Anachroniques

09/07/2023

Tout doux la lecture, toute en variation pour les petits

SOURDAIS Clémentine, Couleurs printemps, amaterra, 2023, 28 p., 13€90

Voici, encadré par une comptine, un documentaire ou livre pratique sur les couleurs, pour les petits : blanc, jaune pastel, jaune soleil, rouge, rose, violet, bleu, vert amande, vert pomme, vert menthe, gris, marron. Sur la page de gauche, des végétaux, des animaux, et une fois, le gris les nuages. Les dessins n’ont rien de stylisés, un réalisme poétique y resplendit de couleurs. Sur la page de droite, un grand aplat de la couleur traitée et le nom de la couleur disposé verticalement. On l’aura compris, le livre est à lire à l’enfant, il réclame l’accompagnement de la lecture par l’adulte. Si on l’offre à des plus grands, ce sera à des enfants déjà lecteurs et l’album documentaire jouera le rôle d’un imagier. Une double page finale, rassemblant certains motifs présentés (végétaux et animaux exclusivement) invite l’enfant à y identifier les couleurs. Couleurs printemps est un livre hybride, comme nous le voyons, avec une couverture de très belle facture, de format moyen, et à l’impression particulièrement soignée.

 

BILLET Marion, Mon premier livre des couleurs à toucher, Tourbillon, 2022, 6 p. 19€90

Magnifique ouvrage pour les tout-petits, réalisé en tissu, avec de la feutrine, du velours, du satin, du coton, de la matière à effet cuir. Les pages en tissus sont reliées entre elles, la lecture est douceur. Centrale dans sa fabrication, la matière ne l’est pas pour le contenu de l’ouvrage. En effet, comme l’indique le titre, il s’agit d’éveiller le tout-petit aux couleurs, par la vue, évidemment, et le toucher ; Le toucher vient à l’appui de la vue.

Les couleurs vont par deux, en général autour d’une couleur primaire, mais pas toujours : jaune/orange, bleu/vert, rouge/marron, rose/violet, et enfin noir/blanc avec gris. On incitera donc l’enfant à manipuler le livre-objet en s’appuyant sur les éléments sensoriels pour introduire le nom des couleurs, à la manière d’un imagier, mais d’un imagier tactile autant qu’interactif -au sens où l’enfant et l’adulte dialoguent atour des péripéties du vagabondage du geste de l’enfant sur le tissu et sur les matières.

Tout en tissu, le livre d’une grande douceur se prête aussi, image par image, page par page à se raconter une histoire en fonction des paysages et situations -très simples- figurés. Une vraie réussite, qui allie beauté et richesse d’explorations possibles avec l’enfant et par l’enfant.

 

LANGLOIS Florence, Au dodo, les doudous !, Tourbillon, 2022, 20 p. 12€90

Il y a d’abord l’histoire, toute simple, toute drôle, toute fantaisiste : des doudous jouent leur partition pour l’endormissement de Léon le lionceau. Les images de Florence Langlois, aux couleurs vives, avec aplats et silhouettes délimitées, interprètent les animaux avec anthropomorphisme. Onze situations sont ainsi proposées, onze scènes, où l’intérêt ne vaut pas tant dans ce qui se passe que dans la sollicitation faite au tout petit enfant de participer, d’interagir avec les actions, de redoubler les gestes des doudous. Le livre se fait catalogue dynamique de gestes, un imagier en actions si l’on veut. Et il y a plus encore ; Par ce doublement gestuel des scènes -car il n’y a pas vraiment d’histoire en dehors d’une suite chronologique menant au sommeil… des doudous- l’enfant est invité à réfléchir, mais en acte nous l’avons vu, à l’utilisation des doudous et à leur réalité affective et relationnelle. Tout ceci, bien sûr, juste par le travail de lecture, car, encore une fois, tout est simple dans cet album cartonné au format italien. Vu, kinésie, motricité gestuelle, plaisir et humour, un livre complet pour les tout-petits. 

 

LI Maggie, La Grande Aventure d’une graine, Milan, 2022, 26 p. 11€90 ; LI Maggie, La Grande Aventure d’une goutte d’eau, Milan, 2022, 26 p. 11€90

Ces deux livres ouvrent une nouvelle collection chez Milan. Grâce aux trous en milieu des pages, l’enfant manipule davantage le livre, se familiarisant ainsi avec l’objet, mais aussi explorant d’autant mieux le sens des images.

Chaque double page peut permettre une historiette, il suffit d’y inciter l’enfance lectrice. Bien sûr, le sens global range le livre dans le genre du documentaire, mais en fait, Maggie LI propose à chaque fois une histoire. Par ce biais, le petit livre au format carré et à bout rond pour que le petit enfant ne se blesse pas, prend rencontre les modalités enfantines de représentation du monde. Pour l’enfant, tout est récit, chaque chose, chaque phénomène, chaque élément naturel entre dans une causalité magico-phénoméniste. Le pépin de pomme traverse tout un périple avant de se trouver en terre pour donner naissance à un pommier.

Tout différemment est rapportée l’histoire de la goutte d’eau. L’album part de la goutte du robinet, plonge dans les tuyauteries des eaux de pluie, pour se retrouver dans le fleuve, dans la mer, dans le nuage, avant d’être libérée en pluie. Ici, contrairement au précédent album, l’album part de l’observation enfantine pour se déplier vers l’univers naturel.

La Grande aventure est sans nul doute une collection à suivre…

 

BILLET Marion, Mes Animaux à attraper, Tourbillon, 2022, 6 p. 14€90

Il s’agit aussi d’un livre en tissu avec du papier crissant dans les éléments, ce qui ne manque pas d’intriguer l’enfant, de stimuler sa curiosité, de le conduire sur la voie de connaissances nouvelles grâce au dialogue avec l’adulte ou avec un enfant plus âgé. Chaque page présente des éléments qui dépassent (queue, oreilles, pattes) poussant le petit à manipuler la page et donc à joindre une action tactile voire gustative à la manipulation de mots. Chat, renard, toucan, cochon, lapin, poisson, crocodile, voilà qui fait du livre-tissu un imagier propice à l’acquisition du vocabulaire, même si, comme dans de nombreux imagiers, le mot réfère à une image et non à l’animal lui-même. C’est une nouvelle belle édition de Tourbillon pour les tout-petits.

Philippe Geneste

 

02/07/2023

Dans l’étoffe littéraire, quelques fenêtres magiques

FOZ Véronique, Un éléphant dans un chapeau, illustrations BARROUX, MØtus, 2023, 44 p. 16€

Voici un formidable album qui prend au sérieux la mentalité enfantine dans son développement. La pensée magique domine chez les enfants, – de 4 à 8/9 ans approximativement, car cela varie selon les enfants –, qui considèrent « comme appartenant aux choses et comme émanant des choses ce qui résulte de [leur] activité propre » (1). Pierrot, le petit héros de l’album de Foz et Barroux, applique la leçon apprise de son père : pour réaliser un tour de magie, « Tout est dans la concentration ». Il suffit de quelques circonstances opportunes, de coïncidences inouïes, pour que la croyance enfantine à la magie s’accomplisse. Et Pierrot y croit et non seulement y croit mais veut persuader sa sœur d’y croire, aussi. Il s’agit pour lui de vivre dans le monde réel et donc de se situer soi-même comme créateur, provocateur, inspirateur des choses et des actes. Afin que la narration adhère à la thématique, le narrateur est l’enfant lui-même. Le lectorat partage ainsi l’égocentrisme enfantin (au sens piagétien),

Parallèlement à cette thématique qui ouvre grandes les fenêtres de l’humour, du sourire et du rire, l’album repose aussi sur le rapport de l’enfant à la disparition du père, disparition dont les lectrices et lecteurs ne sauront rien, pas plus que l’enfant dont l’attitude magique perpétue le geste enfoui d’une présence à jamais absentée. Les illustrations sobres et pourtant parsemées de détails d’ombres, de couleurs pâles fracassées par des explosions de rouge, et le dessin jouant des traits, conjuguant irréalisme et naïveté étudiée, les unes et les autres servis par un grand format sont autant d’acclimatation de l’univers du livre à l’imaginaire enfantin.

Si l’album présente avec fluidité compositrice l’articulation entre le respect de l’âge du lectorat auquel le livre s’adresse et, introduite par le concret de l’histoire, une réflexion sur la notion de disparition et sur l’absence d’un être cher. Quant aux langage, écriture et dessin, ils sont les modes sémiologiques par excellence de l’histoire qui se raconte…

Philippe Geneste

(1) Voir la magnifique étude de Jean Piaget, La Représentation du monde chez l’enfant, Paris, PUF, 1981 (réédition 2017), 335 p. – p.131. Voir aussi le blog consacré à ce sujet sur https://www.lesart-psychomecanique.fr/

 

JALIBERT Maria, Le Petit Poucet, À pas de loups, 2023, 48 p. 16€

Voici un conte classique de Perrault, adapté pour le très jeune public, suivant la succession identique des thèmes du texte de Perrault : la famille unie et pauvre, la famine qui frappe à deux reprises, l’épreuve de la forêt, le chemin retrouvé, nouvelle épreuve de la forêt, chez l’ogre et l’ogresse, la fuite, le retour et la fortune. Cette adaptation est aussi une transposition du genre du conte au genre de l’album. Le texte de Perrault –ou hypotexte– subit plusieurs modifications : le petit poucet, s’il est bien le plus jeune des sept enfants et s’il se distingue par sa taille naine, est un petit canard ; l’ogre, l’ogresse et leur progéniture sont un rat et des rates. L’autrice intègre immédiatement un élément d’intertextualité, le petit canard endosse en effet, le rôle du vilain petit canard de la fratrie. Le Petit Poucet de Maria Jalibert propose donc une version du conte qui mâtine Perrault d’Andersen.

Un autre effet de l’adaptation est de réduire le conte à sa trame dramaturgique, dont le motif central des enfants (canetons) perdus dans la forêt. Cette réduction ne se fait pas sans liberté grande de la part de l’autrice. En effet, si elle conserve de Perrault la situation misérable de la famille, elle ne représente pas les parents comme des imprévoyants mais comme des victimes de la pauvreté. D’ailleurs, les images les montrent dans un rapport d’empathie avec les enfants et ne souligne pas leur impéritie parentale ni le fait, présent chez Perrault, des préférences pour tel enfant. L’album de Jalibert serait alors un conte du drame de la faim (la rédaction de Perrault garde la mémoire de la famine de 1694/1695), sujet ô combien actuel !  

Les images sont des photographies de scènes réalisées avec des Playmobil et autres jouets réservés à la petite enfance. Les figurines et les objets sont donc familiers aux enfants à qui on va lire et montrer l’album ou qui, plus tard, le feuilletteront par eux-mêmes. Cette proximité crée une complicité pour une meilleure entrée dans la lecture, pour une invitation astucieuse à la lecture. Le montage photographique est aussi utilisé dans les scènes du merveilleux avec la botte de sept lieues. Ces images renforcent le motif de la forêt profonde de par les couleurs soutenues, les contrastes dans le sombre des teintes qui laisse penser que la créatrice a utilisé des filtres. Or, ce choix alimente l’atmosphère de l’angoisse ressentie par les canetons. Certaines images, comme celle de la page 18, s’inspirent du texte de Perrault inscrit dans l’album par le trait iconique et pourtant absent du texte de la page en vis-à-vis : Parlant de la préparation du festin, le conte originel (hypotexte de l’album) fait état d’enfants à mortifier et à habiller (c’est-à-dire à préparer pour la cuisson), c’est très exactement ce que montre l’image… Bien sûr, l’enfant lecteur ou lectrice n’en saura rien, mais c’est une richesse intertextuelle supplémentaire qui donne une étoffe littéraire au livre de Jalibert et rien n’empêchera, plus tard, quand l’enfant grandi aura connaissance du conte de Perrault, de revenir sur l’album pour une lecture érudite. N’est-ce pas une richesse du genre de l’album que de permettre ce genre de relecture, sinon, parfois, quand l’intertextualité est abondante, de la susciter ? 

Si on articule le texte et l’image, on voit que l’autrice n’a pas intégré l’humour présent chez Perrault et a préféré mettre l’accent et de manière très insistante sur l’ingéniosité du Petit Poucet. De plus, à aucun moment, contrairement au conte de l’hypotexte, le Petit Poucet est moqué pour sa petitesse et il n’est pas le souffre-douleur de la maison. Or, la morale du conte de Perrault portait sur ce thème : « On ne s’afflige point d’avoir beaucoup d’enfants (…) / Mais l’un d’eux est faible ou ne dit mot, / On le méprise, on le raille, on le pille… ». Les oiseaux, qui permettent aux parents de perdre les enfants en mangeant les miettes de pain que le rusé Poucet avait laissé pour baliser le chemin parcouru, sont représentés par un spécimen noir comme un rat, c’est-à-dire comme l’ogre, ce qui n’est pas le cas dans le conte. Enfin, les bottes de sept lieues sont ramenées à une unique botte et elle est identifiée à un véhicule spatial. L’adaptation joue sur le merveilleux, tout en y demeurant. Enfin, la fin du conte de Perrault fait l’éloge de la fonction d’intercesseur du bonheur à laquelle le Petit Poucet va devoir sa reconnaissance dans la société de sa fortune. Plus prosaïque, la fin du conte de Jalibert fait l’éloge de la même fonction qui s’exerce auprès de la famille pauvre : « une nouvelle vie peut commencer ».

Philippe Geneste

NB Les accompagnatrices et accompagnateurs de la lecture enfantine se reporteront avec bénéfice à Soriano, Marc, Les Contes de Perrault, culture savante et traditions populaires, Paris, Gallimard, 1996, 525 p. (1ère éd. 1968) et Saintyves, Pierre, Les contes de Perrault et les récits parallèles (leurs origines). En marge de la légende dorée, songes, miracles et survivances. Les reliques et les images légendaires, édition établie par Francis Lacassin, Paris, Robert Laffont, 1987, 1192 p.

25/06/2023

Contes au cœur de la création mythique des enfants

KEITA-KOUYATE Mallon, La Courge qui parlait. Contes de Haute-Guinée, préface de Bahna Sidibé, L’Harmattan, 2023, 137 p. 15€

Trois contes sont rassemblés ici : La Courge qui parlait, qui donne son titre au livre, La Pierre et Le Plus Grand Amour du monde. Ces trois contes sont des réécritures de contes traditionnels. L’autrice a choisi de les rendre actuels et lisibles pour des enfants lecteurs, adolescents et adultes. Chacun d’eux couvre en moyenne quarante pages. Leur structure respecte celle décrite par la morphologie du conte de Vladimir Propp. Comme toujours avec les contes africains, la morale est explicitée, ici au cours du récit. Nous nous arrêterons sur La Courge qui parlait, qui est une grande réussite, sachant tenir en haleine le lecteur ou la lectrice.

Ce conte repose sur l’animisme, la courge est un personnage, certes du domaine du merveilleux, mais elle mange, parle, bref semble presque humaine. Elle s’installe dans le village de Mariama, la petite fille qui l’a trouvée. La courge recherche quelque chose d’extraordinaire et ce qu’elle va trouver c’est la gentillesse, la générosité et un trésor de patience. C’est l’enfant qu’elle a mis à l’épreuve qui les lui offre sans le savoir, juste par son attention portée à la relation humaine ou plutôt à la relation avec le vivant.

La courge est certes née d’une métamorphose, elle disparaîtra comme elle est apparue. Mais le conte de fée le permet qui ne disjoint pas la vraisemblance de l’histoire, tout simplement parce qu’il s’appuie sur l’animisme. Or, les enfants de 7 à 12 ans aiment ce type d’histoire qui correspond à bien des égards à leur mentalisme propre. La courge n’est pas tout à fait une personne – le conte ne repose donc que partiellement sur une personnification de la courge –, en revanche, comme la mentalité enfantine le ferait, le conte lui prête des intentions et une volonté qui a pour origine une loi morale. Mariama, par son attitude d’empathie toute humaine, cherche à comprendre les caractères, les sentiments, que la courge projette par ses discours au cœur du village. En cela, elle est très différente de sa mère qui dit : « J’ai toujours eu pour règle de me méfier de ce que je ne comprenais pas » (p.46).

La résolution du conte tient donc à la vertu de la réciprocité empathique. La courge, qui confiera son émerveillement à Mariama à la fin du conte, l’invitera, aussi, à se situer objectivement parmi les autres. Quant à savoir ce qu’était la courge avant sa métamorphose, c’est une autre histoire…

Rien que pour ce conte, très bien écrit, composé avec une précision horlogère, parfaitement en phase avec la mentalité enfantine des jeunes lecteurs et lectrices, Un petit chef d’œuvre à ne pas manquer.

 

DAUGEY Fleur, Plantes intrépides. Cinq contes pour jeunes pousses, illustrations de Chloé du COLOMBIER, éditions du ricochet, 2023, 46 p. 17€

Belle idée de rassembler des contes ayant pour point commun une question d’origine, mais à travers une plante comme héroïne principale. On lira ces contes aux enfants non lecteurs, on les offrira aux lectrices et lecteurs débutants. Jusqu’à 7 ans, la question relative à la naissance des enfants ne porte pas sur le comment mais sur où : d’où vient le bébé ? Comme l’observait Jean Piaget dans ses multiples travaux d’analyse de la conception enfantine du monde, les autres questions portant sur l’origine des astres, des nuages, des montagnes etc. découlent de cette première question sur la naissance.

Comment le manioc vint aux hommes, inspiré d’un mythe de Madagascar, illustre la mentalité enfantine mêlant animisme et artificialisme. L’animisme est redoublé dans l’album par le fait que ce sont les plantes qui racontent l’histoire : tout est vivant pour l’enfant, tout, pour lui, a une conscience et pousse par sa propre énergie. Le conte écrit par Fleur Daugey est en convenance avec ce que décrivait Piaget parlant de l’« évolution des mythes relatifs à l’origine de l’homme, dans le sens de l’artificialisme de plus en plus immanent , c’est-à-dire prêté à la nature elle-même » [1].

Dans Momotaro, l’enfant-pêche, inspiré d’un conte japonais, la naissance de l’enfant est provoquée par le pêcheur qui coupe la pêche dans laquelle il se trouve.

Dans le conte bulgare, La Fraxinelle de l’espace, le peuple androgyne de l’espace se retirera de la Terre, son terrain de jeu, pour laisser prospérer l’espèce humaine. Mais il prendra soin de laisser sur la planète la fraxinelle pour soigner les malades : la fleur n’existe que pour les humains, selon un finalisme convenant avec la mentalité des enfants qui, comme les extraterrestres du conte, considèrent la Terre en tant qu’entité vivante (« Nous t’offrons ce cadeau, à toi et aux hommes : Fraxinelle »).

De même, dans Comment le pin blanc scella la paix, conte de coloration amérindienne, le pin déclare : « ma mission était simplement d’apporter la paix chez les iroquoiens des États-Unis et du Canada, des premières nations qui se faisaient la guerre depuis si longtemps qu’elles ne savaient plus pourquoi ». On retrouve bien le finalisme adossé à l’animisme et à l’artificialisme. Ce qui dans le conte japonais était dévolu à la pêche l’est ici par la pomme de pin.

Dans Pastèque, fille du dragon, provenant d’Iran, ou plus précisément de Perse, l’histoire raconte l’origine de la pastèque, avec, au fondement de sa création, la fonction de plaire aux hommes.

Il faut bien louer cet album respectueux de la mentalité enfantine, de 3 à 8 ans, qui fait aussi voyager et qui porte un message contre la guerre et en faveur de l’amour de la terre.

 

Plantes intrépides. Cinq contes pour jeunes pousses, et La Courge qui parlait. Contes de Haute-Guinée sont à offrir, à proposer aux enfants. Les bibliothèques auront à cœur d’en enrichir leurs rayonnages. De plus, ces deux livres, si respectueux de la mentalité enfantine permettront à leurs jeunes lectrices et lecteurs, de découvrir que l’imaginaire fait fi des frontières…

Philippe Geneste



[1] Piaget, jean, La Représentation du monde chez l’enfant, Paris, PUF, 1991, 335 p. – p.309.

18/06/2023

La littérature en ligne de mire

La littérature de jeunesse remplit, à bien des égards, et même s’il ne s’agit pas de sa fonction première aujourd’hui, une fonction de passeuse du patrimoine littéraire. Adaptant les classiques, elle opère sous différentes formes mais introduit inévitablement le lectorat à la littérature. Dans ce blog, nous nous arrêtons à deux adaptations en bande dessinée : l’une porte sur un roman de science-fiction, l’autre sur un classique de la littérature helvétique romande où le réalisme se nourrit de l’étrangeté puisée dans la connaissance fine des mœurs et des conditions de vie de la population décrite. On nous dira peut-être que ces deux adaptations ne s’adressent pas spécifiquement à la jeunesse. Et ce sera juste. Mais il est tout aussi juste de considérer les deux ouvrages chroniqués comme une excellente propédeutique à la lecture d’œuvres devenues des classiques et qu’il serait dommage que le lectorat préadolescent et au-delà les ignorent. Une adaptation est une lecture ; lire une adaptation c’est entrer dans un apprentissage de la lecture en s’appuyant sur un guide, ici les auteurs de bandes dessinées. Lire c’est aller vers la littérature. Embarquons.

 

WATTERS Dan (adaptation), PRAMANIK Dev (dessins), ESCUIN LLORACH (couleurs), L’homme qui venait d’ailleurs, traduction et postface de Michel PAGEL, Philéas, 2023, 104 p., 19€90

Voici l’adaptation du film, sorti en 1976, L’Homme qui venait d’ailleurs de Nicholas Roeg avec David Bowie en personnage principal, lui-même adaptation assez fidèle du premier roman de science-fiction de l’américain Walter Tevis (1928-1984), L’Homme tombé du ciel paru en 1963.

Il est notoire que la bande dessinée s’attache au film par le dessin de Pramanik qui ressaisit les visages des acteurs, alors que Watters prend ses distances avec le film qu’il adapte. Contrairement au film, la bande dessinée choisit de scruter la part du double en chacun, d’abord chez Thomas Jerome Newton, extraterrestre envoyé sur Terre pour sauver le peuple d’Anthea menacé de mourir du manque d’eau suite aux catastrophes engendrées par le mode de vie et de développement dont elle est le théâtre. T.J. Newton a pour mission de trouver un moyen de transporter de l’eau jusqu’à Anthéa. Le thème du double rejoint celui de l’exil et la bande dessinée interroge la notion d’intégration autant que celle de l’hospitalité. T.J. Newton fait l’expérience à ses dépens que les terriens trop anthropocentrés n’ont aucune capacité à voir le différent et ce qu’il peut apporter à leur vie, notamment, c’est une partie de sa mission, les protéger de la catastrophe finale où les mènent la concurrence, la compétition et les profits.

C’est le troisième thème approfondi. Pour les terriens, tout ce qui compte, ce sont les rapports financiers des nouvelles technologies, qui font sombrer l’industrie terrienne dans des dérives meurtrières. Aussi, la fin de la bande dessinée épouse le ton mélancolique qui couvre en partie le roman de Walter Tevis.

L’articulation de ce ton de l’adaptation avec le dessin nerveux, réaliste et sombre mais aussi ouvrant des fenêtres à l’imaginaire par la transcription des pensées et rêves de T.J. Newton, crée un effet de suspens qui prend le lectorat, capte son attention. Les images des personnages vivent d’une consistance émouvante. La composition en montage alterné alourdit une atmosphère déjà pesante et menaçante. Face au mystère de cet inventeur qui utilise des technologies venues de nulle part, la défiance industrielle, politique et policière organisent non pas de trouver la solution de l’énigme mais d’exécuter l’étranger.

En actualisant par ces thèmes approfondis la thématique initiale du roman, sans compter celui de la sécheresse qui ne relève plus de l’anticipation puisque la crise climatique la rend d’une actualité immédiate, puisqu’en France, par exemple, plus du tiers des eaux potables, en surface et souterraines, sont polluées par des résidus du Chlorothalonil, un pesticide soi-disant interdit en Europe car cancérogène… C’est tout à l’honneur de l’adaptation de Dan Watters de ne pas avoir réduit la trame du film à des péripéties dites représentatives de l’œuvre. Dan Watters a su actualiser le film, tout en se ressourçant au roman. Le film faisait deux heures, une réduction conséquente d’un roman qui faisait deux-cent-quatre-vingt-huit pages. L’histoire dans la bande dessinée occupe quatre-vingt-dix-huit pages, soit une certaine réduction encore par rapport au film. Mais le choix de l’approfondissement de thèmes précis crée suffisamment d’intensité pour que l’adaptation ne tombe pas sous le coup de la troncation, et, au contraire, s’élève à une œuvre à part entière, servie en cela par le travail du dessinateur et du coloriste.

 

Pauchard Quentin, La Grande Peur dans la montagne, d’après le roman de Charles Ferdinand Ramuz, Helvetiq, 2023, 128 p. 24€90

« Mais la montagne a ses volonté »

Ch.-F. Ramuz

Les éditions Helvetiq poursuivent leur adaptation en bande dessinée de l’œuvre romanesque du grand écrivain suisse romand Charles-Ferdinand Ramuz (1878-1947). Après Fabian Menor, c’est à un autre jeune dessinateur suisse qu’est confiée l’adaptation, et avec la même réussite.

À nouveau, la montagne est le personnage principal. C’est elle qui fait vivre le village, c’est en elle qu’est inscrite la filiation ancestrale des habitants et habitantes. Or, les villageois, contre la coutume, décident d’envoyer sept hommes et un troupeau de vaches laitières à l’alpage maudit Sasseneire, abandonné depuis vingt ans. Les anciens s’y opposent mais les temps doivent changer. La montagne se retourne alors contre les villageois. Symboliquement fort, l’amour de deux jeunes gens va être brisé car on ne retourne pas à la haute montagne, à la mère éternelle.

Quentin Pauchard réussit à rendre l’atmosphère du roman qui évite le fantastique tout en menant les lecteurs et lectrices dans le creuset de croyances et de superstition. C’est la grande force de Ramuz que de nous faire pénétrer dans la mentalité montagnarde sans emprunter les voies du merveilleux ou du fantastique. La Grande Peur dans la montagne (1926) relève de l’étrange pur (1). Avec « un sens du mystère » (2) propre à ses œuvres de la maturité, le romancier s’attache à décrire la peur des protagonistes et c’est à travers leur peur que s’immisce chez le lectorat un sentiment d’inquiétude et d’irrationnel. C’est un défi pour un dessinateur de ne lier sa narration graphique qu’aux sentiments des personnages et de résister à la tentation de créer des images impliquant le surnaturel. Quentin Pauchard y réussit, en usant de couleurs et tonalités sombres renforcées par le papier mat, pour présenter la montagne comme actrice englobante de l’entièreté du village et des villageois (un village de peu d’âmes dirait-on en langage courant…). La montagne fait l’objet de peintures en plan de grand ensemble, masse compacte autant vaporeuse que rocheuse, où s’entremêlent nuages en tous genres, glaciers, épaisses nappes neigeuses, rochers, pierres éboulis. La montagne se mêle au ciel ou plutôt, le ciel se pénètre dans la montagne, le ciel qui est souvent l’image du vide, du désert, de l’agonie dans le roman et qui ici épouse l’entité rocheuse englobante du tout de l’humanité paysanne. Les personnages sont eux vus principalement en plans rapprochés, parfois vers le gros plan mais pas trop souvent afin de ne pas jouer sur la corde de l’horreur ou du fantastique. Ce que Quentin Pauchard réussit aussi avec maestria c’est de peindre l’indifférence relative que les villageois manifestent à l’égard du malheur des autres et notamment de Joseph et Victorine, les deux amoureux. Quant à Clou, un berger borgne, le seul des membres du village qui ne craint pas la montagne, qui en tire le profit de quelques pépites d’or arrachées à ses entrailles, le dessinateur souligne son originalité en le faisant borgne parfois de l’œil droit, parfois de l’œil gauche, être ambivalent, peu fiable et juste centré sur son profit personnel. Il y a toujours de la diablerie dans l’univers ramuzien. Quentin Pauchard en joue mais avec discrétion et il rend compte d’un trait essentiel de l’œuvre de Ramuz, celui de ne pas se centrer sur un drame focalisé sur un personnage unique (le couple amoureux, par exemple) mais sur la communauté villageoise toute entière. Et c’est là le réalisme littéraire de l’auteur vaudois : faire vivre l’âpreté d’un groupe humain, les passions idéelles qui le traversent, les comportements solidaires, égoïstes, indifférents par lesquels se constitue l’entité villageoise. Un chef d’œuvre, un « sommet » disait Henry Poulaille, que Quentin Pauchard fait entrer en bande dessinée.

Philippe Geneste

Notes

(1) Todorov, Tzvetan, Introduction à la littérature fantastique, Paris, édition du Seuil, 1976 (1ère éd. 1970), 185 p.

(2) Poulaille, Henry, La Littérature par le peuple. (Nouvel âge littéraire, 3). De Marguerite Audoux à Joseph Voisin, préfaces, prières d’insérer, hommages, rassemblés et annotés par Jean-Paul Morel, Jérôme Radwan, Patrick Ramseyer, Bassac, Les Amis d’Henry Poulaille & Plein chant, 2013, 522 p. - p.404


12/06/2023

La littérature de jeunesse en action

Livre pratique et pratique littéraire

BEAUVAIS Clémentine, Écrire comme une abeille. La littérature de jeunesse, de la lecture à l’écriture, Gallimard, 2023, 447 p. 27€90

Voici un livre très généreux par l’autrice et traductrice d’œuvres littéraires destinées à la jeunesse. Il s’adresse aux professionnels et professionnelles du livre, aux adultes, aux enseignants et enseignantes, aux jeunes adultes passionnés de littérature de jeunesse et désireux ou désireuses d’écrire à destination du jeune lectorat. Des adolescents et adolescentes pourront aussi se plonger dans bien des parties, sous-parties et chapitres dont ils feront aisément leur miel. L’ouvrage rassemble un « survol » du champ littéraire traité, des conseils pratiques pour écrire une fiction, tenir un atelier d’écriture, un guide pratique pour contacter des éditeurs, pour se renseigner auprès de professionnels de l’écriture, c’est aussi une introduction à cette littérature avec une tentative de constituer un ensemble de caractéristiques propres mais aussi de parcourir les genres, de différencier les créations en fonction des âges du lectorat.

Le livre de Clémentine Beauvais permet aussi de s’approprier certaines analyses formelles (poétique du récit pour la jeunesse). Les exemples abondent, les applications sont détaillées et commentées. Le style est très clair et comme l’autrice s’appuie bien souvent sur son expérience, on la suit avec plaisir et, la lecture achevée, le sentiment d’avoir appris des choses est gratifiant.

L’autrice, qui est une partisane de la littérature de jeunesse, n’omet pas d’en interroger les côtés obscurs, ce qu’elle nomme le « carrefour de tensions » mais aussi lorsqu’elle aborde ce qu’elle nomme les « identités » du « livre jeunesse ».

Un tel livre sera considéré comme un manuel, comme une somme, comme un inventaire de tentations, en tout cas, chaque curieux d’écriture y trouvera à butiner.

 

CUBELLS Cristina, Bruits, joue avec les sons, illustratrice Joana CASALS, éditions Helvetiq, 2022, 32 p. 18€

Merveilleux ouvrage que cet album, magnifiquement illustré par Joana Casals qui réussit une adaptation colorée, dessinée de partitions pensées par Cristina Cubells.

L’album rassemble des doubles pages correspondant à des partitions dessinées. Celles-ci, très aisées à lire, se composent d’onomatopées et d’interjections dont la taille de la police varie modulant la durée et la tonalité ; le rythme est suggéré par la succession linéaire et spatialisé des sons à émettre. Les sons sont représentés par des éléments phoniques et par des éléments graphiques à forme géométrique.

Comment l’enfant utilisera-t-il ce livre pratique ? Petit, il lui faudra être accompagné pour saisir le code proposé par Cristina Cubells. Plus grand, il pourra se régaler seul et jouer les partitions. Chaque double page comprend le mode d’emploi du code, un code qui laisse libre cours souvent à l’imaginaire enfantin pour interpréter de manière sonore des symboles graphiques. Évidemment, l’album ne se lit qu’à haute voix.

L’intelligence des autrices est de proposer une initiation à la musique par le jeu et la pratique vocale. Pour conclure, recommandons ce livre joyeux, intelligent, instructif et qui nécessite l’action des jeunes lecteurs et lectrices. Un régal.

Philippe Geneste

 

Théâtre

Le collège est à nous, Texte : Direction Vanessa Pedrotti, à partir des improvisations des jeunes acteurs Mise en scène  : Vanessa Pedrotti avec la collaboration de Virginie Aimone Avec  : Adlenn et Alicia Djermoune, Émilie Lopes, Luna Rizzuto, Michel Bernard, Safir Souici et Vanessa Pedrotti, Équipe encadrante : Laurie Beillevaire, Ingrid, Pauline… Durée : 30 min

Dans la société actuelle, les jeunes sont souvent infantilisés et placés en position d’apprentis. L’aboutissement de cette pièce nous montre au contraire leur fougue créatrice et à quel point ils sont acteurs et vecteurs de savoirs. Ils sont une source d’inspiration que beaucoup d’adultes pourraient trouver salvatrice s’ils leur accordaient une attention réelle et sincère. Cette pièce ouvre ainsi une réflexion sur le système éducatif actuel, en questionnant les rapports de domination qui lui sont immanents mais aussi ses possibles métamorphoses.

Résumé  : C’est à la UNE de tous les journaux ! Les élèves de Valdocco ont pris d’assaut leur collège et ont décidé de l’autogérer. L’évènement a fait le buzz sur tous les réseaux et plusieurs célébrités ont décidé de soutenir la démarche des collégiens. Le jour de la conférence de presse tous les journalistes sont là pour interroger les élèves référents sur les causes de l’insurrection et sur les modalités de gestion qu’ils ont mis en place. L’un d’eux a même l’opportunité de rentrer dans l’enceinte du collège pour documenter leur projet en interne. Sa visite nous permet de découvrir la cour de récrée, le foyer, la cantine et le gymnase qui accueillera le tant attendu festival rouge… Elle nous permet également d’apprécier le charisme et l'émancipation de chaque personnage.

Contexte de création : Il s’agit d’une création réalisée dans le cadre d’ateliers de théâtre menés depuis septembre 2022 au Valdocco (13013). Ce centre d’éducation populaire s’est donné pour mission d’agir auprès des jeunes en faveur de la prévention, de l’éducation et de l’insertion professionnelle. Dans cette optique, une collaboration avec le collectif Manifeste Rien est née pour permettre à 6 jeunes de devenir auteurs, acteurs et coproducteurs de leur création théâtrale. À travers des exercices d’improvisation et des techniques du théâtre de l’opprimé (Cf. Augusto Boal), des idées, sujets, discussions ont émergé et une dramaturgie s’est peu à peu dessinée autour des thèmes du collège et de l’émancipation. Le scénario n’a donc pas été préparé à l’avance mais écrit à partir du travail des jeunes. Le cadre de l’atelier a permis de faire exprimer des colères et des rêves, tout comme de parler de discriminations. Il a été un lieu bienveillant où ils ont pu verbaliser et comprendre leurs émotions et les tensions immanentes à la vie sociale, notamment celle vécue en milieu scolaire.

info : manifesterien@gmail.com

 

 

04/06/2023

La littérature de jeunesse au risque du développement de l’enfant

DENEUX Xavier, Le Cerveau, Milan, 2022, 24 p. 12€90

Le livre est destiné selon les éditeurs aux enfants « à partir de 3 ans ». Effectivement, le format, l’aspect fortement cartonné des pages, le jeu des reliefs pour accompagner des doigts les explications du texte sont souvent l’apanage des ouvrages pour les petits. Mais la teneur du livre, la nécessité de suivre ce qui est dit en regard de l’image ouvrent la lecture aux enfants plus âgés et probablement avec plus de bénéfice.

L’ambition de cet ouvrage est de présenter des mécanismes du cerveau en lien étroit avec les illustrations de Xavier Deneux. Alors, bien sûr, expliquer aux petits le fonctionnement du cerveau est une gageure. Les jeunes enfants de la commission lisezjeunesse ont retiré l’idée que le cerveau était un organe, une réalité matérielle. Le texte s’appuie souvent sur des analogies pour être compris, et l’image réalise à bien des égards l’analogie du texte en vis-à-vis. Des enfants plus grands, ceux de l’école primaire, ont été retenus par le livre, et d’une certaine façon en ont retiré un plus grand bénéfice. Les images en relief les ont vraiment attirés vers la lecture du texte. Avec les plus petits, le dialogue -absolument nécessaire- a été dirigé par les enfants vers « Qu’est-ce qu’il y a dans ma tête ? », « Il y a quelque chose qui fonctionne dans ma tête ? Comment ? » et plus tard « Pourquoi ? ».

 

KAARIO, Victoria, Le temps est rond, illustrations de Juliette BINET, rouergue, 2023, 20 p. 13€

Ce très bel ouvrage, magnifiquement édité, avec des illustrations de couleur jouant sur le rond, le cercle, la géométrie des formes courbes, le grain du papier, quasi pointilliste, cet album appelle quelques commentaires quand il est annoncé pour les enfants dès deux ans.

L’histoire est celle d’une mère et de sa fille, Mona. La mère doit s’absenter pour son travail pendant six jours, elle prend un avion de nuit, après avoir accompli le rite de l’endormissement de l’enfant. La dynamique de l’histoire repose sur l’acceptation par Mona du délai d’attente de six jours. Le récit est donc un récit concentré sur un intervalle de temps, une durée.

Si on lit à un enfant de deux ans cet album, il ne pourra pas entrer dans le récit. Cette durée est une durée non vécue, le livre suppose donc que l’enfant se la représente. C’est l’objet de la métaphore du temps « rond » et des illustrations qui la concrètent. Or, un enfant de deux ans ne pourra pas accéder à la représentation de cette durée, et encore moins, à la représentation de l’anticipation par Mona du délai de son attente de la mère. La métaphore elle-même n’est pas une aide. L’histoire racontant un trajet en aller et retour dessine une linéarité qui va valoir immobilité pour un esprit enfantin. Quant aux comparaisons dont use la grand-mère pour amener l’enfant à concevoir et dédramatiser l’absence de la mère, elles font fi de la dissociation nécessaire entre forme de la pensée et contenu de la pensée enfantine. Or, au niveau de l’emboitement des durées, ce n’est que tardivement que cette dissociation est maîtrisée.

Malgré le texte bien écrit et les illustrations riches, c’est une illusion de penser amener un enfant à concevoir le délai pour se représenter l’histoire ; c’est supposer que l’enfant puisse comparer des durées synchrones. Il faudrait à l’enfant construire en imagination les rapports d’ordre et d’intervalles. Sans appui sur son action propre, le petit de deux ans ne verra que des jeux de couleurs et de formes, entendra une histoire contée, mais il ne sera pas actif sur l’album. L’enfant de cet âge vit le choix intérieur à ses actes, il ne possède pas, avant 8/9 ans, la notion de temps unique et homogène nécessaire pour penser l’histoire proposée. Il n’a pas une représentation du temps comme le suppose la compréhension de l’album. Victoria Kaario n’a pas tenu compte de ce fait.

Toutefois, cet album pourrait être précieux dans la bibliothèque des petits, si les parents, les adultes, les professionnels de l’enfance utilisaient le livre auprès de l’enfant au fil des âges, en y revenant d’âge en âge et régulièrement. Le livre prendrait alors une grande valeur d’accompagnement de la construction du temps par référence à la mère de Mona. Cette utilisation serait aussi un apprentissage de la lecture en tant que l’acte de lire aurait pour fin de rejoindre les objets (personnages) du livre (ici/ailleurs, présence/absence, présent/futur). En âge de lire seul l’album, le jeune lectorat ferait alors son miel de l’expérience mentale représentée d’une attente, sujet véritable du livre.

 

DOUZOU Olivier, Je, éditions du rouergue, 2023, 96 p., 17€

Cet ouvrage pourrait être classé parmi les imagiers mais ce serait un imagier des pensées de l’enfant. Il pourrait être classé parmi les livres pour les tout-petits, ce qu’indique d’ailleurs l’annonce du livre « dès la naissance ». Nous préférons le classer dans le genre de l’album, ce qui nécessite quelque explication. Olivier Douzou a réalisé un travail graphique en couleur, purement géométrique et donc reposant sur une abstraction symbolisatrice. Avec précision, il semble que les illustrations soient conçues comme des pictogrammes. On connaît l’usage qui est fait, pour le meilleur et pour le pire, dans l’éducation, afin, c’est l’argument, de faciliter l’accès au langage des enfants. Toute une vogue a déferlé dans l’éducation des jeunes sourds, avec des résultats peu probants et des effets jamais réfléchis ni établis par les concepteurs et conceptrices de ces outils.

Si le livre d’Olivier Douzou devait être réservé aux tout-petits, alors il tomberait dans le travers de cet usage et les effets mal discernés mais somme toute peu avantageux pour les enfants. En effet, l’usage de pictogrammes n’apporte rien à un bébé, un enfant de 1 an ou de 2 ans pour entrer dans le langage ni dans l’écriture.

En revanche, si on veut bien considérer le livre d’Olivier Douzou comme un album, on évitera de le proposer précocement et on le lira avec l’enfant après 2 ans et surtout plus tard. En effet, il sera alors possible de dialoguer avec l’enfant sur les dessins géométriques, sur les symboles qu’ils proposent : d’où l’intérêt de lire de 3 à 5 ans. Alors, si la lecture est accompagnée par l’adulte, l’ouvrage est une mine de réflexion, un prétexte ludique à une multitude d’exercices langagiers et aussi une propédeutique à la réflexion sur sa vie. Les phrases données en légende sous chaque dessin relèvent souvent d’un niveau soutenu de langue. En cela, elles traduisent des sensations, des sentiments, des désirs, des volontés, des comportements enfantins dans un discours propre aux adultes. Le dialogue avec l’enfant permet à celui-ci d’exprimer avec ses mots ces diverses tendances subjectives et donc de réfléchir au sens de rejouer sa vie. Dès lors, l’album Je est un livre où la joie de lire dans la surprise, la provocation à la recherche de solutions d’énigmes, l’exercice précisé du langage, l’objectivation même relative de représentations se croisent, s’enrichissent, se mêlent au gré des pages dans le respect total de l singularité de chaque enfant.

Philippe Geneste

 

28/05/2023

Temps historique et temps social

Politique

Chastre Lucile, Rosa Luxemburg. L’immortelle, oskar, 2022, 98 p. 12€95

Voici une belle biographie, menée à partir d’un dispositif narratif qui emprunte à l’entretien de radio entre un vieil homme ayant connu Rosa Luxemburg et des animateurs d’une radio lycéenne. La présentation de la famille juive polonaise de marchand de bois permet de suivre la scolarité de Rosa Luxemburg. C’est au lycée qu’elle acquiert, précocement, une conscience de classe politique. On la suit ensuite dans ses études universitaires, ses travaux théoriques d’économie, sa compréhension du phénomène de l’impérialisme et sa neuve conception de la Révolution. Elle est journaliste politique à la Neue Zeit, devient une cadre de la social-démocratie allemande, connaît la prison. La biographie permet de comprendre les clivages à l’intérieur de ce parti politique entre les réformistes et les révolutionnaires jusqu’à la fondation en 1918 du journal Die Rote Fahne.

La biographie met intelligemment en avant le milieu cosmopolite des cercles révolutionnaires polonais et allemands, la complicité étroite entre Rosa Luxemburg et Leo Jogiches, unis dans leurs différentes pérégrinations d’exil. Elle fait faire connaissance avec des figures historiques incontournables (Zetkin, Mehring, Bebel, Kautsky, Lénine, Bernstein, etc.

L’insurrection spartakiste enclenchée, peu de temps après la fondation du KPD (membre de la troisième Internationale) le 6 janvier 1919 est éclairée, succinctement mais avec justesse,

Assassinée le 15 janvier 1919 par des sbires à la solde du gouvernement social-démocrate allemand, sbires des Freikorps qui allaient devenir plus tard les SA complices d’Hitler.

Enfin, l’autrice a réussi à relier cette biographie à la notion contemporaine de l’engagement adolescent, en exemplifiant ô combien, qu’il est toujours une erreur de transiger avec ses principes, comme de renoncer à ses valeurs.

Philippe Geneste

… Vie sociale…

RADZIWITT, Katarzyna, Femmes au fil du temps, traduction de Lydia Waleryszak, illustrations Joanna CZAPLEWSKA, Helvetiq, 2021, 40 p. 18€

Ce documentaire de grand format appelle l’attention car si la littérature de jeunesse a tourné la page d’une vision purement masculine de l’histoire, elle le fait bien souvent, au niveau des écrits informatifs, argumentatifs et explicatifs, en mettant en avant des femmes célèbres ou des personnalités particulières, mais moins souvent du point de vue de la vie ordinaire des femmes, avec la division sexuelle des tâches, les effets de la division du travail. Même si le livre évite les questionnements récents de l’anthropologie et de la paléontologie sur la place des femmes durant la préhistoire, puis au néolithique, il vaut en ce qu’il fait bien état du travail des femmes depuis la nuit des temps, détaille les métiers que les femmes ont occupés à travers les périodes historiques, les civilisations et les siècles et les grandes vagues de répression religieuse qu’elles ont subies.

… Et sciences…

MARIÑO Soledad Romero, Heureux hasards Les plus grandes inventions faites par erreur, illustrations de Montse GALBANY, Milan, 2022, 48 p. 14€90

Voici un ouvrage de science qui fait l’éloge de l’erreur, de quoi mettre à l’aise le jeune lectorat, l’inviter à tenter, à essayer, à tâtonner. Pour illustrer ce principe premier de tout constructivisme en matière d’apprentissage, les auteurs présentent les inventions suivantes : le café (800), les feux d’artifice (800), le champagne (1670), la gomme (1770), la pile (1800), l’allumette (1826), les chips (1853)la teinture artificielle (1856), les rayons X (1895), la radioactivité (1896), la tarte Tatin (1900), le plastique (1907), la pénicilline (1928), la théorie du Big Bang (1930), la super glue (1940), le Velcro (1941), le micro-ondes (1945), le post-il (1970), la carte des courants marins (1992). On pérégrine dans le temps, on voyage aussi dans le temps, d’Éthiopie en Chine, de France, Angleterre, Italie aux États-Unis, d’Allemagne, Belgique, Suisse aux Îles Aléoutiennes. On regrettera que le livre ne se soit pas davantage ouvert aux autres continents et régions du monde, mais les jeunes lecteurs et lectrices sont sensibles à l’évocation de découvertes qui peuplent leur quotidien d’occidental. Le livre chronique et illustre « quelques erreurs historiques ou d’une grande malchance qui ont donné lieu à de surprenantes découvertes ».

 

LALIBERTE Séverine, MILLET Audrey, Les Héros de l’étoffe. La fabuleuse histoire du textile, dessins de Nicola GOBBI, Steinkis, 2022, 144 p. 19€

Le scénario est dû à une archéologue et une historienne, accompagnées au dessin par l’efficace Nicola Gobbi. Les deux scénaristes se mettent en scène, sous les noms de Pétronille l’archéologue et Audrey l’historienne qui guident le lecteur dans les arcanes d’un salon du textile qui est à la fois un panorama de l’évolution historique du vêtement et du tissage et une interrogation sur l’usage social du textile. Le phénomène de mode est aussi abordé. Ce qui est plus remarquable est l’attention mise par les scénaristes sur les conditions de la production et de la fabrication des textiles, avec les conditions de l’exploitation des ouvriers et des ouvrières, sur les différents continents et pays. Des luttes économiques et sociales sont évoquées. Il ne fait pas de doute que cette bande dessinée trônera dans les bibliothèques, médiathèques et centres de documentation et d’information tant il se rapproche d’un bien gai manuel.

Commission lisezjeunesse

21/05/2023

Parents, enfants, jeux vidéo

KALKAIR Cookie, Les jeux vidéo et nos enfants, Steinkis, 2023, 128 p, 18€

Dans cette bande dessinée, l’auteur s’adresse aux adultes pour les conseiller sur l’usage que leurs enfants font des jeux vidéo. Il s’appuie sur des études mais propose également des astuces et des conseils personnels. L’auteur explique qu’il joue aux jeux vidéo depuis l’âge de six ans. Il travaille dans ce milieu et cherche, lui aussi, à « présenter les joies (et les frustrations) » des jeux vidéo à son fils de 6 ans. À partir de 2018, il a commencé à présenter des ateliers dans des établissements scolaires pour aider les parents à mieux gérer la consommation vidéoludique de leurs enfants. Il a ensuite décidé de faire une bande dessinée sur cette thématique.

Cette bande dessinée est découpée en trois chapitres :

1) Le temps. Comment bien gérer le temps d’écran.

2) Le budget. Mieux comprendre le (vrai) coût des jeux vidéo.

3) La violence. S’assurer que le contenu est adapté à l’âge de l’enfant et le protéger de la toxicité en ligne.

À la fin de chaque chapitre il faut répondre à trois questions pour « débloquer » le niveau, un peu comme dans un jeu vidéo. Cela permet de faire participer le lecteur et rend cette bande dessinée ludique.

Le temps d’écran

Concernant la question du temps passé devant les écrans, l’Organisation Mondiale de la Santé préconise deux heures d’écran par jour maximum pour un enfant de six ans. Mais selon Prune Lieutier, spécialiste en numérique jeunesse, on ne peut pas séparer le temps du type de contenu. Tous les types de temps d’écran n’ont pas le même impact et la même charge cognitive sur nos cerveaux. Il y a le temps d’écran « inconscient » (publicités…), « passif » (regarder un film) et « actif » (jouer aux jeux vidéo demande plus de concentration et d’investissement physique et émotionnel…) (p. 18). Selon Mme Lieutier, « c’est presque comme si une heure de jeu comptait double comparée à une heure de télé » (p. 18). L’auteur ajoute qu’en plus de ça, tous les moments de la journée ne sont pas égaux en dépense d’énergie. Il est déconseillé de jouer avant d’aller se coucher parce que cela peut générer un mauvais sommeil. J’ai trouvé intéressante l’astuce donnée par l’auteur : au lieu de donner droit à une heure de jeu par exemple, mieux vaut expliquer à l’enfant qu’il a le droit à un nombre de parties / matchs / niveaux / quêtes (en fonction du style de jeu auquel il joue). Il compare cela à un temps donné pour regarder un épisode de série : si on accorde 40 minutes pour regarder un épisode mais que l’épisode dure finalement 50 minutes, c’est bête de stopper d’un coup avant la fin. Après, cela signifie qu’il faut connaître la structure du jeu auquel joue l’enfant.

Le budget

Dans le chapitre consacré au budget, l’auteur définit les cinq modèles suivants :

1-Le DLC « Downloadable content » : extensions payantes que le joueur peut télécharger une fois le jeu terminé.

2-Les « Free-to-play » : Les joueurs peuvent jouer gratuitement et ne payer qu’après. Le joueur peut acheter des objets, des pièces d’or… Le modèle du « free-to-play » mise sur des micro-achats.

3-Les « Loot Boxes » : le joueur achète un paquet mystère sans savoir ce qu’il y a dedans. Il espère qu’il aura un objet rare. À l’échelle du jeu vidéo, c’est ce qui se rapproche le plus des jeux de hasard et d’argent.

4-Les « battle pass » : au contraire, l’idée du « battle pass » est d’afficher à l’avance tout ce que le joueur peut débloquer. Il n’y a plus de hasard.

5-Les abonnements. C’est le seul mot en français, que j’ai compris tout de suite.

La violence

L’auteur rappelle que tous les jeux vidéo ne sont pas forcément adaptés aux enfants. Le jeu « Call of duty », par exemple, est joué par des enfants alors qu’il est réservé aux plus de 16 ans. Mais certains jeux sont adaptés aux enfants et les énervent quand même. L’auteur explique que cela dépend du degré de frustration possible que le jeu génère. Il prend l’exemple du jeu « Fall guys », qui a passé tous les contrôles officiels, mais transforme son fils « en bête enragée et vociférante, incapable de se calmer ou de se raisonner » (p. 93).

L’auteur nous explique que ce phénomène s’appelle le « rage quit » ou le fait de « tilter ». Cela signifie perdre complètement son sang-froid et se mettre très en colère. L’auteur explique que « tilter » n’est pas seulement lié aux jeux vidéo : « Il est important d’accepter que cet état de rage momentané soit un phénomène courant qui nous arrive à tous » (p. 101). Il compare par exemple cela au fait de s’énerver lorsqu’on conduit ou dans une situation stressante. Je trouve que l’auteur dédramatise peut-être un peu parce qu’un enfant qui perd à ce point son sang-froid à cause d’un jeu, selon moi, ce n’est pas la même chose qu’un adulte qui s’énerve en conduisant. D’ailleurs, l’auteur ne parle pas de la fatigue que peut engendrer une partie de jeux vidéo (même si elle est comprise dans le temps d’écran accordé). Ensuite, l’auteur explique très bien ce qu’est la toxicité en ligne. Dans les cas les plus graves, des joueurs en insultent d’autres. Cela peut mener à des cas de harcèlement : « Le souci c’est que les nouvelles générations qui débarquent dans ces jeux ont l’impression que ces insultes sont la norme” sur Internet et ça banalise complètement le harcèlement et la toxicité en ligne » (p. 104). L’auteur dit bien que l’anonymat en ligne et le fait de mal parler aux autres est « un mélange explosif et corrosif ». Cependant, il ne parle pas d’autres dérives que cela peut avoir : le fait qu’un adulte puisse se faire passer pour un enfant et entamer une discussion avec lui, transmettre des propos racistes…

Mon avis

Je trouve que cette bande dessinée se lit facilement. L’auteur a beaucoup d’humour et explique très bien en utilisant des exemples concrets. J’ai appris des choses très intéressantes. Les jeux vidéo peuvent être un outil pour apprendre des choses, sociabiliser avec d’autres enfants… Cependant, l’auteur qui apprécie beaucoup les jeux vidéo, a tendance à dédramatiser leurs effets néfastes. Les passages sur la frustration liée à certains jeux m’ont fait penser aux vidéos du Youtubeur « Joueur du Grenier ». D’une façon humoristique, il montre bien comment un adulte peut être amené à perdre son sang-froid face à certains jeux exaspérants.

Milena Geneste-Mas

14/05/2023

histoires animalières, histoires d'animaux

LEWIS JONES Huw, Blaireau broie du noir, illustré par Ben SANDERS, traduit de l’anglais par E. Gros, Milan, 2022, 32 p. 12€90

L’ouvrage dès l’image de couverture et le titre provoque une attente d’humour. Et les lecteurs ne seront pas déçus. Blaireau est un gentil animal, étourdi, qui se pose une question métaphysique en diable : qui suis-je ? Oh ! Il ne se la pose pas tout à fait comme cela, il se demande s’il est noir et blanc ou alors blanc et noir. De ne pas pouvoir répondre lui gâche la vie. Alors il va aller à la rencontre d’autres animaux qui vont soit lui dire ne pas en savoir plus que lui, soit l’éconduire, soit le renvoyer vers d’autres interlocuteurs jusqu’à ce qu’il rencontre le manchot qui lui donnera la réponse… que nous ne dévoilerons pas ici… Répondre à la question « Qui suis-je ? » requiert de prendre confiance en soi, mais aussi de trouver en l’autre un alter égo. Ben Sanders peint les animaux sur un fond uni avec des effets de matière ou de gommage ou de traits infimes. Les enfants aiment ces dessins en plan rapproché pour la plupart, sauf les paysages esquissés en plan général. Si l’album s’adresse aux tout petits, le texte intéressera jusqu’au 9/11 ans. C’est dire que Blaireau broie du noir gagne à être lu et relu.

 

TECKENTRUP Britta, Grand Hérisson et Petit Hérisson. Attends une minute, traduit de l’allemand par Anne Bideault, Bayard, 2022, 32 p. 12€90

Voici une histoire animalière à valeur anthropocentrique. Les deux personnages, le père et le fils en quelque sorte, traversent la nuit pour regagner leurs pénates ; Le Petit Hérisson demande sans cesse à s’arrêter pour percevoir ce qui l’entoure, pour s’y plonger aussi en compréhension. Le Grand Hérisson l’accompagne dans cette quête du monde environnant et l’album de Britta Teckentrup devient un récit d’invitation à la contemplation. Il faut louer ce type d’album, qui, à contre-courant du mode de vie des sociétés occidentales ne privilégient pas la vitesse mais à l’inverse la lenteur et la patience, l’observation et l’écoute.

Et les jeunes lecteurs et lectrices en acceptent la logique tant l’illustration les embarque. Les coloris se répondent, dans une vibration chromatique où le chaud et le sombre s’interpénètrent. Le chromatisme dynamique surréalise le végétal et le foisonnement des traits du dessin qui s’entrelacent s’allie à l’énergie des couleurs pour faire progresser, à l’intérieur d’une même double, page l’histoire contée. Au niveau narratif, c’est à la progression des couleurs qu’on suit le périple contemplatif des deux protagonistes, du soleil qui se couche à la lune qui se lève puis aux nuages qui la voilent, de l’envol des odeurs végétales aux cris des animaux de la nuit.

La composition des images usent d’avant-plans qui permettent de multiplier la présence d’insectes, comme la perspective de faire émerger des chauves-souris ou des écureuils, et l’enfant lecteur s’émerveille, revenant au centre d’intérêt de l’image, c’est-à-dire à ce que veut percevoir le Petit Hérisson. L’humour n’est pas absent mais un humour de poésie : « Alors ils s’assirent par terre et comptèrent les étoiles une à une, jusqu’à ce qu’ils ne sachent plus où ils en étaient ». L’enfant reprendra le livre entre ses mains et, doucement, attentivement, regardera les images dessinées de ce que le personnage observe avec tant de compréhension. Un album contemplatif d’une artistique facture.

 

Documentaire

LESCROAT Marie, Les Petits Papillons, illustrations Chloé du COLOMBIER, éditions du ricochet, 2022, 26 p. 9€50

Voici le vingtième album de la très belle collection éveil nature des si attachantes éditions du ricochet. Les illustrations sont composées par pleine double-page, couleurs radieuses, vives mais respectueuses des harmonies et réparties délicatement sur des dessins où la finesse le dispute à la précision naturiste. Le texte en noir ou blanc, selon le fond de la double page est informatif, principalement explicatif parfois. Un prolongement par le dialogue avec l’enfant sera le bienvenu, bien sûr avec les petits de 3 à 6 ans, mais même avec les plus âgés de 7/8 ans. En effet, l’album parle bien de l’art de l’imitation, de l’art de la défense, de la fonction nutritive, des mœurs nocturnes et diurnes, du rôle de l’olfaction et des organes qui lui permettent de jouer, de la patiente reproduction, de la ponte, des chenilles puis des chrysalides. L’hiver est déjà là, ici s’arrête l’histoire, prête à reprendre son cycle… il suffit de revenir à la première page….

 

GRUNDMAN Emmanuelle, Les P’tites Grenouilles, illustrations Chloé du COLOMBIER, éditions du ricochet, 2022, 26 p. 10€50

Choisir un documentaire animalier du ricochet, c’est la promesse d’être ravi par le travail éditorial. Emmanuelle Grundman possède son sujet sur le bout des doigts et Chloé du Colombier met en images, avec un réalisme stylisé, la vie des petites grenouilles. Le livre s’ouvre sur le rythme de quelque comptine bien connue, après avoir fait la différence entre le crapaud et la grenouille. Sans avoir besoin de transition, simplement, on apprend la respiration par la peau de la grenouille, sa vie dans et sous l’eau, mais aussi sa vie loin du milieu aquatique pour certaines. La grenouille des bois, le saviez-vous, a son cœur qui s’arrête durant les froidures d’hiver pour redémarrer sous les rayons de soleil printaniers. Les jeunes lecteurs et lectrices découvrent alors la saison des amours chez la rainette et la grenouille, la ponte des œufs puis le jeu des têtards dans la mare. L’ouvrage propose alors la fascinante métamorphose du corps du têtard en celui de l’adulte. Puis viennent les pages consacrées aux modalités de se nourrir. Leurs comportements diurnes et nocturnes sont alors évoqués.

Lu aux petits, le livre est un plaisir de découvertes, lu en autonomie par les premiers lecteurs et premières lectrices, il devient une source de curiosité et d’instruction à consolider. Et quand il pleut, il pleut, il mouille, alors ouvrez vite le livre dédié à la grenouille….

 

LE MOINE Lucie, JUNIER Arthur, Les Grands singes, des amis en danger, Milan, 2022, 56 p. 11€90

Voici un documentaire sur les grands singes (bonobos, chimpanzés, gorilles, orangs-outangs) qui prend la forme d’un récit en bande dessinée. Le trait de Junier est réaliste, genre du documentaire oblige, les dialogues mettent en scène une petite fille qui se destine à devenir primatologue. Avec sa famille qui travaille dans une forêt communautaire de la République Démocratique du Congo, elle occupe ses vacances à observer les singes. Sa sœur, à Kinshasa, étudie le droit de l’environnement. La bande dessinée alerte sur la raréfaction des forêts, les risques qui menacent les singes. La rencontre avec Jane Goodall est l’occasion de parler des singes asiatiques. Très clairement engagée du côté de la protection des animaux et de la défense de la nature, parsemée de gestes symboliques mais intelligents pour participer à la lutte contre la prédation capitaliste du bois et des bêtes sauvages, l’album se nourrit de rebondissement avec pour finalité l’efficacité dans la transmission d’un message et une riche documentation sur la question qui donne son titre au livre.

Philippe Geneste

07/05/2023

Contre la guerre

CASTRO Ilia, Le Citronnier, BARROUX, éditions d2eux, 2023, 44 p. 15€

Voici un album qui pourrait être pour cette décennie ce que FlonFlon et Musette fut pour la dernière du vingtième siècle : un chef d’œuvre antimilitariste. Avec ceci que Le Citronnier lie avec dextérité la problématique de la guerre avec la problématique de la dictature.  L’album repose sur un brouillage du genre, croisant le réalisme au fantastique, s’appuyant sur l’onirisme pour convaincre de la réalité de ce dont traite l’intrigue. Au début est la guerre et son œuvre destructrice. Puis s’immisce la dictature, puisque toute guerre exige un pouvoir non partagé et l’obéissance aux ordres. Le glissement de la guerre à la dictature peut être traité comme une simple variation thématique. Le texte de haute sensibilité est servi par des illustrations expressionnistes bien que stylisées. Le point de vue est celui d’une enfant qui va voir ses parents et leurs amis oppositionnels fusillés par les nervis du pouvoir alors qu’elle est réfugiée dans un citronnier, espace de la frondaison de ses rêves… Dès lors, l’album verse dans le fantastique. Les larmes se substituent à l’enfant et engendrent une rivière qui emporte au loin cette Histoire contemporaine de tuerie, de sang et de souffrance. Durant ce périple, on comprend que l’autrice s’inspire des dictatures d’Amérique du Sud soutenues par les USA.

La fin de l’album porte une lueur d’espérance et la dernière image voit la petite fille arroser une jeune pousse de citronnier sur une île de paix. L’album s’avère donc une fable littéraire, un récit d’utopie et une narration historique – et là un accompagnement de l’enfant-lecteur lui permettra de mieux pénétrer l’intertextualité externe du récit. À coup sûr, Le Citronnier restera comme un chef d’œuvre de la littérature enfantine. Et à l’heure où les pouvoirs se réunissent pour mener la guerre contre la guerre, pour recourir à la violence contre la violence, au risque des dictatures dont certaines adoubées de démocratiques, Le Citronnier est un album qui prend valeur historique.

 

LEBHOUR Karim, DEFAIT Vincent Léo TRINIDAD, Une saison en Éthiopie. Chinafrique, état d’urgence et Macchiato, Steinkis, 2023, 192 p. 22€

Karim Lebhour et Vincent Defait ont l’un et l’autre séjourné à l’étranger pour des travaux de journalisme et pour Karim Lebhour comme correspondant de l’ONU. Le livre raconte leur pérégrination en quête de reportages et d’informations alors qu’ils étaient en poste à Addis-Abeba. Le lectorat découvre ainsi plusieurs régions éthiopiennes ; il se familiarise avec la pluralité des peuples qui y vivent. Le récit commence en 2015 et s’achève avec leur départ du pays, avant que ne se déclenche la guerre, entre les forces fédérales d’Haby Ahmed et les Forces de Défense du Tigré. En deux ans, cette guerre a fait 600 000 morts. En octobre 2022, un accord de paix a été signé.

Dessinée à la manière d’un fanzine, avec sobriété mais sans omettre les détails informatifs du paysage, de l’urbanisme, des habitants et habitantes, l’œuvre de Trinidad colle à l’humour de la plume des deux scénaristes tout en les suivant dans leur volonté d’informer. En cela, Une saison en Éthiopie. Chinafrique, état d’urgence et Macchiato se rapproche du reportage. Ce qui est intéressant, est que les trois compères montrent la vie réelle et somme toute protégée des occidentaux dans des pays où ils sont en missions journalistiques ou bien associatives. Il n’y a pas d’immersion culturelle ni sociale et les mondes restent parallèles. Ce trait d’authenticité participe de l’intérêt des lecteurs et lectrices, adolescents et jeunes adultes mêlés.

Une des valeurs de cette bande dessinée, outre son aspect informatif, est de faire percevoir la montée des tensions dans le pays le plus peuplé d’Afrique. L’Éthiopie a connu durant la première décennie des années deux-mille un développement économique qui le faisait percevoir comme un impulseur économique de l’Afrique. Cette modernisation est portée par les financements chinois très impliqués dans l’économie et, comme à l’accoutumée, sans ingérence politique directe -ce qui différencie l’impérialisme chinois de l’impérialisme occidental en général : pas de troupes chinoises par exemple en Éthiopie contrairement aux implantations militaires occidentales (françaises, américaines etc.) dans d’autres pays d’Afrique.

Des passages historiques adroitement insérés au scénario racontent l’histoire du pays et son évolution. Par les pérégrinations de ses personnages, le récit nous plonge, par ailleurs, au cœur de la montée des heurts entre peuples que n'ont rassemblé que les modalités de la colonisation et de la décolonisation sous l’égide des impérialismes. Pour reprendre la citation de Newton qui sert d’exergue à la collection où paraît l’ouvrage, « Les hommes construisent trop de murs et pas assez de ponts ».

Philippe Geneste