REWALD Ruth, Quatre garçons dans la guerre d’Espagne. 1936-1939, traduit de l’allemand par Danielle Risterucci-Roudnicky, L’Harmattan, 2024, 196 p. 19€
Quand Ruth Rewald (1906-1942) écrit Quatre garçons dans la
guerre d’Espagne elle vit en exil, ayant fui, avec son mari et sa
fille, l’Allemagne nazie. Pour cette famille juive communiste, il n’y avait pas
d’autres choix. Elle est arrêtée à Les Rosiers-sur-Loire, en 1942, par la
Gestapo, déportée puis assassinée à Auschwitz. Sa fille aura le même sort deux
ans plus tard.
En 1937, Ruth Rewald se rend à Madrid où son mari est engagé
dans les Brigades Internationales. Elle y reste quatre mois et visite, nous dit
la traductrice, l’orphelinat Ernst Thäleman où elle s’entretient avec de
enfants. Ce séjour et ce qu’elle apprend de la bouche de son mari sur le rôle
des enfants républicains nourriront l’écriture du roman qu’elle écrit à son
retour aux Rosiers-sur-Loire. Dans sa précieuse postface, Danielle
Risterucci-Roudnicky souligne qu’il s’agit du seul roman en langue allemande consacré
à la guerre d’Espagne.
Quatre garçons dans la guerre d’Espagne se
passe principalement à Penarroya. Après les élections législatives de 1936 et
la victoire du Front Populaire, un espoir se lève dans la population. Le roman
le retrace en particulier, en décrivant la nouvelle école qu’anime un
instituteur inspiré par les conceptions rationalistes de l’école moderne
de Francisco Ferrer (1859-1909). Mais les réactionnaires vaincus par les urnes
veulent reprendre le pouvoir par les armes. Depuis le Maroc, le général Franco en
programme la reconquête. Il est à la tête d’une armée soutenue et fournie en
logistique par les fascistes italiens et les nazis allemands. Le pouvoir
républicain met en place des milices populaires mais sans aucun soutien des
« démocraties occidentales », pas même du Front Populaire
français.
Le roman fait une place de choix aux Brigades internationales,
comme réalisation de l’internationalisme prolétarien. Ce n’est pas un hasard si,
à la fin du roman, les quatre garçons affamés, épuisés sont sauvés par la
treizième Brigade internationale Tchapaïev, celle-là même qui intervint début
1937 contre l’offensive franquiste sur Malaga que le roman évoque. En revanche,
l’autrice ne présente pas les composantes anarchistes, poumistes, communistes
staliniens, elle n’éclaire pas les conflits internes du camp républicain et,
d’ailleurs, les dialogues des personnages miliciens ouvriers n’en laissent rien
percer non plus : peut-être est-ce parce que le roman est paru en 1938
(donc a été achevé, vraisemblablement, durant le premier semestre 1938), à un
moment où le sort de la révolution espagnole n’est pas scellé ; peut-être
aussi que l’autrice a cherché à assurer le vraisemblable de la perception de la
guerre par les enfants et adolescents.
Le roman met en scène la situation de guerre, sur les deux
années 1936 et 1937. L’Espagne vérifie l’observation historique qu’en période
de guerre, la révolution passe par la guerre civile. La toile de fond en est la
bataille de Madrid dont le roman laisse en suspens l’issue puisque celle-ci
n’interviendra qu’après la rédaction du livre. Dans Penarroya, occupé par les
fascistes, la population est divisée en deux camps irréconciliables qui
correspondent à un clivage de classes sociales. Tandis que les notables, les
commerçants et propriétaires appuient les franquistes, les travailleuses et
travailleurs des campagnes, des mines et des villages mettent tout leur espoir
dans les républicains qui se battent, entre autres, à Madrid, avec peu de moyen
et beaucoup d’enthousiasme pour la liberté conquise et à, plus pleinement
encore, réaliser.
Le roman décrit la vie du peuple asservi de Penarroya, asservi
par l’occupant. Il détaille les conditions de travail des exploités, leurs
conditions de vie, notamment celles des femmes, souvent seules car les hommes
sont partis dans le maquis. Enfin, le roman suit la vie enfantine en temps de
guerre.
Quatre garçons dans la guerre d’Espagne est
l’histoire de quatre garçons, fils du peuple ou de petits commerçants, unis
dans la haine du franquisme, qui prennent conscience de la nécessité de
l’engagement, de leur force de soutien auprès des parents, des mères d’abord,
puis, à la fin du roman, en tant que force d’appui dans les milices ouvrières
et l’armée républicaine.
On retrouve, ici, un motif propre au roman historique pour la
jeunesse qui endosse le genre du roman d’apprentissage (1). En voici six
caractéristiques :
- l’apprentissage
de la vie recouvre l’intégration dans un monde social accepté ;
- cet
apprentissage se fait par l’observation des adultes qui se battent (contre les
fascistes mais aussi pour la survie des enfants et des proches) ;
- la formation de la personnalité
équivaut à une formation idéologique contre le franquisme, le fascisme et le
nazisme ;
- les héros enfantins
restent de bout en bout positifs ;
- les enfants gagnent en
autonomie, et ce dès l’expérience de l’école moderne qui voit le jour après les
élections avant d’être éradiquée quand les franquistes occupent Penarroya, et
cette autonomie est assortie d’une rupture avec les parents, rupture involontaire
quand un parent est mort ou volontaire, quand les enfants décident de quitter
le village pour rejoindre les combattants de la liberté ;
- enfin,
le contexte historique détaillé encadre quatre destins suspendus, inachevés.
Cette
conformité générique est au service d’une vision du monde démocratique
révolutionnaire.
Ruth
Rewald, qui compose le livre entre 1937 et 1938, participe de cet élan
d’intellectuels engagés contre le fascisme, pour le communisme ou pour
l’anarchisme. Visant le lectorat enfantin, il est logique qu’elle privilégie
les scènes de la vie quotidienne aux scènes de combat et qu’elle se centre
davantage sur les conditions de vie durant la guerre que sur les scènes
militaires. Pour elle, la littérature endosse une fonction similaire à celle de
la photographie, du photoreportage, de l’affiche (2), à savoir rallier les
peuples hors de l’Espagne à la défense de la république espagnole, avec
l’espoir que les opinions publiques des démocraties occidentales (Ruth Rewald est alors exilée en France) pourraient forcer leurs gouvernements respectifs à
s’impliquer auprès des républicains contre le franquisme soutenu par l’Italie
et l’Allemagne.
Il
est rare, enfin, qu’un roman historique s’écrive alors que les événements sont
en cours. C’est ce que fait Ruth Rewald. Grâce à sa maîtrise de l’écriture, à
la rigueur de sa composition, elle réussit à ne pas laisser le roman
d’apprentissage englober le roman historique et à conserver, donc, la primauté
du genre historique. Mais bien sûr, le présent est sa préoccupation et elle
s’appuie sur sa documentation pour tracer un point de vue qui va façonner la
vision du monde étroitement liée aux enfants qui sont les personnages
principaux du livre. De ce fait, Danielle Risterucci-Roudnicky a raison
d’écrire que le but de Ruth Rewald semble bien de mettre « en
lumière : le pouvoir dans l’union, l’espoir dans la liberté » (3).
L’Histoire serait donc ouverte… Puisse cette foi rencontrer sa vérité
aujourd’hui où la guerre, ses discours et la soif de profits qu’elle sert et
qui la génèrent, se déchaînent en visant le vol des consciences. Les enfants
palestiniens, congolais, ukrainiens, birmans, haïtiens, soudanais, russes, libanais,
sahéliens et subsahéliens, … sont là pour rappeler l’actualité sanglante de
cette problématique.
Philippe
Geneste
Note : (1) Lire Geneste, Philippe, « Le Roman historique
pour la jeunesse » dans Escarpit Denise,