Anachroniques

02/02/2025

Pour une terre sans patrie ni frontière

SAADE Ernesto, Un Espoir ordinaire. Récit illustré d’une migration, traduit de l’anglais par Mathilde Tamae-Bouhon, Steinkis, 2024, 216 p., 20€

« Personne n’était là par choix » Saade E.

L’ouvrage raconte la migration de migrants sud-américains vers les USA. L’héroïne et le héros sont, comme l’auteur, salvadoriens. C’est le périple de leur voyage qui constitue la trame de la bande dessinée. Pour la raconter l’auteur-dessinateur a choisi un montage alterné qui le met en scène sous les traits d’un cousin du héros préparant une bande dessinée et recueillant rétrospectivement les faits du voyage. Par un jeu des couleurs, lecteur ou la lectrice sait toujours très aisément où il se situe dans l’histoire. Partant du Salvador, on traverse le Guatemala par Nentὁn, on entre au Mexique, passe au Chiapas direction Vera Cruz puis Poza Rica, Tampico, Tamaulipas, Reynosa, la frontière entre le Mexique et les USA puis enfin, la Californie.

Rapporté par un dessin réaliste et propre aux comics, avec un attrait pour le jeu des lumières sur les couleurs, Un Espoir ordinaire explicite la migration comme besoin humain et non comme désir individuel. Bien que la subjectivation de l’épopée, centrée sur les personnages, tienne la composition, le livre met l’accent sur les liens humains qu’entretiennent les migrants et migrantes des diverses nationalités qui partagent les mêmes affres, les mêmes peurs, les mêmes espoirs et les raisons proches qui les ont menés dans cette situation.

Un Espoir ordinaire interroge avec insistance l’imaginaire du retour (le personnage d’Elena) autant que l’imaginaire de l’exil (Elena et Carlos, son fils). Pour ce dernier, la confrontation entre le besoin raisonné d’Elena de partir et le désir de rester de Carlos, alimentent une réflexion chez le lectorat. Quant à l’imaginaire du retour, la même confrontation l’impose à l’esprit. Mais c’est surtout le personnage d’Elena qui le porte. Se trouve alors creusée l’ambiguïté du motif du retour au pays d’origine chez une exilée. Le Salvador est présenté comme le pays rêvé, comme un idéal mais en même temps, il est le pays du malheur. L’exil lui est lié tout comme les souffrances endurées durant la migration qui a mené Elena jusqu’en Californie. Ce paradoxe, que recèle le motif du retour, façonne la psychologie du personnage : être enfin fixé et pourtant en mouvement imaginaire vers la terre qu’elle a volontairement quittée. Or, si l’identité se noue dans le mouvement, dans le déplacement entre les pays, d’un pays vers un autre, où trouver l’espace social partagé qui reposerait sur cette identité ? Et si cet espace n’existe pas, faudrait-il le créer ? Faire de la Terre une terre de sociabilité sans patrie ni frontière ? Et le migrant, alors, serait juste un humain parmi les humains.

Philippe Geneste

26/01/2025

Une biographie fiévreuse de Modigliani.

ANDERLE Ernesto, Modigliani, traduction de l’italien Agathe Lauriot dit Prévost, Paolo  Bellomo, Steinkis, 2024, 176 p. 23€

Il fait partie de ces étrangers qui travaillent à Paris et dont la production est jugée, à l’époque, secondaire dans l’avant-garde de ce que le critique Warnod nomme en 1920 l’École de Paris (1). C’est par le portrait érotique qu’on y rattache Amadeo Modigliani (1894-1920). Mais Modigliani oblige à comprendre le portrait pour plus essentiel et c’est ce qui est particulièrement analysé par la fiction biographique d’Anderle. Celui-ci apporte un regard d’artiste et, à propos de l’art du portrait, fait dire à Modigliani : « C’est comme si, avec un œil je cherchais dans le monde extérieur et qu’avec l’autre, je regardais à l’intérieur des gens » (p.103). Le portrait n’est pas un genre, mais devient l’essence de l’art : « Le futur de l’art se trouve dans le visage d’une femme » (p.59). Une exposition de 2016, à Villeneuve d’Ascq consacrée à Modigliani a pris pour titre L’œil intérieur.  

Anderle construit sa bande dessinée biographique en imaginant la quête de son père par la fille de Modigliani et Jeanne Hébuterne, qui se suicida peu après la mort de son amant. La fille rend visite à Utrillo, ami de débauche de Modigiani. Utrillo, qui s’adonne aux peintures figuratives et colorées, est un autre membre de l’École de Paris. C’est lui qui révèle à l’enfant la vie de son père et de sa mère.

Cette composition par mise en abyme épouse les entrelacs ténébreux et torturés de l’esprit de Modigliani, souligne la misère dans laquelle il vivait ainsi qu’Utrillo et Jeanne Hébuterne bien sûr. C’est dans ces ténèbres qu’est évoquée la haine de la famille Hébuterne pour l’artiste, introduisant le conflit de société entre la morale bourgeoise et la réalité de la psyché humaine aux prises avec l’inconscient dont Freud, à l’époque, faisait la révélation. Le catholicisme du père de Jeanne, en cette seconde décennie du vingtième siècle (Jeanne rencontre Modigliani en 1917, rencontre magistralement contée par Ernesto Anderle), alimente sa haine antisémite à l’encontre de l’amant de sa fille. Cette composition permet à Anderle d’aborder le milieu de l’art et de rendre compte du rapport de Modigliani avec Zborowski qui soutenait Modigliani depuis 1915. C’est lui qui organisa l’exposition Modigliani chez Berthe Weil, exposition qui fit scandale et dont la bande dessinée raconte des détails. Zborowski fut aussi l’artisan de l’exposition londonienne de Modigliani où son art fut reconnu, même si les ventes de tableau ne suivirent pas (2).

Bien sûr, la biographie en bande dessinée d’un peintre relève toujours du défi pour le dessinateur. Comment rendre compte de l’art de Modigliani, sans l’imiter, évidemment car ce serait suicidaire, tout en épousant l’esprit ? Ernesto Anderle lui-même artiste aux multiples facettes, choisit de rendre compte de la coulée des couleurs sur les corps nus, des torsions, et déformations. Le travail sur les mains et le visage d’Utrillo, avec le détail de déformations des chairs et du corps, sont exemplaires de ce choix. Anderle joue aussi, ingénieusement, des regards hallucinés ou bien de la figuration des personnages aux yeux sans pupilles : yeux se retournant vers l’intérieur ? De plus, par la composition des planches et le dégradé des couleurs, qui s’opposent parfois, Ernesto Anderle rend l’effet d’ivresse sauvage de la peinture des portraits de Modigliani.

Cet album est à la fois une biographie fiévreuse du peintre, une interprétation passionnée de son art. Entrant dans les traits et les couleurs de la peinture et du dessin de Modigliani, Ernesto Anderle compose une œuvre nouvelle, album à lire comme leg spirituel élevé à la mémoire du peintre.

Philippe Geneste

(1) Joyeux-Prunel, Béatrice, Les Avant-gardes artistiques, 918-1945. Une histoire transnationale, Paris, Gallimard, 2017, 1186 p. – p.66. (2) Ce même Zborowski fonda en 1926 une galerie où il exposait les Modigliani, pariant « sur la célébrité posthume de l’artiste mort dans des circonstances misérables » Joyeux-Prunel, Ibid., p.215. 

19/01/2025

Un Merle au jardin

 JOLIVOT Nicolas, Tino, un merle au jardin, HongFei, 2024, 120 p. 33€

Cet ouvrage de grand format peut être lu comme une suite de Voyages dans mon jardin chroniqué sur le blog lisezjeunessepg du 22 décembre 2021. Le merle y figurait déjà, page 57. Dans Tino (…), nouveau documentaire et récit animalier de Nicolas Jolivot, il est devenu le personnage principal. Le principe de composition est identique aux deux livres : un grand format, des peintures somptueuses, des dessins autant naturalistes que poétiques, un texte descriptif souvent sous forme de légendes d’images, un texte explicatif qui s’insère dans le texte narratif. Ce dernier raconte le rapport intime de l’auteur avec le jardin et, ici, avec un merle qui y a élu domicile avec la merlette, Tinette.

On retrouve toutes les qualités du précédent ouvrage : une observation précise et rigoureuse de naturaliste, sur le temps long d’une année. Le livre est divisé en deux parties : solstice d’hiver et solstice d’été. Nicolas Jolivot s’en explique : ce rythme, qui est « le rythme ancestral des humains basé sur le début et la fin des travaux agraires et pastoraux » (p.9), correspond à celui des oiseaux qui ne se repèrent pas aux quatre saisons, contrairement à ce qu’on pourrait penser. Naturaliste, le livre offre des pages sur l’anatomie des merles ; éthologue il fournit de multiples observations des comportements et notamment cette magnifique narration (avec dessins et peintures) de la construction du nid par la merlette, début mars. Le temps de la ponte fait l’objet d’un texte délicat et de grande érudition. La description des chants des merles est précise, évocatoire. On suit, par ailleurs, le développement du merleau qui, à son tour, s’installera dans le jardin.

Mais le livre permet de croiser aussi d’autres animaux et, en particulier, d’autres oiseaux, ce qui est sujet à anecdotes. La mort de Tino est contée dans une page poignante digne des grands récits animaliers.

Au-delà des observations précises, des explications et informations scientifiques, l’ouvrage pose des interrogations, comme celle-ci, reprise à un éthologue : les merles sont-ils des « êtres hédonistes » qui recherchent le plaisir ? Leurs comportements sont-ils exclusivement liés à des fins utilitaires ou bien le plaisir y entre-t-il pour une part ? Cette réflexion ouvre sur le rapport des oiseaux à l’esthétique…

Mais il y a plus, encore. L’étude patiente impose de comprendre que « c’est notre environnement naturel qui décide, pas nous [humains] » (p.56). La place de l’homme dans la nature, son rapport aux êtres vivants, à la terre et au cosmos, sont donc en ligne de mire. L’auteur se prend à réfléchir sur un chemin buissonnier : « Les oiseau en connaissent certainement beaucoup plus sur les humains qu’on ne l’imagine » (p.4). Comment faire pour qu’entre les humains et les animaux s’instaure « un dialogue où chacun comprendrait l’autre tout en tenant sa place » (p.6) ?

Tino, un merle au jardin est un livre d’art, un récit dont l’écriture oscille entre le journal d’observation et la prose poétique. C’est un livre à offrir à partir de 12 ans, un livre de choix, à lire et à relire, comme tout chef d’œuvre.

Philippe Geneste

12/01/2025

Plaisir du documentaire

PINAUD Florence, Adieu vieilles peaux ! Les mues des animaux, illustrations d’Émilie Vanvolsem, éditions du ricochet, 2024, 36 p. 14€50

Un nouveau volume passionnant de la collection Ohé la science ! est désormais en librairie. Le livre est servi par l’excellent travail illustratif autant qu’explicatif et d’aide à la compréhension d’Émilie Vanvolsem, aux confins de la planche du naturaliste, de l’art réaliste et de la mise en en histoire dessinée. Le texte de Florence Pinaud est lui, conformément à la ligne éditoriale du ricochet en matière documentaire, limpide, clair, simple à lire et précis.

Le jeune lectorat y apprend une multitude de choses sur quantité d’animaux : les serpents, bien sûr, mais d’autres reptiles et batraciens aussi, des crustacés, des insectes, des araignées. L’ouvrage élargit l’horizon des mues aux oiseaux, aux mammifères. Le documentaire allie intelligemment une narration de scènes de mue et un travail de légendage d’illustration, sur une double page conservant ainsi son unité informative. Pour le jeune lectorat, c’est la possibilité offerte de lire soit dans l’ordre de la pagination soit en désordre selon le centre d’intérêt du moment.

Ce dernier choix est d’autant plus permis que, comme toujours dans les volumes d’Ohé la science !, les deux dernières pages, plus ardues à lire mais sans difficulté insurmontable, rassemblent l’ensemble des informations dans un texte de synthèse qui permet de coudre le fil qui a permis aux autrices de tisser les trente-six pages foisonnantes du volume.

 

GRUNDMANN Emmanuelle, Les P’tits Bâtisseurs, illustrations Chloé du COLOMBIER, éditions du ricochet, 2024, 28 p. 10€50

La collection Éveil Nature s’enrichit d’un nouveau volume, aussi attrayant, instructif, passionnant que les autres. Le format carré les angles arrondis de la couverture, le papier glacé, font du livre un bel objet, maniable par le jeune lectorat. Les images naturalistes et parfaitement en correspondance avec le regard des jeunes lectrices et lecteurs s’allient avec la sobriété du texte pour présenter avec clarté de nombreux animaux et leurs œuvres, de la taupe au castor, du blaireau à la marmotte, de la guêpe au rat des moissons, du martin-pêcheur à l’hirondelle.

L’ouvrage pourra aisément être prolongé par une recherche dans l’environnement proche ou plus lointain de l’enfant lecteur par une recherche de l’habitat des animaux. Ce qui convainc, à chaque fois, dans cette collection, c’est la rigueur de l’information, le souci de s’adresser tant par l’image que par le texte au jeune lectorat. Une nouvelle réussite des éditions ricochet. 

 

LESCROART Marie, RABAH-KONATÉ Myriam, Le Nil fleuve des pharaons, illustrations de Catherine CORDASCO, éditions ricochet , 2024, 77 p. 17€

On a déjà dit tout le bien qu’on pensait de cette collection du tour du monde des cultures à travers les monuments naturels. Ce nouveau volume ne fait que confirmer et renforcer l’appréciation.

Suivre le Nil, c’est évidemment entrer dans l’histoire de l’Égypte mais c’est bien plus que cela, puisqu’on traverse aussi le Soudan, l’Érythrée, le Soudan du Sud, l’Éthiopie, l’Ouganda, le Rwanda, le Burundi, la Tanzanie et le Kenya. Que ce soit le travail de photogravure, celui de la typographie, l’art des illustrations, tout concourt à rendre attrayant ce volume foisonnant. La question géopolitique de l’hydraulique, les raisons agro-industrielles de l’assèchement et de l’infertilité des terres, l’histoire coloniale, la période des libérations nationales, la civilisation égyptienne antique dans ses liens étroits avec le fleuve, il n’y a pas de double page sans vif intérêt pour le jeune lectorat. On peut juste regretter l’absence d’une carte plus précise qui permettrait de situer bien des lieux évoqués, mais cette remarque n’enlève rien au plébiscite apporté par la commission lisezjeunesse à cet ouvrage. Un régal.

 

DELHEM Rik, Petites Bêtes en très gros, Milan, 2024, 80 p. 26€50

Réalisé par un entomologiste passionné de macrophotographie, le chercheur qui travaille dans un laboratoire de taxonomie à Amsterdam propose un ouvrage de grand format qui répertorie les insectes de la forêt, en spécifie le milieu, en présente les caractéristiques. Grâce à la macrophotographie, l’enfant mais l’adulte tout autant prennent connaissance de l’aspect physique d’une quantité d’insectes d’espèces différentes. Le livre présente, toujours succinctement et très clairement, les moyens de défense, la nourriture, la reproduction, les raisons d’être de tel ou tel trait physique, en choisissant pour chaque insecte un domaine d’information privilégié.

Le grand format, la mise en page des photographies (plusieurs en général sur une même page) sur un fond noir, tout concourt à faire de l’ouvrage un livre de toute beauté et un livre d’art au service de l’entomologie. La taille réelle des insectes est reproduite en silhouette à côté de la photographie agrandie et en couleur.

Les quarante-pour cent des espèces des insectes, qui sont en voie de disparition donnent toute son actualité à l’œuvre de Rik Delhem. Le livre fait d’autant plus prendre conscience de la catastrophe écologique qui affectera nécessairement les humains qui pourtant perpétuent cette hécatombe. L’enfant prendra conscience tout en partageant un moment de beauté esthétique. Un livre remarquable, plébiscité par la commission lisezjeunesse.

Philippe Geneste

 


05/01/2025

La vraie vie

BURNAT-PROVINS Marguerite, Contes en vingt lignes, dessins de Gisèle VALLEREY, préface de Catherine Dubuis, éditions de Jérémie Pinguet, L’Harmattan, 2024, 106 p. 11€

Voici un ouvrage de contes significatif des recherches de la fin du dix-neuvième siècle et début vingtième siècle. Ils sont écrits par Marguerite Burnat-Provins (1872-1952), une écrivaine française de naissance et qui a vécu en Suisse où son œuvre fait l’objet d’une grande considération. Le livre est illustré par Gisèle Vallerey (1889-1940) qui lui vouait une grande admiration. Si elle a vécu à Paris, les écrits de Marguerite Burnat-Provins sont nourris des multiples pays et lieux où elle a vécu, avec une mention particulière du Valais suisse. Le recueil se compose de vingt-trois contes courts réunis sous le titre « Contes en vingt lignes », d’un conte esseulé, « L’Aéroplane », de trois « Contes flamands » et de trois contes « Contes valaisans ». Si le premier groupement de contes peut être qualifié par la brièveté annoncée par le titre, les autres groupements sont des contes qu’on pourrait dire cruels, tant leur tonalité, leur thématique parfois, les rapprochent de ceux de Villiers de l’Isle-Adam (1838-1889), mais sans excès dans l’écriture.

Ce qui frappe dans le premier regroupement « Contes en vingt lignes », c’est un art de la chute. Les premiers textes sont des apologues, récits illustrant symboliquement une vérité qu’il est demandé au lecteur de recomposer. De ce fait, ces textes font un clin d’œil à la devinette. C’est d’ailleurs un trait de l’écriture de ce volume : l’autrice ne se prive pas d’interpeller son lectorat, l’impliquant dans l’histoire contée. De même, elle joue, notamment dans les contes valaisans, avec une authentification de la situation du conte, qu’elle présente puisée dans son expérience personnelle. Enfin, la gourmandise lexicale de l’autrice pour le vocabulaire régional et spécifique participe à la captation de notre attention de lecteur et lectrice. L’insistance de réalisme qui se fait jour vient pourtant buter contre le genre du merveilleux. L’autrice se fait exploratrice de l’âme humaine, c’est-à-dire du désir, de la pensée communiquée, du sentiment et de la parole qui le représente. Traversée par de l’ironie, de la raillerie même parfois, la prose de Marguerite Burnat-Provins ne laisse pas l’esprit du lecteur en paix, elle l’assaille de traits, de tours, elle le déstabilise par les surprises des péripéties. L’hésitation propre au fantastique n’a pas cours au niveau de l’histoire mais structure l’appréhension des sentiments. Contes en vingt lignes installe le lecteur d’emblée dans un univers fictif, irréel, parallèle à la réalité mais par l’exploration de l’âme humaine suscite une inquiétante identité avec la vie onirique, psychique de chacun. Souvent, les personnages communiquent une conscience fausse de leur état, entraînant la lecture dans une interprétation tortueuse qui semble vaine avant que la chute vienne lui offrir quelque clé de délivrance sémantique. Durant ce processus le lecteur est entraîné dans les arcanes de la psyché, touche parfois à l’indicible des désirs que l’autrice expose en fiction.

Les dessins en noir et blanc de Gisèle Vallerey accompagnent la sensification du texte, induisant des orientations de lecture qui s’avèrent toujours pertinentes. Ils préparent l’irruption de l’irrationnel sans interférer avec les images que chacun élabore durant sa compréhension du récit. Contes en vingt lignes semble être écrit pour susciter le croisement des imaginations entre celle de l’autrice, de la dessinatrice et des lectrices et lecteurs. Comme Poe, comme Villiers de l’Isle-Adam, comme un certain Maupassant, Marguerite Burnat-Provins convoque l’horreur. Le phrasé, la crudité des descriptions, le goût de l’enluminure stylistique, imprègnent les récits de romantisme. Du romantisme aussi, ils reprennent le goût du mélange des genres, le goût de l’obscur et des ruines, de la tradition et de la sincérité sauvage de l’amour. Enfin, « l’émotion et la liberté d’imagination » (1) soufflent sur l’ensemble du volume. Dans un geste anti-moderniste où tristesse et affirmation d’interdits se dessinent avec intensité, les textes invitent à ne jamais se défaire de la vie qui bat à l’intérieur de soi pour s’en remettre à des battements orchestrés de l’extérieur.

La convocation des légendes religieuses ou de thèmes bibliques ajoutent à cet affranchissement du rationnel. Mais dans ces récits, nulle morale chrétienne ou civique. Les caractéristiques relevées sont principalement mises au service de l’exploration de la mort et de ses corollaires l’oubli, le dépassé, d’une part, et, d’autre part, de l’expression du désir et de l’amour, triomphant ou refoulé, reconnu ou brisé :

« - J’ai soif. Je suis venu te prier de rafraîchir ma poitrine, répondit la femme. Toi qui es pure et froide éternellement, éteins ce feu qui me brûle, cet amour qui flambe dans mon cœur et ne me laisse ni trêve ni repos.

- J’ignore ce dont tu me parles, répondit tranquillement Dame Neige, en la considérant de ses yeux chastes, mais puisque tu souffres, je te donnerai l’oubli en te rendant le sommeil car je suis celle qui endort. » (Extrait de Dame Neige)

« Pendant des jours, la vie lui parut une fête, une grande fête d’oubli et de recommencement. (…)

Mais elle s’étonnait de sentir que son désespoir n’était remplacé par aucune espérance, qu’en elle plus rien ne semblait attendre ni désirer » (Extrait de Le Cœur).

L’entrecroisement des deux thématiques créent une fusion avec le temps. Ce dialogue entre Eros et Thanatos appelle le romantisme noir. La littérature sert d’instrument à la résurrection de l’enfoui et, peut-être, pour la poétesse conteuse la création artistique (elle était aussi peintre) est-elle le chemin pour accéder à la vraie vie, à ce pont de fusion de la vie et de la mort.

Contes en vingt lignes, initiative des Associations des amis de Marguerite Burnat-Provins, documenté avec érudition par Catherine Dubuis et Jérémie Pinguet, met à la disposition du lecteur français une autrice attachante et en quête de liberté. Ce livre devrait faire date pour une revalorisation de toute son œuvre dont espère de prochains volumes.

Philippe Geneste

Note

(1) Löwy, Michael, Sayre, Robert, Révolte et mélancolie. Le romantisme à contre-courant de la modernité, Paris, Payot, 1992, 306 p.– p.65.


23/12/2024

La création comme une récréation

 ART

Je sens, Grand Palais/Réunion des musées nationaux, 2024, 32 p. 11€90 ; J’imagine, Grand Palais/Réunion des musées nationaux, 2024, 32 p. 11€90 ; Je chante, Grand Palais/Réunion des musées nationaux, 2024, 32 p. 11€90.

Louer encore et encore cette si belle collection de « l’art à tout petits pas », le détail d’un tableau avec un sens (Je sens mais Je chante), une faculté cognitive (J’imagine). Sur la page de gauche, un texte, simple, sous forme d’historiette ou d’anecdote ou de comptine ou de chanson ou de poème qui prend prétexte de la peinture pour ensuite élargir le champ de l’imaginaire. Dans tous les cas, pour Je chante les jeux sonores, phonétines dominent quand dans J’imagine, en face des détails de peintures de Picasso, un texte d’incipit à la fois désigne le motif dessiné et invite à poursuivre librement son histoire. Pour Je sens, le texte bref interprète ou commente le tableau invitant l’enfant à en faire tout autant, voire à s’interroger sur la motivation du texte proposé par l’ouvrage.

Chaque livre est formidable en ce qu’il sollicite l’attention de l’enfant tout en initiant son regard. On le pense pour les petits mais des élèves des classes élémentaires y trouvent une grande satisfaction tout en pouvant être parfaitement autonome dans la lecture. Les membres de huit à douze ans de la commission Lisez jeunesse ont tous manipulé le livre avec intérêt.

L’intérêt de la collection et de ces trois livres est aussi dans le contenu pictural des albums. En effet, il y a là, même si ce n’est pas l’objectif direct de la collection, une propédeutique à l’esthétique picturale qui contrevient au flux continu d’images regardées ou vues par les enfants sur les écrans. Il semble qu’on s’interroge peu, dans notre société, sur les effets qu’ont les images numériques et notamment les photographies mises en ligne sur le regard, sur l’intelligence du regard. Il ne fait pourtant pas de doute que s’exerce là une éducation à l’image, certes par induction, mais avec quelle puissance de façonnage quand on sait combien elles se donnent pour une norme iconique. Serait-il exagéré de parler d’abandon des enfants à ce type d’images mainstream ? Pour éduquer à l’image, la littérature destinée à la jeunesse a un rôle important à jouer et qu’elle joue, grâce à la place donnée aux illustrations, grâce à l’inventivité des éditeurs pour proposer des supports livresques souvent remarquables. La collection « l’art à tout petits pas » y tient une place de choix. Elle y ajoute tout un travail de transmission des travaux des peintres et ce lien avec les musées est vraiment à louer. L’image s’acoquine avec le texte qui lui fait miroir bien que les deux aillent chacun en liberté. Les images sollicitent ainsi des mots pour se dire et la dire, elle se fait texte et le texte la redit, en quelque sorte, la dit ou l’imagine en invention de phrases, en imagination de prolongement textuel. Lire s’est regarder, savoir lire sera donc savoir regarder. La collection « l’art à tout petits pas » sort de l’usage instrumental de l’image, puisqu’elle appelle le texte à s’invente par l’image et non s’appuie sur l’image pour comprendre le texte. 

 Philippe Geneste

Nota bene : sur cette collection, lire le blog https://lisezjeunessepg.blogspot.com/ du 29/12/2023.

15/12/2024

Ecriture et lecture comme lieu de plaisir

 VOLTZ Christian, Au Travail, éditions du rouergue, 2024, 48 p., 14€

Boutons, pièces et piécettes, pointes, rivets, rondelles métalliques en tous genres, morceaux de ferraille rouillée, cordes effilochées, fil de fer, fil plastique, écriture au clavier, écriture manuscrite, dessin, « Ouh là, c’est quoi tout ça ? » … c’est le matériau de l’histoire que tente de raconter un écrivain en manque d’inspiration, faisant appel à une intelligence artificielle… Mais le chat Gépété ne comblera pas l’imaginaire en panne de l’humain écrivain.

En revanche, l’album offre les diverses tentatives de construire un personnage. Chaque page propose la photographie d’un collage, montage, sculpture, qui à force de ne tenir qu’à un fil mènera l’écrivain à jeter l’éponge.

Pourtant, c’est le conte d’une genèse singeant celle où interviennent Adam et Ève, rebaptisée Nicole, que tente d’écrire Gépété. Mais la récupération des imaginaires stockés ne tient pas au montage. L’album Au Travail propose les ébauches d’une histoire non aboutie. À moins que la recherche de l’histoire qui soit l’objet diégétique de l’album. L’enfant imaginera page à page, double page après double page, non pas une intrigue mais des histoires, ramenées chacune à une péripétie close sur elle-même, mais qui, s’annulant ouvre une autre piste d’interprétation. John Baguette dirait de cet album que c’est une parodie de hors-texte : « Hors-texte, n. m. invar. (1922 ; de hors et texte). Gravure tirée à part, intercalée ensuite dans un livre, et non comprise dans la pagination » (1). Effectivement, l’album est un espace de travail pour Christian Voltz mais aussi pour l’enfant qui le lit. Plus, pour les deux, et John Baguette (2) en serait d’accord, c’est un lieu de plaisir. Au Travail crée un beau charivari, une hybridation de texte et d’image, un télescopage de vieux textes patrimoniaux mal fagotés ensemble dans le présent d’une écriture pour le moins incertaine… Mais la lecture, elle, sourit, comme le robot en matériaux de récupération de la couverture, un globe-terrestre taille crayon en guise de soleil…

Philippe Geneste

(1) Citation épigraphique notée par Baguette, John, Abîmes, le hors-texte phase 1 (ébauches littéraires), Forcalquier, Quiero, 2021, 132 p. – (2) « Le texte n’aurait pas lieu d’être un lieu de travail. C’est un lieu de plaisir » ibid. p.12.


 

COLOT Marie, Norbert, illustrations d’Arianna Simoncini, CotCotCot, 2024, 40 p., 16€50


Avec un tel livre, magnifiquement édité, magistralement conçu et illustré, le secteur du livre pour la jeunesse poursuit l’approfondissement du genre de l’album.

La situation surréaliste, tout d’abord, type littérature issu de l’univers haschischin : le lectorat est plongé dans le bric-à-brac d’une tête, celle de l’écrivaine. S’y languissent tout un tas de projets d’histoire, en attente d’être sollicités pour s’incarner sur du beau papier, donner matière à de belles illustrations suggestives d’un monde nouveau, inouï. La littérature se définirait-elle comme une production des greniers mentaux de l’humanité ?

Parmi ces projets, il y en a un, plus impatient que les autres, incarné dans un personnage qui n’en est pas encore un mais dénommé Norbert, alors qu’il est orphelin de toute action où s’inscrire. Mais Norbert rêve d’aventures – une idée courante – mais d’une aventure complète qui s’achèverait et lui permettrait de vivre alors sa vie, sans le boulet de la tête de l’écrivaine à l’imagination pourtant pas si pantelante que ça…

En attendant, Norbert essaie différents types de personnage. L’album offre alors un hors-texte fictif (1) jusqu’à ce que l’histoire re-commence. En attendant, l’album impose sa matérialité : les illustrations d’Arianna Simoncini croisent le surréalisme et l’étrange, le mélancolique et le bizarre, le saugrenu et le symbolique, non sans zeste de réalisme loufoque. Quant au texte de Marie Colot (2) il propose un conte philosophique sur la fabrication d’un récit à personnage. L’autrice met en scène une créatrice aux prises avec un personnage qui cherche à se faire lui-même, qui se perd dès qu’il se trouve. Ce n’est pas si étonnant. En effet, à changer de personnalité selon son proche environnement, Norbert empêche l’écrivaine à réaliser une histoire car une histoire repose sur une cohérence qui est constance d’éléments convoqués. L’histoire devient alors un repère susceptible d’interprétation. Sans repère, le lecteur se perdrait et l’écrivaine avouerait son impuissance. Norbert est trop inconstant et l’inconstance annihile toute littérature à moins, clin d’œil de Marie Collot soutenue puissamment par Arianna Simoncini, d’en faire le Hors-Texte… Malin…

 C’est simple et profond, c’est ingénieux et drôle. Norbert de Marie Colot et Arianna Simoncini interroge aussi le désir d’histoire du jeune lecteur ou de la jeune lectrice, qui prend l’album en attendant une histoire.

Philippe Geneste

(1) Baguette, John, Abîmes, le hors-texte phase 1 (ébauches littéraires), Forcalquier, Quiero, 2021, 132 p. – Lire le compte rendu de COLOT Marie, Mori, graines de géants dans les forêts urbaines d’Akira Miyawaki, illustrations de Noémie MARSILY, éditions CotCotCot, 2024, 200 p. 24€ sur le blog lisezjeunessepg du 30 juin 2024.

 

17/11/2024

Formes et abstractions pour racontage

BAIJOT Mathias, Le Voyage d’Irma, CotCotCot éditions, 2024, 144 p. 21€

Le Voyage d’Irma raconte une histoire en privilégiant la modalité graphique d’expression. On dira donc que c’est un roman graphique. Des pages sans texte, comme celles du générique précédant la page de titre, se succèdent selon la logique d’accomplissement d’un mouvement, signalant ainsi la narration graphique d’un événement inscrit dans la durée. Chaque planche s’offre derrière un tamis ou voilage de traits, de points, à moins que ce ne soit une surface intercalaire transparente ; et de ce fait, le lectorat n’est pas directement en relation avec l’histoire, son regard étant filtré dès son entrée : l’être graphiste qui narre, le narrateur donc, n’est-il pas exprimé par ce filtre ?

Les couleurs mates sur papier mat, font entrer le lectorat de 13 à 113 ans dans une atmosphère inquiète ou mélancolique. Le fil conducteur en est le voyage préparé par Léon le héron, Andréa le renard, Ernesto le blaireau, Simone la vigogne et auquel se joint Irma la baleine. Ce voyage pourrait être un rêve à moins que ce ne soit un récit graphique du genre du merveilleux, jouant avec les codes de la fable animalière. De fait, Le Voyage d’Irma emprunte aux deux genres et ce avec d’autant plus de facilité que l’ouvrage décline explicitement son appartenance au genre du roman graphique… Cette hésitation générique n'est pas pour rien dans la tonalité inquiète et mélancolique du graphisme. Elle est aussi le fait du narrateur graphiste qui se manifeste par l’effet de tamis, de voilage, de filtre évoqué ci-dessus.

Le récit onirique conte un voyage thématique centré sur les contes. Les passagers ont, à chaque escale, à raconter une histoire, un conte. On lira et les personnages écouteront, les histoires de Léon le héron, de Simone la vigogne, d’Ernesto le blaireau… mais un accident interrompra la tournée des conteurs et conteuses. Alors, Irma qui aura beaucoup appris durant le voyage s’en ira par d’autres chemins conter à son tour, essaimer les histoires auprès d’un public à conquérir. Soulignons que le fait que ce soit des récits de personnages (d’animaux en l’occurrence) apportent crédit à l’hypothèse du graphiste narrateur proposé par l’analyse.

Pour lire cet ouvrage, il est conseillé de s’arrêter longuement sur les pages, d’y chercher les liens les raccordant les unes aux autres, de déceler les continuités et les discontinuités. Les contes eux-mêmes s’évadent du code commun pour flirter avec l’abstraction. Le choix est en accord avec celui du dessin, des couleurs et des compositions des illustrations : elles aussi possèdent un trait d’abstraction. Dans les deux cas, l’abstraction semble manifester une volonté de surprendre, de casser les codes, pour faire triompher l’imaginaire. Comme dans l’évolution de la vie, un hasard, un accident, obligera Irma, à s’adapter au bouleversement du milieu jusque-là décrit mais qui disparaît. Un autre, issu de la confrontation imaginative avec Irma, naîtra sûrement.

Ainsi vont les contes, de terre en terre, passant de voix en voix, de milieu en milieu, d’images en imaginaires.

 

KAARIO Victoria, L’Amour géométrique, illustrations Juliette Binet, éditions du rouergue, 2024, 20 p. 12€90

La préparation, par la famille de Céleste, de la venue d’un petit frère, tel est le thème de l’album de petit format, en papier légèrement granulé, aux couleurs douces et multiples. Juliette Binet, comme dans un exercice de style graphique, traduit en illustrations géométriques, les textes déclaratifs de Victoria Kaario.

Ici ce n’est pas l’absence qui est thématisée mais la présence spatiale prise par celui qui n’est pas encore là. Céleste, la petite fille, va finalement aider ses parents et lorsque Ernest est né, chaque chose est rangée dans sa chambre, comme dans le reste de la maison « même si tout a bougé ». Les illustrations suivent, plus dynamiques à la fin de l’album.

Un tel ouvrage vaut pour les dialogues à mener avec le petit lecteur ou la petite lectrice à qui il lit l’ouvrage et avec qui il lit les images. La richesse de l’album sera proportionnelle à la richesse de ce dialogue.

 

GALVIN Michel, Bleue, rouergue, 2024, 64 p. 16€

L’album contemporain poursuit l’exploration d’un genre auquel s’identifie pour beaucoup la littérature destinée aux jeunes enfants. Bleue est une allégorie qui, à partir de la mise en scène d’objets parle au jeune lectorat, à qui on lit l’histoire et avec qui on regarde le récit illustré, de la problématique de l’exclusion. En ce sens, il relève de la variété didactique du genre tout en empruntant les ressorts poétiques de la métaphore.

Bleue est un récit sur la couleur qui est aussi un récit moral par le sens. Reprenant à son compte la définition de la littérature comme langage indirect sur le monde, Michel Galvin, propose des scènes ou tableaux allégoriques où sont mis en présence des objets. La problématique de l’histoire est celle de la rencontre compréhensive qui, au final aura lieu : « Et toi comment t’appelles-tu ? ». L’interpellation de soi par la communauté des différences signifie alors la possibilité de la socialisation et donc pour l’héroïne, Bleue, de sa réalisation.

Philippe Geneste


10/11/2024

Femmes dans l’effroi, femmes en devenir

EFFAH Charline, Les femmes de Bidibidi, Paris, éditions Emmanuelle Collas, 2023, 226 p. 19€

L’histoire de ce roman se confond avec le témoignage de sa narratrice, Minga qu’un long périple amena aux confins de l’horreur, de Paris jusqu’au nord de l’Ouganda dans le camp de Bidibidi où se sont réfugiées des femmes meurtries par la guerre et la violence machiste.

À Paris, toute enfant déjà, c’est dans sa famille qu’elle a rencontré cette violence-là. Son père, Émile Meyer, jaloux du passé, du charme, de l’intelligence de sa femme, Joséphine, la mère de Minga, lui fit vivre de longues périodes d’insultes et de brutalité. Une nuit, une maltraitance de trop laisse Joséphine en sang. Minga n’a alors que huit ans. Elle soigne le visage blessé de sa mère, l’aide à s’habiller et malgré son chagrin, l’aide à préparer son départ, à faire sa valise, lui donne même l’argent de sa tirelire.

Pendant des années, Minga va vivre seule avec son père, cet homme enfermé dans ses rancœurs, son alcoolisme. Taciturne, il ne s’exprime que dans ses peintures dont il encombre leur foyer. Seul un de ses tableaux attire Minga : « L’Arbre à palabres » qu’il lui offre.

À la mort d’Émile, Minga, maintenant adulte, découvre les lettres de Joséphine qu’il lui avait cachées. Elle décide alors de partir sur les traces de sa mère, devenue infirmière dans une ONG, en Ouganda. C’est dans le camp de Bidibidi, que de nombreuses personnes venues du Soudan du Sud ont trouvé refuge, fuyant la guerre civile, les massacres, les famines et les viols.

Minga raconte alors ses rencontres avec des femmes, les histoires douloureuses qu’elles lui transmettent, et aussi l’empreinte que Joséphine a laissée, avec ses soins très doux et sûrs malgré le manque de moyens, avec son engagement moral et l’empathie qui l’a conduite au péril de sa vie.

S’esquissent alors toutes ces figures féminines rompues sous la bestialité permise par la guerre et la violence machiste qu’elle nourrit. Avec ce désir qui malgré tout subsiste : survivre. C’est, par exemple, Jane qui poursuit son rêve improbable jusqu’à s’avilir et se prostituer pour retrouver son enfant que la guerre lui a enlevé ; c’est, par exemple, Véronika dont le corps meurtri ne désire plus l’homme aimé ; c’est aussi Rose dont les seins douloureux pleurent de l’absence des petites jumelles auxquelles leur lait était destiné. Depuis son arrivée, la jeune femme cache sa honte et son malheur, comme nombre de femmes dans toutes ces guerres qu’elles subissent.

Rose qui pleure ses petites filles et son amour perdu, nommé Chadrak Mayok, au passé d’enfant soldat. Ils vivaient autrefois à Juba, au sud profond du Soudan, dans une chambre dont elle prenait grand soin. C’était leur foyer qui sentait bon la douceur des corps de leurs petites jumelles, âgées de quelque mois. Puis en 2011 la guerre est devenue guerre civile et Chadrak est partit se battre contre l’ethnie de Rose. La jeune femme a dû fuir alors la ville massacrée, emmenant ses deux bébés. Est-ce une lettre, est-ce des mots échappés de l’horreur, qui racontent à Minga comment Joséphine découvrit les blessures de Rose, celles de son âme et de son corps, écoutant l’horrible histoire de l’infanticide, les viols des bourreaux en meute qui détruisirent au-delà de l’intime. Les mains de Joséphine se sont faites berceaux, corolles de douceur qu’elle tisse de ses mots, de la chaleur de sa voix pour soigner la jeune femme.

Quelques jours plus tard, c’est en guerrier plein de sang et de haine, semant l’effroi, venant en maître réclamer son dû que Chadrak Mayok retrouve Rose au camp de Bidibidi ; il ne lui épargne ni l’humiliation, ni le viol, ni les coups.

Mais bientôt les paroles racontées se bousculent et sous une violence haineuse, la vie s’enflamme, s’éparpille en cendres humaines. On le sait bien, la bestialité et la volonté de puissance ne sont pas toujours genrées et nombre d’hommes les ont en détestation : comme dans le roman Jean, amant de Minga, Moïse, mari de Véronika. Par quoi sont animés des hommes comme Émile ou Chadrak Mayok pour s’épandre en bestialité et choisir la mort ?

Mais arrivée au terme de sa quête, ce ne sont pas des hurlements guerriers dont se souvient Minga, mais bien les paroles des femmes de Bidibidi, leur lutte pour la vie, leurs échanges, leurs entraides, leurs rêves entravés aussi… tout comme ne la quitte pas, éparpillée dans le bruissement des arbres, la voix de Rose, l’appelant « Minga, Minga ». C’est le prénom que Joséphine lui a donné et qui signifie « femme » en langue gabonaise, sa langue d’origine.

Annie Mas

Pour préadolescents et préadolescentes

ODOH Paula, Le Prix de la détermination. L’histoire d’une vie, préface de Maurice Gohou Wondji, L’Harmattan, 2024, 74 p. 11€

La page de titre précise le genre du récit proposé par Paula Odoh : « roman ». La lecture va donc s’orienter vers le roman d’apprentissage d’une pré-adolescente, Djèna, que l’on va suivre jusqu’à son âge de jeune fille. L’enfant, appuyée par sa mère, va persévérer dans son projet d’aller à l’école et d’accomplir sa scolarité complète, dans une société où les filles sont promises très tôt et au mariage et aux travaux domestiques.

L’ouvrage, écrit avec simplicité, s’appuie sur une connaissance précise que l’autrice inclut dans les péripéties de l’histoire de la vie de Djèna. Malgré les coquilles qu’une seconde édition ne manquera pas de faire disparaître, on reste accroché au devenir de l’enfant puis de l’adolescente ivoirienne dans le contexte de la toute nouvelle indépendance du pays. Plusieurs thématiques sont abondamment traitées par la fiction : l’école, bien sûr, la sexualité et notamment l’éducation à la sexualité, le rapport à la tradition, la tension entre la nécessité de préserver la culture d’un peuple et celle de contourner les aspects oppressifs que cette culture peut comporter, enfin, la thématique de la séparation ne cesse d’être renouvelée au fil des épisodes de la vie de Djèna.

C’est cette dernière thématique que cette chronique se propose d’analyser.

Si Djèna se sent poussée à quitter le campement, c’est-à-dire à quitter le connu, c’est parce que se séparer de son milieu stimule une pulsion de savoir. L’enfant veut agrandir son champ de vie, elle veut donc grandir. La séparation est la condition de sa réalisation en tant que personne, pense-t-elle. Pour entrer dans la vie sociale, elle sent le besoin de se construire comme particulière, elle veut être reconnue comme être singulier. L’acte de quitter ses parents, de quitter le lieu familial de vie, les camarades, les amies, est, pour Djèna, une condition pour entrer personnellement dans la vie et il est un instrument contre l’imposition d’une entrée dans la vie non consentie.

Djèna s’oppose à la tradition qui l’engluerait dans des fonctions sociales figées. Djèna refuse d’être privée de sa contribution à la vie sociale : il n’y a pas de devoir là où la réciprocité n’est pas la relation qui relie les êtres humains. La séparation est donc comprise et vécue comme une libération. Une libération, qui n'annule pas pour autant les joies périodiques des retrouvailles. Bien sûr, c’est un risque. Le roman raconte ce goût du risque et le courage de le courir. Le Prix de la détermination raconte donc, aussi, le drame du renoncement et l’histoire se trame sur les circonstances par lesquelles l’héroïne en rompt la fatalité. Dans un des nœuds du récit, est à son comble la tension entre d’une part le respect de la tradition (à travers la reconnaissance envers la vie du peuple) et, d’autre part, la volonté de Djèna, alors enceinte, de poursuivre ses études, poursuite interdite par les codes sociaux. Djèna, dans une séquence narrative intense va faire éclater la contradiction et surmonter l’obstacle en retournant à son avantage la scène sociale du consentement (au mariage) qui, au fond, est un reniement de la personne consentante, mais qui assiéra le devenir autonome de la jeune fille. L’épisode réagit avec force à la négation de la personne féminine par la société patriarcale, négation qui pousse les filles à se renier comme personne et à s’assujettir aux normes aliénantes de l’ordre social. Le roman croise les déterminations sociales, de sexe, de culture, de religion et de géopolitique (les écoles étant tenues par des coopérants de l’ancienne métropole impérialiste. 

Philippe Geneste

03/11/2024

Récit et catharsis

VILLAIN Christine, Amères odyssées, L’Harmattan jeunesse, 2024, 90 p. 13€

La littérature destinée à la jeunesse des années 1970/1990 avait intégré le travailleur immigré, puis les générations suivantes. Aujourd’hui, le thème de l’immigration s’efface derrière celui de la migration. Amères odyssées éclaire exemplairement ce passage et permet au jeune lectorat de réfléchir sur le mot « migrants » devenu d’emploi courant.

Le roman de Christine Villain repose sur une composition où alternent des récits à la troisième personne et un récit à la première personne. Les récits à la troisième personne concernent une sage-femme qui, suite aux choses de la vie décide de se joindre à la lutte humanitaire en faveur des immigrés. Elle intègre le Nausicaa, un navire de Médecin Sans Frontière. Les pages qui concernent ce personnage servent de pôle de convergence de l’ensemble des autres chapitres-récits et assument, ainsi, au sein de la structure du roman le rôle de l’équilibre grâce auquel prend force la cohérence de l’histoire (ou diégèse). La narration à la troisième personne concerne aussi les personnages adolescents d’Abel, un jeune libanais, de Yasmine, une jeune irakienne, et enfin le jeune passeur turc, Ali. D’autres personnages sont évidemment convoqués au fil de la traversée de la Méditerranée, de l’escale en camp de rétention dans une île grecque jusqu’en Italie, de l’expérience au squat autogéré, animé par des anarchistes, dans le quartier Exarcheia d’Athènes, du passage à Paris d’Abel et Yasmine, de la vie des pêcheurs pauvres de la côte ouest de la Turquie. La narration à la première personne est un récit assumé par Ibrahim, un universitaire syrien, qui a fui la répression et tente de retrouver sa femme Mouna et son fils Karim déjà partis en exil à Paris.

Amères odyssées est un roman sur l’exil, bien sûr, mais cet exil est saisi dans sa dynamique, c’est-à-dire dans le parcours de l’émigrant cherchant à immigrer pour trouver une terre d’accueil ou un point de chute où il s’exilera. L’exil, dans Amères odyssées, c’est le voyage mais un voyage en errances, un voyage où ne comptent pas les lieux mais des rencontres, des accueils, des rejets. Le roman de Christiane Villain, se concentre sur le mouvement, le parcours : « la migrance est dans l’exil, elle est l’exil, elle est constituée par l’exil » (1).

La structure du roman rassemble, à la fois, l’éclatement des zones de conflits qui affectent les populations civiles et les effets de la catastrophe climatique en cours due au capitalisme défini par ce qu’on nomme la civilisation occidentale, mais qui concerne, aussi, la convergence des persécutés, des déracinés, des expulsés, des affamés sur l’espace de l’exil. Au centre, se situent la question du droit, le droit international soumis aux rapports de force où prévalent les menées géopolitiques de l’accumulation du Capital, les droits nationaux qui indiquent les tendances à l’intolérance et à l’irrationnalité conceptuelle concernant la réalité multimillénaire de la migration humaine. Un mot rassemble ces problématiques, celui de frontière. Or, ce mot est dupliqué de plus en plus en frontières intérieures entre les inclus et les exclus, les de souche et les hors souche, les ayant droit de vivre et les sans droit. C’est donc sur ce mot, frontière, que s’articulent l’idéologie de l’exclusion, du refoulement, du bannissement. Cette idéologie est sécrétée par les souverainetés étatiques, états démocratiques comme états dictatoriaux et états totalitaires, tous états capitalistes.

Articulé au traitement de la thématique de la frontière Amères odyssées traite la migration comme une dialectique du proche et du lointain qui dépend de qui parle ou pense l’ici (le sien) et le (de l’autre). C’est, forgé sur la dialectique du je et du tu, du nous et du vous, une nouvelle modélisation de l’espace humain qui pointe sans être explicitement énoncée. Le migrant parcourt la distance, approche du proche de l’autre, s’éloigne de son ici à lui. La migration est l’odyssée d’une intégration. Mais qu’elle rencontre le refoulement, le renvoi et elle se transforme en fuite. Que l’intégration du lointain dans le proche s’effectue et l’exil se stabilise en un lieu. Que la mise à distance par refoulement l’emporte et les cadavres sombrent dans les fonds marins de la Méditerranée ou de la Manche.

Les expressions d’asile politique et d’exil économique recouvrent des réalités diverses subordonnées à un mouvement de fuite et concrétisées dans l’appellation de ré-fug-iés. Ces expressions mettent à nu les politiques de l’immigration en cours dans les démocraties où des experts en inhumanité s’ingénient à bâtir des grilles aux critères qui classent les immigrants à inclure et les immigrants à exclure. Si le terme de migrant s’est imposé dans les années 2000, n’est-ce pas parce qu’il évite de poser la question de l’inclusion, de la tolérance d’accueil des autres, de l’étranger ? Toutes ces questions sont présentes dans le livre de Christiane Villain dont l’écriture sobre tire profit de la structure narrative rigoureuse et des parallélismes que le montage alterné des récits engendre.

 

Amères odyssées apportent deux nouveautés dans une littérature de la jeunesse migrante qui, sans être abondante s’étoffe d’année en année (2).

La première nouveauté est dans le traitement de la thématique des migrations humaines. Dans Amères odyssées, les exilés ne sont pas en quête de racines mais d’un lieu où vivre autant que pour vivre : vivre, c’est-à-dire développer des relations humaines sans danger. Les personnages ne projettent pas leur identité sur le monde comme si elle était universelle. En conséquence, le roman tend à suggérer que l’enjeu des migrations n’est pas l’identification mais la connaissance réciproque des cultures, des langues. Dans le roman, ce dialogue des cultures et sensibilités civilisationnelles existe par les relations interpersonnelles, notamment lors de situations d’entraide entre les migrants et migrantes mais aussi les situations qui réunissent migrants et militants qui luttent contre les expulsions, contre la traite des humains au profit des mafias et des États. Le propos rejoint celui de Kyoka-Cy qui écrit : « Nous débarquons sans connaître personne, dans ce petit village au-dessus d’une colline, Goult en Provence. Nous n’avons pas le regard de ceux qui ont grandi dans la région, ni de ceux qui y sont attachés par quelques liens que ce soit. C’est en tant qu’étrangers que nous empruntons ces regards, c’est aussi ressentir que nous pourrions vivre ailleurs. » (3) Mais la diégèse (l’histoire) du roman de Christiane Villain met en scène, aussi, le refus par l’idéologie dominante de ce dialogue auquel est substitué, de jour en jour de manière plus brutale, la xénophobie : la succession des lois sur l’immigration qui tendent à réduire toujours davantage les droits des immigrés et à renforcer la répression à leur encontre. Identité humaine ou identité nationale, voilà l’antinomie sur laquelle repose la thématique centrale d’Amères odyssées. La nouveauté est dans cette esquisse d’une identité à reconnaître, l’identité intime de l’espèce humaine même, l’identité qui se définit par le mouvement des femmes, des hommes, des enfants pour créer l’espace communautaire puis social de leur vie sur terre : un territoire sans frontière ; le mouvement comme définitoire de l’humaine condition donc comme constitutif de tout être social. Migrer c’est découvrir les recoins de l’au-delà de tous les pays ; et l’au-delà de tous les pays c’est l’espace sans frontière, sans autre patrie que la Terre dans le cosmos. L’émigrant porte un idéal, l’immigrant cherche cet idéal, le migrant œuvre à l’idéal.

La force du roman réside dans le choix de l’autrice de ne jamais verser dans l’essai ; ainsi, seule la diégèse porte le lectorat à la réflexion, enrichie par les voix narratives qui alternent de chapitre en chapitre. Par exemple, les personnages font l’expérience de la mondialisation monétariste et marchande, non en parcourant les discours édifiants des sectateurs de la loi du marché et des guerres de marchés, mais en parcourant la mer et les terres qui la bordent comme celles qui s’étendent à l’intérieur, en parcourant aussi leurs propres limites et celles de l’espace vital qu’ils se construisent.

La seconde nouveauté est d’intégrer le récit d’un passeur, le jeune pêcheur turc, Ali. C’est le plus long des chapitres (16 pages) et un récit poignant. La narratrice décrit l’engrenage vers l’activité maffieuse qui s’alimente à la misère des populations travailleuses. Celle-ci est aussi la toile de fond d’un amour déceptif et des choix biaisés, réalisés sans discernement par le personnage. Durant ce chapitre, Christiane Villain nous fait pénétrer dans la psychologie tourmentée d’Ali, la narratrice n’ayant de cesse de faire intégrer par le lectorat le point de vue de l’anti-héros. L’écriture se diversifie alors, en une moire de nuances de sentiments sociaux, affectifs, et de jugements cognitifs propres au personnage lui-même. Les deux dernières pages sont poignantes et, un intertexte s’impose, celui de la fin de Martin Eden. La clôture d’Amères odyssées possède l’intensité de la fin du roman de Jack London. Le roman de Christiane Villain est ainsi un rare exemple de roman sur l’immigration/migration posant un contrepoint, un contrechant aux odyssées par ailleurs décrites. Le concept de frontière est réactualisé dans cet ultime récit : la frontière glisse à l’intérieur du personnage, au cœur de sa psychologie, le scissionnant jusqu’à l’insupportable. Les derniers mots sont essentiels et laissent au lectorat le soin de l’interprétation par rétroprojection du sens sur l’ensemble du roman : « tout est immensité, tout s’apaise, tout est harmonie », soit la tragédie des migrants comme récit cathartique, aurait pu dire Aristote.

Le titre équivaut à une interrogation de l’humanisme dont se prévaut la culture occidentale. La référence intertextuelle à L’Odyssée d’Homère vacille, soumis qu’est le nom commun à l’antéposition de l’adjectif « Amères ». Comment qualifier une culture, un pays, qui porte au pinacle la migration d’Ulysse et réprime, interdit l’odyssée contemporaine des migrants ? L’odyssée tragique d’aujourd’hui n’entacherait-elle pas la référence de l’odyssée épique d’hier ? Faut-il y voir un jugement sur l’évolution de la civilisation des pays en filiation avec les civilisations grecque et romaine ?

Philippe Geneste

Note :

(1) Schneider, Anne, La Littérature de jeunesse migrante. Récits d’immigration de l’Algérie à la France, Paris, L’Harmattan, 2013, 420 p. – p.116.

(2) Deux livres sont d’une riche lecture sur cette question : d’une part, la somme déjà citée de Schneider, Anne, La Littérature de jeunesse migrante. Récits d’immigration de l’Algérie à la France, Paris, L’Harmattan, 2013, 420 p. L’autrice y croise 120 récits de divers genres. La problématique de la littérature de jeunesse y est confrontée à la problématique de la littérature mémorielle et pose donc, aussi, la question du rapport à l’Histoire qui se lit dans le secteur jeunesse de la littérature. La question de l’accès à la nationalité française y fait aussi l’objet d’une réflexion nourrie. L’autre ouvrage est celui de Hugon, Claire, Lire les sans-papiers. Littérature de jeunesse et engagement, Paris, éditions CNT-RP, 2012, 190 p. L’autrice s’appuie sur une centaine de titres de l’album à la bande dessinée, du roman au documentaire, tous parus entre 1989 et 2012. Elle traite plus particulièrement la représentation sociale de la figure des « sans-papiers ».

(3) Kioka-Cy, Essais de Provence, https://www.quiero.fr/spip.php?rubrique15