Anachroniques

06/03/2022

Ces mots qui disent…

CASTILLON Claire, Les Longueurs, Gallimard SCRIPTO, 2022, 183 p., 10€50

Voici un nouvel ouvrage pour la jeunesse de l’écrivaine Claire Castillon, autrice du chef d’œuvre qu’est le si émouvant et poétique River et du non moins sensible L’âge du fond des verres. Le titre du roman, Les Longueurs, paraît bien étrange ; l’image de la première page de couverture -une main adulte qui soulève la robe d’une petite fille, tandis qu’un personnage s’apprête à faire de l’escalade sur l’enfant devenue montagne, provoque pour le moins un profond malaise, malaise bien plus lourd encore quand se dessine, sur la quatrième page de couverture, le visage d’une enfant qui semble envoûtée, la tête penchée, les yeux fermés, comme pour se dissocier du réel, de cette main qui l’oblige.

Cette image d’enfant-marionnette, d’enfant manipulée, serait-elle celle d’Alice, lorsqu’elle était petite fille, déjà sous l’emprise d’un prédateur, surnommé Mondjo ? Alice est la narratrice, maintenant âgée de quinze ans. Son enfance brisée, ses rêves de petite fille souillés, son envoûtement, ses douleurs, sa détresse, sa solitude, ses heures tourmentées, l’emprise, l’enfermement, ces mots qu’elle n’ose dire à sa mère, elle nous les confie.

Alice avait sept ans lorsque son père les quitta, elle et sa mère, pour vivre en Amérique un nouvel amour, construire une autre famille. La petite fille ressentit cette rupture comme une déchirure, un abandon. L’enfant et sa mère tissèrent alors des liens encore plus sensibles, quasi fusionnels ; leur tendresse l’une pour l’autre bravant le chagrin, le code intime de leurs échanges -comme des pressions de mains- se passaient parfois de mots.

C’est lors de cette rupture qu’un vieil ami de sa mère, Mondjo, profitant tel un coucou de l’absence du père, s’installa petit à petit dans le cercle de leur nid. Mondjo seul moniteur, entraîneur et président d’un club d’escalade, initia la petite fille à ce sport, où elle excella. On comprend mieux maintenant le titre du roman, les longueurs - celles qui rythment le temps de l’escalade ; celles aussi qui symbolisent, sous nos yeux effarés, la séduction, puis l’emprise, la domination psychique et sexuelle du pédophile sur la petite fille, puis sur l’adolescente -, chaque « longueur » scandant, pour chaque âge, une nouvelle profanation. Les menstrues d’Alice, arrivant tardivement, à l’âge de quinze ans, provoquent la violence accrue de Mondjo qui l’humilie en tant que jeune fille en devenir. Alice n’est plus la poupée de ses fantasmes, nommée Anna dans ses délires, ni la petite princesse souillée à loisir, mais un être immonde à piétiner, un être avec ses parfums, ses sueurs, ses passions qui lui échappent… une femme.

Bientôt la forteresse qu’avait construite Mondjo autour du corps et de l’esprit d’Alice va se fissurer… et une amitié confidente faire exploser les murs du silence savamment bâtis. Alice, née de l’écriture brillante de Claire Castillon, laissera s’envoler Anna, mais avant, tout avant, comment les dira-t-elle, et les dira-t-elle pour être vraiment libre, les mots si brûlants de sa souffrance, de sa « désescalade » à celle qui lui est si proche et pourtant n’a rien su voir, sa mère…

Les longueurs, quel que soit l’âge de nos yeux, de notre cœur, de notre lecture, bouleverse notre empathie. Pour les enfants, adolescents, parents et tous ceux que la jeunesse interpelle, il est à présenter, à offrir, à faire lire.

Annie Mas

 

VERLAQUET Catherine, Le Processus, rouergue DOADO, 2021, 60 p., 9€

Le 23 février 2022, l’Assemblée Nationale a voté l’allongement du délai légal de l’IVG, intervention volontaire de grossesse, de douze à quatorze semaines (en Angleterre, ce délai est de vingt-quatre semaines). Cette loi permet aussi aux sage-femmes de pratiquer des interruptions volontaires de grossesse instrumentales et non plus seulement médicamenteuses. Cela mettra-t-il fin à l’obligation, pour de nombreuses femmes (entre trois mille et cinq mille par année), de partir se faire avorter à l’étranger ? Sachant que la « clause de conscience » concernant les médecins est maintenue ; sachant que depuis une dizaine d’années, cent trente centres de régulations de naissance ont fermé, que dans certaines régions de France les délais d’attente pour obtenir une consultation peuvent aller jusqu’à cinq semaines -empêchant de fait la pratique de l’IVG.

Le 17 janvier 1975, grâce à la mobilisation de nombreuses femmes, de féministes : celles qui, en 1971, ont signé le « Manifeste des 343 » où elles déclarèrent s’être faites avorter, l’avortement étant alors lourdement puni par la loi, celles aussi qui ont soutenu l’avocate Gisèle Halimi lors du procès de Bobigny, en 1972, où elle a défendu courageusement une jeune fille de seize ans, Marie Claire, sa mère et trois femmes qui l’aidèrent à avorter, la loi permettant la pratique de l’IVG fut votée (voir le blog du 17/10/2021). Si cette loi fut une victoire pour la cause des femmes, on savait que vivre une grossesse non désirée marquerait toujours une expérience difficile, tourmentée, et qu’aucun avortement ne peut être, comme le disent les anti-IVG, considéré « de confort ».

Claire, la jeune narratrice du roman de Catherine Verlaquet, Le Processus, est âgée de quinze ans. Il y a deux semaines de cela, elle a fait l’amour pour la première fois, et elle l’a fait avec Fabien, un adolescent de sa classe. Bien avant de s’aimer, ils se sont « aimantés », comme attirés l’un et l’autre tant par les harmonies jumelles qui font vibrer leur corps, que par leur même désir de connaissances et d’idéaux.

Mais Claire connaît bien ses rythmes, et s’inquiète dès le premier jour du retard de ses règles.

Le désarroi de la jeune fille - oui, l’on peut « tomber » enceinte dès la première fois -, sa solitude, son angoisse s’immiscent en nous, tandis que le souffle de sa voix, très proche, suscite de page en page, notre écoute sensible, notre empathie.

Ainsi, nous sommes avec elle dans une pharmacie qu’elle a choisie loin de chez elle, lorsqu’elle vient, honteuse, acheter un test de grossesse et que la vendeuse néglige toute discrétion, parlant haut, mettant Claire dans une grande confusion. Nous la sentons trembler, décachetant le test, et attendant, fébrile, le résultat.

Nous sommes tout près d’elle lorsque l’infirmière du lycée prend les rendez-vous nécessaires, lorsqu’elle lui procure un arrêt maladie de trois jours, lorsqu’elle l’informe des démarches à suivre, lorsqu’elle l’invite à se reposer tout un après midi sur le lit de l’infirmerie.

Nous avons mal pour elle devant les réactions négatives de Fabien quand elle lui annonce sa grossesse ; nous ressentons sa colère, sa déception, sa solitude face à l’égocentrisme et le manque de maturité de l’adolescent.

Nous voudrions la défendre par des mots bien sentis lorsqu’elle essuie la sécheresse de certains propos distillés comme des leçons de morale, inutiles et incongrues ; nous voudrions consoler sa peine devant les paroles dures de sa mère et son manque de compréhension ; nous voudrions soulager sa colère lors de la proposition indécente des parents de Fabien de garder l’enfant avec eux. Et surtout, nous ressentons tellement son angoisse dans la salle d’attente de la gynécologue et ce qui s’ensuit…

Tout au long de la lecture, nous partageons ses doutes, son chagrin et nous savons bien que la décision n’appartient qu’à elle. Mais au fur et à mesure que les pages sensibles du roman s’effeuillent, l’idée contenue au milieu du terme « Intervention Volontaire de Grossesse », cette idée d’où émane le mot « volonté », s’ébauche, s’élabore. Cette volonté, cette détermination, cette affirmation de son être, Claire, dans cette cruelle expérience, l’a fait grandir, épanouir en elle.

Ce roman magnifique est à lire à partir de treize ans.

Annie Mas

 

 

27/02/2022

Désir, heur et malheur de la rencontre

CAIRONI, Sophie, Petite Femme, CotCotCot éditions, 2022, 52 p. 13€90

Un chef d’œuvre que l’on hésite à classer dans les albums, préférant le ranger parmi les livres d’art. Un travail d’artiste exigeant simule un personnage, silhouette des réalités fantomatiques, glisse vers la poésie, se joue du dessin, nous plonge soudain dans la luxuriance de douces couleurs sur une forêt dense de motifs arboricoles ou sur des dessins voguant et volant, disséminés sur une page blanche. Dans cet univers imaginaire, irréel, les couleurs se miroitent en discrétion de tons. La suite des illustrations et le texte content une histoire onirique à la fois récit d’apprentissage et récit d’aventures intérieures. Couleurs, motifs, dessins radicalisent ce que dit le texte, requérant l’attention du jeune lectorat.

Le titre indique déjà la teneur du récit : de l’enfant (petite) à l’adulte (femme) soit un cheminement, un récit du devenir. L’article zéro du groupe nominal (« Petite femme ») rend concrète la présence du personnage, facilitant une relation d’identification de l’enfant lectrice. Les couleurs invitent à la contemplation, comme ce vert céladon apaisant, présent de page en page. Les tons vibrent. Par chuchotement d’évocations, les motifs se répondent. Souvent, le blanc visibilise le vide, rendant irréel le paysage qui s’anéantit en tant que thème d’ancrage de la représentation. C’est peu de dire que l’interprétation est à construire par le jeune lectorat, surtout que l’abstraction chromatique s’invite dans ces pages aériennes. Aussi, Petite femme devient-elle insaisissable.

Mais quel bonheur de lecture… Tout commence par une perte, un rêve perdu et le désir, pour le retrouver, de la quête d’un « ailleurs ». Ce lieu situé aux confins de l’imagination va devenir, au fil des pages, un « ici » où cosmos et humain se fondent en une complicité harmonieuse. Les couleurs douces, l’écriture sobre mais tendre nous font entrer dans un univers pastel aux effets aquarellés, un univers infini où voguent, voire s’entremêlent, terres et montagnes, vents et humains, fleurs et bois. Tout un univers organique s’offre, substituant aux correspondances verbales des articulations iconiques à valeurs suggestives. Le lecteur en vient à plonger sans plus de résistance dans ces diversions de sens qui mènent Petite femme au bonheur.

En effet, le voyage s’accomplit ; et le rêve se manifeste en la personne d’un animal. L’animal, c’est une image de l’Autre qui sort de l’ombre projetée de Petite femme. Cette ombre, elle-même, a pour substance la pérégrination suivie de Petite femme : sur le chemin, dans la forêt, avec la mer, auprès des plantes. L’inquiétude, l’insatisfaction d’une perte, se muent alors en bonheur. Le devenir de Petite femme s’accomplit. L’intégrité de sa personne se manifeste. Pourquoi ? Parce qu’une rencontre a eu lieu.

 

LEJONC Régis, Les Deux géants, illustrations de Martin JARRIE, HongFei, 2021, 44 p. 18€90

Régis Lejonc s’appuie sur le magico-phénoménisme de la pensée enfantine pour construire une histoire que certains diraient surréaliste, que d’autres qualifieraient de fable, mais que la forme versifiée rapproche aussi de la ritournelle. En effet, le retour régulier d’un même motif textuel, un quasi refrain, donne du rythme à une histoire centrée sur la marche de deux géants dont les pas expliqueraient que la terre tourne sur elle-même.

Les géants seraient donc comme des dieux immanents à l’ordre physique qui nous entoure. Leur position opposée sur l’extérieur du globe les empêche de se rencontrer puisque leurs pas s’effectuent à la même vitesse, en une synchronique féerie du mouvement. Martin Jarrie, qui illustre le texte de Régis Lejonc (1), a choisi des couleurs mates, un dessin stylisé, avec moult détails géométriques et une profusion de motifs. La luxuriance apparente se trouve maîtrisée par une invitation d’exploration des planches faite au jeune lectorat.

Le texte, qui occupe presqu’exclusivement la page en vis-à-vis de l’illustration, n’excède jamais sept vers. Il est formé à partir d’un vocabulaire précis, riche, mais accessible. Le rythme s’appuie sur des vers à la liberté relative, où les hexasyllabes dominent, à la fois pointant l’harmonie d’un monde et sa fragilité… Et pour cause, les cinq derniers poèmes racontent comment la marche du monde s’est enrayée le jour où les géants ont cessé de tourner dans le même sens pour que tout tourne rond.

La note positive de cet album est la proposition faite aux terriens de rester dans une même cosmologie. Jarrie représente les deux géants en un homme et en une femme soit une continuation de l’humanité. Pour autant, leur rencontre à la fin provoque le chaos et la panique. C’est une fin ouverte qui pose un enjeu tout contemporain pour les habitants de la planète.

On voit ainsi comment, la fantaisie nonsensique peut générer, par l’allégorie, une exploration poétique de l’enjeu majeur de notre temps, problématique de la planète terre sous la coupe des humains. La ritournelle, on le sait, renvoie au folklore enfantin. Et dans ce folklore, il est prêté un grand pouvoir aux mots que les enfants pensent transmissible à chaque personne… Puissent-ils être entendus en notre époque dévoreuse.

Philippe Geneste

(1) Lejonc avait publié ce même texte avec ses propres illustrations en 2001 aux éditions rouergue.

 

 

20/02/2022

Des récits généreux au cœur plein de rêves

GALING Ed., Henry, traduction Christiane Duchesne, illustrations d’Erin E STEAD, éditions d2eux, 2021, 32 p. 14€

Cet album est un récit autobiographique de la rencontre de l’auteur enfant avec le cheval du laitier. Les interprétations enfantines des réactions de l’animal projettent sur ce dernier des sentiments qui prennent forme de personnalité. En cela, l’album est particulièrement adapté pour les enfants de 3 à 5 ans, même s’il peut être lu à des plus jeunes. Le travail au crayonné et aux effets de pastel engagent l’imagination vers un univers onirique alors même que le dessin est réaliste et que les scènes rapportées le sont aussi. Les couleurs sobres estompent les traits du dessin jusqu’à créer un univers de douceur exquise non dépourvu d’un brin de nostalgie. Un album tout en tendresse est signé ici par Ed Garing (1917-2013) et l’illustratrice Erin E Stead.

 

MARICOURT, Thierry, L’Enfant, le libraire et le roi, illustrations de François PLACE, Rue du monde, 2021, 23 p. 4€50

Ce petit livre pourra être lu de 9 ans à 12 ans avec plaisir et intérêt. La composition en mise en abyme alterne l’histoire d’un petit garçon peu riche qui voudrait acheter des livres sans avoir tout l’argent nécessaire et l’histoire d’un roi, personnage de ces livres, qui se morfond dans la solitude. Une tierce personne va, dans un premier temps, retarder la rencontre de l’enfant et du roi puis la faciliter, c’est un libraire. Thierry Maricourt, qui tint la librairie Les Yeux ouverts à Amiens, au temps d’un autre siècle, fait de l’homme de métier un passeur de la littérature.

Ce petit livre, aux pages si douces qu’on les effleure à peine, aux images tendres d’un gris bleuté, qui font rêver, ce petit livre pour mains de petits, tient dans la poche, tout près du cœur. En première page, l’enfant semble si fragile sous le regard menaçant de l’homme qui le scrute et le soupçonne de vol. L’enfant a l’âge des jeunes lecteurs du roman, et c’est vrai qu’il ne possède pas l’argent nécessaire pour acheter les quatre tomes d’une histoire très troublante ; l’homme est gardien et possesseur des romans convoités, c’est le libraire, imposant et grave comme un adulte.

L’histoire qui attire tant est celle d’un roi, « le Roi du Lac gelé ». C’est en effet un vrai roi dessiné par François Place, avec une couronne et un grand manteau, qui tourne et tourne dans ses tourments tout autour d’un lac gelé, si seul, sans personne à qui confier toutes les histoires qui le portent, qui l’emportent dans ces paysages déserts. C’est un être sans cruauté, sans désir de blesser -pas comme la créature du docteur Frankenstein, née de la plume de Marie Shelley, misérable créature faite de pourriture humaine, et qui, délaissée par le docteur, méprisée, méprisable vint se venger de lui dans les plus septentrionales, les plus venteuses, les plus gelées régions du monde. Bien au contraire, le personnage du roman « Le Roi du Lac gelé », sous son apparence bonhomme, lui qui cherche sans cesse une âme amie pour l’écouter, pour lui parler, ne désire qu’un monde fait d’harmonie et légèreté. Mais bientôt, bientôt, une multitude de voix se mêlant au vent, lui font écho.

Dans la librairie, les deux personnages, le petit et le grand, ont fait connaissance, et finissent par se comprendre : l’adulte, qui n’est pas si méchant, offre à l’enfant les quatre tomes composant « Le Roi du Lac gelé ». Ces deux personnages, amoureux de lecture, se sont posés bien des questions. Comment adoucir ce pincement troublant, cette solitude qui revient, comme un sentiment de deuil, à la fin d’un roman ? Comment ne pas quitter des êtres si proches, de vrais amis, qu’un écrivain nous a donnés ? Et, comme pour l'enfant, si le dernier tome nous manque, imaginer la suite et tenter de l’écrire ?

Alors vite que l’enfant lecteur reprenne son histoire, un homme généreux, au cœur plein de rêves, et vêtu d’un grand manteau et d’une couronne d’or, écoute déjà sa voix, et l’attend.

Bien vite afin que les mots ne se troublent, que les crayons ne se cassent et que la glace ne fonde.

Annie Mas & Philippe Geneste

 

VERRIER France Les Gens de Hölmölä et la lumière / Hölmöläiset Ja Valo, bilingue français-Finnois, traduction de Lea Lagerblom, illustrations de Solène LAFERRIERE, L’Harmattan, 2021, 24 p. 10€

Ce conte est la réécriture d’un conte traditionnel de Finlande. Il concerne l’habitation. Des villageois vivant sous des tentes en peau ont l’idée de bâtir des maisons de bois. Mais ils oublient les ouvertures. Le conte explique comment ils recueillent la lumière et la pénombre pour tenter de rendre leurs cabanes lumineuses, mais en vain. Un jeune homme malin, d’un autre village, leur suggère de créer des ouvertures. Ce qui fut fait, non sans difficulté. Le conte instruit donc la problématique de l’ombre et de la lumière, du vivant et du lumineux et décrit une recherche d’équilibre entre les deux.

Commission jeune de lisezjeunesse

13/02/2022

De la compréhension du vivant

PINAUD, Florence, PIARROUX Renaud, Pourquoi les pandémies ?, illustrations d’Elodie PERROTIN, éditions du ricochet, 2022, 128 p. 13€

Ce documentaire s’adresse aux préadolescents et adolescent, mais peut être lu par des plus âgés. Il part de la situation actuelle de manière très concrète. Après une explication de la formation du mot que conforte en fin de volume un lexique très utile, le livre explique le passage de l’épidémie à la pandémie, analyse ce qu’est une maladie infectieuse, et donne de multiples exemples relativement proches afin que les lecteurs et lectrices puissent s’appuyer sur des choses connues. La notion de contamination est alors explicitée, abordant la question des origines. Là encore, l’exemple contemporain est contextualisé, facilitant la réflexion. Les moyens médicaux de réagir sont alors détaillés. Les lecteurs et lectrices se trouvent en terrain connu, mais le livre les ouvre à d’autres pandémies (Sida, Ébola). La présentation de ce qu’est un vaccin retiendra l’attention, évidemment. Le livre consacre un chapitre à l’OMS (Organisation Mondiale de la Santé) créée en 1948.

Ce livre, qui procède par courts chapitres, qui multiplie les questionnements en y apportant des réponses claires et nuancées, peut être lu en continu ou bien de manière fragmentaire. On voit tout l’intérêt de la présence d’un tel ouvrage dans les bibliothèques pour enfants et les centres d’information et de documentation des établissements scolaires. Il est une source précieuse d’informations mais aussi une invitation à la réflexion.

Philippe Geneste

 

BROSNAN Katie, Le Jardin du microbiote. Explore le monde étonnant des bactéries, illustrations de Kate Brosnan, Milan, 2021, 48 p 12€90

Le livre au format d’un album répond à ces questions : « Que sont les microbes ? Où sont-ils ? Sont-ils nuisibles ? Pourquoi est-ce si important de se brosser les dents ? Comment fonctionnent les antibiotiques ? En quoi les prébiotiques et les probiotiques peuvent-ils être utiles ? » Entre les microbes aux fonctions vitales et les microbes aux qualités pathogènes, le livre mène les lecteurs et lectrices (9 à 12 ans) à comprendre leur présence dans l’organisme, à partir d’exemples qui s’appuient l’expérience commune de tout un chacun. Les intestins, la bouche, la gorge, l’estomac, le système immunitaire, sont explorés avec simplicité et de manière explicative. Le choix des dessins et couleurs avec l’insertion, parfois, d’une bande dessinée, facilite l’entrée dans les informations. C’est un livre qu’on a aimé se passer les uns les autres.

 

DUSSAUSSOIS Sophie, C’est quoi la santé ?, illustrateur Jacques AZAM, Milan, 2021, 128 p. 8€90

On apprend beaucoup de choses avec ce livre en bandes dessinées. Il y a quatre chapitres : les maladies, le handicap, les soins et la prévention, les actions collectives. La quatrième partie, par exemple, ce n’est que des questions pratiques et on les connaît un peu par l’école. Là, les dessins et les textes permettent de nous remettre les idées en bon ordre. C’est pareil pour la partie sur les soins et la prévention. Moi, j’ai 10 ans et je comprends bien, parce que les textes sont simples. L’avantage, aussi, c’est qu’on peut lire dans l’ordre qu’on veut, un petit peu, de temps en temps, juste sur un sujet, et un sujet, ça fait trois pages, alors trois pages, tout le monde peut les lire. Il y a aussi des informations sur l’histoire et la santé dans l’histoire. C’est plus difficile mais ça m’a intéressé aussi.

Paul & Paulette de la commission Lisezjeunesse

 

 

LECOEUVRE Claire, COLOMBIER Chloé, Les P’tites chauves-souris, éditions du ricochet, 2021, 26 p. 9€50

Cet album, de format moyen et carré, possède une couverture aux coins arrondis afin que l’enfant le manipule au mieux. Le papier est glacé, les dessins réalistes bien que stylisés, les couleurs vives. L’ouvrage s’adresse aux petits avant l’apprentissage de la lecture comme après, disons de 5 à 8 ans. La précision des informations est assurée et l’on suit les chauves-souris depuis l’arrivée de la nuit jusqu’au lever du soleil puis du printemps à l’hiver. L’enfant va comprendre comment elles se nourrissent, comment elles s’orientent dans la nuit, pourquoi elles on les trouve dans les greniers et les grottes, où elles se cachent durant la journée, comment elles résistent au froid et à l’absence de nutrition durant leur hibernation.

A ces qualités documentaires, auxquelles les éditions du ricochet nous ont habituées, s’ajoute un intérêt vif et contemporain. La période de pandémie que nous vivons a mis les chauves-souris sous les feux de l’actualité. L’album permet de restreindre la part fantasmatique associée à ces animaux et de les replacer dans la réalité qui est la leur. Ainsi, un documentaire prend-il valeur aussi d’argument de raison au cœur des débats sociétaux. Et c’est un atout supplémentaire de ce beau livre.

Ph. G.

06/02/2022

Poésie d’aujourd’hui et d’hier

Le blog lisezjeunessepg cet an nouveau 2022, sous le signe de la poésie d’une poétesse contemporaine dont l’œuvre en cours rencontrera les préoccupations des jeunes adultes et adolescents autant que des adultes. La poésie, bien souvent, traverse les âges et les générations. Annie Mas & Philippe Geneste

Davin Sandrine, Égratignure, TheBookEdition.com, 2018, 45 p. 9€

Ce recueil de tankas poursuit la démarche entamée avec Dans La Nuit sourde (voir blog du 2 janvier 2022), et comme lui publié en 2018. A l’unité de genre s’ajoute l’unité d’un minimalisme thématique quasi identique : silence, ombre, pierre et caillou, arbre-racine-herbe. Un univers s’affirme, à chaque touche de mot, pareil au paysage reconstitué qu’offrent certaines peintures. Les correspondances de la Terre et du ciel, du cosmos et du souterrain, de l’air et de l’eau, englobent peu à peu la lecture, incluent peu à peu le lecteur dans l’espace ainsi créé.

Dès le premier poème, la mémoire est convoquée, mais éclatée en autant de mémoires que de sens. Ne s’agit-il pas de construire entre les limites du recueil une continuité qui s’affranchirait du temps linéaire, c’est-à-dire du temps subjectif ? Nous le pensons et c’est ce qui expliquerait l’absence de souvenirs. En dehors du motif de la « grange » et des « godasses » présentes aussi au cœur de Dans La Nuit sourde, la discontinuité des souvenirs est tenue en dehors des évocations. La « grange » et les « godasses » sont des métonymies de la présence du grand-père. Ces deux mots forment le fil ténu mais résistant qui retient l’imaginaire à une expérience intérieure renouvelée dans le présent de l’écriture.

Ce privilège accordé au continuum mémoriel ouvre le présent à une forme d’intemporalité. Le présent se manifeste en tant qu’expérience poétique. La poétesse plonge dans des paysages reconstruits, reconstitués, pour figurer la permanence de sa relation au grand-père au-delà de « la poussière du souvenir » p.5 (1). Toutefois, et c’est une différence notable avec Dans La Nuit sourde, l’univers qui se construit est fragile, menacé de déréliction. Le choix des adjectifs et participes passés est révélateur. Quarante-et-un relèvent de la détérioration : piétinées, décrochées, rongé, écorchée, friable, dispersés, rouillées, mauvais, trouée, abandonnée, courbaturé, gercés, mutilée, délavés, transpercée, alvéolée, décortiquées, rouillés, tombés, meurtrie, froissée, froncées, délabrée, perdues, gribouillées, décousues, grignotées etc. Trente-et-un verbes conjugués, soit la majorité, apportent des actions menaçantes : gronde, s’effacent, s’écrasent, froissent, égratignent, entaille, hurlent etc. Égratignure est plus sombre que Dans La Nuit sourde et plus sombre, aussi, que Rouillure qui paraîtra deux ans plus tard.

La relation menacée avec le grand-père, le continuum mémoriel en délicatesse d’atteinte, figurent un exil, une solitude, une séparation. Sans souvenir, hors du souvenir, la poétesse éprouve les impressions déposées par un voir tout autant intérieur que réel. Se dessine ainsi un espace d’ardente attente, où la convocation de l’immensité cosmique vient signifier l’intensité de l’instant poétique. Faire image quand ce qui est cherché ne peut advenir, ne relève pas d’un dessein esthétique mais d’une nécessité ressentie pour que vive la relation affective. La poétesse est à l’affût de ce qui viendrait rompre le silence, thématique récurrente de l’œuvre en cours, de ce qui peut inverser le processus de déréliction, de déliquescence du monde que les images apposent sur les pages. Quand la parole est à terre, quand la représentation se cherche une expression, il reste l’écriture, mode silencieux pour empêcher d’être emporté par le devenir fantôme de la mémoire jusque-là vectrice.

La poétesse ne sera jamais autant au bord du précipice de la mémoire que dans Égratignure. La relation cherchée trouve dans la géologie un allié inattendu mais qui signe, peut-être, au-delà du cas singulier d’une vie, une déshérence qui menace l’humanité :

« Et les pierres se racontent

L’histoire de l’humanité ».

Ainsi s’achève le recueil, glaçant dans son minimalisme lexical au service d’une permanence thématique : le vent érode les pierres, le silence se pluralise, les végétaux perdent racines, l’ombre se fait ombres projection hors avenir.

Philippe Geneste

(1) Pour faciliter la lecture du lecteur qui voudrait se référer au recueil, nous avons rétabli une pagination correspondant à l’ordre des poèmes. Ce choix est critiquable puisque le recueil est, conformément à la volonté minimaliste de la poétesse, non paginé, sans l’ordination qu’induit une pagination.


Biographie

PINGUILLY Yves, Aimé Césaire, le nègre indélébile, Oskar, 2013, 71 p. 5€99

Cette biographie pour les enfants d’âge de fin primaire et de collège, servira tout aussi bien aux lycéens. En sept chapitres (Le monde est jeune Paris - 1931- « Les bruits se donnent la main et s’embrassent » - Politique et poétique - Le style poétique et politique- « Le papotage hors-monde des fougères arborescentes » - Victor Hugo, Paul Valéry, Colette, Aimé Césaire - auxquels s’ajoute un dossier documentaire succinct mais éclairant), Yves Pingilly rend compte du parcours exceptionnel de cet enfant de petit fonctionnaire de Martinique, né en 1913, qui embarque pour Paris en 1931 afin d’intégrer hypokhâgne. Il y rencontre un autre étudiant noir, de milieu aristocratique, Léopold Sédar Senghor. C’est l’époque d’une intense domination coloniale de l’Afrique. L’Antillais et le Sénégalais ressentent pareillement la nécessité de l’homme noir d’affirmer sa présence, son histoire, sa filiation. Un jeune étudiant Guyanais, Léon Gontran Damas, se joint à eux : « il faut que le nègre soit lui-même et s’impose face à tous ces colonisateurs ». Le mot de ralliement, il le trouve durant leurs discussions : « négritude ». Aimé Césaire qui écrit des vers fait la connaissance d’André Breton et du surréalisme. Gaulliste durant la période Vichyste, il s’engage en politique au sortir de la guerre avec les communistes. Il sera élu maire de Fort-de-France puis député, en 1945. Dès lors, l’homme politique et l’écrivain évoluent ensemble.

En 1946 il crée la revue Présence africaine avec Alioune Diop et il publie Les armes miraculeuses. Ce recueil est un soulèvement d’images, où les genres s’entrechoquent, où, à l’image de Rimbaud, règne la parataxe et les présentatifs, où le poète recherche les carrefours et rejettent les frontières sans se dérober à la violence des temps. La poésie semble avoir pour fonction de bousculer les représentations, les idées qui menacent de s’ankyloser dans l’ordinaire de l’in-signifiance. Politiquement, il crée avec son ami de toujours, Pierre Aliker, le Parti Communiste Martiniquais. Á l’époque des luttes anti-coloniales qui secouent le Tiers-Monde, il noue une grande admiration pour Patrice Lumumba (1925-1961) acteur de l’indépendance du Congo, assassiné par le colonisateur belge (1).

Yves Pinguilly retrace chronologiquement cet entrecroisement entre l’action politique et l’action poétique. Chose rare, il permet au jeune lectorat de prendre pied dans l’écriture d’Aimé Césaire. Le travail de style du biographe est d’une exigence non pas imitative mais suggestive, qui s’articule avec bonheur avec de nombreux extraits de l’œuvre.

Philippe Geneste

(1) Voir Pinguilly, Yves, Patrice Lumumba, la parole assassinée, oskar, 2010, 97 p. et le blog lisezjeunessepg du 22/11/2015

30/01/2022

De l’expérience au langage, la pratique des petits

DENEUX Xavier, Mes Histoires à lacer, Milan, 2021, 8 p. + boîte de jeux, 14€90

La boîte de jeux s’adresse aux enfants dès 3 ans. Elle contient deux séries de 6 cartes en carton, 6 lacets et une frise modèle pour aider l’enfant. Chaque carte présente une scène. Le trait est stylisé, les figures explicites, les couleurs en aplat, plutôt vives, bref, des caractéristiques qui rencontrent l’intérêt des petits enfants. Avec les lacets, l’enfant est invité à compléter les cartes dont des parties sont incomplètes. Il s’agit donc d’un jeu, et en même temps d’une exploration du sens de figures avec un apprentissage du vocabulaire à la façon d’un imagier. Bien sûr, cette boîte de jeux prend toute son efficace si l’adulte accompagne l’enfant dans le maniement des cartes et des lacets. D’abord, chaque carte présente un court texte qui reproduit verbalement la situation représentée graphiquement. Il est donc nécessaire de lire. Ensuite, l’adulte pourra conseiller l’enfant dans le maniement des lacets et donc approfondir la motricité fine qui est requise, notamment en confortant la perspicacité de l’enfant. Enfin, les lacets qui passent dans des trous effectués sur les cartes, peuvent être mis en dehors de toute correspondance avec la représentation attendue et que la frise modèle permet de suivre. Là, le dialogue avec l’enfant est essentiel pour forger sa vue observatrice et l’éduquer à l’attention.

 

DESBORDES Astrid, Le Livre des problèmes, illustrations de Pauline MARTIN, Nathan, 2021, 36 p. 12€90

Le titre pourrait induire en erreur car, rien d’abstrait dans ces trente-six pages. Bien au contraire, le duo met en scène des situations quotidiennes. Le traitement graphique (simplicité, images dépouillées, nombreux aplats, couleurs gaies et mates) assure la dimension humoristique du livre. Non pas parce que l’image serait drôle sur un texte présentatif de la situation, mais parce que le texte et l’image se combinent avec intelligence. De plus, la composition du texte et celle de l’image se confortent. En effet, le texte pose une situation problématique en page de gauche et apporte une solution sur la page de droite. De même l’image illustre le problème en page de gauche et, en page de droite, donne la conséquence de la résolution du problème. Mine de rien, c’est un petit raisonnement qui est offert à l’enfant qui, le regardant pendant que les parents le lui lisent, pourra se familiariser avec chaque situation. Alors viendra le temps où, même s’il ne lit pas encore, s’habituant au livre, il tournera les pages tout seul, et reproduira les situations et leur solution, s. C’est un bon livre, éducatif sans avoir besoin de l’annoncer. C’est un livre que l’enfant a plaisir à prendre quand il est familiarisé aux diverses situations problèmes qui composent l’ouvrage.

 

LABRECQUE Anne-Marie, Le Monde des lettres, illustrateur Mathieu Dionne St-Arneault, graphisme Wedge, éditions Bayard, 2021, 60 p. 11€90

Tout commence par une présentation de l’alphabet puis par la présentation du livre qui propose une lecture interactive. Bien sûr, la présence de l’adulte comme accompagnant s’impose. Pour chaque lettre, un court texte jouant de l’assonance et/ou de l’allitération est inscrit sur la page : l’enfant doit y trouver la lettre concernée. En face, se trouve une image (par exemple pour la lettre G on trouve l’image d’une girafe et d’un gorille) qui, lorsque l’enfant l’identifie, révèle les variations de prononciation de la lettre ou alors seulement donne une illustration à la manière d’un imagier.

L’ouvrage est d’un bon format confortable, avec des coins arrondis Chaque page est épaisse et solide, permettant sans crainte moult manipulations. Le papier est brillant, ce qui met en valeur les aplats de couleur. Tout reste toutefois sobre, car le but est bien de se familiariser avec l’alphabet. L’enfant doit observer, il est invité à parler et à écouter. Le dialogue avec l’adulte est essentiel, bien sûr : par exemple, l’album comporte un index avec synthèse pour chaque lettre, que l’adulte pourra utiliser pour revenir sur ce qui aura été lu. Cet ouvrage est un bel ouvrage, simple et pertinent.

Philippe Geneste

23/01/2022

Les civilisations au défi du capitalisme

LESCROAT Marie & CORDASCO Catherine, L’Amazone Fleuve de la biodiversité, éditions du ricochet, 2021, 77 p., 17€

Cet ouvrage relié avec signet et de magnifiques pages de garde, cet ouvrage augmenté d’un lexique explicatif, permet aux jeunes lectrices, aux jeunes lecteurs, de s’ouvrir à une autre lecture sur la notion de civilisation que celle quadrillée par les conceptions occidentales de progrès, d’industrialisation, d’emprise sur les autres, de pouvoir sur les peuples, de hiérarchisation des cultures.

L’Amazonie est le symbole du désastre engendré par le capitalisme qui épuise les terres, dévaste les forêts, souille les cours d’eau, les fleuves, élimine des formes sociales ancestrales.

Le lectorat découvrira une terre immense où les peuples autochtones, dont quelques-uns seulement sont encore présents, vivaient en harmonie avec les animaux, les végétaux, l’inanimé terrestre, peuples que les explorateurs occidentaux, devenus conquérants, ont décimés à 90% par leurs virus importés, et plus encore par leurs tueries, leurs massacres, afin d’assouvir leur soif d’asservir, de posséder et les êtres et les terres vierges de ces mondes inconnus.

Les jeunes lectrices, lecteurs, découvriront aussi que cette terre vierge ne l’était pas, qu’elle était occupée par des hommes, il y a 13 000 ans, qu’elle porte la trace de part en part de faits culturels, urbanistiques, agricoles qui s’épanouirent à partir d’environ 1000 jusqu’à 1400 après J.C. Ils prendront connaissance de quelques faits prouvant la richesse des sociétés qui ont su maintenir en cohésion culturelle, spirituelle les humains natifs de ces contrées avec les éléments. Ils comprendront enfin combien les eaux chaque jour davantage empoisonnées, les sites sacrés violés, les végétaux et les terres saccagés, la forêt en recul permanent (en un siècle 20% de sa couverture a disparu), révèle les menaces sur la disparition définitive des pans ancestraux du patrimoine de l’humanité. L’homme du capitalisme est un loup pour l’homme ; sans autre conscience que celle du profit immédiat il œuvre avec assurance à l’anéantissement de sa propre espèce.

Riche d’illustrations magnifiques, d’une écriture claire et intelligente, les autrices Marie Lescroat et Catherine Cordasco nous offrent une connaissance très complète tant de l’histoire, que de la nature, la faune, la flore, que de la richesse de la culture amérindienne. Elles détaillent les menaces qui pèsent sur la vie tant humaine que végétale, animale de l’Amazonie. Le livre présente le fleuve, la forêt, leur interaction, les territoires immenses traversés et leur géographie, nombre d’éléments des cultures amérindiennes présentes, des contes et légendes, la richesse de la biodiversité menacée, des épisodes historiques, les méfaits de la colonisation, de l’exploitation des terres et des êtres humains. L’importance d’un tel ouvrage saute aux yeux quand on sait qu’« aucun monument précolombien d’Amazonie n’est encore protégé officiellement. Un seul a été récemment inscrit en 2018 par l’UNESCO, dans le centre de la Colombie. C’est le parc de Chiribiquete » (1). Le livre se referme sur une très belle illustration où se mêle l’écriture d’un conte amérindien… Ainsi naquit l’Amazone.

Annie Mas & Philippe Geneste

(1) L’archéologue Stéphen Rostain dans un entretien avec Nicolas Bourcier, « Amazonie, le mythe de la forêt vierge », Le Monde science et médecine, 15 décembre 2021.

 

BEHRAE Olivier, Jungle beef. Quand les narcos attaquent la forêt vierge, scénario et dessins de Cyrille MEYER, éditions Steinkis, 2021, 143 p., 20€

Passionné d’ethnobotanique, documentariste, Olivier Behra voue son œuvre à dresser « l’inventaire du patrimoine naturel, culturel et humain de la Terre ». Engagé pour le tournage d’un film sur une « mystérieuse cité Blanche » au cœur de la jungle du Honduras, il est pressenti pour réaliser le repérage des lieux afin de permettre à l’équipe du film d’installer son campement et sa base. Pour ce faire, il va descendre le fleuve Rio Plátano. Il voyage d’abord seul avec un guide local spécialiste des plantes et des civilisations amérindiennes du Honduras. Ils seront rejoints ensuite par deux guides indiens Pech.

La bande dessinée alterne des peintures des lieux, plongeant les lecteurs dans la luxuriance d’une nature époustouflante, au milieu d’une biodiversité sans pareille… ou presque. Ces planches, directement en rapport avec le récit chronologique du voyage, alternent avec des bandes dessinées documentaires qui explicitent l’histoire du Honduras, l’extermination des populations autochtones, leur asservissement par le colonialisme et leur rencontre avec l’esclavage de la traite des noirs par les pays d’Europe. Ces pages nous content la culture des Pech, Mosquitos et Garifunas. Elles démontrent comment les mafias des narcotrafiquants, s’accaparent les terres de ces peuples, y implantant des fermes avec un élevage intensif de bœufs et y développant une industrie du bois avec une déforestation massive. La collusion entre le capitalisme et le banditisme est une réalité tragique. Les terres sont polluées, sous le coup de la destruction de la forêt les sols perdent leur fertilité que des millénaires de cultures respectueuses de la terre par les amérindiens avaient rendues riches. Le mode de vie occidental pénètre des populations appauvries, transformant des territoires entiers en zones de non droit où se développe la misère. En quinze ans, 37% de la zone forestière du Honduras a disparu.

La bande dessinée se fait alors pédagogique, expliquant avec clarté les transformations écologiques, le lien entre la déforestation et le changement climatique des territoires touchés. Le récit, lui, développe l’impact humain du capitalisme instauré par les mafias pour blanchir leur argent. Il fait toucher du doigt combien l’enjeu vaut une perte incommensurable pour l’humanité : extinction en cours de savoirs ancestraux sur les plantes et les animaux, de formes d’agriculture respectueuse de la terre, de contes et légendes qui diversifient l’approche du rapport de l’homme au monde, de l’homme à l’univers. L’ouvrage souligne enfin combien le capitalisme piétine une riche histoire, celle des civilisations amérindiennes qui érigèrent des cités dès le IIème siècle de notre ère, prouvant la maîtrise de connaissances scientifiques et astronomiques.

Le livre est d’autant plus important que la cause indienne des Amériques reste encore un point noir des grandes déclarations des droits de l’homme et du respect des peuples et de leur dignité. Mais s’il est important, le livre est aussi un joyau pictural qui se lit d’une traite comme un thriller écologique au dénouement qui laisse peu de place à l’espérance, tant le capitalisme planétaire semble incapable de tirer les leçons de ce qui pourtant l’asservit à sa destruction.

Philippe Geneste

16/01/2022

Contre la falsification individualiste de l’humain

JOBARD, Neil, Travaille ton super vouloir, gravures Julien MELIQUE, éditions chant d’orties, 2021, 32 p. 16€

D’abord, le livre ouvert à sa première page annonce un étonnement graphique. La gravure supplée à l’illustration et c’est une sensation brute qui en émane. Le monde déchaîné qui nous entoure est présent et on est tenté de lire l’album sans le texte, tant les images sont suggestives avec leurs effets de perspective, leurs gros plans, le jeu savant des avant-plans. Le cadrage aussi, varie sur le format italien qui porte le livre. L’onirisme suinte du réalisme, l’humour par des créatures surprenantes s’impose, mais un noir humour critique d’une société des déchets et de la pollution. Le travail de gravures de Julien Métique ouvre les perspectives interprétatives du texte sur l’horizon tant écologique qu’urbain. Pour autant, la narration graphique suit la narration littéraire.

Il s’agit d’un dialogue entre un fils et son père. L’enfant rêve de ces super-héros imposés par l’ambiance sociale et les marchands de livre et de films. Toute l’histoire repose sur la conquête par le dialogue de la compréhension réciproque du fils et du père. Le thème en est l’aide aux personnes dont l’existence est menacée par des mesures administratives, par les soubresauts de la vie économique qui touche le prolétariat, par les errements capitalistes pollueurs qui fabriquent les migrations. Le thème est symbolisé par la famille de l’amie du garçon qui est en passe d’être expulsée de son logement. Ainsi, la narration se fait concrète. Nul grand discours dans cet album qui n’a rien de didactique, grande victoire et de Jobard et de Mélique. Le père défend l’idée que ce qui compte c’est de vouloir et la mise en pratique de ce vouloir. Entre pouvoir et vouloir le débat porte sur la pulsion d’emprise face à l’énergie consciente d’exercer ses capacités. L’esprit de l’enfant est façonné par l’idéologie dominante et sa cohorte de demi-dieux et super-héros. Sa générosité est ainsi dévoyée vers un individualisme qui l’enferme dans une sensation de toute puissance et qui cultive son égocentrisme. Le dialogue a donc pour enjeu cette sortie de l’égocentrisme au profit d’une socialisation de la pensée de l’enfant. La générosité se mue alors en entraide et en solidarité. L’enfant se comprend alors un parmi d’autres, un être non pas de pouvoir mais un être de volonté. Il ne cherche plus à maîtriser avec une armée de chats à sa botte mais il cherche à transformer le réel en liant des liens avec les autres pour combattre ensemble les injustices, les blessures de la vie qui accablent la classe populaire.

Chant d’ortie propose là un album de grande qualité et de haute teneur graphique, un album qui fait appel à l’intelligence autant qu’à la sensibilité. Et puis, c’est un album rare car rares sont les albums réalisés par l’art de la gravure.

 

FAYET Bastien, Calvaire Marchepied, Calicot, 2021, 93 p. 8€

Comment parler du droit à mourir et du droit à avoir ou non un enfant à des pré-adolescents et pré-adolescentes ? Le moins qu’on puisse dire est que le premier thème est absent de la littérature de jeunesse. Or, voici les deux thèmes que Bastien Fayet a choisi pour son premier roman. Intelligemment, il s’adresse à un lectorat susceptible de ressentir le besoin de raisonner en dehors de la contrainte morale adulte : « Calvaire [nom du personnage masculin central] est à ce moment charnière, cet âge où l’enfant constate que les adultes n’ont pas forcément raison, et qu’ils peuvent parfois se révéler profondément injustes » (p.40)

Le travail onomastique épouse la composition du livre et son intrigue, en insufflant de l’humour. L’heroïc fantasy est légèrement évoquée, à travers la thématique des pouvoirs magiques. En fait, au début de la lecture, nous entrons dans un univers facétieux pétri par les noms propres des lieux et des personnages. Puis vient l’irruption d’un événement inouï qui introduit la magie au poste de commande de l’intrigue. Jusque-là, le lectorat pense se trouver au cœur d’une énième histoire où le surnaturel va napper des réflexions redupliquant la réalité pré-adolescente entre conflits familiaux, école, relations entre pairs, histoire de cœur.

Or il n’en est rien. L’univers de la magie et du don est détourné de sa fonction de divertissement pour introduire le jeune lectorat à une problématique morale, à une interrogation sur le bien et le mal, à une réflexion sur le sens qu’on donne à sa vie. Afin d’intensifier la problématique, Bastien Fayet l’introduit à travers la relation sentimentale des deux protagonistes porteurs de pouvoirs adversatifs : la jeune fille peut ressusciter les morts, le jeune garçon peut tuer les personnes. Le premier pouvoir est de filiation maternelle, le second de filiation paternelle. Tout oppose donc les deux protagonistes Pourtant, ils vont, grâce à la raison, accomplir pleinement le lien qui les rapproche.

Mais où Bastien Fayet prend le contre-pied de la littérature à thématique magique qui fonde l’intrigue sur les pouvoirs personnels, c’est quand au fil du récit l’individualisme qui sous-tend cette littérature -et dont Harry Potter est l’illustration et le modèle- est contrecarré par une réflexion d’abord interpersonnelle puis, grâce à l’intelligent épilogue, sociale. Là, Bastien Fayet fait œuvre nouvelle. Au vertige qui envahit le petit héros lorsque son pouvoir se manifeste, va succéder une définition de la vie comme résistance à l’impulsivité et à l’évidence moralisatrice individualiste : « Il faut travailler les sentiments maintenant, pour prendre le contrôle sur ton pouvoir » (p.32). Contre l’égocentrisme sentimental, qui envahit la toute jeune héroïne confrontée à l’agonie de sa mère, va s’imposer à sa conscience la prise en compte du point de vue de l’autre.

Bien sûr, le roman achevé, vient à l’esprit une interrogation : n’y a-t-il pas contradiction à ancrer sur la magie, donc sur le non-temporel, l’exigence morale de l’action des personnages ? L’action, en effet, est intrinsèquement liée au temps humain, elle le fonde autant qu’elle s’appuie sur lui. L’épilogue nous présente les personnages ayant surmonté l’attrait pour le don inné et agissant rationnellement dans le but de réaliser leurs idéaux humains. Ils se sont appropriés, alors, une morale définie par l’altruisme : « les devoirs envers soi-même, résultent, grâce à une sorte de transfert, des devoirs envers autrui » (1). Le récit invite ainsi à lire la conception innéiste de la personne comme une falsification du temps qui aliène l’humain. La vie se fait, elle ne se refait pas, elle se construit, elle n’est pas qu’imposition.

Philippe Geneste

(1) Piaget, Jean, Le Jugement moral chez l’enfant, Paris, PUF, 1978, 334 p. – p.310 (1ère édition 1932)

09/01/2022

Dans le négatif des œuvres, disparition et surexposition

SPUCCHES Paulina, Vivian Maier. A la surface d’un miroir, Steinkis, 2021, 140 p. 22€

Raconter la vie de Vivian Maier (1926-2009) est une gageure tant la photographe a brouillé les pistes, usant de la discrétion pour œuvrer à son effacement. Effacement en tant qu’artiste d’abord. Vivian Maier est nounou, chez des familles aisées de New York et Chicago. Elle appartient donc à la catégorie des domestiques. Elle exercera ce métier de 1940 à 1980. Commencera alors une période de grande précarité durant laquelle les enfants d’une des familles où elle a travaillé lui assureront un soutien financier. Dans l’ombre de son travail de garde d’enfant, Vivian Maier ne cesse de photographier le monde qui l’entoure avec son appareil Rolleiflex. C’est au contact d’une amie de sa mère, Jeanne Bertrand (1880-1957) qu’elle a découvert la photographie.

La bande dessinée de Paulina Spucches repose sur cette trame mais elle vise un autre but que celui de la biographie. Il s’agit pour la jeune artiste de partir de clichés de Vivian Maier et d’imaginer le contexte dans lequel ils ont été pris. Spucches procède par une certaine magnificence du cadrage et une profusion de cases sur les planches en imitation de l’œuvre prolifique de Maier. La bande dessinée tente donc d’entrer dans le for intérieur de la photographe. C’est bien sûr une interprétation très prospective car Vivian Maier n’a réalisé que peu de tirages des 140 000 négatifs dont se compose son œuvre. Comment aurait-elle incorporé la prise de vue au tirage ? Quel tri des images aurait-elle réalisé ? On n’en sait rien. Elle nous fait comprendre, en revanche, que l’existence de l’image ne dépend pas de sa diffusion immédiate, que créer ce n’est pas donner à voir comme y incitent les réseaux sociaux et l’ordre nouveau de la communication numérique. Non, créer, c’est savoir regarder, c’est saisir en images le monde de notre passage.

Vivian Maier s’intéressait aux quartiers pauvres, à la condition des noirs dans l’Amérique raciste des années 1950 (années les plus longuement traitées dans la bande dessinée), aux relations des êtres humains avec leur environnement immédiat. Vivian Maier est une photographe hors norme de la rue, ce que la bande dessinée transmet parfaitement. Et pour faire vivre cette passion dévorante, Paulina Spucches s’est plongée dans l’œuvre et a cherché par la mise en récit à interroger différents clichés.

Que recherchait Vivian Maier à, ainsi, photographier ? Probablement à capturer des instants en ayant soin de ne pas les séparer du présent étroit dont la photographie est la trace. Pour la photographe, cet art de l’instant est un art de la décision. La multiplicité des images correspond donc à l’expression d’une capacité de décision qui refuse de se donner aux autres, qui reste en dialogue avec soi-même. La bande dessinée souligne que les pérégrinations urbaines incessantes ou bien celles champêtres liées à son bref séjour en France où elle est née, pour une histoire d’héritage, ou encore à quelques voyages à l’étranger (un rêve réalisé), signifient en propre que pour Vivian Maier, vivre c’est voir, regarder c’est connaître. Il faut donc se déplacer pour accroître ses connaissances, pour en pas risquer de ne pas voir ce qui (se) passe.

Explicitant clairement son intention, Paulina Spucches permet aux lecteurs et lectrices jeunes ou adultes d’approcher l’art de la plus mystérieuse des photographes, et de la première artiste prolétarienne en photographie. L’acte pictural de Paulina Spucches tente de répondre à l’énigme photographique que représente cette vie vouée à la photographie, mais soigneuse d’en éviter toute exposition. Elle tente de nous plonger dans le négatif d’une vie. Son travail de peinture et le foisonnement des recherches sur le cadrage mettent le lectorat sur le chemin escarpé de la compréhension d’une œuvre aux sujets si simples, si directement saisis, si banals et pourtant socialement d’une perspicacité troublante.

 

SANTIS Lucas de, Georgia O’Keefe, dessins Sara COLAONE, Steinkis, 2021, 192 p. 24€

Ce roman graphique retrace la vie de Georgia O’Keeffe (1887-1986). Commençant à partir de 1949, soit la date à laquelle l’artiste peintre quitta définitivement New York pour s’installer au Nouveau Mexique dans le Ghost Ranch d’Abiquiú où elle avait coutume de se rendre depuis 1946. Les retours en arrière permettent d’évoquer sa liaison avec le photographe Alfred Stieglitz (1864-1946) avec qui elle est mariée depuis 1924. Elle en était le modèle, notamment pour son œuvre de nus. Lui, dirigeant la galerie 291 dévolue à l’avant-garde picturale européenne, exposera ses tableaux, après les avoir découverts en 1917. Ces expositions vont assurer le succès de Georgia O’Keeffe. Evidemment, la créatrice peintre va se heurter aux préjugés sexistes et c’est l’occasion de dépeindre son caractère trempé. La biographie montre le cheminement non linéaire de l’artiste qui peint des fleurs aux formes érotiques, tout aussi bien que des tableaux relevant de l’abstraction, ou alors des paysages de montagnes. Philippe Dagen dit, très justement, d’elle : « chaque œuvre est une affirmation catégorique, aussi indifférente à ce que l’on en dira qu’aux modes ou à la supposée décence » (1). Le fil conducteur de la biographie graphique est la peinture de la « Black door », les auteurs de la bande dessinée pointant ainsi le travail sur motif de l’artiste.

Consacré par la narration aux années d’après la seconde guerre mondiale jusqu’à sa consécration officielle de 1970, le livre de Santis et Colaone montre la peintre avec ses amies, l’écrivaine et défenseuse des traditions artistiques amérindiennes Maria Chabot (1913-2001) et la militante féministe Anita Politzer (1894-1975). S’y adjoint la jeune spécialiste de l’œuvre de Stieglitz, puis proche collaboratrice, secrétaire personnelle, assistante conservatrice et agent exclusif d’O’Kleeffe Doris Bry (1920-2014). Leurs dialogues avec l’artiste ou entre elles forment le socle du scénario et dressent le portrait d’une peintre déterminée, rigoureuse, à l’écart des modes, afin de mieux suivre son art. Mais elle sait accueillir les traditions artistiques autres, elle s’y intéresse.

Philippe Geneste

Dagen, Philippe, « Georgia O’Keeffe au-delà des modes », Le Monde, 10/09/2021

 

02/01/2022

Au-delà de l’absence, la poésie de Sandrine Davin

Le blog lisezjeunessepg vous souhaite la bonne année. Nous plaçons cet an nouveau, sous le signe de la poésie d’une poétesse contemporaine dont l’œuvre en cours rencontrera les préoccupations des jeunes adultes et adolescents autant que des adultes. La poésie, bien souvent, traverse les âges et les générations. Annie Mas & Philippe Geneste

Davin Sandrine, Dans la nuit sourde, Edilivre, 2018, 45 p. 8€

Le tanka est le genre japonais choisi par la poétesse, assistante médicale, Sandrine Davin, pour rendre compte d’une approche de l’univers au plus près de la sensibilité. Le tanka est un poème de cinq vers, à forme fixe : de 31 syllabes, il est composé par trois premiers vers formant une entité auxquels s’ajoutent, comme une chute, les deux autres vers. Ce genre fut souvent utilisé pour la poésie de circonstance. C’est à partir du tanka, qu’au XVIème et XVIIème siècles, a été créée la forme du haïku.

Ici, le tanka est librement interprété dans le décompte des syllabes. La sobriété du genre est redoublée par le minimalisme thématique convoqué : silence, ombre, pierre et caillou, lune, arbre et racine. La poésie s’annonce, par conséquent exigeante. Le rythme, de poème en poème, non pas identique parfaitement mais similaire ; la structure, de texte en texte itérée, d’un vers thématique suivi de quatre vers de propos, tout épouse une volonté de recherche par-delà une lancinante peine. En usant du frôlement des redondances sitôt repoussées qu’approchées, le recueil se lit dans l’hésitation de l’interprétation, elle-même mise au travail par le retour des éléments structurant le texte. Aucune fuite n’étant possible dans cet univers déceptif, il reste les mots, ceux qui font advenir la présence de l’absent, ceux qui explorent l’intériorité poétique de l’autrice, les mêmes mots… Les rêves visualisés, les images cosmiques, l’humilité lexicale, sont les instruments de la description du lien à l’absent. La scrutation d’un lexique restreint libère l’imagination cosmique tout en la contenant. Non harmonieuses, ces visions pourraient s’apparenter à l’expression du désespoir mais il n’en est rien. Une douleur, mise à distance parfois par l’image du grand-père mort, l’image de l’absent.

Ce recueil convoque des paysages de nuit, cosmiques mais attaqués par des pulsions de chaos, de déchirure, d’égratignure, de dévastation. Même l’ombre finira par dérailler… La tempête des éléments est aussi celle du « souffle d’un autrefois » qui ne trouve pas à s’installer sur les pages.

La poétesse bataille, en quête d’un équilibre sur un seuil, une frontière, un horizon, entre un ici terrien et un par-delà. S’en remettant aux sens pour appréhender l’inconnu, elle peine car les sens ne répondent pas, « yeux opaques », le silence en réponse à l’écoute, ou bien répondent si mal que l’inquiétude s’installe. La quête est connue, une volonté de faire vivre en imaginaire le grand-père mort. Celui-ci est sur la route, il est dans les arbres, il est à l’horizon, dans les rides, dans les froncements et les plis du paysage évoqué.

Nous sommes, avec ce recueil, plus qu’avec les autres, à « la frontière du réel », au pays des ombres dont la trace silhouette le grand absent. L’obscurité règne souvent et menace, signe d’un obstacle. Au lieu de se perdre dans une forme ou une autre de mysticisme, il va s’agir de l’affronter afin d’en faire l’enjeu d’une compréhension. Rendre une intelligibilité des sentiments est le pari de l’expression. Même quand la mort s’installe, repoussée par la puissance des rêves, le poème 27 pointe du geste que la rencontre du vivant et du mort est impossible. L’identité vacille, celle du monde imaginaire difficilement construit, celle du monde réel battu pas les vagues d’un « autrefois » rétif. La désagrégation s’immisce dans de nombreux tableaux. Les tankas semblent sans cesse se relancer à la conquête de cet équilibre introuvable. Dans le silence des pierres, nul cri, nulle échappatoire, la poétesse doit creuser le silence qui se multiplie, se démultiplie (huit occurrences du mot au pluriel contre seulement 3 au singulier).

Le sourire du poème 43 apporte une note positive au crédit du travail poétique auquel œuvre la poétesse. Au fil du recueil, le paysage s’est assombri, aussi, ce sourire de fin de recueil est-il la marque d’un lien avec le mort qui hante l’espace imaginaire. Ce sourire est donné en partage, non adressé de l’un à l’autre ou de l’une à l’autre, mais communément adressé par l’un et l’autre. Le sourire symbolise la relation renouée malgré la séparation des êtres. La poésie de Sandrine Davin se dirige ainsi vers une réflexion imagée sur le thème de la relation.

Philippe Geneste