VILLAIN Christine, Amères odyssées, L’Harmattan jeunesse, 2024, 90 p. 13€
La littérature destinée à la jeunesse des années 1970/1990 avait intégré
le travailleur immigré, puis les générations suivantes. Aujourd’hui, le thème
de l’immigration s’efface derrière celui de la migration. Amères odyssées éclaire exemplairement ce passage et permet
au jeune lectorat de réfléchir sur le mot « migrants » devenu
d’emploi courant.
Le roman de Christine Villain repose sur une composition où alternent des
récits à la troisième personne et un récit à la première personne. Les récits à
la troisième personne concernent une sage-femme qui, suite aux choses de la vie
décide de se joindre à la lutte humanitaire en faveur des immigrés. Elle
intègre le Nausicaa, un navire de Médecin Sans Frontière. Les pages qui
concernent ce personnage servent de pôle de convergence de l’ensemble des
autres chapitres-récits et assument, ainsi, au sein de la structure du roman le
rôle de l’équilibre grâce auquel prend force la cohérence de l’histoire (ou
diégèse). La narration à la troisième personne concerne aussi les personnages
adolescents d’Abel, un jeune libanais, de Yasmine, une jeune irakienne, et
enfin le jeune passeur turc, Ali. D’autres personnages sont évidemment
convoqués au fil de la traversée de la Méditerranée, de l’escale en camp de
rétention dans une île grecque jusqu’en Italie, de l’expérience au squat
autogéré, animé par des anarchistes, dans le quartier Exarcheia d’Athènes, du
passage à Paris d’Abel et Yasmine, de la vie des pêcheurs pauvres de la côte
ouest de la Turquie. La narration à la première personne est un récit assumé
par Ibrahim, un universitaire syrien, qui a fui la répression et tente de
retrouver sa femme Mouna et son fils Karim déjà partis en exil à Paris.
Amères
odyssées est un roman sur
l’exil, bien sûr, mais cet exil est saisi dans sa dynamique, c’est-à-dire dans
le parcours de l’émigrant cherchant à immigrer pour trouver une terre d’accueil
ou un point de chute où il s’exilera. L’exil, dans Amères odyssées,
c’est le voyage mais un voyage en errances, un voyage où ne comptent pas les
lieux mais des rencontres, des accueils, des rejets. Le roman de Christiane
Villain, se concentre sur le mouvement, le parcours : « la
migrance est dans l’exil, elle est l’exil, elle est constituée par l’exil »
(1).
La structure du roman rassemble, à la fois, l’éclatement des zones de
conflits qui affectent les populations civiles et les effets de la catastrophe
climatique en cours due au capitalisme défini par ce qu’on nomme la
civilisation occidentale, mais qui concerne, aussi, la convergence des
persécutés, des déracinés, des expulsés, des affamés sur l’espace de l’exil. Au
centre, se situent la question du droit, le droit international soumis aux
rapports de force où prévalent les menées géopolitiques de l’accumulation du
Capital, les droits nationaux qui indiquent les tendances à l’intolérance et à
l’irrationnalité conceptuelle concernant la réalité multimillénaire de la
migration humaine. Un mot rassemble ces problématiques, celui de frontière.
Or, ce mot est dupliqué de plus en plus en frontières intérieures entre les
inclus et les exclus, les de souche et les hors souche, les ayant
droit de vivre et les sans droit. C’est donc sur ce mot, frontière, que
s’articulent l’idéologie de l’exclusion, du refoulement, du bannissement. Cette
idéologie est sécrétée par les souverainetés étatiques, états démocratiques
comme états dictatoriaux et états totalitaires, tous états capitalistes.
Articulé au traitement de la thématique de la frontière Amères odyssées traite la migration comme une dialectique du
proche et du lointain qui dépend de qui parle ou pense l’ici (le sien)
et le là (de l’autre). C’est, forgé sur la dialectique du je et
du tu, du nous et du vous, une nouvelle modélisation de
l’espace humain qui pointe sans être explicitement énoncée. Le migrant parcourt
la distance, approche du proche de l’autre, s’éloigne de son ici à lui.
La migration est l’odyssée d’une intégration. Mais qu’elle rencontre le
refoulement, le renvoi et elle se transforme en fuite. Que l’intégration du
lointain dans le proche s’effectue et l’exil se stabilise en un lieu. Que la
mise à distance par refoulement l’emporte et les cadavres sombrent dans les
fonds marins de la Méditerranée ou de la Manche.
Les expressions d’asile politique et d’exil économique recouvrent des
réalités diverses subordonnées à un mouvement de fuite et concrétisées dans
l’appellation de ré-fug-iés. Ces expressions mettent à nu les politiques
de l’immigration en cours dans les démocraties où des experts en inhumanité
s’ingénient à bâtir des grilles aux critères qui classent les immigrants à
inclure et les immigrants à exclure. Si le terme de migrant s’est imposé dans
les années 2000, n’est-ce pas parce qu’il évite de poser la question de
l’inclusion, de la tolérance d’accueil des autres, de l’étranger ? Toutes
ces questions sont présentes dans le livre de Christiane Villain dont
l’écriture sobre tire profit de la structure narrative rigoureuse et des
parallélismes que le montage alterné des récits engendre.
Amères
odyssées apportent deux
nouveautés dans une littérature de la jeunesse migrante qui, sans être
abondante s’étoffe d’année en année (2).
La première nouveauté est dans le traitement de la thématique des
migrations humaines. Dans Amères
odyssées, les exilés ne sont
pas en quête de racines mais d’un lieu où vivre autant que pour vivre :
vivre, c’est-à-dire développer des relations humaines sans danger. Les
personnages ne projettent pas leur identité sur le monde comme si elle était
universelle. En conséquence, le roman tend à suggérer que l’enjeu des
migrations n’est pas l’identification mais la connaissance réciproque des
cultures, des langues. Dans le roman, ce dialogue des cultures et sensibilités
civilisationnelles existe par les relations interpersonnelles, notamment lors
de situations d’entraide entre les migrants et migrantes mais aussi les
situations qui réunissent migrants et militants qui luttent contre les
expulsions, contre la traite des humains au profit des mafias et des États. Le
propos rejoint celui de Kyoka-Cy qui écrit : « Nous débarquons sans connaître personne, dans ce petit village au-dessus
d’une colline, Goult en Provence. Nous n’avons pas le regard de ceux qui ont
grandi dans la région, ni de ceux qui y sont attachés par quelques liens que ce
soit. C’est en tant qu’étrangers que nous empruntons ces regards, c’est aussi
ressentir que nous pourrions vivre ailleurs. » (3) Mais
la diégèse (l’histoire) du roman de Christiane Villain met en scène, aussi, le refus par l’idéologie dominante de ce
dialogue auquel est substitué, de jour en jour de manière plus brutale, la
xénophobie : la succession des lois sur l’immigration qui tendent à
réduire toujours davantage les droits des immigrés et à renforcer la répression
à leur encontre. Identité humaine ou identité nationale, voilà l’antinomie sur
laquelle repose la thématique centrale d’Amères odyssées. La
nouveauté est dans cette esquisse d’une identité à reconnaître, l’identité
intime de l’espèce humaine même, l’identité qui se définit par le mouvement des
femmes, des hommes, des enfants pour créer l’espace communautaire puis social
de leur vie sur terre : un territoire sans frontière ; le mouvement
comme définitoire de l’humaine condition donc comme constitutif de tout être
social. Migrer c’est découvrir les recoins de l’au-delà de tous les pays ;
et l’au-delà de tous les pays c’est l’espace sans frontière, sans autre patrie
que la Terre dans le cosmos. L’émigrant porte un idéal, l’immigrant cherche cet
idéal, le migrant œuvre à l’idéal.
La force du roman réside dans le choix de l’autrice de ne jamais verser
dans l’essai ; ainsi, seule la diégèse porte le lectorat à la réflexion,
enrichie par les voix narratives qui alternent de chapitre en chapitre. Par
exemple, les personnages font l’expérience de la mondialisation monétariste et
marchande, non en parcourant les discours édifiants des sectateurs de la loi du
marché et des guerres de marchés, mais en parcourant la mer et les terres qui
la bordent comme celles qui s’étendent à l’intérieur, en parcourant aussi leurs
propres limites et celles de l’espace vital qu’ils se construisent.
La seconde nouveauté est d’intégrer le récit d’un passeur, le jeune
pêcheur turc, Ali. C’est le plus long des chapitres (16 pages) et un récit
poignant. La narratrice décrit l’engrenage vers l’activité maffieuse qui
s’alimente à la misère des populations travailleuses. Celle-ci est aussi la
toile de fond d’un amour déceptif et des choix biaisés, réalisés sans
discernement par le personnage. Durant ce chapitre, Christiane Villain nous
fait pénétrer dans la psychologie tourmentée d’Ali, la narratrice n’ayant de
cesse de faire intégrer par le lectorat le point de vue de l’anti-héros.
L’écriture se diversifie alors, en une moire de nuances de sentiments sociaux,
affectifs, et de jugements cognitifs propres au personnage lui-même. Les deux
dernières pages sont poignantes et, un intertexte s’impose, celui de la fin de Martin Eden. La clôture d’Amères odyssées possède
l’intensité de la fin du roman de Jack London. Le roman de Christiane Villain
est ainsi un rare exemple de roman sur l’immigration/migration posant un
contrepoint, un contrechant aux odyssées par ailleurs décrites. Le concept de
frontière est réactualisé dans cet ultime récit : la frontière glisse à
l’intérieur du personnage, au cœur de sa psychologie, le scissionnant jusqu’à
l’insupportable. Les derniers mots sont essentiels et laissent au lectorat le
soin de l’interprétation par rétroprojection du sens sur l’ensemble du
roman : « tout est immensité, tout s’apaise, tout est harmonie »,
soit la tragédie des migrants comme récit cathartique, aurait pu dire Aristote.
Le titre équivaut à une interrogation de l’humanisme dont se prévaut la
culture occidentale. La référence intertextuelle à L’Odyssée d’Homère
vacille, soumis qu’est le nom commun à l’antéposition de l’adjectif « Amères ».
Comment qualifier une culture, un pays, qui porte au pinacle la migration
d’Ulysse et réprime, interdit l’odyssée contemporaine des migrants ?
L’odyssée tragique d’aujourd’hui n’entacherait-elle pas la référence de
l’odyssée épique d’hier ? Faut-il y voir un jugement sur l’évolution de la
civilisation des pays en filiation avec les civilisations grecque et
romaine ?
Philippe Geneste
Note :
(1) Schneider, Anne, La Littérature de jeunesse migrante.
Récits d’immigration de l’Algérie à la France, Paris, L’Harmattan, 2013,
420 p. – p.116.
(2) Deux livres sont d’une riche lecture sur cette
question : d’une part, la somme déjà citée de Schneider, Anne, La
Littérature de jeunesse migrante. Récits d’immigration de l’Algérie à la France, Paris, L’Harmattan, 2013,
420 p. L’autrice y croise 120 récits de divers genres. La problématique de
la littérature de jeunesse y est confrontée à la problématique de la
littérature mémorielle et pose donc, aussi, la question du rapport à l’Histoire
qui se lit dans le secteur jeunesse de la littérature. La question de l’accès à
la nationalité française y fait aussi l’objet d’une réflexion nourrie. L’autre
ouvrage est celui de Hugon, Claire, Lire les sans-papiers. Littérature de jeunesse et
engagement, Paris, éditions CNT-RP, 2012, 190 p. L’autrice s’appuie sur une
centaine de titres de l’album à la bande dessinée, du roman au documentaire,
tous parus entre 1989 et 2012. Elle traite plus particulièrement la
représentation sociale de la figure des « sans-papiers ».
(3) Kioka-Cy, Essais de Provence, https://www.quiero.fr/spip.php?rubrique15