Anachroniques

22/11/2015

« Ceux qui sont morts ne sont jamais partis » *

Pinguilly Yves, Patrice Lumumba, la parole assassinée, Oskar éditions, collection histoire et société, 2010, 97 p.
Dans cette remarquable biographie du révolutionnaire et homme d’Etat africain, assassiné par les forces coloniales et leurs sbires locaux, Yves Pinguilly retrace d’abord le contexte du dix-neuvième siècle, une Afrique gouvernée à 80% par « ses propres rois, reines, chefs de clan et de lignage », puis sa soumission dans sa quasi-totalité aux puissances coloniales avec la création du Congo belge où naît (1925) le Tetela Elias Okit’Asombo, que l’Histoire retiendra sous le nom de Patrice Emery Lumumba. La biographie nous montre un jeune homme qui quitte le milieu paysan des Tetelas pour la ville, qui fait divers métiers, va se passionner pour des études –suivies en parallèle à son travail– où il puise connaissances nouvelles et meilleure compréhension du monde qui l’entoure et donc, aussi, des inégalités sociales et raciales qui le régissent. On le voit faire ses premiers pas dans le journalisme et une forme de syndicalisme. Dans les années mille neuf cent cinquante, se lèvent les revendications nationalistes et Lumumba rêve « d’un Congo uni, libre et unifié au-delà de la mosaïque des peuples qui le composent ». En 1958 il devient un dirigeant du mouvement national congolais (MNC) qui se distingue de l’Abako, un autre mouvement de libération nationale, en ce qu’il refuse une identité ethnique comme ressort de l’indépendance. Lumumba sera en 1958 invité à intervenir à la tribune de la Conférence panafricaine d’Accra, aux côtés de Mandela, Fanon … Il y dénoncera les facteurs qui entravent l’émancipation des pays d’Afrique : « Parmi ces facteurs, on trouve le colonialisme, l’impérialisme, le tribalisme et le séparatisme religieux qui, tous, constituent une entrave sérieuse à l’éclosion d’une société africaine harmonieuse et fraternelle ».
Le 13 janvier 1959, c’est l’indépendance du Congo. Mais la Belgique, pays colonisateur, intrigue avec des appuis locaux parmi les élites locales et au sein même du parti de Lumumba (il se créera un second MNC-Kalonji en face du MNC-Lumumba). De cette période d’agitation sortira l’indépendance arrêtée le 30 juin 1960. Mais entre les partisans du fédéralisme sur base ethnique appuyés par la métropole coloniale comme par l’église catholique, fédéralisme suscité par l’intérêt belge pour les régions minières au sous-sol riche, et les partisans d’un Congo uni (« je vous demande de tous oublier les querelles tribales qui nous épuisent » dit Lumumba s’adressant aux congolais), le torchon s’embrase. Lumumba, au pouvoir du 30 juin au 5 septembre 1960, échappe à des tentatives d’assassinat commanditées par les USA ou la France qui agit de concert avec la Belgique, avant d’être destitué de son poste de premier Ministre par le vieux compagnon nationaliste Kasa-Vubu, président du Congo, destitution suivie neuf jours plus tard par le premier coup d’Etat d’un certain Mobutu, chef d’état-major de l’Armée nationale congolaise. Lumumba tentera de rejoindre ses partisans mais il sera arrêté, torturé, assassiné, ainsi que ceux qui l’accompagnaient. Ses tortionnaires, sous l’égide d’un représentant de l’impérialisme, vont ensuite découper son cadavre avant de le dissoudre dans de l’acide.
A cette excellente biographie, écrite avec verve et vitalité, Yves Pinguilly ajoute des documents historiques qui viennent étoffer les descriptions des événements. Certains,  disponibles seulement depuis les années 2000,  montrent l’implication directe des puissances impérialistes dans l’élimination physique de Lumumba. Un entretien avec l’auteur hausse encore l’intérêt de la publication en situant les événements de 1960 en regard du devenir de l’Afrique,  rappelant le règne de Mobutu et l’actualité brûlante des guerres où « combattent des enfants soldats » et qui ont fait au bas mot, trois millions de morts.
Patrice Emery Lumumba fait partie de cette longue lignée des assassinés africains partisans de l’indépendance et de la libération émancipatrice de leurs pays des griffes de l’impérialisme : les camerounais Félix Moumié, Ruben Um Nyobé, le marocain Mehdi Ben Barka, le burkinabé Sankara, la représentante de ‘lANC Dulcie September… Comme eux, il a vu se liguer contre lui le gouvernement de la métropole colonisatrice, l’Eglise catholique, les autres pays colonisateurs de l’Afrique et même l’ONU, dont la neutralité s’arrête à l’intérêt bien pensé des pays capitalistes dominants. C’est une histoire à méditer car elle montre comment sont nées des forces hostiles à l’émancipation humaine, financées par ceux-là même qui dénoncent aisément chez les dominés « la nature barbare ».
Philippe Geneste
* extrait du poème "Souffles" de Birago Diop

14/11/2015

L’escabelle des merveilles

Herbauts Anne, sous la montagne, Casterman, collection les albums, 2015, 32 p. 15€90 ;
Le paysage est hostile à l’homme qui a voulu concurrencer le Dieu Vulcain. Le blanc, le bleu, couleurs froides, se mêlent au gris et au marron. On devine l’abandon et le sinistre. Le dehors est donc inadapté à la vie humaine. Il faut, se coupant de cet univers, entrer dans l’intériorité du monde. Là, au cœur des cendres d’un volcan, se trouve une épicerie-quincaillerie colorée de touches chaudes, où se rassemblent les personnages du récit. Elle est l’abri, ici jamais vu de l’extérieur, toujours saisi de l’intérieur. Les désirs humains y sont comblés et le besoin vital de manger, quand justement les temps crient famine, peut s’assouvir. Comment est-ce possible, rien ne se cultive sous terre ?  
Telle est la part magique du récit. Mais le secret sera divulgué, les appétits de richesse et de profit vont fondre sur l’épicerie et engendrer guerres et massacres, avec l’extériorité pour territoire. L’escabelle magique, qui permettait au village de survivre, sera volée, détruite.
Cependant, à partir d’une chaise, motif récurrent dans l’univers d’Anne Herbauts, l’épicier va en bricoler une nouvelle qui, elle aussi, par la seule force de sa réalisation et de l’élévation qu’elle permet, du changement de point de vue qu’elle autorise (monter ou descendre l’escabelle, voir de loin, voir de près) deviendra magique.
Les belles phrases en ritournelles, chantées comme une poésie venue de l’enfance, font écho à des dessins d’artiste confirmée, immergeant la lecture dans un univers onirique. La forte composition de la mise en page, la maîtrise de l’iconographie fabuleuse ouvrent à plusieurs lectures, qui laissent entier le mystère de l’interprétation. Bien qu’un chat de sagesse rythme l’histoire de ses commentaires, le secret restera bien gardé par la fiction autorisant un lectorat de 5 à 105 ans.

Annie Mas & Philippe Geneste

08/11/2015

Le motif et le récit

El Fathi Mickaël, L’Eau de Laya, mØtus, 2015, 44 p. 13€
Allégorie de l’origine, faisant de l’eau la source de la vie par excellence, du personnage des potiers les fabricateurs de l’univers et de la littérature une source matérialiste de l’interprétation des origines.
Rien n’était déjà là, il y faut l’œuvre humaine et pour cette œuvre, la nature épanouie. L’humain et la nature sont ainsi unis à la vie pour pétrir en formes sociales la matière informe Les récits mythologiques, ces « rêveries ancestrales » disait Bachelard, laissent place, ici, à un récit de fiction qui leur emprunte leurs ressorts pour emporter le jeune lectorat dans la rêverie de l’humanité qui se fait naître.
Al Fathi emprunte une voie ancienne, voie inouïe, pour le jeune qui lit, avec des compositions d’images se jouant du proche et du lointain, de l’avant-plan et de l’illimitée d’horizon. Le travail graphique, l’œuvre plastique, à partir de peintures et de tissus appellent à l’interprétation poétique. Dans  Le Peintre de la vie moderne, Charles Baudelaire écrivait : « « L’enfant voit tout en nouveauté ; il est toujours ivre. Rien ne ressemble plus à ce qu’on appelle l’inspiration, que la joie avec laquelle l’enfant absorbe la forme et la couleur ». Les illustrations de L’Eau de Laya invitent l’enfant qui lit à une curiosité profonde pour ce chatoiement du sombre et du lumineux, rythmé par un texte qui, par moment, se fait comptine ou chant. La stupeur des personnages devant leur création c’est celle de l’enfant ébloui devant le travail iconique. Dans l’indécis des formes l’enfant scrute jusqu’au délice de retrouver le motif, la poterie vivante, la main façonneuse. Or, ce motif venu du fond des âges, qui chatoie sur le tissu ou le trame, motif enfoui dans les figures mémorielles collectives d’une civilisation, imprègne de sa densité sociale autant qu’esthétique le récit qui le recouvre. A l’apport pictural de l’illustration destinée à la jeunesse, mélange de naïveté étudiée et de graphisme empathique, les motifs géométriques des tissus offrent des séries de formes simples pour des supports matériels à destination fonctionnelle. N’est-ce pas une manière pour El Fathi de proposer à l’enfant un subconscient artistique, les dessins géométriques, les motifs des tissus, soulevant le voile du temps pour souder en constantes esthétiques et sociales l’œuvre de l’art. L’album ne devient-il pas alors éloge de l’artisanat capable d’unir les humains et de les concilier avec leurs diverses histoires civilisationnelles ?
Le travail du dessin autant que de la peinture sur tissu donne l’effet de mosaïques où le jaune feu et soleil, le bleu aquatique, le marron de terre se mêlent, se superposent, alternent dans ce fourmillement des motifs qui emportent jusqu’au rêve. S’y architecte ainsi un monde d’harmonie, où le ciel et les oiseaux se reflètent dans les eaux souterraines qui irriguent de vie la terre fertile, fertile parce qu’entendue.
Philippe Geneste
Lalande-Desrichard Angèle, Le Gardien des cèdres du Mont-Liban, illustrations de Minoo Stermann, L’Harmattan, collection contes des 4 vents, 2015, 24 p.  9€50
Il s’agit d’un récit des origines. Les cèdres, emblème du Liban, régnaient à Byblos, « une des plus anciennes villes du monde ». L’arbre est mêlé aux mythes de la plus haute antiquité. Le récit nous amène sous terre, à la rencontre de Mechtar, le gardien des cèdres, qui veille sur les vieux arbres comme sur les neuves pousses : « Je suis un des derniers représentants de la forêt mythique du Liban, exploitée depuis les temps les plus anciens » dit-il aux enfants à la recherche d’un agneau perdu. Cet être de légende est aussi un être de paix. Il raconte son histoire, au service de Gilgamesh, des phéniciens et de leurs bateaux, à travers l’antiquité égyptienne, puis son implication dans le temple de Salomon et les constructions d’Héliopolis, de Baalbek. Il raconte son exil en Europe, esclave des croisés, sa participation, au retour sur les terres moyen orientales du palais de Beiddine. L’album s’achève avec les enfants qui reviennent au village accompagnés de l’agneau et qui dansent autour du cèdre planté, pour la fête druze du village. Le cèdre symbolise l’incorruptibilité à travers Mechtar, Remarquablement servi par les peintures de Minoo Stermann, ce volume de la collection contes des 4 vents est un ouvrage à mettre en avant alors que le Moyen Orient est ravagé, encore, par la folie humaine des guerres. Quand on connaît la place du cèdre dans la Bible (le bâton de Moïse est en cèdre, tout comme la croix du Christ), quand on sait que le Temple des hébreux à Jérusalem était construit en cèdre, que la culture égyptienne faisait grand cas de ce bois, on imagine l’arbre rassemblant en sa frondaison les peuples qu’aujourd’hui leurs religions poussent aux guerres et leurs cortèges de massacres.
Philippe Geneste

01/11/2015

Laisser s’accomplir l’enfance

Péju Pierre (textes réunis et présentés par), Le Goût de l’enfance, Paris, Le Mercure de France, 2014, 108 p. 7€
Trente textes d’auteurs très divers, littérateurs et philosophes, composent cette anthologie introduite magistralement par Pierre Péju. La diversité trouve le creuset d’une cohérence du regard porté par Pierre Péju sur l’enfance. Le livre se fait ainsi une recherche de l’enfance, recherche de ce que Pierre Péju aime nommer l’enfantin : « J’appelle “enfantin” ce surgissement toujours inopiné, ce retour, ni prévisible ni décidable, d’impressions originelles, capables de troubler ou d’infléchir notre façon d’être au monde » (p.8). L’enfance c’est la faculté d’étonnement, c’est l’exercice nu de la curiosité, c’est aussi le bloc d’enfance expression reprise à Gilles Deleuze et Félix Guattari.
Une telle anthologie n’est pas celle de souvenirs, mais de « ce que nous avons senti, pensé, voulu depuis notre première enfance » et qui « est là, penché sur le présent qui va s’y joindre » écrivait Bergson dans La Pensée du mouvant. Fragments d’enfantin / Enfant nomades, enfants perdus, enfants sauvages / Puissances de l’enfance composent les trois sections de l’anthologie. La dernière se lit en regard des puissances du langage, comme significations apportées à la condition humaine par « l’enfantin ». Le propre du surgissement de l’enfance passe par les sensations, les odeurs et le goût notamment, les images qui s’imposent, mais aussi sans crier gare, le toucher et l’ouïe, enfin. L’être humain est un être de sensibilité, ce qu’a su voir Jean-Marc Gaspard Itard (1774-1838) dans l’enfant sauvage de l’Aveyron. Mais comment l’enfance se livre-t-elle à chacun et chacune ? Par fragments, ces fameux « blocs ».
C’est qu’on rêve plus l’enfance qu’on ne s’en souvient (Walter Benjamin) : « maintenant je sais marcher, apprendre, je ne le pourrai plus » écrit ce dernier dans Enfance berlinoise. Or, la marque de fabrique de l’enfance, c’est la profusion des apprentissages. Dans l’étendue du non-connu, de l’inconnu, les enfants gourmands se lient à « tout ce qui leur échappe », sont « étoffés par l’encore indéchiffré » (Henri Michaux, Passages). Or, pour qu’il y ait apprentissage, encore faut-il qu’il y ait une interaction sociale, une relation de connaissance qui passe nécessairement par et avec l’autre. Et il y faut une « volonté propre  « de gagner son propre monde » (Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra).

« Pas d’enfances sans expériences de la peur, de la déréliction, de la gêne ou de la honte » (p.41). La cruauté des contes nous le rappelle, la question humaine est traversée par la question du mal (1). Cette problématique est occupée par son inverse, le désir de se rendre invisible, de trouver un lieu de protection, un abri. Comme il le développe dans Pourquoi moi je suis moi ?, Pierre Péju réunit des textes qui montrent l’appel au lien social qui sous-tend l’envie de se cacher, la volonté de disparaître, de s’en aller, de partir : « au début, c’est la cachette qui se déplace, c’est en elle que le gamin s’évade avec ses amis, sans qu’on le voie (…) dans la sécurité qu’offre l’aventure » écrit Ernst Bloch. Il poursuit : « cette association du retranchement et du lointain merveilleux ne disparaîtra pas plus tard ». C’est aussi un lieu clos et d’attente dans lequel s’accomplit l’enfance, à partir de « l’ennui », de la vacuité passagère grâce à laquelle l’enfant laisse libre cours à une « germination des pensées et à l’union ou communion avec le monde » (p.88) comme l’écrit Pierre Péju introduisant Bachelard. Contre la socialité des normes (« On le bourre de socialité. On le prépare à sa vie d’homme dans l’idéal des hommes stabilisés » (Bachelard Poétique de la rêverie) laissons s’épanouir l’enfance, contre la tyrannie des emplois du temps des activités, ouvrons la à la rêverie, cette retraite du monde où, dans la solitude, l’enfant s’unit au monde, au cosmos dirait Bachelard, aux autres donc, aussi. C’est ce qu’évoque Nietsche avec le refus d’entraver « l’innocence au sens d’indifférence pure aux normes et valeurs » (p.95) écrit Péju, reprenant ici une idée qui lui est chère, à savoir que chez l’enfant la soustraction au monde et aux rôles sociaux « n’est pas un refus mais une fuite silencieuse, un retrait invisible, presque sur la pointe des pieds » (p.107).
Philippe Geneste

(1) Voir André Jacob, Penser le mal aujourd’hui. Contribution à une anthropologie du mal, Paris, éditions Penta, 2011, 195 p. ; André Jacob, L’Homme et le mal, Paris, éditions Le Cerf, 1998, 126 p. ; André Jacob, Aliénation et déchéance, post-scriptum à une théorie du mal, Paris, éditions Ellipses, 2000, 128 p.

25/10/2015

Un testament de la joie de vivre par temps de désespoir

Cuvelier Vincent, J’aime pas les clowns, illustrations de Rémi Courgeon, éditions Gallimard-Giboulées, 2015, 32 p. 13€50
Voici un ouvrage exigeant par sa composition, et qui repose sur un dialogue stimulant entre l’écriture de Vincent Cuvelier et l’interprétation graphique libre de Rémi Courgeon.
Une grand-mère amène son petit-fils au cirque. Pour l’enfant, c’est une distraction contrainte : il n’aime pas les clowns. Mais la grand-mère insiste et l’album va faire alterner la prestation des spectacles et le récit de la grand-mère qui raconte au petit garçon pourquoi, elle a changé d’avis sur les clowns, alors qu’elle non plus n’aimait pas les clowns.
C’était en 1947, à Berlin. Un cirque miteux venait de s’installer dans le quartier. Sa mère insista pour aller au cirque parce que disait-elle : « c’est un bon celui-là ». La fillette qu’elle était alors, n’avait pas le cœur à rire, probablement conséquence silencieuse du père disparu, de la vie miséreuse dans les ruines, de Berlin. Elle fut bien surprise, à la fin du spectacle, de voir sa mère l’amener jusqu’à la roulotte du clown. C’était son père…
Voilà pourquoi, la grand-mère d’aujourd’hui amène son petit-fils au cirque : le souvenir de cette soirée, où la figure tragique de leur propre vie se cristallisa dans le personnage retrouvé du père clown, est pour elle comme un testament de la joie à vivre par temps de désespoir. Cuvelier a concentré, servi, en cela, par les illustrations sombres et oniriques, l’essentiel de l’histoire sur la figure du clown, celle du tragique qui suscite le rire, celle de la tristesse qui fait entrer la joie, comme par effraction.
Cet album clôt une trilogie, dont les chapitres peuvent se lire indépendamment les uns des autres. Commencée avec L’Histoire de Clara (2009), qui se déroule entre 1942 et 1945, avec dix personnages qui racontent chacun à sa manière comment ils ont sauvé une petite fille, la trilogie fut poursuivie avec Je suis un papillon (2013), qui se concentre sur la montée du nazisme et de l’antisémitisme dans les années 1930 en Allemagne. Ce déplacement du regard vers l’Allemagne permet aux albums, dont J’aime pas les clowns, d’éviter le côté commémoratif de la seconde guerre mondiale pour lui préférer une suggestion de réflexion sur la guerre en général en se plaçant du point de vue des populations qui les subissent. Mais ceci, sans quitter le terrain singulier du cadre choisi par le récit. L’efficience de ce dernier tient en grande partie à la composition. Vincent Cuvelier privilégie le principe de l’unité : unité de temps –le souvenir est un moment du présent qui le convoque–, unité de lieu (le cirque), unité d’action (le spectacle et sa durée), personnages concentrés sur une famille. Les illustrations aux bords de l’onirisme cauchemardesque de Rémi Courgeon ne se départissent pas de ce style ce qui vient sciemment renforcer le choix de l’unité de l’auteur. C’est pourquoi on peut dire que J’aime pas les clowns est, à l’instar des deux premiers volets de la trilogie, et notamment du second, une tragédie pour petits.

Philippe Geneste

17/10/2015

« Ne pas laisser les mots coincés au fond de sa gorge »

Pandazopoulos Isabelle, La Décision, Gallimard, collection scripto, 2013, 248 p., 9€50
Octobre 2011, dans un lycée de la région parisienne, tandis qu’au dehors des étudiants manifestent contre la réforme des retraites, une élève de terminale vient d’accoucher, toute seule, terrée dans les toilettes de son lycée.
Ainsi commence l’histoire du drame de cette jeune fille de 17 ans, Louise, racontée à plusieurs voix : celles de ses parents, de ses amis, du chef d’établissement, des travailleuses de la santé, des travailleuses sociales. La voix de la jeune fille prime pour dire sa douleur d’une grossesse qu’elle n’a pas vécue car, ni elle ni personne ne l’ont soupçonnée. C’est ce que l’on nomme un déni de grossesse. Au fil des pages, se révèle aussi l’absorption de la drogue du viol, dont la caractéristique est de provoquer l’oubli sur les faits consécutifs.
Grâce à la perspicacité de Samuel, délégué de sa classe qui, seul, croit Louise, quand elle dit qu’elle n’a jamais fait l’amour, le récit entraîne le lecteur au cœur de l’écheveau de son parcours jusqu’à cette soirée fatidique où elle est tombée dans le traquenard. Samuel va ainsi retrouver l’auteur de l’abus. Louise va refuser de porter plainte contre ce jeune homme qui fut un ami proche. Mais cette révélation lui permet d’avancer dans la reconstruction de sa personne.
Au petit être, à qui Louise a donné le jour, à qui elle donne Noé pour prénom, c’est-à-dire une reconnaissance, une singularité, au fond, un refus de l’anonymat et de l’indifférence, à ce petit être, elle écrit des lettres très sensibles, roman épistolaire à l’intérieur du roman même. Quelle sera la décision de cette jeune fille ? Va-t-elle assumer le rôle de mère, qu’elle n’a pas choisi, qu’elle n’a pas voulu imaginer ? Va-t-elle se libérer des normes étouffantes de la société ? Va-t-elle s’affranchir des contraintes de la famille, qui lui demande de continuer à jouer le rôle de la jeune fille douce et studieuse ? Va-t-elle permettre à Noé et à elle-même de s’affranchir de celles-ci et trouver, ainsi, une voie hors du mensonge et des faux-semblants ?
La Décision est un roman poignant, sans caricature, libéré de l’idéologie sirupeuse de la compassion. Reposant sur une narration qui porte à l’identification au personnage de la jeune fille, le roman amène à élaborer sa propre réaction. Et, qualité fort rare en littérature de jeunesse, cette réaction est appelée, au fil du temps et de la réflexion, à se modifier. En effet, les actions de Louise, les événements qui trament le drame, interpellent chaque lecteur et lectrice, qui, s’appropriant l’histoire, trouve sa voie propre. Ce n’est pas tant une opinion que se forgera le jeune lectorat, qu’une réaction différée à l’égard de la scène occultée par l’amnésie sociale.

Annie Mas

11/10/2015

Voyage et solidarité, deux modalités de la réalisation de soi

HERTIER Annelise, Là où naissent les nuages, casterman, poche, 2015, 198 pages, 6,25€

Amélia est une jeune fille de 16 ans qui vit dans une famille parfaite. Son aventure commence lorsque sa mère, qui aide une association humanitaire qui loge et nourrit les enfants en Mongolie, ouvre une lettre qui lui annonce, d’une part, que le propriétaire de cette association est mort et, d’autre part, qui l’incite à continuer les dons. Amélia et son père partiraient alors pour la Mongolie pendant que sa mère resterait chez eux Mais ayant un empêchement au dernier moment, son père laisse partir seule Amélia.
A son arrivée, elle est accueillie par Franck puis Simon. Au foyer, elle participe à la douche des enfants. Mais, un seul se laisse faire… Le soir, alors qu’ils cherchent une ado enceinte, ils trouvent, à la place, un enfant affamé sous une table de restaurant en train de manger le menu d’une Japonaise.
Au fil des jours, Amélia va tisser des liens avec Mukshuk, le petit garçon de la douche qui est au foyer car il était maltraité par son beau père. Amélia participe à des nombreuses autres interventions de l’association et découvre l’incroyable misère psychologique des enfants du foyer.
Un soir, la directrice du centre l’emmène au nouveau foyer de Mukshuk. On dit que « là-bas naissent les nuages  ». La jeune femme chez qui est placé Mukshuk montre une photo à Amélia où l’ancien propriétaire du centre porte un pendentif qu’il lui semble reconnaître. Pendant le trajet retour, dans l’avion, elle est tracassée par le pendentif. Soudain, elle se rappelle l’avoir vu sur des photos de sa mère. Les dates du voyage de sa mère au centre correspondent avec sa naissance et elle comprend alors qu’elle est la fille de l’ancien propriétaire du centre. De retour chez elle, Amélia ayant du mal à digérer cette découverte répond sans conviction aux questions de ses parents sur son voyage. Sa mère lui dit d’écrire son aventure, un conseil qu’Amélia suit pour donner ensuite son récit à sa mère.
            Au cours du livre, Amélia change : au début réticente et peureuse à l’idée de voyager, elle est, à la fin, triste de partir, car elle a beaucoup appris, découvrant un monde et de nouveaux modes de vie.
            C’est un livre destiné à un public de 12 ans et plus, écrit à la première personne du singulier qui met en avant le dépassement de soi et la solidarité.
Ariane Arnaud

gRILL william, Le Voyage extraordinaire. L’aventure vraie d’Ernest Shackleton au cœur de l’Antarctique, Casterman, 2014, 72 p. 17€50
En 1911, le pôle Sud a été atteint par le norvégien Roald Amundsen, dont une citation sert d’exergue à l’album de Grill. Trois ans plus tard, alors que la première guerre mondiale s’engage, Ernest Shackleton et l’expédition qu’il dirige embarquée sur l’Endurance, quittent le port de Londres pour lancer le défi d’une traversée de part en part du continent Antarctique. Les drames, les menaces du froid et des glaces qui broient le navire forment les ingrédients d’un récit haletant que le graphiste William Grill traite avec maestria. Usant du crayon de couleur avec un dessin miniature, la plupart du temps, mais aussi de vignettes purement graphiques, et s’arrogeant de pleines pages rêveuses, il comble l’appétit enfantin pour les détails, tout en répondant au goût pour le sensationnel et le narratif. Edité en grand format (25x31), l’album rend compte de la multitude des personnages qui ont concouru à la réussite inespérée de l’expédition, introduit les enfants dans la vérité de l’aventure, usant de planches taxinomiques ou de cartes pour rendre plus instructif le propos.

Philippe Geneste

04/10/2015

Classiques de la littérature de jeunesse

Bien des œuvres littéraires classiques perdurent dans les mémoires contemporaines grâce à leur version dans le secteur de la littérature pour la jeunesse. Elles sont la trace d’une histoire littéraire qui englobe l’ensemble des lecteurs, jeunes et adultes, ce que toute étude sérieuse ne saurait négliger. « Trop souvent [la littérature pour la jeunesse] s’est trouvée cantonnée aux œuvres du XIXème siècle écrites pour elle par des auteurs pour adultes » remarquait justement Denise Dupont-Escarpit ((1920-2015), pionnière de ce secteur, décédée le 31 août dernier. Nous présentons ici trois de ces classiques.


carroll lewis, Alice au pays des merveilles, traduit de l'anglais par Jacques Papy, illustrations de Sir John Tenniel, Gallimard, collection folio junior, 2015, 175 p. 4€80
Voici une édition reprenant la traduction du volume de La Pléiade des Œuvres complètes de Charles Lutwige Dodgson (1832-1898), mathématicien, logicien, doyen du Christ Church College, à Oxford, devenu l’auteur excentrique et facétieux d’un roman inépuisable, Alice au pays des merveilles. On ne compte plus les éditions ni les adaptations (ces dernières, en général fort peu heureuses) des aventures souterraines d’Alice, titre premier donné par Dodgson à une histoire qu’il se plaît à raconter à une enfant de 8 ans à laquelle il est fort lié, Alice Liddell. La première version, anglaise, donc, est parue en 1865 traduite en français en 1870 chez Hachette. C’est une œuvre subversive car l’auteur y dénonce l’usage explicatif que l’on fait des textes à l’école. Par les jeux de mots et de langue, une logique absurde infaillible vient guider la lecture. C’est à un caricaturiste, sir John Tenniel (1820-1914) que fut confiée l’illustration de l’ouvrage. L’édition proposée ne reprend que quelques unes des œuvres, commanditées par Carroll, accompagnant le récit en 1865. Tenniel était aussi un de ces illustrateurs pionniers en littérature de jeunesse, plus particulièrement dans le domaine du conte. Lewis Carroll avait des idées très précises de l’illustration et ne souhaitait pas que Tenniel s’évadât de ses prescriptions. La mise en page était réglée avec une précision inflexible. Carroll projetait « d’amorcer une nouvelle ligne dans le trésor des contes » (1)

Daudet Alphonse, La Chèvre de Monsieur Seguin, illustrations de princesse Camcam, Père Castor, collection les classiques du Père Castor, 2014, 24 p. 4€75
Nous nous arrêterons, ici, sur l’illustration qui accompagne le texte intégral tronqué de son prélude et de sa clôture dialogués. Choix est fait d’une peinture approchant le naïvisme avec des couleurs douces mais variées, des détails foisonnants sur les avant-plans et un effet aquarellé sur les arrière-plans. L’image finale épargne à l’enfant la mort cruelle racontée par le texte pour montrer la petite chèvre aux longs poils ensanglantés reposant dans une corbeille de fleurs les yeux clos. Princesse Camcam choisit donc une approche en délicatesse de cette histoire symbolique des risques de la liberté et suit l’empathie du lectorat pour la rebelle qui se réalise pleinement même si sa vie doit en être plus brève.

Gautier Théophile, Le Roman de la momie, Gallimard, collection Folio junior, 2015, 160 p. 4€80
Il est intéressant de se demander comment ce roman, assez peu attachant malgré le talent d’écrivain coloriste romantique de Gautier, a pu s’installer comme une référence en littérature destinée à la jeunesse. Théophile Gautier (1811-1872) y propose une vision mythique de l’ancienne Egypte. Le roman est publié en 1858 C’est en cela qu’il va prendre place durablement dans la littérature de jeunesse. En effet, dans tous les pays occidentaux, -dans lesquels elle se développe à date similaire-, celle-ci va chercher à édulcorer l’Histoire et ses problématiques au bénéfice de romans nationaux, édifiant des figures historiques en mythes pour l’enfance. Si Le Roman de la momie de Gautier  traverse ces périodes alors qu’il n’en épouse pas l’idéologie, c’est uniquement parce que le récit verse dans la légende et ne se relie en rien à l’Histoire. Il est, comme nous l’avons analysé en détail, un exemple flagrant de l’intention de la littérature bourgeoise destinée à la jeunesse empruntant le récit historique : « Le relatif ou franc effacement de l’histoire permet d’œuvrer à des débouchés positifs de la fiction où s’évanouissent, en même temps que la tourmente historique, les incertitudes de la conscience personnelle du (de la) jeune héros (héroïne)… Le roman historique pourlal jeunesse, en ce sens, retourne à un âge d’or du capitalisme libéral » (2) tel qu’analysé par Lukacs.
Philippe Geneste
(1) cité par Denise Dupont-Escarpit, La Littérature de jeunesse, itinéraires d’hier à aujourd’hui, Magnard, 2008, p.98

(2) Geneste Philippe, « Le Roman historique pour la jeunesse », dans Escarpit Denise, La Littérature de jeunesse, itinéraires d’hier à aujourd’hui, Magnard, 2008, pp.416-423 – p.423

27/09/2015

Pommes d’Arménie, mémoire et luttes du présent


Entretien avec d'Anna Leyloyan-Yekmalyan
à propos de
Leyloyan Anna, 15 contes d’Arménie, traduction  de Robert Giraud, illustrations F. Sochard et H. Yekmalayan, Flammarion jeunesse, 2015, 160 p. 5€70

Lisezjeunessepg : La première édition de 15 contes d'Arménie paraît en 2002. L'édition d'aujourd'hui reprend le volume précédent. Comment avez-vous choisi les contes? Qu'est-ce qui vous a guidé dans votre choix?
Anna Leyoan-Yekmalyan : Pour la première édition nous avons proposé, avec le traducteur Robert Giraud, plusieurs contes dont seulement quinze ont été retenus. Je voulais avoir une large palette de contes traditionnels. Le recueil devait avoir quelques contes très populaires, mais surtout des contes moins diffusés. Le choix final a été fait par Flammarion, qui a suivi une ligne éditoriale. Leur choix s’est porté sur des contes jugés plus accessibles pour des lecteurs de 8-11 ans.
Lisezjeunessepg : Les contes ne sont pas propres à l'auditoire ou au lectorat enfantin. Mais dans nos sociétés, ils s'y spécialisent de plus en plus, et les contes de la tradition orale sont souvent versés dans les éditions et collections destinées à la jeunesse. Qu'en est-il pour la littérature des contes d'Arménie?
Anna Leyoan-Yekmalyan : Certes, nous avons la tendance de penser que les contes sont destinés aux enfants ; mais c'est la magie des contes, car ces histoires en général faciles à retenir, se prêtent à une double lecture. Et c'est pour cela que dans les contes arméniens trois pommes tombent du ciel, une première pour celui qui l'a conté, une deuxième pour celui qui l'a écouté et enfin une troisième pour celui qui en a retenu la sagesse !

Lisezjeunessepg : y a-t-il un poids spécifique de la religion dans les contes arméniens ?
Anna Leyoan-Yekmalyan : Depuis le début du quatrième siècle, depuis que le christianisme a été adopté en Arménie comme une religion d'Etat, toute la culture arménienne est devenue profondément chrétienne. Contrairement aux légendes qui se sont enrichies depuis 1700 ans d'une véritable culture et mémoire chrétienne, les contes arméniens traitent rarement de thèmes et de sujets religieux. Les contes depuis des millénaires continuent à traiter les thèmes universels de l'humanité et par des moyens très simples et ludiques donnent des leçons de vie. Par contre, ce qui peut prêter à confusions, ce sont les coutumes, qui ne sont pas forcément religieuses.
Entretien réalisé par Annie Mas et Philippe Geneste
fin août 2015 
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Dans le jeu complexe des voix
Godel Roland, Dans les Yeux d’Anouch. Arménie 1915, Gallimard jeunesse, 2015, 206 p. 10€90
Voici un roman historique (1) de pleine actualité. Pierre Godel est un romancier de l’histoire qui aime composer des récits clairs et suggestifs. Ce roman est autant un roman d’apprentissage qu’un roman historique. Son héroïne, Anouch est une jeune fille de 13 ans au début de l’histoire qui vit dans une famille de commerçants arméniens aisés de Bursa en Turquie. C’est l’été 1915. La répression turque a débuté depuis deux mois à Constantinople. Les Melikian, reçoivent du gouverneur du vilayet de Bursa un ordre de déportation. Le récit va alors suivre la famille sur le chemin qui la mène vers le Sud, dans des camps en Syrie et Mésopotamie d’où on ne revient pas. La narration est faite à la première personne, au présent, laissant croire à un témoignage. Il s’agit en fait d’un roman écrit par la petite-fille de l’héroïne à partir des souvenirs rédigés par Anouch. La petite-fille se nomme Anouch, comme sa grand-mère, peut-être pour signifier la vigilance mémorielle du peuple arménien après le génocide. Le génocide, justement, n’est pas directement présent dans l’ouvrage de Godel. Des récits sommaires nous résument les exactions des autorités turques ; la lettre de Dikan, l’amoureux d’Anouch, séparé d’elle lors d’une razzia dans le camp de réfugié arménien le 4 avril 1916, est, elle, plus explicite. En effet, le jeune homme, qui écrit en 1919 alors qu’il se trouve à Constantinople sous la protection d’une association chrétienne, y raconte la tragédie de sa famille, les conditions de la déportation, les assassinats en masse, et la réalité des camps où le gouvernement turc parque les arméniens affamés, avec très peu d’eau et dans des conditions de chaleur insupportable le jour. Dikan est le seul survivant de sa famille. Les Mélikian ont eu plus de chance, réussissant à sauver leur vie, après une multitude de péripéties toutes traversées par la peur.
Dans les Yeux d’Anouch met en scène des faits historiques attestés, suivant le chemin de la déportation emprunté par des milliers d’arméniens serrés dans des wagons à bestiaux ou à pied en d’infinies colonnes. Matériau consubstantiel à la fiction, la véracité historique se teinte du parti pris de ne présenter le cadre social qu’à travers la religion et l’unité arménienne en dehors des clivages de classes sociales. Cet a-classisme est à mettre en relation avec la fin heureuse de l’histoire : les deux enfants amoureux se retrouvent à la fin et s’embrassent. Comme nous l’avons montré ailleurs (1), ce choix de clôture euphorique du récit, tend à retirer le mouvement de l’histoire de la fiction même quand, comme ici, c’est l’histoire qui porte l’avancée du récit. Il est vrai que Godel, par ses trois derniers chapitres, retourne à l’Histoire, mais il le fait d’une manière artificielle, sortant du récit littéraire pour emprunter la voix historiographique (cf. l’avant dernier chapitre « De l’histoire à l’histoire.. »).
Toutefois, contrairement à la plupart des romans historiques pour la jeunesse, l’œuvre de Godel réussit à ce que la maturation psychologique de l’héroïne soit portée et traversée par l’histoire. Le roman couvre quatre années où on sait qu’1,5 millions d’arméniens et quelques 300 000 assyro-chaldéens et syriaques, hommes, femmes et enfants, furent massacrés par le régime Jeune-Turc de l’empire ottoman, c’est-à-dire le gouvernement du Parti Union et Progrès. Godel a donc choisi une période plus longue que le sous-titre du livre ne l’annonce. Cela permet au récit d’intégrer la dimension de la guerre mondiale en cours dans la tragédie qui s’accomplit. Bien sûr, en n’allant pas jusqu’en 1923, le récit évite d’égratigner l’œuvre des vainqueurs de la guerre de 14/18 comme de l’église catholique ; c’est en effet, le traité de Lausanne signé entre les Européens et la Turquie à cette date qui « efface le mot “Arménie” du droit international » (2) et entérine la reprise de l’Anatolie par la Turquie. Mais ce serait un reproche excessif car étendre la période historique aurait brisé la logique du récit et distendu la concentration narrative qui le marque de son efficacité pour le plus grand bénéfice des lecteurs et lectrices, bénéfice de connaissances dans le plaisir trouvé à la lecture.
Philippe Geneste
(1) voir notre analyse du roman historique pour la jeunesse dans Escarpit Denise, La Littérature de jeunesse, itinéraires d’hier à aujourd’hui, Paris, Magnard 2008, pp.416/426.

(2) Gaïdz Minassian, « Génocide des Arméniens : le travail salutaire des historiens », Le Monde 4/04/2015.

20/09/2015

Adélaïde et Jocelyn ou l’album, un graal littéraire…

Chardin Alexandre, Adelaïde, ma petite sœur intrépide, illustrations Mylène Rigaudie, Casterman, collection les albums, 2015, 32 p. 13€95
L’ouvrage est composé de vingt et une strophes. Toutes ont un nombre pair de vers. Les quatrains dominent. On trouve aussi cinq sizains et cinq distiques. Sur les cent huit vers, tous sont des vers pairs et la quasi-totalité des octosyllabes. De plus, ils ont tous une coupe en milieu de vers, soit 4 syllabes + 4 syllabes. Nous n’avons trouvé que deux exceptions : le vers 17 (avec un rythme en 2, 2, 4), le vers 89 (avec un rythme en 6,2). Par ailleurs, deux ennéasyllabes, les vers 66 et 105, se sont glissés. Isolés, ils ne brisent pas l’ensemble des plus harmonieux réalisé par le rythme métronomique qui prévaut.
L’histoire emprunte à la chanson de geste : un héros est sans cesse mis à l’épreuve dans sa quête du Graal, ici sa petite sœur intrépide, Adélaïde. Celle-ci est partie châtier un « affreux sorcier » qui rôde autour du terrier des lapins. Ah oui ! Parce que l’album met en scène une famille lapin dans son terrier. Face à l’horrible destinée promise à sa petite sœur, le grand frère sort du terrier. Et les aventures commencent, jusqu’à ce qu’il retrouve Adélaïde, maîtrisant l’horrible sorcier.
Qu’on nous permette, ici, une courte réflexion. En 1836, Lamartine publie Jocelyn, un roman de dix mille vers, mais fragment d’une épopée chrétienne libérée des canons classiques, où s’engluait encore Chateaubriand dans ses Martyrs (1809). Révisée, ainsi, l’épopée se transformait en roman en vers. Jocelyn s’inscrit dans le projet de Lamartine de la poésie totale. Mettre en rapport Adelaïde, ma petite sœur intrépide et Jocelyn est-il bien raisonnable ? Eh bien, intrépide, peut-être, mais pouvant être argumenté, ce rapport s’appuie sur le projet de l’album. L’album, ce nouveau genre littéraire que l’on doit à la littérature destinée à la jeunesse, même si ses racines remontent loin dans le temps, l’album, donc, s’ouvre souvent à l’écriture en vers. Dans ce choix du vers, plusieurs intentions des auteurs se lisent. Il y a ceux qui, comme Alexandre Chardin, choisissent le vers pour narrer, comme Lamartine le fit en filiation avec l’épopée, mais en s’adossant à l’image ou en s’appuyant sur elle. D’autres, choisissent le vers pour transformer le dialogue du texte et de l’image en transmutation poétique et le signaler au lectorat. François David est un des plus flamboyants représentants de cette veine. Le vers, enfin, est utilisé pour sa puissance d’oraison afin de convaincre d’une cause ; pensons, par exemple, à Un Rêve de faim de François David et d’Olivier Thiébaud (mØtus, 2012, 44p.).
En conséquence de ces considérations, ne pourrait-on pas envisager l’album dans sa genèse historique, comme arrivant de nos jours à rejouer, au niveau du secteur de la littérature destinée à la jeunesse, une refondation du genre de l’épopée ? Nous remarquerions alors que l’on passerait de la volumineuse teneur en vers à une brièveté du nombre des pages de vers. L’image, en revanche, viendrait donner une profondeur nouvelle, inédite, au dire poétique du nouveau genre. Ce retour de l’épopée par l’album en vers, en tout cas, nous semble une piste non dénuée de pertinence. Adélaïde ne nous démentira pas qui dit à son frère Achab –clin d’œil non anodin de l’onomastique- : « N’aie pas peur, je m’occupe du prédateur ! »… Alors, l’album épique comme transcroissance du conte ?

Philippe Geneste