Anachroniques

01/07/2011

Livres du monde et de la vie

Pour les petits


Pinto Deborah, Mon Cirque à toucher, Milan, collection Docus à toucher, 2011, 16 p. 13€50

à partir de 4 ans
Ca se déplie, ça s’ouvre, on touche et la sensation varie d’une figure à l’autre. On suit des magiciens, des lions, des clowns, des acrobates etc. Mais ceci n’est pas un récit ni l’histoire d’un cirque. C’est un documentaire sur le cirque. Alors les vignettes sont accompagnées de définitions, de précisions, bref, une sorte d’imagier où des textes, minuscules et explicatifs, auraient été substitués aux mots désignant les réalités représentées par les images.

Smith Lane, C’est un livre, Gallimard jeunesse, 2011, 40 p. 11€
Cet auteur-illustrateur américain use d’un trait naïf humoristique pour faire l’apologie du livre. La composition repose sur le dialogue entre un âne et un singe. L’âne utilise l’ordinateur, et interroge le singe qui lit un livre. De cette confrontation, apparaît d’abord la multiplicité des usages de l’ordinateur auxquels le livre ne donne pas accès mais dont il est aussi affranchi (code d’accès, pseudo identifiant etc.). Peu à peu, l’âne se prend à l’histoire du livre, c’est celle de l’Île au trésor. On regrettera, peut-être que l’âne soit mis en position ridicule, stéréotypie bien mal venue pour cet animal. On s’interrogera, sûrement, sur le rapprochement, lui aussi stéréotypé, du singe et de l’homme. En revanche, l’historiette engage de riches débats avec les petits certes mais aussi avec les plus grands. Chaque mot est chargé d’humour et d’interrogations essentielles ; chaque trait, chaque détail de l’illustration porte la même charge de riche questionnement. Cet album est une contribution de la littérature de jeunesse en faveur du livre de papier ; c’est un manifeste pour une culture du temps, une culture qui met de la distance avec l’agitation induite par l’usage des nouveaux médias et nouvelles technologies de l’information. C’est un livre contre la culture du clic ; un clin d’œil à une définition du récit comme réalité de durée et de chronologie imaginaires. L’imaginaire contre le virtuel, en quelque sorte.

Pour les plus grands et les grands


Thinard Florence, Combres Elisabeth, Les 1000 mots de l’info pour décrypter le l’actualité, illustrations et infographies par station OMD et Olivier Charbonnel, nouvelle édition mise à jour, La documentation française – Gallimard Jeunesse, 2010, 64 p., 21€ à partir de 13 ans
Le sous-titre a changé, passant de pour mieux décrypter le discours de l’actualité à pour décrypter l’actualité. Il y a une volonté de coller au réel et de prendre des distances avec les médias auquel le livre viendrait se substituer. Mais, bien sûr, c’est un discours sur l’actualité internationale, sociale, politique, économique, écologique, où on retrouve l’axe central des droits de l’homme et de la citoyenneté avec une volonté d’apparaître neutre en terme de classe sociale, ce qui reste un leurre : le livre ne part pas du point de vue des exploités pour rendre compte de l’actualité. Ceci étant dit, l’ouvrage est une somme d’ utilité certaine pour les jeunes. La maquette est particulièrement efficace, avec des explications fouillées. Par rapport à l’édition précédente, ce volume contient de nouvelles entrées, une dizaine si nous avons bien compté, une nouvelle rubrique thématique (l’élection présidentielle), de nouveaux portraits
C’est un dictionnaire de l’actualité en France et dans le monde. Cela explique probablement son immense succès, mais un succès mérité. Tous les CDI de France et de Navarre doivent posséder au moins un exemplaire de l’ouvrage.

Thinard Florence, Combres Elisabeth, Pourquoi la guerre ? Comment la paix ?, préface de Mémora Hinterman, Gallimard Jeunesse, 2010, 112p. 19€95 à partir de 13 ans
Propagande, commerce des armes, périodes de l’attente, celle des conflits, des négociations internationales, période de la reconstruction, vie des soldats, des populations civiles, détails sur le statut de réfugiés, sur les casques bleus, rôle et intervention des humanitaires, des journalistes. La partie « voir » propose 72 photos avec commentaires développés. La partie « comprendre » décortique les enjeux internationaux, nationaux économiques, historiques de quelques conflits et c’est, bien sûr, la partie la plus sujette à caution car le parti pris humanitaire empêche les auteures de porter leurs regards vers les conflits de classe à l’échelle nationale ou planétaire, et donc à biaiser avec la réalité des enjeux. Du coup, se trouve évacuée une bonne partie des causes de certains conflits. Enfin, la partie « Agir » donne des adresses, des pistes et des « solutions concrètes pour aider les jeunes à construire une paix durable pour demain » : là on est dans l’idéologie pure, où le parti pris individualiste vient faire croire aux enfants qu’ils ont un poids dans ces conflits. Il aurait fallu, pour cela, présenter et approfondir la notion de militantisme, livrer les différenciations entre l’engagement humanitaire, ses sources de financement et l’engagement politique et ses ressorts de solidarité. Le livre fait croire que la solidarité se décline par l’humanitaire. Or, ce qui s’est passé et se passe en Haïti nous montre combien cette entrée masque ce que nous appellerons par euphémisme un engagement rémunérateur. La solidarité a un autre nom, l’internationalisme. On s’étonne que dans un ouvrage ayant une partie historique, cet aspect n’ait droit à aucun chapitre.
Ces critiques étant faites, le livre par sa belle composition et facture, l’abondance des informations qu’il contient est un ouvrage solide : mais qui préviendra l’enfant du parti pris des auteures ?

Philippe Geneste

19/06/2011

Un conte classique contre la spoliation

Kay Beneduce, Ann, illustrations de Gennady Spirin, Jack et le haricot magique, Gautier – Languereau, 2004, 32 p., 12€ tous les âges
Remarquable version que celle-ci ! Remarquable version grâce à une illustration hors du commun, très riche, très fouillée, une illustration qui reste dans l'imaginaire longtemps après avoir lu le livre, une œuvre illustrative qui rejoint toutes ces grandes œuvres par lesquelles nos souvenirs de livres enfantins sont venus donner du ferment à nos lectures postérieures. Le héros est espiègle, l'histoire donnera raison à son goût pour la curiosité : n'apprend-on pas du monde grâce à la curiosité ? La curiosité muée en défaut dans nos sociétés n'est-elle pas, pourtant, l'impulsion première de la connaissance ? Qu'est la soif de connaissances sinon une curiosité orientée vers les savoirs. Merci Jack de nous le rappeler.
N'entrons pas dans l'origine du conte car les conteurs eux-mêmes ne sont pas d'accord entre eux. On le place au XVIIIème siècle mais il en existe des versions au XIIème. Au départ, c'est une histoire de géant et Jack est le héros tueur de géants. Grand bonheur, Kay Beneduce a choisi une version non violente du conte. Ainsi, à la curiosité s'allie la ruse et le récit devient un vrai conte de la quête du savoir. L'autrice s'est appuyée sur la version de 1881 parue dans The Children's book. Le haricot magique est l'instrument par lequel Jack va pouvoir venger son père tué par un de ses amis, un géant qui lui déroba toutes ses richesses. Sous la protection d'une fée, détenteur du secret de sa vie orpheline, Jack va reconquérir, par le ruse et la curiosité, toutes les richesses perdues. Quand il eut tout récupéré, il coupa le haricot magique ce qui anéantit le royaume du géant et libéra sa vie et celle de sa mère du secret de leur spoliation. Jack et le haricot magique est un conte contre la spoliation.

Ph. G.

12/06/2011

Ecologie, rhétorique & rigolade

Maricourt Thierry, Tout au bout de mon jardin, illustrations d’Annie Ruch, Le Chant d’orties, collection Les Coquelicots sauvages, 2010, 24 p., 10€ à partir de 3 ans
C’est une histoire tendre et à dimension sociale tout à la fois. Une autoroute va traverser le jardin d’une famille et la petite fille se demande ce que vont devenir les hérissons qui habitent au fond du jardin. Ecrit avec émotion et légèreté par Thierry Maricourt dont le registre de style épouse à la perfection les sentiments enfantins, l’album de beau format est remarquablement illustré par Annie Ruch. Au final on a un très bel album pour les enfants dès 3 ans.

Pintus Eric, Faim de loup, illustrations de Rémi Saillard, Didier Jeunesse, 2010, 36 p. 11€90 dès 4 ans
Un conte cruel en forme de rigolade qui se finit par la régalade. Un loup famélique tombe dans un piège à ours. Un lapin moqueur l’insulte du bord du trou en un abécédaire d’insultes, avant, dans son inconscience d’y tomber à son tour… dans la gueule du loup…. Remarquable, hilarant, et au fond décapant en terme de morale sociale contemporaine…

Gang In, Quand Minuit sonne…, texte français adapté par Michèle Moreau d’après une traduction de Yeong-hee Lim, Didier jeunesse, 2009, 40 p. 12€90 5/9 ans
Initialement publié en Corée du Sud, l’ouvrage repose sur une comptine traditionnelle. Le travail graphique repose sur l’organisation de photographies de décors et de figurines (les personnages) en fonte, plâtre, bois, tissu etc. L’auteur, artiste plasticien travaillant le métal, a composé un théâtre de la Corée moyenâgeuse, avec scènes successives dont le lien repose sur la fuite du personnage qui veut manger tranquillement ses deux gâteaux achetés grâce à une pièce trouvée dans la rue.

Donaldson Julia, Paddy MacPat, traduit de l’Anglais (GB) par Anne Krief, illustrations Axel Scheffer, Gallimard, collection Album, 2009, 40 p. 12€ à partir de 4 ans
Dans la veine traditionnelle de la littérature de jeunesse anglaise, cet album est un régal d’humour et de tendresse. C’est l’histoire d’un chanteur de rue, un peu clochard qui se produit avec son chat pour des miaulements musicaux. Mais voilà, un jour le pauvre musicien est victime d’un vol et d’un accident qui l’éloigne de son coin de rue. Pendant ce temps le chat a trouvé à conter fleurette à une belle chatte noire et blanche qui l’introduit dans sa vie de famille auprès d’humains attentionnés. Mais le chat est fidèle, il veut retrouver son ami musicien. Il le retrouvera, et c’est le chaton dont personne ne veut à la maison qui va se joindre à l’homme pour un nouveau duo.

Laval Thierry, Le Curieux voyage d'un drôle de bus dans le monde fabuleux, Gallimard, coll. Giboulées, 2009, 18 p. 15€50 3 ans / 5 ans
L’illustration en grand format sur carton dur est foisonnante de détails qui attirent l’œil par leurs couleurs vives. On passe à la campagne, à la ville, dans la mer et sous la terre, on monte dans un bus fabuleux qui traverse les espaces de vie, avec humour jusqu’à sortir dans l’univers. Des personnages divers et croquignolets se bousculent durant cette journée formidable. Un livre d’humour rehaussé par des fenêtres qui s’ouvrent et se ferment permettant d’augmenter d’autant l’histoire. L’auteur qui a publié des livres sur les formes, les couleurs, les animaux et les chiffres, rassemble, ici, sa maîtrise de ce type de livre pour un carnaval du plaisir.

G. Ph.

05/06/2011

Poésies en enfance

Parente pauvre de l’édition en général, la poésie en jeunesse est un secteur où sont livrés, principalement des fragments de la littérature patrimoniale adulte. Les premier et second ouvrages chroniqués en sont l’illustration. Desnos symbolisait, il y a 30ans avec Prévert et Carême « toute la poésie » (Régis Lefort, La Poésie pour la jeunesse, dans Escarpit D., La littérature de jeunesse, itinéraires d’hier à aujourd’hui, Magnard, 2008 p.363) ce dont atteste encore l’album pour les petits, Florilège. L’école des poètes, illustré par Duhême et Félix, Gallimard, coll. Enfance en poésie, 2004, 44 p. 6€20. Le troisième ouvrage marque la filiation en jeunesse de la poésie et des comptines par une création originale. Le quatrième livre participe du tournant en poésie pour la jeunesse qui date de 1985 (tournant associé aux éditions Cheyne) où des auteurs contemporains s’adressent directement au jeune lectorat. Une création nouvelle voit alors le jour. Le cinquième livre montre combien l’édition jeunesse cherche à toucher les adolescents. Le livre paraît dans une collection dévolue jusqu’ici au roman, preuve de la délicatesse de proposer en lecture la poésie… que l’on vise la jeunesse ou les adultes.

Desnos Robert, Poèmes, choisis et présentés par Camille Weil, Gallimard jeunesse, collection folio junior poésie, 2010, 95 p. cat 2
Sont rassemblés soixante-quatre poèmes avec, pour fil conducteur, le parti pris de l’humour. Les jeux de mots abondent ainsi que l’utilisation de l’énumération et l’exploration cocasse des graphies en leur lien avec la réalisation sonore. Desnos apparaît sous le jour d’un poète amoureux des mots, donnant à la poésie la fonction de faire rire du monde et de soi (ce que les illustrations de Rémi Saillard redoublent à leur niveau) et de rendre l’homme attentif aux signes. Même si un poème rend compte de l’engagement de Desnos durant la seconde guerre mondiale, le passage de son pacifisme à la lutte armée antifasciste restera obscur pour le jeune lectorat. Il lui faudra lire le paratexte pour savoir que pour Desnos, l’engagement social pouvait avoir une répercussion sur l’engagement poétique.

Roy Claude, Poèmes, Gallimard, collection Folio junior poésie, 2010, 95 p. cat 2
Il y a des poètes qui se lisent surtout grâce à l’école. Claude Roy en fait partie. Relire ses poèmes, ou les lire, est l’occasion de découvrir d’autres poèmes où le traducteur de poésie chinoise montre l’étendue de sa culture tout en parlant simplement, ce qui explique l’intérêt des enfants pour ses œuvres. Il aimait répondre à la question « Quel est pour vous le comble du malheur ? » (Extraite du questionnaire de Proust) : « Ne plus s’étonner de rien… ». Sa poésie entretient vif le désir d’étonnement et il est bon, pour cela, de la relire. Les poèmes présents dans cette anthologie sont extraits de Enfantasques (1974), Nouvelles Enfantasques (1978), Poésies (1970), Sais-tu si nous sommes encore loin de la mer ? (1979), A la lisière du temps (1984), Les pas du silence (1993).

Leblanc Catherine, L’Envol, illustrations Yating Hung, Chan-Ok, 2011, 24 p. 10€ dès 4 ans
Un poème pour chanter l’oiseau, un poème accompagné de dessins coloriés aux crayons de couleur, légers tout en douceur. Assonances et allitérations sont présentes, rapprochant la poésie de la comptine ce qui fait de cet album un livre pour les petits.

Kochka, Poésies dans l’air et dans l’eau, illustrations de Julia Wauters, Père Castor, 2011, 24 p. 10€
L’ouvrage s’adresse aux 5/6 ans à qui il propose de courts poèmes qui jouent sur les sonorités et les rimes en [o] et [r]. La poésie de la peinture de Wauters accompagne magnifiquement les poèmes qui sont inégaux, certains très rigoureusement bâtis sur les jeux de sonorité si bien qu’on s’approche de la comptine et les autres plus narratifs qui renvoient surtout à la peinture, alors qu’ils l’ont précédée… Il y a un lien étroit entre l’illustration et le texte sans laquelle ce dernier perdrait son attrait. Ce type de livre pose la question de la pertinence d’une catégorisation par âge de la poésie (l’album est noté pour les jeunes enfants). On dirait la même chose de Ma Maison c’est la nuit d’A. Rochedy, (éd. Cheyne, 2002) En revanche il souligne combien la poésie s’ouvre à la rêverie imaginante. En fait, la poésie est un genre qui défie les âges si on excepte la poésie philosophique par ailleurs si ennuyeuse.

Friot Bernard, Mon Cœur a des dents. Poèmes sous haute tension, Milan, collection Macadam, 2009, 156 p. 9€
Avec cet ouvrage, qui joue de la typographie, se renforce de l’œuvre graphique de Bruno Douin, la poésie se donne comme un fourre-tout verbal provoquant l’humour et les stéréotypes, simple effet de mise en page s’amusant des mots et des bons mots. L’éditeur dit innover « en publiant de la poésie pour les adolescents ». Là encore, cette catégorisation par âge laisse dubitatif.


Geneste Philippe

29/05/2011

La Fontaine en créole

Georges, Sylvain, Cric ? Crac ! Fables de La Fontaine racontées par un montagnard haïtien et transcrites en vers créoles, accompagnées des notices, préfaces, avertissement et notes de la 1ère édition ; enregistrement de fables créoles par Mylène Wagram (Cie Awa), présentation de Kathleen Gyssels avec la collaboration de Roger Little, collection “ Autrement mêmes ”, L’Harmattan, 2011, 256 p. + CD23€50
Ce livre est une merveille pour le lecteur et une mine pour le pédagogue. En effet, Edouard Glissant, dans Le Discours antillais, met en avant le lien entretenu par le conte créole avec l’histoire de l’esclavage et la tradition orale créole. Il s’agit d’un genre « contrepoétique » (Glissant), c’est-à-dire qui vise à une libération des chaînes de la colonisation. L’adaptation des fables incorpore le récit animalier à des traditions haïtiennes anthropomorphiques mais aussi une critique sociale d’une société qui animalise le Noir et le colonisé. L’animal domestique symbolise l’humain dégradé, dominé. Le choix du créole est un appel à la rébellion du peuple créole. Sylvain, qui était un notable né en République dominicaine et membre de l’union patriotique, a cherché à acclimater les fables de La Fontaine pour les mettre à la portée de tous et de ce fait, les faire entrer, ainsi interprétées, dans un patrimoine culturel créole.
Et c’est là que le livre et le CD trouvent un intérêt majeur pour le pédagogue, notamment l’enseignant de français (les fables sont données en version bilingue) dans les petites classes de collège et les grandes classes de l’élémentaire. En effet, que fait Sylvain ? Il contextualise et de ce fait rend explicite bien des éléments de sens que La Fontaine maintient dans l’implicite. Ayant éprouvé Le Corbeau et le Renard (Cờbeau ac Reinnad) en classe de sixième, on peut dire que la version créole explicite le texte. Renforçant le jeu des personnes dans le dialogue, les transferts personnels (concept utilisé par Philippe Séro-Guillaume) y sont soulignés. De plus, le comique est renforcé par l’amplification scénique, en quelque sorte, de la discussion. L’adaptation par Georges Sylvain est une création véritable, une transposition culturelle d’où La Fontaine ne sort pas indemne.
Le livre est illustré par des gravures de Jeanne d’Atray. Une notice sur le créole et un glossaire complètent le tout. Enfin, vingt-et-une fables sont lues sur le CD qui enrichit le livre, bien sûr, et qui permet, aussi, au pédagogue, de faire entendre le créole d’Haïti aux élèves. La version bilingue favorise ainsi la découverte de cette langue.

Philippe Geneste

23/05/2011

Un roman japonais dans l’envers des clichés

Otsuichi, Un Flingue et du chocolat, traduit du japonais par Yoshimi Minemori et Patrick Honnoré, Milan, 2010, 374 p. 15€90
Le narrateur du roman, Lindt, est âgé de 11 ans à la mort de son père, travailleur immigré qui, en dernier cadeau a offert à son fils une Bible. Lourd de symboles, le livre détient surtout des renseignements sur un voleur redoutable nommé Godiva, traqué par le célèbre détective Royce, héros de l’enfant et de ses copains.
Après l’école, Lindt gagne un peu d’argent comme livreur chez un boulanger ce qui lui permet d’aider sa mère dont le travail à l’usine est dur et peu rémunéré. Malgré une vie au quotidien pas facile, il poursuit son enquête et offre ses services à Royce.
Le roman aborde les thèmes graves de l’exclusion et de la pauvreté avec une écriture humoristique, les revirements de situation tenant l’esprit du lecteur en alerte.
En effet, rien de ce qui paraît n’est vrai dans cette histoire. La vérité se trouve dans l’envers des clichés, aussi bien de ceux dont sont tissés les événements que de ceux par lesquels on se fait une représentation des autres et de soi. Sans trahir le mystère du roman, l’identité même du héros est concernée…

Annie.Mas


Entretien avec Annie Mas



Ce roman est-il un vrai roman policier ou bien un roman d’aventure déguisé en roman policier ?
-C’est une intrigue policière qui déclenche le roman, accroche le lecteur, ce sont les aventures variées qui le tiennent en haleine. Mais, je parlerais plutôt d’un roman initiatique. Au fil des pages, à l’épreuve des expériences, le héros trouve le chemin d’une certaine vérité qui n’est pas celle que requiert l’énigme policière.

Lorsque la collection Souris noire de chez Syros fait entrer le récit policier par la grande porte dans la littérature de jeunesse, c’est une ouverture à la réalité quotidienne dans sa dimension sociale qui fait irruption. Ce roman japonais te semble-t-il relever de cette même veine ?
-Le héros Lindt est fils d’immigré, orphelin et sa mère ouvrière. Il fait lui-même des petits travaux après l’école. Ce cadre social ne va pas servir de décor de fond, il va être en avant dans l’histoire sans venir en constituer la problématique principale.

En jeunesse, on voit les auteurs de polars édulcorer « les actions », « atténuer les violences » (1). Est-ce le cas ici ? Quelle est la part de cruauté dans l’ouvrage ?
-Dans ce roman, les actions de cruauté ne sont pas édulcorées, qu’elles soient de nature psychologique (domination d’un personnage ou d’un groupe de personnages sur un être plus faible, sur un enfant, tentative d’intimidation, attitudes de rejet, propos méprisants, blessants) ou physique (brutalités, menaces par armes à feu, crime de sang).

Dirais-tu qu’un certain moralisme ressort du livre ou bien l’auteur a-t-il réussi à s’affranchir de cette survivance du didactisme étrécisseur du secteur littéraire pour la jeunesse ?
-Otsuichi se joue du réalisme. L’image du jeune héros candide, cherchant à plaire et à mettre ses pas dans ceux d’un hypothétique commissaire de police intègre et adulé, se fissure vite.
La morale de l’histoire serait plutôt celle d’un Robin des bois du siècle nouveau, celle, peut-être, d’un père transmettant à son enfant l’intelligence et la force des dépossédés.

Pour toi, qu’est-ce qui le sépare de la littérature policière pour adulte ?
-Dans ce roman, le père et la mère de Lindt sont simplement désignés : « papa », « maman ». Leur identité n’est pas inscrite et l’univers du narrateur est celui d’un enfant.
Le désir de chocolat fond trop vite pour l’enfant peu rassasié. Il est suave et porteur de rêve contrairement au flingue, symbole de puissance et de mort, apanage de l’adulte ou de l’enfant singeant l’adulte. Le monde policier se révèle retors, à l’image du personnage du commissaire Royce ; cela participe de ce qu’Un Flingue et du chocolat s’affranchit d’un certain moralisme de la littérature de jeunesse.

entretien réalisé le 23 mai 2011 par Lisez Jeunesse


(
1) Voir Perrin, Raymond, Histoire du polar jeunesse. Romans et bandes dessinées, L’Harmattan, 252 p. – p.231. Voir aussi l’entretien qu’il a accordé paru sur lisezjeunessepg.blogspot.com, le 20 mars 2011

15/05/2011

Contre la stéréotypie sexiste

Beauvais Clémentine, Les Petites filles top-modèles, illustrations de Vivilablonde, éditions Talents Hauts, collection Livres et égaux, 2010, 108 p. 7€90 9/12 ans
Voici un ouvrage qui jure dans l’édition de jeunesse actuelle tout à son retour à la ségrégation des collections en livres pour garçons et livres pour filles. Le livre est un antidote à ce raz-de-marée idéologique. C’est déjà, une bonne raison pour que tous les lieux publics de lecture pour enfants en proposent la lecture aux 9/12 ans.
On devine que certains se méfieront du didactisme que l’on prête aisément aux ouvrages qui dénoncent les stéréotypies sociales, les lieux communs sexistes ou inégalitaristes. Le récit à thèse n’a pas meilleure presse en littérature de jeunesse qu’en littérature pour adulte, sauf que pour la littérature de jeunesse, c’est une gangue persistante issue de son origine didactique qu’elle fut chrétienne ou républicaine. Or, le livre de Clémentine Beauvais évite ce travers grâce à un travail d’écriture d’une fine intelligence. L’auteure use du langage enfantin, notamment au niveau du vocabulaire et de quelques expressions orales dans le dialogue, mais à l’intérieur d’un texte à l’écriture si rigoureuse que l’harmonie du style y est garantie. C’est là un premier point intéressant.
Le second point est que, parti à la traque de la stéréotypie sexiste, l’ouvrage met en scène le discours des adultes par qui sa transmission est assurée. C’est simple, comme dispositif narratif, mais très efficace et là aussi, parfait l’harmonie de la composition générale du récit.
Enfin, l’ouvrage écrit à la première personne amène le lectorat à s’identifier au personnage, une jeune star de la mode prise en main par des agences de publicités, poussée à cela par sa famille qui rêve pour elle autant que pour l’enfant de réussite sociale et médiatique.
S’ensuit une plongée dans les coulisses de l’univers du mannequinat juvénile. La chosification de la femme, la conformité corporelle en lien avec les normes sociale et leur prescription induite par la mode, le sexisme ordinaire des garçons, une réflexion sur l’intériorisation de la norme soit le mécanisme de l’aliénation. Bien d’autres thématiques sont abordées, celle du respect, celle des conditions de travail dans le secteur économique de la mode, la question des classes sociales en regard du milieu patronal de la mode.
Et tout ceci, non par pas didactisme, mais à travers l’histoire elle-même, dont le moteur est lancé dès les premiers mots (voir la rubrique citation du blog). Un livre remarquable.


Philippe Geneste

08/05/2011

Les éditions Talents Hauts

Entretien avec Mélanie Decourt

co-fondatrice de Talents Hauts


On assiste à une recrudescence d’une ségrégation éditoriale selon le sexe des lecteurs, des collections pour les filles, des collections pour les garçons. Vos éditions sont-elles nées en réaction à cela ou bien le projet est-il plus ancien ?
-Le projet est plus ancien car nous avons créé les éditions Talents hauts en 2005 et les collections dont vous parlez sont apparues à partir de 2008. Cela étant, nos collections antisexistes sont nées en partie en réaction à la production éditoriale française pour la jeunesse qui est encore très sexiste.
Par exemple, statistiquement, dans les livres de jeunesse publiés en France, il y a beaucoup moins d’héroïnes que de héros : deux fois moins d’héroïnes humaines, dix fois moins d’héroïnes animales.
Les livres de jeunesse, et en particulier les livres illustrés, sont plein de stéréotypes qui se glissent « par inadvertance » (du moins on l’espère). Chaque sexe est représenté d’une façon caricaturale, avec des rôles ou des attributs traditionnels, souvent dévalorisants pour les femmes.
– Les personnages féminins sont cantonnés dans des tâches domestiques ou familiales : mères, ménagères… Quand elles travaillent, les femmes sont cantonnés à 3 ou 4 métiers différents, typiquement « féminins » (institutrice, infirmière et hôtesse de l’air), alors que les personnages masculins exercent toute une palette de métiers variés et valorisés parmi lesquels pompier, médecin, pilote…
– Les personnages féminins sont représentés à l’intérieur, dans des lieux privés, dans des rôles passifs, tandis que les personnages masculins sont à l’extérieur, dans des lieux publics, dans des rôles actifs voire suractifs.
– Pour achever la caricature, les personnages féminins ont leur panoplie d’accessoires féminins liés au foyer et à la coquetterie : tablier, soupière, miroir et rubans… Les accessoires masculins sont liés au pouvoir et à la réflexion : fauteuil, lunettes, pipe, journal…
Par ailleurs, les rééditions des livres de jeunesse des années 50 - qui connaissent un grand succès commercial – sont bourrées de stéréotypes de l’époque.

Comment expliquez-vous la recrudescence actuelle de la ségrégation éditoriale selon le genre ?
-Il faudrait poser cette question aux éditeurs qui publient ce type de collections. Il est évident que ce sont des considérations commerciales qui guident ces choix : plus on segmente, plus on vend. Cela correspond également à une tendance de notre société qui « sexualise » les enfants de façon de plus en plus précoce : on observe cette tendance dans les jouets, les vêtements, la décoration pour enfants. Le problème est que cette sexualisation sépare les garçons et les filles et cantonne chacun dans des stéréotypes de genre très dangereux car ils limitent chacun selon son sexe et non selon ce qu’il est, et participent à terme à la discrimination et à la violence sexistes.

Quel est le principe de la collection Ligne 15 ?
-C’est une série de romans pour adolescents contre le sexisme, l’histoire de quatre filles et quatre garçons qui forment une bande d’amis très soudée. Ils prennent ensemble le bus de la « Ligne 15 », pour aller au collège où ils sont en troisième, dans une grande ville du Sud de la France. Ils décident de tenir à tour de rôle le journal de leurs quinze ans. Joséphine, Benoît, Sarah, Dorian, Justine, Mehdi, Clotilde et Corentin sont donc narrateurs à tour de rôle et racontent, dans chacun des tomes, un épisode de l’année scolaire.
L’auteure, Florence Hinckel, a finement perçu et retranscrit les émois des adolescents et aborde avec intelligence la question de l’égalité garçons-filles : séduction, rôles des filles et des garçons, métiers et orientations, image du corps...

Qu’est-ce qui a motivé la collection Dual books ?
-Nous avions la conviction que pour apprendre une langue, il faut s’immerger dedans, la comprendre de façon globale, se l’approprier. Notre volonté avec cette collection est de dédramatiser l’apprentissage de la langue (souvent très technique et rébarbatif en France) par le plaisir du livre et de la lecture.
Dans les DUAL Books, le premier chapitre est en français, le deuxième en anglais, et ainsi de suite, sans traduction. De sorte que, pour connaître la suite de l’histoire, il faut passer de l’une à l’autre langue. Ils s’adressent aux adolescents avec deux ans d’apprentissage de la langue (à partir de la 4e en France) et aux pré-ados bilingues.
Nous avons ensuite développé d’autres collections pour tous les âges sur le même concept : en français et en anglais où on alterne les langues, sans traduction. Pour comprendre, il faut jouer le jeu de la langue de l’Autre. Tous les livres sont des créations sur mesure adaptés à cet objectif d’apprentissage par le plaisir et sans tricher.
Les albums « Oops & Ohlala » s’adressent aux 2-5 ans, les mini BD « Filou & Pixie » aux 6-10 ans, les romans « Mini DUAL Books » à ceux qui commencent à lire en anglais (6e-5e) et les « DUAL Books + » aux adultes qui souhaitent se remettre à niveau en anglais.


entretien réalisé en avril - mai 2011 par Ph. Geneste

01/05/2011

La tête dans la lune

Grenier Christian, La Fille de pleine lune, illustrations de Sylvain Bourrières, Nathan, collection "Comète fantastique", 2003, 192 p., 5€95
Ce livre, dont le thème semble inspiré d'un fait divers arrivé en Dordogne au début des années 2000, est assez rare. Pourquoi ? Parce que Christian Grenier n'y contrefait pas l'héroïc fantasy, mais à l'inverse se coule dans le genre fantastique. En effet, sous les assauts de la déferlante anglo-saxonne de récits de peur, de terreur et d'irrationnel, le fantastique est devenu un genre désuet en littérature de jeunesse. Nous entendons le fantastique au sens très étroit de récit où le lecteur hésite entre l'interprétation réaliste ou merveilleuse à donner à l'histoire.
Or tel est le cas dans ce très beau roman de Grenier qui se passe en Périgord. Christian Grenier nous fait plonger dans les rêves et désirs du héros tout autant que dans la réalité sordide d'un inceste. Aucun voyeurisme chez lui, on le sent préoccupé par la réception de son œuvre par le public de 11/13 ans auquel il s’adresse, comme si l'écrivain s'imposait d'atteindre une limite de la littérature de jeunesse avec conscience.
Un livre à suspens très enlevé et qui permet au lectorat de poser des réflexions.

Feth Monika, La Prisonnière de la lune, traduit de l'allemand par Suzanne Kabok, illustrateur Bruno Douin, Milan, collection "Macadam", 2005, 283 p., 8€50
A l'heure où déferlent les récits dominés par l'irrationnel et la peur, il est bon de tomber sur un ouvrage qui porte une parole à contre-courant. Le texte de Monika Feth est remarquable par sa composition. L'écriture n'est pas particulièrement simple mais très accessible, donnant toute son ampleur à l'intrigue et toute sa force à son argument : comment une secte peut-elle accaparer les esprits de tout un village ? Comment se défaire de l'emprise de ce système arachnéen où, dans l'apparente liberté est installée une observation de soi de tous les instants ? Comment l’existence moderne fragilise suffisamment les êtres soumis à des conditions de vie commandées par la flexibilité et la précarité pour que des discours sécurisants exercent leur emprise sur la vie de ces personnes ? Comment, ensuite s'installe un engrenage qui fonctionne à la soumission totale ? Tels sont les thèmes prégnants du livre, sans didactisme mais bien à travers la fiction destinée à un lectorat de 12 à 16 ans. Les sentiments de l'héroïne sont décrits avec pudeur mais sensibilité, la vie affective bien évoquée. Un grand roman de la littérature jeunesse.

Desbordes, J., Moratille, A., Li et sa grand-mère, Paris, L'Harmattan, 16p. 7€
Ce conte bilingue chinois – français est une histoire d'astronomie infantile qui tourne à la sagesse des aiguilles de pin et à la découverte de l'acupuncture. Voici l'argument. Les péripéties montrent une enfant qui tente de décrocher la lune où, selon une légende, résiderait un secret de guérison qu’elle voudrait obtenir pour sa grand-mère. De l'humour, la découverte des caractères, un ouvrage intéressant.

Dyer Alan, Mission lune, Flammarion collection Album jeunesse, 2009, 82 p. + dvd de 1h. 19€90 ;

dès 11 ans
Voici un remarquable album, illustré de plus de 250 photographies accompagnées d’explications simples, qui raconte l’aventure humaine à la découverte de la lune. Le livre est sorti en commémoration du quarantième anniversaire des premiers pas sur la lune (juillet 2009). On y suit la course à la conquête de l’espace, on plonge dans le programme Apollo et on est initié aux projets de retour sur la lune. Le livre permet de faire le point sur les connaissances actuelles concernant l’exploration de la lune. Le dévédé fait revivre l’alunissage de juillet 1969 avant de présenter durant 30 minutes les recherches et les découvertes des quarante dernières années.

Mitton Jacqueline, La Conquête de la lune, Gallimard jeunesse, 2009, collection Les Yeux de la découverte, 2009, 72 p. 14€ dès 9 ans
Dans cette collection phare de l’édition de documentaires pour la jeunesse, ce volume retrace l’histoire de l’observation de la lune, celle de sa conquête par l’homme et la science, le contexte historique de la guerre froide relativement aux enjeux d la conquête spatiale. Au niveau de la géologie, il explique la formation de la lune. Enfin, il parle des projets d’installation de bases lunaires. Enfin, l’ouvrage offre un lien avec le site web et une sélection des sites internet. Les illustrations abondent, avec un important crédit photographique.

Philippe Geneste

17/04/2011

A l'âge de tous les possibles, réfléchir sur le temps

Alors que l’école est devenue une machine de propagande pour le la déréalisation du présent et un attachement essentialiste des enfants à des avenirs marqués du sceau du destin biologique, les livres qui traitent du temps en direction de la jeunesse nous ont semblé un domaine d’exploration intéressant. La collection « Chouette penser ! » a fait paraître en juillet 2010 un volume intelligent qui s’adresse aux adolescents et aux préadolescents bons lecteurs : Bouton, Christophe, J’ai pas le temps !, dessins de Jochen Gerner, Gallimard, collection Giboulées, 2010, 73 p., 10€. Cet ouvrage est très bien écrit, très bien conçu et ne part pas de la subjectivité porteuse du sentiment du temps mais de la réflexion philosophique qui a construit le temps comme catégorie de la pensée, seconde par rapport à l’espace. Cette mise à distance de la notion permet au lecteur de comprendre la vie comme un devenir et non comme l’accomplissement d’une destinée. Car là est bien la question cruciale de notre époque : l’école par le biais des discours sur l’orientation scolaire, le projet personnel/professionnel fige les individus et essentialise les êtres comme prédestinés à tel avenir professionnel. Aussi absurde que cela apparaisse à une époque de chômage massif, c’est pourtant le fil aplomb de l’ordre scolaire aux fins de tri social qui s’exprime ici. En forçant le trait, on pourrait y voir une variante de l’intelligent design du créationnisme appliquée au sein de l’institution scolaire : les enseignants, les conseillers d’orientation et les hiérarques de tous ordres suggèrent des cases d’avenir à des jeunes enfants de 12 à 14 ans, sans vergogne et avec la suffisance de leur ignorance des mécanismes généraux de l’apprentissage qui exigeraient, eux, un point de vue constructiviste. La Mémoire et l’oubli de Brigitte Labbé et P.F. Dupont-Beurier (Milan, 2007, 53 p. 6€50), reste proche de la problématique philosophique et ne s’ouvre qu’insuffisamment aux avancées de la psychologie pourtant essentielles en la matière. Ce bémol apporté, le livre est une source de réflexion riche pour les jeunes enfants ès 10 ans.

Philippe Geneste