CASTILLON Claire, Les Longueurs, Gallimard SCRIPTO, 2022, 183 p., 10€50
Voici un nouvel ouvrage pour la
jeunesse de l’écrivaine Claire Castillon, autrice du chef d’œuvre qu’est le si
émouvant et poétique River et du non moins sensible L’âge
du fond des verres. Le titre du roman, Les Longueurs, paraît
bien étrange ; l’image de la première page de couverture -une main adulte
qui soulève la robe d’une petite fille, tandis qu’un personnage s’apprête à
faire de l’escalade sur l’enfant devenue montagne, provoque pour le moins un
profond malaise, malaise bien plus lourd encore quand se dessine, sur la
quatrième page de couverture, le visage d’une enfant qui semble envoûtée, la
tête penchée, les yeux fermés, comme pour se dissocier du réel, de cette main
qui l’oblige.
Cette image d’enfant-marionnette,
d’enfant manipulée, serait-elle celle d’Alice, lorsqu’elle était petite fille,
déjà sous l’emprise d’un prédateur, surnommé Mondjo ? Alice est la
narratrice, maintenant âgée de quinze ans. Son enfance brisée, ses rêves de
petite fille souillés, son envoûtement, ses douleurs, sa détresse, sa solitude,
ses heures tourmentées, l’emprise, l’enfermement, ces mots qu’elle n’ose dire à
sa mère, elle nous les confie.
Alice avait sept ans lorsque son
père les quitta, elle et sa mère, pour vivre en Amérique un nouvel amour,
construire une autre famille. La petite fille ressentit cette rupture comme une
déchirure, un abandon. L’enfant et sa mère tissèrent alors des liens encore
plus sensibles, quasi fusionnels ; leur tendresse l’une pour l’autre
bravant le chagrin, le code intime de leurs échanges -comme des pressions de
mains- se passaient parfois de mots.
C’est lors de cette rupture qu’un
vieil ami de sa mère, Mondjo, profitant tel un coucou de l’absence du père,
s’installa petit à petit dans le cercle de leur nid. Mondjo seul moniteur,
entraîneur et président d’un club d’escalade, initia la petite fille à ce
sport, où elle excella. On comprend mieux maintenant le titre du roman, les
longueurs - celles qui rythment le temps de l’escalade ;
celles aussi qui symbolisent, sous nos yeux effarés, la séduction, puis
l’emprise, la domination psychique et sexuelle du pédophile sur la petite
fille, puis sur l’adolescente -, chaque « longueur » scandant,
pour chaque âge, une nouvelle profanation. Les menstrues d’Alice, arrivant
tardivement, à l’âge de quinze ans, provoquent la violence accrue de Mondjo qui
l’humilie en tant que jeune fille en devenir. Alice n’est plus la poupée de ses
fantasmes, nommée Anna dans ses délires, ni la petite princesse souillée à
loisir, mais un être immonde à piétiner, un être avec ses parfums, ses sueurs,
ses passions qui lui échappent… une femme.
Bientôt la forteresse qu’avait construite
Mondjo autour du corps et de l’esprit d’Alice va se fissurer… et une amitié confidente
faire exploser les murs du silence savamment bâtis. Alice, née de l’écriture
brillante de Claire Castillon, laissera s’envoler Anna, mais avant, tout avant,
comment les dira-t-elle, et les dira-t-elle pour être vraiment libre, les mots
si brûlants de sa souffrance, de sa « désescalade » à celle
qui lui est si proche et pourtant n’a rien su voir, sa mère…
Les longueurs, quel
que soit l’âge de nos yeux, de notre cœur, de notre lecture, bouleverse notre
empathie. Pour les enfants, adolescents, parents et tous ceux que la jeunesse interpelle,
il est à présenter, à offrir, à faire lire.
Annie Mas
VERLAQUET
Catherine, Le Processus, rouergue DOADO, 2021, 60 p., 9€
Le 23 février 2022, l’Assemblée
Nationale a voté l’allongement du délai légal de l’IVG, intervention volontaire
de grossesse, de douze à quatorze semaines (en Angleterre, ce délai est de
vingt-quatre semaines). Cette loi permet aussi aux sage-femmes de pratiquer des
interruptions volontaires de grossesse instrumentales et non plus seulement
médicamenteuses. Cela mettra-t-il fin à l’obligation, pour de nombreuses femmes
(entre trois mille et cinq mille par année), de partir se faire avorter à
l’étranger ? Sachant que la « clause de conscience » concernant
les médecins est maintenue ; sachant que depuis une dizaine d’années, cent
trente centres de régulations de naissance ont fermé, que dans certaines
régions de France les délais d’attente pour obtenir une consultation peuvent
aller jusqu’à cinq semaines -empêchant de fait la pratique de l’IVG.
Le 17 janvier 1975, grâce à la
mobilisation de nombreuses femmes, de féministes : celles qui, en 1971, ont
signé le « Manifeste des 343 » où elles déclarèrent s’être faites
avorter, l’avortement étant alors lourdement puni par la loi, celles aussi qui
ont soutenu l’avocate Gisèle Halimi lors du procès de Bobigny, en 1972, où elle
a défendu courageusement une jeune fille de seize ans, Marie Claire, sa mère et
trois femmes qui l’aidèrent à avorter, la loi permettant la pratique de l’IVG
fut votée (voir le blog du 17/10/2021). Si cette loi fut une victoire pour la
cause des femmes, on savait que vivre une grossesse non désirée marquerait
toujours une expérience difficile, tourmentée, et qu’aucun avortement ne peut
être, comme le disent les anti-IVG, considéré « de confort ».
Claire, la jeune narratrice du
roman de Catherine Verlaquet, Le Processus, est âgée de quinze
ans. Il y a deux semaines de cela, elle a fait l’amour pour la première fois,
et elle l’a fait avec Fabien, un adolescent de sa classe. Bien avant de
s’aimer, ils se sont « aimantés », comme attirés l’un et
l’autre tant par les harmonies jumelles qui font vibrer leur corps, que par leur
même désir de connaissances et d’idéaux.
Mais Claire connaît bien ses
rythmes, et s’inquiète dès le premier jour du retard de ses règles.
Le désarroi de la jeune fille - oui,
l’on peut « tomber » enceinte dès la première fois -, sa
solitude, son angoisse s’immiscent en nous, tandis que le souffle de sa voix,
très proche, suscite de page en page, notre écoute sensible, notre empathie.
Ainsi, nous sommes avec elle dans
une pharmacie qu’elle a choisie loin de chez elle, lorsqu’elle vient, honteuse,
acheter un test de grossesse et que la vendeuse néglige toute discrétion,
parlant haut, mettant Claire dans une grande confusion. Nous la sentons
trembler, décachetant le test, et attendant, fébrile, le résultat.
Nous sommes tout près d’elle
lorsque l’infirmière du lycée prend les rendez-vous nécessaires, lorsqu’elle lui
procure un arrêt maladie de trois jours, lorsqu’elle l’informe des démarches à suivre,
lorsqu’elle l’invite à se reposer tout un après midi sur le lit de l’infirmerie.
Nous avons mal pour elle devant
les réactions négatives de Fabien quand elle lui annonce sa grossesse ;
nous ressentons sa colère, sa déception, sa solitude face à l’égocentrisme et
le manque de maturité de l’adolescent.
Nous voudrions la défendre par
des mots bien sentis lorsqu’elle essuie la sécheresse de certains propos
distillés comme des leçons de morale, inutiles et incongrues ; nous
voudrions consoler sa peine devant les paroles dures de sa mère et son manque
de compréhension ; nous voudrions soulager sa colère lors de la
proposition indécente des parents de Fabien de garder l’enfant avec eux. Et surtout,
nous ressentons tellement son angoisse dans la salle d’attente de la gynécologue
et ce qui s’ensuit…
Tout au long de la lecture, nous
partageons ses doutes, son chagrin et nous savons bien que la décision
n’appartient qu’à elle. Mais au fur et à mesure que les pages sensibles du
roman s’effeuillent, l’idée contenue au milieu du terme « Intervention Volontaire
de Grossesse », cette idée d’où émane le mot « volonté »,
s’ébauche, s’élabore. Cette volonté, cette détermination, cette affirmation de
son être, Claire, dans cette cruelle expérience, l’a fait grandir, épanouir en
elle.
Ce roman magnifique est à lire à
partir de treize ans.
Annie Mas