Anachroniques

07/08/2022

poésie et profondeur romantique

FORNERET Xavier, Le Diamant de l’herbe, présentation de André Breton, gravures sur bois de Simon Ortner, Forcalquier, Quiero, 2022, 56 p. 25€

Ce livre est un travail typographique, imprimé sur une presse à main à partir d’une composition au plomb de Samuel Autexier en caractères Vendôme 16 & 24. Le tirage est fait en bleu, noir et rouge. Les gravures sur bois de Simon Ortner, ouvrier agricole, graveur et peintre, soulignent l’énigme du texte, avec des formes géométriques.

Ce travail de création, tant éditorial qu’illustratif, est mis au service d’un des plus beaux textes, sinon le plus beau, d’un romantique tombé dans l’oubli, Xavier Forneret (1809-1984). En son temps, Breton l’avait inscrit dans son Anthologie de l’humour noir[1] dont un extrait sert, ici de présentation.

Le ver luisant, personnage principal du récit et, par métaphore, titre du récit, « se meut sous l’influence de ce qui doit advenir ». Le texte relève d’un récit d’entomologiste autant que d’un poète, au bord du fantastique. L’événement a lieu loin de la ville, en un espace de solitude, en un pavillon abandonné sous les larmes blanches de la lune. Par mise en abyme, nous rencontrerons, dans le pavillon, des objets, un fauteuil, une araignée qui file « un bonheur de soie doux ». Ensuite, une femme, dame blanche « aux larmes de pierre », y entrera. Serait-elle la messagère de l’amour « pourvu que j’aie encore un souffle à donner à son baiser, un sourire à sa bouche, un regard à ses yeux, une larme à son âme » ?

La prose poétique de Forneret suscite le questionnement, interroge. Le Diamant de l’herbe serait-il l’histoire d’un rendez-vous placé sous le signe d’une kyrielle de rencontres étranges ? Peut-être, mais le rendez-vous n’aura pas lieu, la femme anticipant elle-même son inexistence à venir.

Le ver jaunira.

La femme tombera.

L’homme aura été assassiné.

… L’être romantique fuit la pression sociale, l’oppression. Il se bat contre les forces de l’anéantissement. L’univers s’irréalise au fur et à mesure que le lecteur tourne les pages d’une histoire qui se cherche dans l’ombre du soir, qui sombre dans la pénombre d’une pièce. Chaque évocation devient équivoque, le réel semble s’abolir à travers la subjectivité exacerbée d’un narrateur voyant. Le naturel et le fabriqué se mêlent ; on suit la pérégrination narrative de l’herbe jusqu’au pavillon avant d’y entrer.

Rien n’est limpide dans les épisodes qui sont contés, mais un souffle les enchaîne les uns aux autres. Ce qui est représenté, le sens, est à construire. C’est au hasard des apparitions de motifs que semble tenir la structure du récit. Mais là aussi, peu à peu, l’évanescence vient saturer les scènes dans le souffle rythmique d’une écriture descriptive que Breton qualifiait justement de « coulée verbale »[2]. Cet effet provient du choix romantique d’atténuer la logique de la phrase, créant un renforcement des mots et des associations de sens, par-delà les règles syntaxiques. Le travail typographique et de mise en page, la respiration qu’offrent au texte les gravures sur bois, orchestrent des pauses dans la matérialité même du texte y ouvrant à larges battants des espaces poétiques. Ainsi, la femme fantomatique se laisse-t-elle capter par le drame, transportée par la charge émotionnelle des mots en effervescence, des mots qui s’appellent par un jeu d’affinités libre.

Le texte se clôturant sur lui-même, le possible s’ouvre hardiment. Le présage du ver luisant, au début de récit, trouve alors son obsédant accomplissement. Nous ne sommes pas dans le merveilleux pour autant, car le langage s’y tient enserré dans la narration réalisatrice. Demeure un texte mystérieux[3], c’est-à-dire l’apparition sensible d’un univers mental subjectif qui s’en remet sans faille à l’expérience du langage pour exister.

 

 

Langlois Denis, Le Voyage de Nerval, Rives en Seine, SCUP, 2021, 214, p. 18€

Prendre pour personnage central l’écrivain français Gérard de Nerval (1808-1855), jugé mineur aux yeux de ses contemporains et devenu majeur depuis le vingtième siècle, voilà qui attire la curiosité. Le titre Le Voyage de Nerval appelle à l’esprit le Voyage en Orient de l’auteur romantique (1851 pour l’édition définitive). Mais le voyage est aussi une pérégrination dans la psyché tourmentée de l’homme troublé, dans son cheminement professionnel d’écrivain, dans sa vie et ses échecs amoureux répétés. Cet hommage à Nerval reprend le dispositif narratif du Voyage en Orient : le narrateur s’adresse au lecteur, sauf qu’ici, il s’agit d’un dialogue avec l’écrivain disparu. Dit de manière plus exacte, Le Voyage de Nerval est un dialogue fictif. N’est-ce pas aussi une manière de rappeler que l’on écrit toujours en regard des autres, nourri par eux mais au-delà de leurs écrits ?

 

S’appuyant sur les exégètes, muni d’une connaissance précise de l’œuvre nervalienne, Denis Langlois introduit à la connaissance de Nerval, avec verve et humour, érudition et plaisir manifeste. Les deux écrivains partagent une terre de prédilection commune : le Liban. C’est là, en effet, que Denis Langlois avait situé l’intrigue du roman Le Déplacé, paru en 2012 chez l’Aube. Ce n’est donc pas un hasard si, après un an vécu dans le pays, ayant achevé ce dernier récit (en 1999), Langlois, quelque peu désœuvré, confie : « Alors, mon vieux Nerval, j’ai pensé à toi ». Et nul doute que son attention ait été ramenée au Voyage en Orient, effectué en 1843 par le voyageur poète, journaliste, prosateur, au sortir d’une première crise de dépression aiguë en 1841.

Le narrateur du Voyage de Nerval s’emploie à rétablir les faits rapportés par Nerval. Fort de sa connaissance des lieux orientaux, il souligne les affabulations, les impossibilités de ce que raconte l’écrivain romantique. Bref, il souligne que le voyage ne serait pour Nerval qu’une occasion de rappeler la primauté de l’imagination sur le réel. Les mises au point biographiques, historiques, littéraires même, donnent corps au travail d’écriture. Notifiant, après plusieurs commentateurs, les emprunts de Nerval à ses sources d’informations, Le Voyage de Nerval démontre que, par ce jeu de miroirs, la relation d’un voyage comme les souvenirs sont des reconstructions, des mises en actualités, des avancées vers une vérité de soi. Et Denis Langlois en profite pour souligner l’importance de la prise de distance, de l’approfondissement des connaissances pour comprendre des peuples lointains ou non, pour entrer dans des civilisations différentes de la nôtre. Par le dialogue fictif, Langlois éclaire cette question. Par exemple, il approfondit la condition de la population druze qui est si présente dans Le Déplacé.

Mais ce travail, qui traque le véridique, laisse place à l’observation des modalités de la création littéraire. Nerval, devient alors un guide. Il a rassemblé plusieurs voyages dans la composition de son œuvre présentée comme un voyage unique en Orient. Il a inclus des contes dans chacune des grandes sections de son Voyage en Orient. Il s’échine à plagier les spécialistes des religions, les historiens, pour approcher son sujet. Écrire, c’est reconstruire et chez Nerval reconstruire, c’est métamorphoser. C’est pourquoi, par Le Voyage de Nerval, Denis Langlois travaille à scruter les métamorphoses pour saisir les processus de la reconstruction littéraire du réel. Chez Nerval, les connaissances livresques viennent donner crédit aux choses vues, et à une certaine déception devant la réalité. Comme pour ses contemporains, l’Orient est pour lui, plus une terre de rêve qu’une terre connue ; et quand il y pose les pieds, il est déstabilisé par le choc du réel. Alors il brode, il fantasmagorise : « il vaut mieux croire à une folie que ne rien croire du tout » dit-il. Ce à quoi correspond chez Denis Langlois, cette adjonction : « j’ai couru comme toi après des utopies, moi c’était des illusions politiques toujours insaisissables, mais ce qui compte, ce qui fait battre le cœur plus vite, c’est bien sûr la course ». Mais Langlois refuse à Nerval de préférer les illusions au savoir ; il refuse de le conforter dans ses tentations d’échappée. Et il ramène Gérard de Nerval, son interlocuteur, à sa quête profonde.

La fin du livre interroge pleinement cette interrogation. N’est-ce pas alors qu’il connaissait l’internement, alors qu’il se trouvait délié de tout engagement social d’écriture (vivre de sa plume c’est répondre à des commandes), que Gérard de Nerval a réalisé la part la plus créative de ses œuvres ? Pas nécessairement sous la forme définitive que nous leur connaissons, mais sous la forme du matériau ayant servi à leur ultime rédaction ? Le Voyage de Nerval vient ainsi questionner l’influence des conditions de la création et des motivations de l’écrivain sur l’écriture même. S’impose alors que l’œuvre écrite, pour être « un miroir d’encre » de la sincérité d’une existence, a bien des obstacles à franchir : ceux que l’écrivain porte en lui-même et qui se lovent au cœur de sa psychologie, ceux que la société surimpose sous le voilement de la liberté d’expression et qui sont l’accès à l’édition, les contraintes de la diffusion, la disponibilité à l’écriture, les nécessités contingentes qui y président. S’esquisse aussi l’idée que l’enjeu du miroir d’encre de la sincérité d’une existence est l’atteinte à l’unicité de l’artiste et de l’homme d’action. N’est-ce pas une question esthétique par-delà le seul champ de la littérature engagée à laquelle, certes, nous pourrions rattacher Denis Langlois, mais point Nerval ?

 

On est tenté de dire que Le Voyage de Nerval pourrait porter en sous-titre Complément au Voyage en Orient de Gérard de Nerval. Mais serait-ce rationnel ? Oui, si on prenait soin de souligner qu’une œuvre trouve son accomplissement dans la lecture que l’on en fait, et s’y épanouit. Oui, si on prenait soin de souligner que la littérature sous le signe du dialogue (ici de Langlois avec Nerval) est une métaphore de la nécessité, pour tout un chacun, d’être acteur et observateur, mais bien les deux, non l’un seulement des deux car, alors l’individu jouerait des postures.

Lire aujourd’hui le Voyage en Orient de Nerval revient à l’aborder avec des questionnements propres à la singularité du lecteur. Pour Denis Langlois le processus de la création y trouve lumière. Œuvre littéraire, Le Voyage de Nerval n’est pas un roman, mais un récit qui alterne, mêle, étude historique et introspection, note de lecteur et souci d’écrivain, justesse biographique et irruption de l’actualité du vingt-et-unième siècle. Le Voyage de Nerval est une composition rassemblant ces différentes étoffes en une tapisserie fine, délicate et lettrée.

Philippe Geneste

 



[1] Breton, André, Anthologie de l’humour noir, Paris, Livre de poche, 1973, 446 p. – pp.123-132 (1ère édition 1939)

[2] Breton, André, La Clé des champs, Paris, 10/18, 1973, 440 p. – p.11 (1ère édition 1953)

[3] Pour Breton, Forneret fait « une loi de l’abandon pur et simple du merveilleux ». Breton, André, La Clé des champs, Paris, 10/18, 1973, 440 p. – p.15 (1ère édition 1953)

31/07/2022

Boire du petit lait dans le sable, en déguster les saveurs, les savoirs

TAPIERO Galia, Un Tout Petit Grain de sable, illustrations de Marion Brand, éditions Kilowatt, 2022, 40 p. 11€

Cet album au beau papier et à la couverture cartonnée, album de petit format (14x18cm), est une perle, un grain de beauté éditoriale. L’autrice, Galia Tapiero, applique ici ce qu’Elisée Reclus a pu appliquer au ruisseau ou à la montagne, à savoir un récit géographique qui prend une dimension poétique sinon morale en ces temps de crise écologique majeure. Le récit documentaire est exact dans sa visée objective et sensible dans sa visée littéraire. Le personnage central est non pas le grain de sable mais la métamorphose de la montagne en sable. Nous pourrions dire qu’Un Tout Petit Grain de sable est un album de formation

Or, cette métamorphose est plus objectivement une genèse. Le sable est ainsi un héros que l’enfant lecteur va rencontrer en fin de parcours de l’album. Il se trouve ainsi confronté à l’idée du devenir concrétisée dans le grain de sable.

Les vingt doubles pages sont autant d’étapes que l’enfant est convié à scruter dans le détail des illustrations. En effet, l’album est minimaliste du point de vue du texte, et il faut observer, repérer, imaginer pour que l’histoire se fasse. Or, l’enfant spontanément établit un récit de ce qui le touche, de ce à quoi il est confronté. Il va donc s’appuyer sur les illustrations de Marion Brand réalisées par tablette graphique. Celles-ci épousent le minimalisme du texte, créant un univers de suggestions à partir de la stylisation qui émane des aplats et du jeu des tons bleu, orangé et violet. Les motifs figuratifs sont eux-mêmes exécutés avec un dessin simple. Le minimalisme a pour vertu d’initier l’enfant à l’observation des pages comme une propédeutique à la contemplation de la nature.

Le petit enfant, dès trois ans, à qui on lira le livre au début et qui, de par la sobriété textuelle pourra assez vite le lire par lui-même, seul, partira ainsi en voyage avec la roche pour reconnaître le grain de sable. Il s’agit donc d’un voyage analytique, mais peut-être les autrices lui offriront-elles plus tard un prochain voyage synthétique, qui le mènerait alors à la dune… Qui sait…

 

SEYDOU Véronique, Le Jour où Vicky Dillon Billon n’a pas bu son bol de lait, illustrations GEORGES Hélène, rouergue, 2022, 48 p., 16€80

Grâce à la littérature à destination de la jeunesse, le genre de l’album ne cesse de se diversifier, sortant largement du domaine de l’enfance tout en s’y rattachant obstinément. Ce genre est semble-t-il un domaine de liberté grande pour les créateurs et créatrices. Le Jour où Vicky Dillon Billon n’a pas bu son bol de lait ne viendra pas contredire cette remarque qui traite à la façon d’un western le sujet de la colère. Les deux créatrices ont choisi d’élaborer par le récit et la fiction imagée les traits propres à cette émotion : frustration, violence, ressentiment, vengeance, égoïsme, souffrance, impertinence… L’enfant est projeté dans un univers parallèle où son activité sensificatrice -son besoin de donner du sens- trouve libre cours à se rassasier, dans l’inouï de situations cocasses, drôles et tendres. Ici, nulle possibilité de défaire le dessin et le texte. Une poésie riante sourd de leur tissage indétricotable.

 

JUGLA Cécile et GUICHARD Jack, Le Lait, illustrations de Laurent SIMON, Nathan, 2022, 32 p. 7€95 ; JUGLA Cécile et GUICHARD Jack, Le Sable, illustrations de Laurent SIMON, Nathan, 2022, 32 p. 7€95.

Par une double page l’enfant se familiarise avec l’objet du livre (ici soit le lait soit le sable). Ensuite, dix expériences qui sont parfois des observations, sont proposées, lui permettant d’apprendre les caractéristiques de l’objet de l’analyse. Si on accompagne l’enfant, le livre peut être proposé à un lectorat assez jeune ; si l’enfant est seul, il en profitera vraiment à partir de 9 ans. C’est donc une collection qui couvre un large éventail du lectorat jeune. Il faut louer ce type d’ouvrages qui implique un apprentissage de la patience et qui fait l’éloge de la lenteur, deux qualités importantes de la démarche scientifique et deux garde-fous contre le dogme de l’utilitarisme et de la vitesse.

Philippe Geneste

24/07/2022

Dans la délicatesse de la trace

MELNIKOVA Dina, Soirée d’été, CotCotCot éditions, 2022, 32 p. 19€90

Le texte de Dina Melnikova prend vêture de prose poétique afin de mieux saisir les nappes mentales des pensées alanguies qui figurent une soirée d’été de la narratrice chez sa grand-mère. Ici, tout n’est que calme, douceur, rêverie désirée, énigme sollicitée, mystère entretenu. Mais c’est aussi, la description toute subjective d’un moment, un de ces moments de vie qui laisse trace en mémoire au vif du corps et de ses perceptions.

Le jeu du noir sur le blanc et ses quelques variantes de gris quasi crayonnées, ce jeu entraîne le jeune lectorat, mais en fait tout lecteur ou toute lectrice, dans le partage d’un état de bonheur. Il en fait sentir l’éphémérité et pourtant, tout autant, la robustesse mémorielle. Le travail éditorial, une nouvelle fois, par l’éditeur CotCotCot, exemplaire tant il est soigné, tant il épouse la poésie de l’œuvre, endosse la transmission de la délicatesse comme les premiers mots, « Les voilages au motif démodé », qui invitent au voyage intérieur.

Pointillés, traits, touches, l’œuvre dessinée se rapproche de la gravure, apportant au texte l’idée d’un creusement de traces dans le corps de la matière. Or, garder trace est au cœur de ce récit de l’éphémère temporalité d’un moment. Grâce aux dessins à l’encre de chine à la plume et au pinceau, la narratrice rend présente les sensations de la nature qui l’entoure. Ici, le travail plastique n’illustre pas, il se fond dans la voix narrative. Ainsi, la double page muette, 7 et 8, obtenue selon le procédé du monotype, correspond-elle à une modalisation verbale : le jeune lectorat partage l’état d’attention intriguée de la narratrice et, comme elle, devine plutôt qu’il ne discerne la source d’un bruissement dans les branches. Les deux pages qui suivent sont réalisées au fusain : le transfert du point de vue de la narratrice à celui du lecteur ou de la lectrice explique que ces derniers éprouvent un sentiment de curiosité, une sensation d’inquiétude ; l’impression vacillante pareille aux bords des traits réalisés au fusain, engage lectrice et lecteur dans l’envoûtement moelleux de l’univers tracé. Du point de vue de la créatrice, elle nous confiait : « J’ai voulu varier les techniques pour parler des différentes textures de la nature et nos perceptions d’elles ».

Les illustrations narrent un texte par ailleurs incitateur des illustrations. Mais au fil des pages la narration se mue en commentaire de l’illustration qui, dès lors, pilote la lecture. Par ce jeu subtil entre image et texte, l’expérience de l’interprétation s’offre au lectorat. Son expérience sensificatrice (de mise en signification) s’appuie alternativement sur la trace verbale et sur la trace figurée. La magie de l’album –c’est-à-dire sa rigoureuse composition– opère alors, entraînant vers les confins d’un imaginaire qui se déclare caractéristique de l’humain.

La thématique naturaliste sert le même propos. Dessin d’herbier, gravure de paysage, figurations sur-réalistes car si réalistes, imprègnent l’album d’où s’échappe, évanescente, une harmonie douce des êtres et de leur environnement. Au cours de ce moment conté, la narratrice réalise comme une conciliation tendre avec elle-même. Le site en est, par le truchement de l’espace des pages, son for intérieur, qui semble construit par ce que de la vie a su être retenu.

Dans les marges de l’interprétation, Soirée d’été se fait éloge de la lenteur en magnifiant l’attitude du faire attention. Soirée d’été c’est la patience créatrice d’un espace où souvenir et scène imaginée d’instant en instant se mêlent, hors du temps et pourtant au cœur du temps. Sommes-nous dans les coulisses d’une mémoire ou dans celles des rêves ? L’album nous introduit-il dans le moment d’une rêverie nourrie de mémoire ?

Philippe Geneste

17/07/2022

Avertissement d’incendie dans les consciences

FICHOU Bertrand, L’Épopée de la forêt en cent épisodes, illustré par NIKOL, Bayard jeunesse, 2022, 304 p. 19€90

Le livre est de beau format, propose des récits courts prenant pour personnages centraux, des animaux, des plantes, bref, tous les acteurs de la forêt. Il souligne, au fil des histoires naturelles, l’interdépendance de la faune, de la flore ; il met en avant l’équilibre incessamment renouvelé que réalise le temps évolutif qui échappe à nos consciences d’humains. Il s’appuie sur les connaissances scientifiques pour raconter l’œuvre coopérative des végétaux entre eux, « la fabuleuse intelligence du mycélium » notamment. Les insectes prolifèrent dans l’ouvrage.

Pour son écriture, Bertrand Fichu a choisi soit la forme documentaire soit la forme d’une fiction. Ainsi, le vingt-troisième épisode s’intitule « Dans La Forêt naissent les contes » et le vingt-deuxième « Au Commencement était l’arbre-monde ».

Les chapitres (cent) sont courts, aisément accessibles aux enfants bons lecteurs à partir de 9 ans et parfaitement adapté aux élèves de sixième et cinquième. L’unité du livre tient à ce que l’enchaînement des chapitres est étudié, même s’ils peuvent être lus, nous l’avons dit, isolément. Le livre peut être présenté aux enfants plus jeunes, mais il y faut la médiation de la lecture à voix haute par l’adulte. La lecture des cent épisodes assurera à l’enfant une connaissance approfondie de la vie cachée de la forêt.

Le travail illustratif est fouillé, très coloré, numérique et réaliste pour les figures représentées : « L’Épopée de la forêt en cent épisodes a été pour moi un grand laboratoire d’expérimentations » déclare Nikol dans le prière d’insérer de l’éditeur. Le cadrage cherche à capturer l’intérêt de l’enfant, l’image restant toujours en lien, en complément du texte. Mais elle fait aussi rêver l’enfant qui entre alors dans ces images reconstruites du monde. Les cartes illustrées du kit d’activité qui accompagne le livre (vingt fiches pour reconnaître les espèces, mais aussi pour réaliser un jeu d’observation, un herbier…) sont un complément vivant qui tient dans la poche lorsqu’on fait une balade en forêt. Un beau livre dans la tradition des livres documentaires et instructifs bénéficiant d’une rigoureuse rédaction.

 

ZURCHER Muriel, La Vie des arbres, illustrations de Laurent AUDOIN, Nathan, 2022, 32 p. 12€95

Ce volume de la collection KIDIDOC est une grande réussite. Les nombreuses animations (caches, languettes accordéons qui se déplient, déroulement de frises, fenêtres qui changent selon qu’actionne une page ronde insérée dans une autre page) ravissent le jeune lectorat. Il va parcourir sept chapitres : l’arbre est vivant ; le voyage des graines ; les vies cachées dans les arbres, autour, dessus et dessous ; la communication entre les arbres ou de la solidarité végétale ; la répartition géographique des arbres ; les dangers naturels ou non qui guettent les arbres ; la déforestation et les enjeux de la protection des forêts. Afin de créer une respiration entre la somme d’informations contenues, des pages montrent des activités humaines du monde entier en lien avec les arbres, l’utilisation sociale du bois.

 

GUILLET Martine, L’Ogre de barbarie, illustrations de Sophie LEBOT, Cipango, 2022, 32 p. 18€

L’album annonce dès le jeu de mot du titre la centralité que va tenir le langage dans l’histoire. Celle-ci est racontée à la manière d’un conte classique : un univers du merveilleux, la présence de personnages imaginaires et d’un roi, d’une reine et de leur fils le prince Igor. La narration est à la troisième personne. Mais quelques éléments structuraux du conte sont modifiés : le présent s’impose au début et surtout à la fin du livre, l’histoire intègre nombre de personnages issus d’autres contes, faisant de l’intertextualité un pilier du sens de l’histoire. De plus, l’autrice-ce-narratrice intervient plusieurs fois, par des modalisations soulignant que cette histoire est racontée aujourd’hui, loin des temps immémoriaux de l’âge des contes.

Comment le jeune prince, lecteur passionné, va-t-il convaincre l’ogre insatiable défricheur de forêt pour combler son appétit à respecter l’environnement végétal et comment, ainsi, l’équilibre idyllique de la situation initiale va-t-il être rétabli, ouvrant à une ère nouvelle… mais toujours gouvernée par un roi et une reine… Igor, lui, deviendra écrivain le soir, jardinier le jour. Prendre le temps de lire en suivant les illustrations fouillées et aquarellées de Sophie Lebot, oniriques autant qu’en parfaite symbiose avec le texte ouvrant au respect de la nature de Martine Guillet.

Philippe Geneste


10/07/2022

Un été à la page

Bayar Michèle, Finies les chatouilles, oskar, 2020, 88 p.

Dans une famille bourgeoise, père comédien, mère sans profession précisée, les vacances chez ses grands-parents maternels sont une institution.

L’héroïne, Maelys, et son frère Max, bouclent leurs bagages. Maelys se réjouit du stage de voiles où elle va retrouver Erwan, pour lequel elle éprouve des sentiments amoureux. Mais Maelys est inquiète ; elle appréhende ce séjour, car le grand-père est porté à la chatouiller et ça la dérange, mais n’ose trop rien dire

« j’ai trop honte, je voudrais que ça s’arrête » (p.10).

Et cela depuis l’âge de cinq ans, au moins. Son amie Jade, la pousse à refuser. Mais les parents, la grand-mère n’y voient que du feu. Quant au grand-père il abuse l’enfant depuis sa position d’adulte :

« ce sera notre petit secret » (p.12) lui dit-il

L’ouvrage scrute avec didactisme la situation intra-familiale. Il montre comment Maelys retrouve la confiance en elle grâce à l’aveu qu’elle fait à son amie proche, à son frère puis à ses parents, de la honte ressentie. L’ouvrage décrit et en même temps instruit. C’est le propre des ouvrages de fiction didactique qui réussissent à traiter des problèmes de société.

 

BONO Elsa de, Eli et le secret des dunes, éditions Ex Aequo, 2020, 122 p. 12€

Voici un premier roman, qui s’adresse aux enfants de 9 à 12 ans. Le ton fantastique verse dans l’heroïc fantasy, tout en s’apparentant à un conte d’initiation.

La thématique est d’actualité : l’humanité fait face à un désastre écologique, une croûte survenue du fond de l’océan, inconnue des scientifiques, menace de tuer toute vie marine et de s’étendre à la terre entière pour y détruire toute vie. C’est là qu’intervient le merveilleux, par le biais d’un enfant en proie aux angoisses écologiques et secrètement ami intime de l’océan. Des fées lui soufflent la mission à accomplir. Il s’y risquera, le récit prend alors la tonalité de l’heroïc fantasy. Les péripéties et épreuves se multiplient en des chapitres courts (cinq pages en moyenne).

Le dénouement arrive, heureux : l’imaginaire donne pouvoir de survie à la terre et porte à l’espérance une humanité rendue consciente des dangers écologiques qui la menacent.

 

Meysenbug Malwida von, Mémoires d’une idéaliste, édition présentée par Sandrine Fillipetti, Mercure de France, 2019, 700 p. 15,20€

Ces mémoires sont parues entre 1869 et 1876 et en 1900 en France. Une amitié liait Malwida Meysenbug à Nietzsche ; admiratrice de Wagner, elle côtoya Louis Blanc et Alexandre Herzen. Les Mémoires permettent de suivre l’itinéraire de cette féministe (1806-1903). Elle rompt avec son milieu aristocratique d’une province allemande, se rapproche du courant libéral de la première moitié du dix-neuvième siècle, mêlant à une sensibilité socialiste naissante un idéalisme dont elle ne se départ pas. En 1852, elle émigre à Londres et croise nombre d’exilés politiques du continent. Mémoires d’une idéaliste est ainsi un document historique où les réflexions pour l’émancipation féminine abondent. Écrites avec clarté, dans un style précis, la lecture en est facile.

 

HIRSCHING Nicolas de, JOLY Fanny, Qui a piqué les contrôles de français ? Casterman, 2017, 92 p. 12€

Vingt-trois élèves imaginaires ont écrit une rédaction dont le sujet était : « Vous passez un après-midi avec votre grand-mère. Racontez ». Le livre donne à lire ces rédactions, petit panorama sociologique et document scolaire, certes, fictif mais ô combien bien senti… On lit des tranches de vie et les corrections et annotations de l’enseignante. Les deux croisés, le sourire advient souvent et le rire éclate à plusieurs reprises. L’ouvrage est ainsi à la fois un exercice de style en terrain connu pour les collégiens, un recueil de nouvelles sur un même thème qui puisent dans leur vie ordinaire et un clin d’œil au genre du commentaire qui assure la ligne continue d’un humour taquin et parfois pinçant. Une grande réussite éditoriale.

 

Roy Didier & Oudeyer Pierre-Yves, Les Robots et l’intelligence artificielle, illustrations par Roland BAZART, Nathan, collection Questions ? réponses ! 2020, 32 p. 7€40

En trente-deux questions et bien plus de réponses, voici plein d’informations sur les robots et l’intelligence artificielle, sujet d’actualité s’il en est. Qu’en est-il du langage du robot ? Un robot comprend-il le langage humain ? La mémoire robotique menace-t-elle à terme la mémoire humaine bien moins efficace ? Un drone est-il un robot ? Où en sont les recherches sur l’intelligence artificielle ? L’ouvrage commence par décrire ce qu’est un robot et ce qu’est l’intelligence artificielle ; ses pages ont la préoccupation de permettre à l’enfant d’appréhender les explications à partir de son univers (le smartphone).

Les deux auteurs des textes sont chercheurs à l’Institut National de Recherche dédié aux sciences du Numérique. Aussi, leur livre passionne car il nous plonge dans une réalité que l’enfant croit connaitre mais qui en fait le dépasse largement. Tous les membres de la commission lisezjeunesse y ont trouvé un grand intérêt et le livre n’a cessé de circuler de main en main avec de nombreux échanges entre ses membres. Ajoutez à cela une iconographie précise, une mise en page très aérée, et vous avez une idée de cadeau assurée pour les enfants dès 9 ans, plus jeunes si on les accompagne dans la lecture.

 

HAREL Karine, D’où vient l’eau que je bois ? illustrations de Didier BALICEVIC, Tourbillon 2020, 32 p. 12€

L’éditeur conseille l’ouvrage dès quatre ans, cela nous semble un peu jeune. Six ans, nous semble un âge plus juste et avec un accompagnement d’un adulte. Mais le livre peut aussi bénéficier aux 8/12 ans tant les informations sont précises, les explications nombreuses et claires, avec une texture d’illustrations où alternent photographies et dessins. On y suit le parcours de l’eau, du pompage au robinet. C’est l’occasion pour l’enfant de découvrir le rapport que son corps entretient avec l’eau. Le livre décrit ensuite le travail des égoutiers, le fonctionnement d’une station d’épuration. La pollution de l’eau fait alors l’objet d’une double page explicative. Armé de ces connaissances, l’enfant retourne à la vie de l’eau, son cycle et ce pourquoi elle est si précieuse. Nuage, brouillard, nappe d’eau, neige, arc-en-ciel, rosée, grêle, sont alors étudiés. L’avant-dernière double page est consacrée à l’usage ordinaire de l’eau par l’enfant et la dernière propose une expérience du filtrage de l’eau.

Ce livre paru dans la collection mon premier exploradoc fait de la part de l’éditeur l’objet d’une nouvelle présentation, plus aérée que la mise en page de la première édition. L’enfant s’appuie sur des petits personnages dessinés pour interroger les images, aide précieuse pour l’adulte lisant le livre à l’enfant, aide indispensable pour les 8/11 ans lisant seuls le livre. Une excellente idée de cadeau.

Philippe Geneste

 

Fontenoy Maud, Les Océans un trésor à protéger, Flammarion, 2015, 32 p. 13€50

Cet ouvrage au format confortable (240x300 mm) traite du rôle de la mer dans le cycle de la vie, souligne les intérêts de l’eau pour les humains, rappelle la biodiversité des océans, de la mer et l’enjeu de sa préservation. Il décrit les récifs coralliens, les régions polaires, le littoral. L’ouvrage promeut enfin la fondation Maud Fontenoy… Adressé aux enfants de fin d’école élémentaire et pré-adolescents, le livre est clair. On regrettera le peu d’engagement social et politique qui aurait quand même pu venir expliciter les sources du danger que font courir les hommes aux milieux marins.

Commission Lisez jeunesse

 

BAUSSIER Sylvie, La Course au pôle Sud. Amundsen et Scott, oskar, 2020, 99p.

L’anglais, Robert Falcon Scott, en 1902, tente la conquête de l’Antarctique. Mais il va manquer de vivres et fera demi-tour à 800 kilomètres du pôle. En novembre 1911, Robert Scott lance une nouvelle expédition pour atteindre le pôle Sud. Le 18 janvier 1912, il découvre le drapeau norvégien planté sur le pôle. Scott et les quatre membres de son expédition qui l’accompagnaient (les six autres étaient restés en arrière) repartirent. Mais de faim et de froid, ils moururent tous les cinq.

C’est l’expédition de Roald Amundsen qui a précédé celle de Scott. Admundsen avait été devancé, pour la découverte du pôle Nord, par Peary. Il décida alors de se lancer dans la conquête du pôle Sud. La première fois, après son départ le 8 septembre 1911, il rebroussa chemin. Puis il repartit le 19 octobre et son expédition atteignit le pôle Sud le 14 décembre 1911.

Le livre de Baussier narre les deux expéditions. Le récit de quatre-vingt-quatre pages est alerte et très documenté, comme cette autrice nous y a habitué. Il est suivi d’un dossier informatif de dix pages consacrées à la découverte des deux pôles, en quatre parties : le mystère des pôles, la conquête du pôle Nord, la conquête du pôle Sud, les pôles aujourd’hui et demain. Une carte et des documents explicatifs sont inclus dans l’ouvrage, qu’on ne peut que recommander.

Commission Lisez jeunesse et Ph. G.

 

03/07/2022

Des livres d'expériences

POUVERREAU Sandrine, Le Guide des métiers de demain, illustrations de Walter GLASSOF, Bayard, 2021, 96 p. 12€90

En tout plus de quatre-vingt-dix métiers sont présentés avec un langage gouvernemental : les « secteurs les plus porteurs », les « métiers qui recrutent ». L’autrice détaille sept secteurs : la santé & le bien être, l’intelligence artificielle, le marketing-vente-finance-droit, les métiers de la data, communication et arts, industrie et bâtiment, développement durable. Un index permet au pré-adolescent et à l’adolescent de se repérer rapidement pour s’informer sur ces métiers. Sept métiers seulement concernent des titulaires d’un CAP et/ou BTS et/ou baccalauréat professionnel. La plupart des métiers sont ceux de cadres, soit, au fond, la petite, moyenne et grande bourgeoisie qui forment aussi la clientèle des livres destinés à la jeunesse. Ainsi une centaine de professions récentes sont répertoriées, analysées et le parcours pour y accéder. C’est un guide, un vrai guide.

 BARFIELD Mike, À toi la science ! traduction Baptiste Massa, Bayard jeunesse, 2021, 96 p. 12€90

Ce livre rassemble soixante expériences scientifiques à reproduire. Chacune s’appuie sur l’exposé d’une découverte d’un ou d’une scientifique : Darwin, Einstein, Herschel, Johnson, Théophraste, Purkyne, Lovelace, Somerville, Archimède, Al-Haytham, Leeuwenhoek, Rayligh, Bernoulli, les frères Wright, Audubon etc. Ces expériences concernent les êtres vivants, la biologie humaine, les matériaux, l’air, l’électricité et le magnétisme, la physique et les forces, la lumière, l’astronomie, les mathématiques. Un glossaire aide le lectorat à mémoriser les notions, un index permet de retrouver rapidement ce qu’on cherche, quatre pages récapitulent l’objet du livre qui est à la fois un documentaire et un livre pratique. Le choix de la bande dessinée comme vecteur permet à Barfield de simplifier l’abord du livre et d’y introduire une dose d’humour qui enlève toute sécheresse au propos.

OXLADE Chris, Construis ton système solaire, Gallimard jeunesse, 2021, 63 p. + matériel de construction, 19€95

Ce coffret promet de faire comprendre au lectorat de 8 à 12 ans comment s’est formé le système solaire. L’enfant découvre le soleil, les huit planètes du système. Il s’instruit sur les comètes, les astéroïdes, les planètes naines. Grâce au matériel l’enfant construit ce système. Nous avons trouvé formidable le coffret et toute notre commission a accroché à ce que propose le livre. Les plus grands nous ont aidé à comprendre les 63 pages d’informations sur l’espace.

Commission lisezjeunesse

 

Remue-ménage dans la maison, illustrations de Tiago AMERICO, éditions Tourbillon, 2022, 10 p. + éléments, 12€90

Le livre propose cinq décors, liés à la maison : salle de bain, cuisine, salon, chambre, buanderie, jardin. Une boîte collée au dos de la couverture comporte trente éléments détachés, meubles, personnages, que l’enfant va pouvoir inclure dans un décor et y faire circuler. Ainsi, va-t-il créer de nouvelles situations, variables selon les jours et les moments. Bien sûr, cette activité gagne à être accompagnée par les parents car l’interaction mènera l’enfant à verbaliser, à préciser ce qui est créé, donc à commencer à raisonner à partir des propositions même de l’enfant. Alors, ce livre pratique atteindra sa pleine efficacité éducative, sans compter le moment de complicité ainsi établi dans le jeu.

 

BIELINSKY Claudia, C’est qui qui ? éditions Bayard jeunesse, 2022, 22 p. 11€90

Le titre donne le ton de cet album-jeu destiné aux petits enfants. Sur chaque double page, une même figure dessinée (singe, chien, souris, lapin, luciole, grenouille, en variations diverses de postures et activités. Page de gauche, un court texte demande à l’enfant de trouver, sur la double page, le dessin correspondant à une posture seulement. Il ne s’agit pas de reconnaissance perceptive, à proprement parler, ni de correspondance de formes à réaliser ; il s’agit d’associer la variante de la figure signifiant un sentiment ou un comportement ou une émotion. C’est là qu’est l’astuce de ce bon petit ouvrage, aux grosses pages cartonnées, aux coins arrondis pour que le petit enfant ne se fasse pas mal. On pourrait parler d’un imagier de la dénotation voire de la connotation, chose nouvelle au fond. Là encore, le livre trouvera sa pleine efficience dans l’interaction que l’adulte stimulera avec l’enfant, tout en le guidant dans la démarche avant que, connaissant le livre, il ne s’adonne seul à la recherche des correspondances pages après pages.

 

EPARVIER Hervé, Les Trois Petits Cochons, illustrations de Paco SARDO, Tourbillon, 2022, 28 p. 8€90 ; EPARVIER Hervé, Le Petit Chaperon rouge, illustrations de Did CHOCOLATINE, Tourbillon, 2022, 28 p. 8€90

La nouvelle collection de chez Tourbillon, propose des albums-jeux pour « découvrir de façon ludique les contes classiques ». Le conte est découpé en neuf séquences événementielles. Pour chacune, le texte initial fait l’objet d’une réécriture simplificatrice visant la clarté et la simplicité. Les images sont joyeuses, riches sans être fouillées.

Ces deux premiers volumes relatant un conte comprenant un trajet dans l’espace, l’auteur et le dessinateur proposent une séquence de repérage du parcours de l’héroïne ou des héros que l’enfant lecteur va effectuer avec le doigt. Pour les autres séquences, il est proposé à l’enfant, par une halte ludique, de repérer des éléments de l’image, ce qui est à la fois une initiation à se rendre attentif au texte lu et à prendre le temps d’explorer l’illustration.

Un tel livre peut être lu à des enfants dès quatre ans ou bien offert à des enfants de 8 ans pour les amener à lire pour leur plaisir. La co-lecture adulte-enfant (de 4 à 7 ans) est recommandée afin de pousser l’enfant à scruter les doubles pages. L’adulte pourra alors, pour chaque double-page, poser d’autres questions entrant en échos avec le texte afin que l’enfant en enrichisse sa lecture-compréhension.

Philippe Geneste

26/06/2022

Petit panorama du personnage en littérature de jeunesse

ARROU-VIGNOD Patricia et Jean-Philippe, Héros, 40 personnages de roman, illustrations d’Andrew LYONS, Gallimard jeunesse, collection Bam !, 2021, 42 p. 12€50

En 2012, Gallimard jeunesse avait déjà fait paraître, sous les plumes de Anne Blanchard, Jean-Bernard Pouy, Francis Mizio et Serge Bloch, L’encyclopédie des héros, icônes et autres demi-dieux, qui en 124 pages explicitaient les origines, le contexte culturel qui avaient vu naître les figures choisies, à la découverte des actions qui leur valent d’être restés dans la mémoire collective. Le livre de P. et J-P. Arrou-Vignod est différent. Il ne concerne que les héros de la littérature depuis l’antiquité jusqu’à nos jours, de Gilgamesh à Tobie Lolness, de Renart jusqu’à Lyra, de Don Quichotte jusqu’à Croc-Blanc, de Jane Eyre à Nils Holgersson etc. Chacun de ces vingt personnages est présenté en une double page par sa carte d’identité, un argument de sa présence dans le roman qu’il traverse, une contextualisation de l’histoire, une brève citation, et une image du héros ou de l’héroïne commentée avec pour légende une caractéristique mise en valeur.

L’ouvrage de format de poche propose ainsi un portrait qui invite le jeune lectorat à se plonger dans le livre racontant l’histoire de ces êtres imaginaires. Les personnages en effet « sont nos véhicules ; c’est grâce à eux que nous entrons dans un récit » (1). C’est que le héros qui entre dans la vie des lecteurs, celui ou celle qui inscrit ses pas dans la mémoire d’un peuple ou de différents peuples, est un être imaginaire qui a pris une consistance littéraire telle qu’elle se transforme en consistance sociale. Le personnage, qui assume une fonction précise dans le récit qui le soutient en vient à sortir de cette fonction soit par l’identification à son image du jeune lectorat, soit parce que, tel Cosette, il est transcendé par les sentiments qu’il provoque, sentiments qui se muent parfois en valeur sociale de tout un peuple, d’une classe sociale ou d’un groupe. C’est pourquoi les héros sont des vecteurs de représentations sociales. Ils peuplent les mythes et les légendes ; les religions se sont ingéniées à en créer pour enrôler les populations.

La lecture de Héros… mène à distinguer le héros ou l’héroïne et le personnage. Les deux premiers se situent en dehors de l’humanité commune, alors que les seconds lui appartiennent ; les deux premiers s’identifient à un système de valeurs (voir les super héros des films de la culture de masse produits par l’industrie américaine du divertissement), alors que les seconds, parfois, peuvent déborder leur fonction dans le récit tout en s’abstrayant du système de valeurs dominant. Or, si on tient compte de cette distinction, la lecture du livre montre que les héros de l’antiquité et, en partie, du Moyen âge, comme ceux de la fin du vingtième siècle et du début du vingt-et-unième siècle sont hors du commun, alors que la littérature de jeunesse à partir des années 1960/1970 a révélé des personnages. Bien sûr, cette remarque est fragile car il faudrait élargir le corpus et vérifier aussi l’hypothèse qui la fonde de la différence entre héros/héroïne et personnage. Toutefois, Jean-Philippe et Patricia Arrou-Vignot sont suffisamment instruits de cette littérature et de son historique pour qu’on puisse prendre au sérieux leur livre, au-delà de l’intérêt immédiat pour le jeune lectorat.

Philippe Geneste

(1) Arrou-Vignod Jean-Philippe, Vous écrivez ? Le roman de l’écriture, Gallimard, 2017, p.68 (voir le blog du 6 mai 2018

 

Le NEOUANIC Lionel, Je suis un personnage !, rouergue, 2021, 240 p. 17€

240 pages, 116 entrées, pour instruire le lectorat sur la notion de personnage. Tout commence par savoir ce qu’est un personnage, et savoir qui n’en est pas un. On va parler de héros ou d’héroïne, certes, mais aussi des personnages secondaires, des faire-valoir, des personnages de passage. On va évoquer des personnages connus mais aussi une foule d’inconnus.

Le Néouanic interroge ainsi de nombreuses situations qu’il invente ou qu’il évoque, avec une profusion de dessins humoristiques type fanzines et comics. C’est drôle, et le livre peut se lire comme de mini-biographies de personnages d’un univers nonsensique, ubuesque ou surréaliste. On y croise, évidemment, les personnages symboles de telle ou telle émotion, des comportements, des objets, des animaux, des humains, des éléments du cosmos… On y croise, aussi, des personnages à la vie intérieure chargée.

Bref, le livre de Lionel Le Néouanic fait feu de tout bois. Sa lecture peut être jubilatoire ; mais qu’en retire le jeune lectorat ? Est-il fait pour lui, au fond, ou bien pour des animateurs ou animatrices d’ateliers littéraires, des enseignants ? Le livre peut inciter à prendre la plume, ou tout simplement à se créer son propre personnage : « Toi, moi, nous… Tous, pouvons être personnages » en toute empathie…

Philippe Geneste & Annie Mas

 

FERRETTI DE BLONAY Francesca, Ulysse, l’odyssée des mers, illustrations OYEMATHIAS, Nathan, 2021, 12 p. 9€95

Suivant l’épopée attribuée à Homère dans L’Odyssée, le livre dépliant propose à un plus jeune lectorat la carte légendée qui suit le périple du héros roi d’Ithaque. Nous sommes en Grèce en 1200 avant Jésus-Christ. Ce livre est un riche document, varié, où on trouve des informations sur les dangers de la navigation, sur la science de la cartographie, sur l’apport de l’archéologie à la connaissance de la ville de Troie, sur Homère, avec un résumé de L’Odyssée. Un livre apprécié par la commission

Commission lisez jeunesse

19/06/2022

Deux albums, deux contes, pour l’harmonie à construire entre nature et humanité

EL FATHI Mickaël, Grand Chien, Cipango, 2021, 36 p. 16€

L’album plonge le jeune lectorat -lecteur ou non lecteur, les deux apprécieront l’œuvre- dans une légende Sioux, Lakota plus précisément dit. Pour ce peuple les chevaux, ou Grand chien, occupent une place centrale.

La légende contée par El Fathi, raconte comment le cheval est devenu une caractéristique identitaire du peuple. Les dessins ou images peintes donnent l’illusion d’être faits au crayon de couleur. Ce choix plastique crée une proximité avec le lectorat. Les chevaux et les rares figures humaines tendent à s’échapper du trait, signifiant la liberté symbolisée par ces animaux et par le mustang héros véritable du conte. Le rouge, le jaune et le blanc dominent, ce sont trois des quatre couleurs sacrées des indiens Lakotas. El Fathi, comme à son habitude, manie l’instrument numérique aussi bien que les techniques classiques de l’illustration. Ici, il œuvre à un rapprochement avec les enfants afin de mieux faire partager l’histoire par l’émotion, et non par la conceptualisation. Le pari est réussi.

À la fin de l’ouvrage, Maurice Rebeix contextualise la légende adaptée par El Fathi. Il explique la centralité du cheval au sein des coutumes, du mode de vie et des croyances des Lakotas. Ses explications et le travail fictionnel tant imagé que textuel de Mikhaël El Fathi présentent un univers d’harmonie entre l’humain, les animaux, la terre et les éléments naturels. L’album peut alors se lire comme une propédeutique à la philosophie des indiens Lakotas.

 

CURCHOD Ronald, La Main, rouergue, 2021, 48 p. 16€

Cette histoire est une version novatrice du thème ancien de la main coupée, une variante de la fille sans mains des contes africains (1), que l’on trouve aussi chez les frères Grimm (2). Ronald Curchod articule le thème avec celui de la forêt profonde, lieu des dangers, lieu des mystères, lieu de la régénération. Les illustrations sont essentielles tant elles assurent l’entrée du lectorat dans l’imaginaire. On y distingue les traces d’un art de la gravure structurant les compositions où domine la verticalité et un jeu sur la perspective qui met au lointain les lieux et les actes, obligeant le lectorat à fouiller l’image avec patience pour en sonder -le mot est approprié- la signification en rapport avec la fiction. Les effets aquarellés enrobent de flou les traits introduisant un onirisme fantastique qui n’est pas sans entrer en correspondance avec les contes du romantisme allemand. Sur de multiples parties de planches parfois sur une planche entière, le jeu des traits donne une vie organique au paysage, redoublant alors le travail fouillé sur l’instance narrative que nous analysons plus loin.

L’histoire est celle d’un marionnettiste qui va, traversant forêt et lac gelé, de village en village poser son théâtre de bois et ses deux poupées de chiffon qui « content l’histoire d’une jeune fille et d’un diable ». Un jour, le marionnettiste sauve un ours qui allait se noyer dans un lac gelé dont la glace avait rompu sous son poids. Ce geste va entraîner la perte de la main salvatrice qui, gelée, se détache du bras. L’homme se réfugie dans la forêt, trouve refuge dans une cabane de bûcheron, mais, dans l’impossibilité de travailler, « il a faim ».

Durant son sommeil vient un ours qui se penche sur lui et qui lui fait offrande, la tenant dans ses mains -« ce nid de peu, de griffes et de poils »- une fée, « une jeune femme petite petite à peine plus grande qu’un carafon ». Le théâtre pour marionnette peut alors repartir en représentations, la main de l’homme animera la poupée du diable, la fée jouera le rôle de l’être pur.

Les illustrations, tout au long du parcours, rappellent au lectorat la présence fantasmatique des ours protecteurs du marionnettiste. La forêt profonde est ambivalente : protectrice, on l’a vu, mais aussi mystérieuse et troublante, le diable déclare d’ailleurs « la forêt transpire le secret et le mensonge ». Or, ce qui se joue sur le théâtre de marionnette est un vrai combat entre la pureté et la fausseté, entre le Bien et le Mal ; mais pas seulement : ce qui se joue c’est l’harmonie à construire entre la nature (la forêt en est le symbole) et l’humanité. Le marionnettiste a fait le sacrifice de la main qui trouve comblement dans le jeu de la fée. Peut alors se jouer la représentation de la vie. Pour ce faire le conte structure un espace, celui de l’imaginaire, dans lequel peut se construire un autre rapport à la nature, grâce auquel peut être déjoué l’arrogance du diable, figure de la domination et du pouvoir.

Ce que défend, au fond, le conte, c’est la nécessaire reprise humaine, par l’humanité, de son parcours dans la nature, une reprise vers une sympathie cultivée envers tous les êtres vivants et un ancrage solidaire des paysages qui l’accueillent, et qu’il traverse. Ce qui se joue, c’est le triomphe de l’humain sur l’in-humain, de l’actif sur le passif dont la relation interpersonnelle entre l’homme et l’ours est la marque. Rouge, la cité soumise à l’enfer que raconte le travail illustratif, sera vaincue dans le théâtre des marionnettes et le soleil se lève sur la dernière page de garde, à travers la forêt des branches et des troncs, les oiseaux tête-bêche en attente. La défaite du Malin ouvre une ère nouvelle. Ce conte est-il celui d’un espoir mis dans l’humanité pour combattre ses aliénations liées à son renoncement à vivre avec la nature ? On peut le penser quand on étudie la problématique du respect qui traverse la question de la voix narrative.

Pour porter cette interprétation, l’album repose sur un travail approfondi de la narration. Au début et à la fin, c’est la forêt qui est la narratrice, qui nous fait part de ses sensations et de ses observations. Puis, insensiblement, une instance narrative impersonnelle se substitue à celle-ci, épousant le point de vue du chemin menant au village, un point de vue omniscient classique pour conter l’événement féérique. Il est temps pour la forêt de reprendre les commandes de la narration, d’abord observatrice puis assimilatrice. À la fin de l’album, la narration rassemble en son sein la totalité du conte, assimilant les hommes, les bêtes, les lieux, dressant l’espace imaginaire des représentations comme espace vital du renouveau de la vie.

Le travail sur l’instance narrative œuvre à l’harmonie interactive du végétal, de l’humain, de l’animal, du réel et du surréel, de l’urbain et de la nature. Le conte est une promesse d’harmonie douce dont l’acquisition (et non la conquête) dépend de l’incessante pérégrination du marionnettiste de village en village, de ville en ville. Le personnage traverse les mystères de la forêt dense qui le recueille puis l’accueille et l’appelle. Il s’y ressource, il en sort, il y entre.

La Main est un chef d’œuvre à offrir, à faire lire, à étudier en classe, un chef d’œuvre qui soulève la problématique de la lecture en tant que jouissance dans la libération de l’imaginaire c’est-à-dire par l’élargissement de son espace. L’outil ? La patience humaine de la construction représentationnelle.

Philippe Geneste

(1) Ruelland Suzanne, La Fille sans mains. Analyse de dix-neuf versions africaines du conte type 706, Bibliothèque de la SELAF, 39-40, Paris, 4ème trimestre 1973, 209 p. - (2) il s’agit du conte des frères Grimm, recueillis de deux récits de Hesse et trois de la région de Paderborn, au début du XIXème siècle, La jeune fille sans mains. Voir Grimm, Contes pour les enfants de la maison, édités et traduits par Natacha Rimasson-Fertin, volume 1, Paris, Corti, 513 p. – pp.186-193.

 

12/06/2022

D’Athéna aux Poupées Savantes


PANDAZOPOULOS Isabelle, Athéna, la combative, illustré par GAZHOLE, Gallimard jeunesse, 2021, 112 p. 9€90

Avec une grande érudition et sa belle écriture, ici, de conteuse, Isabelle Pandazopoulos a fait de l’histoire d’Athéna, déesse de l’intelligence et de la justice, un roman passionnant.

Comme nous l’indique le chapitre premier, « Une fille pas si sage », Athéna ne fut pas toujours cette figure mythique, impressionnante de raison, que l’Antiquité nous a transmise, mais une fillette impatiente, fébrile et qui n’aimait pas dormir, tant les heures de sommeil étaient pour elle des heures perdues. Elle a vécu son enfance auprès du roi des dieux, Zeus, son père, qui l’adorait, mais dut subir les affres de la jalousie de sa belle-mère Héra et de la cruauté son frère Arès, soutenu par le dieu Poséidon.

Comme nous le raconte l’autrice, Athéna, toute jeune encore, tissa lors de ses nuits d’insomnie une magnifique toile à l’image de son père. Celle -ci fut présentée au banquet des dieux, où selon la coutume, un aède accompagné d’une lyre devait charmer l’assistance par ses poèmes chantés. Héra, pensant nuire à sa belle-fille, avait choisi le jeune poète Talaos car elle le savait inexpérimenté. Mais celui-ci chanta magnifiquement la rencontre de Zeus et de Métis. Sa poésie révéla le rôle de la jeune femme, qui connaissait la science des plantes et leur pouvoir, dans la délivrance des enfants de Cronos dévorés par leur père ; Cronos vaincu, Zeus devint le maître de l’Olympe. Athéna apprit ainsi le secret de sa naissance et ce que devint sa mère, cette femme érudite et généreuse, qui resta vivante dans le cœur et l’esprit de Zeus.

Mais plus tard Athéna, toute jeune déesse encore, ne sut déjouer le piège tendu par Arès qui distilla en elle les poisons de la jalousie. Arachné, qui se mesura à elle, en souffrit. Longtemps Athéna regretta sa cruauté envers cette tisserande de talent qu’elle réduisit à une bête hideuse, haïe, tissant des toiles répugnantes au fin fond de caches lugubres.

Mais Athéna retrouva son aura d’intelligence et de justice en apportant son aide et sa protection à des héros grecs, tel Hercule ou Ulysse.

Elle sut enfin, à l’apogée de sa maturité, vaincre le puissant Poséidon qui voulait se rendre maître d’Ithaque. En apportant simplement un rameau d’olivier qu’elle avait protégé, en offrant ce symbole de postérité et de paix à la ville d’Athènes, elle fut acclamée par une foule de femmes, d’enfants, de jeunes gens qui voulaient se détourner irrémédiablement de l’esprit guerrier et conquérant qui n’engendre que malheurs et désastres.

Ce roman captivant et au si beau message est à lire à partir de l’entrée en sixième, jusqu’à bien au-delà.

Annie Mas

 

TENOR, Arthur, Les poupées savantes, Le Muscadier, 2022, 188 p., 13€50

Lili Cormier, de son vrai nom Lilibellule, est une adolescente de quatorze ans qui vit avec ses parents, sa petite sœur… Et en 2039 ! Tout est normal, excepté un détail : ce sont à présent des robots humanoïdes qui servent de domestiques aux humains. Les parents de Lili sont très à l’aise avec les robots. Son père en a même fait son métier puisqu’il est ingénieur en robotique. Tout le contraire de Cléon, un copain de Lili qui se méfie un peu de ces machines androïdes. Il est presque un « humanilove », un anti-robot, même s’il n’irait pas jusqu’à en abîmer un.

Le jour de ses quinze ans, les parents de Lili lui offrent le robot dernier cri du moment : une poupée G III, rien que pour elle ! Ils sont très fiers de ce beau (et très cher) cadeau. Mais, face à cette onéreuse surprise, Lili reste sans voix, troublée par ce nouveau robot… qui a été conçu à son image ! Cependant, pour faire plaisir à ses parents, elle accepte cette nouvelle domestique qu’elle nomme, un peu froidement, « L-Poupée ».

Peu de temps après son anniversaire, Lili est hospitalisée à cause d’un accident de voiture. Ses parents décident alors d’envoyer son robot au collège pour suivre les cours à sa place. Quelle stupéfaction pour ses camarades de classe ! Connectée à sa poupée, Lili peut assister aux cours et discuter avec eux. Mais après l’école, alors qu’il n’y a plus personne dans les rues, L-Poupée se fait kidnapper ! Lili rejoint ses parents qui paniquent : en effet, le père de Lili a illégalement amélioré la machine, afin qu’elle soit plus forte et assure la sécurité de sa fille ! Il ne faudrait pas que cela se sache et qu’il ait des soucis ! Avec ses parents et Cléon, ils décident d’enquêter pour la retrouver. Le papa de Lili surprend alors tout le monde en amenant Gaspard, un prototype de robot-soldat très bien entraîné. Ils acceptent que Cléon soit aux commandes pour diriger ce « Terminator ».

Vont-ils réussir à sauver L-Poupée ?

Mon avis

J’ai bien aimé ce livre qui se lit assez facilement. Il est léger et empli d’humour. J’ai, par exemple, bien aimé la rumeur au collège de la mort de Lili, qui s’avère bien sûr complètement fausse. En même temps, ce roman fait réfléchir. Il est, en effet, déconcertant d’avoir un robot qui soit une réplique de soi-même physiquement, une sorte de double. On peut se demander pourquoi les parents de Lili ont voulu lui offrir une jumelle mécanique. D’ailleurs, à la fin du livre, la nouvelle domestique de Lili est aussi une machine moderne mais très différente physiquement de l’adolescente.

Il est vrai que le sauvetage de L-Poupée à la fin de l’histoire n’est pas très crédible. En effet, le père de Lili n’a aucune raison de faire confiance à Cléon, cet adolescent qu’il ne connaît pas et, surtout, d’accepter qu’il pilote Gaspard, ce qui est très dangereux ! Cléon est un amateur alors qu’il faudrait un spécialiste, ou quelqu’un de très entraîné, pour piloter cette machine tueuse (d’ailleurs il manque tuer un enfant par accident). Mais cela ne m’a finalement pas dérangée, j’ai trouvé ça assez drôle.

Sinon, j’ai trouvé l’histoire d’amour entre Lili et Cléon assez mignonne.

Milena Geneste-Mas

 

05/06/2022

Le conte « pour apporter sens et poésie »

LAM Chi-Lan, Cent contes et légendes du Viet-Nam. Recueil commenté, L’Harmattan, 2022, 376 p. 29€

Voici un livre important et qui traite d’un sujet rarement présent dans la littérature de jeunesse ; il faut dire à ce sujet, d’ailleurs, combien la littérature de jeunesse présente un maillon crucial dans la transmission de ce que l’on qualifie quelque peu dédaigneusement de folklorique. Sous cette appellation, pourtant se cachent les traditions populaires, les éléments littéraires propres à une culture irriguant le peuple d’un paysan, d’une région, d’une civilisation sans discernement de nations. Rien que pour cela, déjà, on saisit l’importance du livre, surtout que la plupart des contes présents dans ce volume sont traduits pour la première fois. Mais il y a plus encore : les textes sont suivis d’un commentaire de l’autrice qui permet de vraiment comprendre chaque fiction en pénétrant dans la culture vietnamienne. Autre atout de l’ouvrage : il s’adresse aux adultes qui veulent accompagner les enfants dans le voyage imaginaire, il s’adresse aux chercheurs -notamment aux anthropologues, ethnologues, psychologues-. Il s’adresse aussi aux préadolescents et adolescents à qui on aura soin de présenter comment se servir de l’ouvrage. En effet, des préadolescents peuvent se plonger dans la lecture des textes d’eux-mêmes.

Résumer une telle somme est difficile, alors nous avons réalisé avec l’autrice un entretien que les lecteurs trouveront ci-dessous.

 

Entretien avec LAM Chi-Lan

Lisezjeunessepg : Il y a plusieurs « groupes ethniques » au Viet-Nam. Vous avez privilégié les contes des peuples Viet, pourquoi ce choix ?

LAM Chi-Lan : Le peuple vietnamien est en majorité composé des Kinh, habitants des plaines (90 %) et d'une cinquantaine de peuples ethniques répartis sur les Hauts-Plateaux. Ce recueil privilégie les contes et légendes intimement liés de cette majorité Kinh, très attachée à sa littérature orale dont est issu ce patrimoine retranscrit au cours des siècles, d'abord en écriture idéographique nôm, puis en écriture latine quôc ngu


Lisezjeunessepg : En quoi les contes du Viet-Nam se distinguent-ils de ceux des autres civilisations et continents ? Parce qu’il y a beaucoup de similitude, non ?

LAM Chi-Lan : Le Viet Nam est proche de la Chine et de l’Inde, d'où l'influence des trois courants philosophiques et religieux du confucianisme, du taoïsme et du bouddhisme qui se sont greffés sur un fond de coutumes anciennes tournant autour de la culture du riz. Les contes et légendes du Viet Nam reflètent la dure condition paysanne d’un peuple fortement attaché à sa terre nourricière et désireux de la défendre et la servir ; la primauté du collectif sur l’individu, le respect des aînés et du culte des ancêtres ; la place de la femme soumise en apparence mais acteur majeur du commerce de détail et pilier de la famille. Autre caractéristique : la poésie des thèmes merveilleux portés par la notion de dette et de destin ainsi que l'usage d'un mode de versification spécifique propre aux chansons populaires et locutions proverbiales qui émaillent la trame des contes et légendes du Viet Nam.


Lisezjeunessepg : Pouvez-vous nous parler de votre travail de collectes de contes sur le thème de l’enfant et nous dire pourquoi ce thème ?

LAM Chi-Lan : Mon intérêt pour le thème de l'enfance est venu en partant du thème de la maternité, lorsque fraîchement diplômée en psychologie j'ai été sollicitée pour proposer des formations au personnel soignant des Hôpitaux de Paris confronté à l'arrivée des réfugiés du sud-est asiatique (les premiers "boat people" des années 70-80), avec une forte présence de femmes en âge de procréer. De fil en aiguille j'ai constitué un riche fonds documentaire de chants enfantins, de comptines et bien sûr de contes et légendes dont le potentiel éducatif est évident. Trois ouvrages, tous édités chez l'Harmattan, en sont le fruit (1). Le confinement covid m'a permis de peaufiner ce quatrième dont le sujet me trottait dans la tête depuis mon départ à la retraite en 2016 et l'entrée simultanée dans une nouvelle identité de grand-mère soucieuse de transmettre quelque chose de précieux à sa descendance...


Lisezjeunessepg : Aujourd’hui, quel rapport le peuple vietnamien entretient-il avec ses contes et ses légendes ? Les contes restent-ils vivaces ?

LAM Chi-Lan : Le peuple vietnamien entretient un rapport très vivace, d'une part avec les contes pour inculquer et transmettre des valeurs morales, et d'autre part avec les légendes historiques pour entretenir le sentiment de fierté nationale d'indépendance conquise contre la Chine. Des contes sont édités tels quels, circulent sur internet, servent de trame à des films ou pièces de théâtre... 

Dans ce présent recueil, beaucoup sont traduits en français pour la première fois. La valeur ajoutée est le commentaire qui les accompagne et fait le lien avec les traditions, l'Histoire du pays et sa littérature orale et écrite. 

Entretien réalisé en mai 2022

(1) La Mère et l’enfant dans le Viêt-Nam d’autrefois, Paris, l’Harmattan, deuxième édition revue et mise à jour, 2008, 360 p. ; Chants et jeux traditionnels de l’enfance au Viêt-Nam, Paris, l’Harmattan, 2002, 366 p. ; Contes du Viêt-Nam. Enfance et tradition orale, Paris, l’Harmattan, 2007, 258 p.