Anachroniques

19/12/2022

Voyages et mondes

ADAMS Nathaniel, Trains de légende. Un tour du monde des lignes ferroviaires les plus incroyables, illustrateur Ryan Johnson, Milan, 2022, 80 p. 17€50

La ligne de la Bernina et le Glacier express, le Caledonian Sleeper et le Jacobite, le Snowdon Mountain Railway, le Train du Cercle Arctique, le Désert Express de Namibie, les trains à vapeur indiens de darjeeling, des Nilgiris, de Shimia, le Transsibérien, le Shinkansen, le Ghan, le Rocky Mountaineer, le chemin de fer de l’Alaska, le Prurail, le New York and Atlantic Railway, voilà tous les trains présentés dans cet album de grand format aux illustrations généreuses. Documentaire, le livre s’augmente d’un index utile qui en rend plus aisée encore la lecture. Trois trains pour l’Amérique du Nord, un train pour la Russie, trois trains pour les pays du Nord, un train pour l’Asie, un pour l’Australie, un pour l’Inde, un pour tout le continent africain, un pour toute l’Amérique du Sud. En même temps qu’une découverte des trains eux-mêmes, le livre ouvre des horizons géographiques aux enfants dès 9 ans.

 

JOLIVOT Nicolas, Éole roi. Le livre des vents, HongFei, 2022, 120 p. 23€

Un 27 octobre 1990, à vingt-cinq ans, Nicolas Jolivot vient de finir ses études. Il entreprend un tour de la France à pied. Dans ses bagages un carnet 28cmx22 couvert de faux cuir noir de 200 pages et un porte-plume en plastique. Dans ce carnet, il note et croque les lieux. Le fil directeur, saisir les vents et leurs manifestations. Un index de vingt-sept entrées les répertorie dans le livre relié avec signet qui est une reprise de ce carnet. Dans le livre, ils sont évoqués, à la fois sous le signe du conte et sous celui du documentaire. La liberté d’écriture -en dehors de la contrainte à peu près tenue de l’écriture diaire- autorise les changements de registre et c’est aussi ce qui fait tout le sel de la lecture d’un carnet ou d’un journal d’un écrit intime. Les illustrations, elles, sont toutes afférentes au vent. Elles sont autant de concentrés d’histoires, d’appel à fables, de rappel de fabulations. Ils sont aussi mis en images : « j’ai essayé de donner une apparence aux choses invisibles en exagérant presque jusqu’à l’absurde, comme fait l’homme depuis la nuit des temps pour jouer, se rassurer et cohabiter avec la nature ». À la manière d’un carnet, le livre est chronologique, dates des jours mais point des années. Il est divisé selon les quatre orientations où mènent les pas et qui sont désignés : « méridional », « septentrional », « occidental », « oriental ».

Nicolas Jolivot allie ici, comme dans ses autres œuvres parues chez HongFei l’illustration et l’écriture pour composer un récit de voyage. À la source d’Éole roi. Le livre des vents se trouve donc un premier voyage revisité trente ans plus tard. Un voyage de jeunesse est souvent initiatique et c’est probablement cette quête qui a animé l’auteur. Comme dans le magnifique Voyages dans mon jardin (voir le blog lisezjeunessepg du 22/12/2021) c’est l’attention au monde qui s’impose comme caractéristique majeure. Les illustrations proposent une dominante spatiale qui contraste avec la dimension temporelle de la chronologie. Et si cette chronologie ne valait pas en tant que référentielle à un passé spécifié mais qu’elle renvoyait à une démarche : on apprend du monde, de soi, des autres, dans le cheminement. 

Ce livre est un magnifique cadeau pour adolescents, jeunes et moins jeunes adultes. Nicolas Jolivot est un philosophe de la lenteur et de la patience, un illustrateur des rêves. Il n’y a de liberté que dans l’expérience ouverte aux lieux, aux êtres et, ici, aux langues régionales. Les contes se forgent dans nos têtes, au contact avec le vent, avec la terre, avec les sites. Un nouvelle fois l’écoute du monde et des éléments se fait, comme nous l’écrivions en 2021, propédeutique à l’écoute des hommes.

 

DAY Yun, Je m’appelle Sudan, illustrations de LI Xingming, HongFei, 2022, 52 p. 15€90

Cet album nous vient de Chine. L’autrice et l’illustrateur sont allés au Kenya à la rencontre du dernier grand Rhinocéros blanc. L’animal, né en 1973 au Soudan, a perdu sa mère tuée par des braconniers pour lui arracher sa corne, dont la revente, en Chine, notamment, vaut de l’or. Le petit rhinocéros a ensuite été capturé par des gardes forestiers et protecteurs de la nature afin de le protéger. Il séjournera alors dans un zoo de Tchétchénie, avant d’être reconduit en Afrique, au Kenya. C’est sa vie, son odyssée, avec en perspective les méfaits du commerce des animaux sauvages, les menaces grandissantes sur la faune africaine, que conte ce bel album. Le texte est narratif, sur la modalité constative non sans touches pathétiques. Les dessins réalistes de Xingming LI sont rehaussés par un travail sur les couleurs et leurs contrastes. Yun DAI articule ainsi trois histoires. D’une part, le jeune lectorat suit une mère rhinocéros et son petit, ensuite, il s’étonnera de la relation du jeune animal avec son soigneur, enfin, et c’est la part de fiction, il suivra une quête d’identité aboutissant au nom Sudan qui donne le titre au livre.

 

GARANDON, Laurent & N’HAOUA, Rachid, Rivage de la colère, Philéas, 2022, 104 p. 18€90

Cette bande dessinée est une adaptation du roman de Caroline Laurent, écrivaine franco-mauricienne, paru en 2020. En suivant la classification proposée par Gérard Genette dans Palimpseste[1], nous parlerons de transposition du roman en bande dessinée. En effet, c’est un motif stylistique qui transporte le texte du registre de la littérature à un registre jugé moins soutenu celui de la bande dessinée. La bande dessinée ajoute au roman la visualisation des lieux, facilitant pour les lecteurs et lectrices et a fortiori pour les jeunes la compréhension contextuelle du récit.

L’action se passe à Diego Garcia, le plus grand des sept atolls de l’archipel des Chagos, archipel rattaché à l’Île Maurice. Le récit commence en 1967, un an avant que ne soit proclamée l’indépendance de l’Île Maurice encore donc sous l’emprise du colonisateur anglais (Territoire britannique de l’Océan indien). Un nouvel administrateur, d’origine mauricienne, Gabriel Neymorin, arrive sur l’île Diego Garcia pour aider l’administrateur colonial alcoolique et fatigué. Une histoire d’amour se noue entre le jeune arrivant et Marie-Pierre Ladouceur, une autochtone analphabète comme tous les habitants de l’île. Tous travaillent pour le colonisateur. Quand survient l’indépendance de l’Île Maurice, proclamée le 12 mars 1968, les chagossiens ont la surprise de voir débarquer un contingent britannique qui leur intime l’ordre d’embarquer immédiatement, quittant animaux, maisons, cultures, pour rejoindre l’Île Maurice. Les anglais, avec la complicité obtenue par corruption du tout récent gouvernement mauricien, ont en effet vendu l’archipel aux Américains qui veulent tout raser sur la plus grande île, Diego Garcia, pour y installer une base militaire. Les océans sont parsemés de ce type de casernes à ciel ouvert obtenues après l’exil forcé de populations autochtones.

Les administrateurs de Diego Garcia, eux-mêmes tenus au secret sous peine de répression, ont caché leur sort aux chagossiens. Deux mille personnes s’entassent ainsi dans un bidonville à Port Louis. Les Mauriciens les rejettent, les conditions de vie sont désastreuses. Ils sont réfugiés, sans espoir de retour. C’est la lutte pour la reconnaissance de leur déportation par l’impérialisme britannique que la bande dessinée raconte, chronologiquement, de 1967 à 1975. Les magnifiques illustrations, réalistes, aux couleurs chaleureuses mises en valeur par les contrastes, captivent l’œil pour suivre une lutte pour la dignité.

La première planche et les trois dernières annoncent et forment un épilogue, mettant en scène Josephin, le fils reconnu de Marie-Pierre Ladouceur et de Gabriel Neymorin. Josephin poursuit le combat de sa mère, de son peuple. On est en 2019. La cour internationale de justice de La Haye a donné un avis consultatif, reconnaissant que le droit du peuple chagossien a été bafoué et que le processus de décolonisation de l’Île Maurice a été empêché par le deal entre les gouvernements britanniques et américains. Rien de contraignant, les troupes américaines n’ont pas de souci à se faire, la spoliation des terres du peuple chagossien peut se poursuivre. Le droit est parfois une illusion de justice, les peuples opprimés, chassés, humiliés en savent quelque chose, les chagossiens, par exemple.

Le récit repose sur une histoire d’amour impossible. La figuration des personnages porte la tragédie de l’Histoire. L’adaptation en bande dessinée est une vraie réussite que toutes les médiathèques, bibliothèques scolaires, Centres de Documentation et d’Information auront à cœur de présenter et qu’on offrira aux jeunes dès 12 ans.

 

LESCROAT Marie, La Grande Barrière de corail, jardin de l’océan, illustrations Catherine CORDASCO, éditions du ricochet, 2022, 76 p. 17€

Voici un beau livre relié avec signet, « sur un papier issu de sources responsables » avec des illustrations aux « encres à base d’huiles végétales », qui en dix-huit chapitres informe le jeune lectorat sur la barrière de corail. La géographie pose le cadre, l’histoire raconte la découverte liée aux volontés colonialistes des pays occidentaux et donc aborde la vie des peuples autochtones qui vont se trouver spoliés de leur environnement. Les enfants, à partir de 9 ans jusqu’à 14 ans sont amenés à explorer toute cette zone qui s’étend sur la côte est de l’Australie. C’est un merveilleux voyage visuel que propose le livre. Les explications sont claires et si les aspects écologiques dominent, les aspects économiques sont traités et les aspects géostratégiques, un peu, abordés. La question de la protection de la nature en grande partie déjà en perdition est évidemment abondamment étudiée.

C’est un très beau livre-cadeau, un ouvrage aussi que toute bibliothèque scolaire se munira pour le bonheur de lecture et l’instruction des élèves.

 

JUNYENT, Crstina , LOSANTO, Cristina, Tous des humains de la même famille. L’homme et ses origines, Glénat jeunesse, 2022, 36 p. 14€90 ; JUNYENT, Crstina , LOSANTO, Cristina, Tous des humains très différents. L’homme et ses évolutions, Glénat jeunesse, 2022, 36 p. 14€90.

Deux ouvrages complémentaires à offrir ensemble ou à présenter ensemble. Les pages y sont animées par des rabats qui mènent l’enfant des classes du primaire jusqu’à la classe de cinquième, à manipuler l’ouvrage, stimulant ainsi sa curiosité et motivant son attention.

La thèse est annoncée dès le titre : les humains ont une même origine et s’ils ont des différences selon les lieux géographiques, ils forment bien une même espèce, l’homo sapiens, dont on peut suivre l’évolution. Tout commence par la création de la vie, d’où l’intérêt d’un recours à la géologie et à l’astronomie pour comprendre son apparition. Les deux tiers du premier livre sont consacrés au sujet. Ensuite vient l’histoire des hominidés, la bipédie, la traversée des temps préhistoriques : Lucy, homo habilis, homo erectus, l’invention du feu, Néandertaliens, homo sapiens. Puis est évoquée la sortie de l’Afrique il y a environ 200 000 ans.

Le second ouvrage poursuit donc le premier en mettant l’accent sur le lien vital qui unit l’espèce humaine à la Terre et à son atmosphère. C’est l’occasion de présenter les climats sur la planète et la problématique du climat pour l’ensemble des êtres humains. Puis viennent des pages sur l’évolution d’homo habilis, le passage de la vie nomade à la sédentarisation, l’invention de l’agriculture il y a 12 000 ans, de l’élevage, l’évolution de l’alimentation et enfin les inventions dans de multiples domaines avec les métiers afférents. Puis l’ouvrage parle des échanges entre peuples pour échanger des produits devenant peu à peu des marchandises puis le moteur du profit qui accélère ces échanges avec l’exploitation de l’homme par l’homme et le recours massif à l’esclavage. Les révolutions scientifiques et techniques liées au développement de l’industrie achèvent la présentation sur une humanité qui souffre de sa non maîtrise de ces révolutions orientées vers l’enrichissement de quelques-uns au mépris des conditions de vie de la majorité de la population mondiale et de la viabilité de la Terre elle-même.

 

HOUSSAIS Emmanuelle, Forêt sauvage, éditions du ricochet, 2022, 32 p. 17€

La forêt est la narratrice de sa propre histoire, pour mieux capter l’attention du lectorat débutant et au-delà (7/9 ans). La forêt explique comment elle respire ; comment elle se nourrit ; elle dévoile les relations qui unissent les arbres et végétaux qui la constituent ; elle fait comprendre la symbiose des animaux avec elle. Les peintures sensibles d’Emmanuelle Houssais plans rapprochés et gros plans, plongent l’enfant au cœur de la forêt lumineuse. L’album Forêt sauvage est un livre de la proximité heureuse. Parce que le cycle des saisons s’impose, l’histoire se poursuit par différences successives. C’est l’occasion de découvrir d’autres animaux, d’autres plantes mais surtout d’approfondir des idées déjà soulignées : les plantes s’entraident, les comportements du végétal et de l’animal se complètent, la terre elle-même ne vit que de la symbiose de ce qu’elle accueille. Avant le cycle des saisons est le cycle du jour et de la nuit mais c’est à nouveau l’histoire du triomphe d’un équilibre qui est contée. Le livre se ferme sur cette utopie : « Généreuse et libre, moi la forêt de plus en plus sauvage, je nous construis un avenir plein de promesses ». Que ce livre soit un instrument de prise de conscience des enfants est une certitude, mais est incertain l’accueil de ces consciences à naître par un monde adulte de ravages tant naturels qu’humains, monde de destruction et de guerre.

 

NOGUES Alex, Un million d’huîtres au sommet de la montagne, illustrations MIREN ASIAN Lora, traduit de l’espagnol par Sébastien Cordin, les éditions des éléphants, 2022, 48 p. 15€

Le documentaire ne cesse d’interroger le lecteur ou la lectrice afin de l’amener à observer les doubles pages. Il s’agit d’une imitation de la pratique de l’observation nécessaire pour tout géologue. Car le livre, sous son beau titre poétique est un documentaire intelligent sur l’étude des sols et ce qu’ils révèlent de l’histoire de la terre et de la vie qui s’y est développée depuis le fond des temps : le Démonien, puis le Carbonifère, le Permien, le Jurassique et le Crétacé. Les illustrations suggestives et de facture naïvo-poétique, subtiles mais précises aussi de Loran Miren Asian suivent le texte instruit d’Alex Nogués. Dès le livre ouvert, la curiosité du jeune lectorat (à partir de 8/9 ans mais jusqu’à 12/13 ans) est piquée au vif : que font des huîtres en haut d’une montagne ? À partir de là, l’histoire de la terre commence à être abordée par le texte, illustré et exemplifié par le travail illustratif. L’album est un voyage de géologue qui évoque la terre mais aussi le mouvement des océans et des plaques tectoniques. L’intérêt majeur est de montrer le lien entre géologie et biologie, histoire des sols et histoire des organismes vivants.

Le texte est découpé en de multiples questions auxquelles correspondent des développements d’une grande clarté, formulés avec style et grande exigence de l’écriture. C’est un vrai premier manuel poético-scientifique de géologie qui ravira les jeunes mais aussi les moins jeunes…

 

Philippe Geneste

Prochain blog 22 décembre 2022

16/12/2022

De belles histoires en de beaux livres vrais


HERVÉ Jane, Le Fils du caïman, éditions chant d’orties, 2022, 88 p. 13€

Dans notre temps présent, installé sur le bord du Xingu, un affluent de l’Amazone, vit le peuple fictif des Xalaroyos. L’invention d’un peuple permet au roman de se construire de bout en bout comme une fiction, et à l’autrice d’éviter le piège du plaidoyer. Le Fils du caïman n'est donc ni un roman à thèse ni un récit didactique. Pour ce faire, l’autrice s’appuie sur un des personnages, Sampao, qui tient à distance l’idéalisation de la civilisation indienne. Sampao subit la réalité sociale constituée autour de formes hiérarchiques diverses. Il s’agit d’une jeune sorcière marginalisée parce que femme dans une culture où la fonction est dévolue à un homme.

L’univers indien fait l’objet d’une construction attentive. Les jeunes lecteurs et lectrices trouverons, dans la tribu des Xalaroyos, une description instruite de cette réalité : rôle central du respect unilatéral, respect voué à des règles hétéronomes, soumission au sacré, animisme et obéissance à des volontés surnaturelles, sociocentrisme caractéristique. Les personnages sont profondément enracinés dans la pensée dite primitive ou sauvage, sans idéalisation de leur civilisation d’appartenance. Ces divers éléments assurent au livre sa force de vraisemblance.

Le tout social est indifférencié, ce qui nourrit la tension tragique croissante qui se noue à travers le personnage de Sampao. En effet Sampao aime Cadjo, fils de chef qui, après la mort du père et du frère, devient lui-même chef du peuple indien obligé alors, par la coutume, de se marier avec la veuve du frère. Sampao s’enfermera alors dans une folie et les Xalaroyos la pousseront à l’exil.

Le drame de Sampao n’aurait pas de connotation tragique s’il n’était pas que l’écho individuel de la tragédie historique du peuple qui l’englobe. C’est l’intérêt tout particulier du livre de Jane Hervé. Entre le peuple des indiens Xalaroyos de la forêt amazonienne et les « Livides » (p.40), « ces hommes couleurs de nuages » (p.39), métonymie de l’homme blanc, de la civilisation occidentale et, par extension, de l’humanité vouée aux intérêts du capitalisme, entre ces deux entités l’opposition de vie se mue en guerre des civilisations. D’un côté une civilisation qui vit en harmonie avec la terre, de l’autre une civilisation qui exploite la terre comme elle exploite l’homme.

Bien que, comme nous avons pris soin de le souligner, le récit n’ait rien de documentaire, que les faits soient fictifs, l’univers du roman repose sur des contradictions qui le minent. Une tragédie se joue, mettant à nu nombre de mécanismes de l’insurmontable opposition entre le monde industriel et le monde humain vivant en symbiose avec la nature. C’est pourquoi Le Fils du caïman est une tragédie qui s’inscrit dans le prosaïsme du monde contemporain. Cette interprétation mérite quelques justifications. Gameb, Naramatiga, Cadjo, chefs reconnus de leur peuple, forment trois étapes de la prise de conscience de la situation indienne amazonienne. Gameb meurt au moment de la prise de conscience, par son peuple, du danger que représentent « les envahisseurs » (p.66), ces hommes « de cendres » (p.64). Naramatiga meurt en les combattant. Cadjo leur succède, cherchant à fédérer les peuples indiens autochtones, à faire taire leurs différends rendus dépassés par la situation. L’histoire étant racontée de leur point de vue exclusif, le lecteur épouse cette prise de conscience.

La survie des peuples de la forêt nécessite le renversement du capitalisme qui accapare l’eau, la terre, les arbres, déracine les peuples pour tracer sa voie impériale vers le profit. Ce constat est historique ; mais, la réalisation de ce renversement est en pratique impossible. Cette contradiction est la force motrice du récit qui verse, ainsi, dans la tragédie. Le Fils du caïman, figure, à travers le peuple fictif des Xalaroyos, une tragédie des temps modernes.

Examinons maintenant comment la question de la concrétisation du problème tragique est traité. Le conflit objectif entre les peuples autochtones et les blancs, entre le peuple de la nature et le peuple du profit, fait l’objet d’une peinture vigoureuse sous les traits d’une lutte entre civilisations. La fin du roman, où Cadjo œuvre à l’unité des peuples de la forêt, décrit une étape présente de cette lutte où la guerre est reconnue comme une solution fausse. Le Fils du caïman ne franchit pourtant pas et n’évoque point l’autre pas nécessaire à cette lutte, qui serait d’intégrer les mouvements contradictoires internes à la lutte des classes au cœur de l’indianité (la perversion par l’alcool, la religion, l’argent de certaines tribus ou individus) mais aussi au sein des « Livides ». Si ce pas reste non franchi, la fin du récit en laisse ouverte la possibilité d’en poser la problématique. Donnons crédit au roman, que cette limitation dans l’exploration des contradictions à l’œuvre est cohérente avec la vraisemblance du récit portée par les descriptions des mœurs et surtout par la narration dont la voie épouse le point de vue des Xalaroyos, c’est-à-dire des peuples autochtones.

La tragédie n’y perd pas en rigueur, peut-être, certes, en teneur. Toutefois, les personnages se hissent à la dimension de héros, qui défendent un ordre social condamné. C’est un élément essentiel de la qualification tragique d’un récit, au sens plein et littéraire du terme. Par cette dimension, Le Fils du caïman narrant la disparition héroïque mais inéluctablement programmée des peuples des forêts, met en scène la désagrégation de l’humanité, une désagrégation orchestrée, au nom du progrès, par la civilisation industrielle. Un vieillard décrivant des blancs parle de « fantômes » (p.85). Et quand l’enfant Koruya demande

« - Ces hommes veulent quoi ?

Le silence lui répond » (p.85).

 

LEVY Didier, Arnold. Tout ce que je suis, illustrations Anne-Lise BOUTIN, Helvetiq, 2022, 24 p. 13€27

Le prénom est évidemment une identité dont s’approprie l’enfant jusqu’à en devenir l’unique source de signification. Le prénom choisi par les parents est d’abord une projection, mais très vite il cristallise les sentiments de l’enfant à l’égard de lui-même. Un enfant parcourt son prénom dans tous les sens et met sens dessus dessous ce que les uns et les autres peuvent avoir projeté ou projeter des attentes. L’album de Didier Lévy et les illustrations d’Anne-Lise Boutin explorent cette thématique du prénom et font exploser l’opinion commune d’une analogie entre le prénom et un comportement de prédilection (autrefois déterminé par le nom d’un saint). Arnold, dont Anne-Lise Boutin se plaît à varier la typographie expressive, devient tour à tour le signe de l’individu pénible, sympathique, doux, tendre, infernal, sauvage, amusant, orgueilleux, vantard, menteur, timide.

Alors, qui est Arnold ? Existe-t-il une symbolique unique des prénoms ? Si on suit l’album, on conclut plutôt que l’identité est une conquête, d’où le sous-titre : « Tout ce que je suis ». Mais suis-je ce tout ? Est-ce que si je suis tout cela à la fois je suis quelque chose ? Cette multiplicité ne nuit-elle pas à ma personne ? Ne peut-elle pas être source de trouble ? Et puis, si vraiment Arnold est tout ce que l’album montre à la fois, par quoi peut s’effectuer l’œuvre d’identification nécessaire à la construction de sa personne ? Eh bien, peut-être que le titre donne la réponse : le prénom est ce qui réunit tous les comportements illustrés et décrits au long du volume. Arnold permet l’unité identificatrice qui pose l’enfant distinct des autres enfants, lui permettant de se sentir distinct de tous et membre de la même communauté. Alors, oui, Arnold a raison de nous faire rire et de jouer avec les situations déroutantes où il met à mal l’identité de sa prénominalisation. On te reconnaît petit Arnold, oui, c’est toi tout aussi bien dans ta personne que dans la figuration dessinée qu’en propose non sans une tendre impertinence Anne-Lise Boutin.

 

PINCE Chloé, Tant qu’on l’aura sous les pieds, éditions CotCotCot, 2022, 90 p. 19€90

Cet ouvrage inaugure une nouvelle collection chez CotCotCot, destinée aux quinze ans et plus : « Les Randonnées graphiques ». Le titre de la collection porte en lui un attachement à la nature autant qu’au voyage en lenteur, attentif aux contrées, aux mondes humains, géographiques, économiques traversés. L’écriture manuscrite rapproche la créatrice du lectorat. Le format italien, 24x17cm se prête au carnet de randonnée, avec son beau papier et sa couverture souple ; Les dessins se livrent comme autant d’esquisses soignées de traits avec un art de la composition qui intègre les fiches documentaires d’animaux, par exemple les postures de moutons, aussi bien que des paysages panoramiques, et toujours avec la volonté manifeste qu’y soit inscrit un point de vue humain, celui de la narratrice graphiste. Ce travail remarquable, enthousiasmant dès les premières planches lues, n’est pas sans s’approcher du carnet de reportage tant graphique que littéraire.

Les textes de l’ouvrage sont datés et s’inscrivent dans une réflexion ouverte et généreuse sur la résistance à la dévoration capitaliste de la planète. En effet, le préambule précise que vu l’état du monde, l’enjeu des comportements de l’humain est de sombrer avec la nature dénaturée et détruite ou bien de tenter d’enrayer la catastrophe qui, jour après jour, se silhouette inéluctable. Commence alors le carnet en date du 28 octobre 1971, jour de l’annonce de l’expropriation des paysans du Larzac pour y étendre la zone militaire autour du camp militaire de La cavalerie : un camp où furent internés pendant la guerre d’Algérie des membres du FLN… Suit une anecdote de 2013, toujours sur l’armée française avec les propos d’un jeune soldat de la Légion étrangère de retour d’Afghanistan. Le carnet va ainsi alterner l’histoire de lutte contre l’extension du camp militaire avec expropriation des paysans au Larzac (1971) et des événements récents, qui entrent en échos avec la lutte d’il y a cinquante années.

Tout commence avec le jeûne initié par Lanza del Vasto, fondateur de la communauté de l’Arche, qui rallie les paysans du Larzac autour d’une action non violente et de désobéissance civile. L’autre déclencheur de la solidarité paysanne est la crainte que l’État procède par le rachat une à une des fermes : ce sera le « serment des 103 » du 28/03/1972. Le titre donné par Chloé Pince à son carnet est un extrait des paroles d’Étienne Paloc, paysan à La Cavalerie : « le Larzac on l’a sous les pieds et, tant qu’on l’aura sous les pieds, ils nous le prendront pas ».

Peu à peu, des organisations militantes, politiques, syndicales, associatives, se joignent en solidarité à la mobilisation paysanne, en s’engageant à respecter le choix de la modalité non violente de la lutte. En août 2013, 100 000 manifestants et manifestantes se rassemblent au Larzac : antimilitaristes, pacifistes, trotskystes, non violents, féministes, anarchistes, maoïstes, anarchistes non violents, néoruraux, travailleurs et travailleuses de toutes les professions, convergent contre l’armée et pour la sauvegarde de la vie rurale : « Ce que nous défendons, ce que vous défendez avec nous, c’est la vie, la dignité de l’homme et la paix. C’est pour cela que nous avons entrepris la construction de la bergerie de La Blaquière (…) C’est celle de vous tous, de tous les gens de France et du monde qui relèvent la tête et veulent vivre debout » (discours du 26/8/1973de Marie-Rose Guiraud, paysanne à La Blaquière). Construire sans permis de construire, construire pour y vivre et construire tous ensemble.

Le livre est aussi une enquête où se mêlent les démarches de la narratrice à la première personne et des retours en arrière rappelant des moments de la lutte et soulignant la modalité particulière d’action. Se crée ainsi un suspense que nous n’aurions pas dans un récit purement rétrospectif et encore moins, bien sûr, avec un documentaire. Les dessins eux-mêmes empruntent à la fiction quoiqu’ils figurent avec précision les lieux. Le travail de style emporte une brise de poésie :

« Nous étions les uns pour les autres, la seule raison de ne pas se consumer sous les flammes des douleurs » (p.37). Au niveau de la composition, la continuité des deux évocations celle du passé et celle du présent est assurée par l’existence du camp militaire aujourd’hui comme hier, mais aussi par le chevauchement du présent de l’écriture du carnet et le présent utilisé pour la rétroprojection dans le passé.

Le carnet mêle aussi les voix, celles des acteurs des années soixante-dix et celles des personnes avec qui dialogue la narratrice qui visite le Larzac. Lecteurs et lectrices assistent ainsi au livre qui s’écrit : « j’écris un livre sur la lutte du Larzac (…) J’ai besoin de sentir la terre du causse sous mes pieds. J’espère ainsi étoffer mon récit » (p.68). La narration est transparente en quelque sorte. Les récits de personnage sont intégrés permettant au carnet de rentrer dans des détails techniques, comme le contrat de gérance qui permet à quelqu’un d’habiter et de faire vivre un lieu, le gel des terres qui subordonne l’Administration « au service de la terre et de ses habitants » : la terre pour y vivre, non comme objet de spéculation. La narratrice apprend à ne pas parler de moutons mais de brebis, dans un passage où ce qui s’est passé rencontre comment elle en a pris connaissance et comment la lutte prend consistance pour elle ; et aussi comment la lutte du Larzac s’invite dans les luttes en cours aujourd’hui. On passe ainsi de la manière dont les événements se sont déroulés à la manière dont les événements nous sont présentés et viennent modifier les représentations de la narratrice : « Je suis venue ici chercher une conclusion à mon livre. Mais je ne tombe que sur de nouvelles pistes » (p.71). Les deux histoires se joignent, n’en formant plus qu’une, comme deux aspects d’une même histoire.

La randonnée graphique tracée au crayon graphite, avec ses vues panoramiques ou lointaines, pour la plupart, mais retraçant l’atmosphère du lieu, l’activité qui le peuple, n’est pas seulement poétique. Elle est aussi politique. À la conscience actuelle du ravage invinciblement perpétré par l’ordre économique d’une planète unifiée sous le capitalisme, Chloé Pince tente d’unir l’élan pour la sauvegarde de la terre, sauvegarde fondée sur le travail in situ, avec des modalités de lutte ayant pour vecteur une non-violence révolutionnaire. Tant qu’on l’aura sous les pieds allie l’enthousiasme d’un devenir et le réalisme du regard sur l’actualité de l’état du monde présent. La confiance en l’harmonie réalisée de l’homme avec la nature entretient l’enthousiasme autant que la pratique coopérative le nourrit. Le réalisme s’impose par les défaites accumulées face au monde capitaliste. Le mouvement social qui a fait profession de foi de l’évitement de la lutte des classes s’est abîmé, justement, du fait de cet évitement. C’est entre l’infini du possible et le fini des défaites que se déplie le carnet de Chloé Pince. L’intelligence pratique des constructions et alternatives portées dans le mouvement social sombre dans l’impuissance de l’élargissement de ses aspirations quand demeure le monde fini de l’économie de marché et sa logique destructrice.

On le voit, ce premier volume de la nouvelle collection de chez CotCotCot est une création sobre et soignée, traversée de débats et s’y ouvrant.

Philippe Geneste

Prochain blog 19 décembre 2022

11/12/2022

Animisme, féerie, onirisme, tournis d’images, audace, tourment du langage, questionnements ou des albums pour un devenir de l’humain

 

RIVOAL Marine, Magma, rouergue, 2022, 48 p. 16€

Les petits entrent de plain-pied dans cet album qui repose sur ce qui irrigue leur pensée : l’animisme, le magico-phénoménisme, qui, en littérature se manifeste par la personnification des forces de la nature. Ici, c’est l’histoire empathique d’un volcan dont l’éruption est le prélude à un voyage qui mène des entrailles de la terre dans les airs, au-dessus des terres et des mers. Mais le personnage, phénomène naturel à teneur animée, se heurte à l’urbanisation humaine, à la rationalité civilisatrice dont l’impact sur terre est de briser la poésie par des menées exterminatrices de la vie planétaire.

C’est alors que l’album retourne sur lui-même l’élan vital de la pérégrination joyeuse en une furie de barbarie qui s’empare en réaction du magma. Dans l’alternance du noir/gris et de l’orange/rouge se lit une allégorie de notre temps d’anthropocène finissant. Pour autant, l’album évite le didactisme, le récit à thèse, exigeant en effet du lectorat une interprétation du défilé des dessins et peintures. D’un lecteur à l’autre, les avis de la commission lisezjeunesse divergent. Les plus petits suivant les images rapprochent des détails qui y sont parsemés, multipliant de ce fait les significations parcellaires en lieu et place d’une signification générale, globale. Les plus âgés entrent, en revanche, dans un travail de sensification, qui s’ouvre à la réflexion contemporaine sur un questionnement portée par les dernières images : un recommencement de vie sur terre en harmonie entre l’humanité et la nature est-il envisageable ?

Il faut saluer l’audace des éditions du rouergue à proposer un album ouvertement polysémique. Quelle meilleure propédeutique à la littérature ? 


DORÉMUS Gaëtan, Champignons, rouergue, 2022, 40 p. 15€

Dessiné et probablement coloré à l’ordinateur, l’album ouvre, par des onomatopées, à un monde féérique, comme saisi sous hallucinogène… La vie des petites bêtes avec les champignons qui les abritent, les nourrissent, leur offre un terrain d’activités multiples. En suivant ces petites bestioles, l’enfant, dès trois ans, découvre l’anatomie des champignons : pied, tête, production/sécrétion, moyen de défense, esthétique… et le tout avec des clins d’œil aux mœurs humaines (un coin à champignon, ça ne se dévoile ! Quel généreux auteur que Dorémus !). La dynamique narrative est assurée par le dessin d’un insecte qui nous guide tout en s’effrayant du sans-gêne de ses congénères qui mettent à mal l’harmonie naturelle du milieu. L’album se fait alors apologie du respect des équilibres naturels.

Champignons n’est pas un documentaire mais y introduit de manière ludique. Champignons est une fiction, une promenade à méditer dont les sens multiples laissent l’enfant lecteur ou lectrice œuvrer à sa guise et reprendre tout autant le tournis des pages aux couleurs enivrantes.

 

ROBBINS Rose, Parler, c’est difficile pour moi ! Bayard jeunesse, 2022, 32 p. 12€90

L’autrice-illustratrice propose avec cet album, une réflexion aux petits enfants, dès trois ans -accompagnés de l’adulte, évidemment- sur le phénomène du mutisme et de l’autisme. L’astuce typographique est de faire figurer les pensées de l’enfant dans une bulle avec petits ronds alors que son frère parle et ses propos sont signifiés par une bulle avec appendice.

Rien n’empêche de lire cet album, aussi, comme une histoire cherchant à libérer la parole de l’enfant, en dehors de la question du mutisme ou de l’autisme. Le dialogue avec le tout petit peut ainsi s’avérer très intéressant car il s’agit, ni plus ni moins que d’une réflexion sur le dialogue, mais une réflexion concrète fondée sur les réactions de l’enfant.

Une question demeure. Les personnages sont des chats, une petite chatte et un petit chat : pourquoi avoir choisi une situation anthropomorphique ? Est-ce qu’elle ne vient pas nuire au dessein de l’album ? Certes l’enfant se trouve moins directement impliqué, mais la médiation animale du problème humain langagier empêche aussi de l’affronter directement…

 

 

GUILLET Martine, L’Ogre de barbarie, illustrations de Sophie LEBOT, Cipango, 2022, 32 p. 18€

L’album annonce dès le jeu de mot du titre la centralité que va tenir le langage dans l’histoire. Celle-ci est racontée à la manière d’un conte classique : un univers du merveilleux, la présence de personnages imaginaires et d’un roi, d’une reine et de leur fils le prince Igor. La narration est à la troisième personne. Mais quelques éléments structuraux du conte sont modifiés : le présent s’impose au début et surtout à la fin du livre, l’histoire intègre nombre de personnages issus d’autres contes, faisant de l’intertextualité un pilier du sens de l’histoire. De plus, l’autrice-ce-narratrice intervient plusieurs fois, par des modalisations soulignant que cette histoire est racontée aujourd’hui, loin des temps immémoriaux de l’âge des contes.

Comment le jeune prince, lecteur passionné, va-t-il convaincre l’ogre insatiable défricheur de forêt pour combler son appétit à respecter l’environnement végétal et comment, ainsi, l’équilibre idyllique de la situation initiale va-t-il être rétabli, ouvrant à une ère nouvelle… mais toujours gouvernée par un roi et une reine… Igor, lui, deviendra écrivain le soir, jardinier le jour. Prendre le temps de lire en suivant les illustrations fouillée et aquarellées de Sophie Lebot, oniriques autant qu’en parfaite symbiose avec le texte ouvrant au respect de la nature de Martine Guillet.

 

 

THIRY Mélusine, Rêves d’étincelle, HongFei, 2022, 40 p. 14€

Réédition de Si je grandis… paru en 2009, cet album de beau papier, album de format italien relié toile, composé selon la technique de « papiers découpés mis en lumière sur table lumineuse » et « papiers texturés de couleur plus ou moins transparents », invite l’enfant à réfléchir sur son rêve de grandir. Grandir n’est pas se séparer de soi si l’on sait conserver « l’étincelle de la vie ». Mais qu’est l’étincelle de la vie ? Elle est l’homme ou la femme d’avenir. Sur cette interprétation, on fera de Rêves d’étincelle un conte moral ou philosophique se dressant à l’encontre d’une société mortifère où jeunisme et vieillissement ont écrasé la patience ardente du grandissement.

Les illustrations aux personnages et objets silhouettés de contours floutés, les effets de matière issus de la composition du fond, le jeu des couleurs douces, jamais criantes, mais tendres opposées au noir profond de motifs et de figures, plongent le jeune lectorat dans un univers onirique, d’où l’humour n’est pas absent.

La tentation semble grande durant la lecture de figer le bonheur à l’enfance et de faire de l’héroïne de Rêves d’étincelle une sœur de Peter Pan. Mais ce serait se tromper. Grandir y est présenté non pas comme la recherche de l’enfant demeuré au fond de nous mais comme un savoir vivre avec l’enfance où se construisent le sentiment de la liberté, le rapport aux autres où se réalise le rapport à soi. Rejoignant L’Homme en proie aux enfants d’Albert Thierry, Mélusine Thiry montre que l’enfant est le passé de l’adulte comme l’adulte est l’avenir de l’enfant. L’album conte l’appréhension de l’adulte par l’enfant tout autant que la compréhension de l’enfant par l’adulte.

L’album, au fond, nous parle de la rencontre de l’adulte et de l’enfant, l’étincelle étant la métaphore de cette humanité réconciliée avec elle-même contre ses divisions générationnelles figeantes, contre l’essentialisation de la jeunesse, de l’âge adulte ou du vieil âge. C’est encore Albert Thierry que l’album convoque, même insciemment : rester attentif à l’enfant qu’on est pour que la vie en devenir ne se brise pas en l’adulte devenu.

 

YEH Chun-Liang, Pi, Po, Pierrot, illustrations de Samuel RIBEYRON, HongFei, 2022, 48 p. 14€50

Un conte de pierres, un conte de guérison, un conte sur le destin subi ou sur la vie choisie, un conte aux illustrations à technique mixte, féeriques, sensibles, alternant les pages aux couleurs chaudes ou sombres avec des pages de pâleur évanescentes. Le dessin multiplie les détails, invitant les jeunes lectrices et lecteurs à fouiller les images pour, à partir des faits contés, en imaginer d’autres composantes soit annonciatrices soit conditionnantes.

La fin est euphorique, tant parce qu’elle voit les habitants « de cet étrange royaume » s’approprier leur présent d’existence, que parce que Pierrot le héros refuse la marque de richesse pour vivre san clinquant ni emblème sociale supérieure. Mais le livre refermé, c’est le tragique des morts de Pi et Po, les frères de Pierrot, qui reste à la mémoire et interroge. Leur geste d’altérité généreuse pour sauver la princesse malade a-t-il son pendant dans le comportement du roi ? Comment juger de l’action des trois garçons en regard des décisions des experts médicaux qui entourent le roi ? Quand le peuple choisit de prendre sa vie à bras le corps à travers la métaphore des pierres que chacun s’approprie par un geste créateur, est-ce que cela change son état social ? Pourquoi n’est-ce que ce peuple qui saisit la nécessité d’une évolution quand les gens du pouvoir sont maintenus en extériorité de toute transformation y compris intérieure ?

Rien que pour la richesse des questionnements contenus et pour le soin apporté à l’illustration et à l’édition du volume au dos toilé, Pi, Po, Pierrot peut être proposé en lecture et offert avec certitude de plaire aux enfants.

Philippe Geneste

04/12/2022

Le livre pour pratiquer la cognition, l’art et la littérature

Pour les petits petits

MEUNIER Hervé, Croque-Cochon, rouergue, 2022, 56 p. 17€

Sur la base du conte des Trois Petits Cochons, voici un album aux pages cartonnées et aux vives couleurs, jouant du beaucoup et du peu, pour apprendre aux petits enfants à compter, leur apprendre quelques dénominations de couleurs, leur apprendre à désigner des formes. Le graphisme plaît aux petits, il est humoristique et joyeux. Le franglais utilisé, notamment pour les nombres, n’a guère de justification ; quant aux paronymies présentes de ci de là, elles vont à l’encontre de l’intérêt de l’apprentissage. Ce sont deux choix curieux et qu’on regrettera car le travail d’édition et l’œuvre de l’illustration sont réussis.

 

Pour les petits petits et les moins petits

SIMON Isabelle, En Route !, éditions Kilowatt, 2022, 40 p. 11€

Un tel album se prête à un grand nombre de discussions avec l’enfant non lecteur ou même lecteur. L’histoire tient en un récit itératif : des personnages se rassemblent sur le modèle des musiciens de Brêmes, défilent puis subissent une catastrophe qui les fragmente. Puis la ribambelle se reforme, faite de personnages recomposés ; ils défilent et une nouvelle catastrophe…

Les personnages sont surréalistes dans la mesure où il s’agit de figures anthropomorphiques composées de matière minérale. L’histoire est donnée comme une variation sur un schème narratif identique. Cette propédeutique à la fiction est d’une compréhension immédiate pour les enfants.

Mais on parlera aussi avec le jeune lectorat de la construction de l’histoire, de la création des personnages. Il s’agirait alors d’amener l’enfant à comprendre que l’autrice a d’abord créé des personnages avec des cailloux, qu’en mélangeant les composantes de chacun elle a pu recomposer d’autres figures. Ensuite, on expliquera à l’enfant que la créatrice de l’album a photographié ses figurines et a réalisé un montage, comme elle l’aurait fait pour un dessin animé. Enfin, en s’appuyant sur la dernière page de l’album, on pourra proposer au jeune lectorat de créer à son tour des personnages puis à son tour une histoire mettant en scène ces personnages.

Nous avons parlé de propédeutique à la fiction, ce qui nous semble juste car, au fond, Isabelle Simon, à l’instar du poète Nerval, en appelle à la primauté de l’imagination sur le réel. Mais par le procédé même de création, Isabelle Simon rappelle que l’imagination se nourrit du réel pour construire un surréel.

 

Pour les moins petits

Je Trouve, Musée des impressionnismes Giverny. RMN- Grand Palais, 2022, 32 p. 11€90 ; Je Cherche, Musée des impressionnismes Giverny. RMN- Grand Palais, 2022, 32 p. 11€90 ; Je Compte, Musée des impressionnismes Giverny. RMN- Grand Palais, 2022, 32 p. 11€90

Ces trois livres de la collection « L’Art à tout petits pas », s’adresse par syllepse aux tout petits et petits, mais aussi aux enfants des âges de l’école primaire. Pour les deux premiers, le principe en est simple : un tableau est présenté et en face est donné la copie de ce tableau avec des modifications. Il s’agit de repérer les modifications. Pour le dernier, un tableau est donné et il s’agit de compter un objet ou un motif ou un détail désigné, présent une ou plusieurs fois dans le tableau. Ce dernier volume est donc un livre d’art, un documentaire qui sensibilise à la peinture et qui joue un rôle parascolaire dans l’apprentissage du nombre et du décompte. Non sans humour avec la double page finale : « 10 000 et plus, une myriade de touches de couleur »… Les deux premiers volumes rejoignent Je Compte en ce qu’ils sont une initiation à la lecture de la peinture, à être regardeur de peintures.

Livres pratiques, livres parascolaires, livres documentaires, les trois volumes sont à recommander. Les albums anticipent toute frustration en donnant, en fin d’ouvrage, les solutions au cas où l’enfant achopperait sur le repérage des transformations apportées. L’enfant y apprend le jeu des différences et des ressemblances, son attention est sollicitée en des temps où le mode de vie contemporain vient la perturber assez violemment. Ludique, les ouvrages offrent une éducation à l’art avec des reproductions de qualité des tableaux de l’ère de l’impressionnisme.  


Pour les bien moins petits et les plus grands

ARROU-VIGNOD Jean Philippe, Les recettes du chef. Histoires des Jean-Quelque-Chose, illustrations de François Avril, Gallimard jeunesse, 2022, 158 p.,14€50 ; ARROU-VIGNOD Jean Philippe, Les recettes du chef, lu par Laurent Stocker, CD-MP3, 1h30, 18€50.

Comme décrire un personnage, inventer des dialogues, trouver un titre ? À ces questions qui sous-tendent l’exercice des ateliers de l’écriture par des écrivains professionnels, Les recettes du chef apportent des réponses, en les mettant en pratique. L’ouvrage fait l’éloge du métier d’écrivain : « Un roman est composé d’une multitude d’éléments qui requièrent une technique particulière. Pas facile de les mettre en œuvre si l’on n’en connaît pas les rudiments. C’est pourquoi je crois beaucoup aux conseils d’écrivains, aux ateliers ou aux cours d’écriture créative. Ils aident à ne pas violonner interminablement dans sa chambre dans l’attente de la note juste » déclare Arrou-Vignod dans le dépliant de présentation du livre.

Les souvenirs d’enfance inspirent les Histoires des Jean-Quelque-Chose et Laurent Stocker qui lit ces histoires sur le CD-MP3 en fait magistralement ressortir l’humour. Car ce livre qui s’inscrit dans une logique éditoriale des séries, celle des Jean-Quelques-Choses se situe entre l’autobiographie et l’autofiction. L’enfance en est la source imperturbable, car elle est « un fonds inépuisable » dit Jean-Philippe Arrou-Vignod. À la fin du livre, un cahier d’écriture peut servir de guide incitatif au jeune lectorat de 9 à 13 ans.

 

27/11/2022

Respecter les enfants

TAMAILLON Stéphane, Les Enfants d’abord. Janusz Korczak, une vie au service de la pédagogie et des droits de l’enfant, dessins Priscilla HORVILLER, Steinkis, 2022, 160 p. 20€

La bande dessinée retrace la biographie du polonais Henryk Goldszmit mieux connu sous le nom de Janusz Korczak (1878-1942), qui fut le pseudonyme pris pour son premier écrit. On le suit surtout jeune homme, dans ses premiers élans amoureux et choisissant la médecine plutôt que la littérature afin d’être directement utile à la vie des autres. Pour autant, il continue à écrire comme journaliste et écrivain. Son passage comme médecin au front de la première guerre mondiale, ancre son horreur de la violence et sa haine de la guerre. La bande dessinée permet de comprendre comment des peuples -ici le peuple polonais- subit le joug des pays colonisateurs, que ce soit la Russie du Tsar ou bien ensuite l’Allemagne. Korczak réfléchit à tout cela, ainsi qu’il analyse la position des juifs polonais à travers leurs différences de classe, critique le sionisme, se bat pour la liberté des peuples contre toutes les oppressions. Sans avoir d’engagement de parti, il fonde sa pensée émancipatrice sur les domaines de la santé et de l’éducation.

La grande intelligence de l’album est de scander l’avancée de l’histoire par des planches mettant en rapport son roman Le Roi Mathias premier (1922) avec sa biographie. Le dessin, la mise en page, le choix d’une grande sobriété dans les couleurs, l’usage judicieux et suggestif du gris et du blanc de Horviller à la fois magnifient le texte de Tamaillon particulièrement structuré et, justement bénéficiant de cette composition rigoureuse, multiplie les médaillons, enchâssement de cases ou leur mise en vis-à-vis. Le résultat est un album réaliste sans réalisme, imaginaire sans onirisme décalé. Les planches prennent parfois l’allure documentaire mais elles restent traversées par la volonté de raconter et donc par l’exigence du récit, ce dont Korczak était un adepte infatigable.

L’œuvre de Tamaillon et Horviller montre surtout comment cet homme ne cesse de s’interroger pour améliorer la condition des enfants, d’abord à l’hôpital puis, parce que tout est lié, dans des colonies de vacances où il va expérimenter ses premières idées pédagogiques et enfin avec la création d’orphelinats dont le fameux Nasz Dom. On suit Korczak dans son dialogue avec les courants novateurs en éducation (on est à l’époque où triomphe la pédagogie nouvelle grâce aux avancées de la psychologie de l’enfant de Claparède et surtout Piaget, grâce aux écoles coopératives de Freinet et ailleurs, comme en Suisse, aux expériences libertaires de Hambourg, aux jardins d’enfant de Véra Schmidt, au travail de Montessori -médecin comme Korczak, en Italie, les Kibboutz en terre palestinienne.

Les idées qu’il glane, Korczak les met en pratique mais en les fondant dans sa propre conception de l’exercice des droits et d’une pédagogie fondée sur la responsabilisation des enfants, la démocratie indirecte pour une prise de décision collective. À cette fin, il développe la pratique du journal des enfants au sein des établissements et le tribunal d’enfants. Le livre explicite avec bonheur le rôle de ce dernier, qui juge des litiges de la petite communauté, mis en place d’abord dans les colonies de vacances puis généralisé dans les orphelinats et écoles. En décrivant explicitement quelques fondements de la démarche éducative de Korczak, l’album acquiert au fil des pages une stature de véritable propédeutique à l’œuvre du pionnier polonais.

C’est le 7 octobre 1912, qu’avec Stefania Wilczynska, il ouvre, en 1912, la Maison de l’orphelin, à Varsovie, qui rassemble garçons et filles, tous juifs car l’État ne tolérait pas le mélange des populations. Korczak accompagnera en 1919, la création par Marina Falska de l’orphelinat de Pruszkow -à trente kilomètres de Varsovie, celle-ci lui demandant d’en devenir le directeur. On regrettera que Tamaillon et Horviller n’aient pas cru bon de signaler que c’est avec l’appui d’un syndicat que cet établissement a pu ouvrir, preuve de l’implication sociale et socialiste du pédagogue polonais.

Pour Korczak l’enfant est un sujet de droit et son œuvre inspirera la convention internationale relative aux droits de l’enfant adoptée le 20/11/1989 par l’ONU. Il s’agit pour Korczak que les enfants s’approprient la défense de droits individuels et fassent un apprentissage constructif de la loi collective. Remarquons tout de suite que la conception de Korczak s’éloigne de l’éducation morale et civique, l’éducation aux droits de l’homme que les lois de programme et d’orientation, qui se succèdent, réitèrent. En effet, il ne s’agit pas de professer des droits mais de les vivre et de les instaurer, c’est tout autre chose !

Respecter les enfants, c’est ne pas les séparer de leur milieu de vie. Par exemple, on doit les éduquer dans leur langue (le polonais) et non dans celle du colonisateur (russe ou plus tard allemand).

Enfin, viennent les dernières années, alors que la dictature nazie s’abat sur la Pologne. Korczak, fidèle à ses idéaux, refuse de fuir et demeure auprès des orphelins, partageant leur même condition de condamnés pour être juifs. Il mourra, avec les orphelins du ghetto de Varsovie dont il était chargé, au camp de Tréblinka.

Philippe Geneste

NB : les lecteurs et lectrices pourront relire la vie de Korczak sur le blog du 3 juin 2018 à propos du livre de Rolande Causse Janusz Korczak, la République des enfants, oskar, collection littérature et société, 2013, 138 p.


20/11/2022

D’Antigone aux enfants migrants et migrantes, la lutte d’émancipation est toujours à renouveler

DELERM Martine, Antigone peut-être, Cipango, 2022, 32 p. 19€

L’album propose le texte en vis-à-vis de l’illustration puis, en double page finale, le texte intégral seul. Nous avons donc bien affaire à une œuvre littéraire présentée sous ses deux aspects, celui de l’image avec texte intégré et celui du conte-poème. Entre les deux versions la mise en page est tout à fait différente. Le texte accompagné de l’image est déconstruit, ce qui sollicite l’interprétation des jeunes lecteurs et lectrices.

La lecture actualise un texte, c’est le cas ici. L’atmosphère de guerre et de ruine, la condition de migrant, celle des enfants qui travaillent (« Sait-on jamais combien de temps on est enfant ? »), celle des enfants chargées d’assurer le quotidien de leurs frères et sœurs, l’insondabilité de l’identité (le groupe nominal « petite fille » désigne tous les personnages d’enfants),

Pourquoi Antigone dans le titre ? Parce que la « petite fille » est sans cesse à l’ouvrage, se dévoue pour d’autres qu’elle. Mais ici, pas de dieux, l’album désacralise le mythe, s’affranchit du contexte historico-mythique. Il ne retient que l’acte identifiant la « petite fille ». En cela, l’album se porte à hauteur d’enfant. De ses yeux se dessine un lendemain d’abîmes auquel court l’humanité aveuglée par ses propres créations.

La petite fille est une figure générale de la femme emmurée, lacérée, engrillagée, violée, exploitée, dévorée par les yeux mâles.

L’espoir n’est pas crédible quand « derrière les petites filles / il y a les hommes ». Mais peut-être le refus sera-t-il conquis par elles, un jour de vraie libération sociale égalitaire contre toutes les dominations, oppressions, exploitations. C’est l’espoir du titre Antigone peut-être, album des « vies cernées ». Le lire pour voir pour savoir, le lire pour que des mots se disent, pour conjurer ce que le dessin souligne : aucune des petites filles figurées n’a de bouche, aucune n’a d’yeux vivants, juste des orbites pierreuses. Quant à concevoir sortir des guerres, des exploitations, c’est affaire de filles, c’est affaire d’hommes, c’est affaire d’humanité, mais pour qui sait accepter de voir et de dire ce qui est.

Antigone, fille d’Œdipe et Jocaste, dernière représentante des Labdacides est la figure du dévouement à valeur d’expiation et symbole de la résistance. Elle n’obéit pas à l’injuste (« Elle ne sait pas céder au malheur » fait dire d’elle Sophocle à Créon). Antigone porte la valeur de la désobéissance à la loi comme fondement de l’humain. Elle s’affirme contre l’assujettissement au droit hétéronome (« Il y a des cas où, pour des raisons supérieures, il faut savoir désobéir » dit Antigone dans la pièce de Sophocle) : Antigone « ne prend conseil que d’elle-même » (1). Comme dans la pièce Les Précurseurs (1919) de Romain Rolland, est-ce à Antigone, à la « petite fille » d’apporter la paix au milieu des assoiffés de guerre ? Que signifie le « peut-être » du titre sinon l’éternel et nécessaire recommencement de la désobéissance et de l’engagement émancipateur ? Alors l’ultime phrase de l’album (« derrière les petites filles, il y a les hommes ») projette la lueur de la libération des femmes sur le mythe.

(1) Simone Fraisse dans Bruel, J.P., Dictionnaire des mythes littéraires, Paris, éd. Du Rocher, 2003, 1504 p. – p.94

BORDET-PETILLON Sophie, EMMANUELLI Xavier, LEMAITRE Pascal, Le Petit livre pour parler des enfants migrants, Bayard presse, 2021, 39 p. 9€90

On compte dans le monde 82,4 millions de réfugiés, soit le double d’il y a dix ans. 1% de la population mondiale est contrainte à migrer soit vers d’autres pays soit à l’intérieur même de leur pays. Les guerres que se mènent les États, dont au premier rang les grands pays impérialistes, sont une des causes majeures de la détresse d’une portion croissante de l’humanité.

Pour sensibiliser le jeune lectorat dès 8/9 ans, les auteurs du livre ont choisi de présenter la condition des enfants migrants, en s’attachant à répondre à des questions enfantines recueillies par une des autrices dans une école primaire : qu’est-ce qu’un migrant ? Pourquoi des personnes traversent la mer ? Pourquoi des personnes étrangères dorment dans la rue ? Ça veut dire quoi sans-papier ? Donc ça veut dire quoi avoir des papiers ? C’est quoi un passeur ?

En préface, l’ouvrage livre des témoignages d’enfants migrants. Puis alternent une histoire documentaire en BD sur une question suivie par un documentaire clair, illustré, qui approfondit la question. Sont alors soulevées d’autres interrogations : les migrants choisissent-ils leur destination ? Peuvent-ils travailler dans le pays d’accueil ? Quels rêves, parfois, poussent le migrant sur la route de l’exil ? Comment voyagent les migrants ?

Le message des propos est de tolérance, tout en appuyant quatre associations : Hors la rue, SOS Méditerranée, France Terre d’asile, Médecins du monde. C’est un choix qui explique, probablement, l’évitement de quelques autres questionnements. Ainsi, reste-t-il bien discret sur les avantages économiques que tirent les grandes puissances des migrations forcées et des misères qu’elles engendrent. Ainsi, n’explique-t-il pas en quoi la misère du monde est un besoin vital pour le capitalisme. Ainsi omet-il de s’en prendre directement au double langage des grandes institutions internationales et des gouvernements, ce qui interrogerait la notion de droit et viendrait écorner l’éloge de l’idéologie de la citoyenneté qui traverse les propos du livre. Ainsi, enfin, est-il bien discret, sur les mensonges des discours officiels des démocraties occidentales et des pouvoirs autoritaires dans le monde.

Mais le livre met en lumière les conditions réelles de voyage, de vie, des migrants et réfugiés. Il s’attaque sans ambigüité à des stéréotypes racistes, sécuritaires, nationalistes. Alors, oui, c’est un bon livre, facile d’accès et soucieux, dans sa rédaction et son illustration, d’être compris par le jeune lectorat.

Philippe Geneste

14/11/2022

Entracte mythologique

PANDAZOPOULOS, Isabelle, Pénélope, la femme aux mille ruses, Gallimard jeunesse, 2021, 97 pages, 9€90

Si la figure du héros grec Ulysse est si célèbre, et ses exploits, comme « ses mille ruses », tant vantés, que sait-on, que dit-on de Pénélope, sinon qu’elle fut une épouse douce et patiente, soumise et effacée, qui sut l’attendre durant de longues années tout en brodant un tissage immense, tricoté le jour, détricoté la nuit… afin, selon la légende, de lui rester fidèle ?

Mais l’autrice Isabelle Pandazopoulos, dans le roman, Pénélope, la femme aux mille ruses, renverse cette image passive et fait de Pénélope une héroïne lumineuse, inventive, généreuse, parfois amusante et très subtile, sans oublier son courage que pourraient lui envier bien des héros -grecs ou modernes. Sous les traits de cette figure mythique, Isabelle Pandazopoulos nous offre tout d’abord l’histoire d’une enfant des temps antiques, une fillette à la fois si loin et si proche de nous. La petite princesse fut longtemps attendue par son père, Icarios, roi d’Arcanarie. Avec Périboéa, son épouse, ils étaient déjà les parents de cinq garçons. Mais Icarios désirait tant une fille à la ressemblance de la petite Hélène, fille de son frère Tyndare, roi de Sparte, qu’à la naissance de son enfant, il fut très déçu : malgré sa vivacité et son charme, Pénélope n’avait rien de la beauté diaphane de sa cousine Hélène. Dès lors, il s’en désintéressa, la laissant, durant les belles années de son enfance, vagabonder, s’épanouir à sa guise et comme l’écrit l’autrice, devenir libre « de corps et d’esprit ». Mais ce temps heureux, créatif, ne va pas durer. Périboéa s’inquiétait de cette liberté de sauvageonne indigne d’une princesse, d’autant que sa fille, parfois, l’emportait sur son plus jeune frère dans des joutes sportives.

C’est alors qu’advint pour Pénélope, ne pouvant s’échapper d’une quelconque surveillance, le temps d’aiguiser la finesse de son esprit, le temps d’apprendre à se libérer par la ruse. Elle sut ainsi, devenue jeune fille, éconduire plusieurs prétendants, refusant tout mariage qui lui aurait été imposé. Et lorsque Ulysse, prince d’Ithaque, vint faire escale dans son île, Pénélope, très curieuse de le connaître mais sans qu’il ne sache son statut de princesse, usa d’une belle ruse pour leur première rencontre : déguisée en bergère, elle se mit sur son chemin ; Ulysse fut alors envoûté par le regard intense, vif et profond de la jeune fille, par ses paroles fines et son rire en cascade. La lecture passionnante du roman nous apprend comment et pourquoi Pénélope mit bientôt son amoureux à l’épreuve –épreuve que seul le héros Héraclès (Hercule en latin) sut accomplir, et qui fut, dit-on, le plus difficile de ses douze travaux. Puis c’est par une ruse encore que Pénélope, une fois sûre de l’amour d’Ulysse, incita son père à permettre leur mariage.

Pénélope apprit à faire sienne l’île d’Ithaque, à la fois inhospitalière, sauvage et belle. Accueillie par le roi Laërte et la reine Anticlée, parents d’Ulysse, elle fut bientôt aimée par les habitants de l’île car elle était très soucieuse de leur bien-être et qu’Ulysse, à son contact, avait perdu ses humeurs sombres.

Isabelle Pandazopoulos, dans ce roman qu’on ne peut quitter, nous raconte les années de bonheur du jeune couple auprès des siens, l’histoire du lit magnifique, unique au monde, que construisit Ulysse dans une chambre secrète, qu’il façonna, pour protéger, envelopper ses liens avec Pénélope, entre les racines et les branches d’un olivier centenaire. Là naquit leur fils Télémaque.

Mais cette félicité ne dura pas : l’enlèvement d’Hélène, princesse Grecque, épouse de Ménélas, par Pâris, prince Troyen, provoqua une longue guerre à laquelle Ulysse ne put échapper l’autrice raconte aussi comment, malgré sa ruse, il partit combattre.

Laërte et Anticlée devenus trop âgés pour régner, ce fut Pénélope, aidée par Mentor, l’ami d’Ulysse, qui s’occupa de la gestion de l’île. L’autrice fait vivre alors une souveraine très soucieuse d’éradiquer de son pays malnutrition et pauvreté ; une souveraine qui sut, avec toujours sa grande finesse d’esprit –avec ses ruses–, rendre la justice, sans que personne ne se sente lésé. Au bout de dix années de combats, grâce au célèbre stratagème du cheval en bois imaginé par Ulysse, Ménélas et les guerriers grecs s’introduisirent dans la ville et provoquèrent un massacre sans merci et furent victorieux. Le bonheur de Pénélope croyant au retour rapide d’Ulysse fera place à une déception profonde et une très longue attente. Tourmentée par des fausses nouvelles annonçant la mort de son époux tandis que l’annonce des exploits d’Ulysse étaient pour elle teintée de peine car mêlée aux succès auprès de quelques déesses, nymphes ou mortelles ; menacée par des prétendants au trône dirigés par l’arrogant Antinoos qui la sommait de choisir l’un d’entre eux pour époux, il fallut à Pénélope une grande force de caractère, un courage sans faille et toujours sa belle finesse d’esprit pour continuer à régner.

C’est alors, comme nous le raconte le roman, qu’elle fit une promesse solennelle aux prétendants : celle d’épouser l’un d’entre eux, lorsqu’elle aurait terminé le tissage d’une toile sacrée puisque destinée à être le suaire du roi Laërte.

On connaît bien la suite, et Isabelle Pandazopoulos nous la rappelle, celle qui mit un terme à l’Iliade et l’Odyssée d’Homère : un vieil homme en guenilles fêté par Argos, le chien fidèle, sa reconnaissance par Télémaque, le massacre des prétendants. Mais Pénélope restait distante car comment reconnaître pour époux cet homme marqué par tout ce qu’il a vécu loin d’elle ? Elle restait donc distante jusqu’à ce que par une ultime ruse, la plus subtile et peut-être la plus cruelle, elle fit voler en éclat le masque du héros pour que se révèle enfin le visage de son amoureux.

La fin du roman souligne l’antagonisme entre les figures d’Hélène et de Pénélope : l’une, séductrice, provoqua une guerre atroce, l’autre, d’une intelligence sensible, favorisa de longues années de paix et de bonheur dans son pays.

Isabelle Pandazopoulo, terminait son roman dédié à la déesse Athéna, Athéna la combative par la venue de cette déesse offrant un rameau d’olivier, symbole de prospérité et de paix aux habitants d’Athènes qui la choisirent alors comme figure tutélaire de leur ville au détriment du puissant dieu Poséïdon. Ainsi, la déesse Athéna et la simple mortelle Pénélope, toutes deux courageuses, intelligentes, rebelles aux diktats machistes, par l’imagination et la belle écriture de l’autrice, se rejoignent-elles dans le désir d’un monde libéré des guerres.

Ces deux romans offrent une lecture passionnante tout autant qu’érudite de la mythologique, ainsi qu’un message d’émancipation, de féminisme et de paix. Ils sont à lire assurément dès la sixième au collège.

Annie Mas

(1) Lire le blog lisezjeunessepg « D’Athéna aux Poupées Savantes, de l’Antiquité à la Science-fiction » du 12/06/2022.

 

BEAUDE Pierre-Marie, Ulysse -1- Prince d’Ithaque, Gallimard jeunesse, 2022, 128 p. 10€90

Ce livre s’inscrit dans une lignée prolifique de reprise de l’épopée homérique. Le choix est ici de réinventer la jeunesse du héros grec. L’auteur procède par un récit chronologique de la naissance d’Ulysse, au palais du roi Laërte et de la reine Anticlée, à son départ pour Troie sur un navire grec. Selon la loi des séries dans laquelle l’ouvrage met ses pas, un second volume est annoncé qui se nommera Vainqueur de Troie. Par ce choix, le volume propose un héros apte à l’identification du lectorat préadolescent (10/13 ans). La part belle est faite aux relations entre les personnages, actualisant le propos. Prince d’Ithaque est une pseudo-adaptation, non par continuation du texte homérique, mais par prévision de ce texte.

L’auteur, bon connaisseur de la mythologie grecque, s’amuse à introduire prophéties, dieux et déesses, au sein même de l’univers quotidien des jeunes grecs. Si bien que le récit mythologique vient se confondre avec le genre de l’heroïc fantasy. Ce glissement participe du geste d’actualisation voulu par Pierre-Marie Beaude. On pourrait parler d’une extension générique autant que d’une extension biographique du héros. Le suspens dramatique tient au retardement du déclenchement des événements (ceux de l’Odyssée et de l’Illiade) de ce que le titre insuffle comme horizon d’attente.

S’il s’appuie sur le texte d’Homère, Beaude s’appuie aussi et beaucoup sur diverses versions grecques et latines qui fournissent des éléments épars sur la jeunesse d’Ulysse. On assiste alors à une dilatation de détails, à une dramatisation d’épisodes tenant une place infime dans les textes d’origine (dans l’hypotexte dirait la critique structurale). Pierre-Marie Beaude donne de l’importance à des personnages juste de passage dans les textes qui lui servent d’appui, n’hésitant pas à en faire des compagnons de route d’une aventure avérée dans l’hypotexte ou inventée. L’auteur donne ainsi de l’extension à son sujet qui est la jeunesse d’Ulysse.

On pourrait dire que Beaude restitue Ulysse à son histoire, « l’histoire se racontant elle-même » (1). Le procédé est habile car il suscite l’intérêt du lecteur par la recherche de ce qui a mené Ulysse à la stature du héros qu’on connaît. L’identification opérant, et à l’instar de ce qui se produit dans les romans d’heroïc fantasy et d’imaginaire pur, le jeune lectorat se lance alors à la recherche des motivations psychologiques de l’aventure.

Nous sommes bien dans une littérature au second degré (1) déclarée. Pierre-Marie Beaude choisit et monte de toute pièce aussi des épisodes où prime l’aventure. Un beau texte pour le lectorat justement visé par l’éditeur.

Geneste Philippe

(1) Cette expression de Thomas Mann est citée par Genette, Gérard, Palimpseste. La littérature au second degré, Paris, Le Seuil, 1992 (1ère édition 1982), 576 p. – p.380.

 

 

08/11/2022

Des petits aux grands, de l’album à la poésie, de la fiction documentée au documentaire, des gouttes de sourire

FARELL Paul, Crèmerie Mauricette, amaterra, 2022, 34 p. 14€90

Triangle, cercle, carré, rectangle : formes. Et couleurs en aplat. Formes et couleurs pour métaphore de fromages, entier, ou avec part… Et à l’enfant, parfois, de retrouver les fromages figurés, métaphoriques, d’identifier donc des couleurs, d’identifier des formes. Une propédeutique à la géométrie. Oui, si l’on veut. Une sollicitation de l’observation. Oui, à coup sûr.

Parfois des formes sont incluses dans d’autres formes, d’autres fois, souvent, des formes sont composées pour créer de nouvelles réalités métaphoriques : crèmerie, réserve, véhicule de livraison, boîte de prêt à emporter. Et l’enfant d’apprendre, ainsi, bien des mots propres au lexique professionnel de la fromagerie. Mais sans crier gare !

Les prédateurs de fromages surgissent, géométriquement stylisés, un renard, un blaireau, une chouette, une taupe. Puis voici, des formes figurant Mauricette et son amoureux Maurice, car la vie n’est pas faite que de fromage. Entre temps, l’enfant lecteur aura pu farfouiner sur une page avec rabat dépliée une foultitude des formes déjà rencontrées.

 

DUMAS ROY Sandrine, Le Fromage, illustrations Nicolas GOUNY, éditions du ricochet, 2022, 36 p. 12€50

L’album documentaire, pour petits et pour enfants jusqu’à 11 ans, traite du fromage, dont la fabrication est antérieure à celle du pain et du vin. L’enfant y apprend l’origine de la présure, indispensable pour fabriquer le fromage. Les bactéries et champignons microscopiques présents ou rajoutés n’auront plus de secret pour les lecteurs et lectrices, pas plus que le travail des fromagers. Au pays des 1200 fromages, l’album se fait diététicien. Leur classement (fromages à pâte molle, à pâte persillée, à pâte pressée, à pâte pressée cuite, à pâte dure) est l’occasion de donner consistance à la dénomination des fromages et l’album se fait encyclopédie lexicale. Les noms de certains d’entre eux sont expliqués ce qui augure un voyage géographique international autant que national.

Mais l’album est aussi un guide pour comprendre les étalages de fromages que les enfants peuvent rencontrer. Il y comprend ce qui différencie le fromage fermier du fromage artisanal ou du fromage industriel. Une page entière est consacrée à la Vache qui rit, le fromage le plus célèbre au monde. Est bien expliquée, aussi, l’arnaque des pizzas, lazagnes et plats préparés où en guise de fromage sont introduits des produits réalisés à partir d’huile végétale, d’eau et d’amidon. Plusieurs pages sont ensuite consacrées aux mœurs culinaires fromagères de quelques pays, et une double page des records clôt le livre dont il faut appuyer la recommandation auprès des lieux dédiés aux livres pour la jeunesse comme auprès des adultes cherchant à faire un beau cadeau.

 

LAMBILLY Elisabeth de, Bon Appétit petit cochon, illustratrice Laure DU FAY, Tourbillon, 2022, 12 p. 13€

Ce livre pop-up veut dédramatiser le moment du repas et de mieux accepter ce qui lui est proposé à manger. Il est aussi demandé au tout petit de débarbouiller le petit cochon qui en met -et s’en met- partout quand il mange. Les pop-ups mettent en scène la tête du petit cochon, triste, joyeuse, sale, dégoûté, grognon…Après plusieurs lectures avec l’enfant, celui-ci pourra user du livre tout seul.


Régalade en poésie


MASSOT Jean-Louis, Aussi les gens, éditions du centre de Créations pour enfance de Tinqueux, 2022, 40 p. 5€

Ce petit volume de papier cartonné, à format italien, à la reliure en spirale, est abondamment illustré en noir et blanc par des esquisses, traces, traits de visages, silhouettes ou autres. L’illustration énigmatique interroge la définition du texte ainsi commenté. Or, il s’agit d’un recueil facétieux de Jean-Louis Massot, jongleur de mots et de formules. En ces temps de haute morosité, en cet environnement d’angoisses, avec Aussi les gens la poésie s’invite sans crier gare, sans rendez-vous, car on n’est pas poète sur rendez-vous nous dit Jean-Louis Massot. Et puis, pas besoin de rendez-vous puisque les mots appartiennent à tout le monde, il suffit d’attraper les mots courants, parfois les mettre à l’écart ou dans l’écart.

On mange beaucoup dans ce recueil de Jean-Louis Massot, pour rendre le jeune lectorat gourmand de poésie et force est de constater que le menu est savoureux. Les critiques sont gastronomiques, le prix, cinq euros, abordable, et si elle ne pèse pas lourd, la poésie danse aux oreilles sensibles.

Messagère de joie et de bonheur, de rigolade et de régalade, la poésie se trouve démunie face aux malheurs du monde, face à son craquement funèbre. Démunie mais pas inutile car contre l’embaumement du vivant, elle prodigue du baume au cœur, parce que géo-graphe, elle dessine les pays et invite au voyage. Démunie mais pas inutile parce que les souvenirs s’y réfugient, et qu’elle les véhicule dans les mémoires. Une humanité sans mémoire serait en perdition, tout autant que les hommes de paroles sans lettres n’auraient pas même l’espérance d’une appréhension compréhensive de ce qui se passe…

Oui, décidément, avec Jean-Louis Massot, la poésie est faite pour toutes et tous, dans le tonnerre du rire, entre les gouttes du sourire. Les bibliothèques pour enfants, les centres de documentation et d’information pour collégiens peuvent faire siéger le volume, aisé de consultation, attirant pour la lecture et tentant en diable pour le rayon, si souvent trop délaissé, de la poésie.

 

 

Philippe Geneste