« Que nous soyons différents les uns des autres, c’est là, certes, un grand bien et la constitution de la vérité, loin d’exiger l’uniformisation des points de vue divers, suppose au contraire la coordination entre perspectives distinctes »
Jean
Piaget, introduction psychologique à l’éducation internationale, 1931
FONTAINE
Pascale (réunis par), Contes de Nouvelle Zélande, illustrations d’Emile
GEANT, traduction et adaptation de Nathalie De Biasi et Pascale Fontaine, Cipango,
2021, 95 p. 16€50 ; FONTAINE Pascale (réunis par), Contes du
Brésil, illustrations de Daniela CYTRYN, diverses traductrices et
traducteurs, Cipango, 2021, 95 p. 16€50
Voici
les deux dernières parutions de la collection Tam Tam de chez Cipango,
une collection remarquable par le soin apporté aux illustrations, à l’appareillage
critique à hauteur d’enfant, à l’écriture. La fréquentation des contes est une
des meilleures entrées pour une éducation internationale des enfants.
D’abord,
l’enfant découvre des civilisations nouvelles. Contes
de Nouvelle Zélande, par exemple, suscite la
curiosité par les choix opérés de Pascale Fontaine dans le corpus de contes
Maori : La légende du Kiwi, Niwareka ou l’origine du tatouage en
spirale, mettent l’enfant en présence de réalités qu’il croit connaître et
dont il va découvrir la dimension originelle, élargissant ainsi son horizon
civilisationnel. Dans Contes du Brésil jouent le même rôle Boto
le dauphin, L’Origine du Manioc. Ces contes sont comme des
passerelles entre la culture de l’enfant et ces cultures lointaines, ils
soulignent les entrecroisements civilisationnels et la commune réalité profonde
de la condition humaine, par-delà l’Histoire et les différenciations du développement
des peuples en son cours.
De
par cet effet de reconnaissance, les contes du monde ouvrent l’enfant aux
sentiments de solidarité et de justice et viennent participer à leur
développement psychologique. Le conte brésilien La Fuite du vieil Aayi interroge
l’enfant sur l’assujettissement d’êtres humains par d’autres et suscite ainsi
un regard critique sur la notion de règle imposée de l’extérieur, contraignante
et qui se manifeste dans le comportement d’obéissance. Contre ce cours des
choses, le récit développe la construction par les esclaves de règles de
solidarité interne c’est-à-dire par eux édifiées. Le conte confronte donc le
respect unilatéral (comme l’appelait Piaget avec Pierre Bovet) * et le respect
mutuel ou réciproque.
Chaque
volume est, par ailleurs, un dépaysement géographique et humain auquel
contribuent les œuvres d’illustrations d’Emilie Géant et Daniela Cytryn. Chacun
possède des pages documentaires sur le pays concerné et les régions traversées
ainsi que sur les mœurs. Très intelligemment, ces documentaires sont répartis à
la fin de groupements de contes recoupant une thématique commune. Ainsi, les
explications viennent plus sûrement éclairer le sens des textes que leur
présence en bloc, soit en fin de volume soit en milieu d’ouvrage, comme c’est
souvent le cas. Ainsi, aussi, il n’y a aucune monotonie car les pages
informatives, historiques ou explicatives touchent des sujets divers selon les
livres. Par exemple, Contes de Nouvelle-Zélande
instruit sur le peuplement des îles, sur des traits de la végétation et de la
faune, sur l’art de la sculpture, sur la géothermie et le volcanisme, sur l’art
du tatouage, sur l’organisation des villages et la vie qui s’y mène, alors que Contes
du Brésil instruit sur les richesses naturelles du pays, sur la culture
indigène, sur la culture afro-brésilienne (dont l’esclavage), sur les fêtes
populaires et les personnages folkloriques. On le voit, nulle standardisation
des pages documentaires, mais au contraire une complémentarité intelligente
entre les fiction et réalité physique, historique, humaine.
Grâce
à la lecture, la grande notion de solidarité est rendue sensible aux
enfants. Ces contes montrent comment des peuples lointains s’y sont pris pour
répondre au chaos des intérêts de leurs membres, comment aussi la notion de justice
se relie à la dignité des personnes. Ces contes donnent encore le goût au jeune
lectorat pour la découverte d’autres modes de vie, d’autres préoccupations
sociales et individuelles. Ainsi l’égocentrisme cultivé par nos sociétés
individualistes et consuméristes peut être transformé en objectivité au sens de
reconnaissance des autres comme pareillement humains. Contre le racisme, contre
le nationalisme, pour un esprit ouvert par réciprocité morale et intellectuelle
à une perspective d’ensemble, le travail enfantin de lecture des contes publiés
par Cipango apporte une contribution soignée. Dans chaque volume, un lexique
récapitule les mots autochtones rencontrés ou utilisés dans les documentaires,
parachevant l’intérêt de cette collection pour le sentiment de solidarité
internationale ainsi nourri.
Philippe
Geneste
*Piaget,
Jean, Le Jugement moral chez l’enfant, Paris, PUF, 1969,
330 p. (1ère éd. 1932) et Piaget, Jean, L’Education
morale à l’école. De l’éducation du citoyen à l’éducation internationale,
choix de textes, notes, préface et postface de Constantin Xypas, Paris,
Anthropos, 1997, 186 p.