Anachroniques

07/02/2021

Dans la fibre nerveuse des songes et des mots

 SaRtori Elisa, je connais peu de mots, CotCotCot éditions, 2021, 16 p. 15€50

Cet ouvrage, rangé dans son coffret bleu doux aux traits épurés, s’adresse aux enfants petits, petits, mais aux plus grands aussi, voire très grands, jamais trop et s’il leur plaît d’écouter en eux murmurer la langue. On tire l’album hors de son fourreau. Il est de petit format (A6), et se déplie en huit volets qui forment les seize pages d’un livre-objet édité avec soin et délicatesse.

L’histoire ? Raconter comment la société nourrit la culpabilité de l’enfant d’âge scolaire qui apprend la langue : « mes phrases ne sont pas justes », « je fais trop d’erreurs » … Mais par sa lecture, l’album engage l’enfant dans un cheminement buissonnier, où le mot des pas résonnent en un dire qui se forme. Ce qu’il a à dire ? Nul ne le sait mais l’album souligne combien cultiver la volonté du dire est au commencement de l’être de langage. Ce qu’il a à dire, c’est de trouver des mots qu’un autre ou une autre que lui comprendra.

L’album, pourtant tourné vers la production, invite à l’écoute, tant il est un album de silence. En effet, peu de texte sur chaque page, et tout en minuscules afin d’inviter à l’interprétation du minimalisme du dessin et de la couleur -du blanc de page, espace de texte, du bleu d’encre, dessin du ciel et nuées-. Silhouettes d’une femme par contour de photographies, noyée dans le jeu des traits, doucement sortant d’un paysage au pointillisme rêveur, découvrant les mots, les cultures, les langues, allégorie de l’apprentissage comme parcours, comme dépliement de l’à-dire dans la volupté du physisme d’expression, son et trace, « E bleu », points de suspension… Car la lecture de l’album lu et relu puis lu, est infinie ; chaque fin de seizième page, au huitième volet déployé, engage le retour non à la ligne mais de la première ligne de la première page du premier volet.

Le leporello, ou livre accordéon, réalisé à l’encre de chine (plume et pinceau) avec « ecoline couleur bleue intégrée numériquement », peut aussi s’interpréter comme une propédeutique à l’apprentissage d’une langue étrangère. Mais il s’agit toujours d’une entrée dans un univers de représentations qu’est toute langue, maternelle ou nouvelle.

 

Sellier Marie, Les Mots sont des oiseaux, illustrations Catherine Louis, HongFei, 2020, 44 p. 14€50

Une situation banale : deux frères sont en promenade dans la nature. Le grand frère va retrouver son amie. Le petit se trouve à l’écart. Il va donc partir dans ses rêves. Grâce à l’excellence du travail de gravure et de collages de Catherine Louis, le jeune lectorat est invité à partager l’attitude contemplative de petit frère. Le gris des images est traversé de noir et de blanc, par moment rehaussé d’un rouge éclatant, qui capte l’œil comme autant de désirs de vie et de tendresse révélés au creux des mots de Marie Sellier. Petit frère rêve de Nils Holgerson, il trace son histoire en pictogrammes subjectifs sur le sable de la plage. Le geste de gravure à même le sol fait venir à lui un univers de fiction qui est aussi celui de l’enfance, ici représentée comme un sommeil créatif. Les mots sont des oiseaux, peut-être parce qu’ils permettent l’envol dans le conte.

Ce très bel album milite en faveur de la contemplation comme passage privilégié vers l’appropriation du monde. La littérature renoue alors avec ce pouvoir qu’a le petit enfant de vivre sans entrave de raison ni de convenances l’expérience qui s’offre à lui et qu’il façonne. Les gris de Catherine Louis ne représentent-ils pas la démarche par laquelle l’enfant se forge une connaissance du réel. Les Mots sont des oiseaux décrit, au fond, une traversée de l’imaginaire. Le livre explore la fabulation enfantine du réel. Parce qu’il regarde les choses avec tendresse, parce qu’il les transfigure en y projetant ses désirs et ses étonnements, petit frère fait advenir l’événement dans le banal.

Or, le lectorat est happé par le personnage de petit frère au point de vue duquel la narration se mène. L’album devient alors une propédeutique à l’attente, au refus de l’activité programmée qui confine les enfants d’aujourd’hui au conformisme du déjà là, du préfabriqué. Petit frère n’enseigne-t-il pas, une culture des songes libératrice de soi :

« - Cette histoire que tu as écrite sur le sable, tu veux bien nous la raconter ?

- Ah non, c’est mon secret »

Le récit n’est pas un divertissement, il est une réalisation de soi, une invitation faite aux jeunes lecteurs et lectrices à dialoguer avec eux-mêmes dans le secret de leur for intérieur. Entre la puissance des images et les ellipses du texte, un silence s’installe imprégnant la lecture, en appelant à la durée de l’observation des dessins, des scènes figurées. Ici est, nous semble-t-il, la singularité de cet album qui agit sur la sensibilité par le dialogue intense du texte et de l’image.

 

Bianco Guillaume, Méli Mélo s’emmêle les mots, illustrations de Marie Pommepuy, Milan, 2020, 40 p. 12€90

L’album s’approche du fanzine pour interroger la peur des mots. Félicien confond les mots, mélange par paronymie, homophonie les mots et ses paroles s’enferrent et s’enferment dans la confusion et le délire humoristique où l’enfant perd toute confiance en lui et en son pouvoir sur le monde. Félicien perd pied, même sa maîtresse l’appelle Méli Mélo. Les dérèglements de sa parole instaurent une relation horrifique avec les autres ; au lieu de s’effacer au profit du rapport à l’autre, le langage prend consistance, substituant à la signification visée un univers signifiant grotesque. Cet univers ravit l’environnement humain qui en rit, mais il isole Félicien qui bâtit ainsi l’enceinte de sa prison

C’est grâce au recours à l’écriture qu’il va se reconstituer. La présence des autres oppresse Félicien qui n’arrive alors pas à maîtriser son dire. Chaque expression le mène au dédit silencieux ou bien à la colère privative de relation verbale avec autrui. C’est la doublure silencieuse de la parole, c’est-à-dire l’écriture, qui va mener Félicien à la maîtrise des mots et donc de lui-même.

L’écriture comme voie de la confiance en sa parole, voilà ce qu’explore cet album léger dans sa forme, humoristique par son texte, intelligent dans les questionnements qu’il peut susciter.

 

Philippe Geneste

31/01/2021

Le vagabond de lumière

 LE COMTE Nina, Allers-retours, CotCotCot, 2021, 52 p. 17 €

Un quai, une personne sur un quai. Couleurs sombres sur papier mat : sobriété. Illustrations épurées, autres personnages silhouettés, personnages croisés par la personne qui marche : errance ? Migration dans un décor épuré, d’entrelacs d’escaliers façon Escher. Un parcours où ce qui se dérobe est l’obstacle, où la personne tombe sans, Alice des temps de misère, jusqu’à se trouver réduite, réduite, réduite, minuscule : l’ascenseur social est une incongruité. Et, en leitmotiv, un effet de perspective, une leur qui appelle, une lueur qui n’est qu’un retour. Ouvrir des portes ? Laquelle ? « Évade-toi de l’autre côté » chante Jim Morrison, mais ici, on ne s’évade pas, les portes de l’aperception n’ouvrent que sur une scène itérée, une piste sociale où tourner en rond. Les personnages croisés ? Sans lendemain, car « Les gens sont étranges quand on est un étranger » (Morrison et les Doors), On ne s’évade pas d’un univers d’intérieur social même si on traverse les océans au risque de se noyer : tourner en rond, chuter, perdre pieds. Le retour sur le quai annonce la reprise de l’errance. Il s’agit aussi du départ d’une relecture, d’une re-sensification du récit peut-être pour, au hasard d’un détail, y déceler une bifurcation dans le chemin où l’humanité tourne tragiquement en rond et dont le personnage central est l’allégorie, mais peut-être aussi l’espoir...

Loin de l’hégémonie du verbe, la force évocatrice de l’image porte seule la narration poétique pour une histoire sociale sombre. L’illustration épurée figure la pauvreté mais aussi un réalisme métaphysique qui sied à la citation de Simone Weil placée en exergue : « Le sentiment de la misère humaine est une condition de la justice et de l’amour ». La lecture de cet album graphique est susceptible de faire naître ces deux sentiments chez les jeunes lecteurs par la prise de conscience non misérabiliste d’une condition humaine, enjeu de notre temps où les migrations climatiques s’ajoutent aux migrations contraintes par les guerres et l’exploitation économique la plus barbare. L’errant de l’album suit une lueur incertaine, vagabond qui voudrait briser l’illusoire des lumières et dont la quête fait histoire. Or, toute entrée en langage n’est-elle pas entrée en récit, une entrée dans le narratif pour assouvir le besoin d’histoire constitutif de l’humain ? Si tel est le cas, alors, l’album de Nina Le Comte en est la réalisation à portée d’esprit des jeunes enfants. Un chef d’œuvre, loin des poncifs du secteur de la littérature jeunesse et qui la renouvelle. Le récit graphique permet d’ouvrir grandes les vannes de l’interprétation et du sens, ce par quoi et ce pour quoi, l’humain construit le langage. Il interroge l’acte de lecture, montrant combien le sens en est l’essence. Allers-retours le confirme.

 

En s’entretenant avec Nina Le Comte

lisezjeunessepg : pourquoi avoir choisi des histoires sans parole ? Qu'est-ce qui vous a amené à faire ce choix ?

Nina Le Comte : Les histoires tout en images permettent aux lecteurs d’inventer leurs narrations et parfois lire l’histoire sous un angle différent du mien. Mon histoire dépeint le parcours compliqué des migrants : ils ne parlent pas français pour certains et la communication est difficile que ce soit avec les gens ou l’administration française. Le récit muet me permet d’accentuer leur isolement et invisibilisation, le rejet et leur détresse silencieuse, mais aussi leur courage et leur résilience.

lisezjeunessepg : Comment dessinez-vous ? Quelles techniques employez-vous et pourquoi avoir choisi des techniques mixtes ?

Nina Le Comte : Je mélange beaucoup les textures. Pour Allers-Retours j’ai dessiné les personnages à l’encre de chine, mis en couleur certains décors au pastel ou à l’aquarelle. Puis j’assemble toutes mes textures sur l’ordinateur en y ajoutant des aplats de couleurs sur Photoshop. J’aime l’idée du bricolage et assembler une image avec des bouts de textures pour construire mon visuel !

lisezjeunessepg : Pourquoi le personnage central est-il autant homme que femme, voire, comme nous l’a dit un membre de la commission lisez-jeunesse du blog un oiseau ?

Nina Le Comte : Je ne voulais pas donner de genre au personnage afin de représenter toutes les personnes exilées – femmes et hommes. Un oiseau, c’est très beau comme interprétation : je vous remercie de cette image à laquelle je n’avais pas pensé. L’oiseau peut en effet être une métaphore du désir de liberté!

Entretien réalisé par Annie Mas & Philippe Geneste, en janvier 2021

24/01/2021

Exalter l’imaginaire pour aller au plus près du réel

YI Wang, Le Cerf aux neuf couleurs, HongFei, 2019 48 p. 16€50

Cet animal magique, le cerf aux neuf couleurs, se trouve dans des contes chinois et sur une fresque réalisée aux IVe et Ve siècles dans la grotte dite des mille bouddhas. On raconte qu’il sauve animaux et humains et qu’un jour, ses pouvoirs vont aiguiser la convoitise d’un roi… Que les animaux cherchent à le prévenir du danger, mais qu’aveuglé par la certitude que les humains et les animaux ont uni leurs sorts à la terre même, il n’y prête peu d’attention. Il devient alors victime de la trahison d’un humain séduit par l’appât du gain. Un humain dont pourtant, par le passé, il a sauvé la vie. Cet humain, ce traître, il le sauve pourtant une seconde fois. Repentit, l’homme se fait l’agent de la sagesse du cerf auprès du roi et parvient à le convaincre de délivrer tous les animaux du royaume.

Un conte contre l’envie et la jalousie mais aussi une leçon sur la nécessaire coopération contre l’égoïsme. La légende jette alors ses échos à travers les siècles pour se faire allégorie de notre monde individualiste. Le format italien qui se lit par doubles pages verticalement tenues (on dit ouverture à l’allemande) est illustré par l’autrice elle-même. Le travail pictural est foisonnant de détails, de motifs -sans reproduire la non-perspective qui caractérise les peintures chinoises. Le livre illustré cherche ainsi à parler directement au jeune lectorat français tout en l’ouvrant à une riche civilisation orientale. Le point de vue occidental et le point de vue oriental se trouvent ainsi reliés par une thématique commune dont l’actualité ne cesse de pointer la pertinence.

Il faut saluer la droiture des éditions HongFei qui ne dévient pas de leur visée initiale, celle de favoriser une interculturalité avec l’univers chinois des représentations de la vie.

 

Lipniewska Dominika, Le Petit Livre de la gentillesse, Gallimard jeunesse, 2020, 26 p. 11€90

Offrir une fleur, faire un gros câlin, sourire, complimenter, servir les autres, les aider, garder un secret, ne pas en vouloir à l’autre, protéger les petites créatures, comme les coccinelles, par exemple. Voici les situations proposées par ce livre au format carré (200mmx200mm), fortement cartonné et coloré par des aplats vifs et brillants. Les formes dessinées, douces, et la délicatesse de la mise en page renforcent le propos de l’autrice.

Un tel livre est une invitation à dialoguer avec l’enfant. Certes, il peut seul feuilleter l’ouvrage, mais combien ce serait mieux que l’adulte discute avec lui pour étendre le champ de l’exploration de ce sentiment finalement peu abordé en littérature de jeunesse, peut-être parce qu’il contrevient à l’esprit de compétition et de concurrence qui gouverne la société. Pour un altruisme paisible, lisez Le Petit Livre de la gentillesse Dominika Lipniewska,

 

Snyder Laurel, Un Appétit d’ogre, traduit de l’anglais par Élisabeth Sebaoun illustrations de Chuck Groenink, Milan, 201950 p ; 14€90

Voici un album tout entier dévolu au thème de la dévoration et de l’ogre. Le petit garçon, héros de l’histoire, se fait ogre par prolongement du sommeil et des rêves de puissance qui l’animent mais aussi pour donner raison au prénom qu’il porte : Léo. Il devient donc lion, un lion de plus en plus énorme dans une première partie de l’histoire, avant de maigrir en régurgitant ses proies. Car l’ouvrage se veut (un peu trop) didactique : Léo l’affamé qui avale tout ce qui se présente sur son passage fait le chemin inverse quand il se rend compte de l’erreur consommatrice de sa gourmandise.

La figure de l’ogre est assortie, en toute conformité avec la tradition, de sa dimension de géant. Affamé à l’aube, il retourne dans la forêt (1), son habitat traditionnel. Ses forfaits sont autant de petits cailloux qui lui assureront sa capacité à revenir dans sa chambre. Il porte l’horreur, sauf, qu’ici, celle-ci confine au rire et s’apparente à la fantaisie puisqu’il revient sur chacune de ses dévorations pour quitter sa peau d’animal.

Les figures des contes vivent d’une vie souterraine aux civilisations et aux époques, cet album en est une preuve de plus. Mais détaché de toute volonté d’exactitude folkloriste, ce que l’on peut regretter mais ce dont l’enfant se satisfait, l’ogre lion du récit va retrouver le droit chemin, c’est-à-dire le retour à son état d’humain, grâce à la peur qui saisit l’ogre confronté à un ours plus géant que lui. La fin reste pleine d’ambiguïté. En effet, la tendresse maternelle, est symbolisée par la figure de la mère nourricière, donc une figure au service de l’appétit de dévoration de l’enfant….

Philippe Geneste

(1) Voir SaintYves, Pierre, Les contes de Perrault et les récits parallèles, en marge de la légende dorée Songes, miracles et survivances, Les reliques et les images légendaires, édition établie par Francis Lacassin, Paris, Robert Laffont, coll. Bouquins, 1987, p.256 sv.

17/01/2021

Littérature au regard de l’Histoire.

Tunisie, dix ans plus tard

aldeguer Hélène, Après le printemps. Une jeunesse tunisienne, Futuropolis, 2018, 136 p. 21€

L’ouvrage rend compte de la situation politique après la chute de Ben Ali en 2011. L’action se passe dans la ville Le Kef de la région montagneuse du nord-ouest de la Tunisie. Le parti islamiste conservateur, Ennahdha, a pris le pouvoir par les urnes mais la situation économique et sociale est tendue. Les jeunes tunisiens sont las de la répression. Le 6 février 2013, Chokri Belaïd, secrétaire général du parti des patriotes démocrates unifiés, parti d’extrême gauche, est assassiné. Ennahdha est de plus en plus contesté. Le soir du 6 février, le premier ministre annonce la formation d’« un gouvernement de compétences nationales sans appartenance politique ». Cela n’empêche pas de nombreux heurts de manifestants hostiles au pouvoir avec les forces répressives. De nombreuses immolations scandent le mois de mars 2013 alors qu’un projet de nouvelle constitution aiguise les conflits politiques. Au même moment des groupes liés à Al-Qaida au Maghreb islamique (Aqmi) mènent des attentats dans la région du mont Chambi. En juin c’est une jeune lycéenne tunisienne pro-femen qui est arrêtée. La venue à son procès de trois militantes Femen européennes fait scandale. Le 25 juillet 2013 Mohamed Brahmi, fondateur du parti Mouvement du peuple (parti nationaliste nassérien), est à son tour assassiné en sortant de chez lui. Les manifestations se multiplient, notamment à l’instigation de la jeunesse tunisienne. En janvier 2014, la nouvelle constitution est adoptée, moins imprégnée d’islamisme que n’en contenait son projet. Là s’arrête la bande dessinée.

Le récit d’Hélène Aldeguer traverse cette période à travers le cheminement de quatre jeunes : Saïf, Aziz, Chayma et Mériem. Les illustrations en noir et blanc rendent compte du désenchantement et de la rudesse d’une période historique sans lendemain. Le syndicat de l’UCTT, incontournable reste dans ses travers nés de sa langue histoire institutionnelle sous Ben Ali. Le rapport de la population à l’islam est particulièrement bien analysé. Ce que les dessins permettent aussi, c’est de ressentir la dispersion des énergies en l’absence d’un cadre commun de lutte ne s’inscrivant pas dans la course au pouvoir et, au contraire, alliant invention de rapports locaux communaux ou de proximité et cadre syndical pour défendre les travailleurs et travailleuses avec emploi ou sans emploi.

Philippe Geneste

Koubaa Laïla – Janssens Laura, Plus Profond Que l’Océan. Souvenirs d’un émigré, Steinkis, 2018, 88 p. 16€

Le choix du dessin et des couleurs, le choix de la mise en page sont de faire entrer dans la problématique de l’émigration par la poésie, l’impression et l’émotion. Un grand-père raconte son arrivée en France, le pourquoi de son départ de Tunisie, le temps d’adaptation et la vie commune en France, son nouveau pays. Par la narration sensible de Laïla Koubaa, l’ouvrage s’adresse à tout public, dès 9 ans. L’album est un trésor d’inventivité graphique et de trouvailles verbales, toujours avec grande simplicité d’exécution.

Ph. G. et la commission lisezjeunesse

 

L’Irak et les non-dits des puissances occidentales

Alani Feurat, Falloujah. Ma campagne perdue, dessins Halim, Steinkis, coll. Témoins du monde, 2020, 126 p. 18€

Le scénariste fut correspondant à Bagdad entre 2004 et 2008 pour divers médias. Il collabore régulièrement avec Arte et France 24. Le récit est donc autobiographique, Falloujah étant la ville de ses parents. L’album alterne souvenirs d’enfance (1989), reportage de guerre (2003/2004) et enquête au présent sur ce qui s’est passé à Falloujah. Avant sa conquête par l’organisation de l’Etat Islamique, la ville fut entièrement détruite par les américains en 2004. Pourquoi Falloujah est-elle devenue une zone géographique où les nouveaux- nés présentent de multiples malformations ? Pourquoi le taux de cancers y est-il celui d’Hiroshima et Nagasaki ? Le récit initial se fait enquête sur un crime de guerre qui, comme tous les crimes de guerre perpétrés par les USA est passé sous silence. Pourtant, en plus de l’usage d’armes chimiques (phosphore blanc), l’aviation US a largué des bombes radioactives, des armes toxiques, atomiques bien plus puissantes que les bombes sur le Japon en 1945.

Les dessins en noir et blanc d’Halim renforcent le récit en cela que le noir et blanc restitue la sobriété âpre du propos. Le noir et blanc contrasté sied, également, à l’évolution grandissante des oppositions où le point de vue critique finit parfois par sombrer dans des positionnements partisans exclusifs les uns des autres. C’est la psychologie des temps de guerre et de souffrance qui est alors transcrite. De plus, la vérité qui se révèle, au sens photographique du terme, n’est-elle par un processus de passage de l’invisible, du noir, au visible, au jour ? Enfin, le noir et blanc donne sa force au scénario en cela qu’il est, au fond, la couleur des archives, de ce qui doit rester pour que la mémoire, un jour, advienne à la mal nommée « communauté internationale ». Falloujah. Ma campagne perdue est au fond le récit d’une filiation blessée autant que celui d’une enfance perdue.

Philippe Geneste

10/01/2021

Dans un métier qui tue, des travailleuses sacrifiées

 

CY. Radium Girls, Glénat, 2020, 122 pages, 22€

 Le contexte historique de l'affaire des Radium Girls

L'intrigue commence dans le New Jersey en 1918 et retrace l'histoire vraie de plusieurs ouvrières d'USRC, l'United States Radium Corporation. Le radium est un élément chimique extrêmement radioactif découvert en 1898 par Marie et Pierre Curie. Mais, dans les Etats-Unis des années 1920, sa nocivité n'est pas encore connue du grand public et de petites quantités de radium sont utilisées dans de nombreux types de produits : des crèmes, des dentifrices, des vêtements en laine, du beurre, du lait, des médicaments... Certaines publicités de ces produits sont représentées dans la bande dessinée.

L'USRC fabrique des cadrans phosphorescents grâce à une peinture, mélange de sels de radium, de colle et d'eau. Ses ouvrières doivent peindre 250 cadrans par jour. Comme cela est très bien expliqué dans la bande dessinée, elles pratiquent la méthode du Lip Dip Paint : "Lip" pour effiler le pinceau entre leurs lèvres pour faire une pointe fine, "Dip" pour prendre de la peinture et "Paint" pour peindre. Le contremaître assure aux employées qu'elles ne courent aucun danger. Pourtant, à l'étage au-dessus, les chimistes portent des masques et des gants pour manipuler le radium tandis que les femmes ne bénéficient d'aucune mesure de protection.

La santé des ouvrières se détériore au bout de quelques années : mal de dents, fracture spontanée des os, douleur articulaire, fausse couche, anémie, nécrose... Le mal dont elles souffrent est hélas incurable. La méthode du Lip Dip Paint leur a fait ingérer de petites doses de radium. Il s'est fixé sur leurs os et les a désintégrés tout en détruisant leurs globules rouges créant de l'anémie. Des cancers apparaissent, notamment celui de la mâchoire, chez de nombreuses ouvrières. En 1925, le médecin Harrison Stanford Martland, qui apparaît dans la bande dessinée, identifie le radium comme la cause du cancer et de la mort chez les malades. Cependant, l'USRC nie toute implication et refuse de dédommager les victimes qui ne bénéficient d'aucune aide financière. Elle insinue que les femmes sont malades de la syphilis. Cette infection sexuellement transmissible est considérée à l'époque comme une maladie honteuse. L'objectif de la compagnie est de discréditer ces femmes qui accusent le radium d'être à l'origine de leurs souffrances.

Un groupe d'ouvrières essaie de porter plainte mais ce n'est qu'en 1927, après de nombreux refus, qu'un avocat accepte enfin de les représenter. Cette affaire sera surnommée celle des Radium Girls. L'opinion publique et la presse se rangent de leur côté mais l'USRC retarde les procédures. Les femmes étant très malades, elles doivent abandonner le procès et accepter un arrangement à l'amiable pour obtenir une compensation financière.

Le retentissement médiatique du procès a fait avancer les droits des travailleurs aux Etats-Unis. En 1932, un industriel américain, Eben Byers, décède des suites d'une irradiation au radium suite à l'ingestion du Radithor, un médicament composé de radium et d'eau distillée. L'utilisation du radium à des fins non médicales est finalement interdite en 1937. Dans le domaine médical, il est officiellement abandonné en 1976 pour des raisons de radioprotection.

Cyrielle Evrard, dont le pseudonyme est Cy, a été inspirée par le combat de ces femmes à qui elle a voulu rendre hommage. Elle est à la fois l'autrice et l'illustratrice de cet ouvrage qu'elle a réalisé en un an et demi. A la fin de l'histoire, son interview permet au lecteur d'en apprendre un peu plus. Elle s'est inspirée de la biographie The Radium Girls : The Dark Story of America's Shining Women de Kate Moore, publiée en 2016. Pour la réalisation de sa bande dessinée, Cy a utilisé huit crayons de couleur différents, le violet étant la couleur dominante. Elle a choisi d'insister sur l'amitié qui réunit ces filles, leurs fous rires partagés, les moments de complicité mais aussi les disputes et les différents points de vue, sur le droit de vote pour les femmes par exemple, puisque toutes ne sont pas forcément d'accord entre elles. Autre exemple, en toute confiance, certaines jouent à se mettre de la peinture, à base de sels de radium, sur leurs vêtements pour « briller » au bal tandis que d'autres trouvent ça un peu puéril. Mais, même sans cela, de la poudre phosphorescente se dépose chaque jour sur leurs mains, leurs visages, leurs cheveux. Les filles, ainsi que leurs parents, le remarquent la nuit. Des gens les surnomment d'abord les Ghost Girls puisqu'elles brillent comme des fantômes à cause de la poussière de radium qui les enveloppe. Lorsqu'elles tombent malades, elles sont surnommées les Radium Girls, le surnom Ghost Girls paraissant déplacé suite aux décès de certaines d'entre elles.

 Mon avis

J'ai beaucoup aimé cette bande dessinée qui m'a renseignée sur ce drame qu'ont vécu les Radium Girls. J'ai été très touchée par cette injustice. Ces jeunes femmes se retrouvent seules, de plus en plus malades, face à une industrie puissante et à des hommes d'affaires qui nient toute implication, même lorsqu'un médecin prouve que le radium est bien la cause des maladies. Comme l'USRC refuse de les dédommager, elles ne bénéficient d'aucune aide financière et se ruinent en soins médicaux. Dans la bande dessinée, l'une d'entre elle est même battue par son mari, furieux de devoir entretenir la maison, gérer seul les enfants et financer ses soins. Le mari d'une autre victime doit hypothéquer leur maison pour payer les soins.

Quant à l'USRC, elle fait tout pour retarder le procès. Un tel cynisme m'a choquée : leur avocat explique aux Radium Girls que des témoins capitaux de l'USRC ne sont pas disponibles pour le procès, parce qu'en vacances en Europe, tandis que ces jeunes femmes sont en train de dépérir ! Le lecteur peut se mettre facilement à leur place et on ne peut que comprendre leur choix d'accepter une compensation financière à l'amiable et d'abandonner ce trop long procès.

J'ai notamment aimé la fin de la bande dessinée où Arthur Roeder, le directeur de l'USRC, est hanté par le fantôme scintillant de ses anciennes ouvrières.

J'ai bien aimé le dessin fait uniquement aux crayons de couleur. L'interview de l'autrice m'a permis de comprendre qu'elle a donné des tons différents avec une même couleur (un dégradé de couleur). On appelle ce procédé le camaïeu. Elle a surtout utilisé du violet, du bleu et du vert. Enfin, ce livre est un très bel objet : en le prenant, j'ai été surprise par le contact légèrement rugueux de la couverture : les filles qui y sont représentées, très souriantes, ont un vernis très discret sur le visage et leurs vêtements pour représenter la poudre phosphorescente. Il en va de même pour les chiffres sur les cadrans des montres sur la quatrième de couverture. Je me suis rendue compte, par hasard, que ce vernis est fluorescent et brille dans le noir ! On y voit alors uniquement le visage devenu fantomatique des filles, certes souriantes mais un peu effrayantes aussi, le titre de la bande dessinée et, si on retourne le livre, les cadrans à la peinture de radium.

Milena Geneste-Mas

 NB : Le contexte historique autour des Radium Girls est très bien décrit dans la bande dessinée. Néanmoins, pour ce compte-rendu dans le célèbre blog Lisez jeunesse, je me suis documentée pour approfondir ce sujet et être la plus précise possible. La vidéo de France Culture Radium Girls, les ouvrières sacrifiées, publiée en janvier 2020, m'a beaucoup aidée. Elle est disponible en ligne à l'adresse suivante : https://www.youtube.com/watch?v=xJlbIUx6u0Q. Des articles de Wikipédia m'ont également permis de détailler certains points.

03/01/2021

Le combat des Félines pour l’émancipation

SERVANT, Stéphane, Félines, Rouergue, 2020, 374 pages, 15€80

Mon résumé :

Louise n'a que quinze ans lorsque sa maman meurt dans un accident de voiture. Elle-même blessée, elle a dû subir de nombreuses opérations. Deux ans après, son corps est fragile et son cœur brisé. Auparavant fille populaire aux côtés de sa meilleure amie, Sara, Louise est à présent un peu exclue. Elle peut néanmoins compter sur l'amour de son père et de son petit frère, Satie, âgé de quatre ans. A la bibliothèque, elle rencontre Tom, un jeune homme bisexuel. Ils se lient d'amitié et s'isolent souvent pour lire au bord du lac. Peu à peu, leur amitié va se transformer en véritable histoire d'amour...

Mais, un jour, au lycée, tout bascule ! Au cours de natation, une élève de la classe de Louise, Alexia, est la risée de ses camarades : à la piscine, sa serviette enroulée autour de son corps tombe et révèle un pelage sur ses épaules, son torse, ses cuisses ! Une vidéo humiliante de la scène circule sur les réseaux sociaux et Alexia se suicide.

Peu de temps après, ce sont toutes les jeunes filles qui subissent une étrange mutation, due à l'apparition d'un chromosome mystérieux : un pelage pousse sur leur visage et leur corps ! Si Louise a d'abord peur de ce changement, elle réalise très vite que cette mutation est loin d'être une maladie : sa vue, son ouïe et son odorat sont décuplés. Son pelage recouvre entièrement toutes ses cicatrices et la Mutation la rend agile et forte.

Dans le monde, de nombreux partisans rejettent ces filles, qu'ils appellent les Obscures. Imaginez un peu : les jeunes femmes, que les stéréotypes veulent douces et délicates, ressemblent tout à coup à des gros chats ! Comme l'explique très bien Tom, les individus sont rangés dans des cases, la société place des étiquettes sur les gens : « Un homme, ça doit être fort, courageux, dur. Une femme, ça doit être belle, douce et s'occuper des gamins » (page 249). La Mutation des filles remet cet ordre en cause. Elles découvrent leur part d'animalité et se sentent plus fortes ! Non seulement elles ne correspondent plus aux critères physiques féminins de la société, mais, en plus, elles ne peuvent pas avoir d'enfants, selon les scientifiques. Le petit Satie, lui, se moque de savoir si sa sœur a un pelage ou pas, il l'aime comme elle est. Le père de Louise, ainsi que d'autres parents, décide d'aider ces filles. Mais, hélas, de nombreux hommes et quelques femmes les rejettent : rapidement, les religieux parlent de malédiction. Les scientifiques cherchent un vaccin pour guérir de la Mutation. Le gouvernement ouvre des centres, nommés Aurores, puis plus tard des camps de travail, où les Obscures sont prisonnières. Les mesures instaurées sont de plus en plus strictes : elles doivent porter des « aubes », sortes de tuniques blanches, comparées à la burqa, pour bien se différencier des autres femmes, elles n'ont plus le droit d'aller à l'école... Un parti politique extrémiste, la Ligue de la Lumière, les décrit même comme n'étant plus humaines.

Exclues, traquées, voire assassinées impunément, les jeunes filles vont finir par se révolter. Elles décident de se faire appeler les Félines. Louise contacte un écrivain pour témoigner de son combat. Mais c'est dans le monde entier qu'une véritable Révolution se met en place...

 Mon avis :

Ce livre est un véritable coup de cœur pour moi.

Dès le début du roman, le lecteur a vraiment l'impression de lire une histoire véridique. En effet, Louise raconte son histoire à la première personne en se confiant à un écrivain qui vient, clandestinement, récupérer son témoignage. On est ainsi immédiatement plongé dans l'histoire, captivante grâce au style très fluide de l'auteur.

Ce livre traite de beaucoup de thèmes comme l'homosexualité et la bisexualité, le viol, l'intolérance et le fanatisme, le féminisme... En effet, selon moi, le mouvement des Félines est une métaphore du combat des femmes pour leur émancipation et pour l'égalité. Il montre l'importance de la sororité, puisque les Félines sont unies et solidaires entre elles, malgré des divergences de points de vue.

Enfin, j'ai trouvé les personnages attachants. Louise évolue énormément au fil du roman : d'abord faible, timide et un peu isolée, elle va devenir forte, militante, totalement intégrée dans la communauté des Félines dont elle est une figure centrale. Son père et elle parviennent à communiquer à nouveau et elle trouve en sa famille un soutien sans faille. Le personnage de Tom est aussi très intéressant : garçon un peu gros et étrange, il aime les gens pour ce qu'ils sont, filles ou garçons. Enfin, j'ai bien aimé les apparitions inopinées de Charbon, chat du bibliothécaire, qui guide et aide l'héroïne.

Milena Geneste-Mas

27/12/2020

La voix des histoires

 

Les éditions d2eux

L’histoire s’amorce en 2015, à Sherbrooke au Québec, alors que France Leduc et Yves Nadon fondent d2eux, ainsi écrit par malice. Forts de vingt années en édition, de trois décennies en arts visuels et de trente-cinq années en salles de classe, ces amoureux de la littérature ont un noble objectif : susciter des lecteurs pour la vie. Pour y parvenir, ils posent les livres au cœur de l’apprentissage de la lecture, donc de l’apprentissage de la vie ; ils s’en servent comme autant de tuteurs pour ces jeunes plantes qui ne demandent qu’à grimper. Les éditions d2eux ont su s’entourer d’auteurs et d’illustrateurs d’exception pour faire naître des livres qui provoquent le plaisir et la réflexion. En voici un :

Poirier Nadine, Le Jardinier qui cultivait des livres, illustrations de Claude K. Dubois, éditions d2eux, 2020, 32 p. 16€

Alors que la civilisation humaine se dilue dans l’adoration aveuglée de la technique, cet album manifeste la culture et invite à la patience. Les pages de garde offrent à voir, pour les premières, un paysage vu en plongée, ciel et terre mêlées où s’enfouit un village ; pour les dernières une vue depuis le sol, coléoptère et papillon sur une feuille fragile en avant-plan, mettant en perspective, de dos, un homme et un enfant, main dans la main, qui s’éloignent, silhouettés. Les tons nuent du vert fugace au jaune, à l’ocre pâle avec des nuances brunes. Comme nous l’a confié l’illustratrice, les images sont travaillées au « crayon noir 3B et 4B (parfois plus poussé, d’autres fois moins) et aquarelle ». L’impression sur papier crème met en valeur ces choix.

Dans cet univers évanescent, nous entrons par la matrice du conte : « Il était une fois un jardinier passionné de livres ». Le jardinier n’est pas un raconteur d’histoires, mais un passeur d’histoires. Lassés par cet homme qui contait des histoires « à toute heure du jour ou de la nuit », les habitants du village l’ont chassé. Le lecteur est alors invité à se rendre sur son nouveau territoire de vie solitaire ; il entre-aperçoit l’agriculteur cultivateur de livres, plantant des mots, s’émouvant, à la veillée, d’histoires lues, transporté dans un ciel océan dans une maison aquarium, environné de fleurs livresques, jusqu’à la découverte, au plus près d’une orpheline, chassée, elle aussi, par les villageois qu’elle dérangeait à force de lire.

Toujours à travers la transparence aquarellée des images évanescentes, des formes silhouettées content la relation naissante entre l’ermite et l’abandonnée, racontent le bonheur humain de trouver échos des voix des histoires. La sauvageonne qui a mémorisé une pleine bibliothèque de documentaires et l’homme de la terre, cultivateur de récits, vont s’unir. La petite fille, en un épisode à la fois surréaliste et déchirant, cherchera à prendre racine sur le sol cultivé et c’est un père et c’est un enfant que, respectivement, l’enfant sauvage et le jardinier des livres adopteront. Ainsi viennent au monde les humains, à travers la nature dialogique du langage, nous dit cet album aux contours génériques floutés.

Philippe Geneste

20/12/2020

Lire dans l’émerveillement du monde naturel qui nous entoure

 Mathivet Éric, Vanvolsen Émilie, Hier chenille, aujourd’hui papillon. Les lépidoptères, Ricochet, 2020, 40p. 13€50

Découvrir les chenilles, les exhibitionnistes, les discrètes, leur art du leurre, leur propension à muer quatre à cinq fois, leur science de la métamorphose quand enfermées dans leurs chrysalides elles en sortent papillon.

Quatre ailes recouvertes d’écailles microscopiques et colorées, deux antennes, six pattes, un art du mimétisme époustouflant, ce sont les papillons, les grands arpenteurs de l’air. Les papillons attirent la lumière autant qu’ils sont attirés par elle. Frugaux papillons de nuit, qui d’ailleurs ne mangent pas, pollinisateurs papillons de jour et à chacun sa parade nuptiale.

L’ouvrage donne aussi une leçon d’anatomie externe des papillons, il détaille des espèces particulières, s’intéresse à des faits étonnants comme la vitesse du vol de certains papillons, le jeu de leurs couleurs. Et n’oublions pas l’exceptionnelle chenille domestique ou vers à soie.

Difficile de ne pas parler de beauté pour certains papillons. Il n’y a rien d’anthropomorphique car il s’agit d’atours de séduction durant l’épisode de la sélection sexuelle ainsi que l’a étudié Darwin.

Et comme toujours, dans ces petits livres aussi beaux qu’instructifs, deux pages de compléments versent dans le discours encyclopédique. Les auteurs montrent la co-évolution en acte des plantes à fleurs et des papillons.

Beauté du voir, exaltation du savoir, Ricochet offre une nouvelle production de haute qualité.

 Daugey Fleur, Colombier Chloé du, Les P’tites coccinelles, Ricochet, 2020, 28 p. 9€50

Magnifique ouvrage qui offre aux enfants petits, un documentaire animalier ouvert à la narration et servi par la rigueur scientifique. Rien que pour cela, l’ouvrage est déjà à retenir et à offrir aux jeunes. Tout y passe : le régime alimentaire, le processus de la métamorphose, les œufs et les larves, les larves collées sur une tige, la coccinelle qui en sort, l’hibernation collective. On suit la ruse de la coccinelle qui imite la mort en cas de présence de prédateurs, l’enfant s’en trouvera tout étonné… Il observera un microcosme vu à la loupe, le grossissement pouvant lui faire prendre conscience du monde qui l’entoure.

Dit simplement, montré clairement, tel est l’album Les P’tites coccinelles. Un délice documentaire et narratif noué à la beauté des dessins et à la joie des couleurs. Les éditions du ricochet œuvrent, auprès du jeune public, à l’émerveillement des découvertes.

 Lecoeure Claire, Mazille Capucine, Les Insectes, Ricochet, 2020, 44 p. 16€

Cet ouvrage grand format est publié dans la collection « petites histoires naturelles ». C’est tout simplement un régal. Les images en gros plans permettent aux lecteurs de voir les détails morphologiques et anatomiques des vingt-et-une petites bêtes qui sont présentées. C’est un émerveillement pour les yeux.

Tous les insectes présentés le sont parce que la situation catastrophique de la planète les met en danger ou les a mises en danger d’extinction. Les autrices n’ont pas privilégié ce qui, dans le regard humain, correspondrait à la beauté (le vulcain, la déesse précieuse, l’éphémère, l’Azuré du serpolet). Elles parlent tout autant du bousier à cornes retroussées, du gerris, du perce-oreille à deux points, de la mouche de l’Antarctique, du criquet pèlerin, du scarabée pique-prune, de la fourmi acacia. Elles parlent aussi du fabuleux Phasme de Yen Tu, de la Luciole Pyralis, de la Perle etc. Le texte est bref, informe sur quelques caractéristiques de l’animal, sans recherche d’exhaustivité. Cela permet au jeune lectorat soit accompagné, pour les enfants avant 8 ans, soit seul, à partir de neuf ans, de s’aventurer dans l’ouvrage qui, et c’est la marque des éditions du Ricochet, allie à merveille science et vulgarisation scientifique.

 VOISARD Lisa, Ornithorama. Découvre et observe le monde merveilleux des oiseaux, éditions Helvetiq, 2020, 207 p. 24€90

Voici un ouvrage rare, magnifique dans sa conception, intelligent dans sa réalisation, instructif en diable, agréable à lire, éditorialement peaufiné. Il offre une vision (-orama) des oiseaux (ornitho-) communs (30 oiseaux européens), ceux que les enfants petits (dès 8/9 ans) ou grands peuvent observer. Au fil des portraits, les familles d’oiseaux sont présentées. Y sont indiqués la taille, les différences entre les mâles et les femelles, les œufs, l’habitat, la nourriture, la longévité, le poids, l’envergure, les activités diurnes et ou nocturnes, les caractéristiques qui permettent de les différencier d’autres espèces proches. Une foule de questions sont abordées, éclairées, avec science, comme par exemple, pourquoi certains oiseaux migrent et d’autres non ? Parler des oiseaux, c’est bien sûr s’ouvrir à la géographie, à l’éthologie. Les textes se répartissent en deux formes. Il y a d’abord une présentation d’une vingtaine de lignes, qui familiarise l’enfant avec l’oiseau traité. Cette première forme est celle de la narration documentaire. Il y a ensuite une multitude de brefs textes qui légendent de nombreuses illustrations.

Les illustrations réalistes sur un papier mat visent l’efficacité. Pour chaque oiseau, la première est une petite œuvre graphique où l’enfant découvre en pleine page l’animal dont il va être question. Une multitude d’autres dessins ou peintures sont présentes dans les six pages qui suivent et où l’oiseau est mis en regard d’autres parmi lesquels il évolue.

Cet ensemble couvre quasi 200 pages. Dans les presque cinquante pages restantes, d’autres oiseaux sont présentés pour leurs caractéristiques étonnantes. Là l’ouvrage procède par doubles pages. En fin de volume, se trouvent des oiseaux venus d’ailleurs sur un atlas sommaire, un intelligent répertoire des migrations. Deux pages présentent des espèces menacées, puis viennent des conseils pour aider les oiseaux, avant un index et les sources utilisées.

Pas de doute, Helvetiq, maison d’édition basée à Lausanne, devrait s’affirmer en France. Ornithorama. Découvre et observe le monde merveilleux des oiseaux est un livre à offrir en toute occasion et que tous les centres documentation scolaires, que toutes les bibliothèques acquerront pour le plus grand enrichissement des enfants. Et qui plus est, l’ouvrage peut se lire bien au-delà de la tranche d’âge pour laquelle il est destiné. 

escoriza Julie, La Tribu, Gallimard jeunesse Giboulées, 2020, 16 p. 16€90

« On ouvre ce livre pop-up comme on écarte les branches sur son passage. Nous voilà au cœur de la forêt tropicale avec la tribu des macaques de Tonkean », annonce le prière d’insérer. Et c’est bien cela. Le pop-up imite la forêt et présente huit scènes de la vie collective de l’espèce.

Chaque scène, ainsi animée, invite à ce que l’enfant la raconte. On touche ici une condition de la lecture des petits, à savoir l’accompagnement de l’adulte. Le court texte sur chaque double page donne le fil directeur du commentaire, mais il n’est pas imitatif. Et, à partir de ce que propose l’enfant, on peut lui suggérer d’explorer plus avant le pop-up et d’enrichir son histoire initiale.

Á la fin de l’ouvrage, un texte explique le mode vie de ces singes. Il permet de situer avec exactitude leur territoire. Les macaques de Tonkean vivent sur l’île indonésienne de Sulawesi. L’espèce est menacée par l’exploitation industrielle de ces forêts humides. Les macaques se réfugient sur la partie des forêts située sur les reliefs accidentés. L’enfant va, ainsi, notamment s’il est accompagné, se familiariser avec cette espèce animale. Le sentiment qu’il éprouvera sera l’amorce d’une préoccupation pour l’équilibre à chercher à rétablir entre l’espèce humaine et les espèces animales.

Philippe Geneste

12/12/2020

Livres en fête, esprit en éveil

 Encyclopédie des sciences, Gallimard, collection Les Yeux de la Découverte, 2020, 384 p. 24€95

L’Encyclopédie des sciences de chez Gallimard Jeunesse ressort en cette année 2020 dans une nouvelle version. Cette version fait partie de la collection Les yeux de la découverte, une collection reconnaissable par ses couvertures présentant les sujets sous la forme d’une planète et qui comporte entre autres L’Encyclopédie des animaux et L’Encyclopédie du corps humain. L’Encyclopédie fait 384 pages et est à destination des 9-12 ans.

L’enfant est invité à aborder les trois grands domaines de la science que sont la physique, la géologie et la biologie par plusieurs catégories : matière et matériaux, forces et énergie, électricité et magnétisme, l’espace, la Terre, les plantes, les animaux et enfin le corps humain. On remarquera le choix de progression qui nous fait partir des éléments les plus simples, les atomes, en passant par l’espace pour arriver sur la Terre et finir par le vivant qui est d’une très grande complexité. Cette apparition de la complexité du monde est également le reflet de sa chronologie, joliment décrite dans le sommaire du livre à travers un code couleur qui plaira autant aux enfants qu’aux adultes.

Le principe est simple : chaque page porte son sujet. On a donc la page qui parle de l’oxygène, celle de la tectonique des plaques ou encore celle des nuages avec parfois des doubles pages quand le sujet le requiert. Les pages sont suffisamment grandes et de bonne qualité pour sublimer les images et ainsi transmettre le message. Car là est la force de l’ouvrage. Il y a beaucoup d’images, en fait quasiment 50% du livre sont des images. Des images oui, mais des images accompagnées de leur texte combinant ainsi l’émerveillement et l’apprentissage. Les images se présentent sous différentes formes et sont diversement agencées, de sorte que la lecture se renouvelle au fur et à mesure. Il y a un très gros effort effectué sur le visuel et cela ne manquera pas de plaire aux jeunes curieux.

Même si les images sont belles, on ne fait pas une encyclopédie qu’avec des images. Il faut du contenu. Et du contenu on en a suffisamment pour avoir des connaissances vulgarisées -sans l’aspect péjoratif du terme- dans un domaine. Il ne faut pas oublier l’objectif qui est de plaire aux enfants, il ne faut donc pas rentrer dans une trop grande complexité qui ne serait pas adaptée à leur âge. Et puis le format ne s’y prête pas. En une ou deux pages on doit diffuser les connaissances principales du sujet. J’ai apprécié tout de même la profondeur de certaines explications comme sur « La Gravité » où on ne nous parle pas de la théorie de Newton que l’on sait maintenant fausse mais qui, par souci de simplicité, est toujours enseignée à l’école dans la filière scientifique. Ici on aborde directement la théorie de la relativité d’Einstein qui corrige la théorie de Newton. La gravité n’est pas une force comme le pensait Newton mais une déformation de l’espace, comme l’a démontré Einstein. Cela a peut-être l’air de rien mais je trouve très important de faire saisir aux enfants la véritable nature du monde même au prix d’une plus grande complexité.

Au final, on aime parcourir les pages à la recherche d’une image saisissante ou d’une information surprenante. C’est un livre qui peut à la fois se prendre de temps en temps pour s’émerveiller sur le monde ou pour trancher sur une information disputée dans un repas de famille, chose que ne manqueront pas les jeunes curieux ! C’est un bel effort de Gallimard Jeunesse que de présenter les connaissances de façon aussi attractives autant pour les jeunes que les moins jeunes. A recommander pour les curieux, c’est-à-dire tout le monde.

Cédric

 GRUNDMANN Emmanuelle, MAZILLE Capucine, Les Arbres qui font nos forêts. Les écosystèmes forestiers, éditions Ricochet, 2020, 34 p. 13€50

L’album parcourt le globe, pour présenter les différents types de forêts. Une multitude de légendes dénominatives d’arbres divers, d’autres végétaux et de tous les écosystèmes permettent aux enfants d’élargir leur connaissance, et de même avec les animaux et insectes des forêts. On accompagnera donc avantageusement l’enfant dans sa première lecture. Pour autant, par ses niveaux de lecture variés, l’album permet de couvrir un important empan d’âge du lectorat.

Les informations sont précisées par le texte et chaque fois illustrées. Le système de communication établi entre les arbres par tout le réseau souterrain des racines, le mycélium des champignons sont explicités. La forêt comme habitat est déclinée dans sa canopée, sur son tronc parmi ses racines. L’arbre, comme support de nombreuses autres plantes, est l’objet d’une magnifique double page, au dessin luxuriant, ces plantes, elles-mêmes, attirant d’autres espèces animales. La vie nocturne de la forêt est présentée succédant à la vie diurne.

Le cycle de la nature est adroitement inséré et développé à travers l’anecdote d’une graine, d’un excrément. Tout l’album est placé sous l’égide de la théorie darwinienne de l’évolution, incluant l’homme dans son propos. D’ailleurs, l’album se termine par l’évocation de l’imaginaire de la forêt qui peuple la littérature orale, mais aussi par le rôle joué par elle pour la pharmacopée, pour l’habitat, pour l’alimentation.

Source d’enrichissement du vocabulaire enfantin (qui sait que la mésange zinzinule) l’album se clôt sur une double page qui s’adresse aux enfants plus âgés et qui développe la teneur de l’album, de manière érudite et en lien avec les problématiques de l’actualité tant nationale qu’internationale. C’est encore une fois chez cet éditeur rigoureux, un modèle du genre documentaire écologique que cet album.

 Kercir-Lepetit Emmanuelle, Fleurs de saison, dessins et peinture de Léa Maupetit, Gallimard jeunesse, 2020, 93 p. 16€

D’abord, il s’agit d’un très beau livre, au format vertical, avec signet, couverture cartonnée avec mors et tranche arrondie. Le titre à effet typographique sur une illustration de fleurs invite à ouvrir l’ouvrage. On suit les fleurs en fonction de leur saison de floraison : le livre pourra accompagner l’enfant durant toute l’année et, toute l’année, l’enfant s’enrichira de connaissances botaniques mais aussi littéraires, linguistiques (par excursion étymologique ou sémantique, voire par comparaison des langues, enfin par des légendes où ces fleurs apparaissent).

Les enfants de 9 à12 ans succomberont aux charmes de Fleurs de saison. La présentation est érudite mais non soporifique ; un glossaire complète ce bel ouvrage. Les trente-sept fleurs présentées sont celles que l’enfant pourra rencontrer lors de ses promenades, ce qui est important pour que le documentaire atteigne l’objectif visé.

Un tel livre mène à ouvrir les yeux sur ce qui nous entoure, à retrouver, soutenu magnifiquement par les illustrations et le travail éditorial, un goût pour la patience de l’observation et ainsi partager la vie végétale si silencieusement présente. Il offre aussi à l’enfant de pouvoir réfléchir à la vie sur terre, grâce à l’attention à laquelle appelle Fleurs de saison.

Philippe Geneste

NB : on ne manquera pas de dire que cet ouvrage pourrait succéder à la lecture, par les plus petits, de l’ouvrage ancien La Fleur (Gallimard Jeunesse, collection mes premières découvertes, 2016, 8€ destiné aux 2/5 ans) et l’étonnant livre d’Etienne Delessert, Yok-Yok. La Tulipe (Gallimard Jeunesse, collection mes premières découvertes, 2012, 7€ destiné aux 4/5-8 ans).

06/12/2020

Évolution et Métamorphose

 BRIERE-HAQUET, Alice, Phalaina, Rouergue, 2020, 313 p. 15€

 Résumé :

Avec ses grands yeux rouges, la petite Manon intrigue. Et pour cause, elle est très spéciale...

On la rencontre pour la première fois alors qu'elle n'est qu'un bébé faisant ses premiers pas sous une belle journée d'automne. Elle n'en a pas conscience mais auprès d'elle se trouve le cadavre du professeur Humphrey, célèbre scientifique de la Fondation Humphrey, victime d'un accident de voiture aux circonstances des plus suspectes... Deux hommes viennent rapidement sur les lieux de l'accident pour chercher la petite mais elle est introuvable...

On retrouve cette fillette, nommée Manon, quelques années plus tard dans un orphelinat. Muette, elle est complètement indifférente à ses camarades et les religieuses ne la comprennent pas. Des hommes retrouvent sa trace mais la petite s'enfuit à nouveau. Ils kidnappent une religieuse pour l'interroger, elle meurt sous la torture. Deux policiers sont alors chargés de l'enquête : le tranquille Caravelle, proche de la retraite, et Jalibert, qui est très impliqué et prend cette affaire à cœur. De son côté, Manon se réfugie chez la gentille Molly, une poétesse qui décide de la protéger.

Le tournant fantastique de l'histoire se renforce avec l'apparition d'une curieuse créature, le dénommé Lbn, dont les initiales sont aussi mystérieuses que le personnage... Il espionnait Manon depuis longtemps et la contacte à ce moment-là. Lbn est un être d'une autre espèce, capable de se rendre invisible aux yeux des humains. Il aimerait ramener Manon auprès des siens. En effet, grâce à des lettres du professeur Humphrey écrites à son ami Charles Darwin, on comprend qu'il a découvert une nouvelle espèce, le peuple des Phalènes, du même nom que le papillon de nuit. Ces êtres, physiquement proches des humains, vivent en osmose avec la nature. Ils communiquent par télépathie, ont des ailes et sont empathiques. Malheureusement, le scientifique a fait l'erreur de faire confiance à son assistant, l'opportuniste John, qui l'a trahi et a orchestré son accident. John connaît ainsi le secret le mieux gardé du professeur : non seulement il était ami avec ces êtres et a pu les observer, mais il a eu un enfant avec l'une d'entre elle ! Et cet enfant... C'est bien sûr Manon, qui ignore encore les dons qu'elle possède.

Avec la complicité de la sœur d'Humphrey, qui n'est intéressée que par l'héritage colossal laissé par le riche scientifique, John enlève Molly et Manon dans le but d'étudier la petite fille et de faire sur elle les mêmes expériences subies par ses malheureux animaux de laboratoire. Mais il ne pouvait pas savoir que la métamorphose de Manon aurait précisément lieu alors que la petite, laissée sans surveillance dans sa cage, est sa prisonnière ! Munie de deux grandes ailes de papillon et pouvant communiquer avec les animaux par télépathie, la vraie Manon se révèle enfin et sauve Molly ainsi que tous les animaux de la Fondation. Elle trouve aide auprès de Jalibert, qui est en réalité un faux policier et avait temporairement recueilli Manon quand elle était plus petite. Héritière légitime de la Fondation Humphrey, elle va pouvoir, auprès de sa nouvelle famille, Molly et Jalibert reconstruire sa vie et protéger les animaux, « réconcilier science et conscience ».

Mon avis :

            J'ai beaucoup aimé ce livre que j'ai trouvé très original. Je trouve que l'autrice a bien réussi à montrer l'évolution de son héroïne. En effet, au début de l'histoire, j'étais déstabilisée. Je n'étais pas du tout attachée à Manon, qui est pourtant le personnage principal. On n'a jamais son point de vue, elle est indifférente à tout ce qui l'entoure et trop renfermée sur elle-même. Pas étonnant que les religieuses ne comprennent pas cette petite fille muette qui fait des caprices lors de certains repas (on comprend plus tard que c'est parce qu'elle ne veut pas manger de viande). De plus, le lecteur comprend dès le début qu'il s'agit d'une enfant d'une autre espèce puisque qu’elle a les yeux rouges, que des papillons lui ont créé un cocon afin qu'elle échappe aux deux hommes suite à l'accident de voiture... Mais le mystère autour d'elle dure longtemps et j'ai eu peur qu'aucune explication ne soit fournie à la fin du livre ou qu'il s'agisse d'une fausse piste.

            Mais j'ai ensuite changé d'avis : c’est à son évolution qu’on assiste. Sa rencontre avec Molly dévoile un autre aspect de sa personnalité. Elle s'est attachée à elle et fait tout pour la sauver, ce qui change de la Manon sans sentiments du début. J'ai beaucoup aimé la scène de la métamorphose et le fait que Manon communique avec les animaux et essaie d'aider ceux victimes des expériences des scientifiques.

            Enfin, j'ai bien aimé l'écriture et le style de l'autrice. Elle n'hésite pas à faire des scènes assez sanglantes : on est surpris dès le début de l'histoire qui commence avec la mort du professeur, mais le passage le plus terrible est bien celui réservé au sort de John et de la sœur d'Humphrey... Elle mêle des réflexions un peu philosophiques (sur l'enfance, la société, la notion de progrès...) sans oublier de mettre quelques passages humoristiques, notamment à travers le point de vue du chien de Molly, Giulio, qui trouve que les humains se compliquent bien la vie.

Milena Mas-Geneste