Anachroniques

09/06/2024

Modernité du conte : de son écriture, de sa transmission, de son adaptation

OSTROWSKI Zygmunt L., JOSSE Marie-Christine, Contes des Soudans. Pays Dinka et Monts Nouba, L’Harmattan, 2023, 126 p. 16€

Les deux auteurs ont recueilli des textes et des dessins créés par des jeunes garçons (de 5 à 15 ans) du Sud Soudan et des Monts Noubaqui. Ces jeunes garçons ayant fui la guerre qui ravageait le pays en 1990, s’étaient réfugiés à Polataka au sud de Tori où ils vivaient en autarcie. Une ONG va les aider et recueillir les créations artistiques et textuelles qu’ils avaient produites. Le fait est déjà en soi passionnant. Le recueil proposé par la collection La légende des mondes est la traduction de ces textes peu remaniés, comme l’assurent les deux instigateurs du projet, textes où s’ajoutent des dessins réalisés par les enfants eux-mêmes pour illustrer leur histoire. Ces dessins étonnent par leur fraîcheur, leur luminosité, le trésor de couleurs qu’ils recèlent, signifiant probablement un désir de bonheur et de vie.

Les textes appartiennent bien au conte, avec ses propres thématiques : ironie, parodie, cruauté, jalousie, curage, égalité, amour, haine, propriété, loi du plus fort, récit des origines, d’animaux, de terres, etc. Les enfants ont donc réanimé une tradition orale, faisant surgir une mémoire enfouie : les contes d’habitude transmis de génération en génération, ont été conservés par ces jeunes auteurs et offerts à la transmission par les bouches enfantines. Chaque texte est un canevas de conte. Il contient ou plus souvent induit une morale comme si, pour les enfants, la littérature avait pour fonction d’instruire sur les comportements face à telle ou telle situation. Les personnages sont à la fois des humains, des animaux, des entités chimériques. L’ouvrage déploie ainsi toute une humanité imaginaire comme une étape préalable à ce qu’est ou devrait être l’humanité réelle.

Ces histoires ne peuvent-elles pas être comprises, pour ces enfants, comme des chemins d’arrachement aux traumatismes engendrés par la guerre ? L’impossible, celui d’une vie sans menace de mort, sans mise à mort, y aurait-il trouvé une réalisation ? À l’heure où les grands de ce monde ne jurent que par le massacre, la tuerie, réhabilitant même le génocide purificateur, le travail de sublimation des haines, de la torture, des viols, des vies anéanties, réalisé par les enfants Dinka et des Monts Nouba, prend une dimension universalisante.

Ces textes montrent aussi que le conte n’est pas fait pour distraire mais pour que chacun s’interroge et réalise qu’un autre monde est peut-être possible, si la guerre cesse d’être l’attraction de l’humanité, si le pouvoir cesse d’être l’obsession des individus. En tout cas, le recueil ici proposé formule un espoir sorti de l’enfance.

Annie Mas & Philippe Geneste

 

DUPIN Olivier, Sally Chopper, illustrations Mickaël ROUX, Frimoüsse, 2023, 32 p. 14€50

Cet album, au dessin impertinent, aux couleurs mates faisant advenir du mystère, est une adaptation du conte Le Petit Chaperon rouge, situé de nos jours, sur la mythique Highway 66 aux États-Unis. Sally, l’héroïne haute comme trois pommes, est une motarde qui a du mal à atteindre le guidon de son superbe Chopper rouge. Elle se rend chez sa grand-mère, Mémé Louisa, à San Diego, en Californie. Elle lui apporte des friandises, c’est qu’à cet âge-là, les vieilles mère-grand, ça se sucre le gosier et se tend le bide. En chemin, – eh oui ! Le Petit Chaperon rouge, de siècle en siècle musarde toujours en route –, Sally s’arrête dans un bar, un bar de bikers qui la regardent de travers, cette mioche habillée de rouge, évidemment sans barbe ni moustache… Le barman, à qui elle a raconté ce qu’elle faisait là, l’invite à une prudente sortie rapide mais un loup de bar, au fond de la salle, a tout entendu, il se précipite sur son Bobber (pas un bobard mais une vraie moto pas bien confortable, laide comme son propriétaire, si, si…), direction San Diego. Bon, je m’arrête là parce qu’il ne s’agit pas de tout raconter et puis le conte du Petit Chaperon rouge ayant connu plusieurs fins, sûr que vous aurez envie d’aller voir comment Dupin et Roux ont choisi la leur. Une piste ? L’album est féministe, pour l’autodéfense féminine aussi… stop, je me tais. Une autre piste ? L’adaptation de Dupin et Roux suit le schéma traditionnel du conte : le méchant est indésirable « et on veut s’en débarrasser. C’est dans ce sens que le conte se fait récit de dépassement » (1).

Cet album a ravi toute la commission lisezjeunesse, même les plus grands… Et c’est d’autant plus intéressant, que le conte adapté renvoie à l’atmosphère des années psychédéliques et rock : le nom de l’héroïne rappelle la Sally de « Sally go round » des Pentangle, la situation narrative n’est rien d’autre qu’un road-movie à la « Easy Rider ». Le loubard à tête de loup, évidemment, est un vrai Steppenwolf, d’ailleurs il s’appelle John Wolf… John comme John Kay le musicien de Steppenwolf. Mais voilà, les WASP (White Anglo-Saxon Protestant) n’ont pas le dernier mot à l’heure de la révolte des femmes… Alors qui est « born to be wild » sur la route 66 ?

Philippe Geneste

(1) lire, sur le blog du 23 janvier 2023, l’entretien que nous a accordé Eva Barcelo-Hermant autrice de l’excellent Contes de loup, contes d’ogres, contes de sorcières. La fabrique des méchants, L’Harmattan, 2022, 186 p. 19€50. Lire aussi la recension de l’album d’Alphen sur le blog du 17/12/2023 (ALPHEN Jean-Claude, Chaperon rouge, traduit du portugais par Christiane Duchesne, éditions d2eux, 2023, 48 p. 17€).

 

02/06/2024

La liberté contre les domesticités

ELBAZ Frédérique, Le Presque Chien. Ni dieu, ni laisse, illustré par Pierre Pratt, éditions d2eux, 2023, 100 p. 13€90

Ce récit animalier interroge deux problématiques.

La première concerne la vie de l’animal domestique abordée du point de vue de l’animal et du point de vue de l’humain tristement dénommé le maître ou la maîtresse ou les maîtres. Légalement, on parle de « propriétaire » d’un animal domestique. Le roman commence par une scène où un chien abandonné languit sous un banc avant qu’une vieille dame généreuse, ne l’adopte.

La seconde problématique est philosophique, c’est la dialectique du bonheur et de la liberté. Le roman la développe par les échanges animés entre les chiens errants ayant formés une bande en liberté, se dénommant, par un détournement du slogan blanquiste, « Ni dieu, ni laisse », la laisse étant la métonymie du maître de la formule historique.

À la première problématique, l’autrice rattache l’histoire de Marthe, une juive polonaise, parlant le yiddish et souffrant de la mort de ses proches durant la seconde guerre mondiale victime du nazisme. C’est l’occasion, à partir d’un autre jeu de mot, d’interroger le cercle de proximité que chacun cultive, « les Lémiens » du roman. Le chien Bernard, ainsi nommé par Marthe qui l’a recueilli, s’interroge sur la teneur de ce cercle de proches pour lui. Il va être partagé entre sa domesticité avec Marthe et sa générosité, d’un côté, et la bande des sans dieu ni laisse qu’il rejoint la nuit, clandestinement. Les chiens libérés le nomment Presque puisqu’il vit entre deux états : domestique et libre.

La seconde problématique s’appuie justement sur l’histoire et les tourments intérieurs de Presque/Bernard. Le roman met en scène la dialectique du bonheur et de la liberté en imaginant toute la bande rassemblée chez Marthe. Les dernières répliques du livre laissent ouverte l’interprétation à donner à l’alternative entre bonheur et liberté :

« Chère madame, vous avez adopté tous ces chiens ?

- Pas du tout, mon cher monsieur le jardinier, ce sont eux qui m’ont adoptée ».

 

OLIVEROS, Chris, Mourir pour la cause, traduit de l’anglais par Alexandre Fontaine Rousseau, éditions Pow Pow, 2023, 165 p. 24€

Cette bande dessinée est le premier tome d’un diptyque qui relate la naissance et l’histoire du Front de Libération du Québec (FLQ). Ce volume se centre sur trois des fondateurs : Georges Schoeters (1930-1994, qui fut le fondateur avec Gabriel Hudon et Raymond Villeneuve), François Schirm (1932-2014), Pierre Vallière (1938-1998). Documentaire fiction, ce volume conte les années 1963 aux années 1970. Le livre montre d’abord la situation coloniale anglo-saxonne qui prévaut au Québec, avec un apartheid entre anglophones (qui prennent toutes les bonnes places) et francophones (qui sont relégués aux postes subordonnés). C’est cette situation qui mène des francophones de Montréal à choisir la lutte armée après la répression féroce de grèves ouvrières toujours vaincues. Le modèle des initiateurs du FLQ, de Georges Schoeters surtout, est Cuba. La période où se développe le polycentrisme et le mouvement des non-alignés contre les choix que les protagonistes de la guerre froide voudraient imposer, explique aussi la survenue du FLQ, à une époque, où de plus, une revendication souverainiste prenait corps à cette époque dans la province canadienne.

La bande dessinée de Chris Oliveros présente les premiers pas du FLQ empreints d’amateurisme : peut-être n’est-ce qu’un effet de la sélection des faits utilisés pour la fiction. Peut-être le second tome apportera-t-il quelques nuances nouvelles. Mourir pour la cause présente le FLQ sans ancrage dans la population de Montréal et du Québec. Pourtant il rassemblait des prolétaires et non, comme nombre de groupes de ce genre des intellectuels. Aussi comment peut-on évaluer que la modalité d’action par des attentats à la bombe (300 durant les dix ans d’existence du Front, entre 1963 et 1972), visant essentiellement les forces d’occupation anglo-saxonnes et britanniques, les politiciens compromis comme Drapeau et le patronat exploiteur, a accentué un manque d’ancrage populaire du FLQ ? Surtout que bien des épisodes de la lutte entamée en 1963 restent dans le flou, peut-être parce que ce n’est que le premier tome. Par exemple, si une grève est évoquée en détail, les nombreuses autres ne sont pas portées à la connaissance des lecteurs et lectrices, mais ce sera sûrement le cas lors du second tome.

L’auteur fait le choix non chronologique de plonger le lectorat dans la crise d’octobre 1970 sans livrer l’ensemble des faits : enlèvement de l’attaché commercial britannique James Richard Cross, diffusion du Manifeste du FJQ sur Radio Canada, enlèvement puis exécution du ministre du Travail et de l’immigration Pierre Laporte, occupation du Québec par 8 000 soldats canadiens (qui durera jusqu’en avril 1971, avec la suspension des libertés civiles et des centaines d’arrestations arbitraires de francophones).

Un appareillage de notes permet à Chris Oliveros de doubler la fiction par une revue des événements dans l’histoire. Se donnent alors à lire une multitude de documents référencés dans une bibliographie fournie. Chris Oliveros fait comprendre, au-delà de l’histoire et des choix du FLQ, la situation d’oppression qui sévit sur le monde francophone en Amérique du Nord et donc au Canada sous tutelle de l’impérialisme américain. Le manifeste des felquistes déclarait : « Le Front de Libération du Québec (…) est un regroupement de travailleurs québécois qui sont décidés à tout mettre en œuvre pour que le peuple du Québec prenne définitivement en mains son destin. Le Front de Libération du Québec veut l’indépendance totale des Québécois, réunis dans une société libre et purgée à jamais de sa clique de requins voraces, les “big boss” patroneux et leurs valets qui ont fait du Québec leur chasse-gardée du cheap labor et de l’exploitation sans scrupule » (1). Les attentats à la bombe du FLQ visaient des symboles de l’occupation britannique et du colonialisme anglo-canadien. On attend avec impatience la parution du second tome qui viendra apporter les éclairages pour approfondir la compréhension de l’histoire du FLQ. D’ores et déjà, il faut louer cette œuvre. En effet, dans une époque où l’histoire est balayée par les intérêts mémoriels des gouvernants de tous types de régimes (démocratiques, autocratiques, dictatoriaux), où la contestation des interprétations cérémonielles officielles donne lieu à répression, emprisonnement, judiciarisation voire criminalisation, revenir sur la réalité historique devient un enjeu autant qu’une gageure. Alors oui, Un tome 1 Mourir pour la cause, à suivre…

Philippe Geneste

(1) FLQ, Manifeste d’octobre 1970, Notes et postface de Christophe Horguelin, édition revue et augmentée, Montréal-Marseille, Conneau & Nadeau-Agone, 1999, 71 p. – p.7.

 

26/05/2024

De là à là. Du drame des ailleurs à la tragédie du Nous.

Kaïtéris Constantin, Une Eau commune et bleue, Paris, Caractères, 2024, 58 p. 10€

 D’entrée de page, la composition se signale par son exigence : le recueil compte quarante-huit poèmes de douze vers chacun. Chaque poème comporte entre 48 (trois poèmes) et 58 syllabes (un seul poème), avec une majorité de poèmes à 49 et à 52 syllabes. Cette régularité est comme le moutonnement de la mer mais aussi comme un quadrillage du temps et de l’espace où interviennent des mots pour dire le commun, l’espace commun, « l’eau commune », la vie qui est commune aux humains ; un quadrillage aussi où se déploient les drames, les morts, l’intolérance, la répression.

Le dernier poème, un des trois de 48 syllabes, est une adresse au lecteur, pour un accueil sans frontière, international, grevé par le fossé établi entre un « eux » et donc un « nous » par les politiques des frontières, de l’immigration de la Communauté Européenne et les pays à qui elle sous-traite la gestion des flux de migrants, selon le langage technocratique. Le poème, page 31, soit presque au milieu du recueil, possède le plus grand nombre de syllabes, 58, et parle du patriotisme

« le moindre rocher

lié à un drapeau. »

Cette dualité entre l’ouverture à l’autre et le rejet de l’autre est au cœur tant de la composition que de l’organisation thématique.

 Une poétique tragique de l’espace

Prenons l’espace parce que la poésie de Constantin Kaïtéris est d’abord géographique. Deux dimensions s’opposent : l’horizontalité et la verticalité.

À l’horizontalité correspond le désir de la traversée. C’est la dimension essentielle de la migration, ce mouvement lié depuis le fond des temps à l’hominisation, à l’humanisation et à la socialisation. Étroitement liée se trouve l’atteinte de la destination, qui est aussi un désir de vivre.

À la verticalité, correspond la mort, la « fosse commune », la disparition. La verticalité est associée au refoulement, au rejet, à la mise hors d’atteinte. La destination se mue en profondeurs des « basses fosses ».

La tension entre l’horizontalité et la verticalité structure thématiquement le recueil de Constantin Kaïtéris. C’est une tension, avec des points de jonction qui soulignent la tragédie sous-jacente à l’acte poétique, le motivant dans un élan de dénonciation. Un point de jonction, c’est, par exemple, l’horizontalité du corps d’un enfant migrant mort sur une plage : l’horizontalité du désir se mue en mort. Un point de jonction, c’est aussi, par exemple, la « fosse commune » où le commun qui unit, ici disperse, annihile.

Par la superposition thématique propre à l’espace migrateur, s’appose sur le sens du poème des figures carcérales, que ce soit en horizontalité (canot, terre barbelée) comme en verticalité (la fosse, la noyade). La mort s’affiche, alors, sur les eux dimensions, par le corps sans vie, par les noyés coincés « par le fond » entre les rouillures du bateau trop vieux.

Autre opposition géographique, l’opposition entre la mer et les rives, la mer qui relie et les rives qui se font face.

 Rives et dérives de la civilisation

Le recueil de Constantin Kaïteris, parce qu’il est très structuré, parce que la contrainte d’équilibre imposée aux poèmes dans leurs dimensions et décomptes de syllabes, s’entrouvre à des questionnements d’ordre anthropologique. L’eau, la mer, les rives, les morts, les directions de navigation, les surveillances, mettent aux prises des anonymes dans

« Une eau anonyme

d’un bleu amnésique ».

De la fosse commune, par le fond de la mer commune, au corps humain sans nom échoué sur une plage sans dénomination, ce sont les naufrages itérés de nulle émotion médiatique accompagnante : l’anonymat sied à la fabrique de la banalité. Le geste guerrier du refoulement si largement commenté refoule le sentiment de la sympathie pourtant, du fond des âges, issu des instincts sociaux au temps où l’animal n’était pas encore devenu homme. Tuer l’homme en soi, voilà le programme pour les dirigeants de la Communauté Européenne volontiers humaniste en ses déclarations. Le programme nouveau s’est banalisé.

Dans Une Eau commune et bleue, le paradigme de l’anonymat est nourri par les thèmes de l’oubli, de l’amnésie, de la servilité, de la diminution, de la réduction (« un passé réduit »).

Ce paradigme trouve à s’appuyer sur celui de la surveillance dont voici la plupart des mots : barrière, boucle, chiffrés, contrôle, cyclope électronique, filet, galère, garde-côtes, humiliation, inhabitable, jumelles, exploitation, œil tournant, pêche à l’homme, piège, porte fermée, prison, projecteur, quadrillages, radars, refoulé, servilité, statistiques, surveillée, torture, à vue d’œil.

Et ce paradigme ouvre l’entrée de la mort : à bout de souffle, cimetières, corps de l’enfant, disparus, effacées, s’enraie, fosse commune, linceul, mort d’un enfant, le moyen de mourir, noyade, se noient, par le fond, perdre pied, à perte de vie, sombre, tombe.

Du pouvoir du poétique ?

Peut-on se saisir de l’horreur ? La distance du poétique le permet-il ?

Contre l’immersion des corps est l’émergence du poème. Parler de transfiguration artistique de l’horreur a-t-il un sens ? Probablement pas. En revanche la poésie d’Une Eau commune et bleue est un partage. Avec des pages, une mise en page, des mots et du rythme, une distance opère entre le poète et son lecteur ou sa lectrice pour communiquer. Cette transitivité recherchée se signale dès le premier poème avec parler la mer (« la parler ») comme si la mer était une langue, une langue « bleue ». Parler la mer c’est peut-être entendre ceux qui rêvent d’autres rives, les entendre et les écouter ? Les « rêves de rives » et les « rives de rêves » sont alliés par le chiasme qui assure la liaison des poèmes pages 10 et 11. Le chiasme signifie l’unité du rêve et des rives, comme l’« Eau commune » est « eau des deux rives », c’est-à-dire celle qui réunit les deux rives, de la même manière que la paronymie des deux mots de chaque syntagme, différenciés uniquement par une voyelle, réunit en rêves les rives c’est-à-dire les terres, c’est-à-dire les habitants des différentes rives. La figure de la paronomase et le procédé du chiasme signifient l’opération de la réciprocité. Or, la raison politique humaine pervertit celle-ci en l’image du « miroir », c’est-à-dire une perversion du réciproque en autotélique, soit une réciprocité close dans l’illusion. Par cet éreintement de la réciprocité, le « nous » est impossible à constituer,

« C’est notre mer

aux eaux pers

notre mer profonde,

inhabitable

(…)

notre mer

de liaison

et de séparation

(…)

notre mer

(…)

mer vineuse aux feux sombres »

Or, sans constitution d’un nous, l’humanité est impuissante (« homme impuissant ») et donc verse dans l’impersonnel, dans ce « ils » du « ils se noient ». Et se dessine même un nous en opposition à un eux, soit une défaite du mélange, une défaite de Babel (« en vingt langues », « sabir des ports »), une victoire de la « haine » et de la capture des « vents ». Un Nous tronqué, un Eux refoulé, un Entre (la mer entre deux rives) qui se creuse en fosse pour accueillir la mort, les mots fouillent le désastre d’une barbarie en cours où même le langage est en péril puisque l’autotélique, qui s’est substitué au réciproque, fabrique des

« sans parole

sans papiers »,

C’est à nouveau à travers la qualité géographique que l’on peut lire le thème de l’équilibre dans son lien avec l’acte d’écrire. Un équilibre est, en amont du recueil, posé entre mer et terres (rocher, terre, îles, îlots, semis d’îles, plages). L’acte d’écriture survient lors de la rupture de l’équilibre quand le voyage maritime, qui parcourt la mer d’entre les terres, la mer de communication, se trouve torpillée par la météorite politique de la haine, de la force, du profit. S’ouvre alors l’abîme, une « fosse commune » où l’eau engloutit les corps, les porte par le fond, retrouver le rocher, la terre : monde sombre et terraqué.

 De la raison circonstanciée de la poésie

Dans la répression de l’altérité désirable (« chacun est tout autre »), à laquelle les organismes internationaux de la régulation du capital s’emploient, se lit la volonté de substituer à l’exode d’humanité le regrès des sentiments altruistes et l’installation du règne de la claustrophobie. Il s’agit d’effacer la polytonie des langues et des peaux pour instruire la monotonie des vies réglées par la police des limites, et le glas distinct des gardes-frontières.

La monotonie s’égrène par l’itération des naufrages survenant dans un présent chaque jour dupliqué. Le futur, pour les corps perdus en mer, échoue à ouvrir quelque porte si cadenassée. Les annonciations d’empathie s’y fracassent. Même les couvertures de survie prennent une connotation funèbre.

Comment faire de l’immensité sans clôture de l’horizon le lieu où s’exaspèrent les révulsions humaines en constructions de clôtures étanchéifiées pour étouffer la définition même de l’hominisation qu’est la migration, le mouvement, la découverte, les rencontres ?

Dans Une Eau commune et bleue le va-et-vient des vagues n’est qu’un va-et-vient (« flux et reflux ») à l’intérieur d’un surplace où la seule échappée demeure la profondeur ouverte par la verticalité. Le stable écrase l’équilibre, l’immobile paralyse le mouvement, la verticalité fracture l’horizontalité. Cette poésie, qui signe la litanie des morts en Méditerranée, retrouve une ritualisation propre à la poésie de circonstance. Et par là-même, ne rappelle-t-elle pas la poésie à réorienter son dire pour parler le temps de l’eau, de là, d’ici ?

*

Le recueil de Constantin Kaïteris exprime l’humanité expirante régie par les expulsions, les exclusions, les refoulements, le va et le vient de ce qui se ferme et se cadenasse. Clôture et claustration d’une part, atomisation, fragmentation, éclats (îles, semis d’îles, rochers…), d’autre part, sont les deux destinées déceptives de l’humanité contemporaine. Une instance persécutrice jamais nommée mais toujours présente par ses actes, ses instruments et ses agents de répression, disperse, chasse, brise, pour contrôler, entraver, endiguer, bloquer, enfermer, rejeter, une humanité en mouvement, migrante, humanité persécutée désignée en Autre négatif démoniaque. Une Eau commune et bleue dit pleinement l’in-humanisation en cours des temps que nous vivons. Et malgré le dernier poème, la rigoureuse composition et la structure serrée du recueil inhument le désir, exhument l’angoisse, substituent pour commune la fosse à l’eau. Comment pourrait ainsi se construire un nous intégral d’humanité institué par réciprocité internationale ? C’est l’interpellation d’Une Eau commune et bleue de Constantin Kaïteris.

Philippe Geneste

25 avril 2024, lendemain du jours des morts

d’une fillette de sept ans, de trois hommes et d’une femme trouvés sur une plage de Wimereux, dans le Pas-de-Calais. 


Nota Bene: sur Constantin Kaïteris, lire le blog lisezjeunessepg du 4 mai 2014 et celui du 26 août 2018. 

19/05/2024

De documentaires en fictions informatives

Les documentaires pour l’enfance informent et, bien souvent, pour mieux s’approcher des intérêts enfantins, ils prennent le chemin buissonnier de la fiction. Des tout-petits aux adolescents, voici quatre illustrations de ce cheminement en aller-retour de la fiction documentaire au documentaire, traitant de vie sociale, de faits de société mais aussi d’Histoire.

 

DEXET Hector, On Partage ?, amaterra, 2023, 22 p. 14€90

Cet ouvrage aux trous savamment réalisés pour construire des récits parallèles procède par couleurs vives, souvent passées en aplats, parfois striées, comme grattées et se complique de rabats. Le thème est simple : la vie sur terre est née et se développe par le partage des écosystèmes par des espèces vivantes fort diverses. Les personnages présents sont dessinés en gros plan, de telle façon qu’ils accentuent la charge humoristique. Le partage, la contamination, l’entraide, la confiance sont ainsi présents dans l’album fortement cartonné à bouts arrondis pour ne pas blesser les quenottes des petits. Il prend une charge politico-éthique lorsque, pour se nourrir, souriceau et lapereau partagent « les mêmes racines »… Magnifique…

 

SEITHUMER Ingrid, Pourquoi La Laïcité, illustrations Élodie PERROTIN, éditions du ricochet, 2022, 128p. 13€,

Les idées reçues, un tour du monde de la laïcité, l’historique et le « malaise actuel ». Une présentation de quelques figures laïques (Pierre Bayle 1647-1706, Ferdinand Buisson 1841-1932, Jean Jaurès 1859-1914, Thomas Jefferson 1743-1826, Benito Juárez 1806-1872, Pauline Kergomard 1838-1925). Un lexique, assez bref mais bien utile, clôt l’ouvrage.

Le traitement des idées reçues est d’une grande clarté et porte sur les principes en s’appuyant sur des faits contemporains, ce qui peut faciliter la compréhension du propos pour les adolescents et préadolescents. Des religions sont passées en revue (judaïse, christianisme, islamisme, bouddhisme). Des notions proches sont intelligemment différenciées (espace ou domaine public vs sphère publique ; laïcité vs sécularisation), d’autres explicitées comme celle du concordat, en vigueur en Alsace et en Moselle, régime dérogatoire puisque la séparation de l’Église et de l’État ne s’y applique pas.

Le livre montre comment l’école est devenu le refuge « républicain » de la laïcité parce que les autres institutions sont soit discréditées aux yeux des « citoyens » soit inefficaces pour assurer le soutien de tous au principe laïque. Cette concentration de la question sur l’école a pour effet, aussi, d’exacerber les oppositions, les querelles partisanes surtout quand les préoccupations politiciennes s’en emparent, par ministres interposés. Le danger est alors de voir l’école sombrer dans la morale civique et l’éducation comportementale en lieu et place de l’enseignement et de la réflexion pédagogique.

 

PEIRON, Denis, Copain du journalisme, illustrations Éva ROUSSEL, Benjamin FLOUW, Milan, 2024128 p. 15€50

Savoir l’essentiel sur les coulisses de l’entretien, du reportage, de l’écriture d’un article, du fonctionnement d’un journal, de ce qu’on nomme l’actualité, le rapport à la réalité du discours journalistique, des différents supports c’est-à-dire des différents médias où s’exerce le métier de journaliste. Connaître aussi les métiers liés à l’activité journalistique, le métier de journaliste lui-même, les formations qui y mènent…

Le livre de Denis Peiron, lui-même journaliste, s’appuie pour développer les informations et son argumentation sur des exemples précis, pris dans l’actualité. Il est alors servi par un travail d’illustration qui donne confort à la lecture et qu’il facilite.

Par ailleurs, l’ouvrage donne des clés pour construire la Une de son journal, pour faire une interview, réaliser un sondage et mettre en page son article. Tous les élèves participant à un atelier journal dans leur collège ou leur lycée trouveront dans ce livre matière à approfondir leurs connaissances et des ficelles pour mener à bien leur entreprise éditoriale. Les lycéens y trouveront des pistes pour la formation et pour déterminer leur choix parmi les métiers du secteur professionnel, si tel est leur projet.

 

BENSARD Eva, L’Amie secrète de la tour Eiffel, illustrations de Zozia DZIERŹAWSKA, amaterra, 2023, 52 p., 17€90

Le titre porte en lui le détournement d’intérêt sur lequel repose l’album. D’une part il annonce une énigmatique amie d’un monument, ouvrant l’horizon d’un conte merveilleux où les objets sont personnifiés. D’autre part, il assoit l’intérêt pour un sujet à la reconnaissance certaine ou quasi, par l’enfant qui commence juste à lire, la tour Eiffel, ouvrant l’horizon du documentaire. Et l’ouvrage mêle ces deux horizons d’attente, travaille à la satisfaction de la curiosité ainsi suscitée.

L’amie est une cheminée, qui existe, certes, mais dont l’histoire est peu instruite, ce qui laisse libre l’imagination d’Eva Bensard. C’est elle qui raconte l’ouverture du chantier en janvier 1887 et sa clôture en mars 1889. C’est aussi elle qui décrit le lien d’amitié monumentale qui va la lier à sa géante voisine. Le dessin tirant vers le réalisme avec une modalité d’exécution appropriée au fanzine plaît jeune lectorat. Les couleurs sobres et mates donnent une tonalité douce à l’album.

Philippe Geneste avec la complicité de la commission lisezjeunesse


12/05/2024

Dans l’inachèvement des sentiments

ROMAN Ghislaine, L’Ivresse des profondeurs, Le Muscadier, 2024, 88 p., 11€50

« Avoir mal n’offre-t-il pas un départ irrécusable à l’expérience sensible la plus commune ? »

Jacob, André, Penser le mal aujourd’hui. Contribution à une anthropologie du mal, Paris, Penta, 2011, 195 p. – p.97.

Le discours de Luce reproduit un fatalisme bovarien, en se cramponnant à des représentations justificatrices de la violence qu’elle subit de Tobias. Elle répète des lambeaux de phrases venus d’un stock qui semble inépuisable, mais qui est aussi un réservoir d’images figées de la relation amoureuse fantasmée. Luce refuse de voir.

Sasha n’adhère pas à ce fatalisme, elle éprouve l’irréalité de ce qu’affirme Luce, mais, fragilisée par un processus de socialisation qui ressemble à un parcours d’obstacles, elle refuse d’aller contre l’univers discursif de son amie afin de ne pas la perdre. Sasha chute dans le fossé qui sépare son discours, son action surtout, de ce qu’elle sait avoir entendu dans l’attitude de Luce. Sasha refuse de faire savoir et met son énergie à ne pas croire en ce savoir pourtant perçu, déniché. Ne pas dire, ne pas savoir devoir dire entraîne la fêlure depuis laquelle la narration du roman est prononcée.

Chez Luce, ne pas vouloir dire, réprimer son vouloir dire, enclot l’adolescente en un territoire qui se situe hors du réel. C’est dans cette déréalité que s’accomplit la déréliction de sa personne, corps affligé, cœur saignant, esprit en dérive mortifère. Luce, à force de répétition s’enferme dans son discours déréalisant. Elle s’enferme ainsi dans la violence subie mais masquée. Objet des coups, elle ne peut plus se récupérer comme sujet. La représentation aliénante triomphe en ce que Luce s’identifie à cet objet frappé qu’elle est devenue. Et cette identification fait disparaître à ses yeux, son identité d’être libre. La répétition des coups, des discours tenus stéréotypés, se ferment sur elle, bouchent tout horizon autre. Luce a remplacé les relations réelles avec Tobias par des représentations de l’amour imaginé. Celles-ci se sont édifiées dans les discussions avec les copines, dans des lectures ou vision de fictions sentimentales. Elles forment la matrice stéréotypée et conventionnelle dans laquelle Luce fait entrer de force sa relation avec Tobias, quitte à tordre le réel.

Ce déni de réalité entraîne aussi l’amitié : celle-ci est remplacée par Luce en demande de complicité frauduleuse ; quant à Sasha, elle se perd dans cette amitié déniée et donc peu à peu insaisissable. Le roman fouille alors l’aliénation, ce mal où un autre figé, destructeur s’immisce dans le sujet. Luce présente un comportement aliéné c’est-à-dire étranger à ce qu’il est, un comportement couvert par une fausse conscience du rapport qu’elle entretient avec Tobias. Le discours qu’elle tient à Sasha et le discours intérieur de Sasha refusant de contrer ce discours jusqu’à le faire, extérieurement du moins, sien, dans ces deux discours s’accomplit la perte de la puissance analytique du langage. Un processus de symbolisation construit chez Luce la fausse conscience et un autre processus de symbolisation construit chez Sasha son impuissance à agir (le discours retenu fait barrage). Chez Sasha, ce processus œuvre à l’inverse de ce qu’elle éprouve, à l’inverse de l’amitié profonde qu’elle voue à Luce et annihile la conduite d’entraide que, spontanément, elle souhaiterait mettre en œuvre, mais que, sous les interdits discursifs de Luce, elle refoule. C’est pour cela, à cause de ces contradictions qui la minent, que Sasha perd pied avec le réel, dans une souffrance qui la paralyse.

La vérité semble se révéler lorsque la relation normative au réel se réinstaure sous l’impact de l’enquête politico-judiciaire sollicitée. Mais, et c’est un effet de la composition du roman, il n’en est rien ou, plutôt, cette vérité est problématisée par la fin du roman. Sasha, par complicité d’amitié, s’est épuisée dans l’adhésion aux conduites de détour de Luce, jusqu’à entrer dans une duplicité que dénoue l’acte dernier de sa complicité en amitié. Le dénouement où vengeance et hasard se confondent est ambigu. La justice va chercher à dénouer cette ambiguïté, savoir s’il y a duplicité volontaire, aidée en cela par l’institution psychiatrique. Le roman de Ghislaine Roman, bien qu’à partir d’une toute autre problématique, entre en écho avec Coupable ? de Yves-Marie Clément, dont la narratrice, « Élona, est accusée soit de complicité soit de non-assistance à personne en danger » (1). L’Ivresse des profondeurs comme Coupable ? analysé par Annie Mas est un « roman [qui] éveille notre empathie et [où] nous ressentons les émotions qui (…) submergent » l’héroïne. La fin du roman interroge la possibilité de l’articulation du système des valeurs personnelles qui animent Sasha avec le système des valeurs de l’ordre social rappelé par l’enquête judiciaire relayée par l’institution psychiatrique.

Cette interrogation vient placer Tobias, le jeune homme violent, au centre du récit. La problématique se déplace alors vers la coïncidence que la société recherche entre les conduites individuelles et la loi. La question de la socialisation est alors posée en différenciation avec celle de l’inclusion qui rabote. La socialisation dans le groupe des pairs et la socialisation élargie à la société doivent s’articuler. Or, dans L’Ivresse des profondeurs il y a échec de cette articulation. De plus, où s’indexe le réel entre la représentation du bonheur qui alimente le désir de Luce et l’univers de normes et de règles sensées constituer la représentation aboutie de la vie en société ? 

La fin n’est ni euphorique ni dysphorique, mais elle demeure dans l’inachèvement et c’est une richesse pour la lecture à qui est confiée l’achèvement de l’histoire.

Philippe Geneste

(1) CLEMENT Yves-Marie, Coupable ?, édition le muscadier, collection Rester Vivant, 2023, 79 pages, 11€50, chroniqué par Annie Mas sur le blog https://lisezjeunessepg.blogspot.com/ du 19/11/2023. Les citations sont d’A. Mas.

05/05/2024

Balade écologique et danses en comptines

MOLAS Charlotte, Balade en forêt, amaterra, 2024, 14€90

Une nouvelle réussite d’amaterra pour cet imagier élaboré en bande dépliante. Le petit y est invité à traverser le printemps et l’été, de jour et de nuit, puis l’automne. Dominent, dans les images, le vert  le bleu nuit puis le marron. Intelligemment conçue, la bande imagière inscrit des personnages dans les vignettes. Le ruban déplié se retourne et, alors, l’enfant trouve l’imagier dont l’adulte peut s’emparer pour inviter le petit à retrouver sur la bande du verso chaque sujet dénommé. Les couleurs douces, le plaisir de la manipulation, tout concourt à faire de cet ouvrage un beau cadeau à l’enfant jusqu’à 4/6 ans. 

 

DAVIES Nicola, La Vie en vert. L’histoire des plantes de notre planète, illustrations d’Emily SUTTON, les éditions des éléphants, 2024, 40 p. 15€50

Le sous-titre explicite précisément la teneur de cet album qui s’adresse aux enfants de fin d’école primaire mais aussi aux collégiens. Le propos est scientifiquement instruit, guidé par un point de vue évolutionniste que sert avec brio l’illustratrice. Les dessins aux effets naïfs, les couleurs enchanteresses et, à leur manière, explicatives du point de vue documentaire, motivent le lectorat à reprendre le texte pour en voir sa traduction graphique et ainsi entrer plus avant dans la compréhension du mécanisme qui fait de la vie en vert un indispensable point d’appui de la vie des plantes, animaux et humains. Surtout, Nicola Davies et Emily Sutton démontrent, avec simplicité mais sans entamer la réalité des processus de la fabrication du CO2 et de l’oxygène, le lien intime entre la géologie et le biologique, entre la constitution de la terre et le développement des organismes. Intelligemment, les autrices ont intégré des frises chronologiques de l’évolution des plantes directement sous les illustrations foisonnantes des doubles pages. Lire cet album documentaire est un régal pour la vue, un régal pour l’intelligence, une stimulation de l’intérêt à faire naître tant chez les petits que les plus grands pour les forêts, pour le végétal et donc pour la vie naturelle. Un livre magistral.

 

SEKANINOVA, Stĕpánka, Le Monde des fourmis, illustrations de Zuzana Dreadka KRUTÁ, Albatros, 40 p., 12€90

L’autrice a choisi de s’adresser directement à son lectorat, jeune, à qui on lira l’ouvrage dès 5/7 ans ou qui le lira seul (7/10 ans). L’expérience de la commission lisezjeunesse a montré que des plus âgés (11/12 ans) se l’appropriaient avec intérêt…

Fortement cartonné, de format confortable (24x28 cm), didactique dans sa présentation illustrée où des cases dessinées portent le texte explicatif ou informatif, l’ouvrage vise l’efficacité. Il s’agit de faire comprendre ce que sont des insectes sociaux, de montrer la diversité des rôles que se répartissent les membres d’une même fourmilière, de susciter la curiosité en présentant quelques-unes des 25 à 35 000 espèces de fourmis connues, à en décrire l’évolution depuis l préhistoire.

Chaque double-page équivaut à un chapitre dont le titre étonne et stimule la lecture : « Le radeau de la fourmi », « La prise du château », « Les grosses têtes partent en guerre », « Les fourmis Dracula », etc. Comme il apparaît, le choix est fait d’une approche anthropomorphique, pour appuyer par l’humour du dessin le propos entomologiste. Ce serait un bémol, mais il faut saluer que le texte et l’image s’épaulent pour expliquer de manière démonstrative tel ou tel aspect de la vie des fourmis ou de leur constitution.

La commission a beaucoup apprécié l’album documentaire, suscitant les lectures et donc stimulant la curiosité des enfants. N’est-ce pas la preuve d’une réussite de l’œuvre ?

 

MICHAUD Raphaëlle, Mes Comptines pour danser, Gallimard, 2024, 12 p. 10€

Raphaëlle Michaud rassemble ici cinq comptines : C’est Gugusse, Un petit pouce qui dance, J’ai un pied qui remue, La fille du coupeur de paille, L’alouette est sur la branche. Toutes s’adressent aux enfants petits, tout petits et moins petits, à la fois par les yeux et par les oreilles. Il s’agit en effet d’un livre sonore aux arrangements gais. L’adulte pourra s’appuyer pour sa relation à l’enfant sur les illustrations aux couleurs dynamiques réalisées sur un support fortement cartonné. Un « jeu inédit de cherche et trouve », alliant vue et ouïe, vient augmenter le livre aisément manipulable, dès deux ans.

Philippe Geneste

28/04/2024

Poésie verbale, Poésie graphique

COULIOU Chantal, Sur Les Ailes du poème, illustrations d’Évelyne BOUVIER, éditions Voix Tissées, 59 p. 15€

Le livre est édité avec soin, en format carré (20 cm x 20 cm), avec des illustrations soit en pleine page soit adroitement insérées pour faire sens dans la page du poème. Chantal Couillou est une poétesse de la simplicité, écriture qui sied particulièrement au propos. En effet, Sur Les Ailes du poème conte, en vers, le rapport de modestie qu’elle entretient avec le monde. Le propre du monde est d’être parcouru :

« d’un bord à l’autre du chemin

sauter

de caillou en caillou » (p.7) ;

« de chaque côté du talus » (p.10).

Ce parcours est certes géographique et spatial mais il est aussi une interrogation de ce qui relie l’homme et l’animal, ce qui relie les éléments naturels entre eux. Comme dans une histoire, un personnage, le goéland, itère cette thématique en lien avec le site d’une école et des enfants qui y travaillent et y jouent. Le lieu est significatif : il s’agit par la poésie d’entrer en connaissance du monde, de l’humanité. L’image d’un jardin ensauvagé après la mort du jardinier intensifie cette thématique. Mais rien de didactique, Chantal Couillou déploie des techniques rhétoriques et poétiques pour le lectorat de tous les âges.

L’ouvrage est tout entier tendu vers l’appréhension du monde par l’écriture. La nature propose ses thèmes que le poème tente d’accomplir en représentations. Le poème semble, à plusieurs reprises, dans l’énumération : l’énumération joue sur les substitutions, sur les accommodations de mots, sur les glissements subtils de sens. Ces procédés utilisés pour exprimer la nature, créent entre le poème, ses illustrations et le réel, le silence du hors-texte en quelque sorte, « des chemins de traverse » (p.33). Les empruntant, la poétesse et avec elle Évelyne Bouvier invitent les élèves, personnages du poème, mais aussi les lectrices et lecteurs du recueil, à libérer leur langage (« oubliée la dictée de pépé » (p.10) ; « oubliées les dictées, les divisions » (p.10)).

Ce sont là quelques pistes de lecture ; mais Sur Les Ailes du poème est irrigué par d’autres thématiques. Les illustrations d’Évelyne Bouvier redoublent de douceur le style lumineux de Chantal Couillou. Comme suggéré par les pages 24 et 25, le rapport de la culture et de la nature, de l’homme et de l’animal, de l’architecture et de l’espace, de l’agriculture et de la terre sauvage, n’invitent à la ronde des enfants autour de la terre, mais au cheminement d’humanité sur les bords intérieurs et extérieurs d’un ruban de Moebius. On comprend alors que la poésie de Chantal Couillou soit sentie si narrative à la lecture, échappant à la boucle fermée pour la farandole incessamment dansée.

 

LOUIS Catherine, Un Oiseau sans histoire, HongFei, 2024, 32 p. 12€90

Quel magnifique album qui pourra être lu avec les enfants dès deux ans mais qui pourra être lu avec des plus enfants plus âgés qui auront plaisir à lire page à page cette œuvre de petit format, aux feuilles cartonnées, aux coins arrondis.

La dynamique narrative est assurée par une silhouette dessinée d’un oiseau en quête d’histoire, car il vient de se faire exclure de la sienne. Premier niveau de symbolisme, l’album suit un oiseau déraciné de son espace de vie. Ce sujet triste s’exprime à travers les couleurs posées par la technique du pastel, insufflant une mélancolie à l’oiseau en errance. Toutefois, la silhouette aux grands yeux naïfs est drôle, stimulant l’enfant à tourner les pages dont le fond de clarté aux impressions évanescentes et sobres venant envahir de pâleur les couleurs ainsi adoucies.

L’oiseau, second niveau du symbolisme, est un penseur : pourquoi se chercher une histoire sinon des histoires, si on n’a personne à qui la raconter ? L’histoire serait donc autant le signe d’une relation interpersonnelle nécessaire pour vivre qu’un récit pour rêver, pour revoir le monde, pour l’interpréter.

Germe, alors, dans la tête de l’oiseau, une idée : fermer les yeux dans le silence de la voix et du monde alentour. La neige signifie ce silence, cet amortissement du bruit. De même, aucune couleur éclatante ne survient sur les pages ; seule la douceur floconneuse des teintes et des tons, une duveteuse douceur silencieuse.

Un Oiseau sans histoire est une histoire sans histoire, un poème narratif où les pas de l’oiseau le mène non à discriminer les éléments du réel mais à plonger au contraire dans leur continuité, dans le mouvement de la vie.

Philippe Geneste

21/04/2024

Au pays des livres

DENEUX Xavier, Mes Livres, Tourbillon, 2023, 14 p. 12€50

Mes Livres propose une poétique enfantine du livre. La couleur y est liée, arbitrairement, à un symbolisme des histoires où le petit lectorat est invité à se projeter, à vivre et à rêver. Rêver, justement, parce que l’histoire est lue, souvent avant l’endormissement.

En ce livre de format carré, fortement cartonné et aux bouts arrondis pour que le petit enfant manipule sans danger les pages, la littérature se fait fille du sommeil, épouse de l’onirisme. Elle appelle au recommencement du geste de la page qu’on tourne, qui se tourne, du mot qu’on prononce qu’on écoute, du rythme qui bat, du vers qui se rappelle, du dessin qui emporte au pays des fantaisies, de la couleur, enfin, qui vit et fait vivre Mes Livres.

 

CHABBERT Ingrid, La Machine à lire de Bouquinville, illustrateur Raùl GURIDI, Frimousse, 2024, 32 p. 18€

Cet album de grand format, où l’illustration alterne le silhouettage des personnages, le dessin architectural au trait clair, la quasi pictographie utilisée dans les modes d’emploi, peut se lire à différents niveaux.

Littéralement, La Machine à lire de Bouquinville raconte l’histoire d’une ville dont les habitants et habitantes sont des dévoreurs et dévoreuses invétérés d’histoires. Ces histoires, les habitants n’ont pas à les lire car la ville est munie d’une machine à lire qui dispense de l’effort visuel. Bouquinville est une ville de culture auditive. Un jour, la machine tombe en panne : que faire ? Comment guérir les bouquinvillois et bouquinvilloises de la souffrance qui s’empare de leurs êtres à cause du manque d’histoire ? La famine littéraire s’installe…

Allégoriquement, La Machine à lire de Bouquinville interroge le lectorat sur la dépendance de l’humanité à la technique. À l’heure des multimédias, des liseuses, des livres numériques, il ne fait aucun doute qu’Ingrid Chabbert et Raùl Guridi cherchent, par la réalité physique figurée,a à initier une réflexion dépassant l’histoire littérale. Se trouve alors convoqué un discours sur la lecture et sur l’importance pour l’être d’humanité à apprendre à lire. La Machine à lire de Bouquinville est alors un album de défense et d’illustration de la lecture.

Dans l’histoire littérale, les bouquinvillois vont rechercher une habitante qu’ils ont mise au ban car elle refusait l’usage de la machine pour lire. Or, après des années de machine à lire, il n’y a plus qu’elle qui sache lire, c’est donc à elle qu’on va demander à lire les livres, à se substituer à la machine à lire, à devenir un robot humain de la lecture ; Or, Simone, qui, par conviction d’humanité, a refusé la subordination à la machine, refuse de devenir une sorte d’esclave de la lecture. En revanche, elle appelle chaque bouquinvillois et chaque bouquinvilloise à apprendre à lire. Le premier sens allégorique de La Machine à lire de Bouquinville glisse vers un éloge propagandiste de l’apprentissage de la lecture.

La Machine à lire de Bouquinville nous met en garde contre une régression cognitive possible de l’humanité alphabétisée qui ne saurait pas maîtriser son appétit des machines et de la technique. Ingrid Chabbert et Raùl Guridi se font, en quelque sorte les luddistes contemporains pour que se perpétue et vive la culture livresque. Est-il besoin de dire que l’album, lu à l’enfant de 5/6 ans ou lu par l’enfant de 7/12 ans, est au cœur d’une des problématiques contemporaines essentielle où se joue le devenir de l’humanité ?

Nota Bene

Les enseignants et enseignantes, les éducateurs et éducatrices, les bibliothécaires, les soignants et soignantes, liront avec intérêt le livre de DENIS, Marine Nina, 100 Idées pour pratiquer la bibliothérapie, Tom Pouce, 2023, 152 p. 16€. L’autrice propose, dans un langage clair, des situations pour faire découvrir les bienfaits des livres à des personnes âgées ou adultes, à des enfants, des élèves. La lecture y est considérée comme une pratique valant pour le développement personnel et pouvant être utilisée dans certaines thérapies.

Ce qui nous semble particulièrement ressortir du livre est l’appui pris par l’autrice, bibliothérapeute, sur l’empathie. Au fond, la lecture serait une pratique ouvrant à la connaissance de soi autant qu’une pratique permettant de développer l’empathie, donc le lien inter-humain. On appréciera les situations de groupe que les professionnels adapteront aisément à leur milieu d’intervention. Par exemple, le milieu enseignant trouvera des éléments aisément transférables lors de l’amorce de l’étude d’une œuvre complète ou lors d’une enquête sur la lecture menée par des groupes d’élèves, en explorant le chapitre « Lire en conscience » proposé par Martine Nina Denis.

Le livre n’est pas un ouvrage théorique, il est une boîte à idées et il tient grandement promesse en faisant, de plus, découvrir un domaine peu connu de l’univers des livres.

Philippe Geneste

 

14/04/2024

Un visage pour deux. Sentiment du soi, confiance de l’Autre

HALARD Anaïs, CLAVIER Amélie, Ambroise et Louna, Jungle-Ramdam, 2024, 104 p. 19€95

La scénariste Anaïs Halard et la dessinatrice Amélie Clavier signent là un magnifique album d’une grande originalité de conception, intelligemment composé, subtilement peint et dessiné. Basé sur un récit rétrospectif, alternant encadrés narratifs à la troisième personne et extraits de correspondances, l’intrigue générale est d’une fluidité prenante tandis que les dialogues projettent le lectorat au cœur des sentiments et des points de vue des personnages. Les ambiances colorées de la peinture travaillée à l’aquarelle et à la gouache emportent dans un univers bohémien, croisement d’Asie, d’Inde et d’Espagne.

L’absence d’industrie, de voitures, les costumes renvoient à l’époque du dix-neuvième siècle, et l’histoire s’ancre dans le romantisme pour scruter les sentiments où se définissent des âmes. Le sujet est scandaleux, à bien des égards, et pourtant profondément émotif. En empruntant, au dix-neuvième siècle littéraire son thème du double, Ambroise et Louna interroge – instituant une expérience des limites – le poncif selon lequel la personnalité se forge sur le modèle de l’autre. La situation de fiction créée par la scénariste et la dessinatrice déjoue ce poncif et relance la question : de quoi est faite la personnalité ? Se constitue-t-elle des images en miroirs qui renvoient les unes aux autres, mais alors comment ne pas se perdre dans la mise en abyme ainsi en action ? Ou bien encore, est-ce la confiance mise en soi par l’autre qui permet au sentiment du soi de se construire ?

Poussant à l’extrême la situation, l’album joue de l’identité des visages et de l’identification par une enfant de celui de sa mère dans sa non-mère. Cette extrémité introduit alors la question du père d’une enfant à la mère substitutive… Est-il le père alors qu’il n’est plus l’amant puisque l’amante s’en est allée au pays des morts ? Quelle volonté résisterait à ce simulacre ? L’identité ne serait-elle qu’un simulacre mais alors mentirait-on à l’enfant qui lui vous croit ?

Si une image est l’objet d’amour de trois personnes, peut-on parler d’une même image et de la même personne dont elle est le double, qu’elle duplique ? Une telle situation ne se complique-t-elle pas de mésententes nécessairement aux aguets ? Et le culte de l’image de l’être cher peut-il supporter les confluences ?

L’autre aspect du double, on le sait, est la duplication d’un personnage de la même famille (1) et dont le ressort est le leurre. En quoi le dupliquant, par le rôle qu’il lui est imposé de jouer, est-il transformé par le dupliqué (dans Ambroise et Louna, par la dupliquée) ? Et que se passera-t-il si le rôle joué, si le leurre en action, si le visage identifié, si l’amour investi, se mettent à exister plus intensément que l’acteur ou l’actrice, le leurré ou la leurrée, l’identificatrice ou l’identificateur, l’amoureux ou la femme aimante ? Se retrouvera-t-on encore dans une expérience communicable ? L’intime imaginaire emportera-t-il une intimité réelle subvertie, submergée ? Serait-ce cela la personnalité ?

Mais Ambroise et Louna va plus loin encore, déstabilisant les lectrices et lecteurs, mais aussi démultipliant les sentes des interprétations. Si le double devient doublure, porte-t-il à l’annulation de la personnalité de celle-ci ? À l’inverse la doublure serait-elle démultiplicatrice de la personne qui la porte autant que celle qu’elle signifie ? Pourquoi l’amour se noie-t-il dans la doublure ? Si, par la présence vivante de la doublure, la spéculation du personnage doublé lui fait perdre son passé, comment n’entraînerait-elle pas la non-ouverture de l’avenir ?

Ambroise et Louna, organise le passage en continu du positif à une négativité : le double et non la personne, l’image du personnage et non le personnage réel, la doublure et non la personnalité, l’identique et non l’identité. Dans ces incessantes réflexions l’histoire se mue en un prisme qui décompose chaque être impliqué : en effet, chacun, chacune se définissant par ses relations à l’autre et aux autres, spéculation et réflexion font perdre pied, imprimant, chez les lectrices et les lecteurs, l’émotion intense provoquée par l’art narratif et dessiné des autrices.

Philippe Geneste

(1) Voir Goimard, Jacques, Stragliati, Roland, « Préface », La Grande Anthologie du fantastique. Histoires de doubles, Paris, Pocket, 1977, pp.7-31.

 


07/04/2024

Contre la lie du révolu, la révolution de la liberté

DAVID Rémi, Le Tyran des mots, illustrations de Valérie MICHEL, éditions mØtus, 2023, 72 p. 17€

Le pouvoir autoritaire régit le langage en vidant les mots de leur sens par manipulation linguistique des usages. Grand amateur de rhétorique, Rémi David crée une fable qui, si son message est sans ambigüité, sait œuvrer dans la nuance pour stimuler chez le lectorat la vigilance. Ainsi les mots son évidés, systématiquement tronqués, réduits. Ils ne sont pas remplacés mais manipulés car le pouvoir équivaut à la manipulation des mots. Dans ce travail de sape entrepris contre les mots, le tyran s’appuie sur la charge destructrice de son sens que porte en lui chaque mot : révolution > révolu, contestataire > taire, démocratie > mort, créateur > rat, s’amuser>suer, liberté > lie, littérature > tare… Le procédé est celui de l’anagramme.

L’acclimatation à l’évidement des significations, à l’organisation de leur amuïssement, caractérise l’indifférence sociale propice à la soumission aux personnalités autoritaires. L’album démontre comment le « en même temps » des sens, promu en philosophie du pouvoir personnel, n’est que confusion organisée des pensées pour mieux maîtriser les esprits et les assujettir aux intérêts du pouvoir ; à quoi bon s’intéresser à des glissements de syllabes, à des troncations par apocope, aphérèse ou syncope des mots, quand une opinion communément admise assure la quiétude individuelle ? À quoi bon conserver les mots dans leur intégrité pour nommer les nuances du réel, puisque ce réel s’uniformise ?

Le procédé de l’anagramme, où le mot se penche sur lui-même, en quelque sorte, est une image du tyran incapable de sortir de lui-même. La clôture intérieure de l’individu provoque sa volonté de contraindre ce qui lui est extérieur, de se l’assujettir. Le discours du tyran observe le discours des habitants et entre en belligérance contre les mots du commun, contre les mots communs, contre la langue commune.

L’album démontre aussi, comment l’ordre linguistique a toujours fasciné les dictatures, Rémi David appelant à l’esprit les grands noms de l’insolence littéraire : 1984 d’Orwell bien sûr, Le Meilleur des mondes d’Huxley et le rôle de résistance qu’y joue l’œuvre de Shakespeare, Les Langages de Pao de Jack Vance, L’Esclavage c’est la liberté de Chantal Montellier, ou encore l’œuvre de Victor Klemperer. Dans Le Tyran des mots Ce sont les décrets d’un tyran dont les caprices s’annoncent par des proscriptions : on ne doit pas dire, cela ne se dit pas, il est interdit de dire. La violence d’État et la surveillance des discours de chacune et chacun se mettent ainsi en place.

Rémi David et Valérie Michel écrasent le dictateur sous le ridicule. L’album ne cesse de lancer des grappins d’abordage sur notre présent. Par exemple, le tyran procède par proscription : n’est-ce pas sur des proscriptions arbitraires que repose, aujourd’hui, l’enseignement de l’orthographe et de la grammaire qui y est adjointe ? L’album pourrait donc s’adresser aux législateurs de la langue française et aux responsables des programmes scolaires en la matière. Le tyran fabrique la confusion des sens, chaque mot portant en son sein son sens contradictoire : ne vit-on pas sous le règne d’une pseudo philosophie du « en même temps » qui traite de lie toute expression libre non conforme au pouvoir, musèle des associations, syndicats, organisations, individus qui refusent toutes les formes de génocide ? Le Tyran des mots produit une réverbération de la vie ordinaire contemporaine, ici et ailleurs. Le contexte guerrier et son florilège de discours militaristes et patriotiques ne font que l’amplifier, que le rendre plus sensible.

Mais surtout, l’album ne fait pas son deuil du désir humain de langage articulé à un besoin social de l’animal humain. Le risque des mots tus était, pour l’auteur et l’illustratrice, celui de l’étouffement du récit ; c’est parce que la résistance s’est collectivement organisée que les mots maudits reprennent en main le dire pour finir par murer le tyran dans le silence des mots tus. Le pouvoir fait de son autorité nominatrice un magistère. En imposant ses dénominations, le tyran cherche à asservir les consciences à une vision monovalente du monde, la sienne. L’histoire s’appuie sur la thématique du langage totalitaire pour inviter à l’organisation d’une résistance collective non violente, une résistance donc une lutte contre les appétits de la société concentrationnaire qui se dessine dans l’album bien sûr, mais aussi celle qui se dessine, sous des modalités diverses dans la réalité vécue par les peuples du monde contemporain.

Philippe Geneste