OSTROWSKI Zygmunt L., JOSSE Marie-Christine, Contes des Soudans. Pays Dinka et Monts Nouba, L’Harmattan, 2023, 126 p. 16€
Les deux auteurs ont recueilli des
textes et des dessins créés par des jeunes garçons (de 5 à 15 ans) du Sud
Soudan et des Monts Noubaqui. Ces jeunes garçons ayant fui la guerre qui
ravageait le pays en 1990, s’étaient réfugiés à Polataka au sud de Tori où ils
vivaient en autarcie. Une ONG va les aider et recueillir les créations
artistiques et textuelles qu’ils avaient produites. Le fait est déjà en soi
passionnant. Le recueil proposé par la collection La légende des mondes
est la traduction de ces textes peu remaniés, comme l’assurent les deux
instigateurs du projet, textes où s’ajoutent des dessins réalisés par les
enfants eux-mêmes pour illustrer leur histoire. Ces dessins étonnent par leur
fraîcheur, leur luminosité, le trésor de couleurs qu’ils recèlent, signifiant
probablement un désir de bonheur et de vie.
Les textes appartiennent bien au
conte, avec ses propres thématiques : ironie, parodie, cruauté, jalousie,
curage, égalité, amour, haine, propriété, loi du plus fort, récit des origines,
d’animaux, de terres, etc. Les enfants ont donc réanimé une tradition
orale, faisant surgir une mémoire enfouie : les contes d’habitude transmis
de génération en génération, ont été conservés par ces jeunes auteurs et
offerts à la transmission par les bouches enfantines. Chaque texte est un
canevas de conte. Il contient ou plus souvent induit une morale comme si, pour
les enfants, la littérature avait pour fonction d’instruire sur les
comportements face à telle ou telle situation. Les personnages sont à la fois
des humains, des animaux, des entités chimériques. L’ouvrage déploie ainsi
toute une humanité imaginaire comme une étape préalable à ce qu’est ou devrait
être l’humanité réelle.
Ces histoires ne peuvent-elles pas
être comprises, pour ces enfants, comme des chemins d’arrachement aux
traumatismes engendrés par la guerre ? L’impossible, celui d’une vie sans
menace de mort, sans mise à mort, y aurait-il trouvé une réalisation ? À
l’heure où les grands de ce monde ne jurent que par le massacre, la
tuerie, réhabilitant même le génocide purificateur, le travail de sublimation
des haines, de la torture, des viols, des vies anéanties, réalisé par les
enfants Dinka et des Monts Nouba, prend une dimension universalisante.
Ces textes montrent aussi que le conte
n’est pas fait pour distraire mais pour que chacun s’interroge et réalise qu’un
autre monde est peut-être possible, si la guerre cesse d’être l’attraction de
l’humanité, si le pouvoir cesse d’être l’obsession des individus. En tout cas,
le recueil ici proposé formule un espoir sorti de l’enfance.
Annie Mas & Philippe Geneste
DUPIN Olivier, Sally Chopper,
illustrations Mickaël ROUX, Frimoüsse, 2023, 32 p. 14€50
Cet album, au dessin impertinent, aux
couleurs mates faisant advenir du mystère, est une adaptation du conte Le
Petit Chaperon rouge, situé de nos jours, sur la mythique Highway 66
aux États-Unis. Sally, l’héroïne haute comme trois pommes, est une motarde qui
a du mal à atteindre le guidon de son superbe Chopper rouge. Elle se rend chez
sa grand-mère, Mémé Louisa, à San Diego, en Californie. Elle lui apporte des
friandises, c’est qu’à cet âge-là, les vieilles mère-grand, ça se sucre le
gosier et se tend le bide. En chemin, – eh oui ! Le Petit Chaperon
rouge, de siècle en siècle musarde toujours en route –, Sally s’arrête
dans un bar, un bar de bikers qui la regardent de travers, cette mioche
habillée de rouge, évidemment sans barbe ni moustache… Le barman, à qui elle a
raconté ce qu’elle faisait là, l’invite à une prudente sortie rapide mais un
loup de bar, au fond de la salle, a tout entendu, il se précipite sur son
Bobber (pas un bobard mais une vraie moto pas bien confortable, laide comme son
propriétaire, si, si…), direction San Diego. Bon, je m’arrête là parce qu’il ne
s’agit pas de tout raconter et puis le conte du Petit Chaperon rouge
ayant connu plusieurs fins, sûr que vous aurez envie d’aller voir comment Dupin
et Roux ont choisi la leur. Une piste ? L’album est féministe, pour
l’autodéfense féminine aussi… stop, je me tais. Une autre piste ?
L’adaptation de Dupin et Roux suit le schéma traditionnel du conte : le
méchant est indésirable « et on veut s’en débarrasser. C’est dans ce
sens que le conte se fait récit de dépassement » (1).
Cet album a ravi toute la commission
lisezjeunesse, même les plus grands… Et c’est d’autant plus intéressant, que le
conte adapté renvoie à l’atmosphère des années psychédéliques et rock : le
nom de l’héroïne rappelle la Sally de « Sally go round » des Pentangle,
la situation narrative n’est rien d’autre qu’un road-movie à la « Easy
Rider ». Le loubard à tête de loup, évidemment, est un vrai Steppenwolf,
d’ailleurs il s’appelle John Wolf… John comme John Kay le musicien de Steppenwolf.
Mais voilà, les WASP (White Anglo-Saxon Protestant) n’ont pas le dernier mot à
l’heure de la révolte des femmes… Alors qui est « born to be wild »
sur la route 66 ?
Philippe Geneste
(1) lire, sur le blog du 23 janvier
2023, l’entretien que nous a accordé Eva Barcelo-Hermant autrice de l’excellent
Contes de loup, contes d’ogres, contes de sorcières. La fabrique des
méchants, L’Harmattan, 2022, 186 p. 19€50. Lire aussi la recension
de l’album d’Alphen sur le blog du 17/12/2023 (ALPHEN Jean-Claude, Chaperon
rouge, traduit du portugais par Christiane Duchesne, éditions d2eux,
2023, 48 p. 17€).