D’abord, le livre
ouvert à sa première page annonce un étonnement graphique. La gravure supplée à
l’illustration et c’est une sensation brute qui en émane. Le monde déchaîné qui
nous entoure est présent et on est tenté de lire l’album sans le texte, tant les
images sont suggestives avec leurs effets de perspective, leurs gros plans, le
jeu savant des avant-plans. Le cadrage aussi, varie sur le format italien qui
porte le livre. L’onirisme suinte du réalisme, l’humour par des créatures
surprenantes s’impose, mais un noir humour critique d’une société des déchets
et de la pollution. Le travail de gravures de Julien Métique ouvre les
perspectives interprétatives du texte sur l’horizon tant écologique qu’urbain.
Pour autant, la narration graphique suit la narration littéraire.
Il s’agit d’un
dialogue entre un fils et son père. L’enfant rêve de ces super-héros imposés
par l’ambiance sociale et les marchands de livre et de films. Toute l’histoire
repose sur la conquête par le dialogue de la compréhension réciproque du fils
et du père. Le thème en est l’aide aux personnes dont l’existence est menacée
par des mesures administratives, par les soubresauts de la vie économique qui
touche le prolétariat, par les errements capitalistes pollueurs qui fabriquent
les migrations. Le thème est symbolisé par la famille de l’amie du garçon qui
est en passe d’être expulsée de son logement. Ainsi, la narration se fait
concrète. Nul grand discours dans cet album qui n’a rien de didactique, grande
victoire et de Jobard et de Mélique. Le père défend l’idée que ce qui compte
c’est de vouloir et la mise en pratique de ce vouloir. Entre pouvoir et vouloir
le débat porte sur la pulsion d’emprise face à l’énergie consciente d’exercer
ses capacités. L’esprit de l’enfant est façonné par l’idéologie dominante et sa
cohorte de demi-dieux et super-héros. Sa générosité est ainsi dévoyée vers un
individualisme qui l’enferme dans une sensation de toute puissance et qui
cultive son égocentrisme. Le dialogue a donc pour enjeu cette sortie de l’égocentrisme
au profit d’une socialisation de la pensée de l’enfant. La générosité se mue
alors en entraide et en solidarité. L’enfant se comprend alors un parmi
d’autres, un être non pas de pouvoir mais un être de volonté. Il ne cherche
plus à maîtriser avec une armée de chats à sa botte mais il cherche à
transformer le réel en liant des liens avec les autres pour combattre ensemble
les injustices, les blessures de la vie qui accablent la classe populaire.
Chant d’ortie
propose là un album de grande qualité et de haute teneur graphique, un album
qui fait appel à l’intelligence autant qu’à la sensibilité. Et puis, c’est un
album rare car rares sont les albums réalisés par l’art de la gravure.
FAYET Bastien, Calvaire Marchepied,
Calicot, 2021, 93 p. 8€
Comment parler du droit à mourir et du
droit à avoir ou non un enfant à des pré-adolescents et pré-adolescentes ?
Le moins qu’on puisse dire est que le premier thème est absent de la
littérature de jeunesse. Or, voici les deux thèmes que Bastien Fayet a choisi pour
son premier roman. Intelligemment, il s’adresse à un lectorat susceptible de
ressentir le besoin de raisonner en dehors de la contrainte morale
adulte : « Calvaire [nom du personnage masculin central] est à ce
moment charnière, cet âge où l’enfant constate que les adultes n’ont pas
forcément raison, et qu’ils peuvent parfois se révéler profondément injustes » (p.40)
Le travail onomastique épouse la
composition du livre et son intrigue, en insufflant de l’humour. L’heroïc fantasy
est légèrement évoquée, à travers la thématique des pouvoirs magiques. En fait,
au début de la lecture, nous entrons dans un univers facétieux pétri par les
noms propres des lieux et des personnages. Puis vient l’irruption d’un
événement inouï qui introduit la magie au poste de commande de l’intrigue.
Jusque-là, le lectorat pense se trouver au cœur d’une énième histoire où le
surnaturel va napper des réflexions redupliquant la réalité pré-adolescente
entre conflits familiaux, école, relations entre pairs, histoire de cœur.
Or il n’en est rien. L’univers de la magie
et du don est détourné de sa fonction de divertissement pour introduire le
jeune lectorat à une problématique morale, à une interrogation sur le bien et
le mal, à une réflexion sur le sens qu’on donne à sa vie. Afin d’intensifier la
problématique, Bastien Fayet l’introduit à travers la relation sentimentale des
deux protagonistes porteurs de pouvoirs adversatifs : la jeune fille peut
ressusciter les morts, le jeune garçon peut tuer les personnes. Le premier
pouvoir est de filiation maternelle, le second de filiation paternelle. Tout
oppose donc les deux protagonistes Pourtant, ils vont, grâce à la raison,
accomplir pleinement le lien qui les rapproche.
Mais où Bastien Fayet prend le contre-pied
de la littérature à thématique magique qui fonde l’intrigue sur les pouvoirs
personnels, c’est quand au fil du récit l’individualisme qui sous-tend cette
littérature -et dont Harry Potter est l’illustration et le
modèle- est contrecarré par une réflexion d’abord interpersonnelle puis, grâce
à l’intelligent épilogue, sociale. Là, Bastien Fayet fait œuvre nouvelle. Au
vertige qui envahit le petit héros lorsque son pouvoir se manifeste, va
succéder une définition de la vie comme résistance à l’impulsivité et à
l’évidence moralisatrice individualiste : « Il faut travailler les
sentiments maintenant, pour prendre le contrôle sur ton pouvoir » (p.32). Contre
l’égocentrisme sentimental, qui envahit la toute jeune héroïne confrontée à
l’agonie de sa mère, va s’imposer à sa conscience la prise en compte du point
de vue de l’autre.
Bien sûr, le roman achevé, vient à
l’esprit une interrogation : n’y a-t-il pas contradiction à ancrer sur la
magie, donc sur le non-temporel, l’exigence morale de l’action des
personnages ? L’action, en effet, est intrinsèquement liée au temps
humain, elle le fonde autant qu’elle s’appuie sur lui. L’épilogue nous présente
les personnages ayant surmonté l’attrait pour le don inné et agissant
rationnellement dans le but de réaliser leurs idéaux humains. Ils se sont
appropriés, alors, une morale définie par l’altruisme : « les
devoirs envers soi-même, résultent, grâce à une sorte de transfert, des devoirs
envers autrui » (1). Le récit invite ainsi à lire la conception
innéiste de la personne comme une falsification du temps qui aliène l’humain. La
vie se fait, elle ne se refait pas, elle se construit, elle n’est pas
qu’imposition.
Philippe Geneste
(1) Piaget,
Jean, Le Jugement moral chez l’enfant, Paris, PUF, 1978,
334 p. – p.310 (1ère édition 1932)