Anachroniques

07/03/2021

Deux figures féminines en œuvre littéraire

L’Hermenier, Looky, Parada, Siamh, Les Misérables. Cosette, Jungle, 2020, 72 p. 14€95

Voici le second tome de cette adaptation en bande dessinée du roman de Victor Hugo (voir le blog du 31 mai 2020). Il s’agit d’un premier volume, quatre autres sont annoncés. Le scénario a découpé l’œuvre en fonction de l’aventure d’un des personnages. Cosette est, pour la culture française et au-delà, un prénom en héritage pour l’humanité. Cette adaptation vient éclairer pour les générations nouvelles la référence onomastique. L’antonomase « une cosette » est encore vivante aujourd’hui. La fin du tome I laissait le lectorat en attente de la réalisation de la promesse de Jean Valjean faite à Fantine, la mère de Cosette, de s’occuper de sa fille.

En 1831, celle-ci est devenue la Cendrillon du couple ténébreux des Thénardier, aubergistes cruels et véreux à Montfermeil, qui ont poussé Fantine dans la misère et la prostitution, et qui exploitent sa fille sans vergogne. Le tome II est lancé. On y surprend Thénardier, au temps d’avant, voleur de cadavre. On y suit les mésaventures de Jean Valjean. On assiste à son évasion alors qu’il est galérien, on assiste à la traque organisée par la police et le sombre Javert. Le volume nous fait entrer avec Valjean et Cosette, dans la clandestinité du couvent du Petit-Picpus. Il trouve là un complice, le père Fauchelevent sauvé en son temps par Monsieur Madeleine alias Jean Valjean devenu maire d’un petit village. Jean Valjean devient alors jardinier auprès du père Fauchelevent et Cosette va suivre l’instruction religieuse.

Ce tome amène aux élèves la thématique de l’enfance maltraitée, s’appuyant sur le style hugolien pour émouvoir. L’adaptation pointe la responsabilité sociale mais interroge aussi l’âme humaine, pour le dire en des termes conformes à l’œuvre. On retrouve, pour ce faire, l’art de la bande dessinée déjà signalé : nombreux changements des angles de vue, usage fin des champs contre-champs, composition variée des planches avec un jeu riche de cadrages rectangulaires et horizontaux, interventions des gros plans au plus près de l’intensité narrative, précision descriptive des arrières plans.

Comme dans le volume précédent, une annexe de cinq pages interroge le lecteur sur sa lecture, explicite l’inspiration du dessin chez les dessinateurs du XIXème siècle, notamment d’Émile Bavard, éclairage vraiment bien venu car il est rare que les livres ainsi destinés, plus particulièrement, à la jeunesse expliquent les filiations iconographiques.

 

MARSHALL Linda Elovitz, Amoureuse de la nature. L’incroyable destin de Beatrix Potter, illustrations par Ilaria URBINATI, Gallimard jeunesse, 2020, 36 p. 14€90

L’album de jeunesse ne cesse d’élargir son assiette d’intervention. Linda Elovitz Marshall propose une biographie de la créatrice de Pierre Lapin avec des illustrations d’un réalisme poétique et un rien vintage, d’Ilaria Urbinati.

En un espace textuel réduit, des choix étaient à faire. Marshall montre le destin contrarié de peintre et de naturaliste de Beatrix Potter (1866-1943), et ceci à cause de sa condition de femme. Pour ne pas heurter les convenances, elle n’ira pas étudier à la ville contrairement à son frère Bertram. L’épisode du mépris de la Linnean Society est bien raconté. L’autrice souligne la persévérance de la jeune fille puis de l’adulte à s’imposer dans un mode d’hommes. Ainsi, son premier contrat éditorial est-il obtenu parce que l’éditeur croyait avoir affaire à un homme… Elle montre sa volonté d’indépendance financière, son refus de vivre sous la coupe d’un homme. On le sait, elle ne se marie qu’en 1913 et contre l’avis de sa famille à un avocat avec qui elle va réaliser son désir de vivre à la campagne parmi les « fleurs sauvages, les animaux, les champignons, les mousses, les bois, les ruisseaux et la campagne entière » dont les histoires qu’elle invente et le « monde féérique » (1) qu’elle aime se créer sont remplis. Bien sûr, l’album livre l’origine des histoires de Pierre Lapin, Beatrix confectionnant des livrets pour son jeune ami Noel Moore. Enfin, la biographie énumère les acquisitions de terres et de fermes pour préserver la nature de l’urbanité galopante et de l’industrialisation menaçante.

L’album montre que cette interdiction faite aux femmes de prendre des postes dévolus aux hommes par la société patriarcale explique qu’elle se soit tournée vers les enfants. On lui a refusé d’être peintre, elle peindra pour les enfants ; on lui a refusé d’être naturaliste ? Elle racontera aux enfants des histoires naturelles fantaisistes appuyées sur une rigueur d’observation. Et en effet, Beatrix Potter ne simplifie pas ses dessins destinés aux enfants, mais, bien au contraire, porte un soin anatomique dans ses dessins d’animaux qui relèvent de la même exigence naturaliste dans les dessins de la flore.

Le choix de Linda Elovitz Marshall est d’éviter les dates. C’est là une conséquence logique de l’inscription de la biographie à travers le genre de l’album, genre destiné aux petits enfants. Pourtant, l’ouvrage se termine sur une « Note de la traductrice » qui ne s’adresse pas aux petits, mais à des enfants sachant lire. Pourquoi ne pas avoir précisé le contexte historique et les étapes de la vie de Beatrix Potter dans cette note ?

Cette remarque faite, on ne peut que recommander l’achat de cet album pour les enfants et son acquisition par toutes les bibliothèques des écoles primaires et tous les CDI de collège : pour sa beauté, parce qu’il est instruit, parce qu’il ouvre le jeune lectorat au genre de la biographie.

Philippe Geneste

(1) Extrait de son journal cité par Lurie, Alison, Ne Le Dites Pas Aux Grands. Essai sur la littérature enfantine, traduit de l’anglais par Monique Chassagnol, Paris, Rivages, 1991, p.108

28/02/2021

Quand le Vent andin feuillette l’album

SANCHEZ Josué & BUSSONNIERE Maguy, Tamaya et le dauphin rose / Tamaya y el delfin rosado, bilingue français-espagnol, L’Harmattan jeunesse, collection Contes des 4 vents, 2021, 24 p. 10€

L’album conte le voyage d’une petite indienne du Pérou chez les indiens Shipibos. L’illustration aux couleurs vives, en aplats, aux dessins évocateurs de la réalité des Andes et en même temps naïvement stylisés aident le lectorat à se représenter cette région du monde. Le voyage est l’occasion de découvrir un peuple qui vit en communautés dans des villages sur les bords de l’Ucayali, en Amazonie péruvienne. Le dauphin rose est une espèce en voie de disparition, à cause de la pollution et de la déforestation. L’histoire est empathique, sensible aussi, glorifiant le rapport de l’humanité avec la nature, de l’animal avec un peuple. L’édition bilingue est aussi un enrichissement, linguistique cette fois.

 ROMAN Ghislaine, Les Rêves d’Ima, DUBOIS Bertrand illustrations, Cipango, 2020, 34 P ; 18€50

Un album de grand format pour une histoire qui plonge ses racines dans la tradition des mythes incas. Le travail graphique stylisé est rehaussé de nombreux motifs qui accrochent la curiosité enfantine. Bertrand Dubois use de couches superposées d’acrylique, « en travaillant des matières au couteau sur du papier qui peut être ensuite découpé et intégré dans l'image » explique-t-il. L’illustrateur utilise aussi, parfois, des collages. Les compositions tendent au surréel, appuyées par un travail des couleurs tantôt jouant sur le dégradé, tantôt se livrant en floconnement sur les motifs, tantôt surgissant puissamment par la vivacité imitative de l’art inca.

Ces couleurs vibrantes, les couches superposées d’acrylique et l’utilisation abondante d’eau pour jouer avec les transparences suggèrent l’âme torturée de la petite fille, Ima, fille d’un pêcheur dont les frères et sœurs sont artisans, créateurs de bijoux, de tissages, de poteries. Ils vivent dans un village andin dont la ville la plus proche est Cuzco (Pérou). Ima, curieuse de tout, souffre de cauchemars. Le père et la fratrie se désole de voir la petite péricliter. Rien ne semble pouvoir stopper le mal incurable jusqu’au jour où le vieil indien, Kamak, donne à l’enfant un attrapeur de rêves.

Le travail de couleurs à effets d’aquarelles, effet d’une utilisation de l’acrylique en patte sans eau, crée un paysage de songe, et introduit à la phase de guérison. Mais si Ima est libérée des cauchemars, tous ces motifs, toutes les couleurs disparaissent des tissus, des poteries, des bijoux fabriqués par les oncles et tantes. Ils perdent alors leur moyen de subsistance. Ima comprend qu’il lui faut déterrer l’attrapeur de rêves pour affronter ses hantises nocturnes et les écrire pour les partager.

Car c’est l’échange qui permet à l’enfant de comprendre ses démons, de vivre avec cette part d’elle sans qu’elle en soit détruite. L’écriture se fait alors thérapie, moyen d’appropriation et d’apprivoisement du réel. Ima devient conteuse, renouant avec le lien qui unit depuis le fond des âges le peuple inca à la terre et aux éléments naturels. Les images du rêve représentent le passé, un passé que l’écriture du conte fait présent et dont l’écoute imprimera l’avenir. Les Rêves d’Ima rappelle que l’individu ne se prend d’autant mieux en main qu’il se comprend participant à une collectivité. L’écriture est le symbole de la médiation signifiante de la vie avec l’univers mental (les rêves, les images mémorielles). En fin de compte, l’écriture est l’héroïne de cet album magnifique, où le texte et l’image, l’un et l’autre de grande générosité, se complètent harmonieusement.

Philippe Geneste

21/02/2021

Deux points de vue, matérialiste et spiritualiste, contre la tyrannie de l’urgence

C’est cette semaine qu’arrive en librairie Je Connais peu de mots d’Elisa Sartori récit graphique publié par les soins des éditions CotCotCot et chroniqué dans ces colonnes le 7 février dernier. Le récit graphique invite le lectorat à un autre rapport au temps, incitant à la rêverie, provoquant l’arrêt momentané avant reprise de la représentation en cours. C’est ce qui a guidé nos pas vers le blog d'aujourd'hui consacré à la lenteur.

DOUCEY Bruno, Petit éloge de la lenteur, dessins de ZAÜ, éditions le calicot, 2019, 95 p. 8€

Comment classer cet ouvrage ? Un livre de poche qualifierait le format ; un livre de philosophie si on définissait ainsi tout ouvrage ayant pour finalité de provoquer la réflexion chez le lecteur ou la lectrice ; un ouvrage poétique et ce serait renvoyer à la forme librement versifiée joyeusement choisie par l’auteur -un des chapitres ne s’intitule-t-il pas « Attention, poète ! » ; un livre d’humour ce que souligne l’œuvre graphique de Zaü accompagnant les textes parfois ironiques et gais de Bruno Doucey ; un livre d’actualité, tant le sujet est au cœur de nos vies. Petit éloge de la lenteur est tout cela à la fois, un régal, un cocktail d’intelligence contre l’urgence de nos sociétés malades du temps (1).

Le jeune lectorat est invité à dresser la liste des lenteurs jugées appréciatives ou mélioratives et celles jugées dépréciatives ou péjoratives. Il est invité ensuite à relativiser la notion en sortant de l’anthropocentrisme. Afin que la réflexion ne soit pas en rupture avec le lectorat, l’auteur l’invite à interroger ses propres comportements dans des situations spécifiques, celle des vacances, par exemple ou celles accompagnant le sentiment amoureux. L’éloge de la lenteur est un petit traité du faire attention, du être attentif à, attitudes essentielles dans toute démarche de connaissance et d’apprentissage.

Mais Petit éloge de la lenteur induit une réflexion en prolongement de sa lecture. Si le temps des connaissances ne relève pas de la vitesse puisqu’elles se sont accumulées, confrontées au fil des siècles, puisqu’aucune découverte n’est attribuable à l’instant de son « invention » mais bien à rechercher dans sa genèse. Chacun travaille sur un matériau déjà formé, est nourri des idées des autres : le savoir naît de cette filiation humaine et des confrontations en cours ; il se constitue par des combinaisons nouvelles qui le transforme. En éducation, par exemple, quelle déraison de l’Education Nationale de faire croire aux élèves que le savoir est là, tout au fond du net et qu’il suffit d’aller l’y cueillir ? Et le discours officiel d’expliquer que l’enseignement consiste bien davantage à permettre aux élèves de s’approprier les outils numériques ouvrant l’accès aux savoirs thésaurisés sur des sites, des portails, des blogs, que d’enseigner ces savoirs ! Le Ministère cherche ainsi à soumettre l’enseignement à la rapidité, à la vitesse, niant la lenteur propre à toute construction des savoirs et niant aussi leur construction psychogénétique par chaque élève. Or, l’humanité est ce qu’elle est par l’accumulation des savoirs, et son devenir dépend de sa capacité critique de leurs applications sociales, économiques, culturelles.

C’est pourquoi, combattre la vitesse, combattre la tyrannie de l’immédiateté, c’est se donner une chance, collectivement, d’envisager le long terme. Mais pour cela faut-il dévisager en le démaquillant le court-terme. La pandémie du Covid 19 donne une illustration tragique du bienfondé du propos, ajoutant encore à l’actualité de la lecture de ce Petit éloge de la lenteur.

Philippe Geneste

(1) Clin d’œil à Aubert, Nicole, Le Culte de l’urgence. La société malade du temps, Flammarion, collection champs, 2004, 376 p.

 

GARCIA-CHOPIN Isabelle, Le Maître des Neiges, dessins Clémence POLLET, Glénat, 2021, 42 p. 14€50

Voici un album de quiétude. L’histoire suit le voyage d’initiation d’un jeune disciple d’un maître (Lama) bouddhiste parti loin du village de montagne où ils vivent avec une communauté villageoise pour retrouver un enfant élu dans lequel s’est réincarné le fondateur du temple. La traversée des montagnes, les rencontres empathiques ou dangereuses, sont autant d’épreuves pour l’enfant moine. Le karma est illustré par l’histoire qui insiste surtout sur la nécessité de la lenteur, de la patience et de l’attention à porter aux événements du monde, aux êtres et aux choses. Les illustrations abondent en couleurs numériques jouant de multiples nuances et des tonalités pour créer des ambiances accompagnant l’avancée du voyage. La magie, autorisée par l’aventure, incite le jeune lectorat à plonger en lui, à ne pas céder au bruit du monde pour tenter de trouver au fond du silence méditatif, une quiétude réalisatrice de soi. En cela, le thème religieux glisse vers le merveilleux du conte pour ouvrir à une réflexion sur le bonheur.

Commission lisez jeunesse & Ph.G.

14/02/2021

Afrique

 BLOCH Muriel (contes réunis et présentés), Babel Africa, illustrés par Magali ATTIOGBE, préfacés par Angélique Kidjo, Gallimard jeunesse / giboulées, 2020, 104 p. 16€

Ces quinze contes, la plupart inédits, proviennent de toute l’Afrique, principalement sahélienne et sub-sahélienne. Des introductions, des notices ouvrent le jeune lectorat à la compréhension que derrière l’universalité des thèmes, il existe des traditions locales diverses qui impriment des approches différentes. C’est une première caractéristique de cet ouvrage qui permet de ne pas parler de l’Afrique une, mais de l’Afrique dans sa réalité constitutrice de peuples divers.

La seconde caractéristique est d’insister sur l’humaine filiation historique des cultures. L’interrogation est alors : pourquoi le conte se perpétue-t-il sinon pour une réappropriation au présent d’un passé ancestral ?

La troisième caractéristique est de rappeler que fables, devinettes, légendes, mythes, contes sont d’abord des œuvres de la parole, véhiculées par la parole. En conséquence, la société est réunion humaine autour de paroles, « sociétés de paroles » comme l’écrit Muriel Bloch. La critique sociale qui transparaît, plus ou moins prononcée selon les contes, s’offre, à chaque époque, à une lecture nouvelle. Aujourd’hui, il y a l’interrogation sur la perte de l’horizon humain des actes et des comportements induits par l’ordre social : qu’entend-on, aujourd’hui, des morales contre l’égoïsme ? Des volontés de se libérer des carcans sociaux d’une héroïne ? De l’enfermement dans telle ou telle identité valorisée par telle ou telle tradition populaire ? Que nous disent ces traditions du pouvoir auxquelles elles appellent à se soumettre ? Quand le nom de l’héroïne d’un conte Rwandais est Ndabagà (femme combattante) et que l’on sait que ce nom est repris par des associations de femmes victimes de la guerre aujourd’hui, comment ne pas saisir la contemporanéité des contes ? Et comment ne pas interpréter à l’aune des valeurs en débat aujourd’hui cette histoire d’un petit albinos d’un conte de Côte d’Ivoire ?

 

TAWA Kouam & WILSON William, A comme Afrique, Gallimard jeunesse, 2021, 64 p. 22€

Il s’agit d’un abécédaire de l’Afrique, magnifiquement interprété par les peintures et collages de William Wilson. L’ensemble des entrées (ancêtre, baobab, calebasse, dattes, entraide, feu, griot, hakuna Matata, initiation, jeu, lion, marché, Nil, oasis, proverbe, question, rire, sagesse, termitière, Uhuru, village, wax, xylophone, yako, zèbre) met en scène une terre, un environnement naturel, des mœurs, la psychologie humaine, l’histoire, le mythe. Le livre souligne une philosophie du grandissement, à l’instar de ce conte de la patience :

« Il n’y a pas longtemps

 que la bouche

 d’un adulte s’ouvre

 sitôt après

 une question d’enfant.

  Grandir était naguère

 une leçon de patience.

  Le jeune prenait le temps

 d’ouvrir les yeux

 d’ouvrir les oreilles

 pour trouver

 de lui-même

 réponses à ses questions. »

 Dans les sociétés occidentales, que laisse-t-on libre de deviner l’enfant ?

 « L’adulte ne parlait

 qu’après une quête vaine.

  Il m’a fallu vingt ans

 disait le vieux Nônô,

 je dis vingt ans et pas vingt jours,

 pour savoir comment on vient au monde »

 Dans nos sociétés dévastées par une conception de l’éducation qui nie de plus en plus le développement psychogénétique des enfants, combien juste sonnent cette fin du poème illustratif du titre « Question ». Un livre qui mène à se poser des questions est un livre de science, de science humaine. Les illustrations répondent à leur manière, suscitant de nouvelles interrogations. Qui veut interpréter le monde doit savoir, d’abord, interroger la réponse spontanée qui lui vient et s’appuyer dans sa prise de distance non pas sur les réponses d’autrefois, mais sur les leçons à tirer de celles-ci pour renouveler son approche du monde.

Philippe Geneste

 

ABOUET Marguerite, Akissi. Enfermés dedans, dessins SAPINS Mathieu, Gallimard jeunesse, 2021, 48 p. 10€90

La série jeunesse en bande dessinée d’Abouet et Sapin en est à son dixième numéro, dix années de bêtises. On y compte cinq histoires : un récit sur les jouets genrés qui mettent Akissi hors d’elle-même, elle qui voudrait un vélo mais qui n’en a pas parce que c’est une fille (clin d’œil au film Wajda). Une histoire de bêtise colorée puis trois récits mettant en scène la vie ordinaire par temps de virus. L’Afrique évoquée est l’Afrique urbaine, et l’album prend alors une dimension générale, c’est l’humanité entière qui est logée à la même enseigne avec le COVID. Derrière le rire et le fou rire, les questions sanitaires sont évoquées, à hauteur d’enfant de dix ans.

Cette fois-ci, le bonus de l’album -dont on dit que les parents en raffolent- est la recette des clacos, plat typique de la Côte d’Ivoire.

Commission lisez jeunesse

07/02/2021

Dans la fibre nerveuse des songes et des mots

 SaRtori Elisa, je connais peu de mots, CotCotCot éditions, 2021, 16 p. 15€50

Cet ouvrage, rangé dans son coffret bleu doux aux traits épurés, s’adresse aux enfants petits, petits, mais aux plus grands aussi, voire très grands, jamais trop et s’il leur plaît d’écouter en eux murmurer la langue. On tire l’album hors de son fourreau. Il est de petit format (A6), et se déplie en huit volets qui forment les seize pages d’un livre-objet édité avec soin et délicatesse.

L’histoire ? Raconter comment la société nourrit la culpabilité de l’enfant d’âge scolaire qui apprend la langue : « mes phrases ne sont pas justes », « je fais trop d’erreurs » … Mais par sa lecture, l’album engage l’enfant dans un cheminement buissonnier, où le mot des pas résonnent en un dire qui se forme. Ce qu’il a à dire ? Nul ne le sait mais l’album souligne combien cultiver la volonté du dire est au commencement de l’être de langage. Ce qu’il a à dire, c’est de trouver des mots qu’un autre ou une autre que lui comprendra.

L’album, pourtant tourné vers la production, invite à l’écoute, tant il est un album de silence. En effet, peu de texte sur chaque page, et tout en minuscules afin d’inviter à l’interprétation du minimalisme du dessin et de la couleur -du blanc de page, espace de texte, du bleu d’encre, dessin du ciel et nuées-. Silhouettes d’une femme par contour de photographies, noyée dans le jeu des traits, doucement sortant d’un paysage au pointillisme rêveur, découvrant les mots, les cultures, les langues, allégorie de l’apprentissage comme parcours, comme dépliement de l’à-dire dans la volupté du physisme d’expression, son et trace, « E bleu », points de suspension… Car la lecture de l’album lu et relu puis lu, est infinie ; chaque fin de seizième page, au huitième volet déployé, engage le retour non à la ligne mais de la première ligne de la première page du premier volet.

Le leporello, ou livre accordéon, réalisé à l’encre de chine (plume et pinceau) avec « ecoline couleur bleue intégrée numériquement », peut aussi s’interpréter comme une propédeutique à l’apprentissage d’une langue étrangère. Mais il s’agit toujours d’une entrée dans un univers de représentations qu’est toute langue, maternelle ou nouvelle.

 

Sellier Marie, Les Mots sont des oiseaux, illustrations Catherine Louis, HongFei, 2020, 44 p. 14€50

Une situation banale : deux frères sont en promenade dans la nature. Le grand frère va retrouver son amie. Le petit se trouve à l’écart. Il va donc partir dans ses rêves. Grâce à l’excellence du travail de gravure et de collages de Catherine Louis, le jeune lectorat est invité à partager l’attitude contemplative de petit frère. Le gris des images est traversé de noir et de blanc, par moment rehaussé d’un rouge éclatant, qui capte l’œil comme autant de désirs de vie et de tendresse révélés au creux des mots de Marie Sellier. Petit frère rêve de Nils Holgerson, il trace son histoire en pictogrammes subjectifs sur le sable de la plage. Le geste de gravure à même le sol fait venir à lui un univers de fiction qui est aussi celui de l’enfance, ici représentée comme un sommeil créatif. Les mots sont des oiseaux, peut-être parce qu’ils permettent l’envol dans le conte.

Ce très bel album milite en faveur de la contemplation comme passage privilégié vers l’appropriation du monde. La littérature renoue alors avec ce pouvoir qu’a le petit enfant de vivre sans entrave de raison ni de convenances l’expérience qui s’offre à lui et qu’il façonne. Les gris de Catherine Louis ne représentent-ils pas la démarche par laquelle l’enfant se forge une connaissance du réel. Les Mots sont des oiseaux décrit, au fond, une traversée de l’imaginaire. Le livre explore la fabulation enfantine du réel. Parce qu’il regarde les choses avec tendresse, parce qu’il les transfigure en y projetant ses désirs et ses étonnements, petit frère fait advenir l’événement dans le banal.

Or, le lectorat est happé par le personnage de petit frère au point de vue duquel la narration se mène. L’album devient alors une propédeutique à l’attente, au refus de l’activité programmée qui confine les enfants d’aujourd’hui au conformisme du déjà là, du préfabriqué. Petit frère n’enseigne-t-il pas, une culture des songes libératrice de soi :

« - Cette histoire que tu as écrite sur le sable, tu veux bien nous la raconter ?

- Ah non, c’est mon secret »

Le récit n’est pas un divertissement, il est une réalisation de soi, une invitation faite aux jeunes lecteurs et lectrices à dialoguer avec eux-mêmes dans le secret de leur for intérieur. Entre la puissance des images et les ellipses du texte, un silence s’installe imprégnant la lecture, en appelant à la durée de l’observation des dessins, des scènes figurées. Ici est, nous semble-t-il, la singularité de cet album qui agit sur la sensibilité par le dialogue intense du texte et de l’image.

 

Bianco Guillaume, Méli Mélo s’emmêle les mots, illustrations de Marie Pommepuy, Milan, 2020, 40 p. 12€90

L’album s’approche du fanzine pour interroger la peur des mots. Félicien confond les mots, mélange par paronymie, homophonie les mots et ses paroles s’enferrent et s’enferment dans la confusion et le délire humoristique où l’enfant perd toute confiance en lui et en son pouvoir sur le monde. Félicien perd pied, même sa maîtresse l’appelle Méli Mélo. Les dérèglements de sa parole instaurent une relation horrifique avec les autres ; au lieu de s’effacer au profit du rapport à l’autre, le langage prend consistance, substituant à la signification visée un univers signifiant grotesque. Cet univers ravit l’environnement humain qui en rit, mais il isole Félicien qui bâtit ainsi l’enceinte de sa prison

C’est grâce au recours à l’écriture qu’il va se reconstituer. La présence des autres oppresse Félicien qui n’arrive alors pas à maîtriser son dire. Chaque expression le mène au dédit silencieux ou bien à la colère privative de relation verbale avec autrui. C’est la doublure silencieuse de la parole, c’est-à-dire l’écriture, qui va mener Félicien à la maîtrise des mots et donc de lui-même.

L’écriture comme voie de la confiance en sa parole, voilà ce qu’explore cet album léger dans sa forme, humoristique par son texte, intelligent dans les questionnements qu’il peut susciter.

 

Philippe Geneste

31/01/2021

Le vagabond de lumière

 LE COMTE Nina, Allers-retours, CotCotCot, 2021, 52 p. 17 €

Un quai, une personne sur un quai. Couleurs sombres sur papier mat : sobriété. Illustrations épurées, autres personnages silhouettés, personnages croisés par la personne qui marche : errance ? Migration dans un décor épuré, d’entrelacs d’escaliers façon Escher. Un parcours où ce qui se dérobe est l’obstacle, où la personne tombe sans, Alice des temps de misère, jusqu’à se trouver réduite, réduite, réduite, minuscule : l’ascenseur social est une incongruité. Et, en leitmotiv, un effet de perspective, une leur qui appelle, une lueur qui n’est qu’un retour. Ouvrir des portes ? Laquelle ? « Évade-toi de l’autre côté » chante Jim Morrison, mais ici, on ne s’évade pas, les portes de l’aperception n’ouvrent que sur une scène itérée, une piste sociale où tourner en rond. Les personnages croisés ? Sans lendemain, car « Les gens sont étranges quand on est un étranger » (Morrison et les Doors), On ne s’évade pas d’un univers d’intérieur social même si on traverse les océans au risque de se noyer : tourner en rond, chuter, perdre pieds. Le retour sur le quai annonce la reprise de l’errance. Il s’agit aussi du départ d’une relecture, d’une re-sensification du récit peut-être pour, au hasard d’un détail, y déceler une bifurcation dans le chemin où l’humanité tourne tragiquement en rond et dont le personnage central est l’allégorie, mais peut-être aussi l’espoir...

Loin de l’hégémonie du verbe, la force évocatrice de l’image porte seule la narration poétique pour une histoire sociale sombre. L’illustration épurée figure la pauvreté mais aussi un réalisme métaphysique qui sied à la citation de Simone Weil placée en exergue : « Le sentiment de la misère humaine est une condition de la justice et de l’amour ». La lecture de cet album graphique est susceptible de faire naître ces deux sentiments chez les jeunes lecteurs par la prise de conscience non misérabiliste d’une condition humaine, enjeu de notre temps où les migrations climatiques s’ajoutent aux migrations contraintes par les guerres et l’exploitation économique la plus barbare. L’errant de l’album suit une lueur incertaine, vagabond qui voudrait briser l’illusoire des lumières et dont la quête fait histoire. Or, toute entrée en langage n’est-elle pas entrée en récit, une entrée dans le narratif pour assouvir le besoin d’histoire constitutif de l’humain ? Si tel est le cas, alors, l’album de Nina Le Comte en est la réalisation à portée d’esprit des jeunes enfants. Un chef d’œuvre, loin des poncifs du secteur de la littérature jeunesse et qui la renouvelle. Le récit graphique permet d’ouvrir grandes les vannes de l’interprétation et du sens, ce par quoi et ce pour quoi, l’humain construit le langage. Il interroge l’acte de lecture, montrant combien le sens en est l’essence. Allers-retours le confirme.

 

En s’entretenant avec Nina Le Comte

lisezjeunessepg : pourquoi avoir choisi des histoires sans parole ? Qu'est-ce qui vous a amené à faire ce choix ?

Nina Le Comte : Les histoires tout en images permettent aux lecteurs d’inventer leurs narrations et parfois lire l’histoire sous un angle différent du mien. Mon histoire dépeint le parcours compliqué des migrants : ils ne parlent pas français pour certains et la communication est difficile que ce soit avec les gens ou l’administration française. Le récit muet me permet d’accentuer leur isolement et invisibilisation, le rejet et leur détresse silencieuse, mais aussi leur courage et leur résilience.

lisezjeunessepg : Comment dessinez-vous ? Quelles techniques employez-vous et pourquoi avoir choisi des techniques mixtes ?

Nina Le Comte : Je mélange beaucoup les textures. Pour Allers-Retours j’ai dessiné les personnages à l’encre de chine, mis en couleur certains décors au pastel ou à l’aquarelle. Puis j’assemble toutes mes textures sur l’ordinateur en y ajoutant des aplats de couleurs sur Photoshop. J’aime l’idée du bricolage et assembler une image avec des bouts de textures pour construire mon visuel !

lisezjeunessepg : Pourquoi le personnage central est-il autant homme que femme, voire, comme nous l’a dit un membre de la commission lisez-jeunesse du blog un oiseau ?

Nina Le Comte : Je ne voulais pas donner de genre au personnage afin de représenter toutes les personnes exilées – femmes et hommes. Un oiseau, c’est très beau comme interprétation : je vous remercie de cette image à laquelle je n’avais pas pensé. L’oiseau peut en effet être une métaphore du désir de liberté!

Entretien réalisé par Annie Mas & Philippe Geneste, en janvier 2021

24/01/2021

Exalter l’imaginaire pour aller au plus près du réel

YI Wang, Le Cerf aux neuf couleurs, HongFei, 2019 48 p. 16€50

Cet animal magique, le cerf aux neuf couleurs, se trouve dans des contes chinois et sur une fresque réalisée aux IVe et Ve siècles dans la grotte dite des mille bouddhas. On raconte qu’il sauve animaux et humains et qu’un jour, ses pouvoirs vont aiguiser la convoitise d’un roi… Que les animaux cherchent à le prévenir du danger, mais qu’aveuglé par la certitude que les humains et les animaux ont uni leurs sorts à la terre même, il n’y prête peu d’attention. Il devient alors victime de la trahison d’un humain séduit par l’appât du gain. Un humain dont pourtant, par le passé, il a sauvé la vie. Cet humain, ce traître, il le sauve pourtant une seconde fois. Repentit, l’homme se fait l’agent de la sagesse du cerf auprès du roi et parvient à le convaincre de délivrer tous les animaux du royaume.

Un conte contre l’envie et la jalousie mais aussi une leçon sur la nécessaire coopération contre l’égoïsme. La légende jette alors ses échos à travers les siècles pour se faire allégorie de notre monde individualiste. Le format italien qui se lit par doubles pages verticalement tenues (on dit ouverture à l’allemande) est illustré par l’autrice elle-même. Le travail pictural est foisonnant de détails, de motifs -sans reproduire la non-perspective qui caractérise les peintures chinoises. Le livre illustré cherche ainsi à parler directement au jeune lectorat français tout en l’ouvrant à une riche civilisation orientale. Le point de vue occidental et le point de vue oriental se trouvent ainsi reliés par une thématique commune dont l’actualité ne cesse de pointer la pertinence.

Il faut saluer la droiture des éditions HongFei qui ne dévient pas de leur visée initiale, celle de favoriser une interculturalité avec l’univers chinois des représentations de la vie.

 

Lipniewska Dominika, Le Petit Livre de la gentillesse, Gallimard jeunesse, 2020, 26 p. 11€90

Offrir une fleur, faire un gros câlin, sourire, complimenter, servir les autres, les aider, garder un secret, ne pas en vouloir à l’autre, protéger les petites créatures, comme les coccinelles, par exemple. Voici les situations proposées par ce livre au format carré (200mmx200mm), fortement cartonné et coloré par des aplats vifs et brillants. Les formes dessinées, douces, et la délicatesse de la mise en page renforcent le propos de l’autrice.

Un tel livre est une invitation à dialoguer avec l’enfant. Certes, il peut seul feuilleter l’ouvrage, mais combien ce serait mieux que l’adulte discute avec lui pour étendre le champ de l’exploration de ce sentiment finalement peu abordé en littérature de jeunesse, peut-être parce qu’il contrevient à l’esprit de compétition et de concurrence qui gouverne la société. Pour un altruisme paisible, lisez Le Petit Livre de la gentillesse Dominika Lipniewska,

 

Snyder Laurel, Un Appétit d’ogre, traduit de l’anglais par Élisabeth Sebaoun illustrations de Chuck Groenink, Milan, 201950 p ; 14€90

Voici un album tout entier dévolu au thème de la dévoration et de l’ogre. Le petit garçon, héros de l’histoire, se fait ogre par prolongement du sommeil et des rêves de puissance qui l’animent mais aussi pour donner raison au prénom qu’il porte : Léo. Il devient donc lion, un lion de plus en plus énorme dans une première partie de l’histoire, avant de maigrir en régurgitant ses proies. Car l’ouvrage se veut (un peu trop) didactique : Léo l’affamé qui avale tout ce qui se présente sur son passage fait le chemin inverse quand il se rend compte de l’erreur consommatrice de sa gourmandise.

La figure de l’ogre est assortie, en toute conformité avec la tradition, de sa dimension de géant. Affamé à l’aube, il retourne dans la forêt (1), son habitat traditionnel. Ses forfaits sont autant de petits cailloux qui lui assureront sa capacité à revenir dans sa chambre. Il porte l’horreur, sauf, qu’ici, celle-ci confine au rire et s’apparente à la fantaisie puisqu’il revient sur chacune de ses dévorations pour quitter sa peau d’animal.

Les figures des contes vivent d’une vie souterraine aux civilisations et aux époques, cet album en est une preuve de plus. Mais détaché de toute volonté d’exactitude folkloriste, ce que l’on peut regretter mais ce dont l’enfant se satisfait, l’ogre lion du récit va retrouver le droit chemin, c’est-à-dire le retour à son état d’humain, grâce à la peur qui saisit l’ogre confronté à un ours plus géant que lui. La fin reste pleine d’ambiguïté. En effet, la tendresse maternelle, est symbolisée par la figure de la mère nourricière, donc une figure au service de l’appétit de dévoration de l’enfant….

Philippe Geneste

(1) Voir SaintYves, Pierre, Les contes de Perrault et les récits parallèles, en marge de la légende dorée Songes, miracles et survivances, Les reliques et les images légendaires, édition établie par Francis Lacassin, Paris, Robert Laffont, coll. Bouquins, 1987, p.256 sv.

17/01/2021

Littérature au regard de l’Histoire.

Tunisie, dix ans plus tard

aldeguer Hélène, Après le printemps. Une jeunesse tunisienne, Futuropolis, 2018, 136 p. 21€

L’ouvrage rend compte de la situation politique après la chute de Ben Ali en 2011. L’action se passe dans la ville Le Kef de la région montagneuse du nord-ouest de la Tunisie. Le parti islamiste conservateur, Ennahdha, a pris le pouvoir par les urnes mais la situation économique et sociale est tendue. Les jeunes tunisiens sont las de la répression. Le 6 février 2013, Chokri Belaïd, secrétaire général du parti des patriotes démocrates unifiés, parti d’extrême gauche, est assassiné. Ennahdha est de plus en plus contesté. Le soir du 6 février, le premier ministre annonce la formation d’« un gouvernement de compétences nationales sans appartenance politique ». Cela n’empêche pas de nombreux heurts de manifestants hostiles au pouvoir avec les forces répressives. De nombreuses immolations scandent le mois de mars 2013 alors qu’un projet de nouvelle constitution aiguise les conflits politiques. Au même moment des groupes liés à Al-Qaida au Maghreb islamique (Aqmi) mènent des attentats dans la région du mont Chambi. En juin c’est une jeune lycéenne tunisienne pro-femen qui est arrêtée. La venue à son procès de trois militantes Femen européennes fait scandale. Le 25 juillet 2013 Mohamed Brahmi, fondateur du parti Mouvement du peuple (parti nationaliste nassérien), est à son tour assassiné en sortant de chez lui. Les manifestations se multiplient, notamment à l’instigation de la jeunesse tunisienne. En janvier 2014, la nouvelle constitution est adoptée, moins imprégnée d’islamisme que n’en contenait son projet. Là s’arrête la bande dessinée.

Le récit d’Hélène Aldeguer traverse cette période à travers le cheminement de quatre jeunes : Saïf, Aziz, Chayma et Mériem. Les illustrations en noir et blanc rendent compte du désenchantement et de la rudesse d’une période historique sans lendemain. Le syndicat de l’UCTT, incontournable reste dans ses travers nés de sa langue histoire institutionnelle sous Ben Ali. Le rapport de la population à l’islam est particulièrement bien analysé. Ce que les dessins permettent aussi, c’est de ressentir la dispersion des énergies en l’absence d’un cadre commun de lutte ne s’inscrivant pas dans la course au pouvoir et, au contraire, alliant invention de rapports locaux communaux ou de proximité et cadre syndical pour défendre les travailleurs et travailleuses avec emploi ou sans emploi.

Philippe Geneste

Koubaa Laïla – Janssens Laura, Plus Profond Que l’Océan. Souvenirs d’un émigré, Steinkis, 2018, 88 p. 16€

Le choix du dessin et des couleurs, le choix de la mise en page sont de faire entrer dans la problématique de l’émigration par la poésie, l’impression et l’émotion. Un grand-père raconte son arrivée en France, le pourquoi de son départ de Tunisie, le temps d’adaptation et la vie commune en France, son nouveau pays. Par la narration sensible de Laïla Koubaa, l’ouvrage s’adresse à tout public, dès 9 ans. L’album est un trésor d’inventivité graphique et de trouvailles verbales, toujours avec grande simplicité d’exécution.

Ph. G. et la commission lisezjeunesse

 

L’Irak et les non-dits des puissances occidentales

Alani Feurat, Falloujah. Ma campagne perdue, dessins Halim, Steinkis, coll. Témoins du monde, 2020, 126 p. 18€

Le scénariste fut correspondant à Bagdad entre 2004 et 2008 pour divers médias. Il collabore régulièrement avec Arte et France 24. Le récit est donc autobiographique, Falloujah étant la ville de ses parents. L’album alterne souvenirs d’enfance (1989), reportage de guerre (2003/2004) et enquête au présent sur ce qui s’est passé à Falloujah. Avant sa conquête par l’organisation de l’Etat Islamique, la ville fut entièrement détruite par les américains en 2004. Pourquoi Falloujah est-elle devenue une zone géographique où les nouveaux- nés présentent de multiples malformations ? Pourquoi le taux de cancers y est-il celui d’Hiroshima et Nagasaki ? Le récit initial se fait enquête sur un crime de guerre qui, comme tous les crimes de guerre perpétrés par les USA est passé sous silence. Pourtant, en plus de l’usage d’armes chimiques (phosphore blanc), l’aviation US a largué des bombes radioactives, des armes toxiques, atomiques bien plus puissantes que les bombes sur le Japon en 1945.

Les dessins en noir et blanc d’Halim renforcent le récit en cela que le noir et blanc restitue la sobriété âpre du propos. Le noir et blanc contrasté sied, également, à l’évolution grandissante des oppositions où le point de vue critique finit parfois par sombrer dans des positionnements partisans exclusifs les uns des autres. C’est la psychologie des temps de guerre et de souffrance qui est alors transcrite. De plus, la vérité qui se révèle, au sens photographique du terme, n’est-elle par un processus de passage de l’invisible, du noir, au visible, au jour ? Enfin, le noir et blanc donne sa force au scénario en cela qu’il est, au fond, la couleur des archives, de ce qui doit rester pour que la mémoire, un jour, advienne à la mal nommée « communauté internationale ». Falloujah. Ma campagne perdue est au fond le récit d’une filiation blessée autant que celui d’une enfance perdue.

Philippe Geneste

10/01/2021

Dans un métier qui tue, des travailleuses sacrifiées

 

CY. Radium Girls, Glénat, 2020, 122 pages, 22€

 Le contexte historique de l'affaire des Radium Girls

L'intrigue commence dans le New Jersey en 1918 et retrace l'histoire vraie de plusieurs ouvrières d'USRC, l'United States Radium Corporation. Le radium est un élément chimique extrêmement radioactif découvert en 1898 par Marie et Pierre Curie. Mais, dans les Etats-Unis des années 1920, sa nocivité n'est pas encore connue du grand public et de petites quantités de radium sont utilisées dans de nombreux types de produits : des crèmes, des dentifrices, des vêtements en laine, du beurre, du lait, des médicaments... Certaines publicités de ces produits sont représentées dans la bande dessinée.

L'USRC fabrique des cadrans phosphorescents grâce à une peinture, mélange de sels de radium, de colle et d'eau. Ses ouvrières doivent peindre 250 cadrans par jour. Comme cela est très bien expliqué dans la bande dessinée, elles pratiquent la méthode du Lip Dip Paint : "Lip" pour effiler le pinceau entre leurs lèvres pour faire une pointe fine, "Dip" pour prendre de la peinture et "Paint" pour peindre. Le contremaître assure aux employées qu'elles ne courent aucun danger. Pourtant, à l'étage au-dessus, les chimistes portent des masques et des gants pour manipuler le radium tandis que les femmes ne bénéficient d'aucune mesure de protection.

La santé des ouvrières se détériore au bout de quelques années : mal de dents, fracture spontanée des os, douleur articulaire, fausse couche, anémie, nécrose... Le mal dont elles souffrent est hélas incurable. La méthode du Lip Dip Paint leur a fait ingérer de petites doses de radium. Il s'est fixé sur leurs os et les a désintégrés tout en détruisant leurs globules rouges créant de l'anémie. Des cancers apparaissent, notamment celui de la mâchoire, chez de nombreuses ouvrières. En 1925, le médecin Harrison Stanford Martland, qui apparaît dans la bande dessinée, identifie le radium comme la cause du cancer et de la mort chez les malades. Cependant, l'USRC nie toute implication et refuse de dédommager les victimes qui ne bénéficient d'aucune aide financière. Elle insinue que les femmes sont malades de la syphilis. Cette infection sexuellement transmissible est considérée à l'époque comme une maladie honteuse. L'objectif de la compagnie est de discréditer ces femmes qui accusent le radium d'être à l'origine de leurs souffrances.

Un groupe d'ouvrières essaie de porter plainte mais ce n'est qu'en 1927, après de nombreux refus, qu'un avocat accepte enfin de les représenter. Cette affaire sera surnommée celle des Radium Girls. L'opinion publique et la presse se rangent de leur côté mais l'USRC retarde les procédures. Les femmes étant très malades, elles doivent abandonner le procès et accepter un arrangement à l'amiable pour obtenir une compensation financière.

Le retentissement médiatique du procès a fait avancer les droits des travailleurs aux Etats-Unis. En 1932, un industriel américain, Eben Byers, décède des suites d'une irradiation au radium suite à l'ingestion du Radithor, un médicament composé de radium et d'eau distillée. L'utilisation du radium à des fins non médicales est finalement interdite en 1937. Dans le domaine médical, il est officiellement abandonné en 1976 pour des raisons de radioprotection.

Cyrielle Evrard, dont le pseudonyme est Cy, a été inspirée par le combat de ces femmes à qui elle a voulu rendre hommage. Elle est à la fois l'autrice et l'illustratrice de cet ouvrage qu'elle a réalisé en un an et demi. A la fin de l'histoire, son interview permet au lecteur d'en apprendre un peu plus. Elle s'est inspirée de la biographie The Radium Girls : The Dark Story of America's Shining Women de Kate Moore, publiée en 2016. Pour la réalisation de sa bande dessinée, Cy a utilisé huit crayons de couleur différents, le violet étant la couleur dominante. Elle a choisi d'insister sur l'amitié qui réunit ces filles, leurs fous rires partagés, les moments de complicité mais aussi les disputes et les différents points de vue, sur le droit de vote pour les femmes par exemple, puisque toutes ne sont pas forcément d'accord entre elles. Autre exemple, en toute confiance, certaines jouent à se mettre de la peinture, à base de sels de radium, sur leurs vêtements pour « briller » au bal tandis que d'autres trouvent ça un peu puéril. Mais, même sans cela, de la poudre phosphorescente se dépose chaque jour sur leurs mains, leurs visages, leurs cheveux. Les filles, ainsi que leurs parents, le remarquent la nuit. Des gens les surnomment d'abord les Ghost Girls puisqu'elles brillent comme des fantômes à cause de la poussière de radium qui les enveloppe. Lorsqu'elles tombent malades, elles sont surnommées les Radium Girls, le surnom Ghost Girls paraissant déplacé suite aux décès de certaines d'entre elles.

 Mon avis

J'ai beaucoup aimé cette bande dessinée qui m'a renseignée sur ce drame qu'ont vécu les Radium Girls. J'ai été très touchée par cette injustice. Ces jeunes femmes se retrouvent seules, de plus en plus malades, face à une industrie puissante et à des hommes d'affaires qui nient toute implication, même lorsqu'un médecin prouve que le radium est bien la cause des maladies. Comme l'USRC refuse de les dédommager, elles ne bénéficient d'aucune aide financière et se ruinent en soins médicaux. Dans la bande dessinée, l'une d'entre elle est même battue par son mari, furieux de devoir entretenir la maison, gérer seul les enfants et financer ses soins. Le mari d'une autre victime doit hypothéquer leur maison pour payer les soins.

Quant à l'USRC, elle fait tout pour retarder le procès. Un tel cynisme m'a choquée : leur avocat explique aux Radium Girls que des témoins capitaux de l'USRC ne sont pas disponibles pour le procès, parce qu'en vacances en Europe, tandis que ces jeunes femmes sont en train de dépérir ! Le lecteur peut se mettre facilement à leur place et on ne peut que comprendre leur choix d'accepter une compensation financière à l'amiable et d'abandonner ce trop long procès.

J'ai notamment aimé la fin de la bande dessinée où Arthur Roeder, le directeur de l'USRC, est hanté par le fantôme scintillant de ses anciennes ouvrières.

J'ai bien aimé le dessin fait uniquement aux crayons de couleur. L'interview de l'autrice m'a permis de comprendre qu'elle a donné des tons différents avec une même couleur (un dégradé de couleur). On appelle ce procédé le camaïeu. Elle a surtout utilisé du violet, du bleu et du vert. Enfin, ce livre est un très bel objet : en le prenant, j'ai été surprise par le contact légèrement rugueux de la couverture : les filles qui y sont représentées, très souriantes, ont un vernis très discret sur le visage et leurs vêtements pour représenter la poudre phosphorescente. Il en va de même pour les chiffres sur les cadrans des montres sur la quatrième de couverture. Je me suis rendue compte, par hasard, que ce vernis est fluorescent et brille dans le noir ! On y voit alors uniquement le visage devenu fantomatique des filles, certes souriantes mais un peu effrayantes aussi, le titre de la bande dessinée et, si on retourne le livre, les cadrans à la peinture de radium.

Milena Geneste-Mas

 NB : Le contexte historique autour des Radium Girls est très bien décrit dans la bande dessinée. Néanmoins, pour ce compte-rendu dans le célèbre blog Lisez jeunesse, je me suis documentée pour approfondir ce sujet et être la plus précise possible. La vidéo de France Culture Radium Girls, les ouvrières sacrifiées, publiée en janvier 2020, m'a beaucoup aidée. Elle est disponible en ligne à l'adresse suivante : https://www.youtube.com/watch?v=xJlbIUx6u0Q. Des articles de Wikipédia m'ont également permis de détailler certains points.

03/01/2021

Le combat des Félines pour l’émancipation

SERVANT, Stéphane, Félines, Rouergue, 2020, 374 pages, 15€80

Mon résumé :

Louise n'a que quinze ans lorsque sa maman meurt dans un accident de voiture. Elle-même blessée, elle a dû subir de nombreuses opérations. Deux ans après, son corps est fragile et son cœur brisé. Auparavant fille populaire aux côtés de sa meilleure amie, Sara, Louise est à présent un peu exclue. Elle peut néanmoins compter sur l'amour de son père et de son petit frère, Satie, âgé de quatre ans. A la bibliothèque, elle rencontre Tom, un jeune homme bisexuel. Ils se lient d'amitié et s'isolent souvent pour lire au bord du lac. Peu à peu, leur amitié va se transformer en véritable histoire d'amour...

Mais, un jour, au lycée, tout bascule ! Au cours de natation, une élève de la classe de Louise, Alexia, est la risée de ses camarades : à la piscine, sa serviette enroulée autour de son corps tombe et révèle un pelage sur ses épaules, son torse, ses cuisses ! Une vidéo humiliante de la scène circule sur les réseaux sociaux et Alexia se suicide.

Peu de temps après, ce sont toutes les jeunes filles qui subissent une étrange mutation, due à l'apparition d'un chromosome mystérieux : un pelage pousse sur leur visage et leur corps ! Si Louise a d'abord peur de ce changement, elle réalise très vite que cette mutation est loin d'être une maladie : sa vue, son ouïe et son odorat sont décuplés. Son pelage recouvre entièrement toutes ses cicatrices et la Mutation la rend agile et forte.

Dans le monde, de nombreux partisans rejettent ces filles, qu'ils appellent les Obscures. Imaginez un peu : les jeunes femmes, que les stéréotypes veulent douces et délicates, ressemblent tout à coup à des gros chats ! Comme l'explique très bien Tom, les individus sont rangés dans des cases, la société place des étiquettes sur les gens : « Un homme, ça doit être fort, courageux, dur. Une femme, ça doit être belle, douce et s'occuper des gamins » (page 249). La Mutation des filles remet cet ordre en cause. Elles découvrent leur part d'animalité et se sentent plus fortes ! Non seulement elles ne correspondent plus aux critères physiques féminins de la société, mais, en plus, elles ne peuvent pas avoir d'enfants, selon les scientifiques. Le petit Satie, lui, se moque de savoir si sa sœur a un pelage ou pas, il l'aime comme elle est. Le père de Louise, ainsi que d'autres parents, décide d'aider ces filles. Mais, hélas, de nombreux hommes et quelques femmes les rejettent : rapidement, les religieux parlent de malédiction. Les scientifiques cherchent un vaccin pour guérir de la Mutation. Le gouvernement ouvre des centres, nommés Aurores, puis plus tard des camps de travail, où les Obscures sont prisonnières. Les mesures instaurées sont de plus en plus strictes : elles doivent porter des « aubes », sortes de tuniques blanches, comparées à la burqa, pour bien se différencier des autres femmes, elles n'ont plus le droit d'aller à l'école... Un parti politique extrémiste, la Ligue de la Lumière, les décrit même comme n'étant plus humaines.

Exclues, traquées, voire assassinées impunément, les jeunes filles vont finir par se révolter. Elles décident de se faire appeler les Félines. Louise contacte un écrivain pour témoigner de son combat. Mais c'est dans le monde entier qu'une véritable Révolution se met en place...

 Mon avis :

Ce livre est un véritable coup de cœur pour moi.

Dès le début du roman, le lecteur a vraiment l'impression de lire une histoire véridique. En effet, Louise raconte son histoire à la première personne en se confiant à un écrivain qui vient, clandestinement, récupérer son témoignage. On est ainsi immédiatement plongé dans l'histoire, captivante grâce au style très fluide de l'auteur.

Ce livre traite de beaucoup de thèmes comme l'homosexualité et la bisexualité, le viol, l'intolérance et le fanatisme, le féminisme... En effet, selon moi, le mouvement des Félines est une métaphore du combat des femmes pour leur émancipation et pour l'égalité. Il montre l'importance de la sororité, puisque les Félines sont unies et solidaires entre elles, malgré des divergences de points de vue.

Enfin, j'ai trouvé les personnages attachants. Louise évolue énormément au fil du roman : d'abord faible, timide et un peu isolée, elle va devenir forte, militante, totalement intégrée dans la communauté des Félines dont elle est une figure centrale. Son père et elle parviennent à communiquer à nouveau et elle trouve en sa famille un soutien sans faille. Le personnage de Tom est aussi très intéressant : garçon un peu gros et étrange, il aime les gens pour ce qu'ils sont, filles ou garçons. Enfin, j'ai bien aimé les apparitions inopinées de Charbon, chat du bibliothécaire, qui guide et aide l'héroïne.

Milena Geneste-Mas