Anachroniques

23/02/2025

Quand le présent dystopique rattrape le réalisme futuriste

Bande dessinée roman graphique, roman social migrant, immigration

FEREY Caryl (scénario), ROUGE Corentin (dessin), LABRIET Céline et ROUGE Corentin (couleur), Islander -1- L’exil, Glénat, 2025, 159 p. 25€

Voici une BD qui traite un futur proche : « Dans quelques années ». La thématique centrale est celle des migrations. Les discours contemporains sont mis en scène, appliqués aux européens désormais : peur du « Grand remplacement »,– thème d’extrême droite qui signifie la montée de l’extrême droite politique au sein du parlement islandais –, thèses xénophobes liées à l’identité nationale, militarisation de l’espace civil, chasse à toute déviance idéologique et sociale.

Dans ce futur proche représenté par le récit, ce sont les européens qui migrent pour échapper à la catastrophe écologique autant qu’économique en cours entretenue par le réchauffement climatique. Mais seule l’Écosse accueille encore des groupes de réfugiés « triés sur le volet ». Les bords de mer sont aménagés en camp de réfugiés et de candidats et candidates au départ, soumis à une administration tatillonne et à un appareil de répression acharné. C’est sur les quais du port du Havre que tout commence.

Le professeur Zizek, spécialiste du développement en temps de crise, a sous son aile protectrice deux sœurs Francesca et Livia. Il est présent et accompagné d’un mercenaire, Raph, qu’il a engagé pour l’amener en Islande. Or, l’Islande a fermé ses frontières aux migrants… Sur ce même quai du port du Havre, des illégaux tentent de s’infiltrer parmi les réfugiés munis du pass qui autorise leur sortie du territoire. C’est le cas du personnage, Liam dont le portrait en plan rapproché illustre la couverture de l’album.

C’est du grand art dessiné qui sert le scénario au cordeau de Caryl Ferey. Les couleurs créent l’atmosphère de déréliction et le dessin impose l’action par la multiplicité des points de vue et des plans. L’humanité flétrie, en déshérence, sombre dans le chaos, la violence, la brutalité. Et le réalisme du dessin de Corentin Rouge intensifie cette problématique.

 

Au cœur de la BD, se trouve la question du double ou de la dualité :

-Élektra et Érika sont demi-sœurs (Érika est la fille d’Eylin et d’Uffe Barensten ; Élektra est la fille d’Hafey et d’Uffe Barensten). Elelektra vit en ville où elle côtoie les marginaux résistants installés dans un squat à Reykjavik, Erika travaille dans une milice de la région du nord de l’Islande sécessionniste sous le commandement de sa mère, Eylin. Les deux demi-sœurs sont donc séparées géographiquement. Le père, lui, est membre du parlement de Reykjavik.

L’évolution d’Eylin vers la xénophobie l’oppose à sa fille Érika partisane de leur accueil.

-Érika a un frère Jon, qui suit la décision des communautés sécessionnistes du nord, de refouler et abattre tout migrant s’aventurant sur leur territoire. À l’inverse, Érika croit à la nécessité d’intégrer les migrants comme citoyens à part entière.

-Eylin fut mariée à Uffe Barensten, elle est cheffe des communautés sécessionnistes du nord et a glissé vers des positions xénophobes. Uffe, son ex-mari est remarié avec Hafey et se bat au parlement de Reykjavik en tant que chargé de la justice, pour un accueil humain des migrants

-Francesca et Livia sont sœurs, également, mais on ne sait rien de leur ascendance sinon qu’elles sont italiennes. Au moment de l’embarquement, elles vont être séparées, Livia partant sur le navire alors que Francesca reste coincée sur le quai, s’étant faite volée son pass par Liam, le fugitif.

-les couleurs opposent nettement l’univers concentrationnaire des camps où sont concentrés les réfugiés (couleurs sombres, bleu et marron dominant) et l’univers d’Elektra à Reykjavik (couleurs chaudes, jaune, orange, ocre).

-Le double est aussi géographique avec la bipartition de l’Islande entre le sud loyaliste et le nord sécessionniste. Il y a bien un troisième clan, celui des survivalistes repliés sur les Hautes Terres et qui ne veulent voir personne.

Les variantes du motif de la dualité et du double vont probablement tenir une place centrale dans la vision de l’évolution géopolitique de la terre au cours des prochains volumes. Leur insistance ne saurait être présente sans inciter à l’interprétation suivie au cours du récit…

 

Liam lui, est un solitaire fugitif. Il fuit on ne sait quoi ou qui, mais son destin se trouve lié à celui de Francesca, Livia et de Zizek. Qu’est-ce qui lie ces trois personnages ? Que fuit Liam ? Pour qui travaille Raph et comment Zizek l’a-t-il contacté ? Le squat des résistants de Reykjavik va-t-il éviter sa destruction ? Le parlement de la zone loyaliste va-t-il épouser les thèses ségrégationnistes de la droite ? Comment et pourquoi Uffe Barensten, alors mari d’Eylin, l’a-t-il laissée seule avec les enfants (Érika et Jon) ? Érika réussira-t-elle à convaincre le parlement de Reykjavik à repousser les mesures discriminatoires à l’encontre des migrants ? Le nord sécessionniste va-t-il sombrer dans l’apartheid social ? Quel type de relation va se nouer entre la population islandaise et la population des migrants entassés dans les camps ou en fuite ? Quel avenir pour celles et ceux qui refusent le nouvel ordre social ? Comment les héros et héroïnes vont-ils se libérer de l’inhumanité galopante qui ravage l’Europe et l’ensemble de la planète ? Quelle est la teneur du projet « Islander » dont Zizek est la pièce centrale et pour lequel la sœur d’Eylin, la botaniste Bryndis Jonson, complote ? Zizek est mort au camp de concentration des migrants refoulés en zone loyaliste : quel est donc le message à destination de Bryndis, message qu’il a vainement tenté d’exprimer à Liam qui cherchait à le secourir ?

Philippe Geneste


16/02/2025

De la capacité à voir le monde

COUSSEAU Alex, Indigo, illustrations Charles DUTERTRE, rouergue, 2024, 64 p. 18€

Est-ce un récit graphique absorbé par le genre de l’album ? Est-ce un album tendant au récit graphique ? Cette ambiguïté générique sied à cet ouvrage de haute exigence graphique et textuelle.

La narration à la première personne est assurée par un enfant, Gaspard, né en 1789. Gaspard raconte sa vie dans la fabrique de tissus, dans laquelle travaillent son père, sa mère et son oncle. Il décrit leur besogne d’indienneurs (personnes employées dans une indiennerie, fabrique de toiles de coton peintes ou imprimées) mais aussi les outils, les motifs, les toiles. Gaspard va être intrigué par le parcours du commerce de ces toiles peintes, et par ce que leurs dessins racontent. Pour percer le secret, il se crée un double dessiné qu’il va introduire dans les motifs des toiles : un savant, Melchior aussi roi mage… Melchior sera la taupe de Gaspard et va permettre à la narration de poursuivre son œuvre quand les toiles seront embarquées dans les cales d’un bateau à destination de l’Afrique et des Caraïbes.

Le personnage-narrateur prend donc un double en la personne du personnage dessiné. Projeté sur la toile, ce dernier va permettre à Gaspard, le narrateur premier, de comprendre l’histoire : il s’agit de marchandises qui servent de monnaie d’échange avec des esclaves noirs du continent Africain : « 800 pièces d’indienne pour l’achat de 300 esclaves ».

Et là intervient un autre jeu de doublure : celui des indienneurs imprimant secrètement, sous les dessins des toiles aux histoires anodines, la véritable histoire des peuples d’Afrique sacrifiés par les colonisateurs occidentaux européens et, en l’occurrence français. L’album conte alors en récit graphique les conditions inhumaines des êtres arrachés à leurs terres, à leurs familles, enchaînés sur les bateaux négriers, mourant pour beaucoup durant le voyage. Par le palimpseste, l’histoire est redoublée ; de même, le personnage de Gaspard possède son double en Melchior, et l’enchaînement des dessins narrent l’histoire hors de portée du petit Gaspard qui n’est ni sur le bateau ni n’aborde les terres de « l’Angole » ou des Antilles.

Et si on réfléchit bien, la toile elle-même, œuvre d’art, se dédouble en une marchandise aliénée à l’échange capitaliste. La doublure est une expansion de la conscience personnelle de Gaspard grâce à son propre double Melchior. Mais le double est aussi le symbole de la duplicité de l’échange marchand et du colonialisme.

La doublure des toiles témoigne quand le double de Gaspard, Melchior, porte la tentative d’une action sur la fiction contre l’exploitation, l’asservissement et le racisme. La création artistique peut-elle contrer l’inhumanité des actions coloniales ? Peut-elle vaincre la généralisation de la marchandisation et de l’aliénation des capacités créatives des ouvriers, des ouvrières, de l’enfant narrateur qui lui veut « imaginer un monde meilleur » ?

On l’aura compris, Indigo a le plus grand respect pour les enfants lectrices ou lecteurs. Alex Cousseau porte haut l’exigence de la composition du récit ; Charles Dutertre se signale tout autant par l’exigence de la création dessinée et des couleurs, sans reproduire des toiles en indiennes mais en les imitant dans une forme soulignée par la prolifération des détails, la fusion des couleurs, et leurs dégradés divers. Et la fin, qu’on laissera au jeune lectorat le soin de découvrir pleinement est d’une intelligence qui projette le récit de 1802 à nos jours. Cette fin met l’accent sur la politique de la perception, ce regard qui juge, qui classe ou alors qui accueille et comprend. La perception (aesthèsis) est politique en ce qu’elle contraint la signification du perçu. Or, la couleur indigo des yeux du voyageur qui débarque à Nantes où vit Gaspard ne désigne-t-elle pas, métaphoriquement, la capacité de percevoir en vrai le monde, capacité ouverte par la fiction ?

Philippe Geneste

 

09/02/2025

Légende et mythologie, intimité et consentement. La littérature de jeunesse face à l’adultocentrisme légalitaire

MONSABERT Marie, Tali et le monstre d’Odin, illustrations Clémence POLLET, Milan, 2024, 40 p. 13€90

Le secteur du livre pour la jeunesse tente de diverses manières d’aborder la question de l’inceste, parce qu’il s’agit d’une question à laquelle les jeunes enfants ou moins jeunes sont confrontés et ce bien plus que la loi sociale l’a longtemps prétendu. Elle préférait, en effet, faire silence sur le phénomène afin de ne pas abîmer l’autorité de l’univers adulte. L’éclosion dans le secteur éditorial de la jeunesse d’ouvrages sur l’inceste vient briser cet adultocentrisme légalitaire.

La couverture de Tali et le monstre d’Odin établit un horizon d’attente mythologique. Les peintures puissantes de Clémence Pollet, sombres sur papier mat, emportent le lectorat dans un univers inidentifiable, sans référence temporelle sinon lointaine. Tali porte aux nues son frère aîné, Odin. C’est l’expérience traumatisante de Tali soumis à la convoitise du bel Odin que nul ne soupçonne de perversité criminelle que conte l’histoire de Marie Monsabert. Ses tourments commencent dans le déni et la honte, dans la peur de ne pas être cru. Tout le cheminement, que la grand-mère permettra à Tali d’accomplir sera d’identifier l’interdit qui existe entre les êtres humains, puis de trouver une modalité pour exprimer la violence subie. Le découpage des peintures en tableau de pleine double-page retient le lectorat dans l’avancée lente du drame.

 

PAULIC Manon, L’intimité et le consentement, illustrations de Cynthia THIÉRY, Milan, 2024, 40 p. 9€50

L’album documentaire de Mann Paulic et de l’illustratrice Cynthia Thiéry explore, pour les enfants de l’âge de l’école primaire, la notion d’intimité : c’est quoi l’intimité ? Pourquoi on ne se montre pas nu ? Pourquoi les statues sont nues ? C’est quoi les parties intimes ? Pourquoi mon corps change ? Pourquoi je dois demander la permission avant de toucher quelqu’un ? C’est quoi le consentement ? Comment réagir en cas de situation où on se sent mal à l’aise ? Comment on reconnaît une agression sexuelle ? C’est quoi l’inceste ? Pourquoi il faut faire attention sur internet ? Est-ce que l’intimité est un droit ? Ça sert à quoi les cours d’éducation sexuelle ?

Le livre sera lu avec le plus de profit par les enfants de 9 à 11 ou 12 ans. La multitude des situations évoquées et décrites permettent au jeune lectorat, par la clarté du texte et le support de l’illustration accompagnatrice du propos, de retrouver des situations, des interrogations parfois jamais partagées, de trouver des réponses, des marches à suivre. L’intimité et le consentement est donc un livre pratique autant qu’un documentaire. Les problématiques soulevées indiquent la nécessité de renforcer le droit à la vie privée notifié dans la Convention internationale des droits de l’enfant qu’un bon nombre d’États ont signé dont la France. Livre sur le corps, sur le rapport de l’enfant à son corps, L’intimité et le consentement emprunte la voie de la vie sociale et ouvre sur des questions de société.

Philippe Geneste

 

02/02/2025

Pour une terre sans patrie ni frontière

SAADE Ernesto, Un Espoir ordinaire. Récit illustré d’une migration, traduit de l’anglais par Mathilde Tamae-Bouhon, Steinkis, 2024, 216 p., 20€

« Personne n’était là par choix » Saade E.

L’ouvrage raconte la migration de migrants sud-américains vers les USA. L’héroïne et le héros sont, comme l’auteur, salvadoriens. C’est le périple de leur voyage qui constitue la trame de la bande dessinée. Pour la raconter l’auteur-dessinateur a choisi un montage alterné qui le met en scène sous les traits d’un cousin du héros préparant une bande dessinée et recueillant rétrospectivement les faits du voyage. Par un jeu des couleurs, lecteur ou la lectrice sait toujours très aisément où il se situe dans l’histoire. Partant du Salvador, on traverse le Guatemala par Nentὁn, on entre au Mexique, passe au Chiapas direction Vera Cruz puis Poza Rica, Tampico, Tamaulipas, Reynosa, la frontière entre le Mexique et les USA puis enfin, la Californie.

Rapporté par un dessin réaliste et propre aux comics, avec un attrait pour le jeu des lumières sur les couleurs, Un Espoir ordinaire explicite la migration comme besoin humain et non comme désir individuel. Bien que la subjectivation de l’épopée, centrée sur les personnages, tienne la composition, le livre met l’accent sur les liens humains qu’entretiennent les migrants et migrantes des diverses nationalités qui partagent les mêmes affres, les mêmes peurs, les mêmes espoirs et les raisons proches qui les ont menés dans cette situation.

Un Espoir ordinaire interroge avec insistance l’imaginaire du retour (le personnage d’Elena) autant que l’imaginaire de l’exil (Elena et Carlos, son fils). Pour ce dernier, la confrontation entre le besoin raisonné d’Elena de partir et le désir de rester de Carlos, alimentent une réflexion chez le lectorat. Quant à l’imaginaire du retour, la même confrontation l’impose à l’esprit. Mais c’est surtout le personnage d’Elena qui le porte. Se trouve alors creusée l’ambiguïté du motif du retour au pays d’origine chez une exilée. Le Salvador est présenté comme le pays rêvé, comme un idéal mais en même temps, il est le pays du malheur. L’exil lui est lié tout comme les souffrances endurées durant la migration qui a mené Elena jusqu’en Californie. Ce paradoxe, que recèle le motif du retour, façonne la psychologie du personnage : être enfin fixé et pourtant en mouvement imaginaire vers la terre qu’elle a volontairement quittée. Or, si l’identité se noue dans le mouvement, dans le déplacement entre les pays, d’un pays vers un autre, où trouver l’espace social partagé qui reposerait sur cette identité ? Et si cet espace n’existe pas, faudrait-il le créer ? Faire de la Terre une terre de sociabilité sans patrie ni frontière ? Et le migrant, alors, serait juste un humain parmi les humains.

Philippe Geneste

26/01/2025

Une biographie fiévreuse de Modigliani.

ANDERLE Ernesto, Modigliani, traduction de l’italien Agathe Lauriot dit Prévost, Paolo  Bellomo, Steinkis, 2024, 176 p. 23€

Il fait partie de ces étrangers qui travaillent à Paris et dont la production est jugée, à l’époque, secondaire dans l’avant-garde de ce que le critique Warnod nomme en 1920 l’École de Paris (1). C’est par le portrait érotique qu’on y rattache Amadeo Modigliani (1894-1920). Mais Modigliani oblige à comprendre le portrait pour plus essentiel et c’est ce qui est particulièrement analysé par la fiction biographique d’Anderle. Celui-ci apporte un regard d’artiste et, à propos de l’art du portrait, fait dire à Modigliani : « C’est comme si, avec un œil je cherchais dans le monde extérieur et qu’avec l’autre, je regardais à l’intérieur des gens » (p.103). Le portrait n’est pas un genre, mais devient l’essence de l’art : « Le futur de l’art se trouve dans le visage d’une femme » (p.59). Une exposition de 2016, à Villeneuve d’Ascq consacrée à Modigliani a pris pour titre L’œil intérieur.  

Anderle construit sa bande dessinée biographique en imaginant la quête de son père par la fille de Modigliani et Jeanne Hébuterne, qui se suicida peu après la mort de son amant. La fille rend visite à Utrillo, ami de débauche de Modigiani. Utrillo, qui s’adonne aux peintures figuratives et colorées, est un autre membre de l’École de Paris. C’est lui qui révèle à l’enfant la vie de son père et de sa mère.

Cette composition par mise en abyme épouse les entrelacs ténébreux et torturés de l’esprit de Modigliani, souligne la misère dans laquelle il vivait ainsi qu’Utrillo et Jeanne Hébuterne bien sûr. C’est dans ces ténèbres qu’est évoquée la haine de la famille Hébuterne pour l’artiste, introduisant le conflit de société entre la morale bourgeoise et la réalité de la psyché humaine aux prises avec l’inconscient dont Freud, à l’époque, faisait la révélation. Le catholicisme du père de Jeanne, en cette seconde décennie du vingtième siècle (Jeanne rencontre Modigliani en 1917, rencontre magistralement contée par Ernesto Anderle), alimente sa haine antisémite à l’encontre de l’amant de sa fille. Cette composition permet à Anderle d’aborder le milieu de l’art et de rendre compte du rapport de Modigliani avec Zborowski qui soutenait Modigliani depuis 1915. C’est lui qui organisa l’exposition Modigliani chez Berthe Weil, exposition qui fit scandale et dont la bande dessinée raconte des détails. Zborowski fut aussi l’artisan de l’exposition londonienne de Modigliani où son art fut reconnu, même si les ventes de tableau ne suivirent pas (2).

Bien sûr, la biographie en bande dessinée d’un peintre relève toujours du défi pour le dessinateur. Comment rendre compte de l’art de Modigliani, sans l’imiter, évidemment car ce serait suicidaire, tout en épousant l’esprit ? Ernesto Anderle lui-même artiste aux multiples facettes, choisit de rendre compte de la coulée des couleurs sur les corps nus, des torsions, et déformations. Le travail sur les mains et le visage d’Utrillo, avec le détail de déformations des chairs et du corps, sont exemplaires de ce choix. Anderle joue aussi, ingénieusement, des regards hallucinés ou bien de la figuration des personnages aux yeux sans pupilles : yeux se retournant vers l’intérieur ? De plus, par la composition des planches et le dégradé des couleurs, qui s’opposent parfois, Ernesto Anderle rend l’effet d’ivresse sauvage de la peinture des portraits de Modigliani.

Cet album est à la fois une biographie fiévreuse du peintre, une interprétation passionnée de son art. Entrant dans les traits et les couleurs de la peinture et du dessin de Modigliani, Ernesto Anderle compose une œuvre nouvelle, album à lire comme leg spirituel élevé à la mémoire du peintre.

Philippe Geneste

(1) Joyeux-Prunel, Béatrice, Les Avant-gardes artistiques, 918-1945. Une histoire transnationale, Paris, Gallimard, 2017, 1186 p. – p.66. (2) Ce même Zborowski fonda en 1926 une galerie où il exposait les Modigliani, pariant « sur la célébrité posthume de l’artiste mort dans des circonstances misérables » Joyeux-Prunel, Ibid., p.215. 

19/01/2025

Un Merle au jardin

 JOLIVOT Nicolas, Tino, un merle au jardin, HongFei, 2024, 120 p. 33€

Cet ouvrage de grand format peut être lu comme une suite de Voyages dans mon jardin chroniqué sur le blog lisezjeunessepg du 22 décembre 2021. Le merle y figurait déjà, page 57. Dans Tino (…), nouveau documentaire et récit animalier de Nicolas Jolivot, il est devenu le personnage principal. Le principe de composition est identique aux deux livres : un grand format, des peintures somptueuses, des dessins autant naturalistes que poétiques, un texte descriptif souvent sous forme de légendes d’images, un texte explicatif qui s’insère dans le texte narratif. Ce dernier raconte le rapport intime de l’auteur avec le jardin et, ici, avec un merle qui y a élu domicile avec la merlette, Tinette.

On retrouve toutes les qualités du précédent ouvrage : une observation précise et rigoureuse de naturaliste, sur le temps long d’une année. Le livre est divisé en deux parties : solstice d’hiver et solstice d’été. Nicolas Jolivot s’en explique : ce rythme, qui est « le rythme ancestral des humains basé sur le début et la fin des travaux agraires et pastoraux » (p.9), correspond à celui des oiseaux qui ne se repèrent pas aux quatre saisons, contrairement à ce qu’on pourrait penser. Naturaliste, le livre offre des pages sur l’anatomie des merles ; éthologue il fournit de multiples observations des comportements et notamment cette magnifique narration (avec dessins et peintures) de la construction du nid par la merlette, début mars. Le temps de la ponte fait l’objet d’un texte délicat et de grande érudition. La description des chants des merles est précise, évocatoire. On suit, par ailleurs, le développement du merleau qui, à son tour, s’installera dans le jardin.

Mais le livre permet de croiser aussi d’autres animaux et, en particulier, d’autres oiseaux, ce qui est sujet à anecdotes. La mort de Tino est contée dans une page poignante digne des grands récits animaliers.

Au-delà des observations précises, des explications et informations scientifiques, l’ouvrage pose des interrogations, comme celle-ci, reprise à un éthologue : les merles sont-ils des « êtres hédonistes » qui recherchent le plaisir ? Leurs comportements sont-ils exclusivement liés à des fins utilitaires ou bien le plaisir y entre-t-il pour une part ? Cette réflexion ouvre sur le rapport des oiseaux à l’esthétique…

Mais il y a plus, encore. L’étude patiente impose de comprendre que « c’est notre environnement naturel qui décide, pas nous [humains] » (p.56). La place de l’homme dans la nature, son rapport aux êtres vivants, à la terre et au cosmos, sont donc en ligne de mire. L’auteur se prend à réfléchir sur un chemin buissonnier : « Les oiseau en connaissent certainement beaucoup plus sur les humains qu’on ne l’imagine » (p.4). Comment faire pour qu’entre les humains et les animaux s’instaure « un dialogue où chacun comprendrait l’autre tout en tenant sa place » (p.6) ?

Tino, un merle au jardin est un livre d’art, un récit dont l’écriture oscille entre le journal d’observation et la prose poétique. C’est un livre à offrir à partir de 12 ans, un livre de choix, à lire et à relire, comme tout chef d’œuvre.

Philippe Geneste

12/01/2025

Plaisir du documentaire

PINAUD Florence, Adieu vieilles peaux ! Les mues des animaux, illustrations d’Émilie Vanvolsem, éditions du ricochet, 2024, 36 p. 14€50

Un nouveau volume passionnant de la collection Ohé la science ! est désormais en librairie. Le livre est servi par l’excellent travail illustratif autant qu’explicatif et d’aide à la compréhension d’Émilie Vanvolsem, aux confins de la planche du naturaliste, de l’art réaliste et de la mise en en histoire dessinée. Le texte de Florence Pinaud est lui, conformément à la ligne éditoriale du ricochet en matière documentaire, limpide, clair, simple à lire et précis.

Le jeune lectorat y apprend une multitude de choses sur quantité d’animaux : les serpents, bien sûr, mais d’autres reptiles et batraciens aussi, des crustacés, des insectes, des araignées. L’ouvrage élargit l’horizon des mues aux oiseaux, aux mammifères. Le documentaire allie intelligemment une narration de scènes de mue et un travail de légendage d’illustration, sur une double page conservant ainsi son unité informative. Pour le jeune lectorat, c’est la possibilité offerte de lire soit dans l’ordre de la pagination soit en désordre selon le centre d’intérêt du moment.

Ce dernier choix est d’autant plus permis que, comme toujours dans les volumes d’Ohé la science !, les deux dernières pages, plus ardues à lire mais sans difficulté insurmontable, rassemblent l’ensemble des informations dans un texte de synthèse qui permet de coudre le fil qui a permis aux autrices de tisser les trente-six pages foisonnantes du volume.

 

GRUNDMANN Emmanuelle, Les P’tits Bâtisseurs, illustrations Chloé du COLOMBIER, éditions du ricochet, 2024, 28 p. 10€50

La collection Éveil Nature s’enrichit d’un nouveau volume, aussi attrayant, instructif, passionnant que les autres. Le format carré les angles arrondis de la couverture, le papier glacé, font du livre un bel objet, maniable par le jeune lectorat. Les images naturalistes et parfaitement en correspondance avec le regard des jeunes lectrices et lecteurs s’allient avec la sobriété du texte pour présenter avec clarté de nombreux animaux et leurs œuvres, de la taupe au castor, du blaireau à la marmotte, de la guêpe au rat des moissons, du martin-pêcheur à l’hirondelle.

L’ouvrage pourra aisément être prolongé par une recherche dans l’environnement proche ou plus lointain de l’enfant lecteur par une recherche de l’habitat des animaux. Ce qui convainc, à chaque fois, dans cette collection, c’est la rigueur de l’information, le souci de s’adresser tant par l’image que par le texte au jeune lectorat. Une nouvelle réussite des éditions ricochet. 

 

LESCROART Marie, RABAH-KONATÉ Myriam, Le Nil fleuve des pharaons, illustrations de Catherine CORDASCO, éditions ricochet , 2024, 77 p. 17€

On a déjà dit tout le bien qu’on pensait de cette collection du tour du monde des cultures à travers les monuments naturels. Ce nouveau volume ne fait que confirmer et renforcer l’appréciation.

Suivre le Nil, c’est évidemment entrer dans l’histoire de l’Égypte mais c’est bien plus que cela, puisqu’on traverse aussi le Soudan, l’Érythrée, le Soudan du Sud, l’Éthiopie, l’Ouganda, le Rwanda, le Burundi, la Tanzanie et le Kenya. Que ce soit le travail de photogravure, celui de la typographie, l’art des illustrations, tout concourt à rendre attrayant ce volume foisonnant. La question géopolitique de l’hydraulique, les raisons agro-industrielles de l’assèchement et de l’infertilité des terres, l’histoire coloniale, la période des libérations nationales, la civilisation égyptienne antique dans ses liens étroits avec le fleuve, il n’y a pas de double page sans vif intérêt pour le jeune lectorat. On peut juste regretter l’absence d’une carte plus précise qui permettrait de situer bien des lieux évoqués, mais cette remarque n’enlève rien au plébiscite apporté par la commission lisezjeunesse à cet ouvrage. Un régal.

 

DELHEM Rik, Petites Bêtes en très gros, Milan, 2024, 80 p. 26€50

Réalisé par un entomologiste passionné de macrophotographie, le chercheur qui travaille dans un laboratoire de taxonomie à Amsterdam propose un ouvrage de grand format qui répertorie les insectes de la forêt, en spécifie le milieu, en présente les caractéristiques. Grâce à la macrophotographie, l’enfant mais l’adulte tout autant prennent connaissance de l’aspect physique d’une quantité d’insectes d’espèces différentes. Le livre présente, toujours succinctement et très clairement, les moyens de défense, la nourriture, la reproduction, les raisons d’être de tel ou tel trait physique, en choisissant pour chaque insecte un domaine d’information privilégié.

Le grand format, la mise en page des photographies (plusieurs en général sur une même page) sur un fond noir, tout concourt à faire de l’ouvrage un livre de toute beauté et un livre d’art au service de l’entomologie. La taille réelle des insectes est reproduite en silhouette à côté de la photographie agrandie et en couleur.

Les quarante-pour cent des espèces des insectes, qui sont en voie de disparition donnent toute son actualité à l’œuvre de Rik Delhem. Le livre fait d’autant plus prendre conscience de la catastrophe écologique qui affectera nécessairement les humains qui pourtant perpétuent cette hécatombe. L’enfant prendra conscience tout en partageant un moment de beauté esthétique. Un livre remarquable, plébiscité par la commission lisezjeunesse.

Philippe Geneste

 


05/01/2025

La vraie vie

BURNAT-PROVINS Marguerite, Contes en vingt lignes, dessins de Gisèle VALLEREY, préface de Catherine Dubuis, éditions de Jérémie Pinguet, L’Harmattan, 2024, 106 p. 11€

Voici un ouvrage de contes significatif des recherches de la fin du dix-neuvième siècle et début vingtième siècle. Ils sont écrits par Marguerite Burnat-Provins (1872-1952), une écrivaine française de naissance et qui a vécu en Suisse où son œuvre fait l’objet d’une grande considération. Le livre est illustré par Gisèle Vallerey (1889-1940) qui lui vouait une grande admiration. Si elle a vécu à Paris, les écrits de Marguerite Burnat-Provins sont nourris des multiples pays et lieux où elle a vécu, avec une mention particulière du Valais suisse. Le recueil se compose de vingt-trois contes courts réunis sous le titre « Contes en vingt lignes », d’un conte esseulé, « L’Aéroplane », de trois « Contes flamands » et de trois contes « Contes valaisans ». Si le premier groupement de contes peut être qualifié par la brièveté annoncée par le titre, les autres groupements sont des contes qu’on pourrait dire cruels, tant leur tonalité, leur thématique parfois, les rapprochent de ceux de Villiers de l’Isle-Adam (1838-1889), mais sans excès dans l’écriture.

Ce qui frappe dans le premier regroupement « Contes en vingt lignes », c’est un art de la chute. Les premiers textes sont des apologues, récits illustrant symboliquement une vérité qu’il est demandé au lecteur de recomposer. De ce fait, ces textes font un clin d’œil à la devinette. C’est d’ailleurs un trait de l’écriture de ce volume : l’autrice ne se prive pas d’interpeller son lectorat, l’impliquant dans l’histoire contée. De même, elle joue, notamment dans les contes valaisans, avec une authentification de la situation du conte, qu’elle présente puisée dans son expérience personnelle. Enfin, la gourmandise lexicale de l’autrice pour le vocabulaire régional et spécifique participe à la captation de notre attention de lecteur et lectrice. L’insistance de réalisme qui se fait jour vient pourtant buter contre le genre du merveilleux. L’autrice se fait exploratrice de l’âme humaine, c’est-à-dire du désir, de la pensée communiquée, du sentiment et de la parole qui le représente. Traversée par de l’ironie, de la raillerie même parfois, la prose de Marguerite Burnat-Provins ne laisse pas l’esprit du lecteur en paix, elle l’assaille de traits, de tours, elle le déstabilise par les surprises des péripéties. L’hésitation propre au fantastique n’a pas cours au niveau de l’histoire mais structure l’appréhension des sentiments. Contes en vingt lignes installe le lecteur d’emblée dans un univers fictif, irréel, parallèle à la réalité mais par l’exploration de l’âme humaine suscite une inquiétante identité avec la vie onirique, psychique de chacun. Souvent, les personnages communiquent une conscience fausse de leur état, entraînant la lecture dans une interprétation tortueuse qui semble vaine avant que la chute vienne lui offrir quelque clé de délivrance sémantique. Durant ce processus le lecteur est entraîné dans les arcanes de la psyché, touche parfois à l’indicible des désirs que l’autrice expose en fiction.

Les dessins en noir et blanc de Gisèle Vallerey accompagnent la sensification du texte, induisant des orientations de lecture qui s’avèrent toujours pertinentes. Ils préparent l’irruption de l’irrationnel sans interférer avec les images que chacun élabore durant sa compréhension du récit. Contes en vingt lignes semble être écrit pour susciter le croisement des imaginations entre celle de l’autrice, de la dessinatrice et des lectrices et lecteurs. Comme Poe, comme Villiers de l’Isle-Adam, comme un certain Maupassant, Marguerite Burnat-Provins convoque l’horreur. Le phrasé, la crudité des descriptions, le goût de l’enluminure stylistique, imprègnent les récits de romantisme. Du romantisme aussi, ils reprennent le goût du mélange des genres, le goût de l’obscur et des ruines, de la tradition et de la sincérité sauvage de l’amour. Enfin, « l’émotion et la liberté d’imagination » (1) soufflent sur l’ensemble du volume. Dans un geste anti-moderniste où tristesse et affirmation d’interdits se dessinent avec intensité, les textes invitent à ne jamais se défaire de la vie qui bat à l’intérieur de soi pour s’en remettre à des battements orchestrés de l’extérieur.

La convocation des légendes religieuses ou de thèmes bibliques ajoutent à cet affranchissement du rationnel. Mais dans ces récits, nulle morale chrétienne ou civique. Les caractéristiques relevées sont principalement mises au service de l’exploration de la mort et de ses corollaires l’oubli, le dépassé, d’une part, et, d’autre part, de l’expression du désir et de l’amour, triomphant ou refoulé, reconnu ou brisé :

« - J’ai soif. Je suis venu te prier de rafraîchir ma poitrine, répondit la femme. Toi qui es pure et froide éternellement, éteins ce feu qui me brûle, cet amour qui flambe dans mon cœur et ne me laisse ni trêve ni repos.

- J’ignore ce dont tu me parles, répondit tranquillement Dame Neige, en la considérant de ses yeux chastes, mais puisque tu souffres, je te donnerai l’oubli en te rendant le sommeil car je suis celle qui endort. » (Extrait de Dame Neige)

« Pendant des jours, la vie lui parut une fête, une grande fête d’oubli et de recommencement. (…)

Mais elle s’étonnait de sentir que son désespoir n’était remplacé par aucune espérance, qu’en elle plus rien ne semblait attendre ni désirer » (Extrait de Le Cœur).

L’entrecroisement des deux thématiques créent une fusion avec le temps. Ce dialogue entre Eros et Thanatos appelle le romantisme noir. La littérature sert d’instrument à la résurrection de l’enfoui et, peut-être, pour la poétesse conteuse la création artistique (elle était aussi peintre) est-elle le chemin pour accéder à la vraie vie, à ce pont de fusion de la vie et de la mort.

Contes en vingt lignes, initiative des Associations des amis de Marguerite Burnat-Provins, documenté avec érudition par Catherine Dubuis et Jérémie Pinguet, met à la disposition du lecteur français une autrice attachante et en quête de liberté. Ce livre devrait faire date pour une revalorisation de toute son œuvre dont espère de prochains volumes.

Philippe Geneste

Note

(1) Löwy, Michael, Sayre, Robert, Révolte et mélancolie. Le romantisme à contre-courant de la modernité, Paris, Payot, 1992, 306 p.– p.65.


23/12/2024

La création comme une récréation

 ART

Je sens, Grand Palais/Réunion des musées nationaux, 2024, 32 p. 11€90 ; J’imagine, Grand Palais/Réunion des musées nationaux, 2024, 32 p. 11€90 ; Je chante, Grand Palais/Réunion des musées nationaux, 2024, 32 p. 11€90.

Louer encore et encore cette si belle collection de « l’art à tout petits pas », le détail d’un tableau avec un sens (Je sens mais Je chante), une faculté cognitive (J’imagine). Sur la page de gauche, un texte, simple, sous forme d’historiette ou d’anecdote ou de comptine ou de chanson ou de poème qui prend prétexte de la peinture pour ensuite élargir le champ de l’imaginaire. Dans tous les cas, pour Je chante les jeux sonores, phonétines dominent quand dans J’imagine, en face des détails de peintures de Picasso, un texte d’incipit à la fois désigne le motif dessiné et invite à poursuivre librement son histoire. Pour Je sens, le texte bref interprète ou commente le tableau invitant l’enfant à en faire tout autant, voire à s’interroger sur la motivation du texte proposé par l’ouvrage.

Chaque livre est formidable en ce qu’il sollicite l’attention de l’enfant tout en initiant son regard. On le pense pour les petits mais des élèves des classes élémentaires y trouvent une grande satisfaction tout en pouvant être parfaitement autonome dans la lecture. Les membres de huit à douze ans de la commission Lisez jeunesse ont tous manipulé le livre avec intérêt.

L’intérêt de la collection et de ces trois livres est aussi dans le contenu pictural des albums. En effet, il y a là, même si ce n’est pas l’objectif direct de la collection, une propédeutique à l’esthétique picturale qui contrevient au flux continu d’images regardées ou vues par les enfants sur les écrans. Il semble qu’on s’interroge peu, dans notre société, sur les effets qu’ont les images numériques et notamment les photographies mises en ligne sur le regard, sur l’intelligence du regard. Il ne fait pourtant pas de doute que s’exerce là une éducation à l’image, certes par induction, mais avec quelle puissance de façonnage quand on sait combien elles se donnent pour une norme iconique. Serait-il exagéré de parler d’abandon des enfants à ce type d’images mainstream ? Pour éduquer à l’image, la littérature destinée à la jeunesse a un rôle important à jouer et qu’elle joue, grâce à la place donnée aux illustrations, grâce à l’inventivité des éditeurs pour proposer des supports livresques souvent remarquables. La collection « l’art à tout petits pas » y tient une place de choix. Elle y ajoute tout un travail de transmission des travaux des peintres et ce lien avec les musées est vraiment à louer. L’image s’acoquine avec le texte qui lui fait miroir bien que les deux aillent chacun en liberté. Les images sollicitent ainsi des mots pour se dire et la dire, elle se fait texte et le texte la redit, en quelque sorte, la dit ou l’imagine en invention de phrases, en imagination de prolongement textuel. Lire s’est regarder, savoir lire sera donc savoir regarder. La collection « l’art à tout petits pas » sort de l’usage instrumental de l’image, puisqu’elle appelle le texte à s’invente par l’image et non s’appuie sur l’image pour comprendre le texte. 

 Philippe Geneste

Nota bene : sur cette collection, lire le blog https://lisezjeunessepg.blogspot.com/ du 29/12/2023.

15/12/2024

Ecriture et lecture comme lieu de plaisir

 VOLTZ Christian, Au Travail, éditions du rouergue, 2024, 48 p., 14€

Boutons, pièces et piécettes, pointes, rivets, rondelles métalliques en tous genres, morceaux de ferraille rouillée, cordes effilochées, fil de fer, fil plastique, écriture au clavier, écriture manuscrite, dessin, « Ouh là, c’est quoi tout ça ? » … c’est le matériau de l’histoire que tente de raconter un écrivain en manque d’inspiration, faisant appel à une intelligence artificielle… Mais le chat Gépété ne comblera pas l’imaginaire en panne de l’humain écrivain.

En revanche, l’album offre les diverses tentatives de construire un personnage. Chaque page propose la photographie d’un collage, montage, sculpture, qui à force de ne tenir qu’à un fil mènera l’écrivain à jeter l’éponge.

Pourtant, c’est le conte d’une genèse singeant celle où interviennent Adam et Ève, rebaptisée Nicole, que tente d’écrire Gépété. Mais la récupération des imaginaires stockés ne tient pas au montage. L’album Au Travail propose les ébauches d’une histoire non aboutie. À moins que la recherche de l’histoire qui soit l’objet diégétique de l’album. L’enfant imaginera page à page, double page après double page, non pas une intrigue mais des histoires, ramenées chacune à une péripétie close sur elle-même, mais qui, s’annulant ouvre une autre piste d’interprétation. John Baguette dirait de cet album que c’est une parodie de hors-texte : « Hors-texte, n. m. invar. (1922 ; de hors et texte). Gravure tirée à part, intercalée ensuite dans un livre, et non comprise dans la pagination » (1). Effectivement, l’album est un espace de travail pour Christian Voltz mais aussi pour l’enfant qui le lit. Plus, pour les deux, et John Baguette (2) en serait d’accord, c’est un lieu de plaisir. Au Travail crée un beau charivari, une hybridation de texte et d’image, un télescopage de vieux textes patrimoniaux mal fagotés ensemble dans le présent d’une écriture pour le moins incertaine… Mais la lecture, elle, sourit, comme le robot en matériaux de récupération de la couverture, un globe-terrestre taille crayon en guise de soleil…

Philippe Geneste

(1) Citation épigraphique notée par Baguette, John, Abîmes, le hors-texte phase 1 (ébauches littéraires), Forcalquier, Quiero, 2021, 132 p. – (2) « Le texte n’aurait pas lieu d’être un lieu de travail. C’est un lieu de plaisir » ibid. p.12.


 

COLOT Marie, Norbert, illustrations d’Arianna Simoncini, CotCotCot, 2024, 40 p., 16€50


Avec un tel livre, magnifiquement édité, magistralement conçu et illustré, le secteur du livre pour la jeunesse poursuit l’approfondissement du genre de l’album.

La situation surréaliste, tout d’abord, type littérature issu de l’univers haschischin : le lectorat est plongé dans le bric-à-brac d’une tête, celle de l’écrivaine. S’y languissent tout un tas de projets d’histoire, en attente d’être sollicités pour s’incarner sur du beau papier, donner matière à de belles illustrations suggestives d’un monde nouveau, inouï. La littérature se définirait-elle comme une production des greniers mentaux de l’humanité ?

Parmi ces projets, il y en a un, plus impatient que les autres, incarné dans un personnage qui n’en est pas encore un mais dénommé Norbert, alors qu’il est orphelin de toute action où s’inscrire. Mais Norbert rêve d’aventures – une idée courante – mais d’une aventure complète qui s’achèverait et lui permettrait de vivre alors sa vie, sans le boulet de la tête de l’écrivaine à l’imagination pourtant pas si pantelante que ça…

En attendant, Norbert essaie différents types de personnage. L’album offre alors un hors-texte fictif (1) jusqu’à ce que l’histoire re-commence. En attendant, l’album impose sa matérialité : les illustrations d’Arianna Simoncini croisent le surréalisme et l’étrange, le mélancolique et le bizarre, le saugrenu et le symbolique, non sans zeste de réalisme loufoque. Quant au texte de Marie Colot (2) il propose un conte philosophique sur la fabrication d’un récit à personnage. L’autrice met en scène une créatrice aux prises avec un personnage qui cherche à se faire lui-même, qui se perd dès qu’il se trouve. Ce n’est pas si étonnant. En effet, à changer de personnalité selon son proche environnement, Norbert empêche l’écrivaine à réaliser une histoire car une histoire repose sur une cohérence qui est constance d’éléments convoqués. L’histoire devient alors un repère susceptible d’interprétation. Sans repère, le lecteur se perdrait et l’écrivaine avouerait son impuissance. Norbert est trop inconstant et l’inconstance annihile toute littérature à moins, clin d’œil de Marie Collot soutenue puissamment par Arianna Simoncini, d’en faire le Hors-Texte… Malin…

 C’est simple et profond, c’est ingénieux et drôle. Norbert de Marie Colot et Arianna Simoncini interroge aussi le désir d’histoire du jeune lecteur ou de la jeune lectrice, qui prend l’album en attendant une histoire.

Philippe Geneste

(1) Baguette, John, Abîmes, le hors-texte phase 1 (ébauches littéraires), Forcalquier, Quiero, 2021, 132 p. – Lire le compte rendu de COLOT Marie, Mori, graines de géants dans les forêts urbaines d’Akira Miyawaki, illustrations de Noémie MARSILY, éditions CotCotCot, 2024, 200 p. 24€ sur le blog lisezjeunessepg du 30 juin 2024.