A ne pas louper » complète ces conseils.
Analyse du livre
Ce livre permet de découvrir des notions spécialisées liées à l’addiction aux écrans et à la gestion de l’identité numérique tout en s’amusant. En effet, il est simple à lire et son organisation (avec le quiz…) en fait un ouvrage ludique. Les illustrations de Jacques Azam contribuent beaucoup à ce côté amusant.
 Son auteur, Serge Tisseron, est un psychiatre et un psychologue spécialiste concernant les relations entre les enfants et les écrans. Dans ce livre, il part des pratiques du numérique chez les jeunes pour leur donner des conseils et leur expliquer les enjeux que ces pratiques peuvent avoir, ce dont les jeunes ne se rendent pas forcément compte.
Ce livre, conseillé à la lecture dès l’âge de 9 ans, peut également éclairer des collégiens, des lycéens, ou des parents souhaitant comprendre la pratique du numérique chez leur enfant.

Milena Geneste

22/11/2015

« Ceux qui sont morts ne sont jamais partis » *

Pinguilly Yves, Patrice Lumumba, la parole assassinée, Oskar éditions, collection histoire et société, 2010, 97 p.
Dans cette remarquable biographie du révolutionnaire et homme d’Etat africain, assassiné par les forces coloniales et leurs sbires locaux, Yves Pinguilly retrace d’abord le contexte du dix-neuvième siècle, une Afrique gouvernée à 80% par « ses propres rois, reines, chefs de clan et de lignage », puis sa soumission dans sa quasi-totalité aux puissances coloniales avec la création du Congo belge où naît (1925) le Tetela Elias Okit’Asombo, que l’Histoire retiendra sous le nom de Patrice Emery Lumumba. La biographie nous montre un jeune homme qui quitte le milieu paysan des Tetelas pour la ville, qui fait divers métiers, va se passionner pour des études –suivies en parallèle à son travail– où il puise connaissances nouvelles et meilleure compréhension du monde qui l’entoure et donc, aussi, des inégalités sociales et raciales qui le régissent. On le voit faire ses premiers pas dans le journalisme et une forme de syndicalisme. Dans les années mille neuf cent cinquante, se lèvent les revendications nationalistes et Lumumba rêve « d’un Congo uni, libre et unifié au-delà de la mosaïque des peuples qui le composent ». En 1958 il devient un dirigeant du mouvement national congolais (MNC) qui se distingue de l’Abako, un autre mouvement de libération nationale, en ce qu’il refuse une identité ethnique comme ressort de l’indépendance. Lumumba sera en 1958 invité à intervenir à la tribune de la Conférence panafricaine d’Accra, aux côtés de Mandela, Fanon … Il y dénoncera les facteurs qui entravent l’émancipation des pays d’Afrique : « Parmi ces facteurs, on trouve le colonialisme, l’impérialisme, le tribalisme et le séparatisme religieux qui, tous, constituent une entrave sérieuse à l’éclosion d’une société africaine harmonieuse et fraternelle ».
Le 13 janvier 1959, c’est l’indépendance du Congo. Mais la Belgique, pays colonisateur, intrigue avec des appuis locaux parmi les élites locales et au sein même du parti de Lumumba (il se créera un second MNC-Kalonji en face du MNC-Lumumba). De cette période d’agitation sortira l’indépendance arrêtée le 30 juin 1960. Mais entre les partisans du fédéralisme sur base ethnique appuyés par la métropole coloniale comme par l’église catholique, fédéralisme suscité par l’intérêt belge pour les régions minières au sous-sol riche, et les partisans d’un Congo uni (« je vous demande de tous oublier les querelles tribales qui nous épuisent » dit Lumumba s’adressant aux congolais), le torchon s’embrase. Lumumba, au pouvoir du 30 juin au 5 septembre 1960, échappe à des tentatives d’assassinat commanditées par les USA ou la France qui agit de concert avec la Belgique, avant d’être destitué de son poste de premier Ministre par le vieux compagnon nationaliste Kasa-Vubu, président du Congo, destitution suivie neuf jours plus tard par le premier coup d’Etat d’un certain Mobutu, chef d’état-major de l’Armée nationale congolaise. Lumumba tentera de rejoindre ses partisans mais il sera arrêté, torturé, assassiné, ainsi que ceux qui l’accompagnaient. Ses tortionnaires, sous l’égide d’un représentant de l’impérialisme, vont ensuite découper son cadavre avant de le dissoudre dans de l’acide.
A cette excellente biographie, écrite avec verve et vitalité, Yves Pinguilly ajoute des documents historiques qui viennent étoffer les descriptions des événements. Certains,  disponibles seulement depuis les années 2000,  montrent l’implication directe des puissances impérialistes dans l’élimination physique de Lumumba. Un entretien avec l’auteur hausse encore l’intérêt de la publication en situant les événements de 1960 en regard du devenir de l’Afrique,  rappelant le règne de Mobutu et l’actualité brûlante des guerres où « combattent des enfants soldats » et qui ont fait au bas mot, trois millions de morts.
Patrice Emery Lumumba fait partie de cette longue lignée des assassinés africains partisans de l’indépendance et de la libération émancipatrice de leurs pays des griffes de l’impérialisme : les camerounais Félix Moumié, Ruben Um Nyobé, le marocain Mehdi Ben Barka, le burkinabé Sankara, la représentante de ‘lANC Dulcie September… Comme eux, il a vu se liguer contre lui le gouvernement de la métropole colonisatrice, l’Eglise catholique, les autres pays colonisateurs de l’Afrique et même l’ONU, dont la neutralité s’arrête à l’intérêt bien pensé des pays capitalistes dominants. C’est une histoire à méditer car elle montre comment sont nées des forces hostiles à l’émancipation humaine, financées par ceux-là même qui dénoncent aisément chez les dominés « la nature barbare ».
Philippe Geneste
* extrait du poème "Souffles" de Birago Diop