Lambert
Christophe, Acid summer Woodstock 1969, Milan , 2019, 234 p.
14€90
Ce roman de commande est une
entreprise originale pour traiter par la littérature le festival de Woodstock
qui s’est tenu du 15 au 17 août 1969 à la campagne près du village de Bethel
non loin de Woodstock, d’où son nom. Comment rendre compte de ce qui est devenu
le symbole d’une génération, d’une scène musicale plurielle et du mouvement
hippie ?
Christophe Lambert place son
personnage, John Hudson, au premier plan de l’événement Woodstock. Le roman
propose la bande son chronologique du festival sur les trois jours, ce qui
donne une cohérence manifeste aux aventures racontées et crée un effet de réel.
Dans cette unité de temps, le personnage va réaliser un parcours initiatique à
l’amour, à la responsabilisation de soi qui aboutit à l’engagement, à la conscience
du monde. Ce parti pris impose de situer le festival car si celui-ci fait
événement, c’est parce qu’il n’existe qu’en rapport avec la contestation hippie
du mode de vie consumériste en train de triompher, avec la dénonciation du
militarisme US au Vietnam, avec le combat contre le racisme d’Etat et d’opinion
dont les Black Panthers sont le révélateur. La narration ancre l’histoire dans la
réalité socio-économique et l’événement musical s’y déroule avec la présence de
personnages réels : le présentateur de Woodstock Chip Monck, un des
organisateurs, Joel Rosenman, le cinéaste Martin Scorcese (absent du festival
mais bien assistant de Michaël Wadleigh qui réalisa le film Woodstock sorti en 1970),
celle des musiciens et groupes de Richie Havens à Jimi Hendrix, de Sweetwater à
Santana, de Grateful Dead à Country & the Fish, de Janis Joplin à Joe
Cocker….
Le choix est d’insérer à une
narration à la première personne (John) quatre récits de personnages. Après
sept chapitres de mise en place de la fiction, est narrée à la première
personne l’histoire d’un vétéran handicapé moteur de la guerre du Vietnam
devenu alcoolique et ultra violent. Puis le récit par John reprend pour trois
chapitres que coupe l’histoire, écrite à la troisième personne, de Kathryn et
ses deux amants. John reprend son récit au présent durant deux chapitres qui
s’interrompent à nouveau pour une narration à la troisième personne évoquant la
secte de Charles Manson où est passé le junkie rencontré par le cousin de John.
Enfin, après la reprise des aventures de John sur trois chapitres, intervient
un nouveau récit de personnage, cette fois-ci à la première personne qui met en
scène les Black Panthers. Les quatre derniers chapitres sont consacrés au
dénouement de l’histoire de John. On a donc dix-neuf chapitres narrés par le
personnage principal, entrecoupés de quatre récits de personnages différents.
La narration par John de son expérience durant le festival encadre le tout si
bien que l’insertion des récits de personnages relève bien d’un ancrage des
aventures du héros dans la réalité, ancrage sur lequel il nous faut revenir.
Le risque est de tomber dans les
clichés. L’auteur les évite sauf un, celui de la musicienne nymphomane. C’est
le personnage de Janis Joplin peinte en dévoreuse sexuelle. Le passage est
décevant, un faux-pas dont on s’étonne tant le travail de composition semblait
mener à son évitement. Les trois autres motifs qui s’inscrivent dans le roman
sont autrement mieux traités.
La drogue est omniprésente. Elle est abordée comme le rêve de
repousser la connaissance intérieure de l’humain et comme cauchemar d’un
commerce de l’abrutissement des individus. La drogue est donc soit un
instrument de l’approfondissement de sa vie soit comme un contournement ou
détournement de la vie. Dans ce dernier cas, elle est, pour l’individu,
l’instrument d’une fuite hors de soi-même en se donnant en paroles comme une
fugue intérieure ; elle est alors un vecteur psychologique et social de
l’oubli. C’est surtout ce que décrit le roman. Le drogué s’absente de son
corps. Il s’exile de lui-même en sacrifiant le support physiologique,
somatique, de la pensée. C’est sa réalisation en tant qu’être pensant que le
drogué s’interdit alors qu’il croit ouvrir de nouveaux champs à son esprits et
faire exploser les frontières mentales qui le privent de l’intégralité de
l’aperception du réel. Or, le corps absenté par l’effet de la drogue,
l’absentéisme corporel pourrions-nous dire, génère son retour. Ce retour, comme
un boomerang, décapite la spiritualité corporelle, anéantit la sexualité à
laquelle l’absentéisme devait permettre une réalisation libératrice, détruit la
migration ou déambulation de la personne dans le monde, c’est-à-dire sa
capacité de rencontre à partir de laquelle pourtant cet absentéisme a promis
l’instant fusionnel d’un bonheur. Loin d’être un passage dans une autre
réalité, le corps absenté fait entrer dans le silence négatif, celui qui
s’installe quand le dialogue est quitté. Le corps dès lors n’est plus suspect,
n’est plus source d’instabilité, n’est pas volatil non plus, il est prison de
soi.
La symbolique de la femme est abordée, sans distance
avérée, depuis l’univers phallocrate du rock. Toutefois, au fil du roman, cette
symbolique se nuance. La femme est
d’abord traitée comme objet sexuel manipulé par l’idéologie individualiste de
la libération. Puis, les personnages féminins apportent la prise de conscience
de leurs corps et de leur force morale. Or, c’est dans celle-ci que le héros va
puiser l’énergie et la volonté pour sa propre libération. La narration ne
quitte pas ce réel rivage du triomphe de l’éros dans la civilisation mercantile
bourgeoise. Elle porte ainsi, sans lourdeur, au cœur du roman, un gage de
réalisme analytique. C’est le personnage d Pénélope, rencontrée alors qu’avec
son cousin John se dirige en voiture vers le lieu du festival, qui va
reconfigurer la symbolique féminine dans le roman Le héros va passer d’un désir
de possession, d’emprise envers Pénélope, à une volonté de se libérer des
carcans sociaux de son éducation. Ce mûrissement personnel correspond à l’évolution
de la représentation de la femme et
contrevient à l’image de celle-ci dans l’idéologie dominante de la musique
rock.
Acid summer présente deux
faces de l’individu. D’une part, la
quête de sa libération exige de John le passage à l’âge adulte compris comme
une conquête de la personnalisation de l’individuation . D’autre part,
l’univers, édifié au cours du roman avec ses ancrages historiques et sociaux,
apporte l’image d’un individu qui cherche dans les expériences son profit
personnel aux dépens de tout intérêt collectif : conquête d’autonomie dans
le premier cas et triomphe de l’égoïsme dans le second. Mario le vétéran brûlé
par la violence guerrière creuse cette contradiction en s’enferrant, jusqu’à la
folie meurtrière, dans l’individualisme. Le ménage à trois de Kathryn a raté
l’expérience par une négligence portée à la réalité de la vie c’est-à-dire à la
conquête par tout un chacun de son autonomie. Charlie, le junkie, a su fuir
l’enrôlement sectaire, mais l’enfermement dans le cercle des drogues l’a
empêché d’accomplir sa pleine libération et les paradis artificiels à
l’intérieur desquels il évolue l’empêchent de trouver une autre voie que celle
de l’individualisme. Leroy, le Black Panthers, résout, lui, cette contradiction
par l’engagement militant au service de la communauté noire humiliée et
exploitée. Quant à John, il évolue au cœur de la contradiction ; ses
aventures le mènent vers l’autonomie et l’affirmation d’une volonté de ferme
positionnement social, de réalisation de soi dans le respect de l’autre. C’est
grâce à sa relation avec Pénélope que John est passé du désir à la volonté. Il
s’affranchit ainsi de la soumission aux besoins, cette clé du consumérisme.
Acid summer est donc un
roman d’apprentissage (1) qui s’appuie sur une trame historique documentée,
formant unité de lieu et unité de temps où se retrace l’événement Woodstock.
L’intelligence de la composition permet à cette œuvre, qui paraît pour le
cinquantième anniversaire du festival, de présenter au jeune lectorat de 12 à18
ans un road movie dont la structure épouse le genre même.
Aujourd’hui, où l’individualisme
règne sur les esprits comme le capitalisme règne sur l’économie et comme la
concurrence s’est imposée en principe social planétaire, choisir d’évoquer le
festival de Woodstock à travers la déréliction des espérances portées et par le
courant psychédéliques et par le mouvement hippie a toute sa pertinence. Des
utopies -qui s’expriment et s’illustrent dans les envolées de guitares, dans
les chants, dans les solos de batteries, dans les improvisations symboles de
liberté- il reste leur manipulation par le fétichisme de la marchandise et l’idéologie
individualiste bourgeoise. C’est ce désenchantement qui devient, cinquante
années plus tard, un permanent désespoir devant la situation mondiale.
Christophe Lambert, dans son
intéressante postface, se réclame du caractère épique de son œuvre, l’auteur
indiquant comment il a travaillé l’évocation de l’événement Woodstock à partir
de l’épopée homérique. Or force est de constater l’impossibilité à donner un
caractère épique à une fiction, en 2019. Dans une société en crise, tout retour
sur des genres devenus obsolètes est voué à faillir. Ce qui demeure de l’œuvre
est le ralliement au roman historique et ce qui demeure de l’utopie est
l’autonomie conquise par John. Son autonomie contraste avec l’enfermement des
autres personnages qui font de leurs propres limites les limites propres du
monde ; ils sont enfermés dans un univers clos sur lui-même.
Du coup, Acid Summer relève de la
lucidité dépressive et invite à faire le pari de la volonté critique tant au
niveau de la projection sociale envers
les autres que de la construction personnelle envers soi. Son héros, John, et son inspiratrice, Pénélope, réagissent
à un idéal qui s’effondre –Woodstock chant du cygne du mouvement hippie– en
appelant à la volonté personnelle et à reprendre goût pour une histoire qui se
fait et qui n’est point achevée. C’est en ce sens que le roman évite le
romantisme de la désillusion, comme l’a nommé Lukacs (2) et verse dans le roman
d’apprentissage. A la fin du livre, John ne s’enfonce pas dans la
désillusion ; il se saisit de la vie dans une vision non dissociatrice du
monde. Il doit cette capacité nouvelle à Pénélope, c’est à-dire à la présence
de l’autre à ses côtés, présence qui le mène à la conscience et rassérène sa
volonté.
On le voit, Acid Summer n’est pas un
roman de la désillusion ni un roman de l’utopie. C’est tout l’intérêt de cette
œuvre qui cherche une voie entre deux travées romanesques où se fourvoient bien
des romans contemporains, notamment ceux du secteur de la littérature de
jeunesse. Aussi, Acid Summer montre que la littérature de jeunesse appartient
simplement à la littérature tout court.
Philippe Geneste
(1) Voir sur cette
problématique en littérature de jeunesse : Geneste Philippe, "Le
Roman pour la jeunesse" dans Escarpit Denise, La Littérature de
jeunesse. Itinéraires d'hier et d'aujourd'hui, Magnard, 2008,
pp.399-433
(2) Lukacs Georges, La Théorie du roman,
traduit de l’allemand par Jean Clairevoye, Paris, éditions Gonthier, 1963 ;
puis repris dans la bibliothèque
médiations de chez Denoël Gonthier en 1971.