Anachroniques

04/05/2025

Ruth Rewald et le parti pris de l’Histoire ouverte

REWALD Ruth, Quatre garçons dans la guerre d’Espagne. 1936-1939, traduit de l’allemand par Danielle Risterucci-Roudnicky, L’Harmattan, 2024, 196 p. 19€

Quand Ruth Rewald (1906-1942) écrit Quatre garçons dans la guerre d’Espagne elle vit en exil, ayant fui, avec son mari et sa fille, l’Allemagne nazie. Pour cette famille juive communiste, il n’y avait pas d’autres choix. Elle est arrêtée à Les Rosiers-sur-Loire, en 1942, par la Gestapo, déportée puis assassinée à Auschwitz. Sa fille aura le même sort deux ans plus tard.

En 1937, Ruth Rewald se rend à Madrid où son mari est engagé dans les Brigades Internationales. Elle y reste quatre mois et visite, nous dit la traductrice, l’orphelinat Ernst Thäleman où elle s’entretient avec de enfants. Ce séjour et ce qu’elle apprend de la bouche de son mari sur le rôle des enfants républicains nourriront l’écriture du roman qu’elle écrit à son retour aux Rosiers-sur-Loire. Dans sa précieuse postface, Danielle Risterucci-Roudnicky souligne qu’il s’agit du seul roman en langue allemande consacré à la guerre d’Espagne.

Quatre garçons dans la guerre d’Espagne se passe principalement à Penarroya. Après les élections législatives de 1936 et la victoire du Front Populaire, un espoir se lève dans la population. Le roman le retrace en particulier, en décrivant la nouvelle école qu’anime un instituteur inspiré par les conceptions rationalistes de l’école moderne de Francisco Ferrer (1859-1909). Mais les réactionnaires vaincus par les urnes veulent reprendre le pouvoir par les armes. Depuis le Maroc, le général Franco en programme la reconquête. Il est à la tête d’une armée soutenue et fournie en logistique par les fascistes italiens et les nazis allemands. Le pouvoir républicain met en place des milices populaires mais sans aucun soutien des « démocraties occidentales », pas même du Front Populaire français.

Le roman fait une place de choix aux Brigades internationales, comme réalisation de l’internationalisme prolétarien. Ce n’est pas un hasard si, à la fin du roman, les quatre garçons affamés, épuisés sont sauvés par la treizième Brigade internationale Tchapaïev, celle-là même qui intervint début 1937 contre l’offensive franquiste sur Malaga que le roman évoque. En revanche, l’autrice ne présente pas les composantes anarchistes, poumistes, communistes staliniens, elle n’éclaire pas les conflits internes du camp républicain et, d’ailleurs, les dialogues des personnages miliciens ouvriers n’en laissent rien percer non plus : peut-être est-ce parce que le roman est paru en 1938 (donc a été achevé, vraisemblablement, durant le premier semestre 1938), à un moment où le sort de la révolution espagnole n’est pas scellé ; peut-être aussi que l’autrice a cherché à assurer le vraisemblable de la perception de la guerre par les enfants et adolescents.

Le roman met en scène la situation de guerre, sur les deux années 1936 et 1937. L’Espagne vérifie l’observation historique qu’en période de guerre, la révolution passe par la guerre civile. La toile de fond en est la bataille de Madrid dont le roman laisse en suspens l’issue puisque celle-ci n’interviendra qu’après la rédaction du livre. Dans Penarroya, occupé par les fascistes, la population est divisée en deux camps irréconciliables qui correspondent à un clivage de classes sociales. Tandis que les notables, les commerçants et propriétaires appuient les franquistes, les travailleuses et travailleurs des campagnes, des mines et des villages mettent tout leur espoir dans les républicains qui se battent, entre autres, à Madrid, avec peu de moyen et beaucoup d’enthousiasme pour la liberté conquise et à, plus pleinement encore, réaliser.

Le roman décrit la vie du peuple asservi de Penarroya, asservi par l’occupant. Il détaille les conditions de travail des exploités, leurs conditions de vie, notamment celles des femmes, souvent seules car les hommes sont partis dans le maquis. Enfin, le roman suit la vie enfantine en temps de guerre.

Quatre garçons dans la guerre d’Espagne est l’histoire de quatre garçons, fils du peuple ou de petits commerçants, unis dans la haine du franquisme, qui prennent conscience de la nécessité de l’engagement, de leur force de soutien auprès des parents, des mères d’abord, puis, à la fin du roman, en tant que force d’appui dans les milices ouvrières et l’armée républicaine.

On retrouve, ici, un motif propre au roman historique pour la jeunesse qui endosse le genre du roman d’apprentissage (1). En voici six caractéristiques :

- l’apprentissage de la vie recouvre l’intégration dans un monde social accepté ;

- cet apprentissage se fait par l’observation des adultes qui se battent (contre les fascistes mais aussi pour la survie des enfants et des proches) ;

- la formation de la personnalité équivaut à une formation idéologique contre le franquisme, le fascisme et le nazisme ;

- les héros enfantins restent de bout en bout positifs ;

- les enfants gagnent en autonomie, et ce dès l’expérience de l’école moderne qui voit le jour après les élections avant d’être éradiquée quand les franquistes occupent Penarroya, et cette autonomie est assortie d’une rupture avec les parents, rupture involontaire quand un parent est mort ou volontaire, quand les enfants décident de quitter le village pour rejoindre les combattants de la liberté ;

- enfin, le contexte historique détaillé encadre quatre destins suspendus, inachevés.

Cette conformité générique est au service d’une vision du monde démocratique révolutionnaire.

Ruth Rewald, qui compose le livre entre 1937 et 1938, participe de cet élan d’intellectuels engagés contre le fascisme, pour le communisme ou pour l’anarchisme. Visant le lectorat enfantin, il est logique qu’elle privilégie les scènes de la vie quotidienne aux scènes de combat et qu’elle se centre davantage sur les conditions de vie durant la guerre que sur les scènes militaires. Pour elle, la littérature endosse une fonction similaire à celle de la photographie, du photoreportage, de l’affiche (2), à savoir rallier les peuples hors de l’Espagne à la défense de la république espagnole, avec l’espoir que les opinions publiques des démocraties occidentales (Ruth Rewald est alors exilée en France) pourraient forcer leurs gouvernements respectifs à s’impliquer auprès des républicains contre le franquisme soutenu par l’Italie et l’Allemagne.

Il est rare, enfin, qu’un roman historique s’écrive alors que les événements sont en cours. C’est ce que fait Ruth Rewald. Grâce à sa maîtrise de l’écriture, à la rigueur de sa composition, elle réussit à ne pas laisser le roman d’apprentissage englober le roman historique et à conserver, donc, la primauté du genre historique. Mais bien sûr, le présent est sa préoccupation et elle s’appuie sur sa documentation pour tracer un point de vue qui va façonner la vision du monde étroitement liée aux enfants qui sont les personnages principaux du livre. De ce fait, Danielle Risterucci-Roudnicky a raison d’écrire que le but de Ruth Rewald semble bien de mettre « en lumière : le pouvoir dans l’union, l’espoir dans la liberté » (3). L’Histoire serait donc ouverte… Puisse cette foi rencontrer sa vérité aujourd’hui où la guerre, ses discours et la soif de profits qu’elle sert et qui la génèrent, se déchaînent en visant le vol des consciences. Les enfants palestiniens, congolais, ukrainiens, birmans, haïtiens, soudanais, russes, libanais, sahéliens et subsahéliens, … sont là pour rappeler l’actualité sanglante de cette problématique.

Philippe Geneste

Note : (1) Lire Geneste, Philippe, « Le Roman historique pour la jeunesse » dans Escarpit Denise, La Littérature de jeunesse. Itinéraires d'hier et d'aujourd'hui, Magnard, 2008, pp.416-433. – (2) Lire Lapeyre, Karine, « L’Image de l’enfant dans l’Espagne républicaine en guerre » dans Attikpoéé, Kodjo et Foucault, Jean, L’Image de l’enfant dans les conflits, Paris, L’Harmattan, 2013, 270 p. – pp.161-176. – (3) Risterucci-Roudnicky, Danielle, « Postface » dans Rewald, Ruth, Quatre garçon dans la guerre d’Espagne. 1936-1939, traduit de l’allemand par Danielle Risterucci-Roudnicky, L’Harmattan, 2024, pp.183-191 – p.188.

27/04/2025

De la catastrophe à la cata…

Il y a bien sûr les catastrophes naturelles, mais il y a aussi celles que la vie de famille provoque et puis, il y a celles que l’on fomente à l’intérieur de soi, que l’on essaie de combattre, et que parfois on évite parce qu’on en a surmonté les causes. Dans tous les cas, il est bon de mettre en question les catastrophes, afin d’y répondre en conscience, en connaissance des causes, pour le mieux être personnel et collectif. La catastrophe est une question sociale.

 

FIGUERAS Emmanuelle, Les Catastrophes naturelles en questions, illustrations de Margaux DUPONT, Aronne Nembrini, Milan, 2025, 40 p. 9€20

Alors que l’actualité et le quotidien des jeunes sont traversés par les catastrophes naturelles, voilà un livre qui fait le point. Les autrices s’adressent aux enfants de l’école primaire et des classes de sixième et cinquième de collège. Les illustrations mêlent photographies, dessins, et des pictos réalistes. La volonté est d’être clair et c’est une réussite. Seize questions structurent l’ouvrage : Qu’est-ce qu’une catastrophe naturelle ? Depuis quand y en a-t-il ? Quelle a été la plus grande catastrophe ? Quelle catastrophe a provoqué la disparition des dinosaures ? Pourquoi la terre tremble-t-elle ? Comment sauve-t-on les gens pendant un séisme ? Qu’est-ce qu’un tsunami ? Comment se protège-t-on des catastrophes naturelles ? Comment les cyclones fonctionnent-ils ? Par quoi les feux de forêt sont-ils provoqués ? Pourquoi y a-t-il des avalanches ? Un orage peut-il déclencher un incendie ? Y a-t-il plus de catastrophes avec le réchauffement climatique ? Qui surveille les catastrophes naturelles ? Pourquoi les gens vivent-ils près des volcans ?

Chaque question est traitée par une double page en trois paragraphes accolés à une illustration avec un pictogramme qui signale le sujet du texte (dégât, histoire, inondation, énergie, avalanche, volcan, comment ça marche, tempête, métiers, prévention etc.)

Un livre accessible pour la tranche d’âge visée, très visuel, avec des exemples récents, qui vient informer sur le monde comme il va mal.

 

MARTINIÈRE Damien, Trompe-l’œil, dessins Paul BONA, éditions Jungle Ramdam, 2024, 128 p. 19€95

La bande dessinée a fait un tabac dans la commission lisezjeunesse des préadolescents et adolescents. Le dessin stylisé mais sans excès, le travail des couleurs cherchant le contraste, la saturation, souvent, ne se retenant pas sur l’invraisemblance, le dessin nerveux, jouant des cadres et des angles de vue, variant les plans, et, enfin, les portraits où l’humour domine même dans les situations les plus tragiques, tout concourt à saisir le lectorat du début à la fin de l’histoire sans pause.

Trompe-l’œil est à la fois un roman graphique policier à dimension sociale et une suite biographique de perdants absolument pas magnifiques. Certains sont attachants, tous sont embarqués dans une voie sans issue, par bêtise pour les uns, par fatalité pour les autres, par mauvais choix pour d’autres encore. Qu’un des supports de l’histoire soit le trafic de faux tableaux ajoute à l’intérêt de la lecture pour l’art pictural… de Paul Bona. Le scénariste Damien Martinière a soigné la vitesse de son récit, jouant sur quelques itérations, évitant les rétrospections, s’amusant des rêves d’avenir de certaines héroïnes ou rendant, par eux, le faussaire attachant.

Et puis, Trompe-l’œil est un roman familial dont la faillite touche les sensibilités et nuance même la psychologie de personnages qui n’ennuient pas le lectorat par leurs introspections intimistes.

Pour singer l’épigraphe du chapitre 3, quand on peint une grande BD, quoi qu’il fasse, le lectorat est dedans. Avec cette différence que la bande dessinée oblige à prendre le contre-pied de l’épigraphe du chapitre 2 : cette histoire se dit avec les mots qui soulèvent la raison de les peindre, à moins qu’elle ne se peigne en dessins qui soulèvent la bonne raison de les parler.

 

JUNG Jinho, 3 Secondes pour plonger, CotCotCot éditions, 2025, 40 p. 17€

Cet album peut être destiné aux petits. Ceux de la commission Lisezjeunesse se sont amusés des images à caractère géométrique, qui jouent avec les lignes et les espaces pour construire un univers saturé d’escaliers, donc de passages et de voies pour cheminer. Le personnage qui monte au plongeoir les ravira. Et le plongeon les a fait éclater de rire. Avec eux, la lecture simultanée du texte ne s’impose pas nécessairement, elle peut très bien attendre la première découverte complète de l’album. Il est intéressant de voir les petits lecteurs ou les petites lectrices s’étonner devant les pages réalisées avec de la perspective, une grande étrangeté pour ces enfants… Les pages qui reposent sur le jeu des diagonales anticipent sur l’éloignement en profondeur du petit héros et creusent l’espace, sollicitant chez les jeunes lecteurs et lectrices le cheminement en cours du petit garçon.

Avec des moins petits, l’album est le prolégomène au monologue intérieur. Le personnage se parle à lui-même tout en montant au plongeoir. Il récapitule ses peurs, les situations qui le mettent mal à l’aise, ses difficultés à l’école… Durant son périple, il fait quelques rencontres, mais ce n’est que pour confirmer sa personnalité timide, peu hardie. L’album prend alors une coloration morale, surtout que l’enfant se trouve enhardi arrivé tout en haut du plongeoir en compagnie de camarades solidaires qui lui donnent l’envie de plonger. La solidarité, la socialisation sont les garantes de la réalisation personnelle du personnage.

Cette double lecture de l’album est aussi permise par un travail graphique sobre, au stylo à encre noire pour les contours, au motif des escaliers réalisé aux tampons de papier et aux couleurs mise à l’ordinateur. Cette sobriété s’accompagne d’une grande douceur qui sied au personnage qu’on imagine ne pas aimer être brusqué. Et c’est aussi le propos de l’album tenu sans didactisme à partir de la situation où le personnage s’incorpore. Douceur, sobriété, 3 Secondes pour plonger est un album qui soulève un rejet de la compétition et de la concurrence : « Mais, moi, gagner, ça ne m’intéresse pas, parce qu’alors quelqu’un doit perdre. » C’est à nouveau le point de vue de l’autre qui vient étayer le point de vue personnel.

Philippe Geneste

 


20/04/2025

De la vie domestique et de ses échappées artistiques

KALKAIR Cookie, Les réseaux sociaux et nos ados, Steinkis, 2024, 124 p., 18€

Comme dans sa bande dessinée précédente (1), l’auteur s’adresse aux adultes pour les conseiller sur l’usage que leurs enfants font des réseaux sociaux. Pareillement, il s’appuie sur sa propre connaissance des réseaux sociaux et sur des recherches dont il fait part de manière simple et humoristique. La bande dessinée est à la fois une description de leur fonctionnement et une réflexion sur leur utilisation à partir de pratiques avérées et observées. Cookie Kaldair ne manque pas de conseiller les parents. Il leur fait part d’astuces pour avertir les enfants de tel ou tel danger possible. Il est question de la gestion du temps impliquée par l’usage des réseaux sociaux, de la problématique de l’estime de soi avec ses aspects sociaux, psycho-sociaux et de santé, de la toxicité en ligne. Le livre est un guide qui n’a pas réponse à tout et qui le dit, mais qui pointe les enjeux par la pratique afin de pouvoir discuter avec les filles et les garçons en âge d’adolescence et de préadolescence.

Comme l’écrivait Milena dans la recension du précédent opus de Kaldair chez Steinkis, « l’auteur (…) explique très bien en utilisant des exemples concrets. ». Surtout, s’il dédramatise l’utilisation des réseaux sociaux, il souligne l’engrenage et s’interroge : « Pour l’instant, tout va bien, on fait les malins, on en consomme, toute la journée, on en file à nos enfants, on tousse un peu mais bon, on continue. Mais dans 10 ans, on va se rendre compte qu’en fait ça nous tue à petit feu, mais là ce sera trop tard et on mettra des petites bannières sur Insta disant “Les réseaux tuent”. Mais les gens continueront quand même… ». 

Commission Lisezjeunesse

(1) Kalkair, Cookie, Les jeux vidéo et nos enfants, Steinkis, 2023, 128 p, 18€. Lire la chronique que consacre à la bande dessinée Milena Geneste-Mas sur le blog du 21 mai 2023.

 

GRAAF Julie de, Un Livre plein de maisons, illustrateur Pieter VAN EENOGE, éditions Grand Palais RMN éditions, 2024, 64 p. 24€90

Nul doute que ce livre de grand format (24,5 x 34 cm), magnifique livre-cadeau pour les fêtes, ravira les enfants d’âge de l’école primaire et des premières classes du collège. L’autrice présente des maisons hors du commun, les met en correspondance parfois avec des formes pluriséculaires de construction, raconte le processus de leur invention et les circonstances qui ont présidé à leur édification. Les illustrations mettent en scène le texte explicatif en privilégiant l’humour, mais aussi le réalisme pour que les enfants puissent se représenter lesdites maisons ; on y trouve les maisons igloo de R. Buckminster Fuller en face des igloos traditionnels, on y découvre la hutte d’amour qui a inspiré les penthouses de New York, on s’étonne devant les maisons en plastique, l’ingéniosité des maisons sur pilotis ou les maisons flottantes dans plusieurs régions du monde, on se surprend dans un palais bulle. On y croise des artistes, des architectes, et on comprend que la plupart des maisons traditionnelles appartiennent à la créativité de leurs peuples.

Un Livre plein de maisons est un ouvrage savant, composé de quatre parties d’un peu plus de dix pages chacune, et correspondant à ce qui est plus particulièrement traité : Matériau, Forme, Espace(s), Art. Une carte rassemble toutes les maisons présentées, ce qui est une aide précieuse et en même temps un instrument propice à la connaissance circonstanciée. Elle est aussi une preuve tangible de la présentation des éditeurs : « Un livre essentiel pour apprendre à habiter le monde ».

 

LAMBILLY Élisabeth de, CHARDEAU-BOTTERI Stéphanie, Gustave Caillebotte, Grand Palais RMN éditions, 2024, 48 p. 13€50

Cet album pour la jeunesse sera lu avec intérêt par tout amateur de l’histoire de la peinture. Les autrices mettent en regard la vie du peintre avec certaines de ces peintures. Mais plus que de simples correspondances entre la création et la biographie, le texte analyse les œuvres choisies. L’album met l’accent sur le solide jugement esthétique de cet artiste, mécène aussi des peintres impressionnistes avec lesquels il ne cessa de mener le combat pour la reconnaissance de ce qui devint une école aux œuvres mondialement recherchées.

Grâce au texte, le jeune lectorat s’initie à la facture picturale de Caillebotte, son art du point de vue, ses hardiesses, l’influence de la photographie dont son frère Martial était un amateur praticien éclairé. L’album invite à interroger le lien entre le réalisme et l’impressionnisme. Le glossaire copieux mais non pesant est une aide précieuse pour le jeune lectorat qui peut aussi approfondir sa lecture grâce à une série de questions et autre invitation de recherche au cœur du livre.

Quand l’ouvrage est paru, une exposition « Gustave Caillebotte. Peindre les hommes » se tenait au musée d’Orsay. Nul doute que le travail d’Élisabeth Lambilly et Stéphanie Chardeau-Botteri fut une bonne introduction à sa visite.

Philippe Geneste

13/04/2025

Le nom, l’autre et soi

WLODARCZYK Isabelle, Chuchotis de sable, illustrations d’Agnès EYMOND, S’éditions, 2015, 36 p. 11€

Cet album est toujours disponible et c’est un très bel album pour enfants dans la lune comme pour tous les autres. La composition est stricte : des poèmes brefs sur fond blanc, en page de droite, les encres d’Agnès Eymond en page de gauche. Au texte la suggestion onirique et l’insistance à laisser vaguer son imagination ; au dessin la mise en lien de la succession des doubles pages. L’album renverse le rapport habituel où l’illustration saisit une part du texte pendant que ce dernier assume l’histoire. Ici, c’est l’inverse, mais à condition de comprendre que l’un ne va pas sans l’autre, que la suggestion textuelle invite à l’onirisme dont le graphisme réalise le déploiement en un racontage subtil.

Tout, dans Chuchotis de sable, texte comme image, correspond au titre : finesse, délicatesse, élégance, richesse moirée du sens. Les échos comme des rimes intérieures de la composition appellent à la formation de couples. Ainsi, le premier texte, sans image, suggère, à côté une situation de personnage solitaire, un mirage c’est-à-dire sollicite l’imagination. La double page qui suit joue de l’ambiguïté entre la silhouette d’un enfant et son ombre, entre réel et virtuel. De même la deuxième double page ou un couple de moula-moula (nom donné dans le désert au Traquet tête blanche) se dédouble en ombre. La troisième double page met en présence des traces de pied des oiseaux et le pied écorché de l’enfant.

Cette introduction dans l’histoire signifie, assez clairement, un désir de rencontre. La page sans image puis la quatrième double page et son image réalisée en plan rapproché, la cinquième double page et la sixième, nous mettent en présence de l’enfant qui fomente un rêve de rencontre. Dès lors, l’imagination emporte le lectorat et l’univers onirique prend contact avec le reste du monde. La septième double page est une imitation fine du chant intime qui habite l’enfant. La métamorphose du désert s’amplifie alors jusqu’à ce que survienne l’âme sœur : le désert et le monde s’interpénètrent, deux êtres se rencontrent, une amitié est née.

C’est un album magnifique, doux, délibérément intimiste mais qui délivre un chant de grande humanité. L’imagination au pouvoir… semble-t-il déclarer à notre époque ensanglantée et devenue braillarde de chants de guerres. Un chef d’œuvre de poésie et de graphisme qu’il serait dommage de ne pas offrir à la lecture dès l’école primaire jusqu’à bien au-delà : la poésie n’a pas d’âge…


BAUM Gilles, Le Surnom, Mercès GALI, amaterra, 2024, 40 p., 15€90

Cet album traite du surnom empathique, de celui qui permet de faire groupe, qui est une reconnaissance de la personne par ses pairs. Intelligemment mené par Gilles Baum, l’historiette de Blaise interroge le jeune lectorat sur la réalité de ce que pense le petit garçon : avoir un surnom sert-il à « s’inventer mille personnalités » ? Peut-on vivre sans surnom : « il me faut absolument un surnom. Le surnom totem, mon blason » ? Et il est vrai que : « un surnom c’est sérieux ».

Mais, au fait, pourquoi Blaise ne se satisfait-il pas de tous ces surnoms que ses parents aimants lui donnent : « fiston », « chaton », « mon Loulou-Roudoudou » ? Pour sa sœur, on le comprend, elle le surnomme « Crotte-de-Nez » … Mais, est-ce que Blaise ne chercherait pas à travers un surnom, une notoriété ?

Bref, pour tout savoir sur le rapport de Blaise au surnom, le mieux est encore d’aller lire le livre de Gilles Baum et Mercès Gali. L’humour des dessins est une garantie contre l’ennui, la lassitude. Et puis Mercès Gali nous rend bien sympathique ce petit Blaise. On en vient d’ailleurs à espérer d’autres albums au sujet du surnom, parce que si cet album traite d’une catégorie de surnom, il en existe bien d’autres. Et on sait combien le surnom est important, ça, Blaise l’a compris, combien il peut rendre fier mais aussi combien il peut faire chavirer dans le cauchemar. Le choix de Gilles Baum et de Mercès Gali est ici de faire rire et sourire tout en portant le jeune lectorat ou regardeur à s’interroger sur le langage de la dénomination.

Philippe Geneste

06/04/2025

On ne fabrique pas l’autre

CANNAVÒ Marco, Frankenstein. Au nom du père, dessin et couleurs Corrado ROI, d’après l’œuvre de Mary Shelley, Glénat, 2025, 112 p. 22€50

« Une espèce nouvelle me bénirait comme son créateur. Combien de natures heureuses et excellentes, me devraient l’existence ! Aucun père n’aurait jamais aussi complètement mérité la gratitude de ses enfants que moi je mériterais la leur ». (Ainsi s’exprime le personnage du savant Victor Frankenstein, au chapitre 3 du livre de Mary Shelley, Frankenstein ou le Prométhée moderne)

Cette adaptation dessinée est une exploration du sous-titre du chef-d’œuvre de Mary Shelley, Frankenstein ou le Prométhée moderne. Marco Cannavò avec la complicité de Corrado Roi, se centre sur la relation entre le désir du savant Victor Frankenstein à créer la vie et l’inconnu de la créature qui en naît.

Pour ce faire, Marco Cannavò fait intervenir le savant italien Luigi Galvani (1737-1798) à travers la figure de son neveu. Galvani avait expérimenté l’effet de l’électricité sur les muscles d’êtres vivants. Marco Cannavò introduit aussi le savant Frederik Ruisch (1638-1731) spécialiste de la conservation des cadavres et de la momification. À travers Ruisch, c’est le poète italien Léopardi qui s’immisce dans les références de l’histoire de la bande dessinée (1). L’histoire, certes à distance, convoque aussi La Vénus d’Ille de Prosper Mérimée.

Quant à Corrado Roi, il ramène à la surface de l’histoire le Dracula de Bram Stocker ainsi que l’atmosphère propre au roman gothique anglais. Bien sûr, il joue aussi de l’imagerie de la peur dès la couverture : squelettes, monstre, et nom de Frankenstein. Le dessin, les lavis, les jeux entre le noir et le gris et le blanc, façonnent une atmosphère de mystère et d’épouvante. Le graphisme correspond à la collection où paraît le volume, « Les classiques de l’horreur ». Le lavis noir et blanc, l’expressionnisme des dessins (choix des lieux typés, torturés ou oppressants qualifiant moralement voire psychologiquement les personnages, jeu du clair et de l’obscur, action des ombres accompagnant le mouvement rendu inquiétant), la faveur donnée aux plans moyens et rapprochés, instruisent un récit sombre, un récit d’action au rythme enlevé.

Enfin, création textuelle et création graphique entretiennent des rapports évidents avec le cinéma, de Norferatu aux films consacrés à ou dérivés de Frankenstein, mais aussi la production cinématographique sur les zombies. Toute cette intertextualité foisonnante renvoie au fond à la complexité du personnage de la créature qui porte sur son corps les traces de son origine cadavérique et celles des objets utilisés pour son montage par Victor Frankenstein. Fait remarquable est le soin entretenu par Corrado Roi de tenir à distance la figure du Frankenstein incarné par Boris Karlov… La complexité du personnage en ressort magnifiée, créature vivante faite d’organes morts, c’est-à-dire figure symbole du mort-vivant.

S’il y a des gros plans, c’est sans abus car l’œuvre de Cannavò et Roi vise la réflexion à partir du fantastique et au-delà de la peur. De plus, ce Frankenstein. Au nom du père ne joue pas que sur l’émotion. L’adaptation joue de l’actualité de l’interrogation centrale de Mary Shelley quant au progrès scientifique et à ses dérives. Dans quelle mesure la science peut-elle s’affranchir d’une éthique de l’humaine condition ? Aujourd’hui où le clonage, les mères-porteuses, la procréation médicale assistée, la sélection génétique des embryons sont devenus des réalités, le mythe de Frankenstein trouve à nouveau de quoi s’imposer. 

L’œuvre de Marco Cannavò et Corrado Roi ne réduit pas, comme il est souvent de coutume en bande dessinée, la trame dramaturgique du roman de Mary Shelley aux événements qui la composent, ni aux seules péripéties que la postérité a retenues pour en faire des symboles liés à la situation sociale. Aussi, plutôt que d’adaptation, il serait plus juste, suivant en cela la classification proposée par Gérard Genette dans Palimpseste (2), de parler de transposition du roman en bande dessinée. Mais on ne peut pas dire, ici, que le motif stylistique qui transporte le texte du registre de la littérature à celui de la bande dessinée s’identifie au passage à un registre jugé moins soutenu, celui de la bande dessinée. Frankenstein. Au nom du père est un chef-d’œuvre graphique et vient titiller les adaptations littéraires dont il dépasse bon nombre par son exigence de composition et la richesse de l’intertextualité. Et ceci d’autant plus que, grâce au dessin, la bande dessinée ajoute une dimension nouvelle à l’œuvre ainsi retravaillée.

C’est ainsi que, comme il est dit au début de cette chronique, Frankenstein. Au nom du père vient enrichir le mythe qui s’origine dans le roman, mythe de l’homme prométhéen. Parmi les enrichissements, il y a l’approfondissement du thème de la solitude : « Je suis méchant parce que je suis seul » ; « Tout le monde a droit à une compagne pour son cœur, même les bêtes ! Moi seul suis destiné à la solitude » dit la créature. Et ce thème est étroitement articulé à celui du rejet, de l’expulsion, de la discrimination : « Tous les êtres doués de raison vivent, comme c’est leur droit, leur propre bonheur. Mais moi, il m’a été brutalement refusé. Les humains ne veulent rien partager avec ce que je suis, une créature horrible et difforme ».

Un premier réseau thématique se structure ainsi au fil des planches : peur, rejet de l’autre, solitude et donc désir de l’autre, quête du bonheur sur la terre. Et ce réseau s’articule à un second auquel il doit, d’une certaine façon, son déploiement : volonté de savoir, désir de dominer la nature et l’engendrement de la vie, institutions humaines et leur envers (catacombes, expérimentations, secrets). Cette articulation est si forte qu’encore aujourd’hui, la plupart des gens croient que Frankenstein est le nom de la créature et non du savant créateur.

Frankenstein. Au nom du père allie la dynamique de l’effroi et l’interrogation de la solitude, dans une interprétation éblouissante qui se fait nouvelle création. L’album interroge le mal à travers la croyance absolue au progrès de la science. Et cela dans deux directions.

D’abord, dans un monde contemporain assailli par la terreur, les appels aux tueries guerrières, dans un monde où les gouvernants font retour au thème de la destruction finale par l’atome, où ils plébiscitent, pour beaucoup, le génocide au cœur d’une économie qui mène à la mort de la terre, l’album de Marco Cannavò et Corrado Roi endosse une résonnance d’évidence : ne s’agit-il pas de ressusciter de l’humanité au cœur des êtres humains ? Mary Shelley a imaginé la résurrection d’un corps composé de membres et d’organes disparates, elle n’avait pas songé à la résurrection d’un corps complet, d’un mort. L’invention est présente dans l’album non sans lien, là encore, avec l’actualité transhumaniste.

Ensuite, c’est la seconde direction, Frankenstein. Au nom du père pointe les dérives de la volonté de maîtriser l’autre en le façonnant selon les représentations positivistes et scientistes. L’album est une critique sourde de ce pouvoir recherché de contrôle total des individus et, à l’inverse, Marco Cannavò et Corrado Roi laissent percer la nécessité de laisser l’homme se construire lui-même grâce à sa relation aux autres. Fabriquer l’autre c’est aller à la mort et à la destruction de l’humanité. En une époque où l’autoritarisme gagne les sommets des États, l’album acquiert un intérêt supplémentaire dans cette invitation à approfondir la réflexion.

Philippe Geneste

Notes : (1) Comme le développe Marco Grasso dans la riche postface à l’album « Frankenstein, célèbre et inconnu ». – (2) Genette, Gérard, Palimpseste. La littérature au second degré, Paris, éditions du Seuil, 1992 (1ère édition 1992), 576 p.


30/03/2025

À quelle hauteur voir le monde ?

LOMBÉ Lisette, À Hauteur d’enfant, illustrations 10° Rue (Elisa SATORI & Almudena PANO), CotCotCot éditions, 2023, 22€44 p. 22€

Cet album, format A4 au papier à grain, épais, agréable à manipuler, âpre et doux à la fois, propose une poésie graphique pleine de sobriété et pourtant d’une richesse à chaque relecture renouvelée. La pixélisation des illustrations d’Elisa Satori et Almudena Pano image les tableaux qui représentent en un art pourrait-on dire néo-pointilliste des choses, des lieux, que nombre d’enfants peuvent parcourir au quotidien. C’est tout le banal dans lequel et à travers lequel et par rapport auquel s’expérimente la vie mais aussi se construit la personne qui sert d’espace à la déambulation poétique proposée par Lisette Lombé.

Mais l’apport principal du livre est peut-être ailleurs. Il pourrait bien être dans la sollicitation à dire le banal, à en dire quelque chose, à en parler sinon le parler, à sortir, donc, de l’intransitivité que nous nous imposons face au banal pour en faire une expérience transitive, c’est-à-dire à y entendre, à y toucher, à y sentir, à y voir, à y goûter la vie en partage. À Hauteur d’enfant serait alors une quête en mouvement d’une éthique de la vie, une quête de régénération de la vie. Les images ne seraient plus seulement l’espace des mots mais elles s’offriraient aux imaginaires des mots.

Le long poème, où se succèdent six binômes de strophes – importance de la dualité contre l’unique – à savoir un sizain et un tercet liés (sauf l’exception sur laquelle se termine l’ouvrage et sauf le poème initial, un quatrain isolé), fait d’abord l’éloge de la perception. Voir le monde c’est se mettre à bonne hauteur, celle de l’enfant parce qu’il découvre, parce qu’il regarde vraiment : bref l’enfant montre que pour comprendre la vie encore faut-il faire attention. Sentir le monde ? Mais alors, faut-il se défaire des artifices et se mettre à l’écoute ? Mais alors, faut-il prendre le parti du bas, de ceux et celles d’en bas, pour retrouver valorisation humaine, terrienne, imaginante autant que rationnelle ?

L’enjeu est d’être touché par ce qui nous entoure, de savoir l’être. Comment ? Peut-être en écartant les intermédiaires artificiels, les fausses médiations, peut-être, comme nous l’apprend le savoir d’aimer en supprimant les monnaies d’échange. À Hauteur d’enfant est une poésie interrogative qui pousse son lectorat à sortir des bottes des lieux communs pour chausser à pieds nus les nuages du multiple.

Peut-être pensez-vous qu’en prenant la figure de l’enfant pour aune de la vie instituée des adultes, la poétesse en particulier façonne, en la figure enfantine, un autre qui serait mythique ? Mais ce serait oublier que cet album est un recueil de poésie graphique. L’échappée des images conserve aux mots leur destination probatoire, en quelque sorte. Ce recueil ne dit pas que l’enfant possède le secret du rapport au monde donc aux autres, mais il esquisse l’idée que parce que l’enfant marche à la rencontre de son devenir adulte, il peut, mieux que l’adulte lui-même comprendre où porter ses pas : pour lever le secret ? un pan du secret ? Les mots se proposent d’être investis par l’imaginaire qu’ils recèlent et où s’enracine l’expression de nos sens. N’est-ce pas le pari de la poésie ?

 

SARTORI Elisa, Déplacements, CotCotCot éditions, 2025, 36p. 16€90

L’album présente l’exil d’une mère, à 20 ans, une pérégrination du Sud vers le Nord. La problématique est posée dès le début et se décline en questionnements : où j’habite ? Qu’est-ce que j’habite ? Qu’est-ce qui m’habite ?

En identifiant la migration à l’exil via le déménagement conçu comme pluriel, l’album et ses illustrations abstraites définissent l’exil comme une impossibilité de reconnaître un chemin comme sien et de se trouver donc dans une obligation d’emprunts. Cette obligation, qui met à mal la personne en reconnaissance d’elle-même, implique aussi une relation aux autres, réelle ou fantasmée. Si s’exiler, c’est marcher sans connaître son chemin, l’exilé est comme cet objet errant sur les étalages d’un marché aux puces en attente d’un « nouveau foyer », mais un « nouveau foyer » à construire soi-même et par sa relation avec les autres. L’histoire familiale cesserait d’être privée pour s’élargir en une histoire de la famille humaine.

Si l’album, par le travail iconographique d’Elisa Satori, met l’accent sur ce travail constructif de l’exilé, il ne masque pas qu’au départ l’exil est un ravage, un mouvement destructeur, au sens de l’exsilium du Moyen âge qui signifie ruine et destruction. À l’heure où la déportation de populations entières est redevenue un thème avalisé par les États se targuant de démocratie et de droit de l’homme, d’humanisme et de liberté, l’album Déplacements mérite toute l’attention requise. En le lisant avec l’enfant, et pourquoi pas, en l’étudiant en classe, on porterait l’attention du jeune lectorat sur le va-et-vient entre le présent de l’exilé (ici une jeune femme) et son passé via la filiation familiale. On traquera avec les enfants les signes du passé dans ce qu’ils prennent sens au présent. L’abstraction des illustrations, leur sobriété extrême, aussi, prennent là tout leur sens en n’étrécissant pas l’horizon interprétatif, mais à l’inverse en l’élargissant, en le laissant ouvert. Loin de la stéréotypie de l’exotisme, au cœur de l’interculturel non pas seulement comme déplacement du regard mais comme filiation inavouée de l’humaine condition, Déplacements serait donc une œuvre ouverte à l’interprétation de notre histoire présente.

Philippe Geneste

 


23/03/2025

Droit du sol, droit du sang, en mémoire

WANG Andrea, CHIN Jason, Le Goût du cresson, traduit de l’américain par Chun-Liang YEH, HongFei Cultures, 2024, 40 p., 16€90

Une famille sino-américaine prend la route pour une balade. Elle n’arrivera jamais à destination, car sur le bord de route les parents décident de ramasser du cresson et demandent à leurs enfants d’en faire autant. Le réalisme des illustrations est consolidé par leur plan moyen. Mais le jeu des couleurs, la variation des points de vue introduisent à plusieurs moments une dimension poétique qui vient renforcer le motif de l’histoire. Celui porte sur la mémoire. Les parents vont parler de leur passé en Chine à leurs enfants. Ceux-ci, victimes de l’ordinaire racisme anti-asiatique, comprennent alors bien des choses.

Le récit à la première personne est raconté par la petite fille, qui, très rétive au départ, s’ouvre à ses parents quand ceux-ci lui racontent des bribes de leur vie et notamment de celle ayant trait au cresson. Le cresson devient ce médiateur de conciliation des parents et de l’enfant, le lien de continuité du passé et du présent.

La mémoire n’est pas que souvenir, elle est plus que le souvenir, elle vient structurer aussi le présent et l’animer : « Du goût du cresson, nous avons fait un nouveau souvenir ».

On l’aura compris, l’album de Wang & Chin est un album qui ravira les enfants par sa qualité graphique et qui stimulera leur esprit sur un sujet difficile mais ici traité par l’action intra-familiale. La postface des deux auteurs fille et petit-fils d’immigrés vient enrichir l’ouvrage soit pour l’adulte qui le lirait à l’enfant, soit à l’enfant lecteur de 9 ans ou plus qui y trouverait à réfléchir sur l’histoire qu’il vient de lire.

 

BROCKENBROUGH Martha et LIN Grace, Je Suis Citoyen américain. Wong Kim Ark, aux racines du droit du sol, illustrations de Julia KUO, HongFei, 2024, 40 p. 16€90

Une fois n’est pas coutume, l’album proposé par les éditions HongFei est une biographie. Le genre biographique est lui-même prétexte à présenter au jeune lectorat dès 8/9 ans la question du droit du sol. Wong Kim Ark est né en 1873 de parents chinois qui ont émigré au « Nouveau Monde », comme de nombreux de leurs compatriotes attirés par l’appel des autorités américaines en quête de main d’œuvre pour intensifier l’industrialisation du pays. Beaucoup de ces migrants se sont retrouvés à travailler dans les mines, à construire les chemins de fer et les routes dans des conditions déplorables aux mains d’un patronat raciste et violent. Mais, pour asseoir le pouvoir blanc, en 1882, une loi fédérale exclut, entre autres populations, les chinois regardés comme une race inférieure, car, on l’oublie parfois, les théories racistes, eugénistes et discriminatoires contre les immigrés non blancs, se développent à grande échelle aux États-Unis d’Amérique au tournant du dix-neuvième et du vingtième siècles.

Le nom de Wong Kim Ark, cuisinier dans les restaurants de Chinatown, est resté dans les mémoires suite au procès qu’il a intenté en 1898 à l’État de Californie qui lui refusait la nationalité américaine alors qu’il était né sur le sol des États-Unis. L’album, magnifiquement illustré par Julia Kuo (1), retrace ce parcours en se centrant sur la personnalité de Wong Kim Ark. La violence raciste, à base économique autant que politique, qui a présidé à l’adoption de la loi de 1882, est peu instruite par l’album qui croit pouvoir contenir l’histoire à la vie individuelle de Wong Kim Ark. C’est quand même une faiblesse de l’album, même si les autrices complètent la biographie par un documentaire précisant la question juridique du droit du sol et du droit du sang. Une belle page est consacrée, alors, aux représentations stéréotypées des différentes nationalités. Grâce au documentaire, l’album fait le raccord avec notre époque dangereusement gangrénée par le racisme, la xénophobie et les guerres qu’ils alimentent. La question des migrations met au cœur des problématiques sociales contemporaines la question du droit du sol et celle du droit du sang dans l’acquisition de la nationalité, tant aux USA qu’en Europe et ailleurs. Alors, malgré la réserve ci-dessus énoncée, nul doute que Je Suis Citoyen américain. Wong Kim Ark, aux racines du droit du sol présente un grand intérêt pour le lectorat de fin d’école primaire et de début de collège, et jusqu’en quatrième.

Philippe Geneste

(1) Lire le blog du 28 décembre 2023, qui rend compte de son travail dans l’album de grande poésie, GOLDSAITO Katrina, Le Son du silence, Julia KUO, HongFei, 2023, 40 p. 16€50

16/03/2025

À la rencontre de la fragilité du monde

MONLOUBOU Laure, Azalée. La rencontre, illustrations Assia LERADI, amaterra, 2024, 48 p. 14€90

Cet album est un conte qui met en scène un grand père haut comme une pomme de pin et demie et sa petite fille Azalée, haute comme une pomme de pin. Le grand-père est calme, sage, herboriste de profession, naturaliste et botaniste. Il élève la petite Azalée, fougueuse, colérique, désobéissante et qui n’écoute rien. Ils vivent sur une île isolée, à l’abri des ravages des colonisations humaines et de leur cohorte de guerres meurtrières. Un jour Azalée va devoir aller chercher une plante mais, elle préfèrera vagabonder avec son ami l’araignée bleue, dompter un scarabée, et se perdre dans la forêt… Heureusement, le grand-père la retrouvera, mais un petit humain et une femme humaine construisent une maison dans les arbres. La vie peut-elle recréer l’équilibre perdu par l’arrivée inopinée de ces deux géants ?

Azalée. La rencontre interroge ainsi la notion même de rencontre, magnifiquement servie par les peintures à la gouache, au numérique aussi, aux pastels et aux crayons d’Assia Leradi. Un album gai dans un monde merveilleux dont la fin demande au tout jeune lectorat d’imaginer ce qu’il adviendrait avec l’irruption du réel humain.

 

GIQUEL Charline, Salade de fruits, L’Agrume, 2024, 48 p. 12€50

Saluons le soin éditorial de ce volume relié, à la couverture de gros carton et aux pages épaisses, le tout avec des coins arrondis pour que l’enfant ne se blesse pas. Ouvrir l’album c’est se voir offrir un bouquet de couleurs et jongler entre le dessin de grande dimension et la peinture miniaturiste…

L’ouvrage pourrait être considéré comme didactique : au fil des doubles pages la corbeille de fruit se remplit par addition…. Chaque fruit est désigné avant d’être déposé, et le livre se fait alors imagier. Mais définir l’ouvrage de didactique serait oublier la dynamique fantaisiste qui considérant chaque fruit comme un espace clos y fait loger un personnage. C’est là qu’intervient le miniaturisme. L’illustrations montre alors des décors, des lieux de vie intérieurs, des objets familiers… L’adulte accompagnant l’enfant dans sa lecture ne manquera pas, alors, de demander à ce dernier de repérer les choses et les êtres présents, et de les désigner de sa petite main.

L’album, on l’a compris se lira avec profit dès l’âge de deux ou trois ans. Mais les plus grands s’y égaieront jusqu’à la surprise de la partie finale avant que la nuit ne tombe sur la corbeille de fruits et son univers de vie.

 

FUJIYAMA Susuka, La Famille Matsuo, bilingue français-japonais, L’Harmattan jeunesse, 2024, 32 p. 10€

À travers une famille de grenouilles, le scénariste illustrateur Suzuka Fujiyama raconte la vie d’une famille japonaise habitant Tokyo et partant en fin de semaine prendre le vert. La mise en page importe, avec une page gauche qui comprend le texte japonais et sa traduction française et trois médaillons imagés représentant des détails de la page exclusivement illustrée de droite. Cette composition de la mise en page enrichit la lecture du jeune enfant lecteur, à la fois en l’invitant à scruter la page de droite et d’autre part en l’invitant à enrichir le sens produit par le texte lui-même. Entre les illustrations et le texte, le rapport est de redoublement. Les illustrations ajoutent une touche d’euphorie et d’humour alors que le texte narre de manière descriptive les différentes étapes de l’histoire. La présence de mots japonais, tous soigneusement explicités, s’ajoute au texte japonais qui court en bas des pages, en regard de la traduction française en haut.

Cette collection des « contes des 4 vents » poursuit ainsi sa route avec bonheur et pertinence en une époque où les replis nationalistes se font menaçants

Philippe Geneste

NB : En complément du conte de Suzuka Fujiyama, on proposera avec pertinence à l’enfant, les planches de bande dessinée de Kazuo Iwamura, Réflexions d’une grenouille. L’intégrale, paru chez Autrement jeunesse, en 2011.

 

MACHIDA, Naoko, Mimi le sumo, traduction d’Alice Hureau, éditions le Cosmographe, 2025, 40 p., 16€50

Les très jeunes lectrices et lecteurs de la commission lisezjeunesse ont beaucoup aimé cet album qui les a fait rire. Un chat boulanger, c’est rigolo. Un chat boulanger qui se prend pour un sumo, c’est surprenant. Des situations réalistes qui se prolongent en tableaux oniriques pour suivre la sieste du chat pendant que cuisent les petits pains, voilà qui installe dans l’imaginaire où l’impossible peut se réaliser. En fin d’ouvrage un petit répertoire des mots japonais ou des situations impliquant ces mots introduit l’enfant, à qui on l’explique, à une part de l’univers japonais. Car, en effet, les différents tableaux de l’album reproduisent dans l’ordre chronologique un combat entre sumotori.

Nul doute qu’en mettant en scène un animal familier, présent dans de nombreux foyers, l’album attire les enfants. Il faut ajouter aux raisons du succès de l’album la part imposante prise par le graphisme et la peinture du chat et des autres chats qui interviennent. Naoko Machida est en effet une peintre de chat qui a publié une vingtaine de livres qui les représentent, les évoquent et parlent deux.

Philippe Geneste avec la Commission Lisezjeunesse

09/03/2025

Un fait-divers

Langlois Denis, La Cavale du babouin, La Villedieu, 2024, 170 p. 14€

Le fait divers offre un scénario avec sa recherche des causes, son déroulement, ses péripéties, son dénouement. Ici, il semble bien que l’auteur recherche une description totale et précise, sans zone d’ombre, de la cavale de l’animal personnage principal du livre. Le lectorat va donc épouser la parole de l’auteur-narrateur pour comprendre et construire son interprétation de l’événement, un événement qui se clôt sur lui-même.

De plus, dans La Cavale du babouin, le fait divers se trouve ici lié à une dimension juridique (rapport de gendarmerie, rapport d’autopsie, ce qui fait approcher l’histoire racontée de la forme simple du cas (André Jolles). Plus que la loi, le narrateur s’enquiert des normes morales qui ont mené à la mort du babouin en cavale. Les normes ici reproduisent les valeurs humaines face à la mort et à la mise à mort. Le récit engage vers une réflexion sur la légitimité de la mise à mort d’un animal. Il interroge de quel côté est la faute : celui de la gendarmerie qui élimine l’animal supposé dangereux ou bien celui de l’anormalité d’un babouin en liberté du côté d’Étampes, situation qui contrevient à la vie paisible des habitants du coin… Littérature oblige, les recours, par l’auteur-narrateur, au Code pénal et aux lois, n’édulcore pas la centralité de cette interrogation à partir des valeurs.

Tout au long du récit, l’auteur-narrateur, soit en s’adressant au lecteur soit en s’adressant au personnage (le babouin) voire en dialoguant avec lui, pèse la véridicité des faits de la cavale : les journaux ont-ils dit la réalité ? Le parcours reconstitué est-il plausible ? le dossier judiciaire que l’auteur-narrateur s’est procuré, lève-t-il des ambiguïtés et efface-t-il des zones obscures ? Le lecteur est ainsi invité à décider au fur et à mesure de ce qui s’apparente de plus en plus à une enquête et non à une narration de faits constituant un événement. L’auteur le sollicite pour suivre la construction de l’histoire. Mais plus, l’auteur révisant et recomposant l’histoire se présente comme un lecteur (un relecteur) de la fable babouine ce qui ne manque pas de recadrer l’interprétation faite de ce qui est raconté par le récit. Les erreurs pointées sur le début de la relation des faits de la cavale servent alors à embarquer le lectorat dans une coopération interprétative de l’histoire.

Le fait divers transformé en nouvelle (l’auteur s’interroge à plusieurs reprises sur la brièveté relative de son livre) se trouve amplifié, quitte l’éphémérité des chroniques journalistiques pour devenir un cas à étudier en y cherchant des valeurs générales, en y interrogeant l’ordre immuable du monde référé (celui du fait-divers) et donc les valeurs qui le fondent. La référentialité est soigneusement instruite. Les lieux géographiques sont précisés même si les précisions sont moins documentaires que liées à la biographie de l’auteur. Malin, ce dernier, singeant la rédaction d’un fait divers dont la règle est la recherche (souvent vaine) de l’exhaustivité des circonstances et des faits, use des aller-retours sur les événements, pour revenir sur sa propre existence, ses actes et engagements. La nouvelle semble alors substituer, au fil des pages, la référentialité biographique à la référentialité du monde objectif. Comment le fait divers va-t-il se transposer en fait littéraire, voilà ce qu’il nous faut analyser.

Un dispositif savant d’énonciation

Ce qui caractérise, évidemment, La cavale du babouin ce sont les modalités du dispositif d’énonciation : un auteur s’affiche dans son identité, livrant au fil du texte maints éléments biographiques vérifiables. Or c’est lui qui raconte, il est donc aussi le narrateur et la nouvelle tend à se vêtir du genre de l’autobiographie. D’ailleurs, dès la première page, on lit : « C’était bien ma vie que je voulais raconter ». Mais cette vie va être narrée à travers le processus d’écriture (intention d’écrire sur un fait divers survenu en 1995, nous est-il dit, difficulté à trouver le ton d’un tel récit, puis remords et reprise du travail, avec mise en place d’une enquête a posteriori vingt-cinq ans plus tard, puis écriture et, enfin, effets sociaux – réels ou fictifs – de l’œuvre achevée).

Les instances d’interlocution sont au nombre de trois : l’auteur-narrateur, le babouin à qui il s’adresse à la deuxième personne et le lecteur qu’il sollicite souvent et interpelle. L’auteur-narrateur parle au babouin, entretient un monologue à lui adressé et, pour cela, prête à l’animal des arguments, des raisonnements et des sentiments. En voici des exemples : « Tu n’as pas de conseil à recevoir d’un petit écrivain » (p.73) ; « Tu le sais mieux que personne » (p.46). La cavale du babouin est, donc, assimilable à un récit animalier. D’autre part, l’auteur-narrateur ne cesse de solliciter le lecteur, l’interrogeant, lui prêtant des réactions et surtout, pointant auprès de lui la construction de son récit, en dévoilant des ficelles sous prétexte, par exemple, de réviser les informations glanées dans les journaux, le dossier judiciaire, les procès-verbaux de gendarmerie, et ce au fil du temps (ainsi cela nous est-il présenté) de l’enquête personnelle de l’auteur. La nouvelle y gagne à paraître une relation de faits authentiques puisque authentifiés par ladite enquête. Souvent l’adresse au babouin se double d’une adresse au lecteur, comme lorsque l’auteur commente la survenue d’un « employé de zoo nommé Dany » (p.24) ainsi : « Un nouveau personnage pour notre livre » (p.24). Il en va de même quand l’auteur déclare « Bon abrégeons, je sens que je te lasse » (p.112) ; ou encore « Reprenons l’histoire où nous l’avons laissée » (p.15). Il est évident que dans ces trois cas, les propos peuvent aussi bien s’adresser au babouin qu’au lecteur.

Ce dispositif énonciatif s’appuie sur une énigme qui reste en suspens (d’où vient le babouin), mais en la déplaçant vers la motivation qui a poussé les gendarmes à tuer l’animal aussi bien que vers les sentiments ambigus des habitants de la région d’Étampes à l’égard du babouin. Comme dans tout fait divers, il y a donc un mystère dans un contexte de peur. Mais alors que le fait divers rapporté dans un journal s’y fixe pour se centrer sur le crime, La cavale du babouin s’en sert pour glisser la fascination vers la victime, privilégiant la cavale de l’animal et la confusion que sa présence engendre dans l’esprit des habitants entre les détails vrais et les purs phantasmes où s’engouffrent leur imagination.

De plus, le dispositif énonciatif mis à découvert organise et fait éprouver le plaisir de la fiction plutôt qu’il n’incite le lectorat à éprouver la situation réelle. Ce triomphe de la littérature opère grâce au glissement du récit animalier en un récit rétrospectif de l’auteur sur sa vie ; par le questionnement sur le rapport criminel-victime ; par la dialectique soupçonneuse protection & sécurité-mise en danger & inconnu. Contrairement au fait divers journalistique, dans La cavale du babouin la conscience morale de la société ne triomphe pas mais se trouve sans cesse interrogée…

Les aller-retours, dont nous avons parlé précédemment, sont l’occasion de mettre en mouvement le jeu des trois instances de l’énonciation : l’auteur-narrateur, le personnage (le babouin), le lecteur. De plus, ces aller-retours ont pour fonction d’empêcher la solidification d’un sens unique à donner aux événements y compris la mort par arme à feu du babouin. En recomposant sans cesse la configuration de la cavale, l’auteur-narrateur repousse un sens objectif factuel pour y substituer une signification concrète traversée par des sentiments et des jugements de valeurs. Le lectorat est invité non pas à épouser seulement les faits, mais le glissement sur la vie de l’auteur de ces faits. Ainsi, la fiction et l’autobiographique l’emportent sur le fait divers journalistique. Dit autrement, La cavale du babouin fait un pied-de-nez à la littérature classique fondée sur le fait divers. Mais la nouvelle affirme les valeurs de l’expression littéraire et orchestre une victoire démultipliée des représentations tout en maintenant l’exigence de la vraisemblance. Soit une victoire de la littérature dans la compréhension du réel…

Du fait divers à la nouvelle

Contrairement au fait divers, le personnage (le babouin) échappe au stéréotype, ne serait-ce que par l’exceptionnalité qu’il soit un animal et que, d’autre part, l’auteur-narrateur s’identifie à lui, ce qui est déclaré page 165 : « Mais je suis porté par toi, par ta cause, par ta mort, par ta vie ». Et dès le début, page 15, un « nous » englobe le babouin (« tu ») et l’auteur-narrateur (« je »).

Comme aurait sûrement dit Roland Barthes des Essais critiques, le fait divers transposé en littérature captive parce qu’il déjoue toute prévisibilité. Et l’auteur s’appuie sur cette fascination. Transfiguré en nouvelle, le fait divers acquiert une dimension éthique sur la vie et la mort, sur la liberté et la contrainte sociale.

La nouvelle prend appui sur des sentiments contradictoires, susceptibles de développer voire susciter la réflexion. Ainsi, le geste des gendarmes pour tuer le Babouin oppose-il le discours socialement décrété « rationnel » de la sécurité des « citoyens » au jugement d’irrationnalité porté sur ce geste par l’opinion publique des habitants de Monnerville, par ailleurs effrayés dans un premier temps par la présence de l’animal sauvage.

Le dialogue incessant avec le babouin, un dialogue post-mortem, annule la distance neutralisante de la chronique judiciaire dont le texte, semble parfois vouloir revêtir le genre. Par-là, c’est le regard extérieur porté sur les faits qui s’amenuise et s’efface pour, à l’inverse, installer une vision intérieure empathique (à l’égard de la victime). Dès lors, les hypothèses d’interprétation des faits par l’auteur-narrateur deviennent celles du lectorat qui s’identifie, à travers l’auteur, à l’animal. On nous dira que c’est un trait souvent présent dans le fait divers : le lecteur tend à s’identifier à la victime, mais ici, l’identification porte aussi sur l’instance narrative de l’auteur. Et, en effet, l’opinion publique de Monnerville signale que l’univers réglé de la sécurité publique est dénoncé au profit d’une reconnaissance empathique de vivre une situation inconnue, de la sauvagerie incarnée (le babouin) et non criminelle… Alors, oui, c’est la reproduction spécifique d’une constante, mais elle est, dans La cavale du babouin doublée par l’identification de l’auteur au babouin, identification dont le narrateur explicite la teneur et désigne comme un argument de la mise en écriture dès le début du roman qu’il est plus juste de qualifier génériquement de nouvelle.

 

L’histoire interroge l’exemplarité même de la vie présentée comme une hypothèse vaine et orgueilleuse. Le récit déconstruit alors la notion de destin en réfutant la fatalité de ce qui arrive au babouin. Pour autant, La cavale du babouin inscrit-elle l’épisode dans le cours de l’Histoire ? Rien n’est moins sûr, l’identification avec la biographie de l’auteur-narrateur, la captivant dans les rets de la nouvelle et d’une mémoire littéraire plus que socialo-juridique. La nouvelle réussit à garder trace d’une existence méprisée et, plus inouï, à donner voix à la victime d’une bavure policière légalement couverte ;

Pour désigner le motif du livre de Denis Langlois à la dénomination de fait divers nous préférerons donc celle qui prévalait en 1863 avant l’invention du groupe nominal, : une nouvelle curieuse (au sens de provoquant la curiosité) et singulière. La cavale du babouin est tout à la fois une critique sociale, un récit pour la sauvegarde mémorielle d’un fait divers et une autobiographie par la procuration d’un récit animalier.

 Geneste Philippe

 

 


02/03/2025

À la recherche du sens de l’humain

René BERTELOOT Contes et nouvelles, tome 1, Bourg-en-Bresse, éditions de l’APLO, 2024, 385 pages, ISBN : 979-10-92280-16-6 – 35€

René BERTELOOT Contes et nouvelles, tome 2, Bourg-en-Bresse, éditions de l’APLO, 2024, 397 pages, ISBN : 979-10-92280-17-3 – 35€

Commande à Association pour la Promotion de la Littérature Ouvrière, 14 bis Rue des Noyers 69005 LYON. Email : contact@litteratureouvriere.fr

 

Découvrir un grand auteur

René Berteloot (1933-2020), mineur de son état, est l’auteur d’un chef d’œuvre, publié en 1987 par Balland puis réédité avec un glossaire (1) par l’Association pour la promotion de la Littérature Ouvrière, l’APLO en 2022, Mélaine (2). Les deux volumes de contes établis par l’APLO et Paul Berteloot, son frère, donnent à lire des recueils jamais publiés sinon de façon confidentielle. Or, ces textes permettent de suivre les préoccupations d’écriture et de style de l’auteur, à travers le temps (les textes étant datés, le lectorat suit facilement ce parcours). Cet itinéraire explique l’influence régionale : le Nord pour les plus anciens textes et la région de Saint-Étienne où René Berteloot migra pour d’autres emplois que la mine, vers la fin de sa vie active.

D’abord centrée sur le réalisme propre à la littérature ouvrière, on voit peu à peu l’imagination venir se glisser au cœur de la narration des événements, voire les transformer. On peut suivre l’attrait de l’auteur pour rendre compte des rêves, hallucinations, délires qui font partie intégrante de la vie quotidienne humaine (3). Les érudits ne manqueront pas de faire le lien avec la fin de Mélaine.

Les deux tomes montrent, également, l’évolution de la méthode d’écriture. Dans les premiers textes, liés à la mine, l’auteur procède de notations sur le vif ou plutôt sitôt rentré de la mine : c’est le recueil « Pain d’Alouette, contes de la mine » qui ouvre le tome 1 et c’est les « Chroniques de la France vraiment profonde » regroupées dans le tome 2. Puis il va s’intéresser, comme Henry Poulaille et bien d’autres écrivains du peuple, au folklore. René Berteloot va alors recueillir des contes régionaux (du Nord) et en inventer, ce dont attestent les deux recueils de contes (« Contes de l’Archelle à Joc » et « Contes du septentrion » dans le tome 2). Le lien entre les deux me semble être la jonction du quotidien du peuple dans lequel s’ancrent la littérature des contes et le goût allant s’amplifiant pour faire entrer l’imagination au cœur de l’œuvre littéraire.

 

Lire ces contes en classe

Dans le tome 1, sont tout d’abord regroupés les contes sur la mine. Soulignons l’intérêt pédagogique d’étudier, à partir de la classe de cinquième, le conte « Pain d’alouette » et « le conte « Quinze francs le sac ». Ils font entrer dans la condition des enfants du coron, le premier traitant de l’amour filial, le second de la misère et de ses conséquences sur un enfant adepte de l’école buissonnière. Les contes « La blanche » et « Chachales » font entrer dans la problématique du travail des mineurs, on les réservera aux élèves de quatrième. 

Viennent ensuite dans ce même tome les « contes du septentrion » dont on retiendra pour la classe de sixième « Barnabé et le dragon », « Le meunier de Leu Réchué », « Le gal de Gauchin », « La mort de Gayant ».

Dans le tome 2, les textes regroupés sous le titre « Contes de l’Archelle à Joc » empruntent, pour la plupart, au fantastique, avec une prédilection pour la discordance des temps. Leur étude en classe de quatrième pourrait se concentrer sur le passage du réalisme au fantastique. Il faut faire mention à part du conte « Pois-Gourmand » qui se situe dans la veine des récits de mœurs du dix-neuvième siècle et qui pourrait donc être intégré à un groupement de textes de ce genre.

C’est dans le tome 2, aussi, que les enseignants trouveront deux nouvelles particulièrement bien composées, dont l’étude en classe entière semble toute indiquée. Il s’agit de « Jeanlin », une magnifique nouvelle qui croise le récit animalier, la thématique écologique, le sens profond de l’humain pour traiter la dépression du héros, provoquée par un amour déçu, et comment il reprend goût à la vie. L’écriture use d’un grand luxe lexical et la composition s’appuie sur les pouvoirs de la parole interpersonnelle comme première source vitale de l’humanisation. Un vrai chef d’œuvre.

La seconde nouvelle, « Le fond du verre, Louise… » se passe dans une maison de retraite. Elle traite la question de la mémoire, de la maladie, de la vie commune en établissement et surtout, elle s’appuie sur le thème de la solitude. Une nouvelle poignante et riche pour aborder le vieillissement et la vieillesse.

 

Plaisir de lire

On ne saurait achever cette présentation sans souligner le grand plaisir physique, sensoriel, que l’on prend à manipuler ces deux ouvrages. Cousus main, les volumes sont résistants aux multiples manipulations dont ils pourraient être l’objet. La reliure en simili cuir granuleuse offre une prise en mains agréable. Les bonnes marges et la taille conséquente des polices de caractères assurent un grand confort de lecture. 

Philippe Geneste

Notes

(1) Les mots en rouchi étant traduits : le rouchi est un patois du Hainaut français, autour de Valenciennes et sa région)

(2) Berteloot, René, Mélaine, Lyon, éditions de l’A.P.L.O., 2022, 289 p. (commande à l’Association pour la Promotion de la Littérature Ouvrière, chez Nathalie Berteloot, 14 bis rue des Noyers 69 005 Lyon, chèque de 22€+6€40 de port à l’ordre de l’A.P.L.O.).

(3) Voir en particulier : « L’aventure de Florestan », « Tiot-Phile », dans le tome 2, « Le Délire » dans le tome 1.