Anachroniques

07/05/2023

Contre la guerre

CASTRO Ilia, Le Citronnier, BARROUX, éditions d2eux, 2023, 44 p. 15€

Voici un album qui pourrait être pour cette décennie ce que FlonFlon et Musette fut pour la dernière du vingtième siècle : un chef d’œuvre antimilitariste. Avec ceci que Le Citronnier lie avec dextérité la problématique de la guerre avec la problématique de la dictature.  L’album repose sur un brouillage du genre, croisant le réalisme au fantastique, s’appuyant sur l’onirisme pour convaincre de la réalité de ce dont traite l’intrigue. Au début est la guerre et son œuvre destructrice. Puis s’immisce la dictature, puisque toute guerre exige un pouvoir non partagé et l’obéissance aux ordres. Le glissement de la guerre à la dictature peut être traité comme une simple variation thématique. Le texte de haute sensibilité est servi par des illustrations expressionnistes bien que stylisées. Le point de vue est celui d’une enfant qui va voir ses parents et leurs amis oppositionnels fusillés par les nervis du pouvoir alors qu’elle est réfugiée dans un citronnier, espace de la frondaison de ses rêves… Dès lors, l’album verse dans le fantastique. Les larmes se substituent à l’enfant et engendrent une rivière qui emporte au loin cette Histoire contemporaine de tuerie, de sang et de souffrance. Durant ce périple, on comprend que l’autrice s’inspire des dictatures d’Amérique du Sud soutenues par les USA.

La fin de l’album porte une lueur d’espérance et la dernière image voit la petite fille arroser une jeune pousse de citronnier sur une île de paix. L’album s’avère donc une fable littéraire, un récit d’utopie et une narration historique – et là un accompagnement de l’enfant-lecteur lui permettra de mieux pénétrer l’intertextualité externe du récit. À coup sûr, Le Citronnier restera comme un chef d’œuvre de la littérature enfantine. Et à l’heure où les pouvoirs se réunissent pour mener la guerre contre la guerre, pour recourir à la violence contre la violence, au risque des dictatures dont certaines adoubées de démocratiques, Le Citronnier est un album qui prend valeur historique.

 

LEBHOUR Karim, DEFAIT Vincent Léo TRINIDAD, Une saison en Éthiopie. Chinafrique, état d’urgence et Macchiato, Steinkis, 2023, 192 p. 22€

Karim Lebhour et Vincent Defait ont l’un et l’autre séjourné à l’étranger pour des travaux de journalisme et pour Karim Lebhour comme correspondant de l’ONU. Le livre raconte leur pérégrination en quête de reportages et d’informations alors qu’ils étaient en poste à Addis-Abeba. Le lectorat découvre ainsi plusieurs régions éthiopiennes ; il se familiarise avec la pluralité des peuples qui y vivent. Le récit commence en 2015 et s’achève avec leur départ du pays, avant que ne se déclenche la guerre, entre les forces fédérales d’Haby Ahmed et les Forces de Défense du Tigré. En deux ans, cette guerre a fait 600 000 morts. En octobre 2022, un accord de paix a été signé.

Dessinée à la manière d’un fanzine, avec sobriété mais sans omettre les détails informatifs du paysage, de l’urbanisme, des habitants et habitantes, l’œuvre de Trinidad colle à l’humour de la plume des deux scénaristes tout en les suivant dans leur volonté d’informer. En cela, Une saison en Éthiopie. Chinafrique, état d’urgence et Macchiato se rapproche du reportage. Ce qui est intéressant, est que les trois compères montrent la vie réelle et somme toute protégée des occidentaux dans des pays où ils sont en missions journalistiques ou bien associatives. Il n’y a pas d’immersion culturelle ni sociale et les mondes restent parallèles. Ce trait d’authenticité participe de l’intérêt des lecteurs et lectrices, adolescents et jeunes adultes mêlés.

Une des valeurs de cette bande dessinée, outre son aspect informatif, est de faire percevoir la montée des tensions dans le pays le plus peuplé d’Afrique. L’Éthiopie a connu durant la première décennie des années deux-mille un développement économique qui le faisait percevoir comme un impulseur économique de l’Afrique. Cette modernisation est portée par les financements chinois très impliqués dans l’économie et, comme à l’accoutumée, sans ingérence politique directe -ce qui différencie l’impérialisme chinois de l’impérialisme occidental en général : pas de troupes chinoises par exemple en Éthiopie contrairement aux implantations militaires occidentales (françaises, américaines etc.) dans d’autres pays d’Afrique.

Des passages historiques adroitement insérés au scénario racontent l’histoire du pays et son évolution. Par les pérégrinations de ses personnages, le récit nous plonge, par ailleurs, au cœur de la montée des heurts entre peuples que n'ont rassemblé que les modalités de la colonisation et de la décolonisation sous l’égide des impérialismes. Pour reprendre la citation de Newton qui sert d’exergue à la collection où paraît l’ouvrage, « Les hommes construisent trop de murs et pas assez de ponts ».

Philippe Geneste

30/04/2023

Au cœur des sourires détournés

KA Olivier, demi-frère, éditions rouergue, collection doado noir, 2022, 223 p. 16€

Le roman d'Olivier Ka paru en 2015, Janis est folle, racontait les pérégrinations d’une jeune femme, Janis, que son fils adolescent, Titouan, suivait dans ses errances folles. Un jour, lors d’une halte, Janis lui avait expliqué le chemin de vie des « Hommes-Oiseaux », nom choisi par les hommes et les femmes d’une tribu amérindienne parce que tel des oiseaux, ils désirent aller toujours plus loin, toujours plus haut, et pour cela refusent toute charge ou bien matériel qui, selon eux, entravent leurs échappées.[1]

De même Laureline, qui illumine de sa quête le roman paru récemment d’Olivier Ka, Demi-frère, a-t-elle déserté, âgée de vingt ans, un quotidien sans surprise, étouffant d’ennui, avec un avenir emmuré dans des obligations financières et lourd de contraintes sociales. Quand on lui demande les raisons de ce choix, si c’est pour vivre un idéal ou pour l’urgence de fuir, elle répond : « Je crois que ce que j’aime le plus au monde, c’est partir. ». Pour ce faire, le baccalauréat et le permis de conduire en poche, elle a travaillé deux ans, et a pu acquérir un fourgon « fatigué », « rouillé », mais aménagé et en bon état de marche. Il est devenu son seul lieu de vie, l’une de ses rares possessions. Désormais majeure, elle quitte enfin le foyer sclérosé de ses parents. Sur le tableau de bord de son fourgon, en figure de proue, de petits doudous disposés là comme une présence tendre de l’enfance, semblent indiquer la voie… Jusqu’à sa rencontre, dans le Tarn, avec un garçon terrifié.

C’est au retour d’une marche en forêt avec son chien Rufus, heureuse de rejoindre, avant la nuit tombée, le nid douillet de son fourgon, qu’elle découvre une silhouette enfouie sous des couvertures.

C’est un adolescent qui s’est réfugié là, il est malingre et un peu hagard, le visage en sang, avec, comme le décrit Olivier Ka, quelque chose d’un oiseau-migrateur. Mais devant sa détresse, son regard perdu et d’une grande douceur, Laureline n’a de cesse d’essayer de le comprendre, lui qui est quasi mutique et de l’aider dans sa quête exigeante – retrouver son frère, son « demi-frère » en fait –, cette quête qu’elle va partager, avec pugnacité et sensibilité. Elle qui ne désire rien que vivre sans contraintes, va prendre le jeune intrus sous son aile, deviner les façons de communiquer avec lui, surprendre ses angoisses, les déjouer… enfin, essayer.

L’adolescent lui donne enfin son prénom, Gabin, et celui de son demi-frère, David qui construit des cabanes en forêt. On comprend bien vite que le terme demi n’exprime pas la moitié d’un frère, mais la partie sombre d’une enfance meurtrie et qui vient envahir…

Laureline a une lourde tâche, dont la résolution parait impossible. Laureline qui, aux paroles gentilles d’une dame lui demandant si Gabin est son frère, répond « mon demi-frère » …

Comme lui, la jeune femme étouffe dans les endroits sombres, fermés, comme lui, elle déteste les diktats de la société. Mais si elle s’en est évadée, lui ne le peut, les murs de ses tourments ne sont pas près de s’effondrer… étranges fratries où des êtres si différents en apparence viennent offrir à la vie « le même sourire ».

L’écriture élégante coule, vivace, sensible. La poésie s’y niche, tantôt gaie, lumineuse et tantôt bouleversante, faisant affleurer au gré des pages une humanité généreuse, chaleureuse, où chaque rencontre est prétexte à une nouvelle histoire, une expérience de vie chaque fois différente. Le roman suit ainsi son chemin, aussi imprévisible que le cours d’une rivière. Comme elle, épousant le vagabondage et la quête de l’héroïne et du héros, il est fluide ou en cascade, mais aussi piégeux, cachant des remous inquiétants, dangereux.

Roman réaliste, Demi-frère offre de belles pages sur l’écologie, le refus de s’aligner sur le monde consumériste et de se soumettre à une société de l’argent. Il inscrit dans ses marges comment, en se libérant des réflexes sclérosant la pensée, on est bien plus enclin à comprendre ce qui semble étranger. Roman psychologique, il est ancré sur l’écoute, l’empathie ; il décrit l’irrépressibilité de la mobilité, de la vivacité, la quête infinie de liberté et un cheminement erratique de la réalisation de soi, choisie pour l’une ou empêchée pour l’autre. Mais comment peut-on quérir l’inconnu et comprendre les drames, les tourments qui détruisent un ami, comment l’aider à s’en guérir ; puis partir au-delà des injonctions qui alourdissent, qui abîment la vie, et suivre un peu, même par jeu, l’empreinte légère des Hommes-Oiseaux ?

Annie Mas

 

DEROIN Christine, Chemins détournés, au secours j’ai besoin d’aide, avec la participation de Giles Martinez, Le Muscadier, 2021, 95 p. 12€50

Chaque chapitre du livre, nommé « épisode », est suivi d’une scolie qui explique en termes psychiatriques la situation que le lectorat vient de lire. Sont ainsi abordés : les urgences psychiatriques, les organismes où se rendre en cas de maladie psychiatrique, les différents types de schizophrénie, les apports de la neurologie, les différentes professions s’occupant de la prise en charge des maladies mentales, les différents symptômes, les modalités d’hospitalisation, le développement de l’éducation thérapeutique du patient (c’est-à-dire l’inciter à la connaissance de sa pathologie). Ainsi, le sens de chaque chapitre fait-il l’objet d’une relecture qui est bénéfique puisqu’elle ouvre des horizons nouveaux de compréhension au jeune lectorat. Certes, le psychiatre praticien, Gilles Martinez, chargé des scolies, penche vers la psychiatrie comportementaliste, mais le livre donne un éventail des autres thérapies.

Quant à l’histoire, c’est celle d’une lycéenne dépressive que l’on suit à travers les réactions de sa meilleure amie et d’un surveillant qui a connu, lui-même, une descente aux enfers. L’écriture est sans ornement, directe, les situations sont campées avec efficacité. L’avantage de l’alternance entre l’écriture de la fiction et le texte donnant un éclairage, chapitre après chapitre, est de permettre au récit de ne pas s’enfoncer dans le didactisme.

Le livre attire l’attention aux personnes que l’on dit, trop vite, dépressives. Il est une vraie introduction à la maladie mentale. Une annexe pratique (adresses et objets des organismes) clôt l’ouvrage. La fiction, elle-même, a le mérite de faire saisir la réalité de la souffrance psychologique et de la comprendre non sans lien avec la douleur physique. Le récit enveloppe les faits et gestes de cette souffrance qui interfère avec la construction sensible de la personne en devenir. Toute individualité est toujours complexe, n’est-ce pas le cœur de l’enjeu du livre ?

Philippe Geneste

 



[1] Lire le blog Lisezjeunessepg daté du 28 mai 2017 et titré « Maman, femme-oiseau ».

23/04/2023

Pratique de lecture et lectures pratiques

CUBELLS Cristina, Bruits, joue avec les sons, illustratrice Joana CASALS, éditions Helvetiq, 2022, 32 p. 18€

Merveilleux ouvrage que cet album, magnifiquement illustré par Joana Casals qui réussit une adaptation colorée, dessinée de partitions pensées par Cristina Cubells.

L’album rassemble des doubles pages correspondant à des partitions dessinées. Celles-ci, très aisées à lire, se composent d’onomatopées et d’interjections dont la taille de la police varie, modulant ainsi la durée et la tonalité ; le rythme est suggéré par la succession linéaire et spatialisée des sons à émettre, représentés par des éléments phoniques et par des éléments graphiques à forme géométrique.

Comment l’enfant utilisera-t-il ce livre pratique ? Petit, il lui faudra être accompagné pour saisir le code proposé par Cristina Cubells. Plus grand, il pourra se régaler seul et jouer les partitions. Chaque double page comprend le mode d’emploi du code, un code qui souvent laisse libre cours à l’imaginaire enfantin pour interpréter de manière sonore des symboles graphiques. Évidemment, l’album ne se lit qu’à haute voix.

L’intelligence des autrices est de proposer une initiation à la musique par le jeu et la pratique vocale. Pour conclure, recommandons ce livre joyeux, intelligent, instructif et qui nécessite l’action des jeunes lecteurs et lectrices. Un régal.

 

LANGLOIS Florence, Au dodo, les doudous !, Tourbillon, 2022, 20 p. 12€90

Il y a d’abord l’histoire, toute simple, toute drôle, toute fantaisiste : des doudous jouent leur partition pour l’endormissement de Léon le lionceau. Les images de Florence Langlois, aux couleurs vives, avec aplats et silhouettes délimitées, interprètent les animaux avec anthropomorphisme. Onze situations sont ainsi proposées, onze scènes, où l’intérêt ne vaut pas tant dans les évènements que dans la sollicitation faite au tout petit enfant de participer, d’interagir avec les actions, de redoubler les gestes des doudous. Le livre se fait catalogue dynamique de gestes, un imagier en actions si l’on veut. Et il y a plus encore : par ce doublement gestuel des scènes -car il n’y a pas vraiment d’histoire en dehors d’une suite chronologique menant au sommeil… des doudous- l’enfant est invité à réfléchir, mais en acte nous l’avons vu, à l’utilisation des doudous et à leur réalité affective et relationnelle. Tout ceci, bien sûr, juste par le travail de lecture, car, encore une fois, tout est simple dans cet album cartonné au format italien. Vue, kinésie, motricité gestuelle, plaisir et humour, un livre complet pour les tout-petits. 

 

MANCEAU Edouard, Comment ça va ? Bayard, 2022, 34 p. 9€90

Chagrin, tristesse, désespoir, colère, sentiment de vide, cet album cartonné de format moyen aux coins arrondis pour ne pas se blesser, est un merveilleux objet médiateur entre l’adulte et l’enfant. Il permet de mettre des mots sur ce que le petit ressent, sur ce que tout un chacun ressent. Les illustrations sont stylisées, très parlantes : sur un fond en aplat noir est dessinée une tête d’enfant expressive des émotions ci-dessus citées.

 

RAISSON Gwendoline, Et Paf !, illustrations Ella CHARBON, Nathan, 2022, 26 p. 13€95

Voici un petit répertoire d’onomatopées qui, par doubles pages, présente des situations où se loge un bruit à venir sous l’effet de l’action d’une personne. Nous ne sommes ni dans un imagier, ni dans un dictionnaire, ni dans un récit, mais dans un catalogue onomatopéique. On regrettera une erreur : la présence de l’interjection « But » qui vient perturber la classification des mots du bruit du monde en y introduisant l’expression d’une émotion.

Cette réserve mise à part, ce fort volume de moyen format (18cm x18cm) aux coins arrondis, est une excellente occasion de jouer avec l’enfant sur le langage et d’éclairer avec lui le sens des mots. L’enfant éprouvera alors que le langage est ancré dans le monde et dans nos actions sur le monde. Il comprendra aussi qu’avec le langage peut se construire un récit, une histoire qui donne du sens à l’image proposée. En jouant sur ces mots imitatifs de ce qui s’entend, le petit va jouir de la motivation qui préside à la construction des vocables. Et Paf ! propose des onomatopées usuelles liées à ce que l’enfant connaît, l’entraînant ainsi dans une complicité familière avec l’objet culturel qu’est le livre, qui serait donc aussi ce qui parle du quotidien. En détournant le prière d’insérer, nous dirons qu’à défaut de claquer pour faire de drôles de bruits, cet ouvrage séduit car il illustre aussi des bruits à articuler, tous mis en situation significative.

 

BILLET Marion, Mon premier livre des couleurs à toucher, Tourbillon, 2022, 6 p. 19€90

Magnifique ouvrage pour les tout-petits, réalisé en tissu, avec de la feutrine, du velours, du satin, du coton, de la matière à effet cuir. Les pages en tissus sont reliées entre elles, la lecture est douceur. Centrale dans sa fabrication, la matière ne l’est pas pour le contenu de l’ouvrage. En effet, comme l’indique le titre, il s’agit d’éveiller le tout-petit aux couleurs, par la vue, évidemment, et le toucher ; Le toucher vient à l’appui de la vue.

Les couleurs vont par deux, en général autour d’une couleur primaire, mais pas toujours : jaune/orange, bleu/vert, rouge/marron, rose/violet, et enfin noir/blanc avec gris. On incitera donc l’enfant à manipuler le livre-objet en s’appuyant sur les éléments sensoriels pour introduire le nom des couleurs, à la manière d’un imagier, mais d’un imagier tactile autant qu’interactif -au sens où l’enfant et l’adulte dialoguent autour des péripéties du vagabondage du geste de l’enfant sur le tissu et sur les matières.

Tout en tissu, le livre d’une grande douceur se prête aussi, image par image, page par page, à se raconter une histoire en fonction des paysages et situations -très simples- figurés. Une vraie réussite, qui allie beauté et richesse d’explorations possibles avec l’enfant et par l’enfant.

 

BILLET Marion, Mes Animaux à attraper, Tourbillon, 2022, 6 p. 14€90

Il s’agit aussi d’un livre en tissu avec du papier crissant dans les éléments, ce qui ne manque pas d’intriguer l’enfant et donc de stimuler sa curiosité pour le conduire sur la voie de connaissances nouvelles grâce au dialogue avec l’adulte ou avec un autre enfant plus âgé. Chaque page présente des éléments qui dépassent (queue, oreilles, pattes) poussant le petit à manipuler la page et donc à joindre une action tactile voire gustative à la manipulation de mots. Chat, renard, toucan, cochon, lapin, poisson, crocodile, voilà qui fait du livre-tissu un imagier propice à l’acquisition du vocabulaire, même si, comme dans de nombreux imagiers, le mot réfère à une image et non à l’animal lui-même. C’est une nouvelle belle édition de Tourbillon pour les tout-petits.

Philippe Geneste

15/04/2023

Que fait la littérature de jeunesse de l’histoire de la littérature ?

 

Théâtre

GABRIELLE Sarah, CONSOLATO Alexis, Jack et le haricot magique, Théâtre Lucernaire-L’Harmattan, 2022, 67 p. 12€

Illustré par des photographies de représentations de la pièce, l’ouvrage offre une adaptation de cette histoire de géant et de tueur de géants dont les origines plongent jusqu’au douzième siècle, en une histoire d’ogre dérisoire, traitant de faim et de pauvreté. Car Jack, orphelin de père, et sa mère doivent se séparer de leur vache qui ne donne plus de lait.

Sarah Gabrielle et Alexis Consolato ont, pour la scène du Lucernaire, récrit toute l’histoire en gardant l’essentiel : le haricot magique qui permet l’ascension jusqu’à un univers magique. Ils ont conservé, aussi, une autre dimension, celle de la curiosité, ou soif de connaissance de Jack, même si celle-ci est subordonnée à l’intérêt (trouver de la nourriture).

L’autrice et l’auteur jouent sur les mots et formules enfantines pour revitaliser les signifiés perdus dans la stéréotypie du langage courant. En ce sens, la pièce est une vraie œuvre littéraire, avec dédoublement des personnages et acteurs ou actrices. La fin euphorique renoue avec la fonction traditionnelle de transmission d’une idée morale. Mais il serait réducteur d’étrécir cette pièce vivante à la générosité du magicien car c’est aussi une invitation à laisser œuvrer en soi la fiction pour comprendre le monde.

Philippe Geneste

 

Documentaires

MARIN Rose & REDOULES Stéphanie, Arthur et Merlin l’enchanteur, illustrateur Yann COZIC, Milan, 2022, 32 p. 7€60 ; MARIN Rose & REDOULES Stéphanie, Perceval et la quête du Graal, illustrateur Yann COZIC, Milan, 2022, 32 p. 7€60

Ces deux livres ouvrent une nouvelle collection chez Milan, autour de la légende du roi Arthur. Le premier retrace la naissance d’Arthur et ses mystères, ainsi que le rôle de Merlin. On suit Arthur dans sa conquête du titre de roi. Les deux dernières pages présentent un sommaire du texte latin puis roman qui conte la légende. Le second volume met le jeune lectorat en présence de Chrétien de Troyes pour suivre l’histoire de Perceval. C’est l’occasion pour les autrices de décrire quelques principes de la chevalerie. Puis on entre au château du roi Pêcheur, oncle de Perceval -mais celui-ci point ne le sait. Les quatre dernières pages rappellent que Chrétien de Troyes n’a jamais achevé l’histoire, et que des suites lui ont été données puis explicitent ce qu’on appelle le graal.

Commission Lisezjeunesse

 

Biographie

VIDAL Séverine, Georges Sand, l’indomptée, Rageot, 2021, 1239 p. 14€90

Séverine Vidal a réalisé un roman biographique consacré à Amandine Lucie Aurore Dupin de Francueil (1804-1876). S’adressant au jeune public (12/13-16 ans), elle a choisi de raconter l’enfance de l’écrivaine, son adolescence et sa vie de jeune femme jusqu’à sa décision de changer de nom pour publier ses ouvrages. Elle vit alors à Paris avec Jules Sandeau (1811-1883) rencontré en 1830 chez des amis habitant près de Nohant, les Duvernet. C’est avec Jules Sandeau qu’elle publiera ses premiers articles à quatre mains dans Le Figaro, sous le nom de J. Sand et qu’elle écrira Rose Blanche dont il est question dans le récit de Séverine Vidal. Georges Sand, l’indomptée s’achève en 1832, au moment où l’écrivaine doit choisir un nom d’autrice pour publier Indiana que Jules Sandeau, par honnêteté, refuse de cosigner puisqu’il n’a pas participé au processus d’écriture.

Particulièrement bien documentée, cette fiction biographique des jeunes années de l’écrivaine fait la part belle à la généalogie à la fois populaire et noble. Sa mère, Antoinette Sophie Victoire Delaborde est la fille d’un oiseleur parisien. Elle a eu une première fille, Caroline, avant sa rencontre avec Maurice Dupin fils de Louis Dupin dit de Francueil et de Marie Rainteau. Celle-ci est la grand-mère, un des personnages principaux du roman de Séverine Vidal. Maurice Dupin est le père d’un enfant naturel non reconnu, Hippolyte Chariton, demi-frère, donc, de la jeune Aurore.

Après la naissance d’Aurore, Sophie et Maurice Dupin ont eu un second enfant. La fiction biographique commence avec la mort de celui-ci. Cette mort est suivie, huit jours plus tard, par celle de son père. Séverine Vidal met en scène l’amour d’Aurore pour sa mère et les disputes incessantes entre celle-ci et la grand-mère. En 1809, Sophie Dupin confie Aurore à la grand-mère et va s’installer à Paris. C’est un traumatisme pour Aurore, que le récit de Séverine Vidal met décrit avec force détails.

Le roman fait comprendre l’importance de l’enracinement à Nohant de la future écrivaine. Lorsque, suivant en cela les pas de sa mère, elle confiera, à Casimir Dudevant, son fils de 8 ans né de leur mariage survenu juste après la mort de sa grand-mère (1821), et sa fille Solange, deux ans, née de sa liaison avec un ami d’enfance, mais reconnue par Dudevant, ce sera pour aller humer l’ambiance parisienne, découvrir la révolution qui la pousse davantage vers le peuple, un peuple mystifié par ses idées mal dégrossies de bienfaisance, de tolérance et d’humanisme. L’ouvrage s’achève avec les premières publications d’Aurore devenue Georges Sand. Les collégiens et collégiennes comme les lycéens et lycéennes apprécieront ce récit qui, bien qu’écornant l’aspect historique, met l’accent sur la trame familiale.

Philippe Geneste

 

Bande dessinée

BRADBURY Ray, HAMILTON Tim, Fahrenheit 451, traduction de Michel Pagel, Philéas, 2023, 152 p. 20€90

L’adaptation en bande dessinée de l’œuvre probablement la plus marquante de Ray Bradbury (1920-2012), a bien sûr entraîné des modifications de l’hypotexte (texte initial en prose). Mais Ray Bradbury lui-même qui, en 2009, introduit le scénario de Tim Hamilton, nous offrant un regard sur la manière dont l’auteur juge son œuvre cinquante-quatre ans après la publication du roman.

D’une part, les rapports avec 1984 d’Orwell se trouvent soulignés grâce au travail du dessinateur Tim Hamilton ; d’autre part, la folie guerrière de l’humanité y est dénoncée avec insistance grâce au scénario du même Hamilton. Enfin, le dessin met en avant les dangers de la propagande médicamenteuse du pouvoir qui drogue la population à doses d’anxiolytiques.

L’aggravation de la répression au niveau idéologique et au niveau physiologique serait donc une tendance de notre temps, avec l’uniformisation en conséquence des esprits. À la critique de l’aliénation des esprits orchestrée par un pouvoir totalitaire qui a institué les autodafés en politique culturelle du divertissement généralisé (« on organise, on surorganise des super-super-sports », « les magazines sont devenus une agréable bouillie de tapioca à la vanille » p.51 ; « que veut-on avant tout, dans ce pays ? On veut être heureux, pas vrai ? On ne vit que pour ça, pour le plaisir, pour la titillation, non ? » p.53), s’ajoute l’insistance sur un certain pessimisme qui accompagne l’angoisse du personnage : « on ne peut pas forcer les gens à écouter ». Le livre a pris, en vieillissant, une dimension plus accusatrice du capitalisme : l’enjeu de l’intrigue et de la révolte intérieure du personnage, qui suscite sa métamorphose de soldat du feu en homme-livre gardien membre de la communauté humaine de la culture livresque, n’est-elle pas au cœur de l’enjeu actuel autour des réseaux sociaux, des messages en 150 signes (« pour remplir une seule colonne à lire en deux minutes » p.50), et de l’intelligence artificielle ? Hamilton joue de l’alternance entre les couleurs froides (un bleu glacé) et les couleurs du feu, chaudes et dévastatrices. Ce mélange imite l’ambiguïté des personnages car comme l’écrit Bradbury dans sa préface « chaque personnage (…) a droit à son moment de vérité » (p.3). Mais la charge subversive du livre est davantage soulignée encore par son actualisation dessinée en 2023 puisque le pouvoir y tend, comme les gouvernements impérialistes de par le monde aujourd’hui, à concentrer l’attention des populations sur le « comment » se font les choses, introduisant ainsi de longs nappages de discours techniques et de science positive. Or, la subversion est dans la recherche du « pourquoi » car comme le personnage figurant le pouvoir : « Si on se pose trop souvent cette question-là, on finit vraiment très malheureux » (p.54). Et le pouvoir et tous les conformistes vous déclarent fou. Ce lien entre la folie et la subversion est magnifié par la transposition du genre romanesque en bande dessinée.

Bien que le dessin soit fouillé, il y a une volonté de rendre compte de la désagrégation du vivant. Il serait plus juste, suivant en cela la classification proposée par Gérard Genette dans Palimpseste[1], de parler de transposition du roman en bande dessinée que d’une adaptation. La préface de Ray Bradbury qui donne la filiation intratextuelle de Fahrenheit 451 (les nouvelles qui ont été finalement préparatoires à l’écriture du roman) va également dans ce sens. Dans la fin ouverte du livre, peuvent se lire trois messages : un appel à la lucidité des dérives actuelles de la science et des discours idéologiques ; l’affirmation de la nécessité de se regrouper pour résister à l’uniformisation et comprendre ce qui se passe ; enfin entreprendre, malgré l’impasse qui se dessine, une œuvre volontaire de contestation.

Philippe Geneste

 

Album

THEULE Larissa, Kafka et la poupée, traduit de l’anglais (USA) par Ilona Meyer, illustrations de Rebecca GREEN, éditions des éléphants, 2023, 32 p. 14€50

Quel étonnement de rencontrer Kafka (1883-1924) comme personnage central d’un album pour les petits enfants. Larissa Theule a puisé dans une anecdote de sa vie, datant de 1923, alors qu’il vivait à Berlin avec Dora Diamont, sa dernière compagne. L’anecdote est celle-ci : il rencontre lors d’une promenade dans un jardin public une petite fille qui pleure sa poupée perdue. Kafka, va alors, pendant plusieurs jours, apporter à l’enfant une lettre de la poupée en allée. Le contenu des lettres est inventé par Larissa Theule, sans contrefaçon du style de Kafka. Son écriture simple et directe, sensible aussi, s’inscrit dans des pages à large arrière-plan jaune légèrement ocre et au travail au crayon de couleur, gouache de Rebecca Green. Au fil de l’histoire, la narration épistolaire cède la place, un temps, à une narration omnisciente présente au début du récit. L’enfant acceptera la disparition de sa poupée en même temps qu’elle comprend que Kafka est malade et peu loin de la mort qui approche.

Derrière les voix de la narratrice, de Kafka personnage épistolier, des dialogues entre Irma et Kafka en style direct, c’est une quintessence du récit pour observer le monde qui se manifeste. L’album sera lu avec ardeur par l’enfant, mais il pourra aussi faire l’objet de riches échanges et lu plus tard, par l’enfant bien plus âgé.

Philippe Geneste

 

 

09/04/2023

Souciances et insouciances de la lecture

MO Yan, La Bourrasque, illustrateur Chegliang ZHU, HongFei, 2022, 44 p. 15€90

Le prix Nobel de littérature de 2012 (de son vrai nom Guan Moye), né en 1956, propose ici un livre pour enfants à partir d’un souvenir personnel. Sans être autobiographique, La Bourrasque concentre la narration sur un épisode circonscrit dans le temps et dans l’espace. L’auteur chinois use de la première personne, facilitant ainsi l’identification du jeune lecteur ou de la jeune lectrice avec l’enfant qui parle. Celui-ci accompagne son grand-père au champ pour ramasser de l’herbe. Une fois la charrette chargée, il affronte, avec lui, l’ouragan qui va démunir le vieil homme de sa récolte herbeuse.

Les illustrations sont d’une matérialité lumineuse, d’un expressionnisme doux empruntant des voies détournées de la nuance des couleurs sombres. Le peintre travaille les émotions qui sortent des visages des deux seuls protagonistes. Il varie les points de vue, alternant plongées et contre-plongées, pour des plans en général moyens, transportant le lectorat auprès des personnages en action. L’illustration contrevient à la narration autobiographique ; l’histoire illustrée et l’histoire dite se combinent en une seule, rapportée en récit par le personnage de l’enfant. Sorte de propédeutique au récit, La Bourrasque fait comprendre que raconter c’est, sinon revivre, en tout cas porter attention au vécu ; que c’est encore saisir aussi bien sa condition d’humain face aux éléments naturels que sa capacité humaine à chercher à comprendre, meilleur moyen pour ne pas s’entraver dans l’émotion suscitée par une épreuve. Pour ce faire, les huit étapes du récit reposent sur la solidarité de l’enfant et du grand-père représentés par deux paradigmes opposés : au silence du vieil homme s’oppose la lumière et la couleur du royaume enfantin, aux chants anciens la joie de Petit Xing, à la volonté de transmission l’effort de l’apprentissage, à la concentration, l’insouciance. On le voit, plutôt que de deux paradigmes opposés, il s’agit de deux paradigmes contrastés mais liés. À la fin du récit, l’enfant jette au vent l’unique brin d’herbe qui reste dans la charrette, défiant ainsi la détresse qu’aurait pu engendrer l’épreuve.

 

GALVIN Michel, AMOURs, rouergue, 2022, 40 p. 16€

Le genre de l’album, grâce au secteur du livre pour la jeunesse, conquiert toutes tonalités d’histoires, chevauche les autres genres, offrant à la littérature un espace incessant de renouvellement. Le résumé d’AMOURs ferait croire à un récit science fictionnel, tout aussi bien qu’à une œuvre expérimentale dont l’amour entre objets serait la thématique. Le tout début inaugurerait même un récit social sur fond de jeux de mots. Enfin, le visionnage des images ferait croire à un récit se situant après l’apocalypse des sociétés de consommation.

Lire le texte, le confronter à l’image fait alors entrer dans un récit à dimension philosophique, où l’amour inaccessible trouve appui auprès de deux pingouins. Pour bien comprendre l’histoire, l’attention de l’enfant devra être attirée sur chaque image, la place qu’y occupent les objets et les pingouins lorsqu’ils sont présents. Alors, l’histoire du pneu Roger et du bidon Léon, prendra pleine intelligibilité.

Tout au long, paronymie, jeux de mots, propositions anagrammatiques stimulent la lecture, apportent sourire, humour, là où tout n’est que désolation de paysage, mort et déchetterie. Ce travail sur le langage empreint les images dont il tire aussi sa haute pertinence. Ainsi s’introduit une poésie du rapprochement, de l’heureuse intercession du vivant dans ce monde de l’inanimé qui cherche à survivre. Le [-s] du pluriel du titre, enfin, souligne le principe de la différence indispensable au rapprochement, le différent s’accomplissant dans un sentiment commun. Les amours des pingouins et des objets se réalisent dans une complémentarité d’actions et de désirs jusque-là fermés à l’espérance.

 

Alors, lectrice, lecteur, n’hésite pas à prendre un livre, à t’installer et à ouvrir grand l’espace de ta prochaine lecture. Oh certes, chacun et chacune a sa propre posture de lecture, tu as la tienne, tu en as peut-être plusieurs. Te retrouveras-tu dans celles répertoriées par Timothée de Fombelle ?

 

FOMBELLE Timothée de, 101 Façons de lire tout le temps, illustré par Benjamin CHAUD, Gallimard jeunesse, 2022, non paginé, 19€50

Voici un beau livre, relié, avec un magnifique marque page. Timothée de Fombelle a relevé au hasard de la vie les postures prises par des enfants pour lire. Il en a transcrit cent-une. Benjamin Chaud les a dessinées, en apportant une grande potion d’imagination à un trait humoristique et des mises en place surréalistes parfois, saugrenues, souvent, étranges ou inouïes. Timothée de Fombelle a alors légendé chaque dessin, accentuant par des jeux rhétoriques et en s’amusant avec la polysémie des mots. Voilà, le livre était prêt, sorte d’encyclopédie des postures corporelles des jeunes lecteurs et lectrices. Les enfants de tous les âges aiment feuilleter le livre, la commission lisezjeunesse l’a plébiscité à l’unanimité. Des tout petits aux adolescents et adolescentes, tous et toutes ont aimé et le livre reste à demeure, car on y revient avec appétit…

Geneste Philippe

02/04/2023

Pour les petits et tout petits

LOUIS Catherine, Oh ! Colette, HongFei, 2022, 24 p. 9€90

Bien que l’éditeur destine l’ouvrage aux tout petits jusqu’à deux ans, il serait mieux d’en faire profiter les petits de 3 à 5 ans. En effet, le très efficace travail de linogravure de Catherine Louis, que nous avons déjà loué dans ces colonnes, propose des dessins (petits pois, carottes, banane, salade, citron, radis, pomme, cerises) en noir et blanc au service d’un propos sur les couleurs que dénonce l’écriture des mots de couleur (vert, orange, jaune, rouge). Mettre en correspondance le mot écrit et le dessin stylisé est mieux adapté aux enfants entrés dans la pensée intuitive qu’à des enfants de 0 à 2 ans.

Cet album de petit format (15 x 16 cm) fait suite l’excellent Hue ! avec le même bonheur de l’immédiateté de la lecture du dessin, la juste centration sur une question (ici les couleurs), le tout agrémenté d’un zeste d’humour lorsqu’apparaît la fillette qui donne son nom à l’album.

On lira avec l’enfant ce livre qu’il pourra tenir dans ses mains sans risque -les couvertures sont arrondies en leur bordure. C’est qu’un autre intérêt de l’ouvrage est de présenter, sur une double page, le légume ou le fruit selon deux points de vue, chacun remplissant une page : entier et coupé, planté et déterré, en botte ou seul. On comprend combien parler avec le petit l’aidera à se nourrir de la richesse du livre tout carton : plaisir cognitif, plaisir visuel et une belle réalisation éditoriale.

 

Cache-cache sonore dans la ville, illustrateur Édouard MANCEAU, Tourbillon, 2022, 8 p. avec animation sonore intégrée 13€95 ; Cache-cache sonore dans la maison, illustrateur Édouard MANCEAU, Tourbillon, 2022, 8 p. avec animation sonore intégrée 13€95

Ces deux créations des éditions Tourbillon proposent au tout jeune lecteur ou à la toute jeune lectrice des situations surréalistes (des vaches installées sur un canapé et derrière ; un canard sous une table, un éléphant dans un bus etc.) et anthropomorphiques. Sur les pages fortement cartonnées, des languettes, des caches doivent être actionnées par l’enfant : un cri de l’animal ainsi découvert se fait alors entendre. Les deux volumes sont donc des imagiers onomatopéiques. C’est joyeux et on ne peut que recommander aux parents ou à un adulte d’accompagner l’enfant afin de donner sa pleine dimension éducative et instructive à ces petits livres très solides aux bouts arrondis et sans dommage à craindre en cas de choc. Une nouvelle collection est donc née qui allie l’audition et le toucher par la manipulation.

 

DENEUX Xavier, Mes Rêves, Tourbillon, 2022, 18 p. 15€50

Pour ses vingt années d’existence, les éditions Tourbillon remettent à disposition du jeune public de 2 à 6 ans une belle réussite de Xavier Deneux : Mes Rêves. En parfait accord avec la psychologie des enfants n’ayant pas encore sept ans, l’ouvrage propose des situations imaginaires. À la manière du « si » dont raffolent les enfants dans leurs jeux, un univers mental, ici graphique, crée un réel, pour l’enfant aussi réel que la réalité physique. Se coulant dans la pensée enfantine, Xavier Deneux met le jeune lectorat en passe d’expérimenter des situations inédites, fantaisistes, périlleuses, saugrenues. L’enfant lectrice ou lecteur entre dans la danse, tourne les grosses pages fortement cartonnées, car cela pourrait être son propre univers où il a l’habitude de voir comment cela se passerait si… que telle chose se produit parce que telle autre est arrivée. Tout est lié à tout, tout se justifie aux yeux des enfants et l’album passionne. Surtout que la réalisation éditoriale et créative avec du foil argenté, de l’encre phosphorescente faisant que le livre brille dans le noir, décuplent l’univers magique imaginé. Mes Rêves est un album où le livre trouve son plein accord enfantin.

 

Baumann Anne-Sophie, Boîtes à surprises, illustrations Anne-Kathrin Behl, Tourbillon, 2022, 16 pages 18€50

Ce livre d’animation comprend dans la double page finale un pop-up, et les autres pages fourmillent de languettes à lever, à tirer, de papiers en accordéon à déplier. Les petites souris, elles sont douze, s’ennuient tellement qu’elles fouillent et farfouillent dans les boîtes à faire peur, les boîtes à secret, les boîtes qui bougent… et l’enfant les accompagne, les aidant à satisfaire leur curiosité irréfragable. Un livre pop-up qui a fait un tabac dans la commission de lisez jeunesse des petits.

 

LANGLOIS Florence, Au dodo, les doudous !, Tourbillon, 2022, 20 p. 12€90

Il y a d’abord l’histoire, toute simple, toute drôle, toute fantaisiste : des doudous jouent leur partition pour l’endormissement de Léon le lionceau. Les images de Florence Langlois, aux couleurs vives, avec aplats et silhouettes délimitées, interprètent les animaux avec anthropomorphisme. Onze situations sont ainsi proposées, onze scènes, où l’intérêt ne vaut pas tant dans ce qui se passe que dans la sollicitation faite au tout petit enfant de participer, d’interagir avec les actions, de redoubler les gestes des doudous. Le livre se fait catalogue dynamique de gestes, un imagier en actions si l’on veut. Et il y a plus encore ; Par ce doublement gestuel des scènes -car il n’y a pas vraiment d’histoire en dehors d’une suite chronologique menant au sommeil… des doudous- l’enfant est invité à réfléchir, mais en acte nous l’avons vu, à l’utilisation des doudous et à leur réalité affective et relationnelle. Tout ceci, bien sûr, juste par le travail de lecture, car, encore une fois, tout est simple dans cet album cartonné au format italien. Vue, kinésie, motricité gestuelle, plaisir et humour, un livre complet pour les tout-petits.

Philippe Geneste et la commission lisezjeunesse


26/03/2023

Vérités révélées

CORENBLIT Rachel, Sortir du placard, Nathan, collection Court toujours, 56 p., 2022, 8€.

Le résumé :

Rita a dix-sept ans et décide d’avouer à son entourage qu’elle n’aime pas les garçons (1). Ses parents sont séparés, Rita en parle d’abord à sa maman qui prend assez bien cette nouvelle. Elle s’en veut seulement de ne pas l’avoir deviné avant. Son père est quant à lui un peu surpris, il pense que c’est « de sa faute » parce qu’il n’a pas été assez présent lorsque sa fille était petite… Son meilleur ami, Dimi, la comprend.

Lors d’un repas de famille avec ses grands-parents, sa tante, son oncle… le père de Rita décide d’annoncer à tout le monde que sa fille est homosexuelle pour montrer qu’il est à l’aise avec cette situation (sans en avertir sa fille au préalable…). Rita est très gênée mais heureusement personne dans sa famille ne la rejette même s’ils ne comprennent pas forcément. Ses grands-parents pensent que « c’est la mode »…

À la fin de l’histoire, Rita a son premier flirt avec une fille, lors d’une soirée d’anniversaire chez une copine.

Mon avis :

Ce Roman pour préadolescents et préadolescentes est assez court et très facile à lire. Les personnages sont assez attachants. Personne ne rejette Rita pour son homosexualité, en revanche certaines réactions révèlent une gêne : son père, notamment, qui veut montrer qu’il est à l’aise avec cette nouvelle mais qui se demande qui est responsable, sa grand-mère qui pense que c’est un « effet de mode » et s’inquiète un peu… Ce sont des réactions assez réalistes. J’aurais aimé en savoir plus sur ce qu’il se passe après la soirée d’anniversaire et sur la jeune femme que Rita a embrassé (on ne sait même pas son prénom). Au niveau de ses amis, on a seulement la réaction de Dimi, très positive, il l’accepte telle qu’elle est. J’aurais aimé avoir d’autres réactions.

Milena Geneste-Mas

(1) Au début de l’histoire, elle ne sait pas si elle est homosexuelle ou pas mais ce qui est sûr c’est qu’elle n’est pas attirée par les hommes.

 

Quella-Guyot, Didier, La Part des flammes, dessins Wyllow, Philéas, 2022, 136 p. 19€90

Cette bande dessinée est l’adaptation du roman de Gaëlle Nohant paru en 2015. Les salons mondains de la fin du dix-neuvième siècle, ceux-là mêmes que Proust épinglera dans son grand œuvre, sont campés avec plein d’intelligence. Les aristocrates, qui les peuplent, traînent leur inutilité sociale avec leur morgue, la haine du peuple, le mépris des bourgeois qu’ils courtisent pourtant, et une jalousie de classe rancunière. Menacée par la ruine, nombre de membres de cette noblesse recourt au « riche mariage », pour sauver les meubles, pour ne pas perdre la face. Les salons sont les espaces boursiers de paroles et d’échanges des corps, des cœurs réifiés. La bande dessinée nous fait pénétrer au cœur de ces « discours du loisir subventionné par la classe économique » (1).

La trame dramaturgique concentrée par l’adaptation a su conserver l’essentiel de la situation sociale de la classe aristocratique de la fin du dix-neuvième siècle, avec ses différentes stratégies d’inclusion sociale allant de la marginalisation ruineuse à l’intégration à la bourgeoisie financière. Le monde désœuvré des rentiers et des rentières est très bien rendu, ses liens avec l’univers ecclésiastique est souligné. Le snobisme des aristocrates s’enveloppe de religiosité, l’Église rendant service à ses protecteurs d’autrefois. C’est ainsi tout un monde de fausseté, où on se hausse sur les épaules d’aïeux illustres, où on calcule ses cousinages, où on fraye si besoin est avec la bourgeoisie en essor pour y trouver barrage à son effondrement, qui est ainsi représenté. Chez le bourgeois, le noble cherche la convertibilité de son capital symbolique -sa particule- en capital économique. Le mariage est alors un enjeu crucial dans l’échange projeté.

Les œuvres philanthropiques sont un symbole des collusions malsaines de l’aristocratie décadente et de l’ordre religieux en perte de légitimité. La bande dessinée donne à lire des péripéties d’une héroïne prise sous les soubresauts de cette classe qui consume ses derniers feux et qui aura à sortir des griffes de la congrégation religieuse en évitant celles de la dévoration financière de ses parents mêmes.

Philippe Geneste

(1) Zima, Pierre V., L’Ambivalence romanesque. Proust, Kafka, Musil, nouvelle édition revue et augmentée, Paris, L’Harmattan, 2022, 393 p. - p.111

 

*

En défense de la liberté d’expression

« Le spectacle Fille ou garçon ? (spectacle musical tout public à partir de 6 ans) créé à l’automne 2022 », à partir du livre paru aux éditions Hygée, est fréquemment la cible de groupuscules traditionnalistes (dont Civitas). C’est le droit à la création artistique et le droit à la liberté d’expression qui sont ainsi mis en cause. Le blog lisezjeunessepg assure les éditions Hygée et 709 Production de sa solidarité et de son soutien.

Rédigé à partir du communiqué reçu le 17/03/2023 de Marion Rouxin.

Aux éditions Hygée

BORDET-PETILLON Sophie, DONNADIEU-RIGOLE Hélène, Le cannabis et (pas) moi, l’essentiel pour m’informer et me protéger, illustrations Clémence LALLEMAND, Hygée éditions, 2022, 48 p. 13€90

Le livre consiste à déconstruire des « idées reçues » en ne se plaçant que du point de la loi, ce qui limite le propos, en lui interdisant une vision historique et anthropologique. En revanche, le livre s’appuie sur la réalité vécue par les collégiens et lycéens, auxquels le livre s’adresse prioritairement. Les élèves, les adolescents et adolescentes peuvent le lire seul ou bien le livre eut servir de support à discussion. La clarté du texte, les variations d’exposition des problématiques et questions, l’efficacité sobre des illustrations, tout concourt à voir figurer le livre dans les rayons des centres de documentation et d’information et les bibliothèques pour la jeunesse.

Commission lisezjeunesse

19/03/2023

De L'esclavage

D’aujourd’hui…

MÉLIN-LECOQ, Laurence, Délivrance, édition Le Muscadier, collection Rester Vivant, septembre 2022, 80 p., 11€50

De 2014 à 2021, le nombre d’enfants et d’adolescentes violées, droguées, séquestrées et soumises à la prostitution forcée a augmenté de 600% (1). Le trafic de jeunes êtres humains est désormais mondial, comme le prouve les atrocités révélées. En 2021, par exemple, un réseau international de proxénétisme fut démantelé. De toutes jeunes femmes et de filles à peine pubères venues, d’Afrique, d’Amérique latine ou d’Europe de l’Est ont subi séquestrations, viols, prostitutions forcées dans le monde des pays riches. Dans leur propre pays, d’autres sont esclaves sous le joug sexuel de leurs compatriotes comme de celui d’étrangers argentés pratiquant le tourisme sexuel. De nombreux réseaux de mises en prostitutions et de traites, c’est-à-dire de ventes et d’achats d’êtres humains, dont un grand nombre d’enfants, avec séquestrations, viols, enrichissent une foultitude de proxénètes. Mais ces faits avérés ne sont qu’une partie visible et minime de l’iceberg de cet immense marché. Les ventes d’enfants, et d’adolescentes, les actes de barbarie, de mises en abattage et prostitution forcée, on le sait, sont toujours d’actualité.

Le roman de Laurence Mélin-Lecoq, Délivrance, s’inspire de cette réalité. Il donne voix à Jasmina, une adolescente de treize ans qui s’adresse, en un long monologue, à une femme inconnue mais à l’écoute attentive. C’est à travers une écriture émouvante et passionnée, que s’entend la voix de cette jeune nigériane à peine sortie de l’enfance, une voix vibrante de colère et de détresse ; c’est le cri et les pleurs souillés de honte, une honte gluante comme de la vase qui étouffe en elle, nous dit-elle, tout autre sentiment.

Cette honte, elle l’a ressentie une première fois devant les yeux baissés de sa mère au moment de ce marché ignoble où, pour un peu d’argent, son père l’a vendue. Profitant de l’extrême pauvreté de sa famille, deux hommes, sous prétexte d’un travail pour elle, ont emmené Jasmina. Travailler, la jeune fille connaît, elle n’est pas réticente à la tâche, ni à aider les siens. Elle est même rassurée de ne pas partir, comme le fit sa grande sœur à son âge, pour se marier avec un inconnu deux fois plus âgé qu’elle.

Mais, au bout du chemin, c’est l’outrage et non un travail qui attend Jasmina. C’est l’horreur d’être séquestrée, droguée, battue, violée, vendue comme esclave sexuelle. Elle devient la compagne de misère d’autres jeunes filles de 12 à 22 ans, enfermées comme elle, et comme elle, livrées à la prostitution. Dans cet enfer, elle se lie d’amitié avec Saïda et Fatima. Elle apprend avec elles à se détacher mentalement de ce que leur font subir les hommes… s’évader en écoutant des voix imaginaires qui viennent chanter dans sa tête, rêver d’un monde étrange en suivant les fissures du plafond. Mais toutes ces échappées seraient impossibles sans la drogue des proxénètes, qui les maintiennent ainsi sous leur joug, celui du pouvoir machiste et celui de l’argent. Tout au long du cheminement des pages, on a mal, on a honte, et on s’inquiète, qu’advient-il en cas de grossesse ?

Mais pourquoi ce titre en couleur lumineuse, Délivrance, pourquoi cette image, en couverture, où se détache sur une page très sombre un ventre de femme enceinte irradiant de beauté et dont l’arrondi parfait semble protéger toutes les promesses du monde ? Il faut lire ce roman, jusqu’au bout, jusqu’au dernier espoir, jusqu’au dernier rêve, jusque dans ces prisons glauques où des criminels s’enrichissent du vol des nouveau-nés des jeunes accouchées.

On le sait bien, ce n’est pas Yasmina, Saïda ni Fatima, ni nous les lectrices et lecteurs sensibles à l’empathie, que la honte doit submerger… Mais à ceux qui s’enrichissent du vol des enfants, de la traite d’êtres humains, de ceux qui s’assouvissent dans la prostitution… Honte à eux, à tous les esclavagistes, à leur monde indigne et pourri !

Merci à Laurence Mélin-Lecoq d’avoir donné voix à Yasmina, une voix qui ne peut qu’émouvoir et sensibiliser les jeunes lectrices et lecteurs à ces états de fait.

Annie Mas

(1) Lire Laurence, revue Casse-rôles hors-série « Prostitution », 2022, 82 p.

 

… à hier.

CORBEYRAN, BAMBUCK, BERLION, FAVRELLE, Pacotille l’enfant esclave. Tome 1 – De l’autre côté de l’océan, Jungle, 2022, 72 p. 14€95

Cette belle œuvre collective conjoint l’apport de la matière historique par Aurélie Bambuck journaliste et documentariste, la réalisation du scénario par Corbeyran, la mise en dessin par Olivier Berlion, enfin la mise en couleurs par Christian Favrelle. Si l’histoire est inventée, une pure fiction, ses éléments sont, en revanche historiquement avérés et soigneusement vérifiés. La bande dessinée qui se présente comme un récit rétrospectif par une grand-mère, arrachée du royaume du Kongo (chevauchant l’Angola, le Gabon et l’actuelle République Démocratique du Congo) à six ans. On est au dix-septième siècle, au moment du commerce triangulaire.

La force de l’album est de projeter une lumière lucide sur le rôle des « courtiers », ces africains qui collaborèrent aux razzias ; il fait découvrir aussi les « engagés », ces français qui, au début de la colonisation des Antilles par la France, appâtés par les promesses du pouvoir royal, rejoignirent la Martinique ou la Guadeloupe, vivant misérablement mais avec l’espoir d’obtenir au bout de trois ans un lopin de terre. Enfin, l’album intègre à l’histoire les caraïbéens, le peuple autochtone qui fut rapidement chassé de ses terres par l’appétit des colonisateurs.

Le tome I raconte donc l’histoire de Pacotille, se centrant sur le parcours de l’enfant devenu une marchandise de peu de valeur aux yeux des possédants usurpateurs. On assiste à une tentative de fuite d’un groupe d’esclaves, dont Pacotille. Trahi par un des siens, l’évasion se finira dans le sang, Pacotille réussissant à fuir grâce à un ami caraïbéen.

Les dessins sont réalistes, luxuriants en détails, transmettant par l’intermédiaire d’un geste, d’un regard, d’un cadrage des émotions au lecteur ou à la lectrice. L’exactitude documentaire, qui a présidé au travail de Berlion, renforce la teneur historique de l’album.

Un dossier pédagogique clôt l’ouvrage, donnant des pistes de réflexions et nombre d’informations utiles soit au jeune lectorat soit à l’enseignant qui peut travailler sur la bande dessinée du CM1 à la classe de cinquième.

Philippe Geneste

12/03/2023

Quand les stéréotypes sociaux mènent à des vies parallèles

LEHMANN Matthias, Une vie en parallèle, traduction de l’allemand Gaïa Maniquant-Rogozyk, Steinkis, 2022, 557 p. 28€

Cette bande dessinée en gris et blanc, jouant du sombre et de la lumière avec progressivité, raconte le cheminement d’existence de Karl King, dans l’après seconde guerre mondiale, en Allemagne. Cette histoire met en scène la transformation qui affecte les personnages et leurs comportements. Une vie en parallèle n’est pas l’histoire d’un homosexuel mais l’histoire du devenir homosexuel de Karl King. En effet, au fil des épisodes, on le voit en proie à l’intériorisation de normes nouvelles valant d’être respectées et suppléant à l’ordre machiste dominant. Après maints échecs Karl King arrive à assumer sa sexualité face aux autres, et c’est pour cela que nous parlons de l’histoire d’un devenir homosexuel. La relation à l’Autre ne peut se réaliser pleinement que dans la franchise du rapport interpersonnel. Mais pour cela, il faudra à Karl King se défaire de l’assujettissement aux normes comportementales socialement régnantes, normes qui le poussent à entretenir des rapports ambivalents, ambigus avec son entourage et ses proches. Et c’est dans la distance de l’Autre (sa fille qui avait rompu avec ses parents), dans la distanciation orchestrée de la lettre écrite à cette Autre que Karl va se ressaisir au sens où il va saisir ce qui lui échappe, en prendre conscience.

Matthias Lehmann use d’un art du décor et des avant-plans. Les cadrages actifs apportent le mouvement à des scènes qui voient le personnage principal souvent immobile. Le parti-pris de proposer des planches entières sans texte se conjugue avec un style graphique pictural au jeu d’à-plats gris, parfois ombrés, qui semblent diluer le trait pur. Le texte des dialogues est réalisé sans ornement mais avec précision, en harmonie avec la simplicité des jours vécus d’un travailleur en proie aux normes et valeurs d’une société patriarcale. Les personnages féminins, sont campés de même, dans la simplicité des vies ordinaires tiraillées par le besoin, l’aspiration au bonheur, et pareillement enfermées par l’ordre social. Si la domination machiste est évoquée, le lectorat est emporté par le flot de contradictions qui assaillent Karl, il partage les affres de ses désirs contrariés.

Le personnage se soucie de paraître ordinaire. Il cherche à se fondre dans la conformité des vies, mais se trouve embrigadé par l’idéologie patriarcale et son corrélat, le culte de la famille. Tous ses efforts pour vivre sans encombre se heurtent à sa vie intérieure et à ses aspirations pour une autre sexualité, pour d’autres formes de tendresse et de bonheur que celles édictées par l’ordre tant juridique que social bourgeois.

Servie par une composition rigoureuse, structurée sur un montage alterné entre planches du présent (années 1980) et planches rétrospectives, la narration est assurée par le personnage qui écrit à sa fille une lettre où il se dit. Et se disant, il s’avoue pleinement l’impasse dans laquelle il a maintenu son existence par conformisme, par peur du quand dira-t-on. Le livre est, d’une certaine façon, l’histoire de cette lettre, l’illustration de sa genèse. Il est aussi un regard tranchant porté sur les relations humaines, au-delà même de la question de l’homosexualité qui n’a cessé d’être punie et proscrite en Allemagne qu’en 1994.

Jusqu’à la dernière planche, que nous lisons symboliquement comme une liberté qui découle de la porte ouverte sur l’enfant attendue, sur le père disparu, le récit maintient une grande tension de lecture. Un chef d’œuvre.

Philippe Geneste

 

GAILLARD Aurelle, Ratures indélébiles, dessinée et mise en couleur par CAMILLE K., Jungle, 2022, 208 p. 16€95

L’histoire d’Aurelle Gaillard est de celles prises sur le vif, nourries par l’intelligence des situations, l’investissement sans faille dans la psychologie de l’adolescence, collant à la langue parlée des 12/15 ans, en épousant aussi les codes de la communication ordinaire. L’histoire est servie par un graphisme direct, très fanzine, principalement en plans rapprochés et moyens qui permettent aux jeunes lectrices et lecteurs d’entrer de plain-pied dans le récit.

Ratures indélébiles conte l’histoire de Juliette, une élève de quatrième au milieu de son cercle d’amies, de ses rêves d’amour, qu’elle confie à des réseaux sociaux. Sa mère, qui élève seule ses deux enfants, est très accaparée par son travail de nuit à l’hôpital. Puis, un jour, au gré des relations changeantes qui font et défont les amitiés, Juliette se retrouve seule, délaissée par sa meilleure amie. Victime de la jalousie et de la violence d’une nouvelle venue, bouc-émissaire de ses moqueries, elle est à son insu prise en photo dans les vestiaires, la poitrine nue. À sa grande honte, cette photo circule sur les réseaux sociaux avec nombre de commentaires orduriers ; la bande dessinée suit alors la descente aux enfers de l’adolescente. Exclue du groupe de sa classe, humiliée, violentée verbalement et parfois physiquement, Juliette se réfugie dans le mutisme et l’effacement de son être. Son regard autrefois rieur et vif s’est assombri de nuances tristes. Tout au fond de sa solitude, dans l’espace fermé de sa salle de bain, Juliette, de plus en plus souvent, tente d’effacer les outrages infligés par le groupe en se faisant elle-même plus mal encore, comme autant d’essais pour consoler son esprit meurtri en se blessant, en maltraitant son corps Ce n’est que lorsque sa mère, alertée par des résultats scolaires en chute libre, découvre que Juliette se scarifie que l’histoire prend une nouvelle tournure. Soutenue par elle et deux de ses copines extérieures à la classe, Juliette va affronter la honte et la transformer en leçon de vie pour surmonter la violence de ses harceleuses et harceleurs et s’en affranchir.

Les dessins de Camille K., si joliment habillés de mauve et de rose dont raffolent tant les toutes jeunes filles. Ces couleurs tendres et girly, épousent avec une grande fraîcheur l’histoire de Juliette, en ce début de quatrième où comme elle, nombre de lectrices n’ont pas encore eu leurs règles, où comme elle, on pense avoir une amie pour la vie, où comme elle on a des questions, des rêves, des pensées qui nous dépassent, où comme elle on peut être le jouet de médisance, de moquerie, et de violence.

Vraiment bien documenté sans pour autant contenir les travers du didactisme, la bande dessinée de chez Jungle est une réussite que tous les Centres de Documentation et d’Information auront à cœur de mettre à la disposition des collégiens comme les Bibliothèques l’intégreront avec intérêt dans leurs rayons. Les parents aussi offriront cet ouvrage, qu’ils liront eux-aussi avec le plus grand bénéfice tant la vie des préadolescentes et préadolescents est bien saisie et contée.

Annie Mas & Philippe Geneste

NB : sur le harcèlement, voir les chroniques de Milena Geneste Mas et Annie Mas (3/4/16 - 48/19 – 6/10/19 – 12/5/19 – 11/7/21)

 

GALLISSOT Romain, Le Petit Livre pour bien vivre avec les écrans, illustrations d’Océane MEKLEMBERG, Bayard, 2022, 40 p. 9€90

Le livre s’adresse aux enfants de 7 (à condition d’être accompagnés) à 13 ans, mais aussi aux parents. Le livre est axé sur la pratique de la communication avec le portable, entre copains et copines, entre enfants et parents. On y trouve des informations sur les pièges (vidéos ou publicités, vraies et fausses informations, comment contracte-t-on une addiction à l’écran etc.), des conseils pratiques (protection de sa vie privée ou intime, de son identité, sur son utilisation en société et dans la sphère privée, sur le rapport à l’environnement (partie faible du livre qui ne veut pas heurter ses lecteurs et lectrices sûrement). Deux chapitres s’essaient à la prospective et un lexique succinct clôt le volume. La commission a somme toute apprécié ce petit livre car il est très lisible, à dimension pratique.

Commission lisezjeunesse

07/03/2023

Trouvailles pour un éloge de la lecture


DOHERTY Kathleen, Le Machin trop bien, illustrations de Kristyna LITTEN, Bayard, 2022, 38 p. 11€90


Farfelu, fantaisiste, impertinent, drôle, « trop bien cet album » a dit Claire de la commission Lisez jeunesse. Des illustrations pleine page aux couleurs sombres -l’histoire se passe presque exclusivement de nuit- avec des éclairages artificiels motivés par les situations, foisonnent en détails pour accompagner un texte qui explore la richesse onomatopéique du langage verbal humain. Le héros est un ourson hyperactif, bien trop hyperactif pour Lapine, Blaireau ou Renard. Et quelle ingéniosité pour représenter l’Engin à Pédales, le Bidule à Poulie, le Truc à Roulettes, bref, le Machin Trop Bien. On admire Kristyna Litten ! Quant au texte, il est sobre, mais pas simpliste, enlevé, alternant narration et dialogues pour le plus grand bonheur des enfants à qui on le lit ou des enfants qui le lisent eux-mêmes.


CORNWALL Gaia, Vas-y Jabari ! traduction de l’américain par Christine Duchesne, éditions d2eux, 2022, 32 p. 18€

Voici un album qui fait l’éloge du bricolage, de l’invention enfantine, tout en prenant soin de ne pas méconnaître la réalité de la vie. Le héros, Jabari, un enfant noir de sept ou neuf ans, a décidé de créer un engin volant. Mais comment va-t-il voler ? Le livre est le patient cheminement de l’invention jusqu’à la trouvaille finale où Jabari aidé de sa toute petite sœur et de la complicité attentive de son papa, jubile. Entre temps, Jabari sera passé de l’exubérance à la joie, de la tristesse au désespoir, du découragement à l’espoir. Il aura su se défaire de son égoïsme pour partager sa quête avec sa petite sœur, il aura su demander quelques conseils que le père délivre mais parcimonieusement afin de ne pas empiéter sur le cheminement créatif de son fils. Le dessin de Gaia Cornwall est réaliste visant l’efficacité. Les personnages sont vus principalement en plan rapproché et en plan moyen, mais à chaque fois afin que les lecteurs prennent connaissance de l’expression des émotions de Jabari. L’humour ne manque pas et la commission lisez jeunesse a apprécié.

 

FOUQUET Isaure, Miko. Mila. Un jardin extraordinaire, éditions du ricochet 2022, 28 p. 10€


Ce petit album rectangulaire, format italien, surprend avec l’usage abondant de points blancs sur fond noir, les deux personnages s’opposant aussi selon le principe du Yin et du Yang, du noir et du blanc. L’album est didactique qui invite les enfants à trier les détritus. Isaure Fouquet emprunte à Dubuffet comme à Yayoi Kusama la figuration de sculptures formant certains des décors. La dominante géométrique du dessin tire l’album vers l’abstraction, aussi, on offrira préférentiellement le livre aux premiers lecteurs et premières lectrices, à partir de 7 ou 8 ans.

 

GOES Peter, Histoire des inventions, Milan, 2021, 80 p. 19€90 

Ce livre de grand format propose une fresque des inventions au cours du temps. Entre science préhistorique, anthropologie, ethnologie, géographie et histoire, le livre brosse un panorama intercontinental qui s’apparente à une histoire des civilisations, rappelant ainsi que parler des inventions, ce n’est pas comprendre un homme ou une femme, mais une époque qui en permet l’œuvre. L’auteur pousse jusqu’en 2009, intégrant ainsi la révolution numérique mais aussi les enjeux climatiques et de survie de la planète assassinée par un mode économique et un mode de vie des humains qui l’exploitent. Les illustrations sont foisonnantes, permettant à l’enfant de pérégriner sur les pages, sans ordre préétabli. Il peut aussi piocher au gré de ses intérêts dans telle ou telle période historique ou telle ou telle ère préhistorique. Il s’agit donc d’une encyclopédie visuelle dessinée en couleur à portée du jeune lectorat dès 8/9 ans.


Eloge de la lecture


KAARIO Victoria, Le Pire Noël de ma vie, illustrations Juliette BINET, éditions du ricochet, 2022, 48 p. 16€


La composition rigoureuse s’ancre sur six doubles-pages entre espoir d’un désir réalisé et déception pour les personnages. Les dessins de Juliette Binet alternent réalisme et abstraction, intensifiant la surprise du jeune lectorat de 4 à 10 ans qui saisit la dimension humoristique et s’y laisse porter dans l’attente de savoir où mènent ces juxtapositions de scènes.

La simplicité de la situation se complique toutefois lorsqu’après un récit sommaire, récapitulant les six scènes, intervient la mémoire des personnages enfantins. Eux aussi ont fêté Noël, eux aussi ont parfois pu être déçus par des cadeaux. Alors, quel thème privilégier dans cet album aux fins dessins : la déception ? Le dépassement de la déception ? L’attachement aux objets ? La préférence donnée à l’invention à partir de ce qu’on a ? Son désir ? La relation aux autres ? Le cadeau ? Le geste d’offrir ? À toi lectrice, à toi lecteur de le décider et bonne lecture…

Philippe Geneste& la commission Lisezjeunesse