FORNERET Xavier, Le Diamant de l’herbe, présentation de André Breton, gravures sur bois de Simon Ortner, Forcalquier, Quiero, 2022, 56 p. 25€
Ce
livre est un travail typographique, imprimé sur une presse à main à partir
d’une composition au plomb de Samuel Autexier en caractères Vendôme 16 &
24. Le tirage est fait en bleu, noir et rouge. Les gravures sur bois de Simon
Ortner, ouvrier agricole, graveur et peintre, soulignent l’énigme du texte,
avec des formes géométriques.
Ce
travail de création, tant éditorial qu’illustratif, est mis au service d’un des
plus beaux textes, sinon le plus beau, d’un romantique tombé dans l’oubli,
Xavier Forneret (1809-1984). En son temps, Breton l’avait inscrit dans son Anthologie
de l’humour noir[1] dont un extrait sert, ici
de présentation.
Le
ver luisant, personnage principal du récit et, par métaphore, titre du récit,
« se meut sous l’influence de ce qui doit advenir ». Le texte
relève d’un récit d’entomologiste autant que d’un poète, au bord du
fantastique. L’événement a lieu loin de la ville, en un espace de solitude, en
un pavillon abandonné sous les larmes blanches de la lune. Par mise en abyme,
nous rencontrerons, dans le pavillon, des objets, un fauteuil, une araignée qui
file « un bonheur de soie doux ». Ensuite, une femme, dame
blanche « aux larmes de pierre », y entrera. Serait-elle la
messagère de l’amour « pourvu que j’aie encore un souffle à donner à son
baiser, un sourire à sa bouche, un regard à ses yeux, une larme à son âme » ?
La
prose poétique de Forneret suscite le questionnement, interroge. Le
Diamant de l’herbe serait-il l’histoire d’un rendez-vous placé
sous le signe d’une kyrielle de rencontres étranges ? Peut-être, mais le
rendez-vous n’aura pas lieu, la femme anticipant elle-même son inexistence à
venir.
Le
ver jaunira.
La
femme tombera.
L’homme
aura été assassiné.
…
L’être romantique fuit la pression sociale, l’oppression. Il se bat contre les
forces de l’anéantissement. L’univers s’irréalise au fur et à mesure que le
lecteur tourne les pages d’une histoire qui se cherche dans l’ombre du soir,
qui sombre dans la pénombre d’une pièce. Chaque évocation devient équivoque, le
réel semble s’abolir à travers la subjectivité exacerbée d’un narrateur voyant.
Le naturel et le fabriqué se mêlent ; on suit la pérégrination narrative
de l’herbe jusqu’au pavillon avant d’y entrer.
Rien
n’est limpide dans les épisodes qui sont contés, mais un souffle les enchaîne
les uns aux autres. Ce qui est représenté, le sens, est à construire. C’est au
hasard des apparitions de motifs que semble tenir la structure du récit. Mais
là aussi, peu à peu, l’évanescence vient saturer les scènes dans le souffle
rythmique d’une écriture descriptive que Breton qualifiait justement de « coulée
verbale »[2].
Cet effet provient du choix romantique d’atténuer la logique de la phrase,
créant un renforcement des mots et des associations de sens, par-delà les
règles syntaxiques. Le travail typographique et de mise en page, la respiration
qu’offrent au texte les gravures sur bois, orchestrent des pauses dans la
matérialité même du texte y ouvrant à larges battants des espaces poétiques.
Ainsi, la femme fantomatique se laisse-t-elle capter par le drame, transportée
par la charge émotionnelle des mots en effervescence, des mots qui s’appellent
par un jeu d’affinités libre.
Le
texte se clôturant sur lui-même, le possible s’ouvre hardiment. Le présage du
ver luisant, au début de récit, trouve alors son obsédant accomplissement. Nous
ne sommes pas dans le merveilleux pour autant, car le langage s’y tient enserré
dans la narration réalisatrice. Demeure un texte mystérieux[3], c’est-à-dire l’apparition
sensible d’un univers mental subjectif qui s’en remet sans faille à
l’expérience du langage pour exister.
Langlois Denis, Le
Voyage de Nerval, Rives en Seine, SCUP, 2021, 214, p. 18€
Prendre
pour personnage central l’écrivain français Gérard de Nerval (1808-1855), jugé
mineur aux yeux de ses contemporains et devenu majeur depuis le vingtième
siècle, voilà qui attire la curiosité. Le titre Le
Voyage de Nerval appelle à l’esprit le Voyage en Orient
de l’auteur romantique (1851 pour l’édition définitive). Mais le voyage est
aussi une pérégrination dans la psyché tourmentée de l’homme troublé, dans son
cheminement professionnel d’écrivain, dans sa vie et ses échecs amoureux
répétés. Cet hommage à Nerval reprend le dispositif narratif du Voyage en
Orient : le narrateur s’adresse au lecteur, sauf qu’ici, il s’agit
d’un dialogue avec l’écrivain disparu. Dit de manière plus exacte, Le
Voyage de Nerval est un dialogue fictif. N’est-ce pas aussi une manière
de rappeler que l’on écrit toujours en regard des autres, nourri par eux mais
au-delà de leurs écrits ?
S’appuyant
sur les exégètes, muni d’une connaissance précise de l’œuvre nervalienne, Denis
Langlois introduit à la connaissance de Nerval, avec verve et humour, érudition
et plaisir manifeste. Les deux écrivains partagent une terre de prédilection
commune : le Liban. C’est là, en effet, que Denis Langlois avait situé
l’intrigue du roman Le Déplacé, paru en 2012 chez l’Aube. Ce
n’est donc pas un hasard si, après un an vécu dans le pays, ayant achevé ce
dernier récit (en 1999), Langlois, quelque peu désœuvré, confie : « Alors,
mon vieux Nerval, j’ai pensé à toi ». Et nul doute que son attention
ait été ramenée au Voyage en Orient, effectué en 1843 par le
voyageur poète, journaliste, prosateur, au sortir d’une première crise de
dépression aiguë en 1841.
Le
narrateur du Voyage de Nerval s’emploie à rétablir les faits
rapportés par Nerval. Fort de sa connaissance des lieux orientaux, il souligne
les affabulations, les impossibilités de ce que raconte l’écrivain romantique.
Bref, il souligne que le voyage ne serait pour Nerval qu’une occasion de
rappeler la primauté de l’imagination sur le réel. Les mises au point
biographiques, historiques, littéraires même, donnent corps au travail
d’écriture. Notifiant, après plusieurs commentateurs, les emprunts de Nerval à
ses sources d’informations, Le Voyage de Nerval
démontre que, par ce jeu de miroirs, la relation d’un voyage comme les
souvenirs sont des reconstructions, des mises en actualités, des avancées vers
une vérité de soi. Et Denis Langlois en profite pour souligner l’importance de
la prise de distance, de l’approfondissement des connaissances pour comprendre
des peuples lointains ou non, pour entrer dans des civilisations différentes de
la nôtre. Par le dialogue fictif, Langlois éclaire cette question. Par exemple,
il approfondit la condition de la population druze qui est si présente dans Le
Déplacé.
Mais
ce travail, qui traque le véridique, laisse place à l’observation des modalités
de la création littéraire. Nerval, devient alors un guide. Il a rassemblé
plusieurs voyages dans la composition de son œuvre présentée comme un voyage
unique en Orient. Il a inclus des contes dans chacune des grandes sections de
son Voyage en Orient. Il s’échine à plagier les spécialistes des
religions, les historiens, pour approcher son sujet. Écrire, c’est reconstruire
et chez Nerval reconstruire, c’est métamorphoser. C’est pourquoi, par Le
Voyage de Nerval, Denis Langlois travaille à scruter les métamorphoses
pour saisir les processus de la reconstruction littéraire du réel. Chez Nerval,
les connaissances livresques viennent donner crédit aux choses vues, et à une
certaine déception devant la réalité. Comme pour ses contemporains, l’Orient
est pour lui, plus une terre de rêve qu’une terre connue ; et quand il y
pose les pieds, il est déstabilisé par le choc du réel. Alors il brode, il
fantasmagorise : « il vaut mieux croire à une folie que ne rien
croire du tout » dit-il. Ce à quoi correspond chez Denis Langlois,
cette adjonction : « j’ai couru comme toi après des utopies, moi
c’était des illusions politiques toujours insaisissables, mais ce qui compte,
ce qui fait battre le cœur plus vite, c’est bien sûr la course ». Mais
Langlois refuse à Nerval de préférer les illusions au savoir ; il refuse
de le conforter dans ses tentations d’échappée. Et il ramène Gérard de Nerval,
son interlocuteur, à sa quête profonde.
La
fin du livre interroge pleinement cette interrogation. N’est-ce pas alors qu’il
connaissait l’internement, alors qu’il se trouvait délié de tout engagement
social d’écriture (vivre de sa plume c’est répondre à des commandes), que
Gérard de Nerval a réalisé la part la plus créative de ses œuvres ? Pas
nécessairement sous la forme définitive que nous leur connaissons, mais sous la
forme du matériau ayant servi à leur ultime rédaction ? Le Voyage de
Nerval vient ainsi questionner l’influence des conditions de la
création et des motivations de l’écrivain sur l’écriture même. S’impose alors
que l’œuvre écrite, pour être « un miroir d’encre » de la
sincérité d’une existence, a bien des obstacles à franchir : ceux que
l’écrivain porte en lui-même et qui se lovent au cœur de sa psychologie, ceux
que la société surimpose sous le voilement de la liberté d’expression et qui
sont l’accès à l’édition, les contraintes de la diffusion, la disponibilité à
l’écriture, les nécessités contingentes qui y président. S’esquisse aussi
l’idée que l’enjeu du miroir d’encre de la sincérité d’une existence est
l’atteinte à l’unicité de l’artiste et de l’homme d’action. N’est-ce pas une
question esthétique par-delà le seul champ de la littérature engagée à
laquelle, certes, nous pourrions rattacher Denis Langlois, mais point
Nerval ?
On
est tenté de dire que Le Voyage de Nerval pourrait porter en
sous-titre Complément au Voyage en Orient de Gérard de Nerval.
Mais serait-ce rationnel ? Oui, si on prenait soin de souligner qu’une
œuvre trouve son accomplissement dans la lecture que l’on en fait, et s’y
épanouit. Oui, si on prenait soin de souligner que la littérature sous le signe
du dialogue (ici de Langlois avec Nerval) est une métaphore de la nécessité,
pour tout un chacun, d’être acteur et observateur, mais bien les deux, non l’un
seulement des deux car, alors l’individu jouerait des postures.
Lire
aujourd’hui le Voyage en Orient de Nerval revient à l’aborder
avec des questionnements propres à la singularité du lecteur. Pour Denis
Langlois le processus de la création y trouve lumière. Œuvre littéraire, Le
Voyage de Nerval n’est pas un roman, mais un récit qui alterne, mêle,
étude historique et introspection, note de lecteur et souci d’écrivain,
justesse biographique et irruption de l’actualité du vingt-et-unième siècle. Le
Voyage de Nerval est une composition rassemblant ces différentes
étoffes en une tapisserie fine, délicate et lettrée.
Philippe
Geneste
[1] Breton,
André, Anthologie de l’humour noir, Paris, Livre de poche, 1973,
446 p. – pp.123-132 (1ère édition 1939)
[2] Breton,
André, La Clé des champs, Paris, 10/18, 1973, 440 p. – p.11
(1ère édition 1953)
[3] Pour
Breton, Forneret fait « une loi de l’abandon pur et simple du
merveilleux ». Breton, André, La Clé des champs, Paris,
10/18, 1973, 440 p. – p.15 (1ère édition 1953)