Anachroniques

21/07/2013

Le langage à fleur d'humain

Chabas Jean-François, Les Fleurs parlent, illustrations de Joanna Concejo, Casterman, 2013, 64 p. 16€95
Trois couleurs de fleurs, trois espèces différentes, trois histoires qui se conjuguent en un album au format vertical 18x35.
Dans la première, on est au pays Bas. La Mauve est une tulipe perroquet exceptionnelle, création sortie du travail acharné du botaniste Erasmus Van Hum. Seulement, voilà la convoitise des commerçants car la tulipe se monnaye cher. Alors, Van Hum, qui n’est aps attiré par el gain décide de se replier sur ses travaux, dans sa serre, au sein de sa propriété. Un jour, sa serre est vandalisée. La Mauve est intacte. En effet, il la garde au pied de son lit. Et c’est le début de l’errance qui aboutira à la décision de planter la Mauve dans une clairière puis de reprendre sa vie de reclus consacrée aux plantes. 
Dans la seconde, on est chez des indiens d’Amérique. On suit deux enfants dans leur développement : l’un fort et orgueilleux, l’autre chétif et effacé. La vie réserve des épreuves imprévues, ici, celle de l’attaque d’un grizzli. Le malingre sauvera le musculeux et un œillet blanc viendra sceller à tout jamais une amitié ternie jusqu’alors par la vantardise humaine.
La troisième est celle de Selma, si belle jeune fille aux yeux de huski, orgueilleuse de sa beauté, ne croyant que ce que lui renvoie son miroir. C’est l’histoire d’un amour déçu, de l’impossibilité de vivre dans la solitude. La belle chutera dans un champ de pivoines sanglantes où elle s’éteindra.
L’album est remarquablement écrit et s’adresse bien plus aux enfants dès 9/10 ans qu’à des plus jeunes. Dans les trois histoires, la peur rôde. Elle prend trois aspect différents, mais c’est bien ce thème qui est traité avant tout autre. Pivoine fleur de l’orgueil, œillet blanc fleur d’amitié, tulipe beauté muette. Et au creux de chacune, une épreuve de la vie pour un savant en quête d’absolu, pour un enfant en quête de lui-même, pour une jeune fille perdue dans son individualité.
Mais l’album va plus loin encore. Ces récits sont des récits d’enfance et à ce titre des réflexions sur la condition contemporaine de la jeunesse. Il faudrait citer tout le premier paragraphe de la page 45. La littérature tissée de langage impose de rencontrer l’autre, lecteur et les autres tonalités et rythme de langues individuellement réalisés : c’est en cela qu’elle est leçon d’éducation à l’usage de nos contemporains. Un chef d’œuvre magnifié par les illustrations suggestives de Concejo et les planches naturalistes de l’herbier de rêve de cette illustratrice plasticienne hors norme.
Philippe Geneste

14/07/2013

Quand le corps fait signe, la fiction s'enchante

Du 4 au 7 juillet, la compagnie de théâtre Métamorphose (1) organisait un festival indépendant de spectacle vivant, « Scènefolies », au centre d’animation de Lanton (Gironde). Onze troupes s’y sont produites, seize spectacles ont été joués. Parmi eux, plusieurs étaient destinés à la jeunesse. On y remarqua des interprétations par la troupe Métamorphose des Diablogues de Roland Dubillard (2) que les collégiens du Teich, de Lège et d’Andernos avaient ovationnées le 18 juin lors de la rencontre inter-établissements de théâtre scolaire du Bassin d’Arcachon. Plutôt que de passer sommairement en revue tous les spectacles, nous nous arrêterons sur la soirée d’exception du 6 juillet.
Daniel Millo, qui a présenté la compagnie du Théâtre des silences, s’est tu. Les portables émettent leur dernier soupir. La salle se drape dans l’ombre nocturne. Silence. Espace de la durée sans bruits, suspension du temps. Imperceptible, vient la lumière au dilicule qui autorise l’aubade du piano… Projecteur sur une tonne, main d’un tonnaïre, chasseur de gibier d’eau à l’affût. Harmonie naturelle fracassée onomatopées musicales, coups de feu… … Un oiseau vole. … L’oiseau vole… Et toi spectateur, prendras-tu ton envol vers un imaginaire du rêve où l’espace ouvre à ta pleine liberté ?
Mais l’humain doit garder les pieds sur terre. L’humour omniprésent est travaillé par le metteur en scène pour la tragédie qui se noue : on va tuer un oiseau, un humain au crépuscule de sa vie assassinera sa proie ; un autre oiseau naîtra. Un humain qui était né, mourra.
Les enfants dans la salle ne bronchent pas, ils rient, sursautent, comme les autres spectateurs. La pièce s’adresse aux enfants, mais aussi aux adultes, parce qu’elle n’infantilise pas le spectateur, parce qu’elle refuse de le malmener avec l’artillerie lourde des tics émotionnels de la culture dominante. L’Oiseau est une pièce qui fait du spectateur son enjeu majeur. A l’instar du récit graphique des graveurs, le théâtre mimique des acteurs offre au spectateur le loisir d’articuler un sens propre, singulier à ces tableaux qui se succèdent, qui le troublent, l’étonnent, lui en imposent parfois, l’interrogent souvent. Le théâtre mimique est un théâtre de la présentation qui intègre le spectateur pour créer la représentation. Les acteurs jouent, le sens virevolte, tel l’oiseau par la musique fasciné ; et le spectateur s’en saisit et disserte sur le récit.
La mimologie théâtrale, si on veut bien accepter ce néologisme, permet peut-être mieux que toute autre forme –le récit graphique excepté– de « n’être en redondance ni avec la société ni avec les émotions qui la dominent » et, par là, elle permet mieux que toutes de « s’opposer » esthétiquement à la manière dont le capitalisme « nous (dé)considère » (3). L’humaine condition s’enracine biologiquement dans un mouvement d’élévation, celui-là même qui mène à la station debout (4). C’est là que se forge la volonté d’élévation qu’elle soit sociale ou individuelle, collective ou intérieure et dont Baudelaire est le chantre poétique. Ici se marque le passage du conceptuel au sensible. Disons alors que le théâtre mimologique rend sensible la pensée qui l’a fait naître. L’Oiseau prend cette dimension anthropo-logique avec sur la gauche de la scène (pour le spectateur) les lieux d’enfermement et sur la droite, l’espace des réalisations. Bien sûr, la vie brouille les repères, notamment lorsque une marée noire englue, dans le silence de tombe, après une longue agonie, les libertés aériennes. L’océan sans rivage de l’industrie se ponctue au centre –un choix– dans l’aveuglement d’un projecteur blafard. Mais c’est sur l’espace droit (pour le spectateur) que naît l’oiseau, que renaît le sentiment humain de l’empathie, de la sym-pathie mouvement qui porte seul à l’harmonie envisagée des êtres et des espaces, mais aussi, parce que nous sommes au théâtre donc dans le dialogue d’une scène et d’une salle, une harmonie suggérée des êtres humains par une empathie cosmique conquise préalablement. Se joue alors la réalisation de soi par l’accès au champ de l’autre, re-connaissance et inter-locution. Mais sans un mot et sous la menace, désormais aperçu de multiples dé-faillance (5), ce que certains nommeraient une chute.
Philippe Geneste
(1) cietheatremillo@yahoo.fr – www.scenefolies.com (2) C’est en 1947 que Roland Dubillard (1923-2011) écrit ses premiers sketches qu’il joue lui-même et qui feront partie des Diablogues . Ceux-ci contiennent aussi de petites scènes radiophoniques drolatiques qu’il interpréta avec Philippe de Cherisey sur Paris-inter de 1953 à 1956. On en retrouve plusieurs dans un livre qui vient de paraître : Roland Dubillard, Le Gobedouille, avec un Petit carnet de mise en scène de Félicia Sécher, Gallimard-jeunesse, collection folio junior théâtre, 2013, 160 p. 6€30 (3) Olivier Neveu, « Un Théâtre qui émancipe », entretien avec Jean Birnbaum, Le Monde 5/07/2013 p.9 (4) Voir André Jacob, Esquisse d’une anthropo-logique, Paris CNRS éditions, 2011, 239 p. (5) voir la postface d’André Jacob dans Barreau, Hervé, Les Conditions de l’humain : temps, langue, éthique et mal, autour de l’œuvre d’André Jacob, Paris, Armand Colin, 2013, 399 p. –pp.339-397

07/07/2013

Historique... mais tellement contemporain...

Beauvais, Clémentine, La Plume de Marie, illustrations d’Anaïs Barnabé, Talents hauts, collection Livres et égaux, 2011, 118 p. 7€90
Voici l’histoire d’une jeune fille du grand siècle qui rêve d’écrire du théâtre. Les aléas de la vie en ont fait une servante soumise aux volontés de la famille d’un baron. Elle a appris à écrire avec la première fille du baron et va transcrire en théâtre les événements contés par le récit. L’événement majeur est la venue dans la famille du grand dramaturge Corneille et grand idole de Marie. Même si la jeune fille devait être soustraite à la connaissance de l’écrivain durant son séjour, celui-ci découvrira tout de même les écrits de la fillette. Cependant, la pièce n’étant pas signée, Corneille pensera un moment que c’est l’œuvre du fils ainé du baron. Mais il ne sera finalement pas dupe de l’arrogance capricieuse des enfants de la famille et reconnaîtra l’écrivaine en herbe. Marie quittera alors sa condition pour voguer vers le monde des lettres qu’elle aime tant.
Si le discours sur l’égalité entre les sexes est un fil directeur de l’interprétation de l’histoire, on pourra regretter que les conditions réelles d’ascension de la jeune Marie ne fassent pas l’objet d’une critique plus virulente de la société de l’époque. Corneille, non plus, n’était pas un féministe avant l’heure. Cette réserve faite, l’intelligence de l’écriture, la présence d’un glossaire du français classique du XVIIème siècle et la structure même du roman retiennent l’attention.
En effet, Clémentine Beauvais clôt chaque chapitre par un texte théâtral rejouant les pages qui précèdent. Le livre propose, ainsi, une double lecture qui permet de donner une épaisseur supplémentaire aux personnages et d’ajouter de nombreuses de facettes à leur caractère, tout en filant les efforts d’écriture de Marie. De ce point de vue, le roman historique de Clémentine Beauvais, écrit à la première personne, à la manière d’un journal intime, confirme le croisement du genre avec le roman d’apprentissage (1). La Plume de Marie est un roman d’initiation scripturale théâtrale d’une jeune fille au XVIIème siècle. Il faut, toutefois ajouter que l’auteure a très bien su s’inspirer de la société d’aujourd’hui pour recréer celle d’hier. Cela en fait un très bon livre à lire à partir de onze ans mais aussi bien plus. En effet, la manière d'écrire de Clémentine Beauvais donne un côté adulte à la jeune Marie qui n'a pourtant que onze ans.
Aurélie Arnaud
(1) Voir Geneste Philippe, « Le roman pour la jeunesse », dans Escarpit, Denise, La Littérature de jeunesse. Itinéraire d’hier à aujourd’hui, Magnard, 2008, pp.399-433, en particulier les pages pp.416-426

16/06/2013

Le genre du documentaire et l’enjeu de la vulgarisation scientifique

Alors que jusqu’aux années 1960-1970, les documentaires en direction de l’enfance « ne présentaient pas la réalité, mais la racontaient » (1), aujourd’hui, le documentaire traite des choses du monde avec un parti-pris réaliste. S’il reste le parent pauvre du secteur éditorial, le documentaire oscille entre apport informationnel et construction d’une culture. La recherche des créneaux de vente tend à fragmenter les domaines, ce qui est une forme idéologique d’aborder les savoirs. Pour autant, le documentaire est-il le genre de la littérature de jeunesse qui permet le mieux à l’enfant de se saisir de la vraie vie ? Certains le pensent. Pourtant, il peut être aussi le genre du détournement de la conscience des conflits qui structurent le monde et l’ont produit. Surtout, le documentaire échoue à présenter des informations propres à un domaine en lien avec les enjeux sociaux plus globaux. On peut le déplorer mais on peut aussi le mettre en rapport avec une société du fétichisme de la marchandise qui atomise les visions du monde en microscopiques domaines d’intérêt.
A ces questions, il faut ajouter le problème ardu de la vulgarisation scientifique auquel, finalement, le documentaire contemporain peine à apporter des solutions éditoriales.

(1) Escarpit, Denise, La Littérature de jeunesse. Itinéraires d’hier à aujourd’hui, Magnard, 2008, p.332
 *
 Préhistoire
Grinberg Delphine, Les Tyrannosaures, illustrations de Caroline Hüe, Nathan, collection Kididoc, 32 p. 10€
Voici un très riche volume adressé aux enfants dès 4/5 ans mais qui, à l’âge de 7/8 ans serait particulièrement bienvenu dans les mains des enfants. Une foule d’interrogations trouvent réponses, de mini-histoires racontent la vie de nombreux animaux préhistoriques du temps du tyrannosaure qui reste la vedette du livre. Drôle, documenté, instructif, simple d’accès et varié dans la prestation informative, c’est un petit ouvrage réussi.

Histoire
Harris Nicolas, Dennis Peter, L’Histoire continue, tome 2 – La vie de château, Casterman, 20 pages en accordéon, 12€
Le titre désigne la forme en dépliant du livre qui se retourne. On assiste à la vie d’un château fort, et de son village, à sa prise par des ennemis, à sa reconstruction. L’adulte rétablit aisément la chronologie des événements, mais c’est moins sûr que l’enfant de 6/8 ans à qui s’adresse officiellement le livre accordéon puisse s’y retrouver tout pareillement. En revanche, les enfants aimeront suivre les personnages sur l’image en continue, s’inventer leur propre histoire médiévale grâce à cette forme de livre. Les textes légendaires lui serviront, à 8/9 ans, de support dans cette exploration de l’image et de ses détails.

Auger Antoine, Les Romains, illustrations de Clémence Paldacci, Milan, collection Les grands docs, 2013, 48 p. 9€90
Cette collection, qu’on peut caractériser de parascolaire, est destinée aux 8/12 ans. Le documentaire part de la légende fondatrice pour expliquer l’ordre social, la rivalité avec Carthage, s’appesantir sur la famille, la religion, l’armée et les conquêtes. Une seconde partie interactive interroge le lectorat quant aux jeux, à l’urbanisme, à l’ordre politique, à la problématique civilisation ou barbarie, et s’achève sur la décadence romaine. Un index, un lexique, les solutions des jeux, sont donnés à la fin du livre.

Bousquet-Schneeweis Patrick, Lucie et Raymond Aubrac. A la vie à la mort, Oskar éditeur, collection Histoire société, 2013, 72 p. 9€95
Dans cette excellente collection des éditions Oskar, sûrement la meilleure concernant le genre de la biographie en jeunesse, paraît les vies résistantes de Lucie et Raymond Aubrac. Particulièrement bien documenté, renforcé par un dossier très clair, l’ouvrage est plus un documentaire fiction qu’une fiction documentaire en cela que l’écriture est peu travaillée. La composition du récit, qui suit la chronologie, en revanche, est pertinente.

Peinture
Sellier Marie, 10 Tableaux et un ballon rouge, Nathan, 2013, 48 p. 14€90
Ce type d’ouvrage est particulièrement enrichissant. L’enfant découvre au fil des double-pages, des tableaux de grands peintres : Vallotton, Le Douanier Rousseau, Chagall, Matisse, Picasso, Miro, Léger, Malevitch, Kandinsky, Klee. Il les découvre en y recherchant un ballon rouge qui est le motif assurant l’unité du livre. Les textes, légers, simples, typographiés avec dynamisme s’allient d’abord avec des trous dans les pages laissant apercevoir des détails pour ensuite s’amplifier en un commentaire descriptif. Au final, c’est une invitation au discours qui est proposée à l’enfant car le texte n’est pas clos sur lui-même. Il faut louer ce livre et cette réussite éditoriale de belle teneur culturelle.

Philosophie
Brenifier Oscar, Perret Delphine, Le beau selon Ninon, Autrement, collection Les petits albums de philosophie, 64 p. 13€50
Ce fort volume aborde la difficile question du beau, donc de l’esthétique, pour les enfants dès 9 ans mais aussi pour toute personne intéressée par cette réflexion. Les vingt et une histoires fondées sur le dialogue, présentées sous la forme de bandes dessinées reposent sur une intelligence fine et la clarté de l’écriture servie par la simplicité du dessin. Ce dernier facilite l’accès à la réflexion tout en se gardant de capter l’attention de l’enfant. Il reste alors le texte mis en situation. Même si à la fin, se trouver belle ou beau, « apprendre à voir le beau chez les autres, c’est difficile et ça va prendre du temps », l’ouvrage donne envie de saisir ce temps. Sa composition est ouverte à la patience de la lecture : le livre ne se dévore pas, il se goûte tranquillement en s’arrêtant aux questions et aux réponses qui sont suggérées, mais jamais closes.

Geneste Philippe

09/06/2013

Une anthologie de la fantasy

Nicot Stéphanie (présentés par), Incontournables de la fantasy, Père Castor-Flammarion, 2012, 196 p. 5€50
Langages inconnus, êtres étranges, créature magiques, lieux de nulle part, la fantasy à travers sa version l’heroïc fantasy s’est imposée à la fin du vingtième siècle jusqu’à devenir, aujourd’hui, un pan incontournable de la littérature pour la jeunesse et pour jeunes adultes. Le genre, pourtant, reste difficile à cerner, entre la science fiction où il se réfugia longtemps, le merveilleux et le conte dont il s’inspire sans entrave, et le fantastique qu’il côtoie sans s’y assimiler. Le livre présenté par Stéphanie Nicot tire de cet engouement fin de siècle et de début de siècle sa justification pleine et entière. Rédactrice en chef de la revue Galaxie de 1996 à 2007, soit à peu près la décennie nécessaire à la publication des aventures d’Harry Potter, directrice artistique du festival Imaginales d’Epinal, Stéphanie Nicot a réalisé une anthologie érudite et simple. Elle est partie de l’Antiquité avec un extrait de l’épopée de Gilgamesh (- 3000 avant notre ère) contant l’aventure d’une recherche de la vie éternelle : la fantasy, ou la quête de toute jeunesse, la volonté de résister au temps des âges. L’Apprenti sorcier de Lucien de Samosate (an 120 de notre ère) apporte le personnage du sorcier au genre qui naîtra dix-huit siècles plus tard. Voilà pour les sources livrés dans des traductions prises à des éditions destinées à la jeunesse, ce qu’on peut contester car elles sont une édulcoration des textes.
Puis, on entre dans le vif du sujet, avec Bilbo le Hobbit de Tolkien. On est en 1937, le nazisme règne sur l’Allemagne et menace l’Europe. Le hobbit part à la recherche d’un anneau qui n’est autre que lui-même. S’il découvre le monde, il découvre surtout la sagesse d’y vivre. Le récit est optimiste et destiné à la jeunesse : Tolkien est parti d’histoires qu’il racontait à ses enfants (1) à partir d’un substrat légendaire que l’auteur travaillait par ailleurs en tant qu’universitaire, philologue et traducteur. C’est la première apparition de la terre du Milieu comme univers fermé de la fiction.
Vient ensuite Harry Potter de Rowling publié entre 1997 et 2007, son art du rebondissement, sa conception innéiste de l’humain, le rêve porté par la fantasy depuis Tolkien et Lewis d’une échappée possible du réel. Mais aussi une lecture en négatif de notre société : « Un gouvernement qui ment, des ministres en collusion avec les pires des crapules, une journaliste traînant des réputations dans la boue pour le seul chiffre de tirage de son magazine, de bons bourgeois qui martyrisent un enfant au nom d’une certaine bienséance, des citoyens formés et respectés qui portent cagoules pour des cérémonies d’une secte raciste… », ainsi peut être présenté l’ouvrage (2)
Avec Jane Yolen (1932-), c’est une grande signature de la fantasy américaine que les lecteurs découvrent grâce à cette anthologie. La nouvelle Frère cerf souligne que rien de la vie n’est à l’abri des bruits du monde. Et s’il n’existe pas de lieu protégé, c’est à cause de la nature de l’être humain renforcé dans son égoïsme.
Mais Stéphanie Nicot connaît trop bien l’heroïc fantasy pour ne pas présenter des auteurs français contemporains et un écrivain hispanique que l’on n’attendait pas. Au final, c’est une brève anthologie érudite qui met l’eau à la bouche et fait chausser leurs lunettes aux curieux et curieuses lecteurs et lectrices.
Geneste Philippe
(1) Ruaud André-François, (sous la direction de), Panorama illustré de la fantasy et du merveilleux, Lyon, Les moutons électriques, 2004, p.120. (2) ibid. p.387.

02/06/2013

conte et savoirs

Weurlesse Odile, Nasredine, illustrations de Dautremer Rébecca Père Castor – Flammarion, 2013, 32 p. + CD (15 minutes) 10€
Odile Weurlesse est l’auteure connue du merveilleux conte africain Epaminondas. En écrivant Nasredine, elle en reprend la thématique, celle de l’apprentissage. Il s’agit ici, à partir d’une situation qui se répète, de l’apprentissage de la vie en public et de la réalisation de soi. Dans ce conte, le père, figure de la stabilité d’un monde social, laisse son enfant faire l’expérience de la vie et n’influence jamais ses choix. C’est donc en éprouvant les réactions des autres que Nasredine apprend comment se comporter en société : il faut se forger son propre jugement, ne aps moduler son comportement d’après le jugement d’autrui. La peur du ridicule est la preuve d’une faillite de sa personnalité, et l’adhésion aux opinions d’autrui une faillite de l’intelligence.
Ce que le conte montre, aussi, c’est que le raisonnement, pour s’installer, nécessite la confrontation avec les autres et que c’est dans la confrontation que l’enfant se construit en tant qu’individu et donc en tant qu’être social ; et non l’inverse.
Ce n’est donc pas le comportement enjoint par la société qui informe l'apprenant, c'est lui qui donne sens à l'information, à partir de ce qu'il fait pour répondre à une situation précise, en accord avec son histoire culturelle, cognitive et affective. Agir dans la société porte le raisonnement à condition que cet agir repose bien sur les choix personnels. C’est la conscience de l’existence des autres et de leurs opinions qui permet de se construire vers la liberté dans un contexte donné.
Ainsi, d’Epaminondas à Nasredine, Weurlesse est passé de la question des savoirs à celle des comportements en société. Dans les deux cas, le conte reprend avec bonheur la thèse piagétienne constructiviste de l’apprentissage. Il faut que l’enfant conçoive un problème pour chercher à y répondre et, cherchant à y répondre, mobiliser du savoir en le construisant. C’est la raison d’être de l’attitude du père. Mais attention, ce dernier n’est aps neutre ou extérieur, il est permissif, c’est-à-dire qu’il est la figure majeure, ici, de l’éducateur : celui qui permet aux expériences de se mener et ressource éventuelle d’une régulation quand les tâtonnements de l’enfant aboutissent à des blessures morales. De par cette attitude, il permet à l’enfant de questionner l’attitude des autres à son égard et face à la situation représentée par le voyage du père et du fils. Or, réussir à poser des questions au monde c’est se questionner soi-même et c’est être conscient d'une recherche de savoir.
Le savoir social ne doit aps plus que les savoirs cognitifs se transmettre par l’injonction, car il relève d’une inscription de soi dans une communauté culturelle. Dans Epaminondas, à la fin de l’histoire, le sorcier dit au garçon : « Ne cherche plus à obéir sans réfléchir. C'est à chacun de trouver comment il doit  agir ». Lors du dénouement du conte Nasredine, le père dit à son fils : « C’est à toi de décider si tu entends des paroles remplies de sagesse ou de sots et méchants bavardages ».
Ainsi donc, Nasredine va grandir  va grandir parce qu'il va chercher. Tant qu'il ne fait qu'imiter ce que l’opinion des autres lui ordonne de faire, il est dans l'échec.
Geneste Philippe

26/05/2013

L’homosexualité au prisme de la littérature de jeunesse

LECORRE Michel, Poings de suture, illustrations d'Alexandre Widendael, Chant d'orties, collection Rues en friche, 2010, 200 pages, 13€.
L’histoire commence par le journal de Thomas, personnage central du roman, lors de son passage à tabac, à douze ans, par des élèves de son collège. Cette scène marque la première rencontre du jeune garçon avec la bêtise et la violence humaine, en même temps que se révèle à lui son homosexualité.
Cinq ans après l’enfant sensible, rêveur, s’est forgé une dureté apparente qui protège sa solitude. A 17 ans, guitariste et chanteur, il trouve dans la musique rock et les poèmes de Jim Morrisson un écho à son mal de vivre.
Il trouve aussi beaucoup de compréhension auprès d’Aïcha, son ancien professeur de français, dont les mots s’accordent si bien aux siens qu’elle lui est plus proche que sa propre mère, aux paroles si convenues. Bilal, l’ami d’enfance qui l’attire tant et le rejette violemment, est le fils d’Aïcha.
L’arrivée de Torsten, champion de boxe thaïlandaise, au lycée va permettre à Thomas de vivre sa première relation amoureuse. Il peut enfin affirmer sa différence sexuelle aux yeux de ses camarades de classe, de sa famille, de la société. En même temps que l’homosexualité il révèle et proclame sa propre identité, sans plus avoir peur de l’humiliation et des coups.
A la fin de l’histoire, lors du décès d’Aïcha, Thomas et Bilal se retrouvent dans un même chagrin. Les sentiments d’amour, d’amitié, se mêlent alors, se fondent ensemble.
Points de suture pour calmer les blessures de l’enfant rejeté, humilié,
Points de suture pour guérir des insultes que les forces malsaines des bien-pensants, groupés en tas, infligent à tout être différent,
Points de suture pour qu’en pointillés, points étoilés ou suspendus se dessinent des histoires d’amour, de liberté, pour tout être dans sa quête de reconnaissance et d’affirmation de soi
Points de suture et ses mots en fêlure, pour qu’à la fin de lecture de ce beau roman violent, sans concession,
l’adolescent ou l’adolescente soit affirme ou se donne le droit d’affirmer sa différence soit oublie et rejette les préjugés homophobes
Annie Mas

20/05/2013

La veine patrimoniale de la littérature de jeunesse

Mc Cain Murray, Livres, illustré par Alcorn John, Autrement jeunesse, collection Vintage, 2013, 11€50
La collection Vintage réédite des livres du patrimoine mondial de la littérature jeunesse. Livres est écrit par un auteur américain des années 1960 et illustré par Alcorn (1935/1992) un graphiste, affichiste renommé qui a travaillé pour la presse, la publicité, le cinéma et le secteur éditorial de la jeunesse.
Qu’est-ce qu’un livre ? Un objet avec un intérieur qui sera à décrire et un extérieur qui impose la matérialité du livre. La typographie, la mise en page, les illustrations humoristiques du dessin de presse mettent tout cela en valeur. La ponctuation est traitée, un peu comme dans un guide pour journaliste. Le circuit du livre est lui-même présent.
Le lecteur entre ainsi, par la matérialité dans l’univers du langage, avec un certain délice. « Qu’est-ce qu’un livre ? – Ca c’est un livre ».

La collection Un petit livre d’argent
Signe des temps, la littérature de jeunesse fait retour sur son passé à l’adresse des grands-parents. Les éditions des Deux Coqs d’or, reproduisent une collection lancée en 1954 avec textes et illustrations originaux. On y trouve Le Corbeau et le renard (illustrations de Romain Simon pour les trois fables contenues dans l’ouvrage), Le Chat botté (adaptation avec des illustrations de Paul Durand), Cric et Crac en Grande Bretagne (illustrations de Gongalov), La Belle au bois dormant (adaptation avec des illustrations de Paul Durand). Ce sont des livres souples de huit pages à 1€70.

Keats Ezra Jack, Un Garçon sachant siffler, traduction de Michèle Moreau, Didier jeunesse, collection cligne cligne, 2012, 40 p. 11€90
Le rêve de Peter, c’est de siffler. Peter est un garçon noir. On ne le voit que dans la rue, où il joue, s’entraîne au sifflement, joue avec le chien, se cache. A la fin de l’album, à force de persévérance, Peter aura grandi, il saura siffler. On le voir aller faire les courses en sifflant accompagné de Willie le chien. Cet album est d’une modernité absolue. Les peintures sont géométriques, les couleurs prolifèrent, chatoyantes portant des scènes joyeuses de la vie quotidienne d’un quartier noir d’une ville quelconque es USA. Tant par le dessin que par le jeu des traits à l craie du jeune héros sur le trottoir, que par le texte sobre, sans style avéré, mais obligeant le lectorat à revenir aux dessins dans lesquels il se trouve inscrit, l’album pose ce récit d’initiation dans la tonalité de l’humour gai.
Publié pour la première fois aux USA en 1964, c’est la première fois que ce classique de la littérature pour la jeunesse américaine est traduit en France. Keats, de son vrai nom Jacob Ezra Katz, fut le premier auteur à faire une place centrale aux enfants noirs dans la littérature de jeunesse américaine. Pour cet album, il s’est inspiré de photographies des rues mêlant crayonnage, gouache et collages pour construire l’univers de Peter.
Il faut saluer cette heureuse initiative éditoriale de Didier jeunesse.
Geneste Philippe

12/05/2013

Des expressions figées

On ne travaille toujours qu’insuffisamment le répertoire des expressions figées par lesquelles les enfants entrent dans le discours français. Il y aurait, pourtant, ici, une mine de réflexion d’ordre légendaire, mythologique, social, ordre des mœurs et des relations humaines. Nulle part ailleurs que dans les formules figées ne se trouve la quintessence de l’opinion commune, opinion du pouvoir ou idéologie dominante. Elles sont le matériau privilégié du travail subversif sur le langage, car le producteur y est directement en prise avec les idées reçues. Flaubert ou différemment Léon Bloy nous ont appris, avec les poètes, l’importance de savoir entrer dans ces expressions, de les dégeler comme aurait dit Rabelais. C’est que les clichés de la conversation courante laissent une empreinte profonde chez chaque locuteur, chez chaque locutrice. S’est-on interrogé avec suffisamment de profondeur sur les conséquences du stéréotypage auquel les enfants sont soumis dès leur plus jeune âge ? S’est-on interrogé sur la concomitance entre les difficultés d’entrer dans l’écrit et le fait qu’à cet âge le langage enfantin n’a de vœu que de coller à la norme linguistique, qu’il ne se permet plus ces créations qui fon t le délice des premières productions ? Raison de plus pour proposer des ouvrages qui ouvrent des explications soit par l’histoire, soit par le sens des mots, soit par l’étymologie, et qui se faisant, ouvrent l’enfant au questionnement de ces expressions figées, blocs qu’on n’interroge d’autant moins qu’ils semblent pétrifiés dans le marbre de ce qu’on nomme improprement « la langue ». Les Expressions françaises, livre qui sort aux éditions Oskar nous donne le prétexte pour nous pencher modestement sur cette problématique en littérature de jeunesse.

Guettier Béatrice, La Cerise sur le gâteau. Une enquête de l’inspecteur Lapou, Gallimard, collection Giboulées, 2009, 28 p. 7€
Cette nouvelle enquête sur les drames du potager est provoquée par une cerise tombée par inadvertance sur le gâteau au chocolat de ce rouspéteur de Chacha, le chat. La signification de l’expression « la cerise sur le gâteau » est ainsi déclinée tout au long de l’enquête, une manière joyeuse de réaliser une expression figée et de lui donner vie chez l’enfant, dès cinq ans, par un questionnement narratif.

Heller-Arfouillère, Brigitte, Petites histoires des expressions de la mythologie, Flammarion jeunesse, 2013, 256 p. 5€60
Les expressions figées portent trace de l’ancrage de l’esprit humain dans l’animisme. Les expressions sont alors le refuge de croyances dépassées mais qui viennent saturer des zones entières du lexique. Ce très bon livre de Brigitte Heller-Arfouillère, permettra à l’enfant de replacer avec justesse l’origine de nombre de ces expressions. On lui reprochera de n’avoir retenu que les mythologies romaine et grecque, oubliant le fond celtique de la langue française. Cela n’empêchera pas les lecteurs dès 10/11 ans d’y trouver des délices de savoirs et de s’y aventurer avec gourmandise.
Le livre fait prendre conscience à l’enfant que les mythes, loin d’être seulement des traces régressives de l’esprit humain, en sont une composante essentielle pour sa compréhension  du monde. C’est toute une dimension spécifique du langage qui le rend si différent des savoirs scientifiques et qui le rend rétif à des descriptions de pure logique toutes ayant échouées… Le livre invite l’enfant à rentrer dans le langage par le récit : n’est-ce pas au fond le principal message des expressions figées provenant de la mythologie ?

Gremaud Florence, Pinchon Serge, J’ai un mot sur la langue, illustré par H Coffinière, Gallimard, 2001, 127p
L’expérimentation, à sa sortie, par la commission lisez jeunesse, a permis de mesurer l’intérêt des préadolescents (on peut le travailler avec des plus jeunes de CM2 surtout) pour le langage. L’ouvrage passe en revue plus de 200 expressions, soit en en donnant le sens (vouloir le beurre et l’argent du beurre, en avoir gros sur la patate, mettre la main à la pâte, quand les poules auront des dents, il y a anguille sous roche, avaler des couleuvres, avoir une mémoire d’éléphant, s’entendre comme chien et chat, ne pas être aveugle, triste comme un bonnet de nuit) soit, et c’est la plus grosse partie du livre, en détaillant la formation de l’expression et son sens, avec, quand c’est possible, une datation de l’apparition. Ainsi, apprendre par cœur (apprendre sans omettre un détail) naît au XII° siècle. Le cœur, c’est le siège des émotions, des sensations, de la volonté, de l’intelligence et de la mémoire. Autrement dit, demander à un élève d’apprendre par cœur, c’est bien lui signifier qu’il n’a pas à en tomber amoureux et que, d’autre part, le savoir n’est que détails… Ces expressions toutes faites, ces locutions diverses, c’est tout un héritage culturel, linguistique. Le livre nous entraîne ainsi dans les péripéties humaines de la désignation, il nous plonge dans quelque archaïsme qu’il sort de leur obscure raison. Mais surtout, à notre sens, l’intérêt est d’amener le jeune lecteur à casser l’évidence de ces expressions par l’analyse curieuse provoquée par le livre chez l’enfant. Ajoutons que c’est un régal, de revenir sur ces tours idiomatiques, qui nous réservent toujours des surprises. Les auteurs y ayant adjoint la date de parution dans le discours, le livre gagne en richesse d’érudition ce qu’il offre en plaisir de découverte.

Perrier Pascale, Boucher Michel, Les Expressions françaises, Oskar éditeur, collection Des mots pour comprendre, 2013, 62 p.
Vingt-huit expressions françaises courantes sont auscultées avec humour, finesse, intelligence. L’explication est donnée ainsi que l’emploi historique à l’origine de l’expression. Une étude d’un des mots peut aussi être entreprise. Une double page correspond au format d’analyse de l’expression. La page de gauche propose trois solutions explicatives, le lecteur doit rechercher par son raisonnement quelle est la bonne. A l’envers, la réponse est livrée. Ce procédé permet d’ouvrir à des compléments de compréhension habiles à éviter des contresens. Pour certaines expressions, un équivalent pris dans une autre langue est présenté avec un choix à faire, pareillement, entre trois expressions et la réponse explicative qui suit.
Un excellent ouvrage dont les enfants dès neuf ans sont toujours friands, preuve qu’ils aiment la langue quand ils en retrouvent le sel de l’énigme comme durant leur plus jeune âge.
Philippe Geneste

04/05/2013

Dans la jungle de la ville passe une fillette…

Innocenti Roberto (Histoire et illustrations), Frish Aaron, La Petite Fille en rouge, Gallimard, 2013, 32 p. 13€90
Le travail d’illustrations de Roberto Innocenti est faramineux. Dessins et couleurs tissent un le réalisme précis auquel il l’auteur nous a habitué et un onirisme des interstices du réel dont il a fait un art. Innocenti à qui on doit l’histoire relit Le Petit chaperon rouge à l’aune de la modernité : pédophilie, univers impitoyable de la compétition et de la concurrence, performances exacerbées réclamées par la société de marché. Les caricatures de Berlusconi, et des affiches publicitaires dégradantes pour les femmes, l’art des graffitis, l’envahissement des choses et objets qui absorbent la vie humaine, forment l’environnement de l’héroïne. La nature est quasi absente, la forêt est remplacée par la jungle des villes, centre ville attrayant et banlieues louches. Le loup ? Les désirs hirsutes fabriqués par le monde machiste dans la zone sombre de l’humanité. Le loup ? C’est aussi le héros super macho, aux biscotos de salles de gym, un Rambo libérateur à l’uniforme fasciste, moto-runner au sourire de présentateur de fadaises du Journal Télévisé. L’univers d’un Dracula sordide et sans aucune dimension onirique est proche.
Mais si on s’appuie sur l’érudition folkloriste, on peut lire dans cette figure, celle de la séduction : le loup est le séducteur. Or, toute la jungle urbaine, que traverse la petite fille au manteau à capuche rouge, est remplie d’images séductrices cherchant à faire vendre des produits.
La transposition du conte à l’ère contemporaine présente un nouveau rôle de l’homme. Comme dans la tradition, il est un être cruel et rusé. En revanche, Innocenti évite la pantomime dont la psychanalyse s’est repue du loup au ventre rond d’avoir avalé la grand-mère et la fillette par son appétit sexuel inextinguible. En donnant deux dénouements, l’album fait primer la volonté des individus, celle des lecteurs et lectrices sur la fatalité biologique (innéiste) et psychanalytique (domination du mâle sur la femelle et présentation du père conventionnel en bûcheron sauveur, ici confondu avec ceux qui portent l’arme, les policiers). Remarquons que le personnage du chasseur est remplacé par un fasciste, illustré en loup à la fin, qui délivre la fillette des chacals, une bande de petits mâles dégénérés au comportement conforme à la norme des rapports entre homme et femme d’une société inégalitaire bourgeoise. S’opère ici une effraction dans la clôture attendue du récit ordinaire du Petit Chaperon rouge. Il n’y a pas le bien d’un côté et le mal de l’autre. Il y a l’ordre social et la relation hiérarchiques entre les sexes sur lequel il repose. Le délivreur est aussi prédateur.
Ce déplacement du sens se concrétise dans l’alternative de la fin contée par la fée tricoteuse. Il institue aussi une place différente à la sexualité dans l’histoire. Le rouge du manteau à capuche peut représenter les menstruations et donc le devenir femme de la fillette ; mais elle reste fillette. La violence sexuelle est représentée par la représentation du machisme qui couvre les murs de la ville avec la prédominance d’images de la femme objet des publicités. Elle est aussi dénoncée à travers le jeunisme de ces représentations sociales. Le père est absent sans nul substitut rassurant qui viendrait sauver l’ordre patriarcal bourgeois –rôle du chasseur dans le conte traditionnel. Ainsi, l’album vise la critique sociale et sort le conte de la caractérisation des déterminations individuelles.
Innocenti utilise donc l’art du conte pour, transposant la tradition, la dérouter des voies convenues (dont celles instituées de la psychanalyse). C’est que c’est une automate tricoteuse d’histoires qui conte à des enfants le nouveau petit chaperon rouge. Et quand ceux-ci sont effrayés, elle lève le voile de la dynamique du récit en proposant un autre dénouement. Que le lecteur et la lectrice choisissent : « Vous avez oublié ce qui caractérise les histoires ? Les histoires sont magiques. Qui a dit qu’elles n’avaient qu’une fin ? »… Qui a dit qu’elles n’avaient qu’une interprétation possible ? Réécrire un récit, n’est-ce pas faire l’éloge de la lecture comme principe actif de la création ?
Un nouveau chef d’œuvre de Roberto Innocenti.  
Geneste Philippe