SaRtori Elisa, je connais peu de mots, CotCotCot éditions, 2021, 16 p. 15€50
Cet ouvrage, rangé dans son
coffret bleu doux aux traits épurés, s’adresse aux enfants petits, petits, mais
aux plus grands aussi, voire très grands, jamais trop et s’il leur plaît
d’écouter en eux murmurer la langue. On tire l’album hors de son fourreau. Il est
de petit format (A6), et se déplie en huit volets qui forment les seize pages
d’un livre-objet édité avec soin et délicatesse.
L’histoire ? Raconter
comment la société nourrit la culpabilité de l’enfant d’âge scolaire qui
apprend la langue : « mes phrases ne sont pas justes »,
« je fais trop d’erreurs » … Mais par sa lecture, l’album
engage l’enfant dans un cheminement buissonnier, où le mot des pas résonnent en
un dire qui se forme. Ce qu’il a à dire ? Nul ne le sait mais l’album
souligne combien cultiver la volonté du dire est au commencement de l’être de
langage. Ce qu’il a à dire, c’est de trouver des mots qu’un autre ou une autre
que lui comprendra.
L’album, pourtant tourné vers la
production, invite à l’écoute, tant il est un album de silence. En effet, peu
de texte sur chaque page, et tout en minuscules afin d’inviter à
l’interprétation du minimalisme du dessin et de la couleur -du blanc de page,
espace de texte, du bleu d’encre, dessin du ciel et nuées-. Silhouettes d’une
femme par contour de photographies, noyée dans le jeu des traits, doucement
sortant d’un paysage au pointillisme rêveur, découvrant les mots, les cultures,
les langues, allégorie de l’apprentissage comme parcours, comme dépliement de
l’à-dire dans la volupté du physisme d’expression, son et trace, « E
bleu », points de suspension… Car la lecture de l’album lu et relu puis
lu, est infinie ; chaque fin de seizième page, au huitième volet déployé,
engage le retour non à la ligne mais de la première ligne de la première page
du premier volet.
Le leporello, ou livre accordéon,
réalisé à l’encre de chine (plume et pinceau) avec « ecoline couleur
bleue intégrée numériquement », peut aussi s’interpréter comme une
propédeutique à l’apprentissage d’une langue étrangère. Mais il s’agit toujours
d’une entrée dans un univers de représentations qu’est toute langue, maternelle
ou nouvelle.
Sellier Marie, Les
Mots sont des oiseaux, illustrations Catherine Louis, HongFei, 2020, 44 p. 14€50
Une situation banale : deux
frères sont en promenade dans la nature. Le grand frère va retrouver son amie.
Le petit se trouve à l’écart. Il va donc partir dans ses rêves. Grâce à
l’excellence du travail de gravure et de collages de Catherine Louis, le jeune
lectorat est invité à partager l’attitude contemplative de petit frère. Le gris
des images est traversé de noir et de blanc, par moment rehaussé d’un rouge
éclatant, qui capte l’œil comme autant de désirs de vie et de tendresse révélés
au creux des mots de Marie Sellier. Petit frère rêve de Nils Holgerson, il
trace son histoire en pictogrammes subjectifs sur le sable de la plage. Le
geste de gravure à même le sol fait venir à lui un univers de fiction qui est
aussi celui de l’enfance, ici représentée comme un sommeil créatif. Les mots
sont des oiseaux, peut-être parce qu’ils permettent l’envol dans le conte.
Ce très bel album milite en
faveur de la contemplation comme passage privilégié vers l’appropriation du
monde. La littérature renoue alors avec ce pouvoir qu’a le petit enfant de
vivre sans entrave de raison ni de convenances l’expérience qui s’offre à lui
et qu’il façonne. Les gris de Catherine Louis ne représentent-ils pas la
démarche par laquelle l’enfant se forge une connaissance du réel. Les
Mots sont des oiseaux décrit, au fond, une traversée de l’imaginaire. Le
livre explore la fabulation enfantine du réel. Parce qu’il regarde les choses
avec tendresse, parce qu’il les transfigure en y projetant ses désirs et ses
étonnements, petit frère fait advenir l’événement dans le banal.
Or, le lectorat est happé par le
personnage de petit frère au point de vue duquel la narration se mène. L’album
devient alors une propédeutique à l’attente, au refus de l’activité programmée
qui confine les enfants d’aujourd’hui au conformisme du déjà là, du
préfabriqué. Petit frère n’enseigne-t-il pas, une culture des songes
libératrice de soi :
« - Cette
histoire que tu as écrite sur le sable, tu veux bien nous la raconter ?
- Ah non,
c’est mon secret »
Le récit n’est pas un
divertissement, il est une réalisation de soi, une invitation faite aux jeunes
lecteurs et lectrices à dialoguer avec eux-mêmes dans le secret de leur for
intérieur. Entre la puissance des images et les ellipses du texte, un silence
s’installe imprégnant la lecture, en appelant à la durée de l’observation des
dessins, des scènes figurées. Ici est, nous semble-t-il, la singularité de cet
album qui agit sur la sensibilité par le dialogue intense du texte et de
l’image.
Bianco
Guillaume, Méli Mélo s’emmêle les mots, illustrations de Marie Pommepuy, Milan, 2020, 40 p. 12€90
L’album s’approche du fanzine
pour interroger la peur des mots. Félicien confond les mots, mélange par
paronymie, homophonie les mots et ses paroles s’enferrent et s’enferment dans
la confusion et le délire humoristique où l’enfant perd toute confiance en lui
et en son pouvoir sur le monde. Félicien perd pied, même sa maîtresse l’appelle
Méli Mélo. Les dérèglements de sa parole instaurent une relation horrifique
avec les autres ; au lieu de s’effacer au profit du rapport à l’autre, le
langage prend consistance, substituant à la signification visée un univers
signifiant grotesque. Cet univers ravit l’environnement humain qui en rit, mais
il isole Félicien qui bâtit ainsi l’enceinte de sa prison
C’est grâce au recours à
l’écriture qu’il va se reconstituer. La présence des autres oppresse Félicien
qui n’arrive alors pas à maîtriser son dire. Chaque expression le mène au dédit
silencieux ou bien à la colère privative de relation verbale avec autrui. C’est
la doublure silencieuse de la parole, c’est-à-dire l’écriture, qui va mener
Félicien à la maîtrise des mots et donc de lui-même.
L’écriture comme voie de la
confiance en sa parole, voilà ce qu’explore cet album léger dans sa forme,
humoristique par son texte, intelligent dans les questionnements qu’il peut
susciter.
Philippe Geneste