Anachroniques

31/01/2015

La magie littéraire tombée dans le chaudron de l’idéologie

Le Magicien d'Oz, texte de Jean-Pierre Kerloc’h d’après Franck L. Baum, dit par Nathalie Dessay, illustré par Olivier Desvaux, avec les musiques du film composées par Herbert Stothart paroles, musiques et chansons par Edgar Yip Harburg et Harold Arlen,, Didier jeunesse, 2014, 60 p. + CD de 60’, 23€80
Baum L. Franck, On n'a probablement pas à présenter l'histoire de Dorothée et du Magicien d'Oz adaptée au cinéma en 1939 par Victor Flemin qui n'est pas pour rien dans le rayonnement de l'œuvre de L. Frank Baum (1856 – 1919). Au moment de sa sortie, Baum écrivait qu'il s'agissait de bannir du conte le cauchemar et le chagrin pour n'en garder que l'émerveillement dans le but de distraire la jeunesse. La morale étant dévolue à l'éducation, la littérature ne devait qu'amuser.
Cette œuvre est donc une œuvre explicitement idéologique puisqu’elle se dit œuvre de littérature de jeunesse pure, c’est-à-dire dépouillée de tout enjeu social et politique ou éducatif. Baum voyait en cela le renouvellement de la littérature des contes qu'il s'agissait de ranger au rayon des musées littéraires.
On croise au cours du périple de Dorothée apprentie magicienne ce qu'on identifie aisément, aujourd'hui, pour des poncifs de l'héroïc-fantasy. Le poétique vient renforcer l'élimination du vilain et du mal. Rien qui ne glace le sang, ici, rien qui ne heurte les consciences : on est dans le divertissement qui se voudrait pur de toute autre exigence. Comme chez Harry Potter, les personnages sont appelés à trouver en eux-mêmes, ce qu'ils veulent demander à l'introuvable magicien. Comme Harry Potter leur pouvoir est inné et l'individu est son propre et seul recours….
Et on voit ainsi que Baum tombe dans une idéologie conservatrice. La misère y est expliquée par une sorte de théorie des climats et un fatalisme très naturel. Le magicien tient son pouvoir de la confiance qu'il redonne aux êtres auxquels il vient en aide. Marchand d'illusion, le magicien était tout indiqué pour faire rêver lors de la dépression économique où Flemin le mit à l'écran. On touche probablement, ici, au cœur même de l'œuvre : une propagande sans voile en faveur d'une société individualiste de l'illusion. La grandiloquence pompière de la musique du film reproduite sur le CD avec les chants enchanteurs aux paroles niaises épousent parfaitement ce but. En ce sens, le beau travail éditorial de chez Didier restitue un des manifestes les plus explicites de la littérature destinée pour la jeunesse comme arme idéologique de domptage au divertissement.

Philippe Geneste

25/01/2015

fiction de science ou science-fiction?

Lambert Christophe et VanSteen Sam, Virus 57, Syros, 2014, 378 p. 16€90
                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                              
Même si c’est une fiction, cette histoire rejoint l’actualité avec l’épidémie due au virus Ebola en Afrique de l’Ouest. Cependant, elle s’en éloigne beaucoup quant au mode de contamination et à la durée d‘incubation ! Si le « charme » de ce roman est de concentrer ainsi l’action, si on le lit avec plaisir, cela n’empêche pas de regretter quelques libertés avec les données scientifiques.
            Tout d’abord, une question d’ordre général sur le thème du roman s’impose. Pourquoi tous les individus sont-ils atteints simultanément alors que les inséminations à l’origine de leur naissance n'ont pas eu lieu au même moment, et que l’âge de la puberté varie individuellement et entre les filles et les garçons ?
            Page 58, on apprend que le « virus [est] visible au microscope (optique, appelé aussi photonique) ». Or, la taille de la plupart des virus varie de 20 à 300 nanomètres (0.000020 à 0.0003 millimètres) ; les plus grands découverts ces dernières années font 0.5 à 1µm (0.0005 à 0.001 mm), mais ce n’est pas la majorité, et sachant que la taille limite visible à l’aide d’un microscope optique correspond environ à celle des bactéries de 1µm, l’observation d’un virus, afin d’être optimale et précise, demande une autre technique de microscopie (microscope électronique à transmission par exemple, qui permet de grossir plusieurs milliers à plusieurs dizaines de milliers de fois contre 1500 fois au maximum pour le microscope optique). A la page 180 les auteurs parlent de « fabriquer un anti sérum », phrase qui n'a aucun sens scientifique ; ou encore, « les traitements n'ont rien donné…acyclovir » : l’acyclovir est un médicament antiviral, mais il est prescrit pour traiter les infections telles que l’herpès, le zona ou la varicelle, son évocation, ici, est donc peu appropriée ; de plus, le délai d'action de quelques minutes, inclus dans le récit, est beaucoup trop court, et il en est de même ^pour l’action du virus lui-même lorsqu’il se « réveille ». A titre de comparaison, la durée d’incubation du virus Ebola est de 2 à 21 jours. A la page 370, on lit : « ils fabriquent un vaccin », alors qu’il est impossible de fabriquer un vaccin avec si peu d'éléments en si peu de temps, les tests d’AMM (autorisation de mise sur le marché) demandant des délais d’au moins plusieurs mois.
p. 370 « ils fabriquent un vaccin », il est impossible de fabriquer un vaccin avec si peu d'éléments en si peu de temps, les tests d’AMM (autorisation de mise sur le marché) demandent des délais d’au moins plusieurs mois.
            Est-ce pinailler que de relever ces erreurs ? Après tout, n’est-ce pas attenter à la liberté de la fiction ? La science fiction, comme la fiction à base scientifique nécessitent cette exactitude quand elle est donnée par l’actualité au moment de l’écriture du récit, ce qui est le cas, ici. Il est dommage que, sous la pression probable de la scénarisation de séries, les deux auteurs n’aient pas voulu faire primer le souci du vraisemblable scientifique. L’histoire y aurait gagné en crédibilité et aussi, en force de connaissances transmises par la littérature. 
Ces réserves faites, Virus 57 est une histoire originale, adaptée en particulier aux adolescents, qui introduit à une problématique de vive actualité même si l’œuvre rate à devenir un vrai roman scientifique.

Catherine Grohando

18/01/2015

A qui parlons-nous, Lorsque nous nous taisons ?

Colot Marie, Les Dimanches où il fait beau, mØtus, 2014, 32 p. 4€50
            Le premier récit de Marie Colot en littérature destinée à la jeunesse, illustrée par elle-même à partir de photographies retravaillées en noir et blanc, est un texte d’une grande sensibilité. Le lectorat est invité à entrer dans la tête et le corps d’un jeune enfant « attardé », que le comportement marginalise alors qu’il est en situation de groupe. S’ajoute à ce seuil indécelable de l’a-normalité le mur à franchir, pour lui, de l’affection pour le père qui ne peut apporter à son fils ce qu’il sait pouvoir lui donner, mais que son handicap empêche de prendre. Blessure intérieure qui se creuse en tragédie affective, d’une part et fracture s’élargissant dans la distance avec les autres, ses pairs, dont l’enfant ne peut partager les valeurs de compétition et de crânerie juvénile un brin machiste. On plonge alors dans l’obscurité –identité du thème et de la mise en page de la collection, petit poche noir-  de l’incommunicabilité. Celle-ci est tragique parce que le personnage se sait « attardé », il sait pourquoi l’approche du père finit toujours par un rebroussement des sentiments.
            Le narrateur personnage s’enfonce dans l’espace de la blessure qui le sépare du monde réel, il y est rejeté par ce monde même qui se moque de sa difficulté à se mettre au diapason des rythmes et des jeux, du langage commun et des idées en vogue. . La fin, si proche du Chaland de la reine de Marguerite Audoux, est poignante jusqu'à ce que le père sauve le fils de la noyade « Et il a pris ma main ». Le père lui prend la main quand jusque là il tentait, lui, de la lui donner. On pense à Le Bruit et la fureur de William Faulkner ou à Les Oiseaux de Tarjei Vesaas, mais ici, la nature n’est pas plus un refuge que les relations humaines pour « l’attardé ». Cet opuscule d’une rare simplicité introduit le lecteur dans je jeu infiniment délicat du lien à tisser et de la confiance qui en est l’énergie tisserande. Les Dimanches où il fait beau touche au besoin de l’attachement, cette relation de proximité, ce contact rassurant qui donne confiance en soi et ouvre le domaine du possible, domaine fermé à double tour par les relations d’ordre du social.
            En retour de lecture, il reste à chacun, à chacune à répondre à cette question si bien formulée par l’écrivain norvégien Tarjei Vesaas, et qui pourrait bien être celle du narrateur personnage du récit de Marie Colot :
« A qui parlons-nous
Lorsque nous nous taisons ? »
Philippe Geneste


12/01/2015

Un écrivain prolétarien dans la sincérité de ses contradictions : Jack London

Fauconnier, Bernard, Jack London, Gallimard, collection folio biographies, 2014, 287 p. 8€40
            Voici une biographie au style alerte, avec des prises de parti qui engagent l’auteur dans une discussion avec le lecteur. Si l’empathie pour l’écrivain américain issu des classes populaires est avérée, Fauconnier évite soigneusement l’hagiographie et interroge les textes et les prises de position de jack London. L’auteur s’appuie sur les biographies françaises et de langue anglaise ou américaine existantes pour préciser son propos, le mettre aussi en contrepoint. On suit l’auteur prolétarien, qui, au fond, n’a cessé de revenir à l’œuvre autobiographique par le récit de personnages. Admirateur de Spencer, le philosophe fondateur de l’évolutionnisme philosophique et père incontestable du libéralisme et de l’individualisme bourgeois, London n’en évite pas les erreurs de l’innéisme que ce soit sur la considération essentialiste des inégalités (1) entre peuples. Fauconnier met bien en avant la mésinterprétation de la théorie Darwinienne chez London. On regrettera que le biographe, pourtant y commette quelques faux-pas lui-même (2). Ceci étant, l’auteur a le mérite de donner aux lecteurs les éléments de la source spencérienne des conceptions de London et suivre les variations du traitement du sujet à travers l’œuvre. On appréciera, en particulier, chez Bernard Fauconnier, la volonté de voir comment London tente d’articuler son engagement syndical puis politique au Socialist Labor Party avec la philosophie d’Herbert Spencer à qui il restera toute sa vie attaché.
            Bernard Fauconnier montre aussi, comment London vit la contradiction, qui forme le fond même de Martin Eden, de l’écrivain prolétarien devenu écrivain professionnel. Là encore, la biographie se fait enquête avec l’analyse des indices que sont les œuvres tant journalistiques que romanesques. Les amours de London, son rapport aux femmes, sa relation avec sa mère, sont eux aussi évoqués sans fard, avec intelligence et précision.
            Cette biographie qui se lit comme un roman, ouvre le jeune lectorat à la problématique de la vie littéraire, faisant entrer chacun et chacune dans l’ouvroir de l’écriture quotidienne, pistant les motivations où se nourrit l’acte de création de la fiction. De part l’auteur lui-même sujet de la biographie, c’est la matière littéraire comme matériau social de la lutte des classes qui est introduit, là où souvent, les biographes pour la jeunesse préfère les thèses édulcorées et foncièrement individualiste et innéistes.
            Un livre, donc à recommander aux adolescentEs comme aux centres de documentations et bibliothèques.
Geneste Philippe

(1) on lira avec intérêt le dernier livre de Patrick Tort, Sexe race et culture, conversation avec Régis Meyran, Textuel, collection conversations pour demain, 2014, 108 p. 16€ - (2) page 69, le propos de Fauconnier laisse supposer que Darwinisme et évolutionnisme philosophique seraient compatibles. A la page 109, il énonce imprudemment : « [London] retient des leçons de Darwin une inégalité quasi génétique entre les êtres : les lois de l’évolution sont inéquitables. Au sommet de l’échelle, il y a l’homme blanc, dont la mission est d’assurer le progrès de l’espèce. Les autres suivent ou restent à la traîne, c’est selon ». Cette affirmation vaut pour London, pour le darwinisme social initié par Spencer, pas pour Darwin

01/01/2015

Du premier ouvrage sur la PMA destiné au lectorat enfantin

Dolto Catherine, Szejer Myriam, avec la collaboration d’Anne Vidal, L'Aventure de la naissance avec la PMA, illustrations de Sandrine Martin, Gallimard jeunesse Giboulées, 2014, 75 p. 14€

Dès la première page, une question vient à l’esprit : à quel lectorat ce livre est-il destiné ?
- Aux enfants nés par PMA ? L’introduction l’indique clairement « Ce livre est pour toi qui es né avec la PMA… » Dans ce cas, les autres enfants ou adolescents désireux de comprendre de quoi il s’agit se sentiront exclus ; si les illustrations semblent adaptées à des enfants, elles sont trop simplistes pour des adolescents ; à l’inverse, les textes sont trop longs et denses pour de jeunes lecteurs, des termes scientifiques ne sont pas expliqués. Il faut vraiment que l’enfant aime lire et possède un vocabulaire courant assez riche pour entrer de plein pied dans ce livre.
- Aux adultes ? Pourquoi pas, on peut supposer que l’adulte en fera la lecture à son enfant. Mais alors, il manque quelques explications et schémas plus précis et adaptés aux parents.
Puis, au fil de la lecture, plusieurs critiques s’imposent :
- quelques expressions étonnantes, malvenues, sources de confusions,
P. 8 « la fée médecine » ; p. 13 « les cellules de vie » ? ; p. 16 la comparaison des spermatozoïdes « comme tous les petits poissons… Comme des algues » ; p. 20 le paragraphe « le cœur en millefeuille » ?
Bien-sûr, on peut vulgariser des données scientifiques, mais celles-ci doivent rester justes et ne pas entraîner ensuite d’idées fausses (que l’on retrouve assez souvent dans les questions des élèves en classe, après avoir vu un documentaire, un journal télévisé, ou encore après avoir surfé sur des sites internet non vérifiés…).
 - des données à vérifier
P. 15 durées de vie de l'ovocyte 72 heures : c’est un maximum, la moyenne étant plutôt de 24h à 48h, ce sont les spermatozoïdes qui vivent 3 à 6 jours ; p. 34 nidation à quatre ou cinq jours : c’est plutôt de 6 à 7 j après la fécondation.
- des erreurs scientifiques
P. 16 l'ovocyte est éliminé pendant les règles : NON ! Les règles sont l’élimination de la muqueuse utérine en l’absence de grossesse. P. 22 l'embryon est composé de 50 % de cellules venant du père : encore une fois NON ! Il y a confusion entre gènes et cellules, confusion que l’on n’admet pas d’un élève de 3è… P. 59 dans une grossesse naturelle les géniteurs sont toujours les parents… ? Définition dans le lexique de l'infertilité.
- Autres phrases contestables ou qui peuvent être mal interprétées
Dans l’introduction, « Leur mère n'arrivait pas à être enceinte » (donc c'est la faute de la femme !) ; p. 26 le double don de gamète est interdit en France : pourquoi en parler ? ; p. 38 « la vie avant de naître... Parfois même des souvenirs », p. 49 « souvenirs de la vie d'avant », p. 52 « souvenirs d'avant la naissance » (encore) ; p. 53 « on sait qu'on est conçu par PMA, c'est notre histoire », tout cela  est-il prouvé ? Est-ce une manière, quelque peu cavalière, d’introduire la psychanalyse ? En tout cas,  on s’éloigne du sujet ; p. 57 « le bébé se sait aimer, a envie de grandir » : en quoi est-ce particulier aux enfants nés grâce à la PMA ?; p. 51 « les filles jouent à la poupée, les garçons doivent être forts », là encore, on s’éloigne du sujet et comment un jeune lecteur va-t-il interpréter cette phrase , qui reproduit une stéréotypie sociale idéologique ?

Avec véritablement 10 pages sur la PMA, le livre traite plus de la naissance en général. La technique de la FIVETE (Fécondation In Vitro Et Transplantation Embryonnaire) est absente du livre. D'un point de vue scientifique le livre comporte quelques erreurs non négligeables, il manque d'explications par rapport au sujet c'est-à-dire la PMA et sa lecture est paradoxalement trop compliquée. L’ouvrage n’est pas assez  illustré pour des enfants et se trouve inadapté pour les adolescents. Le texte est trop long, et  s’il était fait pour des adultes, il n'apprend pas grand-chose. Enfin, il est vraiment regrettable que ce premier livre sur la PMA destiné à un jeune lectorat reproduisent des idées toutes faites et sexistes.

Catherine Grohando

21/12/2014

Pour que soit la lecture en fête

Scott Jenny, Animalium, illustrations de Katie et Broom, traduit de l’anglais par Emmanuel Gros, Autrement, 2014, 112 p. 25€
Voici un imagier naturaliste avec un texte scientifique écrit à portée de compréhension d’enfants et d’adultes non spécialisés. Alors que, du côté du cinéma, l’imaginaire de la nature est en perte sèche auprès de la jeunesse (1), voilà un livre qui permet à l’enfance de se connecter au monde naturel, d’en parler, d’en prendre conscience, qui appelle des expériences de découvertes : « les enfants jouent moins dans la nature et lorsqu’ils deviennent scénaristes, tendent à moins la représenter dans les histoires qu’ils écrivent » explique Stéphane Foucart.
Le livre de Scott et Broom est une pierre dans cette bataille sourde entamée pour préserver l’imaginaire naturel de l’enfance en dehors des monstruosités de la fantasy que, seule, pourtant, une bonne connaissance du règne du vivant permet d’apprécier à sa juste valeur de création.
Les illustrations empruntent aux planches colorées des naturalistes, on pense à Linné, à Darwin et invitent le lectorat à se délecter de liaisons insoupçonnées et insoupçonnables, un peu comme opère la poésie. Nul ne sait ce que chacun, chacune va repérer dans les images de la vulgarisation scientifique, mais tout le monde sait que l’imaginaire s’y nourrit. Le jeune lectorat aime se promener au cœur de ces planches précises et fouillées. L’autrice en organise la présentation en suivant l’ordre généalogique de l’évolution des espèces. Animalium emprunte à l’imagier l’ordre de la désignation quand des commentaires aident le jeune lectorat à se situer sur la terre, à l’intérieur du règne animal, n’omettant pas de souligner les liens avec le milieu végétal ou géologique, terrestre, marin ou aérien.
On entre dans le livre comme dans des galeries : celle des invertébrés, celle des poissons, celle des amphibiens, des reptiles, des oiseaux enfin des mammifères. Un index propose une autre forme de lecture du livre et des planches. Le très grand format (370x272) magnifie le travail iconographique et taxinomique. Le livre prend ainsi du poids. à l’heure de la fuite en avant technologique destructrice de la nature par un capitalisme partout triomphant, il acquiert une fonction de résistance à l’oubli humain de la diversité du vivant ; il alimente l’imaginaire enfantin en représentations de la nature. Le lectorat voyageant dans les images, éclairé par les textes explicatifs concis, habite durant le temps de la lecture le monde naturel puis, reposant le livre, est plus apte à l’appréhender au dehors, à en lier les manifestations visibles..
Geneste Philippe
(1) cf les films de Disney où « les décors naturels sont moins présents », passant de 80% du temps dans les films des années 1940 à 50% dans ceux produits de nos jours, avec une majorité écrasante de paysages naturels « de plus en plus anthropisés (zones agricoles, jardins etc.) » Stéphane Foucart « L’Imaginaire atrophié » Le Monde des 18/19 mai 2014.

Pichard Alexandra, Cher Bill, Gallimard jeunesse Giboulées, 2014, 48 p. 14€50
Une fourmi et un poulpe qui correspondent, voilà qui sent l’histoire animalière. Fausse donne, le livre est une vraie correspondance, où l’autrice a cherché à recréer les mises en suspens que toute correspondance porte. Là les deux interlocuteurs se prennent au jeu et apprennent chacun deux monde de l’autre. La correspondance est alors une apologie de la différence. Mais le livre va plus loin. Les illustrations minimalistes d’Alexandra Pichard laissent toute leur place au texte pour que le jeune lectorat puisse construire la représentation des deux mondes en communication. Les clins d’œil à la situation des enfants contemporains abondent, évidemment, amenant le sourire autant qu’une morale que l’on pourrait formuler par plagiat : de la conversation naît la lumière, ou encore, de l’apprentissage du monde naît l’intérêt pour tous les mondes.

Courgeon Remi, Brindille, Milan, 2012, 40 p. 16€90
L’album explore l’univers machiste : Brindille est la seule fille dans une famille où il n’y a que des hommes, la mère est morte. Brindille, Pavlina de son vrai nom, va se faire sa place, à coups de poings. Mais elle fini cabossée, l’œil au beurre noir. Alors, elle se met à la boxe pour se faire respecter. Et ça marchera. Les tâches domestiques seront partagées. A la fin, Pavlina abandonne la boxe, se remet à jouer du piano : « Les poings sont faits pour s’ouvrir et les doigts pour s’envoler ». La dernière image la montre apprenant à taper sur les touches noires et blanches à un petit enfant. L’album est de très grand format. Les illustrations sont brutes, alternant aplats de couleurs et dessins au trait coloriés. Les silhouettes sont stylisées avec art, créant une danse des formes autour de l’âpreté de l’histoire. A chaque double page, sans raison apparente, une lettre se démarque, inscrite dans le dessin jusqu’au P du piano de la paix. L’osmose entre l’illustration et le texte assure la force persuasive de cet album qui traite de la difficulté d’être pour une enfant dans un univers de virilité et aussi de l’enfance maltraitée, mais sans jamais de compassion. Un bel album.

Lim Yeong-hee, Kongiwi, l’autre Cendrillon, illustrations de Marie Caillou, Père Castor, 2013, 32 p. 17€
Ce très bel album de grand format (280x360) se donne pour l’adaptation d’un conte coréen. Nous n’avons pu retrouver la version sur laquelle Lim a travaillé son adaptation. Si l’autrice y a été fidèle, alors, cette adaptation étonne par sa fin euphorique : en effet, le conte dans ses versions vietnamienne, tibétaine, japonaise et chinoise se finit mal pour la mère et ses filles. De plus, le sous-titre « L’Autre Cendrillon » est bien peu justifié, car l’enfant ne se trouvera pas dépaysé par les personnages. Enfin, le texte, assez concis, est peu évocateur. Les illustrations de Marie Cailliou, en revanche font entrer les lecteurs dans le rêve, avec des aplats de vives couleurs phosphorescentes, une multitude de détails, aux traits fins. A l’intérieur de silhouettes stylisées des personnages, animaux ou objets. Il n’empêche, bien sûr que, par l’œuvre graphique et le soin éditorial, cet album fera la joie des enfants ouvrant un cadeau.

Klassen Jon, Ce n’est pas  mon chapeau, adaptation française de Jacqueline Odin, Milan, 2013, 40 p. 12€20
Dans l’album précédemment publié par les éditions Milan, Je veux mon chapeau, on avait vu comment un lapin chenapan se faisait écraser par un ours qui cherchait son chapeau volé. Avec Ce n’est pas  mon chapeau, on quitte le milieu terrestre pour le milieu aquatique. Ici, un gros poisson a perdu son chapeau, volé par un petit poisson. On quitte aussi le point de vue de la victime du vol pour celui du voleur.
L’album en format italien se prête à la course poursuite. Le petit poisson se croit à l’abri dans les hautes herbes sous-marines, mais on verra en ressortir le gros poisson, avec son chapeau, mais pas le petit poisson. Les peintures de Klassen sont magnifiques, de couleurs sombres, et le récit est rythmé par les doubles pages. Comme pour l’album précédent, on est tenté de lire le texte comme un conte moraliste qui met en garde l’enfant contre la confiance naïve déposée chez les autres personnes, et en creux, la mise en exergue d’une critique de la loi du plus fort qui agit sur la moralité de chacun et chacune. Le petit poisson n’a-t-il pas été trahi par un crabe frileux et poltron ? Conte moral, le récit n’est pourtant pas moralisateur. C’est plutôt une leçon de vie, une fiction sur la crudité des rapports sociaux où s’enracine la cruauté légendaire des contes. Nul doute que longtemps l’enfant, à qui on aura lu le livre ou bien qui le lira, cherchera dans la double page de garde finale si le petit poisson est encore là…

Philippe Geneste

14/12/2014

Dans la vraisemblance du mystère

Carlos Ruiz Zafon, Marina , traduit de l'espagnol par François Maspéro, Robert Laffont, sixième édition, 2011, 306 p. 19,50 €
Dans la Barcelone des années 80, Oscar, 15 ans est en internat. Il s'en échappe régulièrement pour errer dans les rues de la ville, la sienne, mais aussi celle des souvenirs et des spectres du passé...
Belle mais inquiétante, jamais vraiment vivante ni vraiment morte, Barcelone, avec ses vieilles maisons sans vie et ses légendes, sait se faire mystérieuse en se drapant dans son lourd manteau de secrets et d'intrigues. Sans vie, c'est ce que pensait Oscar avant de rentrer dans cette vieille et magnifique villa figée dans le temps. C’est là qu’il croise  cette chose, fantôme ou être vivant, il ne saurait le dire, car il a préféré détaler plutôt que de se poser la question. Or, dans sa précipitation, Oscar emporte avec lui une montre à gousset. Voulant la rapporter, il fait la connaissance de Marina, avec qui il découvrira une étrange affaire, vieille de 40 ans, jamais élucidée.
Les deux adolescents vont être entraînés vers les tréfonds de leur ville, à la poursuite d'êtres mystérieux et dangereux mi-hommes mi-machines en quête de la vie éternelle. Oscar est fascine par Marina délicieuse jeune femme pleine de mystères dont il a l'impression de tout savoir même si chaque secret qu'elle lui révèle ne fait que dissimuler un peu plus le plus lourd d'entre eux. Si seulement elle lui en faisait part, peut être parviendrait-il à la sauver.

J'ai vraiment apprécié ce livre et son écriture. L'auteur parvient à faire partager au lecteur une image singulière de la ville et l'atmosphère qui y règne. Les personnages participant à l'intrigue sont complexes, chacun ayant son propre caractère et son passé. Les liens qui les unissent sont détaillés et probables. Dans cet effet de vraisemblable est la force de l'histoire. Les modalités de description des personnages, des liens qui les unissent et des paysages décrits tout y concourt. Cependant, on  regrettera que certains personnages échappent à cette exigence.

Fombelle Timothée de, Le Livre de Perle; éditions Gallimard jeunesse, 2014, 296 pages ; 16€
Son monde est peuplé de féerie et de magie. Peut être aurait-il pu vivre heureux avec Olia, une fée, sa fée, celle dont il est éperdument amoureux, si son frère, le roi, ne l'avait pas toujours détesté.
Son monde était si beau avant sa naissance et surtout avant la mort de sa mère, la reine, qui perdit la vie en accouchant. Si seulement la reine était toujours en vie, rien ne se serait passé comme ça, il ne serait pas sur un autre monde, tentant de récupérer le plus de preuves de la vie de sa tendre fée son amour .
Elle, pourtant, ne demande  qu'à le retrouver mais ne le peut, emprisonnée par un sortilège qui la force à rester invisible pour lui sous peine de retourner dans son monde, sans lui. Parviendront- ils à se retrouver un jour ?  On dit que leur monde est beau mais il ne l'est que dans les contes de fées....
Mon sentiment à la lecture de ce roman est mitigé.  En effet, malgré l'histoire que j'ai clairement adorée, je me suis perdue dans les méandres du récit, ce qui est le fruit d’une composition insuffisamment soutenue. Et c’est  vraiment dommage, car sans les personnages sont profonds et travaillés, l'histoire est magnifique et l'écriture, à l'habitude de l'auteur,  élégante.
Aurélie Arnaud

Littérature post-exotique
Draeger Manuela, L’Arrestation de la Grande Mimille, L’école des loisirs, collection Medium, 2007, 70 p. 8€
Dans un monde où la police n’existe plus, les poissons de mur veulent construire la Grande Mimille, également nommée Emilio Popielko, c’est-à-dire une matrice de shérifs afin de ne plus errer dans les labyrinthes obscurs des cloisons.
Pour cela, les poissons naviguent d’une maison à l’autre, sortent leurs têtes des murs et font des bulles cubiques qui restent suspendues aux plafonds et forment, petit à petit, la matière de la Grande Mimillle.
Pour contrer ce projet, Bobby Potemkine et Lili Nebraska entament une enquête. Ils sont aidés par Big Katz, le crabe laineux rêvant de remplacer la lune disparue, par la chiffonnière Mimi Okamagane et ses potions hallucinogènes, ses drapeaux rouges, par les charmantes et irréelles chauves-soubises et bien d’autres personnages. Arriveront-ils à arrêter la Grande Mimille ?
Milena Geneste-Mas

« Alors, après un dernier tour d’usine, j’ai décidé de clore cette histoire bizarre. J’ai pris sur l’épaule un drapeau rouge et je suis rentré chez moi. » Manuela Draeger, L’Arrestation de la Grande Mimille, L’Ecole des Loisirs, 2007, p.69
« Je ne sais pas comment vous réagissez, vous, mais moi, quand un crabe laineux prend un drapeau dans sa pince et se prépare à arpenter de long en large une usine de fourmilières, j’ai l’impression d’être entré dans une histoire où les héros sont formidables »
Manuela Draeger, L’Arrestation de la Grande Mimille, L’Ecole des Loisirs, 2007, p.69



06/12/2014

La nuit, la littérature et l'enfant

La nuit n’est-elle pas le moment privilégié d’expérience de la lecture ? Pour les enfants tout petit, n’est-il pas lié à l’heure des parents, ou bien à l’heure du retour sur soi après une longue journée. C’est un moment de confort de mœurs autant que d’aventure par la fiction. Juste avant l’endormissement, la lecture n’influence-t-elle pas la part de soi que révèlent les rêves ? La nuit ne prend-elle pas alors une place particulière dans les années de formation des lecteurs et lectrices ? N’est-elle pas dès lors associée à la construction de soi ? La nuit construirait donc notre rapport au monde à travers cette durée de transition qu’est le moment précédant l’endormissement, et y préparant. Certains diront, peut-être, que la lecture sert tout autant à l’enfant à vaincre sa crainte du noir, à en dompter l’espace.

Poillevé Sylvie, Lili dans son grand lit, illustrations de Charlotte Gastaut, Père Castor, 2011, 32 p. 5€20
D’abord, la stéréotypie : c’est un livre pour petite fille (à partir de trois ans), et tout est rose…. Si on n’est pas désespéré par tant de conformisme, alors on se lance dans le livre avec l’enfant. C’est des préparatifs de l’endormissement par l’enfant lui-même qu’il est question.
Le texte est en vers, comme pourrait l’être une comptine mais on est loin de la comptine : le texte est hâtivement rimé et peu rythmé. Mais il y a les illustrations où va, peu à peu, se perdre l’enfant comme dans un grand lit à la couette marron.

Chedru Delphine, Quand tu dors…, Gallimard jeunesse, coll. Album, 2010, 32 p. 12€90
Illustrations en grands aplats noir, bleu sombre, jaune vif, des aplats pareils à l’étiage d’accalmie d’un espace onirique où le petit être dialogue avec l’univers. Pendant ce temps, la ville vit par ses travailleurs de la nuit : gardien de musée, chauffeur de métro, éboueur, pilote d’avion, marchand forain. Le voleur et le gendarme croisent la chauve-souris, le chat et la souris. Le livre se finit à l’aube, un bébé est né, l’enfant des premières illustrations s’éveille. A proposer aux enfants de 18 mois à 3ans

Shibuya Junko, A Quoi ça rime ? La nuit d’un nain malin, Autrement, 2012, 48 p. 14€50
Voici un ouvrage remarquable, un peu cher tout de même et c’est dommage. Les pages se cachent derrière une fenêtre et la réponse à la question qui sert de titre fait rimer le mot à découvrir avec celui qui est déjà à découvert. L’ensemble, assez conséquent puisqu’il y a quelques 48 pages, est ainsi une propédeutique à la poésie. Annoncé pour les enfants à partir de 4 ans, le livre tient bien ce qui est annoncé. L’univers mat est coloré, le papier agréable au toucher est un clin d’œil à une édition soignée. Les dessins sont à la fois simples et abstraits. Quand au fil conducteur, c’est le petit nain malin qui l’assure par sa présence de découvreur de mots à la rime.
5
Hureau Simon, Ronde de nuit, Didier jeunesse, 2013, 40 p. 13€10
Le livre commence quand la journée finit. C’est la nuit.
Le texte suggère au lecteur un moyen de rechercher l’ombre qui, à chaque nouvelle page, représente l’événement énoncé par le texte. L’ouvrage égrène les heures et les activités nocturnes, animales ou humaines. Les travailleurEs de la nuit sont bien présents et présentes, fait à souligner car assez rare en littérature de jeunesse. Le format à l’italienne  livre ainsi un carnet d’heures jusqu’au petit matin…

Pinto Deborah, Au lit Anatole, Milan jeunesse, collection Anatole, 2011, 14 p., 14€95
Avec sa couverture cartonnée avec matière et puce sonore, coins ronds, cette collection de livre à toucher propose des ouvrages à lire avec les yeux et les mains. Très près des préoccupations des tout petits, de nombreuses matières sont présentes pour explorer par le toucher l’ouvrage. Les petits aiment beaucoup surtout que sous la matière, parfois, se cache un interrupteur qui fait démarrer une séquence sonore.

Dolto Catherine, Faure-Poirée Colline, La Boîte à dodo, Gallimard /Giboulée, 4 livres de 12 p. dans une boîte, 2012, 17€
La boîte rassemble Quand la nuit tombe, Préparer la nuit, Les aventures de la nuit : rêve et cauchemars et enfin Au Dodo les animaux. Les livres traitent du cauchemar, du sommeil, des rêves et des animaux. Comme d’habitude, il s’agit de livres à lire avec l’enfant dès quatre ans.

Mon Imagier de la nuit, illustrations de Nathalie Choux, Nathan, collection Kididoc, 2012, 12 p. 6€90
Cet imagier animé décrit les phénomènes de la nuit à l’intention du tout petit : la lune, le ciel, les étoiles, le nuage, le phare, le rideau, jeu de nomination de faits et choses du quotidien. Il s’ajoute à cela des éléments connexes également nommés et associés à la nuit : pyjama, chaussons, lit, chouette, hibou, chauve-souris, chat où le mot renvoie davantage au discours tenu à l’enfant qu’à la réalité expérimenté de nuit par l’enfant. On regrettera l’emploi des articles définis devant chaque nom car s’ils renvoient à l’image, ils ne devraient pour autant pas figurer dans un imagier. N’est-ce pas la preuve que même l’imagier, ce dictionnaire destiné au tout petit est empreint du discours et ne vise pas la nomination à proprement parler, c’est-à-dire la mise en catégorie grammaticale du nom de la réalité prise dans l’espace ?
Cette critique faite, le livre est agréable, très bien édité, solide et maniable.

Guidoux Valérie, Le Livre de la nuit, illustrations d’Hélène Rajcak, Casterman, 2014, 48 p. 16€75
C’est tout l’univers de la nuit, abordé d’un pont de vue sociologique, anthropologique comme naturaliste. On y suit la nuit qui tombe et l’aube suivie de l’aurore qui en referme la parenthèse. Les illustrations d’Hélène Rajcak ne sont pas sans rappeler l’œuvre peinte de Jacqueline Duhême, apportant fraîcheur et fantasmagorie accueillantes pour l’enfant. Le texte est très fouillé, documentaire, certes, mais aussi lyrique parfois ou narratif à d’autres moments. L’album est une mine de connaissances qui sollicitent l’attention du jeune lectorat à partir de 8 ans. En effet, il ne s’agit pas d’un documentaire traditionnel où le classement des informations importe par-dessus tout. Ici, c’est la lecture qui fait la richesse du livre servi avec sensibilité par l’illustratrice peintre. Des informations astronomiques, géographiques, linguistiques, historiques, d’étude des mœurs, humaines ou animales, astrologiques, scientifiques, oniriques et symboliques, des rythmes de travail, physiques voire chimiques, s’accumulent au fil des pages. Un livre d’une très grande richesse pour enfants lecteurs.

Cannat Guillaume, Le Ciel à l’œil nu. Mois par mois les plus beaux spectacles en 2015, Nathan, 2014, 144 p. 18€50
Ce livre de vulgarisation scientifique, réalisé chaque année par le journaliste Guillaume Cannat,  propose aux lecteurs de se repérer dans le ciel, de janvier à décembre 2015. Plus de 70 rendez-vous crépusculaires ou nocturnes entre les planètes sont présentés avec un schéma détaillé, des conseils pour les observer. De nombreuses cartes, quelques cent schémas photographiques, des dessins, on ne peut nier l’intérêt d’un tel ouvrage à manier avec les enfants et à mettre dans les mains des adolescents. Surtout que des gros plans encyclopédiques permettent de découvrir ou redécouvrir les bases de l’observation des astres, le tout renforcé par de nouveaux encadrés mythologiques et pratiques.
Ph. G.

Pour les pré-adolescents
Emerson Kevin, Oliver Nocturne. 1 L’ombre du vampire, Milan, collection Poche junior fantatique, 2010, 248 p. 6€50
Mélange de merveilleux vampirique et d’intrigue policière. C’est un récit qui se lit vite et sans difficulté.

Barraqué Gilles, L’Appel de la nuit, illustrations de Cécile Gambini, Gallimard jeunesse, collection Hors Piste, 2010, 90 p. 6€50
Une belle histoire animalière où le peuple de la nuit appelle à l’aide un enfant pour les délivrer du tyran qui a volé la lune.

Commission Lisez Jeunesse

30/11/2014

L’origine imaginée du pays des vérités

Nkashama Pius Ngandu, Les Cendres du père, L’Harmattan, 2014, 109 p. 11€50
Yannick, un jeune métis, vit à Bruxelles, chez sa tante Elly, dans un cadre monotone et rigide. Un ami de celle-ci, le colonel Schoenen, leur rend souvent visite. C’est un homme à la pensée manichéenne qui veut forger chez Yannick ses principes de haine et dépeint le père du jeune garçon comme un mercenaire barbare. Il serait mort en terre du Congo après s’être rendu coupable de tueries nombreuses, en particulier, le meurtre de la mère de Yannick, une jeune congolaise noire.
Etouffant sous ces sarcasmes et ce racisme, qui le suivent de chez sa tante jusque dans les rues de la ville, Yannick se sent de plus en plus différent. Noël approche. Le « divin enfant Jésus » et son père « le dieu tout puissant des chrétiens » sont célébrés dans une énorme gabegie, un élan dispendieux de religiosité factice. Yannick est seul, ses amis sont partis en classe de neige. L’opacité, qui voile les conditions de sa naissance, le tourmente et l’obsède. Il étouffe chez sa tante ; il ne supporte plus les paroles cruelles du colonel. Contre leur avis il décide de se mettre en quête des cendres de son père et part au Congo.
Dès son arrivée, Yannick rencontre cinq jeunes garçons de son âge. Ils lui racontent la tourmente de leur pays, les populations massacrées, les difficultés de vivre et de s’instruire lorsqu’on ne fait pas partie du « clan des seigneurs » : les nantis. Ses amis ne vont plus à l’école et travaillent comme sculpteurs sur bois, exploités par un patron sans scrupule. Une nuit, protégés par l’obscurité, des militaires dissidents massacrent des villageois, des ouvriers, pillent et dévastent l’entrepôt. Les enfants s’enfuient.
Madiya, l’un des jeunes sculpteurs, aide Yannick à retrouver le village de ses ancêtres. Ils se rendent ainsi sur les rives du lac Makenga que l’on doit respecter sous peine de subir ses sortilèges. Yannick, devenu Nyota Yannick, est accueilli avec chaleur. Il apprend la vérité sur les actes de son père et s’approprie ainsi ses origines. Cette quête dénoue les mensonges qui torturèrent tant son enfance.
En même temps qu’il apprend son histoire personnelle, Nyota Yannick comprend l’histoire de son pays. Il comprend que la haine n’appelle que la haine, et qu’elle nourrit de méandres de sang le cheminement des êtres et des peuples. Il comprend comment la victime y devient bourreau, et combien le travail personnel sur soi doit rencontrer la volonté des peuples à vivre ensemble. Si Les Cendres du père est bien un roman initiatique, le récit de vie de Nyota Yannick épouse la dimension historique de tout un pays. Les blessures individuelles ne sont pas sans lien avec les violences sociales.
Le roman charme par son écriture poétique, certains dialogues s’annoncent comme des contes, certains chapitres se lisent comme des nouvelles dans une belle langue émouvante et pure. Pius Ngandu Nkashama signe une œuvre exigeante aux confins du mysticisme : les origines du sacré sont dépouillées de la religiosité occidentale. Le jeune métis, « qui n’aurait jamais souhaité une naissance artificielle, par un soir d’équinoxe qu’aucun soleil n’aurait illuminé », « là où des pères en plâtre et des mères en porcelaine fabriqueraient des enfants dans des éprouvettes translucides » a choisi sa terre de vie, de résistance.

Annie Mas

23/11/2014

Quand les jouets prennent vie, une invitation nouvelle à un changement de point de vue


Schaapman Karina, Sam et Julia au théâtre, Gallimard Jeunesse /Giboulées, 2012, 65 pages, 15 euros.
La couverture de cet album nous montre un théâtre miniature, aux sièges de velours rouge. Sur la scène, deux souris ouvrent le rideau…
La maison des souris, rassemble beaucoup de familles. Julia y vit seule avec sa mère au sixième étage. Elle visite souvent les familles voisines et fait ainsi nombre de découvertes.
Sam et Julia sont amis, ils jouent ensemble et se complètent bien. Avec Julia qui est très curieuse, Sam ose faire plein de choses. Ils jouent aux billes, cherchent et cachent des trésors, font de la trottinette. Julia aime aller chez Sam. Elle aide la mère de Sam à donner le bain à ses frères et sœurs plus jeunes. Dans cette maison, Julia aime aussi aller chez son ami peintre qui lui fait découvrir son atelier d’artiste plein de couleurs. Elle découvre des coutumes qu’elle ne connaissait pas, comme la fête du sucre que sa voisine Leila et ses deux enfants préparent pour la fin du ramadan. Au théâtre, elle assiste au concert de son ami Sam, joueur de trompette.
Les images de cette histoire sont des photographies d’une maison miniature fabriquée par l’auteur. Le titre Sam et Julia au théâtre pourrait s’appliquer à toutes les aventures de Julia, qui, grâce à ses voisins, vit le théâtre de la vie.

Lemoine Georges, Intrépides petits voyageurs, Gallimard Jeunesse /Giboulées, 2010, 41 pages, 14€50
Pierre a laissé ses jouets dans son armoire depuis une semaine. Se sentant abandonnés, ils décident de lire Le tour du monde en quatre vingt jours. A la fin de la lecture, les jouets de Pierre veulent se lancer dans un grand et long voyage.
A bord de l’automobile de Firmin, l’acrobate, l’ours en peluche, Colombine et Marcel le marin ouvrent la porte de l’armoire et sortent dans la nuit. Les petites bêtes du monde comme le crapaud, le mulot, la poule, la sauterelle et la chenille leur semblent énormes et monstrueuses. Pour amuser les deux chats de la maison, Colombine et l’acrobate jouent un spectacle. Les flaques d’eau leur paraissent des lacs, une averse un déluge. Deux enfants les aperçoivent, les ramassent et en prennent soin. Depuis, les petits voyageurs sont devenus leurs jouets pour le bonheur de tous.
La couverture nous annonce le ton : un dessin à la mine de plomb sur papier crée un univers en valeurs de gris où le grain du papier est mis en valeur. Cette technique utilise une mine constituée de graphite (charbon porté à très forte température). Elle permet de dessiner de grandes surfaces avec le plat de la mine et d’obtenir un aspect argenté. A la fin de l’histoire, page 35, les jouets prennent une apparence un peu différente : le gris est légèrement coloré de rose pâle, de jaune et de marron. Employée tout au long du livre, cette technique laisse peut être de côté la dimension extraordinaire et joyeuse du voyage.

Ces deux ouvrages proposent un changement de point de vue. A la place du jouet, simple objet de consommation jetable et n’ayant pour fonction que de satisfaire un désir d’enfant ou encore d’être un artefact de la relation entre des personnes, les deux albums proposent à l’enfant de changer son point de vue sur l’objet. L’objet n’est pas simple jouet, l’enfant le fait jouer. Alors les deux ouvrages proposent à l’enfant d’y faire attention c’est-à-dire de faire attention à lui-même manipulant l’objet. S’il y a une vie des objets, c’est parce qu’il y a une vie évolutive de la relation de l’enfant avec eux. Voilà comment, derrière de simples histoires s’immiscent une interrogation sur la relation au monde. Mais n’est-ce pas une des raisons d’être du récit en général ?

Laurence Druméa