Anachroniques

08/11/2020

Plongée dans la monstruosité

 

Compte-rendu des bandes dessinées Zombillénium de l'auteur français Arthur De Pins :

Le premier tome, Gretchen, est paru en 2010.

►Le second, Ressources humaines, est paru en 2011.

► Le troisième, Controls Freaks en 2013.

► Le quatrième La fille de l'air est paru en 2018.

► Et le cinquième tome, Vendredi noir, va paraître en fin novembre 2020.

Toutes les bandes dessinées sont parues aux éditions Dupuis au prix de 14,50 euros chacune

 Résumé

Imagine que tu te promènes au parc d'attraction Zombillénium, un peu plus petit mais presque aussi célèbre que Disney. Il y a là aussi des manèges, des vendeurs de ballons, de bonbons, de jouets... Les décors qui t'entourent sont simplement liés à un univers halloweenesque (train fantôme, maison hantée...), plutôt logique vu le nom du parc. Au lieu de rencontrer l'adorable Mickey, de belles princesse et la Reine des neiges, les personnages autour de toi sont tous des monstres. Mais, ce que tu ignores, innocent visiteur, c'est que ce que tu crois être des déguisements n'en sont pas ! Tous les employés du parc sont, réellement, des zombies, des vampires, des loups-garous, des squelettes, des fantômes et autres créatures... Tous ces malheureux ont, en réalité, été piégés par le cruel Behemoth, propriétaire du parc, et ses sbires. S'ils peuvent, ponctuellement, en sortir, les monstres sont obligés de retourner y travailler sous peine d'être « licenciés ». Plus clairement, sous peine d'être brûlés sur place ou bien envoyés au niveau -9, qui ressemble un peu à l'Enfer, si vous voulez mon avis...

Et, cher visiteur, il y a même pire que cela... Tu l'as sûrement deviné, si un touriste meurt à l'intérieur du parc, son âme appartient à Behemoth ! Cet odieux démon contrôle les monstres en les faisant travailler pour attirer le plus de visiteurs possibles afin d'envoyer de l'argent, du fric, aux actionnaires. Un vrai « Control Freaks » (1), si j'ose dire... Il cherche, en même temps, à posséder d'autres âmes, en faisant toutefois attention à ne pas éveiller les soupçons chez les humains...

 Mais, je me rends compte que je noircis le tableau et risque de te faire fuir... Il y a aussi des gens sympathiques à Zombillénium. Par exemple son directeur, le vampire Francis Von Bloodt. Très apprécié par les employés, il se bat depuis plus de cent ans pour interdire les meurtres au sein du parc. Après avoir malencontreusement tué le jeune Aurélien Zahner dans un accident de voiture, il accepte de le mordre pour le sauver. Bon, à cause de ça, Aurélien est condamné à être au service du parc pour l'éternité. En plus, un loup-garou va le mordre peu après, ce qui fait que le jeune homme devient finalement un démon ! Mais, heureusement pour lui, la charmante Gretchen le protège. Cette jeune et brillante sorcière, officiellement stagiaire au parc, est la seule employée vivante et ne subit donc pas la malédiction de ses collègues. Elle cache cependant un terrible secret... Quant à Sirius, squelette stylé délégué du personnel et représentant syndical, il prend la défense des monstres en difficulté. Tout comme Francis, Gretchen et d'autres créatures, il refuse de tuer des visiteurs au profit de Behemoth. Ce qui risque, j'en ai peur, de leur causer à tous des ennuis...

 Mon avis

J'ai adoré les bandes dessinées Zombillénium qui sont très humoristiques malgré cet univers un peu sombre. On y trouve beaucoup :

-De jeux de mots, par exemple lorsque Francis précise au sujet d'un vampire nouvellement nommé comme consultant que, malgré une réputation de « carnassier », « il ne mord pas ».

-Des clins d'œil, par exemple au clip vidéo Thriller de Michael Jackson.

-De l'ironie, par exemple lorsque Francis précise à Aurélien qu'il est à présent sous contrat à durée indéterminée au parc.

-Et de très nombreuses situations comiques ou improbables, comme par exemple les interrogations sur la couleur de peau du squelette Sirius.

Au niveau du graphisme, j'ai trouvé que lire Zombillénium, c'est comme être plongé dans un dessin animé. L'auteur utilise le logiciel Illustrator pour ses créations. Là aussi, il y a certains détails assez drôles, par exemple Gretchen qui a accroché un snowboard à son balai.

D'ailleurs, le film d'animation Zombillénium est sorti en 2017. Il a été écrit et réalisé par l'auteur français Arthur De Pins, qui est diplômé des Arts Décoratifs, en collaboration avec le réalisateur Alexis Ducord.

J'ai aussi trouvé intéressant le traitement du thème de la souffrance au travail, le profit étant clairement plus important que le bien-être des employés à Zombillénium. Dans une interview (2), l'auteur explique que le masque monstrueux de ses personnages lui permet de représenter la hiérarchie de l'entreprise : « Dans les années 90, il n’y avait pas beaucoup de fantastique en cinéma ou en littérature, et moi, mon but à l’époque était d’écrire des histoires fantastiques, mais avec un pont vers le quotidien, la vie de tous les jours [...] J'ai imaginé plusieurs catégories de monstres, et pour les implanter dans l’entreprise, j’ai imaginé que chaque catégorie correspondait à une catégorie professionnelle. C’est-à-dire les ouvriers étaient les zombies ; ensuite, les cadres sont plutôt des loups-garous ; les dirigeants sont des vampires et le PDG, le diable. Les zombies étant la main-d’œuvre, les emplois précaires, ils sont donc plus nombreux ».

Francis, Sirius, Aurélien et les autres créatures vont-ils réussir à sortir de cet Enfer ? Quels secrets cache Gretchen ? Pour le savoir, nous devons encore attendre la publication du cinquième tome, Vendredi noir, prévue pour fin novembre 2020 !

Milena Mas-Geneste

Notes :

(1) Titre du Tome n°3 de Zombillénium.

(2) « Interview d'Arthur De Pins pour la sortie de Zombillénium », réalisée par Loïc Smars parue dans le magazine Le Suricate le 28 novembre 2013 et disponible en ligne à l'adresse suivante : https://www.lesuricate.org/interview-darthur-pins-sortie-zombillenium

01/11/2020

Poémologie enfantine ou autre

 

BRACQUEMOND Guillaume, Alpha bêta, Tom’poche, 2020, 28 p. 5€50

Cet album aux illustrations malicieuses et humoristique est paru initialement à l’Atelier du Poisson soluble. Il est repris, ici dans un format réduit qui ne nuit pas à son inventivité. Comme l’indique le titre, il s’agit d’un abécédaire. Mais un abécédaire joyeux. Le personnage principal est un renard qui va vivre une aventure scandée par des bulles (soit ses paroles, soit celles d’un ou d’une comparse) qui annoncent une lettre. Et à chaque page, la lettre désignée figure sur un cube. On va ainsi de A à Z. Par exemple, c’est cassé va désigner la lettre C, patratas ! la lettre A, je dois tout ranger la lettre G etc. Et l’ensemble forme une petite histoire de rangement. L’enfant est invité à chercher des lettres avec le petit renard.

Amusant, vecteur d’un dialogue instructif avec l’enfant sans quitter le domaine du ludique, l’album fait pénétrer l’enfant dans l’esprit de la lettre. La correspondance qu’il fait entre ce qu’il entend en finale d’une expression ou d’un mot est figuré par le dessin. Mine de rien, c’est une formidable initiation à la poésie par la facétie (matérialisée par le travail d’illustration). Mais c’est aussi une initiation aux jeux de langage par le dialogisme, qui est, justement, au fondement même de la construction de sa langue par l’enfant.

 

« L’aphoristeur sait, puise dans les mots »

Massot, Jean-Louis, L’A. Á.F.L.A l’Appareil Á Fabriquer Les Aphorismes, mode d’emploi, Cactus inébranlable éditions, 2020, 60 p. 10€

Voici un genre où excelle Jean-Louis Massot. Il maîtrise avec une égale jouissance la brièveté, l’humour et l’art de la chute : « Dans la Dame au Camélia, on découvre vite le pot aux roses. »

Le poète aphoriste met les mots devant leurs responsabilités. Ainsi, « Parfois on voudrait pouvoir revenir en avant », où revenir et avant sont mis à la question pour un alliage impertinent.

La polysémie est convoquée comme modalité rieuse d’étendre le domaine du discours en irradiation du sens déviant sur tout l’énoncé : « Un chirurgien ne réussit pas toujours ses opérations bancaires ».

Et puis il y a le simple jeu de mots : « Il n’y a aucun danger à croiser dans le Sahara occidental un Maure vivant ».

L’aphorisme est aussi un dispositif de déconstruction des stéréotypes langagiers. En cela, l’aphorisme « est une solution avant d’être un problème ». Pourquoi ? Parce qu’il invite le lecteur, la lectrice, à se mettre à jouer avec les mots, les formules figées. Á chacun de trouver ses mots pour trouver sa vie : « Derrière chaque être humain se cache un aphorisme » ou « Un aphorisme, c’est la voix de son être ».

Derrière le jeu sur les formes, il y a l’investissement par la fonction poétique d’une forme de discours social voire philosophique, d’où les clins d’œil incessants. En même temps, comme sa forme se donne pour énoncé définitif d’une vérité, appliquer l’aphorisme au discours social rient à produire une critique hilarante ou sarcastique des modalités discursives de l’idéologie dominante. C’est là que Jean-Louis Massot introduit une création originale : il abouche l’aphorisme au genre du mode d’emploi. Comme dans le dadaïsme et l’Oulipo, le jeu sur les formes révèle le sens sous-jacent du discours dominant. Ce dernier s’énonce comme discours utilitaire, circonscrit à sa seule fonction de communication et bannissant la rêverie. Or, Jean-Louis Massot nous délivre de ces mécanismes qui contraignent les pensées par le dé-lire du genre du mode d’emploi, qui se hisse en parodie jubilatoire.

En effet, l’ensemble des aphorismes est précédé d’un guide pour leur fabrication. Il ne s’agit que de prendre à contre-pied les poncifs sociétaux, de pastiche des modes d’emploi, de dénonciation de nos sociétés vénales où tout s’achète, s’assure et se paie, de montages verbaux pour faire rire. Pour autant, le langage ayant quand même horreur du vide sémantique, les aphorismes commentent l’actualité contemporaine : « Un aphorisme court en dit long ». Mais ceci sans se prendre la tête car « la paresse n’est pas un état, c’est une politique ». Jean-Louis Massot nous régale et se rassasier de sa nourriture verbale n’a d’égal que « bouffer une curée de pomme-de-terre », même si « Le pire serait de penser qu’on l’a évité » … pensons à la mise en péril de la survie de l’humanité par le capitalisme. Peut-être qu’un jour, l’aphorisme ne sera plus suffisant qui édicte : « on sousvit comme on peut ».

Philippe Geneste

25/10/2020

La volonté de connaître contre l’asservissement des consciences

 Christopher John, Les Gardiens, traduit de l’anglais par Jean La Gravière, Namur, éditions Mijade, 2020, 255 p.

Deux mondes se font face, deux mondes séparés par une frontière réputée infranchissable. Chaque monde vit dans une bulle, métaphore de la sphère qui enferme, qui interdit l’ouverture, et l’émancipation, comme l’expose si bien le philosophe André Jacob dans son schéma d’anthropo-logique (1). Dans chacun des deux mondes, les relations entre les humains sont imaginaires, les comportements se conforment, et le conformisme n’est-il pas justement cette capacité à rester prisonnier du miroir que la société renvoie à l’individu ? L’éducation, dans l’un et l’autre monde, contribue à ce même but, sous des rituels, des idéaux apparemment différents. Les divertissements étouffent toute prise de conscience, les jeux du cirque dans les cités, la chasse à la campagne :

« Le spectacle est l’idéologie par excellence, parce qu’il expose et manifeste dans sa plénitude l’essence de tout système idéologique : l’appauvrissement, l’asservissement et la négation de la vie réelle » (2)

 Dans ces mondes clos, rien ne sort, rien ne rentre, du moins est-ce la thèse de l’ordre respectif qui y règne. Les infiltrés sont pourchassés, les hors-normes sont éradiqués, physiquement éliminés dans l’un, lobotomisés dans l’autre.

Mais quelques êtres mûrissent en eux leur capacité ancestrale humaine de comprendre l’environnement, de s’approprier le milieu et non de s’y soumettre. Ceux-là ont la volonté, secrètement enfouie, de connaître. Or, de la volonté, il en faut pour qui veut briser le miroir de ces deux mondes qui se réfléchissent : l’un orgueilleux de sa modernité, l’autre fier de son archaïsme conservateur ; l’un celui des cités, à l’architecture futuriste, l’autre, celui de la campagne, figée dans un mode de vie et de gouvernance datant de l’empire britannique à son zénith.

Chaque population est conditionnée à voir l’autre comme une négation de sa propre image, un vide, un néant. Le clivage, entre elles, est entretenu par l’idéologie, chacune cherchant à se protéger de la contamination de l’autre. Alors, oui, il faut que l’ordre règne pour que les images du bonheur, de soi, du social, demeurent stables, ne se floutent pas, ne se lézardent pas. La frontière devient ainsi désirée de chaque côté d’elle-même. Si la frontière cloisonne les deux mondes, à l’intérieur de chaque sphère sociale une division en classes est perpétuée : ouvriers et ouvrières face aux gouvernants invisibles dans les cités ; domestiques assujettis face aux nobles à la campagne.

A la fin du roman, le personnage principal, Rob, un enfant que l’on voit grandir, comprend, après en avoir refoulé la révélation, que le désir de liberté qui l’a poussé à prendre tous les risques pour fuir les cités, le pousse, alors, à fuir le confort du milieu de la noblesse de la campagne. Ce qu’il comprend, c’est que la réalisation de soi n’est possible que par l’effraction pratiquée contre l’assujettissement. Le sujet ne se réalise qu’en en sortant, sinon, l’individu reste individu, citoyen, esclave de la norme.

Ainsi voit-on Rob Randall devenu, après sa fuite, Rob Perrot, s’identifier à son nouveau personnage –l’être social est-il autre chose qu’un personnage ? –, se couler dans les limites que l’imaginaire, individualiste et de classe, de la noblesse a tracées. École et famille ont acculturé l’enfant devenu jeune homme. Ainsi comprend-on grâce à l’action de révoltés, que le pouvoir réel n’est pas détenu par les gouvernements des sphères, mais par un gouvernement occulte à cheval sur les deux mondes et qui les supervise, alimentant les légendes respectives qui les fondent, les histoires qui les divisent, nourrissant aussi, dans les cités comme à la campagne, la fiction d’une guerre des confins pour souder chaque patriotisme assujettissant.

John Christopher dépeint donc un univers où le simulacre domine. Le simulacre, c’est quand la représentation du monde s’englue dans l’apparence, y percevant un réel alors qu’il s’agit d’un imaginaire préfabriqué par un pouvoir transfrontière. S’arrachant à sa captation imaginaire de citadin, Rob s’est englué dans l’imaginaire de la noblesse campagnarde.

Le roman touche alors au nœud qui permettra de dénouer l’intrigue. Pour sortir du simulacre, il faut un tiers. Ce tiers a une figure positive et une figure négative. Figure positive, le tiers est l’ami Mike, ce jeune noble révolté qui a sauvé le fuyard de la famine et de l’emprisonnement. Figure négative, le tiers et la mère de Mike, qui a accueilli Rob Randall mué en Rob Perrot, cette mère favorable aux opérations du cerveau qui anéantissent les volontés de connaissance et de révolte des rares récalcitrants et récalcitrantes. Le simulacre règne, le temps est détraqué, le futur impose sa loi dans une sphère, le passé dans l’autre et seul le pouvoir maîtrise le présent. Pour que l’homme ne vive pas sur Terre en étranger à lui-même, ne lui faudra-t-il pas mettre bas toutes les frontières, et les discours xénophobes qu’elles symbolisent, pour reprendre pied, en toute présence au monde ? Pour, reprenant pied, redonner au présent confisqué (présent éternel de tout pouvoir) son inséparable humaine historicité ?

 Dans ce roman, John Christopher, auteur britannique de science-fiction destinée à la jeunesse, poursuit une réflexion, commencée avec Les Montagnes blanches (1967) et Au-delà des terres brûlantes (1971) –ce dernier quasi contemporain de la première édition de The Guardians–, sur la capacité de l’homme à réaliser la liberté au cœur des sociétés qu’il édifie. Un demi-siècle plus tard, Les Gardiens n’a rien perdu de sa perspicacité sociale. Il s’en trouve augmenté d’une perspicacité historique.

Philippe Geneste

(1) voir en particulier Jacob, André, Esquisse d’une anthropo-logique, Paris, CNRS édition, 2011, 239 p.

(2) Debord, Guy, La Société du spectacle, Paris Champion, 1971 (1ère édition 1967), p.140. Est-il besoin de souligner la contemporanéité de ce texte de Debord et de la parution du livre de John Christopher ?

18/10/2020

Des enfants et des jeux


PETIT Cécile, Je fais mes desserts moi-même sans cuisson, illustrations Elena SELENIENE, Milan, 2020, 96 p. 14€90

Le livre s’attache à proposer des recettes pour les tout petits comme pour les enfants plus grands. Le principe est d’éviter le beurre, le chocolat fondu, la crème chaude. Chaque recette comporte 4 à 6 étapes, chacune illustrée sur une page dédiée. Qu’est-ce qu’on y trouve ? tiramisu au chocolat, tarte aux fraises, mousse au chocolat, bûche de noël, petits roulés fourrés… L’édition est ingénieuse : le livre se transforme en livre-chevalet qui permet aux apprentis pâtissiers et pâtissières de suivre des yeux les étapes du gâteau préparé. Les pages sont pelliculées afin d’être lavables. Bref, un livre qui fera passer un bon moment entre parents et enfants, qui stimulera les enfants à faire la cuisine pâtissière dans des instants partagés de bonheur.

Ainsi, grâce à ce livre bien cartonné qui se transforme donc, si nécessaire, en chevalet, et grâce aux illustrations claires des recettes présentées et avec ces photos d’enfants qui vous ressemblent, à toi et tes amis, tu sauras bientôt fabriquer de « mégas » goûters. Accompagné d’un grand marmiton pour les gestes délicats, comme à l’occasion éplucher des fruits, couper de la pâte d’amende, monter la crème en chantilly, tu vas pouvoir, sans risque de te brûler car ces recettes ne nécessitent pas de feu de cuisson, apprendre l’art de la pâtisserie. La recette de la charlotte de fraises, celle du choco-mousse ou des sucettes fourrées, ni celles, si particulières des palets bretons, des spéculoos et du tiramisu n’auront de secrets pour toi.

En attendant Noël et la bûche poire-caramel, le printemps et la charlotte aux fraises, puis l’été avec les framboises glacées, profite avec tes camarades des après-midis de pluie pour malaxer, façonner, tapisser les moules à cake pour savourer, offrir et partager toutes les recettes de ce livre précieux.

Annie Mas

DENIS Marie-Nina, BEGHYN Benoit, Raconte-nous, 110 cartes pour aider à la narration et développer la créativité, Tom Pousse, 2020, 110 cartes+ livret, 14€

Présenté sous la forme d’un coffret, ce jeu créatif comprend 44 cartes personnage, 39 cartes objet (dans le sens d’objet de l’aventure d’un personnage), 24 cartes décor (endroit où se déroule l’action ou l’histoire) et 3 cartes joker (permettant au joueur d’inventer un personnage, un objet ou un décor de son choix). Avec ces cartes, trois jeux sont disponibles : un jeu raconte-nous un héros ; un jeu raconte-nous une histoire ; un jeu cadavre exquis. Le premier jeu permet de créer un personnage ; le second de créer une narration ; le troisième de créer une histoire collective. On l’aura compris, c’est un moyen ludique pour apprendre à construire un récit. De plus, il peut être utilisé par des enfants comme par des adultes. Chacun des jeux peut se jouer jusqu’à 10 joueurs.

Les trois jeux peuvent se dérouler à l’oral comme à l’écrit. Le livret, très simple, court, permet d’aider les joueurs. Par exemple, pour le jeu 1, un ensemble de questions est proposé et les joueurs répondent afin de construire leur personnage. Le jeu 2 peut s’appuyer sur le jeu 1 ou se faire à part. Il peut aussi s’étoffer par l’ajout de personnages : un qui aide le héros ou l’héroïne, un qui le gêne ou lui met des bâtons dans les roues. Enfin, le jeu 3 se joue à l’oral et chacun improvise sur chaque carte tirée à tour de rôle.

On peut compléter le jeu si on veut, et faire ses propres règles. Bref, ce coffret est un incitateur à la création d‘histoires, il peut être un moyen ludique d’aborder le schéma de narration. Il peut être utilisé en famille, entre amis et aies, être présent dans les foyers socio-éducatifs des établissements scolaires, dans les lieux du périscolaire, dans les classes, dans les CDI. Il peut être utilisé durant les études ou études dirigées. Une belle création de Tom Pousse.

Zamorano Cécile, Je joue, j’apprends l’orthographe, illustrations de Pepillo, Nathan, 2018, livre + cartes à jouer, 12€90

Le petit coffret à destination des élèves du CP repose sur des dessins et des confrontations deux à deux de mots homonymes. La manipulation de cartes à jouer comportant le mot pour répondre à des phrases à trou. Quelques astuces, certaines ficelles anciennes traditionnelles, d’autres plus ancrées dans le domaine des professionnels orthophonistes, complètent la conception de cette livraison. L’orthographe reste, pour les éditeurs, un inépuisable filon de ventes.

Philippe Geneste

11/10/2020

« car sans toi, une chambre froide… »

 

MOESCHLER Vinciane, À Corps parfait, éditions le Muscadier, 2020, 222 pages, 13€50

« Je suis perdue dans un nulle part, un lieu où personne n’a le droit d’exister » … Ainsi, en 1978, s’exprimait Valérie Valère, dans son récit si brillant, si marquant, Le Pavillon des enfants fous. Elle avait alors quinze ans, elle y narrait sa solitude, son écœurement face à la cruauté de l’hôpital psychiatrique où on l’avait enfermée, pour, disait-on, la guérir de l’anorexie mentale dont elle souffrait.  Son univers familial, reflet d’une société mortifère, l’indifférence, le manque de tendresse et de présence, d’attention de sa mère, étaient dénoncés avec rage.

Dans le roman de Moeschler Vinciane, A Corps parfait, Audrey est une jeune fille de quinze ans à la silhouette gracile…  Pour sa nuque délicate, pour un grain de beauté entre ses cheveux relevés, Anton, un camarade de sa classe, assis en cours juste derrière elle, devient amoureux.

Par les voix mêlées de ces deux adolescents, le roman se tisse et vibre tel un accord parfait - et cela malgré leurs différences sociales, elle, issue de parents bourgeois que l’on dirait « bobos », lui, de parents prolétaires et, comme il dit, d’origine « hybride » -.

Audrey a une meilleure amie, nommée Manon, qui vient comme elle de déménager. Toutes deux sont nouvelles dans ce lycée, où Manon se montre à l’aise et chaleureuse, tandis qu’Audrey paraît secrète, solitaire. Mais Manon l’introduit toujours dans le cercle de ses connaissances. Audrey n’a qu’un modèle, sa mère. Journaliste à succès, celle-ci parcourt le monde pour témoigner de la misère humaine en Asie, en Afrique. Mais elle ignore la détresse de sa fille et ses demandes silencieuses de complicité, de présence attentive. Quant au père d’Audrey, il est souvent absent, homme d’affaire au Japon. Mais du Japon, Audrey a retenu la poésie, et écrit des haïkus sensibles, qu’elle égrène en joyaux purs. Jeune fille exigeante pour elle-même, Audrey déteste le désordre et le superflu, tout ce qui semblerait masquer en couches étouffantes un secret, un cauchemar. De son corps lui-même aucune rondeur ne doit dépasser, et à quinze ans elle n’a jamais eu de menstrues. C’est elle, ses parents absents, qui prépare les repas, qu’elle élabore copieux pour son petit frère Tom et pour leur grand-mère venue les garder, et à très basses calories pour elle… lorsqu’elle mange.

Mais bientôt la jeune fille ne peut ignorer le souffle d’un regard posé sur sa nuque, le souffle d’un ailleurs, le souffle de vie d’Anton… Anton, maladroit, hâbleur, plein d’un talent que ne reconnaît pas l’école et qui devient petit à petit « Mon Anton ». Chez lui, les fins de mois sont difficiles et son père, conducteur de métro, a perdu son aura de héros ; sa mère déborde maintenant d’un peu trop de tendresse.

Mais, peut-être, est-ce de l’univers de ses parents que l’adolescent va trouver la force, le courage de parler à celle qui le méprisait un peu, la mère de son amie, afin de déchirer le voile d’un passé étouffant. Seulement après les révélations de sa mère, Audrey pourra guérir, s’autoriser à vivre, à aimer.

En quatrième page de couverture, les éditions Le Muscadier nous laissent imaginer l’autrice de ce roman, Vinciane Moeschler, entourée de chats qui se lovent près de ses feuillets. A nous de les imiter, de nous envelopper dans sa belle écriture, de nous émouvoir de l’histoire d’Audrey et d’Anton, de les rejoindre un peu,

Et avec délices

C’est le temps de nous glisser

Au velours des mots

Mas Annie

 

DISDERO Mireille, Ce point qu’il faut atteindre, éditions le Muscadier, 2020, 188 pages, 13€50

Vanessa Springola a publié en 2019 un récit autobiographique, Le consentement. Il lui a fallu plus de trente ans pour mettre en mot l’emprise qu’un écrivain célèbre a eu sur elle dès ses quatorze ans. Cet écrivain ne se cachait pas et même tirait profit dans ses écrits, dans les médias, de ses actes de pédophile, rendant, ainsi qu’elle le souligne, la société complice et consentante. Enfin, Vanessa Springola démontre qu’à l’emprise sexuelle son prédateur ajoutait une présence abusive, étouffante, jusque dans ses écrits de jeune fille férue de littérature.

Violette a dix-sept ans. Le roman de Disdéro Mireille, Ce point qu’il faut atteindre, vibre de la souffrance de cette jeune fille, meurtrie au plus profond d’elle-même. Violette, elle aussi, aime écrire. Et pour partager ses mots, ses pensées, elle anime, en plus d’un blog personnel -ses carnets de poésie-, un atelier d’écriture en ligne, Pen Touch, dont la responsable et modératrice se nomme Lily de la Lagune. Très vite un homme plus âgé, qui signe Ahriman, vient submerger de conseils et de suggestions les textes de Violette. Thibault, ami de la jeune fille depuis le collège ne supporte pas l’arrogance, la prégnance sournoise de ce faux littéraire. Depuis ce début d’année scolaire, Thibault et Violette éprouvent des sentiments bien plus tendres que leur ancienne camaraderie.

Un jour sombre de novembre, revenant d’une fête donnée par Ahriman en l’honneur de Pen Touch, à Paris, Violette, si chaleureuse avant, devient agressive, ne supportant plus ses camarades. Elle ressent à leur approche, comme une menace : le monde extérieur vient la blesser, la détruire, pareil à des lames aiguisées. Dans ses cauchemars récurrents, enserrant son corps, le glaçant, se dressent les murs d’une chambre froide, où l’on stocke des denrées périssables.

Comment Violette, aux prises d’un prédateur, brise le mystère de cette nuit parisienne ? Comment déjoue-t-elle les manigances de faux amis ? Comment l’amour de Thibault l’aide-t-elle à se reconstruire, à retrouver son intégrité, à soigner les fêlures de son corps et de son esprit ? Comment l’aide-t-il à « atteindre ce point qu’il faut atteindre… pour ne plus jamais reculer » ? Á porter plainte, plus pour retrouver maîtrise de son être, et pour empêcher d’autres viols que par confiance en la justice ? Les réponses sont lovées dans l’entrelacement secret des paroles de Violette et Thibault.

Mireille Disdero vient nous offrir par ces pages un très beau roman polyphonique.

Cette œuvre fait écho à celles de Vincienne Moeschler et de Claire Gratias (1), où la voix sensible de Valentin nous conte l’histoire de son amoureuse, la silencieuse Manon. Dans ces trois romans, les éditions Le Muscadier tiennent la promesse d’offrir des romans de qualité dans l’exigence d’écriture, où témoignages sociaux et références littéraires font œuvre commune…

Quant au titre de cette chronique, il vient de l’émotion devant l’enfant des banlieues, l’élève que méprise son professeur de littérature, Anton, glissant un poème de Paul Verlaine dans le sac d’Audrey… Sans être aimé, rien n’est possible, l’existence n’est que l’ombre d’elle-même, dit le poète. Et sans toi, jeune fille en souffrance, sans vous, lectrices, lecteurs sensibles, le monde finirait par s’assombrir, se glacer, deviendrait… une chambre froide.

Mas Annie

(1) Gratias, Claire, Je voulais juste être libre, Le Muscadier, 2019, 212 p. Cf. le blog du 12 août 2020.

04/10/2020

Sur quelques camarades de l’homme

 « Les enfants devraient apprendre à ne pas traiter les animaux comme des divertissements, mais comme des camarades de l’homme. Ils n’ont pas à en avoir peur, ni à les diriger, ni à être cruels vis-à-vis d’eux. Chaque fois que les individus sont méchants envers les bêtes, on peut suspecter chez eux le désir de dominer ou de brutaliser des personnes faibles. S’il y a des animaux - oiseaux, chiens, chats- à la maison, les enfants devraient s’habituer à les considérer comme des êtres vivants souffrant et ressentant les mêmes douleurs que nous et semblables à nous. Une bonne camaraderie avec eux peut être considérée comme une étape préparatoire à la coopération sociale avec les hommes »

Alfred Adler, L’Éducation des enfants, traduit de l’anglais par D. de Lannoy, préface de Herbert Schaffer, Paris, Payot, 2000, 251 p. –p.165

 

« L’anthropomorphisme n’est pas réductible à la seule projection sur le monde animal de qualités et d’attributs spécifiquement humains, mais est l’indice ou le symptôme discursif de la reconnaissance de l’ancestralité animale des esquisses de ces attributs et qualités »

Tort Patrick, Théorie du sacrifice. Sélection sexuelle et naissance de la morale, Paris, Belin, 2017, 225 p. – p.43

 

Baker Kate, Sur la Piste des bêtes sauvages, illustrations Sam Brewster, Milan, 2018, 24 p. 14€90

Ce bel ouvrage aux pages cartonnées parsemés de volets qui s’ouvrent et se ferment invite le lecteur à découvrir des lieux où s’épanouit encore la vie sauvage : toundra arctique, désert de Sonora, forêt tropicale amazonienne, savane africaine, jungle africaine, zones humides espagnoles, côte sauvage des Hébrides, steppe russe, Himalaya, marais de Bornéo, désert australien, Antarctique. L’ouvrage est instructif, il est ludique. Les illustrations sont à hauteur des jeunes enfants et le format très agréable. Si la découverte des animaux est le point central, la découverte de l’environnement géographique est aussi traitée. Un beau livre.

 

Kirchner Florian, Sauvons les animaux, illustrations de Rémi Saillard, Milan, 2018, 32 p. 12€95

Ce documentaire proposé par la collection Kididoc traite de la baleine à bosse, de l’abeille, du pangolin, de la tortue luth, du corail, du kakapos, du phoque moine, et de bien d’autres encore comme le tuit-tuit, l’orang-outang, le papillon azuré, les écrevisses américaines. Le livre fourmille d’informations sur des animaux de tous les continents. Il contient une bande dessinée, un documentaire s’adressant à l’univers de la consommation. Des pages proposent des éléments de pop-up, des languettes, un jeu, ainsi que des flaps qui mettent en abyme les renseignements.

 

Castrillόn Mélissa, Les Animaux globe-trotteurs, Milan, 2018, 40 p. 15€

C’est un ouvrage très instructif qui traite, par double-page, de la migration de différents animaux : les crabes rouges de l’île Christmas, les gnous, les baleines à bosse, les rennes, les papillons monarques, les éléphants du Mali, les colibris à gorge rubis, les roussettes paillées africaines, les bouquetins des Alpes, le krill arctique, les ours blancs, les gorfous sauteurs, les saumons rouges, les sternes arctiques. L’enfant est invité à s’approprier les informations grâce à un suivi du doigt du trajet de chaque espèce sur une carte imaginaire représentant le milieu où vit l’animal. Le livre ne se concentre que sur l’animal. Mais il permet au lectorat de bien comprendre et la fonction de la migration et ses modalités. En même temps, les enfants découvrent bien des espèces. Un beau livre.

 

Cosanti Francesca, Le Grand Livre des animaux géants – Le petit livre des animaux minuscules, Bayard, 2018, 40 p. 16€90

Un livre, petit, petit, petit, encastré dans un livre, grand, grand, grand ; ça attire, ça attire, ça attire, forcément.

Le grand présente par double page un animal, dix-sept exactement : l’éléphant bien sûr, d’Afrique et de mer, l’autruche et l’anaconda, la girafe et le crocodile, le requin-baleine et le calmar colossal, l’ours polaire et l’hippopotame, le rhinocéros et l’élan, le condor des Andes et le gorille, le poisson-lune et le bison américain, la tortue-luth. Le texte met en avant les caractéristiques du gigantesque animalier avec d’autres informations instructives.

Le petit nous permet de découvrir ces animaux si minuscules qu’ils en deviennent invisibles : la musaraigne étrusque, la mouche drosophile, le ouistiti pygmée, le colibri d’elena, le hamster de Roborovski, le gecko eulepte d’Europe, la puce d’eau, l’antilope dik-dik, l’hermine, le néon cardinalis, la grenouille dorée, le micro-caméléon de Madagascar, la seiche pygmée, la tortue d’Afrique du Sud, l’hippocampe pygmée, le lémurien souris, et enfin le serpent de la Barbade. Soit dix-sept autres animaux que nous connaissons moins bien. Les dessins réalistes sont en couleur, et usent d’avant-plans et de gros plans.

Le plaisir de feuilleter les deux livres inséparables est évident, on y apprend des choses même si l’éditeur fait ressortir le coté record des dimensions. L’exception, toutefois, n’est pas que dans l’immense ; elle est aussi dans le minuscule et cela est nettement un contre-pied à la représentation ordinaire. Un livre à offrir aux enfants à partir de cinq ans jusqu’à 10 ans.

Commission lisez jeunesse & Ph. G.

27/09/2020

Exil, identité, mémoire, exil de la mémoire

 RIGAL-GOULARD, Sophie, Raconte-moi ma vie, Rageot, 2019, 160 p. 7€20

Pourquoi demander ce qui s’est passé dans sa vie, quand on est une ado comme les autres… ou presque ? C’est qu’Enola a perdu la mémoire après un accident et elle s’interroge sur ce qu’elle ressent en présence de certaines personnes, notamment de Devon. En qui peut-elle avoir confiance, où se trouve la vérité dans ce qu’on lui raconte ? Et que cachait-elle, et pourquoi, dans son passé ? Une quête de morceaux de soi commence, pour aller où ? Ce roman très captivant et court à lire dès 10/11 ans.

Myriam Janis

 Adrianson Sophie, Ailleurs meilleur, Nathan, 2019, 14 p. 5€95

L’ouvrage, qui s’adresse aux pré-adolescents et préadolescentes, se déroule en dix étapes : Koumoala en Côte d’Ivoire, Burkina Faso, Sahara, Maghnia, Oujda, Nador, Melilla, Malaga, Paris, Lorient. C’est l’histoire de pays gangrenés par les guerres. Alassane est ivoirien. Ses parents sont inquiets pour leurs enfants et les envoient chez leur grand-mère au Burkina Faso. Il a quinze ans, mais, à cause de sombres histoires de familles, il se retrouve sans rien. Il décide alors de partir pour l’Europe. En route il se lie d’amitié avec un jeune malien, Modeste. Ils mendient, fouillent les poubelles, louent leurs services en échange d’un peu de nourriture. Au prix d’énormes souffrances les deux amis prennent pied en territoire espagnol. Modeste perd sa main gauche mais l’effroi et l’espoir d’un ailleurs meilleur l’empêchent de s’arrêter. Lui et Alassane courent vers l’Europe promise. La croix Rouge les accueille dans un Centre d’Accueil Temporaire pour Immigrés dans le camp de Melilla. Puis ce sera l’Espagne où Modeste s’arrêtera et enfin Lorient via Paris pour Alassane. Là il apprend le français puis est embauché dans une crêperie où il se lie d’amour avec une stagiaire.

Si le récit épouse une trajectoire courante de migrants, en revanche, le roman tait les horreurs que vivent les enfants mais aussi les femmes et les hommes poussés à émigrer à cause de l’instabilité politique dans leur pays d’origine ou de la misère, et des deux en général. En cela, Adrianson se coule dans le récit classique pour la jeunesse, un récit où la brutalité du monde est passée sous silence. Le revers de cette attitude littéraire est de donner une image illusoire des migrants. Le récit repose sur la bien pensance, les bons sentiments –les héros trouvent toujours une bonne âme pour les héberger, même aux moments les plus critiques–. C’est ainsi que le réalisme en littérature de jeunesse glisse vers un moralisme de pacotille pétri d’idéologie bourgeoise. Au fond, les ressorts géopolitiques des migrations africaines et subsahéliennes en particulier resteront ignorés du jeune lectorat. C’est dommage car la composition du roman laissait espérer un travail d’écriture plus approfondi.

Le Bosco avec la commission lisezjeunesse

 Kochka, Frères d’exil, illustrations de Tom Haugomat, Flammarion jeunesse, 2019, 143 p. 5€

Sur fond de réchauffement climatique, Kochka conte une fable sur l’exil, une réflexion sur l’accueil et l’hospitalité, un conte d’enfance relié par des lettres aux êtres chers des générations antérieures laissées sur place. La fin est euphorique, épousant l’humanisme de l’auteur pour conjurer la haine des migrants qui traverse le monde contemporain.

Commission lisezjeunesse

 Hoestland Jo, La Grande Peur sous les étoiles, illustrations de Johanna Kang, préface de Claude Roy, Syros, 2019, 36 p. 16€90

Cette nouvelle publiée en format italien est illustrée par Johanna Kang. Les tons jaunes, ocres ternes, les variations de marron, l’impressionnisme sombre de la seule page bleue, le voile qui domine, telle une pruine mettant à distance comme elle imposerait l’attention, tout cela appuie le texte au style précis de Jo Hoestlandt.

Le récit est rétrospectif : Hélène, une vieille dame raconte son enfance durant la seconde guerre mondiale, en France occupée par les allemands. Elle conte une histoire d’amitié avec une petite fille de son âge obligée de porter l’étoile jaune. La peur est omniprésente et l’écriture sonde l’épaisseur de la relation d’amitié.

Ce récit sous forme d’album émeut les jeunes lecteurs de 8 à 12 ans non par un jeu de pathos mais par la présentation d’une situation de guerre et en en appelant à la conscience des lecteurs et lectrices.

Commission lisezjeunesse 

Brossaud Pierre-Antoine, Guenon, rouergue, 2019, 208 p. 11€70

Voici un roman sur le harcèlement. L’héroïne, Manon, est en classe de troisième. Ses camarades se moquent d’elle et l’appellent Guenon. Le rapport à son corps déjà difficile pour la jeune adolescente en prise à la boulimie, cette addiction à la nourriture qui la dégoûte d’elle-même, va entrer dans une phase critique. Le rapport aux autres devient heurté, le rapport à soi bute sur le mur d’impasses douloureuses. La rencontre avec un garçon est-elle en mesure de remettre Manon dans le sens de la vie ? Le livre explore ce cheminement. On regrettera que la fin soit outrée, elle vient nuire à ce qui aurait pu être un roman plein de pertinence sur le sujet à vif du harcèlement. La fin défait ce que le début du livre avait patiemment tissé, ce qui est dommage. C’est l’avis de la majorité de la commission lisez jeunesse

Commission lisez jeunesse

20/09/2020

Lire pour mieux cliquer

Guiller Audrey, Les écrans, illustrations d’Andrés Lozano, Milan, 2017, 40 p. 8€90

Ce documentaire paru fin 2017 s’adresse aux enfants de 8 à 12 ans. Chaque double page traite d’une problématique liée à l’utilisation des écrans dans la vie quotidienne : pourquoi les écrans attirent mon regard ? Que fait mon cerveau quand je joue sur l’ordinateur ? D’où viennent les images que l’on voit à l’écran ? Pourquoi les télés étaient très grosses avant ? Qui fabrique les écrans ? C’est vrai, tout ce qu’on voit à la télé ? Pourquoi mes parents veulent que j’éteigne la télé ? Pourquoi on dit que les écrans fatiguent les yeux ? Est-ce que les écrans vont remplacer les livres ? Pourquoi mamie dit que c’est compliqué les écrans ? Est-ce qu’on a des écrans dans tous les pays du monde ? Pourquoi je ne peux pas aller tout seul sur internet ?

D’autres sujets sont aussi abordés : pourquoi l’écran ne captive pas l’attention du chien ? Où trouve-t-on des écrans ? C’est quoi internet ? Quelle mémoire est mobilisée quand on travaille à l’écran ?

Alors oui, cet ouvrage est bien fait et agréable à consulter avec son papier glacé.

Le seul bémol tient au parti pris courant en littérature de jeunesse : les questions liées à l’exploitation sont évacuées du documentaire. Ainsi, le livre mentionne bien les terres rares (terbium, cérium) utilisées pour fabriquer les écrans mais rien n’est dit sur les conditions de leur extraction. Pourtant, c’était l’occasion de montrer comment le travail des enfants sert les profits des entreprises du secteur. En revanche, il est bien dit que leur extraction est polluante : polluer n’est pas mis en relation avec exploiter. De même, l’ouvrage mentionne l’inégale répartition des écrans sur la planète, mais rien n’est dit de l’inégalitaire répartition des richesses entre les pays.

 

C’est quoi le monde numérique ?, d’après la série « Dans la toile » créée par Nathalie Dargent, Emma Carré et Aurélie Angebault, textes de Nathalie Dargent, Univers graphique d’Emma Carré, Milan, 2019, 128 p. 8€50 ; C’est quoi le monde numérique ? Tome 2, d’après la série « Dans la toile » créée par Nathalie Dargent, Emma Carré et Aurélie Angebault, textes de Nathalie Dargent, Univers graphique d’Emma Carré, Milan, 2019, 143 p. 8€90

La visée de l’ouvrage est documentaire. Son but est souvent pratique : internet, comment ça marche ? Comment sont faites les adresses électroniques ? Comment se protège -t- on d’un virus informatique ? Que fait le pirate informatique ? Que sont les réseaux sociaux ? Qu’est-ce que le téléchargement illégal ? Etc. Les autrices répondent à ces questions en bandes dessinées

Le tome 2 traite de : les secrets d’internet, les GAFAM et les acteurs d’internet, les mensonges de la toile, les bons réflexes d’utilisation, les mots de la toile, enfin un index qui clôt l’ouvrage

Dans les deux volumes, la bande dessinée mêle des histoires, des anecdotes, des informations, des explications. Un lexique permet au jeune lectorat de suivre sans difficulté. Pourtant, les 128 et 143 pages sont serrées et généreuses en informations diverses sur les sujets abordés.

La commission lisezjeunesse a beaucoup apprécié le livre et le recommande aux 10/14 ans.

 

PHirtzig Mathieu, Wilgenbus David, Geek et savant. Toute la culture numérique en un clic, illustré par Vincent Vergier, Nathan, 2019, 80 p. 9€90

On part de la découverte de l’imprimerie puis au métier à tisser de Jacquard et aux premières machines à calculer avant d’en venir à la micro-informatique et à l’intelligence artificielle. Le chapitre suivant est lui aussi historique. Il part de Jules César, pionnier du chiffrement militaire, d’Al Kindi un mathématicien aristotélicien de Perse et on passe à la reine des développeurs et développeuses, Ada Lovelace, à Morse, Tuting, Grace Hopper, Bushnell, Wozniak et Steve Jobs, Gates, Torvalds, Zuckerberger, Snowden. C’est une partie très bien faite et qui marie habilement histoire et actualité. La troisième partie est consacrée aux objets, de l’ordinateur aux jeux vidéo. La quatrième partie explore les espaces sociaux où on trouve l’informatique. Une cinquième et dernière partie fait état des défis que nous pose l’informatique : son apprentissage, les enjeux écologiques auxquels elle se heurte, la question de la sauvegarde de la vie privée, les liens tumultueux qu’elle entretient avec l’information, quelques questions de droit, celles liés à son utilisation en sciences, médecine et arts, enfin le rapport avec le marché de l’emploi et la dimension économique dans laquelle elle se trouve impliquée. Un quiz achève l’ouvrage qui s’avère être un très bon outil d’information, d’explication parfois et une source de connaissances qui ne se coupe pas de l’histoire humaine mais inscrit les inventions liées à l’informatique à l’histoire générale de l’humanité.

Commission lisezjeunesse

13/09/2020

Réflexion sur la lecture et pratique d’orthographe…

 Gasparov, Martine, Lire, à quoi bon ?, dessins d’Alfred, Gallimard, collection Philophile, 2020, 48 p. 10€

Alors que « la modernité favorise les biens de consommation, commercialisables, échangeables, rentables et donc éphémères et périssables », « amalgamant culture et loisir », ce petit livre aisé à lire dès 12/13 ans –même si la collection s’adresse aux lycéens– invite à la réflexion sur l’acte même de la lecture.

Après une brève évocation de l’origine de la lecture, donc de l’écriture, vers 3500 ans avant JC, l’autrice développe le lien qui unit les sociétés à une volonté de mémoire. Bien des questions sont abordées assez brièvement et agrémentées de citations patrimoniales Par exemple : lire est-il un défi au temps ? Lire rend-il indépendant ? Est-ce que lire c’est s’instruire ? Lire peut nous transformer ? La lecture n’est-elle qu’une évasion ? En quoi lire est un acte de rencontre avec autrui ? Lire permet-il de se connaître soi-même ? Lire est-il une activité solitaire ?

La fin de l’opuscule traite avec intelligence du rapport à internet, incluant la question de la lecture dans la question englobante du réfléchir par soi-même. L’autrice retourne ainsi sur l’évocation première du rôle mémoriel de l’écriture ayant engendré cet acte cognitif qu’est la lecture.


 Puddu Pierre, Je construis mon orthographe et mon vocabulaire, Paris, Tom Pousse, 2019, 59 p. 13€

Cet épais cahier de travaux pratiques s’adresse aux élèves soit dysorthographiques soit en difficultés, du CE2 jusqu’au collège. Il peut aussi être utilisé avec des adultes en apprentissage de l’écrit. Les exercices reposent sur l’observation puis sur la réflexion. Les mots sont classés en fonction des lettres qui les composent. L’idée conductrice est que l’enfant construit son orthographe au fil du temps grâce à un classement effectué depuis l’observation des correspondances lettres/son. L’auteur privilégie une seule et même grille de classement pour toutes les lettres, il s’appuie sur la combinaison des lettres et non dans les sons pour faire advenir des cohésions orthographiques de l’écriture. La systématique proposée par Nina Catach sous-tend le travail de conception avec la distinction des morphogrammes (lettres à valeur grammaticale), logogramme (différence d’écriture pour distinguer des homophones) et phonogrammes (lettre et combinaisons de lettres marquant un son).

Les exercices amènent à classer les orthographes d’usage (comme le M qui précède le P et le B), celle liée à la prononciation (C se prononce [s] devant E et I), celle qui s’appuie sur une régularité ([az] s’écrit age). Ils s’appuient aussi sur les familles de mots, ce qui renvoie à un enrichissement du vocabulaire.

Le livret impose seulement de travailler avec l’alphabet phonétique international.

Bien sûr, il s’agit d’un outil de travail qui structure des séances et non de fichiers autocorrectifs, ce qui permet effectivement de mettre l’élève en situation entière de construire de plus en plus en autonomie, donc de manière de moins en moins accompagné son orthographe : c’est en cohérence avec le projet. Cela signifie de discuter avec l’élève les classements qu’il propose. Le livret permet aussi le travail en groupe des élèves. L’important est de prendre le temps, et si le travail s’effectue dans la forme d’un préceptorat, aller à l’allure de l’élève et ajuster l’ordre des exercices aux propositions de l’élève. Prendre le temps est une nécessité si on veut faire ressortir aux yeux de l’élève et des élèves les raisons qui sous-tendent l’orthographe et qui ne relèvent pas toutes de règles mais de l’histoire des mots. C’est un échange source d’enrichissement lexical pour les élèves.

Philippe Geneste

06/09/2020

Pour mieux comprendre le monde

 Géographie

Braun Dieter, Les Montagnes du monde, 2019, Milan, 96 p. 20€

Le documentaire est solide pour des enfants entre 8 et 10 ans. Le commentaire est d’une lecture facile mais pas simpliste et l’essentiel des connaissances est livré : la formation des montagnes, leur évolution, leur composition, la vie qu’elles renferment, l’histoire humaine qui leur est liée. Mais plus que le contenu informatif, ce sont les illustrations qui font l’attrait de ce livre en format italien, de plus de 90 pages. Leur côté cubiste à forte stylisation suggère une grande précision descriptive. Le jeu des couleurs, qui s’évade du réalisme pour lui préférer la création d’atmosphère, anime les panoramas de paysages invitant à la recherche des motifs de la composition de chaque page. Ce livre est une bonne idée de cadeau.

 Flouw Benjamin, Grandiose. Les végétaux les plus fous, Milan, 2019, 43 p. 19€90

L’ouvrage de très grand format est un hymne aux végétaux. C’est un appel à la sensibilité humaine pour la protection de ce secteur du monde du vivant menacé par l’activité capitaliste journalière. L’artiste dessine des arbres exceptionnels, qui créent la surprise du lecteur, qui suscitent chez lui la curiosité, qui l’intriguent, l’interrogent. Bien sûr, il y a les tailles gigantesques comme celle du séquoia, de l’eucalyptus regnans, les réseaux racinaires hors norme du figuier des banians ou du peuplier faux-tremble, l’incroyable longévité du pin de Bristlecone, les bizarreries bactériennes du cactus éléphant qui dissolvent les roches pour que la plante s’enracine dans le sol, les trois mètres cinquante de la fleur nommée arum titan. Il y a aussi les bizarreries, comme le palétuvier rouge, sorte d’arbre à échasses… Benjamin Flouw présente ainsi 49 plantes, avec dessin, répartition géographique, caractéristiques surprenantes et de vie, accompagnées de leur nom commun et de leur nom latin.

 

Sciences

jugla Cécile, guichard Jack, La Science est dans l’œuf, illustrations de Laurent Simon, Nathan, 2019, 32 p. 7€95 ; jugla Cécile, guichard Jack, La Science est dans le citron, illustrations de Laurent Simon, Nathan, 2019, 32 p. 7€95

Voici deux ouvrages qui font honneur grand à la vulgarisation scientifique. Les auteurs et l’illustrateur partent de situations faciles à mettre en place et développent un raisonnement scientifique à partir d’une manipulation. L’argument principal de la collection « la science est dans » vend la mèche :

« on retient 10% de ce qu’on lit, 20% de ce qu’on lit et écoute, 30% de ce que l’on voit, 50% de ce que l’on voit et écoute, 70% de ce que l’on dit, 90% de ce que l’on fait ».

C’est une leçon de chose à chaque double page et c’est un régal intellectuel. Des principes de chimie, de physique ou de biologie sont ainsi vérifiés ou illustrés. Jack Richard est coutumier de ce genre d’ouvrages et il collabore ici avec une spécialiste des livres documentaires.

Les situations stimulent la curiosité enfantine. Jugez-en : Pourquoi l’œuf flotte-t-il quand il est vieux ? La mayonnaise est-celle une émulsion ? Quel principe permet de faire des blancs en neige ? Comment faire rebondir un œuf sans le casser ? Comment faire entrer ton œuf dans une bouteille ? Œuf cuit dur, œuf à la coque, lequel des deux est le meilleur danseur ? etc. Est-ce que ton citron peut flotter ? Sais-tu nettoyer une pièce avec du jus de citron ? Pourras-tu écrire un message secret à l’encre invisible ? Comment créer un volcan avec du jus de citron ? etc.

Avec cette collection, le jeune lectorat s’instruit et prend goût à la science. Bien sûr, il est mieux que l’adulte accompagne l’enfant, mais cela dépend, en fait de son âge. Et cela revient à dire que cette collection peut être utilisée avec des jeunes enfants de 5/6 ans aussi bien que destiné à des enfants de 9/12 ans. C’est en effet une collection qui transcende les âges. De plus, en scannant la couverture des livres, on découvre des expériences filmées.

 Prottsman Kiki, Mc Ardie Sean, Mon premier livre des mesures… animé ! illustré par Molly Lattin, Tourbillon, 2019, 24 p. 16€50

C’est un livre animé pour les enfants de l’âge de l’école primaire, un âge variable selon que l’enfant sera accompagné ou non. Il comprend 9 chapitres : Qu’est-ce que La Mesure ? La Longueur, Le Poids, Le Volume, La Durée, Lire l’heure, La Température, Le Quiz des mesures, Mesure ta chambre !

L’ouvrage commence par le relativisme des mesures, variables selon les civilisations. Pour la longueur, il est fait référence au kilomètre, au mètre, au centimètre, au millimètre. Pour le poids, à la tonne, au kilogramme, au gramme, au milligramme ; pour le volume, au litre, au centilitre, au millilitre. La température étudie le degré Celsius. L’ouvrage est rempli de volets, d’instruments détachables pour faire les activités (35 en tout) proposées dans les doubles pages. C’est un ouvrage vraiment remarquable, qu’un élève de sixième utilisera avec profit. Un pop-up termine l’ouvrage avec la question des mesures des éléments d’une chambre que l’enfant est invité à investir dans sa propre chambre.

Au cours des activités, l’enfant aborde les concepts spatiaux et le mesure, en passant par des jeux simples et bien étudiés. Le vocabulaire est toujours expliqué, bref, c’est un livre où transparaît la préoccupation pédagogique des auteurs.

Philippe Geneste