A l’écoute de la parole enfantine
DAVID
François, Mes Parents sont un peu bizarres, illustrations de
GURIDI, CotCotCot éditions, 2021, 32 p. 14€90
L’album,
à lire dès 4 ans, repose sur le coq-à-l’âne, qui reproduit une des réalités de
la conversation courante. Comment, en effet, un enfant peut-il suivre les
dialogues où les interlocuteurs passent d’un sujet à un autre, n’achèvent pas
leurs phrases ? C’est de ce fait que part l’astucieux François David avec
sa plume drolatique. Jouant sur la polysémie des mots, leur paronymie, et donc
la confusion du sens, jouant sur le rapport fuyant du signifié du mot et de son
référent pour créer des ratages humoristiques, François David n’a de cesse de
rester au plus près de la représentation juvénile du monde. C’est ainsi que le
réalisme enfantin appliqué au langage fait merveille.
C’est
que, vivre au monde à hauteur de mots des petits, c’est être soumis à
l’incompréhension des adultes. Le monde de ces derniers, en effet, s’est justement
clos sur un échiquier de places figées, fixées, où l’interprétation du monde
est désespérément fléchée. Tout autres sont les représentations enfantines du
monde : elles sont labiles, prolifiques en interprétation, rutilantes de
sens sous le feu des signes sonores.
Pour
accompagner cette installation dans l’univers de l’enfance, le dessinateur Raúl
Guridi a choisi la simplicité du trait et le dépouillement. Chaque planche est
aérée et conformément à la perception visuelle des petits, pas de perspective.
Les personnages sont donc toujours au premier plan facilitant le parcours des
enfants. Le décor est minimal, afin de laisser pleinement s’exprimer la mimique
des personnages. Au profil plat des adultes (le père et la mère) filiformes,
s’oppose le profil arrondi de l’enfant. Les expressions des sentiments des
trois personnages en ressortent d’autant plus : étonnement, mépris,
insatisfaction, satisfaction, contentement, incrédulité, agacement, suffisance,
concentration. Comme l’histoire est racontée par le personnage de l’enfant à la
première personne, l’identification du lecteur ou de la lectrice est la clé de
voûte de l’entrée dans cet univers drôle, respectueux de l’enfance.
Rarement
une initiation à la vie des mots ne s’est employée à ne pas outrepasser la
mentalité enfantine. Rarement, également, l’illustration pour un tel projet n’a
su se porter à la rigueur représentative permettant une proximité grande avec
la représentation du monde juvénile. Rarement, de ce fait, un album ne saura,
comme celui-ci, rencontrer le véritable intérêt de l’enfant en proie à
l’organisation du monde qui l’entoure et à la désignation des choses, des faits
et gestes auxquels il se trouve confronté. Rarement un album n’aura su mener
l’enfant lecteur à interroger avec ses propres modalités de pensée certaines
normes quotidiennes, si évidentes pour les adultes, si étranges pour lui. Alors
oui, Mes Parents sont un peu bizarres est un album rare autant
que de belle facture.
Philippe
Geneste
Parce
qu’une offrande de rêves est dans le creux de tes mains
Hurst
Elise, Imagine une ville, traduction de l’anglais (Australie) Christian
Duchesne, éditions d2eux, 2021, 32 p. 16€
Avec
Elise Hurst*, les frontières entre récit et poésie, entre réalité imaginaire et
réalité vécue, entre réflexion contemporaine sur le style de vie et utopie, entre
humanité et animalité s’estompent puis s’effacent. Et voici le lecteur, jeune
ou moins jeune, installé dans un univers sans frontière, un univers ouvert, une
réalité imaginaire qui englobe l’expérience humaine dans ses aspects les moins
directs mais tout aussi essentiels pourtant. Imagine une ville impose
l’image comme conducteur du sens, le sens l’accompagnant à distance duplicative
mais non essentielle. L’album pourrait être un simple album graphique si
l’autrice n’avait voulu l’ancrer dans le genre institué de l’album, pour mieux
en faire éclater la spécificité.
En
effet, ici, l’image, avec les dessins, les compositions en noir, gris et blanc,
aux motifs en traits croisés, concentre ce qui est à voir, à penser, à juger. Elise
Hurst use de traits ni trop maigres ni trop épais, et combine traits croisés,
pointillés et parallèles. Elle modèle ainsi le dessin en demi-teintes, donnant
consistance et relief à chacune des scènes. Aucun impératif logique de l’adulte
ne vient faire obstacle à l’entrée de l’enfant dans les situations imagées. L’enfant
est laissé libre : il cherche l’image à venir en tournant la page et non
en recherchant l’interprétations rationnelle de celle qu’il lit, qu’il voit.
Nous
devrions écrire que l’enfant voit et lit, tant l’album impose un comportement
de lecture en décalage. L’image dirige tout, le texte n’est qu’accessoire. Une
convention de genre plus qu’une nécessité de la création. Certains diront, à
juste titre, qu’Elise Hurst emprunte la voie du surréalisme. Mais attention de
ne pas enfermer l’œuvre dans le carcan d’une école. Le livre destiné à la
jeunesse s’offre de plain-pied avec le psychisme enfantin. Sa vision du livre
se confond avec la sensorialité des images vécue par l’enfant, elle s’appuie
sur le travail de symbolisation à partir de la réalité des dessins et non de la
réalité extérieure qui serait suggérée ou transposée. L’imagination est aux
commandes. Expliquer la réalité, la commenter, pour l’enfant c’est raconter une
histoire, un mythe, un conte. C’est ce à quoi se livrent les enfants de
l’album, à chaque nouvelle double page mais aussi dans l’enchaînement de ces
pages. La matérialité du livre impose bien sûr la linéarité de la lecture, mais
l’enfant s’arrêtera préférentiellement à telle ou telle image, y reviendra,
l’explorera, encore et encore, notifiant que le récit d’Imagine une ville
accepte l’évasion, la lecture buissonnière, la lecture buissonnante.
Loin
des discours différentialistes contemporains, discours à bien des égards
réducteurs sous une apparence d’ouverture, l’album parle aussi bien du garçon
que de la fille. Il parle de l’enfant sans stéréotypie des valeurs
psychologiques accolées à l’une ou l’autre. Là encore, nulle linéarité ;
il ne s’agit pas d’un récit d’apprentissage mais d’un récit de vagabondage
heureux, d’affirmation de ces pays de nulle part et pourtant configurés dans
l’esprit enfantin, prolixe en rêveries où transposer son rapport au monde. Le
merveilleux est ici proposé comme expérience enfantine à réaliser, il n’est pas
falsifié en un message à délivrer. A s’approcher de l’enfantine exigence
mentale l’album ouvre à une culture du songe. Garder l’emprise sur
l’imagination, voilà ce qui est proposé à l’enfant qui voit et lit. L’album
semble dire : imagine tes histoires, vois et lis-les « dans le
creux de tes mains »…
La
littérature est aussi une affaire de regard, de point de vue.
Philippe
Geneste
*
voir le blog lisezjeunessepg du 16 mai 2021)
De
la compréhension soustractive
Guéraud Guillaume, La Princesse rebelle se dévoile,
illustrations Henri Meunier,
éditions rouergue, 2021, 40 p. 15€
Les
auteurs récidivent deux ans après La face cachée du prince charmant
(voir la recension sur lisezjeunessepg du 28/04/2019). La création d’un
récit plein de duplicité est de nouveau de mise, à partir du caviardage et de
mots tronqués. Ainsi l’album propose-t-il deux récits, l’endroit et son envers,
un récit positif et un récit négatif, un récit qui s’appuie sur de bons
sentiments et un récit qui s’appuie sur le côté sombre des sentiments humains.
Il faut, pour que l’album atteigne pleinement son but et livre toute jouissance
de lecture à l’enfant, l’accompagner dans le décryptage du caviardage. Mais
quand il a compris le mécanisme, quand le procédé d’écriture est dévoilé,
alors, l’enfant se précipite dans la comparaison des pages mises en contrastes
deux à deux. Il est aidé en cela par les malicieuses illustrations qui, avec
finesse et invention supportent le texte mais emportent le jeune lectorat dans
un univers de conte farfelu.
De
l’adjectif « cachée » du premier opus à l’adjectif
« dévoilée » du second, l’intention des auteurs est la même :
définir le caviardage, en pointer le procédé qui permet de faire surgir un
nouveau texte d’un texte de base. L’album repose sur une composition par paire
de doubles pages. Expliquons. Sur la première double page se trouve un texte
narratif en vis-à-vis d’une illustration colorée ; sur la deuxième le même
texte est reproduit, mais cette fois-ci avec des pans entiers caviardés
c’est-à-dire biffés, barrés, raturés, bref recouverts de noir et rendus, de ce
fait, illisibles ; en vis-à-vis on trouve une image à fond noir mat qui
illustre la nouvelle scène ainsi créée. Comme nous l’écrivions en 2019, le
caviardage est ici utilisé pour des créations par antithèses. On comprend très
bien que l’adulte peut inviter l’enfant dès 7/8 ans à tenter, lui aussi,
l’expérience d’écriture selon le même procédé. L’album à double récit devient
alors un livre pratique.
Ainsi,
La
Princesse rebelle se dévoile s’adresse aux enfants lecteurs d’album dès 4/5 ans,
mais aussi aux jeunes lecteurs de 7 à 11 ans. L’enfant, de plus, y apprend ce
qu’est un personnage car le double portrait de la princesse est une manière
d’explorer les traits physiques, moraux ou sentimentaux qui constituent un
personnage. Et, chose intéressante, le repérage des mots, parties de mots,
soustraits par caviardage, se trouve à la base de la compréhension. Or
soustraire est plus simple qu’amplifier ou additionner…. Malice des deux
créateurs malins que sont Guéraud et Meunier ou Maudire un Gué sur un air (R)
esseulé.
Philippe Geneste
Le
coq à l’âne en fête
GUIGNE
Vincent, Le Dîner de mouches, illustrations de Yannick ROBERT,
Bayard, 2021, 26 p. 11€90
On
pense évidemment à Tentative de description d’un dîner de têtes à
Paris-France de Prévert. Mais Le Dîner de mouche n’a rien
d’autre à voir que l’allusion farfelue pour signaler que nous entrons dans un
album d’humour. Les jeux de mots reposent sur la répétition, plus exactement la
gémination (redoublement de la syllabe initiale), à évocation scatalogique.
Défile alors un menu de mouches hilarant où la maîtresse de maison invite
l’hôte à s’asseoir sur le CACA-napé, à boire un jus de CACA-ssis et puis les
plats défilent du CACA-ssoulet au CACA-membert jusqu’au CACA-fé. Les
illustrations dressent un confort en gris et blanc créant une atmosphère
feutrée sur laquelle font irruption les deux portraits de mouche, tous deux
relevant du grotesque, traits railleurs et sacrilège en accord avec la
jouissance des géminations itérées. Dans cet album, le rire prévaut, il est le
but des deux auteurs et les enfants, en fin de repas, sont effectivement
bidonnés…
Philippe
Geneste & la commission lisez jeunesse