L’Hermenier, Looky, Parada, Siamh, Les Misérables. Cosette, Jungle, 2020, 72 p. 14€95
Voici le second tome de cette adaptation en bande dessinée du roman de
Victor Hugo (voir le blog du 31 mai 2020). Il s’agit d’un premier volume,
quatre autres sont annoncés. Le scénario a découpé l’œuvre en fonction de
l’aventure d’un des personnages. Cosette est, pour la culture française et
au-delà, un prénom en héritage pour l’humanité. Cette adaptation vient éclairer
pour les générations nouvelles la référence onomastique. L’antonomase « une
cosette » est encore vivante aujourd’hui. La fin du tome I laissait le
lectorat en attente de la réalisation de la promesse de Jean Valjean faite à
Fantine, la mère de Cosette, de s’occuper de sa fille.
En 1831, celle-ci est devenue la Cendrillon du couple ténébreux des
Thénardier, aubergistes cruels et véreux à Montfermeil, qui ont poussé Fantine
dans la misère et la prostitution, et qui exploitent sa fille sans vergogne. Le
tome II est lancé. On y surprend Thénardier, au temps d’avant, voleur de
cadavre. On y suit les mésaventures de Jean Valjean. On assiste à son évasion
alors qu’il est galérien, on assiste à la traque organisée par la police et le
sombre Javert. Le volume nous fait entrer avec Valjean et Cosette, dans la
clandestinité du couvent du Petit-Picpus. Il trouve là un complice, le père
Fauchelevent sauvé en son temps par Monsieur Madeleine alias Jean Valjean
devenu maire d’un petit village. Jean Valjean devient alors jardinier auprès du
père Fauchelevent et Cosette va suivre l’instruction religieuse.
Ce tome amène aux élèves la thématique de l’enfance maltraitée,
s’appuyant sur le style hugolien pour émouvoir. L’adaptation pointe la
responsabilité sociale mais interroge aussi l’âme humaine, pour le dire en
des termes conformes à l’œuvre. On retrouve, pour ce faire, l’art de la bande
dessinée déjà signalé : nombreux changements des angles de vue, usage fin
des champs contre-champs, composition variée des planches avec un jeu riche de
cadrages rectangulaires et horizontaux, interventions des gros plans au plus
près de l’intensité narrative, précision descriptive des arrières plans.
Comme dans le volume précédent, une annexe de cinq pages interroge le
lecteur sur sa lecture, explicite l’inspiration du dessin chez les dessinateurs
du XIXème siècle, notamment d’Émile Bavard, éclairage vraiment bien venu car il
est rare que les livres ainsi destinés, plus particulièrement, à la jeunesse
expliquent les filiations iconographiques.
L’album de jeunesse ne cesse d’élargir son assiette
d’intervention. Linda Elovitz Marshall propose une biographie de la créatrice
de Pierre
Lapin avec des illustrations d’un réalisme poétique et un rien vintage,
d’Ilaria Urbinati.
En un espace
textuel réduit, des choix étaient à faire. Marshall montre le destin contrarié
de peintre et de naturaliste de Beatrix Potter (1866-1943), et ceci à cause de
sa condition de femme. Pour ne pas heurter les convenances, elle n’ira pas
étudier à la ville contrairement à son frère Bertram. L’épisode du mépris de la
Linnean Society est bien raconté. L’autrice souligne la persévérance de la jeune
fille puis de l’adulte à s’imposer dans un mode d’hommes. Ainsi, son premier
contrat éditorial est-il obtenu parce que l’éditeur croyait avoir affaire à un
homme… Elle montre sa volonté d’indépendance financière, son refus de vivre
sous la coupe d’un homme. On le sait, elle ne se marie qu’en 1913 et contre
l’avis de sa famille à un avocat avec qui elle va réaliser son désir de vivre à
la campagne parmi les « fleurs
sauvages, les animaux, les champignons, les mousses, les bois, les ruisseaux et
la campagne entière » dont les histoires qu’elle invente et le « monde féérique » (1) qu’elle aime
se créer sont remplis. Bien sûr, l’album livre l’origine des histoires de
Pierre Lapin, Beatrix confectionnant des livrets pour son jeune ami Noel Moore.
Enfin, la biographie énumère les acquisitions de terres et de fermes pour
préserver la nature de l’urbanité galopante et de l’industrialisation
menaçante.
L’album
montre que cette interdiction faite aux femmes de prendre des postes dévolus
aux hommes par la société patriarcale explique qu’elle se soit tournée vers les
enfants. On lui a refusé d’être peintre, elle peindra pour les enfants ;
on lui a refusé d’être naturaliste ? Elle racontera aux enfants des
histoires naturelles fantaisistes appuyées sur une rigueur d’observation. Et en
effet, Beatrix Potter ne simplifie pas ses dessins destinés aux enfants, mais,
bien au contraire, porte un soin anatomique dans ses dessins d’animaux qui relèvent
de la même exigence naturaliste dans les dessins de la flore.
Le choix de
Linda Elovitz Marshall est d’éviter les dates. C’est là une conséquence logique
de l’inscription de la biographie à travers le genre de l’album, genre destiné
aux petits enfants. Pourtant, l’ouvrage se termine sur une « Note de la traductrice » qui ne
s’adresse pas aux petits, mais à des enfants sachant lire. Pourquoi ne pas
avoir précisé le contexte historique et les étapes de la vie de Beatrix Potter
dans cette note ?
Cette
remarque faite, on ne peut que recommander l’achat de cet album pour les
enfants et son acquisition par toutes les bibliothèques des écoles primaires et
tous les CDI de collège : pour sa beauté, parce qu’il est instruit, parce
qu’il ouvre le jeune lectorat au genre de la biographie.
Philippe Geneste
(1) Extrait
de son journal cité par Lurie, Alison, Ne Le Dites Pas Aux Grands. Essai sur la
littérature enfantine, traduit de l’anglais par Monique Chassagnol,
Paris, Rivages, 1991, p.108