Anachroniques

09/10/2022

Une brève vie en négritude

LÉON Christophe, Missié, illustré par Barroux, éditions d2eux, 2022, 83 p. 13€90

Le dernier roman de Christophe Léon repose sur l’exécution 16 juin 1944 à Columbia (USA) du jeune noir américain George Junius Stinney Jr.. Il avait 14 ans. La justice raciste l’accusait du meurtre de deux fillettes blanches, de bonnes familles. En 2014, la justice des USA reconnaissait l’innocence de l’enfant. Comme le dit le narrateur-personnage de Missié, « l’innocence est le pire des avocats ».

L’œuvre de Christophe Léon ne se donne pas pour un document ; le personnage historique prend un nouveau nom -Martin Julius Crow Jr.-, il n’est pas exécuté en 1944 mais en 1942. Cette distance permet à l’écrivain d’entrer pleinement dans la création et de traiter, littérairement, ce meurtre légal perpétré sans sourciller par la plus grande démocratie du monde et « toujours en guerre quelque part ». La narration est portée par une première personne, le « je » de Martin Julius Crow Jr. ; paradoxe temporel, il raconte, aujourd’hui, sa vie, depuis sa petite enfance jusqu’au jour de son exécution. Entre ce « je » et le registre de langue soutenu qui caractérise l’écriture, vient se souligner l’écart entre le point de vue subjectif inhérent à la voix de l’enfant noir narrateur (mort en 1942) et le style (du récit à la première personne paraissant en 2022). Par ce dispositif, Christophe Léon informe les lecteurs et lectrices que le livre n’est ni un témoignage ni un document. En revanche, les lecteurs épousent la voix de l’enfant, son point de vue, et partagent ses émotions. Missié s’inscrit, ainsi, entre le roman historique et les mémoires d’outre-tombe du narrateur personnage.

L’auteur prend soin de procéder par une figuration fine du personnage-narrateur, en évitant toute dissertation. Le personnage prend consistance intellectuelle, morale, psychologique et physique, durant le cours de la narration et des événements de l’histoire. La corporalité est omniprésente : coups de ceinturons reçus par Martin Julius à la maison, corps « détruit quand j’avais 13 ans », corps suppliciés des ancêtres noirs esclaves, corps mutilé et corps exploité du père ouvrier agricole, corps innervé par la peur (« Battre un noir n’avait rien d’anormal » dit le père à son fils), le bégaiement de sa petite sœur Minnie -bégaiement déclenché après avoir assisté au lynchage d’un jeune noir en pleine rue (« c’est ce jeune noir au sol, la face contre terre, la bouche ouverte, un flot de sang à la commissure des lèvres, qui lui a volé les mots. Ou plutôt qui les lui a tordus au point qu’ils sortaient de sa bouche en se cramponnant à sa chair »). En prison, l’enfant comprend : « J’expérimentais, mais cette fois d’une manière paroxystique, une réalité que j’avais toujours vécue. Mon corps ne m’appartenait pas ». D’ailleurs, Martin Julius perd son nom remplacé par un numéro d’écrou : 201547.

L’enfant a la vie rude et il sait très tôt, comme ses amis noirs, la fille Peg et le garçon Big Louis, que « pour nous les Négros, la règle c’est qu’il n’y en a pas » et que « le Grand Rêve Américain » se transforme, chaque jour, en Grand Cauchemar Américain. Et quand avec ses amis, Martin Julius va croiser l’unique héritière d’une famille de banquier Louise Frances et sa copine du même quartier bourgeois, Aly Dune, son avenir sera scellé parce qu’« on réécrit le récit de ma vie », celle d’un « animal » « inculte » et « maudit ». Les deux fillettes assassinées, la police et la justice l’accusent à l’aide d’aveux extorqués à Peg et Big Louis. Il sera jeté en prison, privé de voir sa famille, son procès durera deux heures puis il attendra dans le couloir de la mort, une exécution qu’il va vivre comme une résistance de tout le peuple noir à l’oppression raciste des blancs.

Son refus d’avouer est un acte de désobéissance à l’ordre de cette fausse justice, à cette fabrique des coupables qui organise la passivité des opprimés par la peur incessante : « j’avais l’obligation de préserver cette humanité qu’on m’interdisait ». La fin du roman devient allégorique bien que l’écriture ne varie pas, que le style sobre le demeure. Le refus (de s’accuser) devient l’acte suprême de rébellion, la négation de la supériorité de la classe des bourgeois, la négation du racisme : « à défaut de sauver mon corps, le préservais mon humanité », « Je n’étais pas un numéro (…) J’étais la chair et la mémoire vivante d’un peuple ». L’abondante illustration épouse cette fin. Le dessin au crayon avec estompage en noir et blanc de Barroux, avec des effets de gravure et une symbolique discrète de parodie burlesque contre le pouvoir blanc.

Missié peut être lu à partir de 10/11 ans. Son écriture vive, la forme de la confession, lui assurent une compréhension directe de la part des lectrices et lecteurs pris dans la tension tragique du récit.

Philippe Geneste

 

02/10/2022

Bande dessinée : création originale et deux types d’adaptation

COUËT Anne-Perrine, Báthory. La comtesse maudite, Steinkis, 2022, 168 p. 22€

La scénariste dessinatrice Anne-Perrine Couët retrace dans ce copieux ouvrage la vie de la comtesse hongroise Élisabeth Báthory (7/8/1560-25/8/1614). Issue de la noblesse, elle se trouve à la mort de son mari à la tête du château de Cachtice. Elle gère seule un patrimoine illustre et un vaste territoire. Mais qu’une femme détienne du pouvoir, voilà qui alimente les haines, les jalousies, tant du côté des nobles que du côté des religieux.

Très intelligemment composée, la bande dessinée commence au procès truqué qui mènera à la condamnation de la comtesse. Dès lors, un montage alterné nous fait connaître l’enfance puis la vie adulte d’Élisabeth Báthory, son mariage heureux, sa gestion rigoureuse, le soin établi à vaincre les épidémies qui ravagent la région et le pays.

Les planches relatant le procès des serviteurs nous font voir comment le pouvoir religieux et le pouvoir judiciaire s’appuient sur la crédulité populaire et les superstitions pour justifier le jugement, non sans avoir recours à la torture sur les prévenus.

Un dossier complémentaire relate « l’histoire derrière la légende » et donne les repères historiques qui permettent de suivre avec précision l’album. L’autrice a eu l’heur d’ajouter un portfolio qu’elle a utilisé pour ses illustrations. C’est du bel art, pour une bande dessinée historique passionnante.

 

BRRÉMAUD – PICAUD, Un Capitaine de quinze ans. Chapitre 2/2, d’après l’œuvre de Jules Vernes, chapitre 2/2, Vent d’Ouest, 2022, 48 p. 14€50

Dans notre blog du 24 avril 2022, nous écrivions de la fin du tome 1 « cette chute appelle un rebondissement qu’anticipe les dernières cases ». Le tome 2 répond en multipliant les péripéties de l’aventure. Celle-ci prend le pas sur l’approfondissement des sentiments qui animent les personnages. Les auteurs maîtrisent avec dextérité l’art du suspens et du rythme endiablé de la lecture. Un moteur de l’histoire est de savoir si Dick Sang et ses compagnons vont réussir à sauver le reste des rescapés du Pilgrim. La bande dessinée suit alors la piste du récit d’aventure. L’autre moteur de l’histoire est de sortir de l’énigme que présente le personnage Negoro depuis la réaction du chien Dingo dans le premier tome. Pourquoi voulait-il à tout prix aborder sur les côtes d’Afrique ? Que fuit-il ? La bande dessinée emprunte ainsi la piste du roman policier. Les auteurs de la bande dessinée respectent le choix, par Jules Verne, de la narration omnisciente, et les lecteurs ne trouveront les réponses qu’en même temps que les personnages. Ce sera d’ailleurs l’occasion d’un nouveau rebondissement, mais explicatif celui-ci, grâce à un récit rétrospectif conté par le journal de S. Vernon, un explorateur transportant de l’argent, tué par Négoro qui en était le guide. Vernon était aussi le maître de Dingo. Des épisodes de la BD s’éclairent alors. Brrémaud et Picaud comblent le jeune lectorat avec le personnage de Dingo, fidèle adjuvant des naufragés, meilleur anticipateur qu’eux du danger qui les guette avec la présence du cuisinier Negoro sur le Pilgrim, fidèle à la mémoire de son maître S. Vernon, vengeur aussi puisque c’est lui qui étranglera le coupable Negoro.

Mais le lecteur s’interrogera aussi sur le personnage central, le jeune Dick Sand. Révélé comme capitaine fiable lors du naufrage de la baleinière puis du Pilgrim (volume 1) Il reste un homme exceptionnel. En ce sens il est différent d’autres personnages qui tiennent lors des Voyages extraordinaires de Jules Verne un rôle comparable. Dick Sand s’intègre parfaitement dans la société et ses normes. Voici ce qu’écrivait Jules Verne dans une préface au livre Les Enfants du capitaine Grant, paru en feuilleton en 1865-1867[1] : « Dans le Capitaine de quinze ans, j’avais entrepris de montrer ce que peuvent la bravoure et l’intelligence d’un enfant aux prises avec les périls et les difficultés d’une responsabilité au-dessus de son âge ». Ce que la bande dessinée a retenu dans son second volet c’est surtout le visage de l’homme d’action révélé par deux naufrages.

Les deux volumes de Brrémaud et Picaud ont retenu du récit vernien des péripéties, les arrangeant parfois aux fins d’efficacité dramatique dans le transfert du genre romanesque à celui de la bande dessinée. On pourra donc proposer aux jeunes lectrices et lecteurs de lire le roman et de découvrir l’avenir qui s’y trace de Dick Sand.

 

RUNBERG-BRAHY-LOFE, Atom[ka], d’après Franck Thilliez, Philéas, 2022, 112 p. 18€90

Le réalisme des illustrations, la luxuriance des couleurs, la notoriété du romancier dont la bande dessinée est une adaptation, tout porte à se précipiter sur cet ouvrage, les yeux fermés… Or, le scénario de l’adaptation déçoit, triste mise au pas idéologique propre à cette année 2022 : faire d’Atom[ka], une œuvre anti-russe ! Le roman de Thilliez a pour centre névralgique le drame nucléaire de Tchernobyl, en Ukraine donc. Le prétexte est tout trouvé pour transformer un roman qui met au cœur de l’intrigue la science physique et atomique en cheval de Troie contre la puissance satanique de la Russie. Toute la richesse du roman est perdue. Le scénariste a juste collecté des ressorts de l’intrigue policière, comme on décharne un corps pour en présenter le squelette.

Geneste Philippe



[1] Cité par Gilli, Yves, Montaclair, Florent, Petit, Sylvie, Le Naufrage dans l’œuvre de jules Verne, préface de M. Roethel, Paris, L’Harmattan, 1998, 152 p. – p.65

25/09/2022

Aurores lectrices, livres sonores. Lecture douceur, livres tissés. Sens et lecture sensitive

BILLET Marion, Mon premier livre des couleurs à toucher, Tourbillon, 2022, 6 p. 19€90

Magnifique ouvrage pour les tout-petits, réalisé en tissu, avec de la feutrine, du velours, du satin, du coton, de la matière à effet cuir. Les pages en tissus sont reliées entre elles, la lecture est douceur. Centrale dans sa fabrication, la matière ne l’est pas pour le contenu de l’ouvrage. En effet, comme l’indique le titre, il s’agit d’éveiller le tout-petit aux couleurs, par la vue, évidemment, et le toucher ; Le toucher vient à l’appui de la vue.

Les couleurs vont par deux, en général autour d’une couleur primaire, mais pas toujours : jaune/orange, bleu/vert, rouge/marron, rose/violet, et enfin noir/blanc avec gris. On incitera donc l’enfant à manipuler le livre-objet en s’appuyant sur les éléments sensoriels pour introduire le nom des couleurs, à la manière d’un imagier, mais d’un imagier tactile autant qu’interactif -au sens où l’enfant et l’adulte dialoguent atour des péripéties du vagabondage du geste de l’enfant sur le tissu et sur les matières.

Tout en tissu, le livre d’une grande douceur se prête aussi, image par image, page par page à se raconter une histoire en fonction des paysages et situations -très simples- figurés. Une vraie réussite, qui allie beauté et richesse d’explorations possibles avec l’enfant et par l’enfant.

 

BILLET Marion, Mes Animaux à attraper, Tourbillon, 2022, 6 p. 14€90

Il s’agit aussi d’un livre en tissu avec du papier crissant dans les éléments, ce qui ne manque pas d’intriguer l’enfant et donc de stimuler sa curiosité pour le conduire sur la voie de connaissances nouvelles grâce au dialogue avec l’adulte ou avec un autre enfant plus âgé. Chaque page présente des éléments qui dépassent (queue, oreilles, pattes) poussant le petit à manipuler la page et donc à joindre une action tactile voire gustative à la manipulation de mots. Chat, renard, toucan, cochon, lapin, poisson, crocodile, voilà qui fait du livre-tissu un imagier propice à l’acquisition du vocabulaire, même si, comme dans de nombreux imagiers, le mot réfère à une image et non à l’animal lui-même. C’est une nouvelle belle édition de Tourbillon pour les tout-petits.

 

LOUIS Catherine, Oh ! Colette, HongFei, 2022, 24 p. 9€90

Bien que l’éditeur destine l’ouvrage aux tout-petits jusqu’à deux ans, il serait mieux d’en faire profiter les enfants de 3 à 5 ans. En effet, le très efficace travail de linogravure de Catherine Louis, que nous avons déjà loué dans ces colonnes, propose des dessins (petits pois, carottes, banane, salade, citron, radis, pomme, cerises) en noir et blanc au service d’un propos sur les couleurs que dénonce l’écriture des mots de couleur (vert, orange, jaune, rouge). Mettre en correspondance le mot écrit et le dessin stylisé est mieux adapté aux enfants entrés dans la pensée intuitive qu’à des enfants de 0 à 2 ans.

À cet album de petit format (15 x 16 cm) fait suite l’excellent Hue ! avec le même bonheur de l’immédiateté de la lecture du dessin, la juste centration sur une question (ici les couleurs), le tout agrémenté d’un zeste d’humour lorsqu’apparaît le petit personnage qui donne son nom à l’album.

On lira avec l’enfant ce livre qu’il pourra tenir dans ses mains sans risque -les couvertures sont arrondies en leur bordure. C’est qu’un autre intérêt de l’ouvrage est de présenter, sur une double page, le légume ou le fruit selon deux points de vue, chacun remplissant une page : entier et coupé, planté et déterré, en botte ou seul. On comprend combien parler avec le petit l’aidera à se nourrir de toute la richesse du livre tout carton : plaisir cognitif, plaisir visuel et une belle réalisation éditoriale.

 

Dans l’Océan, illustrateur Neil Clark, Tourbillon, 2022, 16 p. 10€90 ; Dans La Jungle, illustrateur Neil Clark, Tourbillon, 2022, 16 p. 10€90

Ces deux ouvrages sont des imagiers commentés. Ils nécessitent l’accompagnement de l’enfant durant les premières lectures, afin d’étayer les interprétations enfantines des images et notamment des transformations. Parce qu’en effet, ces deux livres reposent sur un mécanisme judicieux qui souligne la figure représentée (pour Dans La Jungle : le caméléon, le paon, le lézard à collerette, la tortue, ; pour Dans L’Océan : le diodon, la baudroie, le poulpe, la raie).

Bien sûr, le choix des animaux, absents de l’univers enfantin, interroge. Comment l’enfant va-t-il s’approprier ces images ? N’est-ce pas pour lui l’équivalent d’animaux sortis d’une encyclopédie des animaux fantastiques ? Ne va-t-il pas voir et suivre des yeux les pages comme on entre et évolue dans un univers du merveilleux ? Nous pensons que c’est un grief que l’on peut faire aux deux ouvrages. Toutefois, le foisonnement sans complexité de l’illustration, les pages fortement cartonnées, les bous arrondis pour que l’enfant ne se blesse pas, tout cela invite les petites mains à la manipulation de l’objet livre.

De plus les deux livres convainquent par le procédé de fabrication sur lequel repose leur originalité. Un mécanisme de languette s’actionne dès qu’on tourne une page. Si bien que l’animal vu dans un cadre rond se métamorphose en un état de lui-même différent : le paon fait la roue, la tortue rentre dans sa carapace etc. Or, on sait combien il est difficile de faire accepter à des petits et tout-petits que même changé, même transformé, un animal, un objet demeure identique à lui-même. L’enfant de cet âge n’a pas encore atteint la conservation. Là, il peut se rendre compte que l’on parle toujours du même animal, même si l’image le présente sous un aspect différent.

 

Cache-cache sonore dans la ville, illustrateur Édouard MANCEAU, Tourbillon, 2022, 8 p. avec animation sonore intégrée 13€95 ; Cache-cache sonore dans la maison, illustrateur Édouard MANCEAU, Tourbillon, 2022, 8 p. avec animation sonore intégrée 13€95

Ces deux créations des éditions Tourbillon proposent au tout jeune lecteur ou à la toute jeune lectrice des situations surréalistes (des vaches installées sur un canapé et derrière ; un canard sous une table, un éléphant dans un bus etc.) et anthropomorphiques. Sur les pages fortement cartonnées, des languettes, des caches doivent être actionnés par l’enfant : un cri de l’animal ainsi découvert se fait alors entendre. Les deux volumes sont donc des imagiers onomatopéiques. C’est joyeux et on ne peut que recommander aux parents ou à un adulte d’accompagner l’enfant afin de donner sa pleine dimension éducative et instructive à ces petits livres très solides aux bouts arrondis et sans dommage à craindre en cas de choc. Une nouvelle collection est donc née qui allie l’audition et le toucher par la manipulation.

Philippe Geneste

18/09/2022

Jeux de mots petits ou gros, jeux de mains, jeux d’humains

DOUZOU Olivier, Bonjour, Veaux, vaches, cochons, illustrations de Frédérique BERTRAND, Rouergue éditeur, 2021, 40 p. 15€

Cet ouvrage de création de comptines est un petit répertoire des procédés stylistiques, des figures dont usent les poètes de comptines, les comptineurs et comptineuses. Qu’on en juge, le lecteur va pratiquer la paronymie, l’homophonie, le jeu de mots, l’anaphore à effet de refrain, le tautogramme absolu ou relatif. L’onomatopée, les assonances et allitérations aux mille et une combinaisons, les rimes et répétitions diverses, les consonances, les épanalepses, les vers et strophes anagrammatiquement suturés introduisent au chant, à la joie des sons. L’enfant va jouer avec la dissimilation de phonèmes, les métathèses, les apophonies, les échos sonores. Il va s’initier à la symétrie syntaxique, aux identités de structure qui versent le texte vers la ritournelle. Il va entrer dans le jeu de mots avec effet d’équivoque. Il va éprouver l’effet humoristique de l’hyperbate, s’approprier des expressions populaires déposées dans la mémoire collective, va être confronté à des intertextes du domaine de la chanson populaire,

Ajoutez à cela l’humour de situation dont use l’illustratrice, et vous obtenez une œuvre nonsensique qui égale celle de la littérature anglophone qui en a inventé la formule. Les doubles sens abondent surtout avec le support de l’image dont le fil directeur est de conforter la thématique animalière de chaque poème, conformément à l’annonce du titre : ours, dindon, hamster, truite, chat, paon, coq, poule, veaux, vaches cochons, canards, oursin, crevette, bigorneau, teckel, poney… c’est un voyage illustré, un joyeux désordre, que l’enfant va mener durant ces lectures. Son inconscient s’imprègnera de tous ces procédés que son discours va s’approprier. Voilà l’enjeu majeur, ancien et toujours actuel, de l’entrée des enfants dans la langue par la saveur des mots. C’est ce qui fera des comptines la propédeutique à chaque génération renouvelée de l’entrée du petit humain dans le lien social. Faut-il souligner que celui-ci est pétri de coopérations sonores et d’échos dialogiques, motivé par le plaisir et a liberté permise par le choix du non-sensisme.

 

CHAURAND Rémi, Ours et les gros mots, Bayard jeunesse, 2022, 56 p. 11€90

Le livre s’adresse aux enfants dès 3 ans, mais peut être lu jusqu’à 7 ans avec plaisir et bénéfice. C’est un album anthropomorphique dont le personnage principal est un ours humanisé. C’est, à notre avis, une erreur puisque la visée du livre est de travailler sur le langage et sur les « gros mots » : Cul cul !Gros caca !Gros gras gris kiki !Grosse gueule !Oui plein !Brouf ! – Vieille marmite !Petit prout !Gros truc pourri !

On le voit, on n’est pas dans le registre vulgaire, pas même dans les expressions salaces. Donc, l’intérêt du livre n’est pas dans une approche sociale du langage qui permettrait à l’enfant de distinguer les niveaux de langue. Il n’abordera pas, non plus, la norme sociale du langage familier. Certes, le livre en relève mais comme les gros mots y sont inventés, ils ne sont pas, par définition, employés autour de l’enfant. Alors, quel est l’intérêt de ce livre aux illustrations suggestives et à la mise en page toute en clarté ?

Le livre dédramatise le jugement des expressions familières ou des gros mots en faisant comprendre que leur usage est général. Il montre aussi que le gros mot procède d’une certaine utilité pour celui qui l’emploie. Enfin, justement parce qu’il s’agit de gros mots forgés pour l’édition du livre, on comprend qu’ils révèlent des pans de la personnalité de quelqu’un, raison, peut-être, de ne pas user de gros mots communs et d’en inventer. Ce serait une manière de retourner la critique initiale fait au livre de Rémi Chaumard pour en faire un manuel de créations personnelles des tous jeunes lecteurs et toutes jeunes lectrices.

 

JEAN Didier & ZAD, Une faim de loup, illustrations Anne DERENNE, Utopique, 2022, 20 p. 16€

Cet album est un album fripon, où un lapereau part chercher des fraises dans le jardin familial pour que sa maman lapine cuisine un gâteau. Seulement, trop gourmand, le lapereau mange d’autres fruits du verger. Quand il revient, il a oublié les fraises, et n’a plus faim. Une histoire humoristique fraîche, sensible et tendre. La mise en couleur et les dessins de Derenne avec le texte sur un aplat de couleur page de gauche et l’illustration semi-réaliste page de droite, participent de l’atmosphère douce et paisible que procure l’album. Sur les pages de gauche, le texte est accompagné d’un dessin présentant le signe manuel -donc en langue des signes française- du fruit évoqué dans la page correspondante de droite, sauf à la dernière double page où le signe est celui de [plus faim].

L’album s’adresse ainsi aux enfants, sourds ou entendants, indifféremment mais ingénieusement.

L’album est cartonné, ce qui évitera qu’il ne s’abîme. Généreux, il présente aussi, grâce à un QR code, la « démonstration vidéo de Carole Borry pour chacun des signes évoqués ». Un album complet, en quelque sorte, malicieux et drôle qui a enchanté la commission jeune de lisezjeunesse.

Philippe Geneste

NB Signalons pour les personnes intéressées par la langue des signes et curieuses de langage, la parution de la troisième édition revue et augmentée de Philippe Séro-Guillaume, Langue des signes, surdité et accès au langage, Chambéry, éditions CNFEDS-Université Savoie Mont Blanc, 2020, 302 p. + X p., 25€. Cette édition comporte un livret détachable de dix pages qui accompagne la première transcription alphabétique de la langue des signes fondée sur une analyse systématique du signe manuel. Philippe Séro-Guillaume donne ici pour la langue des signes ce que Troubetskoï a élaboré pour la langue orale. Le moins que l’on puisse dire est que ce travail scientifique, minutieux et essentiel (sans lui le dictionnaire de la langue des signes, dit dictionnaire le Fournier, n’aurait pas été aussi opératoire) n’a pas rencontré l’intérêt des médias, pas même de l’Éducation Nationale qui, pourtant, ne cesse de parler d’inclusion scolaire…

 

11/09/2022

Dans les rues de l'enfance

COMTOIS Céline, La Ruelle, illustrations de Geneviève DESPRÉS, éditions d2eux, 2022, 44 p. 15€

« Cric crac » et le conte commence, c’est-à-dire l’histoire que fait de sa vie la petite enfant, narratrice de cet album aux dessins colorés, parfois aquarellés ou aux effets aquarellés.

La seconde héroïne de l’album est la ruelle qu’imite le format italien. Les peintures figurent un décor où s’aventure Élodie qui, comme le jeune lectorat tournant la page, découvre une scène. L’album repose sur un dédoublement narratif : d’une part, suivant la narration à la première personne, le lecteur ou la lectrice épouse le point de vue d’Élodie, d’autre part, suivant les illustrations qui mettent en scène l’enfant, ils se retrouvent avec l’illustratrice omnisciente équivalente diégétique d’une narration à la troisième personne. Cette dualité crée une étrangeté dans la manière dont est menée l’histoire. Domine toujours, toutefois, le point de vue de l’enfant : le monde autour d’elle est animé, les cailloux habitent la ruelle, les fourmis vivent, le chien sait ce qu’il fait.

La troisième héroïne est Aimée, une petite voisine ayant nouvellement aménagé dans la ruelle. L’imitation des cris des animaux, l’imitation des uns et des autres, préludent à leur contrat d’amitié, sous le signe du fantasque et de la tendre impudence.

Élodie a les poches pleines de ses trouvailles, mais en plus, aujourd’hui, elle a trouvé l’amitié.

C’est un très bel album, très vif, plein d’humour, servi par des portraits d’enfants aux yeux scrutateurs, des portraits installant la présence des personnages, à travers qui l’éloge est fait de l’observation et de la curiosité. Et puis, afin de faciliter par le jeune lectorat l’appropriation de cette histoire, Élodie est laissée seule, le temps justement d’explorer la ruelle. Les parents c’est bien pour lire l’histoire, mais s’amuser seule et découvrir seule le monde, quel plaisir. « Cric crac »

 

POIRIER Nadine, La Case 144, Geneviève DESPRES, éditions d2eux, 2022, 32 p. 16€

« Pourquoi le ciel est-il si haut ?

Pour que les oiseaux ne se cognent pas la tête ».

Crayons de bois, pastel, acrylique, gouache, Geneviève Desprès installe un univers de transparence brumeuse, de superposition épousant le dédoublement des personnes, avec un jeu de papier calque, de traits précis sur du fond vague. Dans cette atmosphère s’installe La Case 144. Le fil conducteur est l’idée géographique d’une enfant, Lia, qui veut explorer la ville et ses parcs. Pour ne pas se perdre, là où le Petit Poucet égrenait les cailloux, Lia trace des cases d’un jeu de marelle. Le jeune lectorat parcourt ainsi la ville avec elle.

Là où elle doit tracer la case n°144, un homme est assis sur un carton. Un sans domicile fixe que l’enfant prend pour un génie des Mille et une nuits. D’ailleurs, c’est par la lecture par l’enfant d’un conte drolatique que commence leur relation, en plein milieu du trottoir. Pour l’enfant, c’est l’espoir que cet homme de rue en bon génie d’Orient fasse apparaître une boîte de craies pour qu’elle puisse continuer le tour de la ville ; pour l’homme assis, c’est l’écoute d’une vie à travers des mots poétiquement à rire. Chaque jour l’enfant et le vieil homme se retrouvent. Avec le froid disparaissent les illusions enfantines d’avoir affaire à un génie et le souffle de vie gelé par le temps. L’enfant alors trace, sur ce qui devait être la case 144, une maison qui entoure l’homme, au « 144 rue de la Marelle ».

Ce bel album tout en sobriété, des dessins comme du texte, propose une réflexion tant poétique que philosophique sur la rue, sur le trottoir, sur la misère, sur les personnes sans abri, sur la propriété aussi et sur l’art. Au gré des pages, ces thèmes s’entrecroisent, ouvrant larges les horizons de compréhension du monde aux enfants lecteurs. Qu’on lise l’album à l’enfant petit ou bien que les 7/9 ans lisent seuls l’album, la pérégrination de Lia se fait cheminement intérieur du sentiment de solidarité et d’humanité. Les mots y sont à leur place, fabricateurs de poésie et s’ils sont adressés avec compréhension à l’autre, accomplisseurs du présent de la vie.

Philippe Geneste

04/09/2022

Quand la plus faible intention devient impraticable…

AUBRY Florence, Salle de classe, Namur, 2021, 184 p. 7€

Cet excellent roman pour collégiens de la sixième à la troisième sera aussi lu avec intérêt par les lycéens, notamment en seconde, et au-delà. Si le sujet en est le harcèlement, l’intrigue présente cette particularité de se centrer sur une jeune professeure enthousiaste prenant son premier poste après des années à cravacher pour obtenir le concours du CAPES. Il ne fait pas de doute que l’autrice, professeure documentaliste, possède une solide connaissance du système éducatif et a su travailler avec excellence des témoignages et relations d’expérience. Le professeur chahuté (1) est, en effet, un sujet tabou dans l’éducation. L’intéressé lui-même évite de partager son expérience, car il sait que son administration ne le soutiendra pas ou que, si celle-ci se montre compréhensive, les échelons hiérarchiques supérieurs ne tolèreront pas qu’il ne « tienne pas sa classe ». Et c’est bien ce qui se passe pour l’héroïne du roman, Stella Godin, jeune professeure d’histoire-géographie.

Par cette situation, la fiction propose, d’une part, une vue panoramique de la représentation conventionnelle que se fait l’enseignant de sa fonction à partir de l’endoctrinement dans les Instituts Supérieurs du Professorat et de l’Éducation, et scrute, d’autre part, la représentation que se font les élèves de l’ordre scolaire et de ses fissures. Fort intelligemment, Florence Aubry a composé son récit chronologiquement, suivant une année scolaire, à partir d’une narration alternée : le narrateur omniscient conte à la troisième personne l’histoire de la jeune professeure qui officie devant la troisième A ; le personnage Manou, élève de cette classe, raconte à la première personne l’évolution de sa vie sentimentale, ses interrogations, ses révoltes, ses doutes. Ce dispositif permet bien sûr l’identification des jeunes lectrices ou jeunes lecteurs à Manou, suivant en cela un poncif de la littérature destinée aux adolescents et adolescentes. En revanche, la narration à la troisième personne pour les passages concernant l’enseignante Stella, imite la distance générationnelle et institutionnelle entre élève et professeur. Le croisement des deux modalités narratives produit un effet réaliste qui renforce le pouvoir de la fiction. Florence Aubry évite ainsi le didactisme et, telle une autrice naturaliste, elle met en place des personnages, dont le personnage collectif de la classe troisième A, et laisse jouer la logique du récit jusqu’au bout. Les lectrices, les lecteurs observent ce qui se passe et sont plongés dans la mécanique inexorable du chahut caractérisé (2) qui va broyer l’enseignante.

Par ailleurs, l’alternance de la narration permet de casser la tentation d’entrer dans le parti d’un personnage, Stella ou Manou, afin de maintenir le récit à distance critique. Ce dispositif permet à la fois d’éviter toute artificialité des identifications, si courante en littérature de jeunesse, et à la fois de laisser libre le lectorat de forger sa compréhension des mécanismes de harcèlement appliqués par une classe à un enseignant ou à une enseignante.

Enfin, en suivant les événements racontés par les deux narrations alternées, le jeune lectorat voit la tragédie prendre forme et il en saisit chaque étape de son accomplissement jusqu’au dénouement. La dynamique de la lecture se concentre davantage dans cette caractéristique que dans la fonction d’identification au personnage.

 

La grande réussite de Salle de classe est la présence centrale du personnage collectif de la troisième A. C’est une classe difficile, c’est-à-dire une classe où la négociation entre l’enseignante et les élèves, voire entre les élèves, se renégocie au jour le jour, d’heure en heure même, et parfois de manière explicite. Le chahut étant par définition une manifestation collective, chercher un ou une coupable est peine perdue. Or, pétrie d’individualisme et refoulant la réalité de groupe que sont les regroupements d’élèves par classes, l’institution scolaire est incapable de reconnaître cette nature collective. Salle de classe en apporte une illustration. Il est intéressant de remarquer que toutes les techniques de groupe élaborées en pédagogie Freinet mais aussi en pédagogie institutionnelle sont méconnues et combattues par l’ordre scolaire dominant. Or, cette dimension est essentielle pour comprendre la dynamique positive ou négative d’une classe, essentielle pour savoir que la résolution du chahut n’est pas de l’ordre de l’enseignement, ce que l’histoire de Stella démontre parfaitement.

Au cœur du chahut est le déni : déni de la violence institutionnelle par l’institution, déni des enseignants eux-mêmes (l’épisode du conseil de classe, relaté dans le livre, est plein de vérité), déni de l’hétérogénéité de la composition de la classe vite homogénéisée par les jugements des uns et des autres -rôle central dans le livre du personnage de Roderick-. C’est encore au crédit de ce roman de pousser le jeune lectorat à interroger l’attitude des élèves de la classe en termes de responsabilité individuelle et d’identité collective.

À la place du questionnement de ces dénis, l’institution, qui les entretient, fait peser, sur l’enseignante chahutée, un sentiment de culpabilité qui la fragilise d’autant plus qu’elle a pris comme argent comptant l’idéologie individualiste scolaire, qui isole chaque enseignant pour mieux masquer la dimension institutionnelle de l’éducation. Un exemple suffit ici : le respect est assimilé institutionnellement à être respecté, se faire respecter or ces deux expressions sont une mauvaise entrée dans le problème du chahut, parce qu’elles assimilent le respect à la discipline ! Stella Godin, fragilisée, va se marginaliser puis perdre pied dans une solitude mortifère. Elle sombrera mais le secret sera bien gardé, aucune vague ne secouera l’institution…

Philippe Geneste

(1) Pour une étude et une synthèse des études sur le chahut, nous renvoyons le lecteur et la lectrice au dictionnaire du chahut établi dans Geneste, Philippe, Le travail de l’école : contribution à une critique prolétarienne de l’éducation. Genèse de l’éducation hiérarchique, Chambéry, CNFEDS-Université Savoie Mont Blanc, 2017, 270 p. pp.186 à 195. – (2) ibid. pp.158/159.

 

28/08/2022

Pour une fin d’été gorgée d’images et de vertiges

DURLEY Natasha, Dans les airs, éditions amaterra, 2022, 32 p. 13€90

Tout ce qui est dans les airs, animaux, phénomènes naturels, créatures mythologiques ou de légendes, objets de la technologie humaine, fantôme et super-héroïne, astres et insectes, mais aussi ce qui est en contiguïté avec l’air (chapeau) ou bien qui appelle l’élément aérien par sa place sur le corps (le chapeau). Les seize feuilles cartonnées qui se présentent sous la forme d’un dépliant augure du jeu et de bien des manipulations par l’enfant. Sur chaque page un dessin peint plutôt stylisé est un bon support pour interroger l’enfant sur ce qu’il voit, ce que c’est comment ça s’appelle s’il en a déjà vu… Et l’expérimentation auprès de la commission lisez jeunesse a montré que le livre dépliant avait du succès avec les petits.

Avec son rabat aimanté, la couverture du livre se ferme comme un petit coffre à merveilles que l’on peut poser sur un rayon de livre ou bien transporter sans peur de l’abîmer car il est solide. L’air de rien, c’est un bon petit livre pour offrir grande joie aux petits et petites d’humains.

 

CAHEN Laurie, Toni DEMURO, L’Oiseau qui avait avalé une étoile, éditions Cipango, 2022, 40 p. 17€

La situation initiale, toute entière contenue dans le titre, qualifie le surréalisme de l’univers fictionnel dans lequel va pénétrer le jeune lectorat. Le dessin géométrisé de illustrations, le choix de couleurs mates disposées selon des contrastes adoucis, la physionomie des personnages (animaux et un humain) suggérant plus qu’elle ne la dessine la tristesse, l’utilisation de fonds tramés de couleurs -aplats noirs, pour des raisons évidentes, exclus-, introduisent l’enfant à une réflexion sur l’accueil et le rejet, sur l’altruisme et l’égoïsme, sur la nécessité de la relation à l’autre pour connaître le bonheur.

L’autrice use de la poésie comme d’un instrument philosophique. On pourrait compter dix-huit strophes, bien que, si les onze premières sont avérées, les sept dernières sont davantage des transpositions en vers d’une prose non versifiée. Or, cette césure entre vers et prose transposée en poésie correspond au passage de la genèse du malheur à la genèse du bonheur. La onzième strophe évoque la détresse de l’oiseau qui pleure « quelques / larmes scintillantes », la douzième sanctionne toute cette moitié du récit en préparant une solution à l’histoire et les six dernières proses mise en strophe déroulent la rencontre de l’autre jusqu’au dénouement.

Selon une trame de conte, l’éblouissement, qui accompagne l’avalement de l’étoile par l’oiseau, est suivi par sa transformation physique avant que le sentiment du malheur fasse son œuvre. Par l’intervention magique d’une larme et de la fleur qu’elle engendre, le récit prend un tour nouveau, inverse à la dramatisation de la première moitié. C’est grâce à l’union de la solitude de l’homme et de la solitude de l’oiseau que se réalise le voyage au bonheur. La persistance d’une tonalité mélancolique, et d’une tendre joie pour la dernière image qui est aussi celle de la couverture ne signifierait-elle pas, allégoriquement, que les êtres humains loin de s’approcher du bonheur parce que se rapprochant des autres œuvrent sans cesse à leur malheur en cultivant rejets, xénophobie et haine du pas pareil ?

 

HERRMANN Ève, Mémo des oiseaux, illustrations Roberta ROCCHI, Nathan, 2022, 60 cartes à jouer + un livret des règles du jeu et supplément documentaire16 p. 12€90

Pour toucher tous les âges, trois niveaux de jeu sont proposés. Le premier niveau consiste à apparier des cartes « oiseau » identiques. Le second niveau consiste à apparier une carte « oiseau » avec une carte « plume » correspondante. Le troisième niveau consiste à jouer avec les soixante cartes et à faire correspondre à la carte « plume » les deux cartes « oiseaux » identiques. Les cartes sont petites, manipulables par de petites mains. Les illustrations sont en couleur et de style naturaliste. Très vite, les enfants d’âges différents peuvent jouer entre eux, les petits sous la direction des plus grands. Le jeu entraîne à l’observation et, en même temps, fait découvrir vingt espèces d’oiseaux. Si l’enfant habite en campagne, il pourra aussi faire le rapprochement avec certains oiseaux du jardin. Une heureuse publication présentée sous la forme d’un coffret comme un jeu de société.

 

FAROTTO Andrea, La Vérité est comme un oiseau !, illustrations PIROLLI Anna, amaterra, 2022, 26 p., 14€90

Il s’agit d’une fable structurée par le trope de la comparaison. Le sujet en est le rapport entre la vérité et le mensonge. Le grand format met en valeur les images colorées et finement conçues pour créer des ambiances en lien direct avec la phrase du légendage qui court en bas de la double page. La comparaison rencontre ainsi une première étape de sensification (construction du sens) puisque l’image la concrétise visuellement.

Il faut attendre la fin de l’album pour comprendre qu’en fait, il s’agit d’un dialogue entre un père et son fils, le père cherchant à savoir qui a fait une bêtise… Si les vingt-et-deux premières pages semblent une leçon classique de morale portant à la dénonciation du mensonge et à l’approbation de la vérité, les quatre dernières sont un pied de nez à la fable. L’enfant accusera le chien, tournant la fable en contre-fable, en quelque sorte. Cette fin autorise une relecture plus libre de l’album et on ne manquera pas de solliciter l’enfant à pratiquer cette relecture. Par exemple, avec un petit non-lecteur, on lui demandera ce que l’image dit, donc ce qu’il voit sur l’image, l’amenant ensuite à comparer l’image avec le texte lui donnant légende. Cet aller-retour entre la comparaison de l’image avec le texte (lecture spontanée, conventionnelle) et la comparaison du texte avec l’image (lecture plus appropriée à l’enfant, permettant en tout cas de faire participer plus pleinement l’imaginaire enfantin à la construction du sens de chaque double page,) s’avère un excellent exercice de pensée. Nul doute, bien sûr, qu’il faille lire l’album avec l’enfant pour que toute sa richesse de lecture s’accomplisse.  

 

LOZANO Luciano, Tancho, traduit de l’espagnol par Sébastien Cordin, éditions des Éléphants, 2022, 48 p. 15€

« Le ciel nous parle de passages et de retours.

Nos migrateurs sont revenus.

(…)

Leurs ailes fragiles

Leurs chants et leurs secrets.

Maigres,

survivants,

affamés.

Gorgés d’images et de vertiges. »

Chantal Dupuy-Dunier, Mille grues de papier,

Paris, Flammarion, 2013, poème 403

 

Inspiré d’un séjour à Tokyo où l’auteur dit avoir « été étonné par le sens esthétique des Japonais », voici un album aux images épurées, qui se passe sur l’île d’Hokhaïdo. Le petit héros observe les grues, symboles de l’île, source d’inspiration pour le jeune Yoshitaka Ito. Sa passion est si forte, que les habitants l’appellent Tancho du surnom donné aux grues en japonais.

L’enfant observe et c’est l’occasion pour les enfants qui lisent l’album de suivre la danse des grues, d’observer à leur tour leurs mouvements, mais aussi les paysages tracés avec précision parsemé de taches floconneuses, puis se perdant au lointain embrumé.

Fait notoire, l’album présente l’enfant qui grandit, devient jeune homme, introduisant par là une dimension temporelle dont l’effet est d’ouvrir l’album à des lecteurs et lectrices plus âgés, jusqu’à la pré-adolescence ; Cette dimension temporelle est essentielle à l’histoire car les illustrations rendent compte de la diminution du nombre de grues.

Tancho va en nourrir deux, durant l’hiver et une relation s’installe offrande réciproque de la nature et de l’humanité. Dans les paysages gris aux arbrisseaux squelettiques tracés avec précision contrastant avec le lointain perdu sous un ciel opaque, les grues, l’hiver d’après, reviennent avec un oisillon. Tancho travaille la terre. Les grues profitent du grain conservé des récoltes.

Tancho vieillit. Il a une fille, Sadako, qui le remplacera auprès des grues. Sadako, du nom de cette enfant, Sadako Sasaki, irradiée lors du largage de la bombe américaine sur Hiroshima, qui confectionnait des grues, s’étant donné le but de mille grues en origami, pour ne pas mourir… Les grues rappellent donc aussi la barbarie de la guerre, car toute guerre est crime.

L’album de Luciano Lozano prend ainsi plusieurs dimensions : une belle histoire animalière, un hymne à la fidélité des sentiments, un chant pour la paix, pour la conciliation entre nature et humanité, un rappel de faits historiques Yoshitaka Ito a réellement vécu, tout comme Sadako Sasaki) où le symbolique a réussi à triompher malgré le fanatisme des militaires nucléocrates. Par la soule articulation de ces diverses dimensions, Luciano Lozano prose une fiction qui pourrait être dite documentaire, il lance les lecteurs au cœur d’une histoire où le désir de vie affronte la puissance de mort, où le réalisme illustratif trouve son accomplissement dans la suggestion poétique des paysages des marais de l’île d’Hokhaïdo.

Philippe Geneste

 

21/08/2022

D’âge en âge, filatures poétiques

Davin, Sandrine, Sur un fil…, Paris, EdiLivre, 2011, 44 p. 10€

Ce premier recueil se compose de vingt-cinq poèmes en vers libres, évoquant principalement des moments de fragilité, d’interrogations déstabilisantes, de mal être. Il n’est donc pas surprenant que les vers impairs dominent. Les poèmes se structurent autour d’un équilibre sur le fil, entre l’harmonie d’une conciliation avec les événements des vers pairs et les chutes ou soubresauts apportés par les vers impairs.

Le sentiment du vide, la perte d’énergie face à une épreuve de la vie côtoient le sentiment de la mort éprouvée par un jeune soldat ou celui d’un condamné, preuve que l’altérité est présente dans Sur le fil… La tristesse et la difficulté de la consolation imprègnent le recueil. L’habitude, la routine, « le temps varié mais relâché » (1) du divertissement, sont désignées comme ce qui empêche de nouer pleinement des relations interpersonnelles et avec cet empêchement celui de la réalisation de soi. En conséquence, le « temps détendu de la rêverie » (2) s’absente.

Il reste à la poésie à s’appuyer sur les gestes, les situations du quotidien pour permettre une appropriation de soi. La poésie se fait ainsi, volontiers, primesautière ; elle accueille l’humour comme, dans le premier poème, ce dialogue de la poétesse avec une migraine qui monte. Cet humour se teinte de noirceur comme dans « Promesse » :

« La vérité est dans les livres

Je n’ai pas dû lire ce qu’il fallait »

La chanson souvent n’est pas loin (« Ainsi va la vie », « J’ai longtemps marché », « overdose »). Les appréciations corporelles des pressions et aléas de l’environnement organisent le temps psychologique, que ce soit dans l’exhaussement moral, le signe d’un bonheur (« Aura »), ou l’affouillement mental. Au niveau du contenu, la détresse n’est jamais très loin, si bien qu’on pourrait parler d’un humour déceptif qui sombre y compris dans la tentative d’évocation du bonheur différé. Là encore, il n’y a pas d’enfermement sur soi, la tristesse se trouvant traversée, de-ci de-là, par un malaise social diffus.

Le recueil montre une poétesse en butte aux formules toutes faites (« Lettre d’un soldat » est justement composée à partir du stéréotype « mais je vais bien, ne t’en fais pas »). Contre les clichés, elle en appelle à l’écriture poétique pour que les mots s’en détournent et empruntent un sentier autre que celui recouvert par le drap épais des convenances y compris langagières qui relient les humains. Ainsi, creusée dans ses composantes, l’anaphorique « je ne sais pas… », du poème « Va donc savoir », perd peu à peu son figement phatique pour entrer en déhiscence et accueillir l’inconnu. Car tout l’enjeu des lieux communs est de cadenasser, de poser des verrous sur les espaces laissés vierges de présence par la personne. Les clichés empêchent les humains de se trouver eux-mêmes. C’est aussi, avec simplicité, de cela dont nous entretient Sur le fil… Une exploration des vies des « presque rien », menées entre idéal recherché et réel à assurer, enjambe le miroir, dévoile un au-delà des apparences, y enrichit d’éléments inouïs les vies dites ordinaires.

Par ailleurs, l’ensemble du recueil installe une thématique du temps. Sur le cours fuyant du temps, la poétesse saisit la fragilité des résolutions de ce qui télescope la vie, à notre insu même. Dans ce drame temporel se construit la ligne de conduite de la vie. La mémoire advient par les souvenirs, comme saisie de vicissitudes de l’expérience. Les poèmes « Où est passé le temps » et « Trois fois rien » qui évoquent la figure du grand-père, illustrent ce propos et anticipent sur les recueils de tankas des années suivantes qui feront de cette figure le pivot poétique de l’œuvre. Les tankas, justement, approfondiront cette thématique du temps et la déplaceront de la trace à l’exercice présent de mémoire, autant qu’ils exploreront la réalisation des correspondances entre lesquelles se construit la personne. Le poème « Buée » contient, à cet égard, le développement futur de cette seconde caractéristique de la poétique de Sandrine Davin.

Philippe Geneste

Notes

(1) Jacob, André, L’Homme entre temps et éthique. En quête d’une philosophie pratique, volume 1, Paris, Penta – L’Harmattan, 2006, 266 p. – p.60

(2) Jacob, André, L’Homme entre temps et éthique. En quête d’une philosophie pratique, volume 1, Paris, Penta – L’Harmattan, 2006, 266 p. – p.60

 

 

CLOU, Voyage au cœur de mon adolescence. Doux mots dits, Rageot, 2022, 223 p. 14€90

Clou est le nom de chanteuse d’Annie-Claire Ducoudray, autrice des poèmes et des dessins de ce recueil sans sommaire ni table des matières. Primée aux Victoires de la musique dans la catégorie Révélation féminine, Clou propose ici une sorte de poésie intimiste et sans fard de sa période adolescente. Très enlevés, écrits en vers courts, pour la plupart, les poèmes forment un recueil déclaratif, comme un état des lieux de l’adolescence féminine contemporaine et cela aussi grâce à la profusion des sujets abordés : l’intrusion des parents dans la chambre, le retour du lycée, le rapport à la mère, à la sœur, les expressions toutes faites, la préoccupation pour le climat, première chanson, l’orage, la conjugaison, l’expérience de Baby-Sitter, les amies, le petit ami, le voyage en voiture, l’envie de solitude, le dégoût du monde, l’atmosphère intimiste avec les bougies, le repas en famille, le bus, la musique, les attentions pour le décor, la cigarette, les collants, le professeur, les élèves, les moments de rébellion… jusqu’aux amours contrariés :

« Peut-être est-ce mieux d’être sans amoureux

De regarder le ciel avec une seule paire d’yeux » (210)

Commission lisezjeunesse, A.M.&Ph.G.

 


14/08/2022

Buzz littéraire en jeunesse

COUSSEAU Alex, La Brigade du buzz, illustrations de Charles DUTERTRE, éditions rouergue, 2021, 48 p. 16€

Faire le buzz mais en silence, voilà le défi lancé à Sergent Pok, Lizzie, Maman Bou, Papa Tom et oncle Joes, les héros de la brigade du silence. Autre contrainte, pour faire le buzz, il faut surprendre, donc ne pas répéter les mêmes trouvailles… Voilà lancé l’ouvrage qui s’adresse aux petits et aux jeunes lecteurs de 7/9 ans. Les images sont fouillées, colorées, jouent sur le bizarre, chevauchent l’humour foisonnant du texte. Nous nous trouvons à la croisée de l’art naïf et de la virtuosité du dessin pendant que le texte énonce l’histoire et ses rebondissements dans un art accompli de la surprise.

La brigade poursuit donc sa mission, une mission éreintante et joyeuse, risquée et périlleuse, une mission inventive et hors du réel. Peut-être même, surréaliste. La commission lisezjeunesse a lu avec gourmandise et plaisir ce volume qu’elle recommande aux lecteurs et lectrices du blog.

 

PERRIER Pascale, Pièges sur la neige. Les conquérants du mont Blanc, oskar éditeur, 2021, 126 p. 12€95

On est en 1786, Jacques Balmat, 24 ans, un cristallier pauvre qui est aussi guide de montagne, et le docteur Michel-Gabriel Paccard se lancent à la conquête du mot Blanc, le plus haut sommet d’Europe. Comment en sont-ils arrivés là ? Quelle est leur parcours intellectuel, affectif et professionnel ? Qu’est-ce qui les motive ? L’histoire populaire est friande de ces aventures biographiques qui scellent des avancées nouvelles de groupes sociaux, de sociétés, de territoires entiers. Pascale Perrier met sa plume alerte mais aussi limpide, à contribution pour amener le jeune lectorat vers cette histoire, par bien des côtés, étrange. Le récit est instructif, flirtant avec la biographie, celle des deux hommes, et le récit d’aventure à valeur sociale. Il introduit l’idée que la science -ici l’homme de science Horace-Bénédict de Saussure qui depuis vingt-cinq ans rêvait de pouvoir faire des observations au plus haut sommet- la vie sociale avec ses préoccupations propres, et la vie affective des individus, ne font qu’un tout. Par ce biais le jeune lectorat peut comprendre que l’harmonie sociale pourrait exister si, contrairement à ce qui a cours dans nos sociétés, la compétition et l’individualisme cessaient d’en être les valeurs.

 

DAUGEY Fleur, L’Incroyable destin d’Anita Conti pionnière de l’océanographie, illustrations de Laura PEREZ, Bayard, 2021, 48 p. 6€50

Cette biographie emprunte la voie du roman. On la suit de son enfance et de sa passion pour la science à l’âge de jeune adulte où elle devient photographe. C’est en tant que telle qu’elle est embauchée pour des travaux scientifique et photographique. Démineuse en Afrique durant la seconde guerre mondiale, elle montera des pêcheries après la guerre, le long des côtes africaines. À la fin de sa vie elle se spécialisera dans les reportages sur la pêche à la morue avec une sensibilité à l’excès de la pêche industrielle. Les pages documentaires qui accompagnent le récit abordent l’histoire de l’océanographie, la condition des femmes en 1930, la photographie de reportage, la surpêche et les requins.

 

MARTIN Raphaël, L’Incroyable destin d’Albert Einstein qui perça le mystère de l’espace-temps, illustrations de Claire PERRET, Bayard, 2021, 47 p. 6€50

Cette biographie écrite sous la forme d’un récit chronologique rend compte de l’enfance d’Einstein, de sa scolarité, de son travail en Suisse dans un bureau des brevets (1900-1905) où il poursuit en parallèle ses recherches en physique, de la célébrité (1907-1919), la réception du prix Nobel en 1921, puis de son exil devant le régime nazi et sa vie aux Etats-Unis. Les chapitres sont entrecoupés par des pages documentaires liées aux découvertes de l’homme de science et de leurs effets aujourd’hui. Biographie non hagiographique -l’auteur rappelle qu’Einstein a laissé ses trois enfants en Europe à la charge de son ex-épouse. L’ouvrage montre aussi comment Einstein, après Hiroshima et Nagasaki, a milité pour la paix et contre l’usage des armes nucléaires. Aussi, L’Incroyable destin d’Albert Einstein est un bon roman documentaire qui emprunte à la biographie sa composition.

 

BARTHERE Sarah, Antoni Gaudi , illustrations de Claire DE GASTOLD, Milan, 2021, 40 p. 8€50

Tout commence le 25 juin 1852, jour où naquit Antoni Gaudi… Il se destinera plus tard à l’architecture dont il sera diplômé en 1878. On le suit ainsi au fil des années depuis la maison Vicens bâtie en 1883/1888 à la construction du Capricho, de la conception d’un domaine équestre à celle du palais d’Eusebi sis à Barcelone, du palais épiscopal d’Astorga à la Torre Bellesguard, du parc Güellà la Casa BatillÓ, de la maison Milà à la Sagrada Familia et sans oublier les travaux d’art décoratif, d’art du meuble et de la céramique. L’ouvrage est clair, abondamment illustré, didactique mais vivant. L’enfant en sort plus instruit mais il ne connaîtra pas les convictions idéologiques très conservatrices de l’artiste, pourtant essentielles pour saisir sa primauté sur l’enracinement catalan de son art.

commission lisezjeunesse

 

DUFRESNE Rhéa, La Mort, ça effraie un peu, beaucoup, énormément…, illustrations Sébastien CHEBRET, éditions du ricochet, 2021, 32 p. 12€50

C’est avec une grande intelligence que l’album s’adresse aux enfants de huit à dix ans. En effet, l’autrice est partie des sentiments causés par la mort et les met à distance, aidée en cela par le travail attentif de l’illustrateur, en organisant des aller retours entre l’ensemble du règne du vivant et le règne humain. Les mots sont choisis de manière à ne pas heurter mais toutefois de manière suffisamment précise pour que l’album ne se perde pas dans un propos métaphorique aseptisant et faux. De plus, la notion de tristesse fait l’objet de développements particulièrement nuancés qui, au fil du documentaire, permettent au jeune lectorat d’entrer toujours plus avant dans la compréhension, l’appréhension des émotions endeuillées. Voici un album à posséder dans les bibliothèques des écoles primaires et sur tous les rayons de littérature enfantine des médiathèques.

Philippe Geneste

07/08/2022

poésie et profondeur romantique

FORNERET Xavier, Le Diamant de l’herbe, présentation de André Breton, gravures sur bois de Simon Ortner, Forcalquier, Quiero, 2022, 56 p. 25€

Ce livre est un travail typographique, imprimé sur une presse à main à partir d’une composition au plomb de Samuel Autexier en caractères Vendôme 16 & 24. Le tirage est fait en bleu, noir et rouge. Les gravures sur bois de Simon Ortner, ouvrier agricole, graveur et peintre, soulignent l’énigme du texte, avec des formes géométriques.

Ce travail de création, tant éditorial qu’illustratif, est mis au service d’un des plus beaux textes, sinon le plus beau, d’un romantique tombé dans l’oubli, Xavier Forneret (1809-1984). En son temps, Breton l’avait inscrit dans son Anthologie de l’humour noir[1] dont un extrait sert, ici de présentation.

Le ver luisant, personnage principal du récit et, par métaphore, titre du récit, « se meut sous l’influence de ce qui doit advenir ». Le texte relève d’un récit d’entomologiste autant que d’un poète, au bord du fantastique. L’événement a lieu loin de la ville, en un espace de solitude, en un pavillon abandonné sous les larmes blanches de la lune. Par mise en abyme, nous rencontrerons, dans le pavillon, des objets, un fauteuil, une araignée qui file « un bonheur de soie doux ». Ensuite, une femme, dame blanche « aux larmes de pierre », y entrera. Serait-elle la messagère de l’amour « pourvu que j’aie encore un souffle à donner à son baiser, un sourire à sa bouche, un regard à ses yeux, une larme à son âme » ?

La prose poétique de Forneret suscite le questionnement, interroge. Le Diamant de l’herbe serait-il l’histoire d’un rendez-vous placé sous le signe d’une kyrielle de rencontres étranges ? Peut-être, mais le rendez-vous n’aura pas lieu, la femme anticipant elle-même son inexistence à venir.

Le ver jaunira.

La femme tombera.

L’homme aura été assassiné.

… L’être romantique fuit la pression sociale, l’oppression. Il se bat contre les forces de l’anéantissement. L’univers s’irréalise au fur et à mesure que le lecteur tourne les pages d’une histoire qui se cherche dans l’ombre du soir, qui sombre dans la pénombre d’une pièce. Chaque évocation devient équivoque, le réel semble s’abolir à travers la subjectivité exacerbée d’un narrateur voyant. Le naturel et le fabriqué se mêlent ; on suit la pérégrination narrative de l’herbe jusqu’au pavillon avant d’y entrer.

Rien n’est limpide dans les épisodes qui sont contés, mais un souffle les enchaîne les uns aux autres. Ce qui est représenté, le sens, est à construire. C’est au hasard des apparitions de motifs que semble tenir la structure du récit. Mais là aussi, peu à peu, l’évanescence vient saturer les scènes dans le souffle rythmique d’une écriture descriptive que Breton qualifiait justement de « coulée verbale »[2]. Cet effet provient du choix romantique d’atténuer la logique de la phrase, créant un renforcement des mots et des associations de sens, par-delà les règles syntaxiques. Le travail typographique et de mise en page, la respiration qu’offrent au texte les gravures sur bois, orchestrent des pauses dans la matérialité même du texte y ouvrant à larges battants des espaces poétiques. Ainsi, la femme fantomatique se laisse-t-elle capter par le drame, transportée par la charge émotionnelle des mots en effervescence, des mots qui s’appellent par un jeu d’affinités libre.

Le texte se clôturant sur lui-même, le possible s’ouvre hardiment. Le présage du ver luisant, au début de récit, trouve alors son obsédant accomplissement. Nous ne sommes pas dans le merveilleux pour autant, car le langage s’y tient enserré dans la narration réalisatrice. Demeure un texte mystérieux[3], c’est-à-dire l’apparition sensible d’un univers mental subjectif qui s’en remet sans faille à l’expérience du langage pour exister.

 

 

Langlois Denis, Le Voyage de Nerval, Rives en Seine, SCUP, 2021, 214, p. 18€

Prendre pour personnage central l’écrivain français Gérard de Nerval (1808-1855), jugé mineur aux yeux de ses contemporains et devenu majeur depuis le vingtième siècle, voilà qui attire la curiosité. Le titre Le Voyage de Nerval appelle à l’esprit le Voyage en Orient de l’auteur romantique (1851 pour l’édition définitive). Mais le voyage est aussi une pérégrination dans la psyché tourmentée de l’homme troublé, dans son cheminement professionnel d’écrivain, dans sa vie et ses échecs amoureux répétés. Cet hommage à Nerval reprend le dispositif narratif du Voyage en Orient : le narrateur s’adresse au lecteur, sauf qu’ici, il s’agit d’un dialogue avec l’écrivain disparu. Dit de manière plus exacte, Le Voyage de Nerval est un dialogue fictif. N’est-ce pas aussi une manière de rappeler que l’on écrit toujours en regard des autres, nourri par eux mais au-delà de leurs écrits ?

 

S’appuyant sur les exégètes, muni d’une connaissance précise de l’œuvre nervalienne, Denis Langlois introduit à la connaissance de Nerval, avec verve et humour, érudition et plaisir manifeste. Les deux écrivains partagent une terre de prédilection commune : le Liban. C’est là, en effet, que Denis Langlois avait situé l’intrigue du roman Le Déplacé, paru en 2012 chez l’Aube. Ce n’est donc pas un hasard si, après un an vécu dans le pays, ayant achevé ce dernier récit (en 1999), Langlois, quelque peu désœuvré, confie : « Alors, mon vieux Nerval, j’ai pensé à toi ». Et nul doute que son attention ait été ramenée au Voyage en Orient, effectué en 1843 par le voyageur poète, journaliste, prosateur, au sortir d’une première crise de dépression aiguë en 1841.

Le narrateur du Voyage de Nerval s’emploie à rétablir les faits rapportés par Nerval. Fort de sa connaissance des lieux orientaux, il souligne les affabulations, les impossibilités de ce que raconte l’écrivain romantique. Bref, il souligne que le voyage ne serait pour Nerval qu’une occasion de rappeler la primauté de l’imagination sur le réel. Les mises au point biographiques, historiques, littéraires même, donnent corps au travail d’écriture. Notifiant, après plusieurs commentateurs, les emprunts de Nerval à ses sources d’informations, Le Voyage de Nerval démontre que, par ce jeu de miroirs, la relation d’un voyage comme les souvenirs sont des reconstructions, des mises en actualités, des avancées vers une vérité de soi. Et Denis Langlois en profite pour souligner l’importance de la prise de distance, de l’approfondissement des connaissances pour comprendre des peuples lointains ou non, pour entrer dans des civilisations différentes de la nôtre. Par le dialogue fictif, Langlois éclaire cette question. Par exemple, il approfondit la condition de la population druze qui est si présente dans Le Déplacé.

Mais ce travail, qui traque le véridique, laisse place à l’observation des modalités de la création littéraire. Nerval, devient alors un guide. Il a rassemblé plusieurs voyages dans la composition de son œuvre présentée comme un voyage unique en Orient. Il a inclus des contes dans chacune des grandes sections de son Voyage en Orient. Il s’échine à plagier les spécialistes des religions, les historiens, pour approcher son sujet. Écrire, c’est reconstruire et chez Nerval reconstruire, c’est métamorphoser. C’est pourquoi, par Le Voyage de Nerval, Denis Langlois travaille à scruter les métamorphoses pour saisir les processus de la reconstruction littéraire du réel. Chez Nerval, les connaissances livresques viennent donner crédit aux choses vues, et à une certaine déception devant la réalité. Comme pour ses contemporains, l’Orient est pour lui, plus une terre de rêve qu’une terre connue ; et quand il y pose les pieds, il est déstabilisé par le choc du réel. Alors il brode, il fantasmagorise : « il vaut mieux croire à une folie que ne rien croire du tout » dit-il. Ce à quoi correspond chez Denis Langlois, cette adjonction : « j’ai couru comme toi après des utopies, moi c’était des illusions politiques toujours insaisissables, mais ce qui compte, ce qui fait battre le cœur plus vite, c’est bien sûr la course ». Mais Langlois refuse à Nerval de préférer les illusions au savoir ; il refuse de le conforter dans ses tentations d’échappée. Et il ramène Gérard de Nerval, son interlocuteur, à sa quête profonde.

La fin du livre interroge pleinement cette interrogation. N’est-ce pas alors qu’il connaissait l’internement, alors qu’il se trouvait délié de tout engagement social d’écriture (vivre de sa plume c’est répondre à des commandes), que Gérard de Nerval a réalisé la part la plus créative de ses œuvres ? Pas nécessairement sous la forme définitive que nous leur connaissons, mais sous la forme du matériau ayant servi à leur ultime rédaction ? Le Voyage de Nerval vient ainsi questionner l’influence des conditions de la création et des motivations de l’écrivain sur l’écriture même. S’impose alors que l’œuvre écrite, pour être « un miroir d’encre » de la sincérité d’une existence, a bien des obstacles à franchir : ceux que l’écrivain porte en lui-même et qui se lovent au cœur de sa psychologie, ceux que la société surimpose sous le voilement de la liberté d’expression et qui sont l’accès à l’édition, les contraintes de la diffusion, la disponibilité à l’écriture, les nécessités contingentes qui y président. S’esquisse aussi l’idée que l’enjeu du miroir d’encre de la sincérité d’une existence est l’atteinte à l’unicité de l’artiste et de l’homme d’action. N’est-ce pas une question esthétique par-delà le seul champ de la littérature engagée à laquelle, certes, nous pourrions rattacher Denis Langlois, mais point Nerval ?

 

On est tenté de dire que Le Voyage de Nerval pourrait porter en sous-titre Complément au Voyage en Orient de Gérard de Nerval. Mais serait-ce rationnel ? Oui, si on prenait soin de souligner qu’une œuvre trouve son accomplissement dans la lecture que l’on en fait, et s’y épanouit. Oui, si on prenait soin de souligner que la littérature sous le signe du dialogue (ici de Langlois avec Nerval) est une métaphore de la nécessité, pour tout un chacun, d’être acteur et observateur, mais bien les deux, non l’un seulement des deux car, alors l’individu jouerait des postures.

Lire aujourd’hui le Voyage en Orient de Nerval revient à l’aborder avec des questionnements propres à la singularité du lecteur. Pour Denis Langlois le processus de la création y trouve lumière. Œuvre littéraire, Le Voyage de Nerval n’est pas un roman, mais un récit qui alterne, mêle, étude historique et introspection, note de lecteur et souci d’écrivain, justesse biographique et irruption de l’actualité du vingt-et-unième siècle. Le Voyage de Nerval est une composition rassemblant ces différentes étoffes en une tapisserie fine, délicate et lettrée.

Philippe Geneste

 



[1] Breton, André, Anthologie de l’humour noir, Paris, Livre de poche, 1973, 446 p. – pp.123-132 (1ère édition 1939)

[2] Breton, André, La Clé des champs, Paris, 10/18, 1973, 440 p. – p.11 (1ère édition 1953)

[3] Pour Breton, Forneret fait « une loi de l’abandon pur et simple du merveilleux ». Breton, André, La Clé des champs, Paris, 10/18, 1973, 440 p. – p.15 (1ère édition 1953)