Anachroniques

15/08/2019

Woodstock 1969, un roman d’apprentissage

Lambert Christophe, Acid summer Woodstock 1969, Milan, 2019, 234 p. 14€90
Ce roman de commande est une entreprise originale pour traiter par la littérature le festival de Woodstock qui s’est tenu du 15 au 17 août 1969 à la campagne près du village de Bethel non loin de Woodstock, d’où son nom. Comment rendre compte de ce qui est devenu le symbole d’une génération, d’une scène musicale plurielle et du mouvement hippie ?
Christophe Lambert place son personnage, John Hudson, au premier plan de l’événement Woodstock. Le roman propose la bande son chronologique du festival sur les trois jours, ce qui donne une cohérence manifeste aux aventures racontées et crée un effet de réel. Dans cette unité de temps, le personnage va réaliser un parcours initiatique à l’amour, à la responsabilisation de soi qui aboutit à l’engagement, à la conscience du monde. Ce parti pris impose de situer le festival car si celui-ci fait événement, c’est parce qu’il n’existe qu’en rapport avec la contestation hippie du mode de vie consumériste en train de triompher, avec la dénonciation du militarisme US au Vietnam, avec le combat contre le racisme d’Etat et d’opinion dont les Black Panthers sont le révélateur. La narration ancre l’histoire dans la réalité socio-économique et l’événement musical s’y déroule avec la présence de personnages réels : le présentateur de Woodstock Chip Monck, un des organisateurs, Joel Rosenman, le cinéaste Martin Scorcese (absent du festival mais bien assistant de Michaël Wadleigh qui réalisa le film Woodstock sorti en 1970), celle des musiciens et groupes de Richie Havens à Jimi Hendrix, de Sweetwater à Santana, de Grateful Dead à Country & the Fish, de Janis Joplin à Joe Cocker….  
Le choix est d’insérer à une narration à la première personne (John) quatre récits de personnages. Après sept chapitres de mise en place de la fiction, est narrée à la première personne l’histoire d’un vétéran handicapé moteur de la guerre du Vietnam devenu alcoolique et ultra violent. Puis le récit par John reprend pour trois chapitres que coupe l’histoire, écrite à la troisième personne, de Kathryn et ses deux amants. John reprend son récit au présent durant deux chapitres qui s’interrompent à nouveau pour une narration à la troisième personne évoquant la secte de Charles Manson où est passé le junkie rencontré par le cousin de John. Enfin, après la reprise des aventures de John sur trois chapitres, intervient un nouveau récit de personnage, cette fois-ci à la première personne qui met en scène les Black Panthers. Les quatre derniers chapitres sont consacrés au dénouement de l’histoire de John. On a donc dix-neuf chapitres narrés par le personnage principal, entrecoupés de quatre récits de personnages différents. La narration par John de son expérience durant le festival encadre le tout si bien que l’insertion des récits de personnages relève bien d’un ancrage des aventures du héros dans la réalité, ancrage sur lequel il nous faut revenir.

Le risque est de tomber dans les clichés. L’auteur les évite sauf un, celui de la musicienne nymphomane. C’est le personnage de Janis Joplin peinte en dévoreuse sexuelle. Le passage est décevant, un faux-pas dont on s’étonne tant le travail de composition semblait mener à son évitement. Les trois autres motifs qui s’inscrivent dans le roman sont autrement mieux traités.
La drogue est omniprésente. Elle est abordée comme le rêve de repousser la connaissance intérieure de l’humain et comme cauchemar d’un commerce de l’abrutissement des individus. La drogue est donc soit un instrument de l’approfondissement de sa vie soit comme un contournement ou détournement de la vie. Dans ce dernier cas, elle est, pour l’individu, l’instrument d’une fuite hors de soi-même en se donnant en paroles comme une fugue intérieure ; elle est alors un vecteur psychologique et social de l’oubli. C’est surtout ce que décrit le roman. Le drogué s’absente de son corps. Il s’exile de lui-même en sacrifiant le support physiologique, somatique, de la pensée. C’est sa réalisation en tant qu’être pensant que le drogué s’interdit alors qu’il croit ouvrir de nouveaux champs à son esprits et faire exploser les frontières mentales qui le privent de l’intégralité de l’aperception du réel. Or, le corps absenté par l’effet de la drogue, l’absentéisme corporel pourrions-nous dire, génère son retour. Ce retour, comme un boomerang, décapite la spiritualité corporelle, anéantit la sexualité à laquelle l’absentéisme devait permettre une réalisation libératrice, détruit la migration ou déambulation de la personne dans le monde, c’est-à-dire sa capacité de rencontre à partir de laquelle pourtant cet absentéisme a promis l’instant fusionnel d’un bonheur. Loin d’être un passage dans une autre réalité, le corps absenté fait entrer dans le silence négatif, celui qui s’installe quand le dialogue est quitté. Le corps dès lors n’est plus suspect, n’est plus source d’instabilité, n’est pas volatil non plus, il est prison de soi.
La symbolique de la femme est abordée, sans distance avérée, depuis l’univers phallocrate du rock. Toutefois, au fil du roman, cette symbolique se nuance. La femme est d’abord traitée comme objet sexuel manipulé par l’idéologie individualiste de la libération. Puis, les personnages féminins apportent la prise de conscience de leurs corps et de leur force morale. Or, c’est dans celle-ci que le héros va puiser l’énergie et la volonté pour sa propre libération. La narration ne quitte pas ce réel rivage du triomphe de l’éros dans la civilisation mercantile bourgeoise. Elle porte ainsi, sans lourdeur, au cœur du roman, un gage de réalisme analytique. C’est le personnage d Pénélope, rencontrée alors qu’avec son cousin John se dirige en voiture vers le lieu du festival, qui va reconfigurer la symbolique féminine dans le roman Le héros va passer d’un désir de possession, d’emprise envers Pénélope, à une volonté de se libérer des carcans sociaux de son éducation. Ce mûrissement personnel correspond à l’évolution de la représentation de la femme et contrevient à l’image de celle-ci dans l’idéologie dominante de la musique rock.
Acid summer présente deux faces de l’individu. D’une part, la quête de sa libération exige de John le passage à l’âge adulte compris comme une conquête de la personnalisation de l’individuation . D’autre part, l’univers, édifié au cours du roman avec ses ancrages historiques et sociaux, apporte l’image d’un individu qui cherche dans les expériences son profit personnel aux dépens de tout intérêt collectif : conquête d’autonomie dans le premier cas et triomphe de l’égoïsme dans le second. Mario le vétéran brûlé par la violence guerrière creuse cette contradiction en s’enferrant, jusqu’à la folie meurtrière, dans l’individualisme. Le ménage à trois de Kathryn a raté l’expérience par une négligence portée à la réalité de la vie c’est-à-dire à la conquête par tout un chacun de son autonomie. Charlie, le junkie, a su fuir l’enrôlement sectaire, mais l’enfermement dans le cercle des drogues l’a empêché d’accomplir sa pleine libération et les paradis artificiels à l’intérieur desquels il évolue l’empêchent de trouver une autre voie que celle de l’individualisme. Leroy, le Black Panthers, résout, lui, cette contradiction par l’engagement militant au service de la communauté noire humiliée et exploitée. Quant à John, il évolue au cœur de la contradiction ; ses aventures le mènent vers l’autonomie et l’affirmation d’une volonté de ferme positionnement social, de réalisation de soi dans le respect de l’autre. C’est grâce à sa relation avec Pénélope que John est passé du désir à la volonté. Il s’affranchit ainsi de la soumission aux besoins, cette clé du consumérisme.

Acid summer est donc un roman d’apprentissage (1) qui s’appuie sur une trame historique documentée, formant unité de lieu et unité de temps où se retrace l’événement Woodstock. L’intelligence de la composition permet à cette œuvre, qui paraît pour le cinquantième anniversaire du festival, de présenter au jeune lectorat de 12 à18 ans un road movie dont la structure épouse le genre même.
Aujourd’hui, où l’individualisme règne sur les esprits comme le capitalisme règne sur l’économie et comme la concurrence s’est imposée en principe social planétaire, choisir d’évoquer le festival de Woodstock à travers la déréliction des espérances portées et par le courant psychédéliques et par le mouvement hippie a toute sa pertinence. Des utopies -qui s’expriment et s’illustrent dans les envolées de guitares, dans les chants, dans les solos de batteries, dans les improvisations symboles de liberté- il reste leur manipulation par le fétichisme de la marchandise et l’idéologie individualiste bourgeoise. C’est ce désenchantement qui devient, cinquante années plus tard, un permanent désespoir devant la situation mondiale.
Christophe Lambert, dans son intéressante postface, se réclame du caractère épique de son œuvre, l’auteur indiquant comment il a travaillé l’évocation de l’événement Woodstock à partir de l’épopée homérique. Or force est de constater l’impossibilité à donner un caractère épique à une fiction, en 2019. Dans une société en crise, tout retour sur des genres devenus obsolètes est voué à faillir. Ce qui demeure de l’œuvre est le ralliement au roman historique et ce qui demeure de l’utopie est l’autonomie conquise par John. Son autonomie contraste avec l’enfermement des autres personnages qui font de leurs propres limites les limites propres du monde ; ils sont enfermés dans un univers clos sur lui-même.
Du coup, Acid Summer relève de la lucidité dépressive et invite à faire le pari de la volonté critique tant au niveau de la projection sociale envers les autres que de la construction personnelle envers soi. Son héros, John, et son inspiratrice, Pénélope, réagissent à un idéal qui s’effondre –Woodstock chant du cygne du mouvement hippie– en appelant à la volonté personnelle et à reprendre goût pour une histoire qui se fait et qui n’est point achevée. C’est en ce sens que le roman évite le romantisme de la désillusion, comme l’a nommé Lukacs (2) et verse dans le roman d’apprentissage. A la fin du livre, John ne s’enfonce pas dans la désillusion ; il se saisit de la vie dans une vision non dissociatrice du monde. Il doit cette capacité nouvelle à Pénélope, c’est à-dire à la présence de l’autre à ses côtés, présence qui le mène à la conscience et rassérène sa volonté.
On le voit, Acid Summer n’est pas un roman de la désillusion ni un roman de l’utopie. C’est tout l’intérêt de cette œuvre qui cherche une voie entre deux travées romanesques où se fourvoient bien des romans contemporains, notamment ceux du secteur de la littérature de jeunesse. Aussi, Acid Summer montre que la littérature de jeunesse appartient simplement à la littérature tout court.
Philippe Geneste

(1) Voir sur cette problématique en littérature de jeunesse : Geneste Philippe, "Le Roman pour la jeunesse" dans Escarpit Denise, La Littérature de jeunesse. Itinéraires d'hier et d'aujourd'hui, Magnard, 2008, pp.399-433

(2) Lukacs Georges, La Théorie du roman, traduit de l’allemand par Jean Clairevoye, Paris, éditions Gonthier, 1963 ; puis repris dans la bibliothèque médiations de chez Denoël Gonthier en 1971. 

04/08/2019

Florilège de la commission lisez jeunesse

Jean-François Chabas, La loi du Phajaan, Didier jeunesse, 2017, 116 p., 13, 50€

Résumé :
Kiet est un enfant de l’ethnie des Thaïs né en 1953. Il est le descendant de Paithoon, un « mahout » très connu. Les hommes « mahouts » dressent les éléphants dont ils participent à la capture. Ils les asservissent et s’en font obéir tout au long de leur vie. Aujourd’hui, Kiet a 64 ans et il témoigne de ce qu’ils ont vécu, lui et son éléphant.
En 1963, son père, Lamon, est un chasseur si cruel que son humanité et sa douceur semblent s’être volatilisées à jamais. Il est très autoritaire et a décidé de la destinée de son fils. Ce dernier doit devenir un « mahout », comme lui. Alors que Kiet n’est âgé que de 10 ans, Lamon organise une expédition avec des hommes du village pour capturer un jeune éléphant. Pour cela, les « mahouts » appliquent la loi du « phajaan », qui signifie « broyer ». Il s’agit d’une pratique visant à briser l’esprit de l’éléphanteau capturé pour qu’il ait peur, à jamais, des humains. Lamon fait preuve d’imprudence en décidant de capturer un jeune éléphant de 8 ans, déjà assez fort (habituellement les éléphanteaux sont capturés entre 1 et 5 ans), sans prendre en compte les réticences de ses camarades. L’un des chasseurs se fait tuer lors de la capture en tirant maladroitement sur la matriarche du troupeau, qui fait tout pour protéger le jeune ciblé par les chasseurs. Mais l’éléphante est tuée à son tour ainsi qu’une deuxième femelle. En moyenne, pour un éléphanteau capturé, trois ou quatre adultes se font tuer.
L’éléphant est entravé par les chasseurs qui exécutent sur lui le « phajaan » pendant plusieurs jours : ils le privent d’eau, de nourriture et de sommeil, le laissent enchaîner, le frappent… Beaucoup d’éléphanteaux meurent pendant le phajaan. Certains deviennent incontrôlables ou fous et sont tués.
Mais le jeune mâle est coriace et Lamon, admiratif, le nomme « Sura », qui veut dire « brave ». Il ordonne à son fils de participer activement au phajaan. Kiet obéit à contrecœur et est de plus en plus choqué et sensible au sort de Sura. Plus de cinquante ans plus tard, il exprime ses regrets de ne pas avoir réussi à libérer celui qu’il considère comme son meilleur ami. Alors que son père dort, il lui donne à boire en cachette et refuse de le frapper. Mais la volonté d’un enfant de 10 ans ne suffit pas face aux « mahouts » et au poids de la tradition. Sura finit par être capturé et ramené au village. Les éléphants dressés y servent pour accomplir de lourds travaux.
Cinq années s’écoulent pendant lesquelles la relation entre Sura et Kiet est de plus en plus fusionnelle. Un jour, Sura tue l’un de ses gardiens, un homme violent. Pour ne pas que son éléphant soit tué, Kiet décide de s’enfuir avec lui.
Nomades, ils travaillent chez différentes ethnies. En 40 ans, ils ne restent jamais plus de 10 jours d’affilé quelque part. En 1976, alors qu’il a 23 ans, Kiet essaie de libérer son éléphant dans un espace où il a aperçu des éléphants sauvages. Mais cela ne marche pas, Sura a définitivement perdu sa famille d’origine et est très attaché à Kiet.
Alors qu’ils vieillissent ensemble, Kiet décide de retourner dans son village d’origine, ses parents et les bourreaux de Sura n’étant plus là et la loi du phajaan ne s’appliquant plus là-bas. Grâce aux nouveaux moyens de communication, il entre en relation avec des associations protégeant les animaux.

Mon avis :
Ce livre est un roman qui peut aussi être lu comme un documentaire sur cette tradition méconnue dans le monde occidental qu’est le phajaan. Sa lecture m’a bouleversée tant j’étais loin de m’imaginer combien l’être humain peut être cruel. Si les mahouts s’attaquent physiquement à Sura (en le frappant, en l’étranglant…), celui-ci souffre aussi d’être arraché à sa mère, à son troupeau et à son environnement.
Si à l’époque de Kiet les éléphants servent à accomplir les lourds travaux du village, aujourd’hui ils servent surtout à divertir les touristes. Comment se fait-il que la pratique du phajaan demeure malgré le fait que les éléphants sont une espèce aujourd’hui menacée ? Lors de la capture, Kiet met beaucoup en avant l’intelligence de Sura, le lien unique qui les unit ainsi que les interactions entre les éléphants du troupeau. Cela creuse davantage le fossé entre la tristesse et l’impuissance que l’enfant ressent et la tyrannie de son père qui ne se rend pas compte que son fils est bouleversé. Les éléphants sont des animaux pacifiques, ce qui contraste avec la violence et la brutalité des mahouts. En plus, la capture de Sura est très dangereuse pour les chasseurs, l’un d’entre eux se fait d’ailleurs tuer.
Je recommande vivement ce livre, assez court, qui se lit très facilement et offre une lecture à la fois émouvante et instructive.
Milena Geneste-Mas
*
HASSA Yaël, Un Poids sur le cœur, illustration de page de couverture de Ludivine MARTIN, édition Nathan, février 2019, 160 pages, 5€ 95

Sur la page de couverture de ce beau roman écrit par Yaël Hassa, se dessine le visage d’une jeune fille aux yeux baissés, à la bouche triste et serrée dans une moue amère, qui se détourne d’un miroir comme dégoutée par son reflet. Ainsi qu’une colombe blessée qui s’abrite de son aile, elle enfouit son visage dans le creux de son épaule, comme pour se protéger des paroles assassines, moqueries, et quolibets qui viennent meurtrir son dos. Tel est le portrait plein de sensibilité que fait Ludivine Martin de Marjorie, la narratrice du roman, en son début d’année scolaire en quatrième.
Harcelée par ses « camarades », qui jugent son physique trop lourd, à la cantine, en récréations, et même en cours, comme en EPS, isolée en classe où elle n’ose prendre la parole pour ne pas être remarquée, même si elle connaît les réponses, surtout en Littérature, Marjorie est en souffrance depuis son entrée au collège, en sixième. En souffrance malgré la prévenance de ses parents qui stigmatisent malgré eux, ainsi que l’entourage familial proche, par des propos maladroits, le physique de la jeune fille, son supposé surpoids. Comment en effet ne pas perdre confiance en soi lorsque l’apparence du corps est sans cesse mise en exergue, même sans mauvaise intention ? Marjorie doute tellement d’elle-même, se sent si peu digne d’intérêt, qu’elle se méfie tout d’abord de l’amitié d’une nouvelle venue dans la classe, nommée Jo. Et pourtant Jo insiste, parce qu’elle a reconnu en Marjorie un être qui lui ressemble. Bien sûr Jo est d’apparence gracile tout autant que Marjorie, on l’a bien compris, est enlisée dans ses rondeurs. Jo, convalescente d’une leucémie, a connu l’angoisse de la mort, puis la trahison d’un amour et d’une amitié. Elle aide Marjorie à renverser les situations d’humiliation, les expériences de harcèlement qu’elle subissait. Au fil des pages émouvantes du roman, les deux amies ont des discussions profondes, réfléchissent sur ce qui favorise le harcèlement, prennent confiance en elles, en leurs corps. C’est l’apprentissage de la samba, et aussi d’une cuisine savoureuse et légère, des fous rires et le bonheur d’être ensemble tout en s’aidant à épanouir leurs talents réciproques… Puis, vigilantes, elles ouvrent les yeux sur des camarades isolés, en détresse. Elles déjouent les moindres moqueries, le moindre soupçon de harcèlement. Bientôt la cour de leur collège s’embellit de nombreux cercles d’amitié, jamais menacés, mais ni enclos ni cellés.
L’autrice Yaël Hassan dédie son beau roman « à tout ceux et celles qui s’y reconnaîtront », afin de déjouer et de s’affranchir de toutes les bêtises et méchancetés, afin de ne pas rester isolé, malmené, afin de reprendre confiance en soi, afin d’oser aller vers l’autre, et d’aller plus loin. Et le portrait de Marjorie, notre héroïne, en cette fin d’année scolaire, ne sera plus celui d’une adolescente au reflet malheureux, mais les traits lumineux d’une jeune fille au regard direct, ouvert sans craindre le monde.
Annie Mas
*
Maricourt Thierry, Joyeuses Utopies, éditions Ressouvenances, 2018, 68 p. 10€

Un libraire dont la boutique pâtit de travaux interminables dans le quartier où elle se situe. Un réfugié politique clandestin militant de la cause basque. La délibération intérieure sur l’accueil, l’hébergement d’un représentant d’une cause non partagée, car le libraire est à toute distance de toute cause nationale ou nationaliste -de plus il est « pacifiste » et ne croit pas à la violence pour faire triompher une cause… L’entour du texte est ainsi campé. Il reste donc la narration de la rencontre, du séjour et de la vie qui continue.
Au cœur de ce court récit est le livre : « On ne craint pas la solitude quand on aime les livres » parce que « s’ils ne rendaient pas forcément la vie plus belle, [ils] en augmentaient la densité ». Et puis les livres peuvent permettre d’abolir « l’idée de frontières à maintenir ».
Le récit peut être lu comme une fable illustrant l’axiome d’un engagement à contre-pouvoir : « l’entraide, pour un militant, est un acte qui doit aller de soi ». Comme les livres, selon le personnage libraire, l’entraide se définit ainsi : « j’étais persuadé que le bonheur des uns se reflétait dans la vie des autres et qu’il rendait cette vie, de fait, plus avenante ».
Dans une ère levée où les idéaux de transformation révolutionnaire des sociétés ont sombré qui dans les réalisations dictatoriales des pays de l’Est et du détournement des soviets en pratique étatique oppressante et exploiteuse, qui dans les aspirations militantes radicales au bureaucratisme soit politique soit syndical soit associatif, qui -et tous et toutes d’ailleurs- dans le hiérarchisme de pensée, d’organisation et de relations humaines, que reste-t-il ? La réponse apportée par Joyeuses Utopies est l’entraide et une solidarité de principe. Au fond, le récit dépeint un rebroussement des idéaux de libération et d’émancipation sociales vers un altruisme militant rivé à des principes éthiques qui demandent à repartir de la relation humaine, du dialogue pour construire une conception sociale égalitaire. Il ne s’agit pas, pour autant, d’une démission devant les pouvoirs puisque le principe de la solidarité est toujours supérieur à tout autre principe face à un pouvoir politique, d’Etat comme économique. L’entraide, « l’empathie », la solidarité s’interpénètrent pour former une clef de l’extension de la construction humaine à contre-courant de l’évolution contemporaine capitaliste. Ces comportements s’opposent avant tout au principe de la compétition clé de voûte de la justification bourgeoise de l’inégalitarisme. L’acte de solidarité est acte d’accueil où l’action individuelle au profit de la réalisation de la vie des autres individus. Ils forment aussi une composante affective apte à faire naître et à développer une pensée sociale contestataire hors des travées qui ont jusqu’alors failli. Certains lecteurs ou certaines lectrices pressées pourraient voir dans Joyeuses Utopies un affaiblissement de l’entraide comme principe de l’évolution humaine (Kropotkine mais aussi l’anthropologie darwinienne) à la notion humaniste chrétienne en vogue parmi un nombre incalculable d’ONG et d’associations. Or cette lecture serait fausse car le libraire du récit n’omet de souligner que son action est bien posée contre un pouvoir. Ce qui se dessine, s’ébauche dans le texte de Thierry Maricourt nous semble être non pas une opposition de l’altruisme contre l’égoïsme mais plutôt un parti pris de l’action d’entraide qui éclaire les situations de pouvoir, de possession d’un élément humain, de répression, d’inégalité. Les éclairant, parce qu’en prenant acte, cette action s’y oppose. Il y aurait ainsi un déport du terrain de la morale vers celui de l’action engagée du côté des opprimés donc aussi des exploités. Certes, la polarité entre classes n’est pas affirmée dans le récit, mais la « complicité » qui contrevient à « l’égoïsme » n’y mène-elle pas ? Mais alors on ne saurait ramener le socialisme à la valeur de la solidarité, parce qu’il y aura toujours, comme en fait l’expérience le personnage de Joyeuses Utopies, menace du pouvoir sur la pratique de la liberté de conviction. La solidarité est une composante de la réalisation possible d’une humanité débarrassée de l’ordre qui contraint et donc de l’exploitation. Pour autant l’engagement économique et social ne peut que puiser son énergie dans une réflexion à mener sur les relations qu’entretiennent les hommes entre eux. Voilà ce que pousse à débattre ce dernier bref récit de Thierry Maricourt, bellement édité par les éditions Ressouvenance.
Philippe Geneste
*
Brami Elisabeth, Le Courage d’être moi, Nathan, 2018, 112 p. 5€95

Le titre édulcore un peu l’histoire. Il s’agit d’un cas de harcèlement, comme il peut se produire dans les cours de récréation des collèges. On est en classe de quatrième. Un garçon timide subit les moqueries de ses pairs. La dépression guette. Une amie, Manon, va à sa rencontre et le motive pour qu’il ne se laisse pas faire. Les jeunes lecteurs et jeunes lectrices discutent âprement l’idée proposée par l’intrigue de répondre à la violence des harceleurs par la violence. Mais en même temps, il ressort bien de l’ouvrage que ce qui compte c’est de prendre courage, pour, moralement, être en mesure de répondre, non à coups de poings mais verbalement. Le livre montre également, que le harcèlement n’est pas le problème individuel du harcelé mais celui du groupe, de la classe. L’amitié, qui symbolise la solution solidaire au harcèlement, illustre avec intérêt cette affirmation : « Des fois, Personne c’est Quelqu’un. C’est alors que Manon est rentrée dans ma vie ».

La commission lisezjeunesse

28/07/2019

Le langage poétique comme expérience du rapport à l’autre

Allemand Jacques, L’Hiver à Pékin, Encres d’Agnès Eymond, S’édition, 2019, 48 p. 12€
Le recueil est né d’un voyage en Chine. Impressions, en aurait pu être le titre. L’auteur a choisi d’inviter le jeune lectorat à entrer dans sa poésie comme dans une narration. Dès la couverture, l’encre d’Agnès Eymond redouble l’intention en insufflant une idée de fragilité aux idéogrammes que semblent vouloir absorber des figures nuageuses. La couverture propose à celle ou celui qui va ouvrir le livre, une hypothèse d’orientation : ici tu entres dans un univers d’interpénétration des choses et des êtres, des faits et des pensées, des rencontres et des rêves associés.
Le recueil comprend 21 textes mais quinze images. En effet, on y entre par un texte seul. Le dialogue avec l’image commence puis s’interrompt au bout de trois répliques : c’est qu’il s’agit d’une épitaphe donc d’une célébration d’une pratique chinoise d’écriture. Deux images puis une nouvelle suspension du dialogue : l’image aurait donné dans l’hypotypose, or le texte serait à la peine avec une saturation par la figuration. Quatre dialogues de l’image avec le texte et à nouveau une interruption : celle d’un mystère, pour laisser libre l’imagination du lecteur :
« une mère et son enfant
seuls sur l’esplanade,
comme un petit désordre
qui s’échappe »

Reprise à trois temps de l’image et du texte qui s’épousent, puis à nouveau refus d’entrer dans l’effet d’hypotypose. Le texte décrit, l’image suggère, et en aucune façon elle ne doit redoubler le texte. Il y a un art élégant de la composition de ce dialogue. Trois nouveaux conciliabules et le poème final impose définitivement le texte :

« quand tu auras saisi le lien
entre le piéton
tout seul sur le canal gelé
et les lanternes de papier flottant dans le vent,
reviens me voir »

L’équilibre de la composition et l’élégance de sa réalisation suscitent la sensibilité littéraire. Or celle-ci permet, le livre refermé, d’avoir suivi le poète qui, par le choix de l’article défini du titre, L’Hiver à Pékin, embarque le lecteur avec lui, en promesse d’une expérience singulière et unique. Il lui permet aussi de regarder l’art avec ses yeux d’enfant, sans appréhension aucune. Se crée ainsi une complicité qui est précieuse pour la joie apportée par le recueil de textes et d’images. Poète et illustratrice ensemble ne cherchent pas à représenter les choses vues telles qu’elles étaient. Il n’y a aucune mention d’un passé mais l’affirmation de l’authenticité de la représentation donnée et donc de la représentation que se construit le lecteur. N’est-ce pas une expérience de la liberté qui est, d’ailleurs, le propre, nous semble-t-il, de la si belle collection Livres pour enfants dans la lune de s’éditions ?
La lecture épouse donc l’écriture et son image encrée, la représentation se constitue au rythme de l’intermittence des scènes vues puis transcrites dans le recueil. Le lecteur apprend que c’est en esquissant une représentation à partir du dialogue texte-image, qu’il prend avec lui le texte, en dessine en lui un sens. L’auteur prête ses poèmes, l’illustratrice le suit, avec une part de rêve sensible, jouant à merveille des cadrages et des points de vue, des ombres quasi constantes et des lumières, évitant les formes ciselées et les évoquant dans le doux flouté de l’encrage. Mais là encore, le poète vise la complicité du regard enfantin avec le sien. En effet, les poèmes se décomposent (pour 17 d’entre eux sur 21) en deux parties. Une première relève de la notation, celle d’une chose vue, aperçue. C’est la partie en italiques. Elle est suivie du poème, de l’impression provoquée, de l’interprétation réalisée, de l’évocation engendrée. C’est la même démarche ou peu s’en faut, qui est proposée au lecteur. Soulignons qu’elle vaut bien aussi, semble-t-il, pour le travail d’illustrations.
Nous entrons alors dans une configuration de haute richesse. Les hypothèses peuvent entre elles, éventuellement, dialoguer. La subjectivité est sollicitée, non pour elle-même, mais parce qu’elle participe de passages de sens entre poète-illustratrice-lecteur. Ici, le principe de l’album poétique se trouve enrichi parce que motivé par l’exigence de composition du recueil. L’écriture se dit lecture. Il ne s’agit pas d’un reportage, il ne s’agit pas d’un témoignage, il s’agit par le travail évocateur de saisir une idée qui affleure, une pensée qui se fait jour, une image mémorielle qui survient. L’Hiver à Pékin est poésie en cela que le dialogue s’oppose à l’écrit mémoriel pour donner puissance à la suggestion, à ce qui advient, ici et maintenant, dans les fils tissés entre l’image, le texte et leur lecture ou relecture. Car le poète aussi, la composition de dix-sept poème fait foi, fonde son recueil sur la relecture.
Lire c’est relire, écrire c’est réécrire ; la signification trouve joie supérieure dans l’interprétation. N’ayez donc point peur de l’écriture ni de la littérature, jeunes lecteurs. Laissez-vous porter par le travail d’évocation, laissez œuvrer votre représentation, abandonnez donc le jugement binaire du j’aime/je n’aime pas devenu la stéréotypie de la relation humaine et de la relation aux choses, osez interpréter, n’ayez pas peur de votre compréhension. Oui, ce que vous aurez retenu sera de l’ordre de la mémoire, du désir mais surtout, ce sera la formulation d’une interrogation qui n’osait pas jusqu’alors s’exprimer.
Au fond, L’Hiver à Pékin, confirme avec tendre éclat une fonction de la poésie : permettre un regard lucide sur le monde en pouvant partir de soi. Lire de la poésie pour se connaître soi-même, parce que l’expérience de la lecture poétique peut aussi être l’expérience du dialogue, c’est-à-dire de l’altérité. Et c’est ainsi que certaines poésies portent le lecteur à s’autoriser à l’existence de sa singularité, à s’y re-connaître grâce à cette inter-locution, inter-prétation. En ces temps où l’égoïsation (1) des existences aliène le rapport à l’autre, mesurons combien un tel recueil et la collection dans laquelle il paraît sont précieux !
Philippe Geneste

(1) Jacob, André, Esquisse d’une anthropo-logique, Paris, CNRS éditions, 2011, Jacob, André, Temps et langage. Essai sur les structures du sujet parlant, Paris, L’Harmattan, 2017 (première édition Armand Colin, 1967)

21/07/2019

L’effet papillon en toutes lettres

Prokofiev Sergueï S., Pierre et le loup, adaptation française de Renaud de Jouvenel, illustrations d’Olivier Latyk, Père Castor-Flammarion, 2017, 32 p. 13€50 ; Prado Miguelanxo, Pierre et le loup, traduction Dominique Granger, Casterman, 2017, 48 p. 13€90
Composé par Prokoviev à la demande d’un théâtre moscovite pour enfants, ce conte musical connaît toujours le même succès. Le lectorat se voit ainsi devant une multitude d’adaptations. Certaines viennent illuminer les yeux et offrent, à qui veut bien y prendre garde, de belles variations interprétatives. Nous en donnerons deux exemples.
Le premier est très proche du conte initial et de son didactisme qui fait correspondre à chaque instrument un personnage. On le lira donc avec une des innombrables adaptations musicales qui existent. Le travail à l’ordinateur joue de couleurs à effets de fluorescence, mais qui s’évanouissent dans le diaphane. Il se crée ainsi une superposition des motifs qui confinent à l’irréalisme propre au conte. Le choix est fait d’aller vers le récit animalier et la fable. La structure du texte, avec l’usage intelligent des sommaires qui relancent l’histoire, approche de la forme opératique. Enfin, l’adaptation se penche vers une fin non tragique : le loup n’est pas tué mais emmené dans un zoo et le canard mangé est délivré du ventre du loup, sans qu’on ne sache comment. Le merveilleux est alors à son comble,
Le second album met l’accent sur la tradition populaire d’où provient le conte. Les illustrations se font narratives, approfondissant les thèmes de la forêt, de la lumière et du loup, bien sûr. Quittant le genre de l’album, l’œuvre de Prado emprunte le vecteur de la bande dessinée. Prado nous raconte une aventure humaine, celle de la curiosité, celle de l’interdit (ne pas dépasser la clôture de la ferme afin de ne pas risquer de se faire dévorer), celle de la vanité enflammée par l’adulation villageoise pour la délivrance obtenue du loup, celle de la tristesse de la vie sauvage non reconnue dans sa qualité d’appartenance au règne du vivant. La bande dessinée se fait alors philosophie, et le personnage du grand-père conserve sa cohérence de porteur de l’interdit auprès de cet enfant sans père ni mère. Les couleurs et teintes restent, tout au long de l’album, dans l’obscur et le sombre, comme si la forêt veillait à tenir l’humain dans la filiation de l’animalité dont il est issu.
On le voit, ce sont là deux adaptations différentes et deux regards opposés portés sur le conte de Prokoviev. Deux choix pour des sensibilités enfantines différentes. N’est-ce pas la richesse même de la littérature de savoir s’adresser à tous et toutes ?

Eland Eva, Bienvenue tristesse, traduit de l’anglais par Ilona Meyer, Les éditions des éléphants, 2019, 32 p. 14€
Quel chef d’œuvre que cet album publié par les éditions des éléphants ! Des dessins minimalistes, une économie absolue de couleurs (traits marron, de rares taches roses et un aplat d’un bleu diaphane). Le sujet ? La tristesse, avec un clin d’œil à Françoise Sagan, bien sûr, mais c’est pour mieux assurer une distance de visée. Le bleu diaphane trace la silhouette fantomatique de la tristesse transformée ainsi en figure interlocutrice muette de l’enfant L’album entretient ce dernier du sentiment diffus qui l’accapare passagèrement, mais aussi, parfois, durablement et qu’on nomme la tristesse. Il s’agit de la reconnaître pour la maîtriser, non pour s’y adapter mais pour réagir avec elle sans déni et sans crainte. L’album propose à l’enfant de vivre avec sa tristesse, d’en faire sa partenaire quant elle s’invite, bref de faire avec et non de la subir. La lecture de l’album permet aussi de mettre à distance cet état affectif pénible, qui parfois signale une dépression. Pour en sortir, il faut déjà pouvoir l’identifier, et en parler, au moins dans une situation de jeu comme celle dessinée par Eva Eland. Merveilleux !

Gibert Bruno, Un Papillon sur un chapeau, Casterman, 2017, 40 p ; 12€90
Le prétexte de l’album est l’effet papillon, ce simple battement d’aile d’ici qui bouleverse les évènements au lointain. L’album procède par devinette : un dessin remplace un mot, comme dans de nombreuses séries parascolaires de première lecture. Mais Gibert se sert du procédé didactique à une fin esthétique, en faisant dialoguer le dessin colorié et le langage verbal. Le papillon symbolise la liberté et le récit conte la genèse des chapeaux à papillons d’un fabricant chapelier. C’est aussi un conte écologique car le papillon échappe à l’esprit de propriété des humains qui en fait des massacreurs d’espèce pour faire triompher la raison chez un industriel. Ce qui était espoir en 2013, date de la première édition du livre par Autrement, est presque déraison aujourd’hui. Mais à ne pas chercher un autre chemin que celui pris par notre monde contemporain, aucun avenir autre ne pourrait être espéré. Le propre de l’humain est de se démettre de tout déterminisme de destin.
Philippe Geneste

13/07/2019

Créations et récréations pour l’été

JeanZad, Pouget Cécile, Rousseau Philippe, Mes copains cousus mains, Utopique, 2019, 34 p., 10€
Pour chaque doudou cousu main, une comptine de Didier Jean et Zad, une réalisation de l’objet avec mode d’emploi par Cécile Pouget, enfin des photos de l’objet et de mises en situation de l’objet par Philippe Rousseau. Le résultat est un livre qui allie le poétique, le pratique et le plaisir de regarder. Sont proposés : un doudou cochon, un doudou coccinelle, un doudou crapaud, un doudou baleine, un doudou farfelu, un doudou zèbre, un doudou poule, un doudou loup. Pour la création il n’est besoin que de tissus issus de chaussettes, de soutien-gorge et des outils simples (fermeture éclair, boutons, restes de tissu, de lainage…). Aucune technique particulière n’est requise, en dehors de celle de la couture (aiguille et fil à coudre, pas de machine). Quelle joie de voir ces matières transformées en peluche intime chère à l’enfant.
Les comptines sont drôles et poétiques, au sens facile d’accès. Les objets sont amusants, gais et la présentation de leur réalisation est claire et accessible. C’est un moment lumineux à passer entre adultes et enfants.

Je Fais des gâteaux moi-même en 10 minutes avec les mains, illustration Elena Selena, Milan, 2019, 96 p ; 14€90
Très bel ouvrage cartonné fait pour les petites mains et pratique à consulter grâce à une transformation du livre en chevalet à poser sur la table, la recette ainsi bien en vue. Des recettes gourmandes, que les enfants réalisent avec la présence d’un « grand marmiton ». C’est une sympathique idée pour réaliser des gâteaux soi-même, des croissants, des biscuits, des madeleines, des gâteaux d’anniversaire, qui inspirent beaucoup de joie. Une autonomie se gagne au fur et à mesure des recettes réalisées, bien loin du système de consommation qui interdit la prise de conscience de l’œuvre culinaire nécessitée. Belle idée aussi qu’un petit garçon et une petite fille couleurs de peau confondues, emmêlent leurs mains dans la farine pour préparer leur propre offrande aux gourmands et gourmandes qui vont bientôt s’inviter.
Annie Mas

Hermann, Eve, Mon Alphabet mobile Montessori. 160 lettres pour former mes premiers mots, Nathan, 2015, lettres + livret d’utilisation, 39€90
Le principe montessorien est ici retenu pour ce coffret qui présente 160 lettres cursives en matériau maniable et résistant avec un livret d’utilisation. Les lettres s’apprennent en même temps qu’on les entend et qu’on les manie par le toucher et la vue. Cet apprentissage sensoriel a fait ses preuves depuis longtemps. L’alphabet mobile permet ensuite de former des mots dits, selon le même principe. La vogue actuelle des écoles Montessori reflète l’appétit d’une partie des parents pour d’autres principes éducatifs que ceux érigés en dogme dans les établissements de l’éducation nationale et de l’éducation religieuse privée ou sous contrat avec l’Etat. Bien sûr c’est bien réducteur par rapport à l’apport de Maria Montessori (1870-1952), première femme médecin d’Italie, ayant mis au point ses principes pédagogiques alors qu’elle dispensait un cours d’anthropologie pédagogique en 1904 : refus de l’oppression de l’enfant par l’abus d’autorité, écoute du développement de l’enfant et apprentissage du goût à l’autonomie.

Martelle Myriam, Illusions d’optique, illustrations de Messana Anne-Olivia, Milan, coll. Copains d’activités, 2019, 112 p. 11€90
L’ouvrage fait découvrir 37 illusions d’optique. Elles sont expliquées scientifiquement. Un mode d’emploi permet pour chacune de les reproduire. Le livre s’adresse explicitement aux filles comme aux garçons. L’enfant apprend ainsi à ne pas se laisser piéger par son cerveau, même si l’apprentissage n’est pas toujours si évident que cela. Mais l’effet est tel que l’enfant poursuit sa lecture, chaque jour ou pas loin.

Philippe Geneste

30/06/2019

Anthologie de chroniques de contes africains

Topan Sabine, La Queue de l'hippopotame. Contes du Tchad, illustrations de Véronique Abt, L'Harmattan, 2006, 35 p., 8
Ce livre rassemble trois contes animaliers pour des enfants de 8 à 10 ans : l'hyène et le varan, la queue de l'hippopotame, le lion et la biche-cochonne. On est assez proche du genre de la fable car chaque récit illustre une sorte de morale. Sabine Topan a repris en les modifiant des contes traditionnels. L'ouvrage est agrémenté d'illustrations en noir et blanc de Véronique Abt qui, discrètes, accompagnent intelligemment le texte.

le moy nadine, Matallah esclave de Karakour, L'Harmattan, 2006, 47 p., 9
C'est un conte pour 7/9 ans. Si le sujet en est l'esclavage, le récit tourne vite au récit d'aventures où des enfants esclaves réussissent dans leur entreprise de fuite et de délivrance d'autres esclaves.

Ribes Patrice, Ayaba et la femme antilope. Contes d’Afrique de l’Ouest, L’Harmattan, collection La Légende des Mondes, 2007, 61p., 10
Ce récit alerte qui prend appui sur le schéma de contes africains de l’Ouest met en scène de nombreux animaux, réels ou fictifs. C’est un univers enchanté où l’enfant lecteur vient se reposer.


Pequignot Rose, Abou le léopard, illustration Sess, L’Harmattan, 2010, 16 p. 10€
Il s’agit d’une adaptation d’un conte d’Afrique noire. Un petit garçon perdu dans la forêt est protégé par un léopard. C’est un livre tendre illustré avec chaleur par Sess.

Djouldé Denis, Lézard et Caméléon. Contes du Cameroun, L’Harmattan, 2010, 97 p. 11€
Ce recueil rassemble 34 contes Dii, peuple du Cameroun. L’auteur est chercheur en littérature orale et a recueilli ces textes afin de les fixer dans la mémoire écrite des civilisations. La plupart des contes font parler des animaux et lorsque les personnages principaux sont des humains, il y a toujours un animal dans l’histoire. Ils comportent, pour la plupart une morale.

obin Manfeï, Le Rat célibataire, collection Paroles de conteurs, éditions Mini Syros, 2010, 48 p., 290
Ce conte animalier ivoirien rapporte l'histoire merveilleuse d'un rat en quête d'une épouse aperçue et pour laquelle il traversera de nombreuses épreuves. Au final il se mariera avec elle. En contrepoint, la même histoire arrive à un lièvre qui refusera de partager son bien, uniquement attiré par la possession d'une jeune fille aperçue. Il sera exécuté. Ce type de conte s'apparente à la fable. Manfeï Obin -conteur de Côte d'Ivoire internationalement connu- n'hésite pas à introduire au passage des clins d'œil à l'actualité.

Commission lisez jeunesse

Wilson William, L’Océan noir, Gallimard jeunesse, collection Giboulées, 2009, 96 p. 1590
Il s’agit de dix-huit grandes tentures reproduites, ici. C’est un livre d’art, plus précisément un art traditionnel de cour du Bénin qui s’adresse à tout public. Ces tentures racontent chronologiquement, du quinzième siècle à nos jours, l’histoire des noirs d’Afrique et des diasporas des Amériques et d’Europe.
Chaque tenture est une fresque d’un épisode, d’une époque historique. La traite des noirs y est bien sûr très représentée, mais aussi la rencontre avec les marins portugais, la puissance des rois noirs, les combats pour se libérer de la colonisation. Au final, c’est l’histoire des unions et désunions entre les trois continents qui est traversée, saisie.
Pourquoi ce titre ? Parce que l’océan est le lieu de passage, de transition où se tissent les amers et les liens intercontinentaux.
Livre d’art, disions-nous. Sans nul doute. Mais les tentures sont accompagnées d’explications, de légendes. Elles ouvrent certaines clés d’interprétation de l’œuvre sans lesquelles le lectorat passerait à côté de bien des sens portés. Une dernière partie explicite la technique de cet art du bénin. Un chef d’œuvre.

Sakin Abdelaziz Baraka, Faris Bilala et le lion, conte du Darfour – Soudan, trilingue arabe-français-anglais, illustrations de Sess, traduction de Xavier Luffin, L’Harmattan, collection La légende des mondes, 2010, 59 p. 10€
Voici un ouvrage trilingue remarquable. Ce conte cruel met en scène un antihéros, qui va acquérir le respect de son village par un acte involontaire de bravoure. L’histoire traite de la peur, de la couardise et des rôles sociaux. Le Darfour nous évoque la guerre civile qui y sévit depuis 2003 tant et si bien qu’on en oublierait que le nom de la région signifie le pays des Fours, un peuple se trouvant de part et d’autre de la frontière soudano-tchadienne et parlant une langue nilo-saharienne.
Bilala, nom de l’antihéros de ce conte, vient de l’histoire du royaume Yao fondé au XVème siècle. Longtemps sur les terres du Kanem, les Bilala (on dit aussi Boulala, Ma ou Mage) ont été repoussé vers la région du Batha, une des préfectures sahélienne du Tchad autour du lac Fitri. A l’intérêt du thème de ce conte s’ajoute un vrai travail d’écriture avec une composition qui, pour simple qu’elle soit, est ciselée dans le sens du suspense. La présentation trilingue ne peut qu’amplifier l’intérêt pour les pédagogues d’un tel conte.

Gbolo Pierre, To et le caméléon. Contes gbaya de Centrafrique, L’Harmattan, collection La légende des mondes, 2014, 83 p. 11€50
Comment un cultivateur se débarrasse-t-il des singes qui lui pillent ses champs ? Comment Mbalè l’antilope et Lifa le pique-bœuf sont devenus amis ? Quelle est la quête de Ngoya, le sanglier, à travers la forêt ? Comment procèdera le caméléon Zune pour se venger de To qui ne veut pas partager sa nourriture ? L’ouvrage présente donc des histoires animalières, pour la plupart, particulièrement adaptées aux jeunes lecteurs (8/10 ans). Comme on le sait, la coloration des contes par la civilisation qui les porte est indéniable. Pour autant, aucun genre n’a plus que le conte cette faculté esthétique de parler de l’humain dans sa condition d’être social. Le conte est donc un genre fondé sur la métaphore jusqu’à l’allégorie en passant par la fable. De plus, et peut-être davantage dans la civilisation africaine que dans la civilisation européenne, le conte emprunte le ton de l’humour pour mieux faire sentir où s’arrête la banalité des situations et où commence le comportement humain véritable. C’est pour cela, d’ailleurs, probablement, que les contes africains qui sont publiés dans le secteur de la littérature destinée à la jeunesse sont si souvent porteurs d’une morale.
L’ouvrage de l’écrivain, originaire de Berbérati en République Centrafricaine, propose des contes du peuple gbaya parlant le dialecte gbaya de la région de Haute Sangha, à l’ouest de la Centrafrique. La morale y joue un grand rôle et il s’en explique dans l’introduction de l’ouvrage. Remarquons que ces contes sont marqués par l’absence dans la culture gbaya de filiation patriarcale et que d’autre part, si les animaux et les humains dialoguent, les esprits ne sont jamais très loin.
Il faut louer cette collection de La légende des mondes car elle ouvre les horizons culturels des enfants.

Philippe Geneste

23/06/2019

Nouveautés singulières dans le genre documentaire

Un savant émet des savoirs, une théorie. Un auteur écrit pour la jeunesse en vulgarisant c’est-à-dire en portant ce savoir à la portée de tout un chacun. La vulgarisation passe par le vecteur du documentaire en littérature de jeunesse. Ce secteur étant un marché de l’édition, la vulgarisation scientifique donne lieu à une compétition entre maisons d’éditions. Ainsi, de nombreux livres se recoupent, se répètent. On rencontre des figures obligées, comme celle de la litanie des grands génies. L’apport majeur restant l’imagerie des documentaires qui relèvent d’un art éditorial autant que d’une méticulosité des sources iconiques. Voici une plongée dans quelques nouveautés singulières :

Desmond Jenni, L’Eléphant, traduction de l’anglais par Ilona Meyer, Les éditions des éléphants, 2019, 48 p. 14€
Servi par des peintures à l’aquarelle, à l’acrylique, au crayon, au crayon cire et à la pointe sèche, cet album documentaire de beau format (24x29 cm) permet au jeune lectorat d’aller à la découverte du plus grand mammifère terrestre. Tout commence par un jeune garçon qui ouvre un livre, image dupliquée de l’album tenu en main par l’enfant lecteur. La narration va ainsi se faire avec comme intrigue la lecture d’un album par le personnage. La précision documentaire ne cède en rien à la fiction et nous sommes bien devant un album documentaire, à la fois usant des types de texte argumentatif et explicatif. Les images donnent teneur au texte de type narratif qui a introduit le jeune personnage à la première page. L’effet de cette articulation entre ces trois types de discours est une facilitation de la lecture et une grande aisance à se repérer dans le foisonnement des informations. A quelques rares moments, une planche vient désigner par un légendage ad hoc les spécificités anatomiques de l’animal, mais l’autrice n’hésite pas à imaginer des dispositifs plus ludiques comme par exemple cette galerie muséale pour illustrer les détails anatomiques des pieds de l’animal ou bien cette double page où le lecteur est invité à compter des pommes, des citrons, des pêches, des poires, des oranges, des mangues, des bananes, des noix de coco, des ananas, des pastèques, formant les 300 kilos de matière végétale que peut manger un éléphant en une journée. L’humour fait ainsi irruption, porté par le jeune personnage humain du début du livre et qui apparaît de ci de là dans l’album.
L’autrice alterne avec intelligence et haute pertinence des scènes où l’animal se trouve seul avec d’autres où il évolue en groupe à l’intérieur de paysages variés. Les choix de l’illustration donnent de plus une dimension poétique au livre qui convient à l’affectuosité du petit personnage à l’égard des grands pachydermes. Un album exceptionnel.

Figueras Emmanuelle, Berthou Vincent, Secrète savane, Milan, 2019, 26 p. 18€
Quel bel ouvrage ! La jaquette donne le la : un découpage au laser représente un paysage juxtaposé sur l’image de couverture colorée. A l’intérieur, les paysages sont ainsi magnifiés par ce type de ciselage, rehaussant d’une beauté visuelle et plastique les scènes de la vie animale et naturelle représentées. Le lecteur y apprend certains comportements d’animaux sociaux : hippopotame, lion, babouin, flamand rose, gnou, zèbre, girafe. Le texte est informatif, l’image par les stries des découpages se fait onirique. C’est un album précieux, un cadeau magnifique.

Mon Grand imagier des odeurs. Les délicieuses odeurs des fruits et légumes, Tourbillon, 2019, 18 p. 11€90 ; Mon Grand imagier des odeurs. Les odeurs étonnantes du marché, Tourbillon, 2019, 18 p. 11€90
Il s’agit bien d’un imagier, l’un sur les légumes et fruits et l’autre sur les activités commerçantes du marché. Le format très confortable et les pages épaisses aux coins arrondis permettent une manipulation sans risque des enfants.
La nouveauté réside dans la présence d’espace à frotter pour sentir par exemple l’orange, le citron, la poire, la pomme etc., dans le premier, le rôti, le poisson, le fromage comté, le pain aux céréales, les bonbons, les fraises, dans le second album. Les mots sont ainsi appréhendés par la vue, par l’ouïe de leur désignation, par l’odeur. Mémoire visuelle, mémoire olfactive, mémoire auditive sont ainsi mises en activité pour mieux identifier les objets  qui entourent l’enfant.

Lopez Aitziber, Les inventrices et leurs inventions, traduit de l’espagnol par S. Cordin, illustrations Lozano Luciano, éditions de l’éléphant, 2019, 40 p. 14€
L’ouvrage est une somme de découvertes et d’instruction. Qui a inventé la couche jetable ? Le lave-vaisselle ? Le chauffage pour les voitures (1893) ? L’essuie-glace (1903) ? La vidéosurveillance domestique (1960/69) ? Le périscope (1845) ? Le Monopoly ? Le verre antireflet ? Les fusées de signalisation ? Le principe du wifi ? La seringue médicale (1899) ? La liseuse électronique (on parlait alors d’encyclopédie mécanique) ? Vous ne le savez pas ? Rendez-vous au cœur de cet ouvrage inventif, agréable à lire avec son format confortable, judicieux dans ses choix et surprenant car faisant redécouvrir aux enfants qu’à la base de leur quotidien, il y eut des ingénieures, des infirmières, des savantes, des femmes inventives. Un livre à ne pas manquer, à faire connaître et surtout à faire lire aux enfants de tous les âges.

Philippe Geneste

16/06/2019

Médiacritique et lutte contre l’oppression

L’actualité de par le monde rappelle les luttes contre les oppressions, pour la liberté d’information, de migrer, de vivre, que ce soit en Russie ou aux Etats-Unis, que ce soit sur le continent africain ou en Asie, que ce soit en Australie ou en Europe. Partout, le repli des gouvernants sur leurs prérogatives répressives et discriminatoires poussent toujours plus loin les méfaits de la violence et ses consœurs que sont la censure, l’exclusion, le racisme.

Matteuzzi Francesco, Benfatto Elisabetta, Anna Politkovskaïa, journaliste dissidente, traduction de l’italien Marie Giudicelli, Steinkis, 2016, 128 p. 16€
Cette biographie en bande dessinée de la journaliste russe Anna Politkovskaïa (30 août 1958 - 7 octobre 2006) fait suite à un livre et un DVD. Les images d’Elisabetta Benfatto en noir et blanc épousent le reportage dessiné, donnant puissance au scénario construit à partir des deux événements clés que sont la prise d’otage au théâtre de la Doubrovka à Moscou (octobre 2002), puis à l’école de Besla en Ossétie du Nord (septembre 2004). C’est la vie de la journaliste qui est présentée, son combat contre le régime russe de Poutine. On est en pleine guerre contre la Tchétchénie, la seconde (1999-2009) en moins de dix ans –la première qui dura de 1994 à 1996 a abouti à l’indépendance de la Tchétchénie–.
Ne cherchant pas le consensus, Anna Politkovskaïa se sentait seule dans sa lutte. Mais cette lutte, plus qu’une lutte contre le pouvoir –c’était là un effet, point une cause– était une lutte pour la vérité, pour que les faits soient connus en tant que faits. Or, on sait combien il est difficile, souvent, aux êtres humains d’accepter les faits dans leur brute réalité. Pour les éviter, ils se réfugient, alors, dans une sorte de volonté de ne pas savoir, mais une volonté tue et pas même avouée à soi-même. Rester en dehors de la réalité qui, si on s’y impliquait, détournerait nos vies de leur quiétude, voilà ce qui effraie le plus les contemporains de nos société, en Russie, comme ailleurs. C’est ainsi que Paolo Serbandini, auteur de plusieurs documentaires sur Anna Politkovskaïa, déclare, dans un entretien publié à la fin de la bande dessinée : « je ne dirais pas que la peur est l’élément central (…) Les gens veulent se concentrer sur leur propre vie et s’occuper de leurs affaire. A cela s’ajoute un sentiment d’impuissance et le désintérêt pour des histoires qui, selon eux, ne les concernent pas ».
Anna Politkovskaïa était journaliste pour le journal Novaä Gazetta. Si elle s’est souvent opposée à sa direction, elle savait aussi le prix payé par les journaux quand ils critiquent le pouvoir russe. Ce roman graphique est un hommage vibrant à la détermination de cette femme morte pour avoir, juste, voulu que soit connue la vérité des faits portés à sa connaissance. C’est un récit sur la conscience politique, sur la volonté individuelle, sur le rapport humain au pouvoir.
Philippe Geneste
Simard Eric, La Femme noire qui montra le chemin de la liberté : Harriet Tubman, illustrations de Yann Tisseron, Oskar, 2016, 73 p.
Née vers 1822, Harriet Tubman a d’abord été une esclave noire aux Etats-Unis. Elle s’évade en 1849 et va employer son énergie à stimuler les évasions chez ses frères et sœurs de couleur. Militante, elle est une figure majeure de la lutte anti-esclavagiste américaine. A la fin de sa vie, elle rejoint les militantes féministes luttant pour l’émancipation des femmes américaines. Harriet Tubman est morte le 10 mars 1913. Cette vie écrite par Eric Simard se lit comme un roman. La fin de l’ouvrage est augmentée d’un solide documentaire d’une vingtaine de pages.

Causse Rolande, 20 ans pour devenir Martin Luther King, Oskar, 2016, 66 p.
On connaît Rolande Causse, sa rigueur, sa volonté de livrer au jeune lectorat, en un langage limpide, des éléments factuels de l’histoire. Cet ouvrage ne déroge pas à son œuvre déjà importante. On y suit l’enfant qui va devenir Martin Luther King. On entre ainsi dans la société américaine d’avant les années 1950, on y voit l’enracinement religieux de la pensée à venir de son pacifisme, on y comprend les répercussions de son origine sociale, non populaire, qui lui a ouvert les portes de l’université. Le parti pris de Rolande Causse est de suivre la vie du jeune King de sa naissance en 1929 à l’âge de vingt ans. C’est donc un ouvrage qui cherche à cerner les expériences et les contextes (culturel, familial, religieux, social, économique) qui ont pu amener Martin Luther King au pacifisme. Sa vie en quelques dates clôt l’ouvrage, ce qui permet de mettre en perspective les informations contenues dans le travail de Rolande Causse.
Commission lisez jeunesse

NB de la même autrice, lire Causse Rolande, Nelson Mandela, , Oskar, 2016, 66 p. 

09/06/2019

pour que les cendres rebelles puissent témoigner des feux oppresseurs


Voici deux récits d’apprentissage qui chacun emprunte la voie du roman historique. Destinés aux pré-adolescents ces deux livres inscrivent le temps de la jeunesse dans l’épaisseur de la temporalité, en prenant le contre-pied de la sentimentalité qui structure une majorité de la littérature narrative destinée à cette classe d’âge.

Laroche, Agnès, Tu Vas payer, Rageot, 2016, 125 p. 5€20
Voici un récit court, enlevé, bien documenté, fournissant les repères historiques précis et qui évite le citoyennisme, chose bien rare dans le secteur de cette littérature. L’intrigue se passe en France, sous l’occupation. Deux voisins s’opposent dont l’un reçoit régulièrement les nazis chez lui et dont l’autre sombre peu à peu dans la pauvreté. L’enfant, Paul, 16 ans, soupçonne le voisin prospère d’avoir livré son frère à la liste du service du travail obligatoire (STO). Il va chercher à lui nuire mais s’apercevra qu’en fait, l’homme est membre de la résistance. Paul part alors rejoindre le combat contre l’occupant.
Agnès Laroche signe là un récit sur la vengeance et sur le jugement par les apparences. Paul fera un parcours initiatique de conscience grâce à la reconnaissance de son erreur. Son engagement ne vient pas d’un sentiment de citoyenneté mais de son action et de son implication, malgré lui au début, dans l’action de désobéissance. Un tract du mouvement de résistance Libération distribué dans le département du Lot-et-Garonne, fin février 1943 énonce que « la désobéissance est le plus sage des devoirs », ce qui, pour être mis en œuvre, ne peut s’appuyer que sur la volonté consciente d’agir, volonté aux antipodes de l’idéologie de la citoyenneté.

Fontenaille-N’Diaye Elise, Eben ou les yeux de la nuit, le rouergue, 2016, 58 p. 8€30
Namibie, 1885 : un commerçant allemand Adolf Lüderitz débarque pour élever une race de mouton de laine noire. C’est le début de la conquête des terres namibiennes par le colonisateur allemand. Comme toujours, ce dernier trouve des collaborateurs zélés chez les chefs et autres personnes d’autorité des peuples autochtones.
1904 : le colonisateur allemand a besoin de toujours plus de terres et il convoite un territoire pour l’extension de sa richesse afin de se maintenir en position de force dans la concurrence entre les différentes nations colonisatrices. Sur ces terres, vivent deux peuples, les Namas et le Hereros. Ce sont des peuples noirs. Les théories raciales de la fin du dix-neuvième siècle les considèrent comme des sous-êtres. Les coloniser, c’est les asservir, coloniser l’âme des individus, fonction des missionnaires chrétiens ; c’est aussi s’en servir comme matériau d’expérimentation. Le général von Trotha est envoyé  en Namibie par l’empereur Guillaume II. Sa mission : extermination totale des autochtones. En quatre ans, les allemands se livrent à un génocide des deux peuples. Les survivants sont déportés sur Shark Island, un camp de la mort. Un certain Eugen Fisher y installe son laboratoire pour des expériences qui serviront d’exemple aux médecins nazis dans les camps de concentration. Ceux qui ont réussi à échapper au massacre, se sont enfuis dans le désert de Kalahari où ils meurent d’épuisement et de soif.
En 1908, les derniers des Hereros et Namas vont être réduits en esclavage pour construire la ligne de chemin de fer qui traverse la Namibie. Les voies ferrées y sont  hantées par les « voix des morts », hommes, femmes, enfants.
C’est cette histoire que ce roman à la composition parfaitement maîtrisée raconte à travers l’histoire d’Eben, le jeune héros Herero du livre dans la Namibie d’aujourd’hui. Eben ou les yeux de la nuit est un roman d’apprentissage, une élévation de l’humain par la prise de conscience, un élan de libération des chaînes mentales de l’esclavage pour tuer dans l’œuf les germes de la tyrannie toujours à l’affût dans toute société humaine. Eben… est aussi un roman historique traversé par une documentation précise. Elise Fontenaille-N’Diaye s’appuie en particulier sur les thèses d’un chercheur namibien Casper Erichsen pour qui « le nazisme a fait ses premiers pas en Namibie en 1904 ». Comme lui, elle a nourri son récit de la révolte des Hereros et de celle des Namas un an plus tard, ainsi que du double génocide qui a suivi, par la lecture du rapport d’un jeune major britannique publié en 1918, le Blue Book. Son auteur a disparu dans des conditions mal élucidées et le Blue Book a été détruit, sauf un exemplaire miraculeusement conservé sous forme numérisée dans une bibliothèque de Pretoria. En sortant de l’oubli cet épisode génocidaire de l’impérialisme allemand, Elise de Fontenaille-N’Diaye milite pour que tous les génocides soient abordés avec la même réprobation, parce qu’il ne saurait être question d’instaurer une hiérarchie entre eux. Les vicissitudes de la justice internationale, celles des enjeux de la mémoire quand celle-ci est accaparée par les pouvoirs politiques sont là pour nous rappeler combien cet avertissement que l’on peut tirer de l’œuvre de Fontenaille-N’Diyae est d’actualité.
Philippe Geneste
NB Sur la même autrice, voir le blog lisezjeunessepg du 2 mars 2019 et celui du 12 novembre 2017


02/06/2019

« Les paroles secrètes transportées par les vents et les rêves »

Entretien avec Estelle Yven
autrice de
Les Chamans-jaguars.Récit inspiré par les mythes et les symboles amérindiens, Paris L’Harmattan, 2019, 255 p. 19€50

Lisezjeunessepg : Estelle Yven, vous êtes spécialiste de la préhistoire et vous êtes passionnée pour la culture amérindienne. Pourquoi cette passion ?
Estelle Yven : J’ai toujours préféré travailler sur les cultures anciennes parce qu’elles conservent leur part de mystère, elles restent des matières à construire. En compilant les recherches, en abordant les thèmes sous des angles nouveaux, le chercheur peut bouleverser des assemblages considérés pourtant comme des réalités historiques.
Les cultures anciennes obligent toujours le chercheur à s’interroger sur le monde des croyances, des mythes, des légendes, sur le monde magique.
J’ai longtemps travaillé sur les pierres taillées du Mésolithique et du Néolithique en Bretagne, pas seulement pour l’outil lithique mais pour comprendre les territoires des tailleurs, leurs barrières culturelles, leurs espaces non fréquentés afin d’entrevoir leurs croyances.
Et puis, j’ai voulu réaliser un vieux rêve d’enfant. Quand j’étais en primaire, j’ai effectué un exposé sur les Incas, le grand exposé de ma scolarité. Plus tard, dans le cadre de ma thèse, j’ai essayé de comprendre comment des peuples nomades appréhendaient leur territoire et je me suis intéressée aux Amérindiens. Alors, lorsque mon mari et moi avons décidé d’entreprendre un long voyage familial, nous avons choisi l’Amérique latine.

Lisezjeunessepg : Qu’est-ce qui a présidé au désir d’écrire Les Chamans-Jaguars ?
Estelle Yven : L’Histoire de ce livre débute en 2015. Pendant les 6 mois passés en Amérique centrale, j’ai accumulé des informations, la plupart inédites, dans des conditions parfois difficiles. Dès notre arrivée au Nicaragua, par exemple, j’ai trouvé une carte sur laquelle était mentionné un site archéologique à Cailagua, sans autre précision. Avec mon mari et mes enfants, nous sommes partis à la recherche de ce site en nous rendant à Cailagua, un quartier périphérique de Masaya constitué de quelques fincas (1). Nous n’avons rien trouvé mais en interrogeant les habitants, nous avons eu la chance de rencontrer un érudit local qui connaissait le site. Nous sommes donc partis avec lui et l’un de ses amis à la découverte des pétroglyphes. Armés de machettes, nos deux guides devaient se frayer un chemin dans les broussailles. Près du cours d’eau, ils ont remarqué des traces, d’après eux des traces de Tepeyollotls, des lutins maléfiques. Nous avons ensuite suivi un ancien canyon qui sert aujourd’hui à canaliser les eaux usées. Là, perdus dans les broussailles et les immondices, nous avons découvert les pétroglyphes : une éclipse gravée, un dieu malfaisant ainsi que d’autres représentations. Par cette aventure j’ai compris que ces pétroglyphes conservaient une signification pour les habitants mais qu’ils restaient totalement méconnus au-delà de Cailagua.
Outre la visite de sites oubliés, nous avons également rencontré des personnes qui ont complété nos informations : des érudits locaux, des responsables de musées et surtout des professeurs ainsi que des chamans au Guatemala. À Nebaj notamment, nous avons eu la chance de rencontrer les professeurs de l’Université maya qui s’attachent à préserver la culture et les croyances mayas. Leur responsable, Pablo Ceto, nous a introduits dans sa communauté afin que nous puissions assister aux grandes fêtes de la régénération.
Au Guatemala toujours, nous avons visité un vieux site maya, Q’Umarkaj, mal connu parce que mal préservé mais toujours utilisé par les Mayas. A l’intérieur de grandes galeries creusées dans la pierre, nous avons pu assister à d’autres cérémonies mayas. 
J’ai tout répertorié dans mes cahiers sans savoir réellement que faire de cette matière. Et puis, j’ai décidé d’écrire un livre, un roman qui permettrait à un large public de découvrir ces cultures oubliées. Dans le cadre d’un récit fabuleux, j’ai essayé de redonner vie aux sites oubliés, aux vieilles légendes, aux blocs gravés en proposant des interprétations toujours fondées sur les mythes anciens ou l’archéologie.

Lisezjeunessepg : Vous vous convoquez dans vote récit des sites archéologiques réels et les photos de pétroglyphes illustrent l’ouvrage. Vous les avez prises au Nicaragua et au Costa. Pourquoi ces deux pays exclusivement ?
Estelle Yven : J’ai choisi de travailler sur l’Amérique centrale d’abord pour des raisons familiales. Comme je voyageais avec mes enfants parmi lesquels un bébé, je ne pouvais pas me rendre sur les hauteurs de la Cordillère des Andes. J’ai ensuite focalisé les études sur le Nicaragua et le Costa Rica parce que, dans ces pays, il n’existe pas d’architecture monumentale, pas d’édifice prestigieux étudié de longue date. Les études archéologiques privilégient toujours les peuples bâtisseurs, comme les Mayas ou les Aztèques.  Au Nicaragua et au Costa rica, des peuples oubliés, les Chorotegas et les Chondales, vivaient à l'époque maya mais ils n'ont pas construit de pyramide gigantesque. Par contre, ils ont gravé des milliers de représentations très mal connues qui témoignent d'un mystérieux et passionnant langage symbolique à découvrir.

Lisezjeunessepg : Accepteriez-vous de dire que votre œuvre relève de la reconstitution d’un récit légendaire de peuples disparus ?
Estelle Yven : Dans cette œuvre, plusieurs récits légendaires et mythiques aident à comprendre les vestiges archéologiques. Par ailleurs, le récit possède une dimension ethnographique : les habitats, les plantations, les vêtements, les cérémonies chamaniques, les cérémonies funéraires ne relèvent pas de mon imagination. Je les ai étudiés en Amérique centrale mais aussi à travers les livres. J’ai rencontré des chamans au Guatemala et j’ai participé à la grande fête de la régénération qui se déroule en avril, à Nebaj, dans les montagnes du Guatemala.
Cette œuvre peut donc être considérée comme un récit fabuleux non pas reconstitué mais inventé à partir de données archéologiques et ethnographiques.

Lisezjeunessepg : Par la lecture des Chamans-jaguars, on est emporté aux confins des mondes, sur les frontières entre terre de vie et terre de légende. Pour autant on n’est pas dans l’heroïc fantasy parce que vous cherchez à rendre compte d’une pensée mythique et magique. Pensez-vous que le goût contemporain pour l’heroïc fantasy est nourri par la méconnaissance des symboliques des peuples anciens ?
Estelle Yven : Dans ce roman, j’ai essayé de reconstituer le monde mythique et magique des Chontales et des Chorotegas en utilisant les données archéologiques et ethnographiques. Je n’ai pas inventé un monde. Mais oui, je pense que le goût contemporain pour l’heroïc fantasy est nourri par la méconnaissance des symboliques des peuples anciens. L’être humain ne peut se contenter d’une culture strictement matérialiste. Depuis la nuit des temps, il invente le merveilleux, des mondes mythiques dans lesquels s’affrontent des divinités, des créatures étranges, des esprits. Ces histoires, ces mythes, ces légendes ont été racontés, générations après générations. L’époque contemporaine marque une rupture fondamentale : la télévision a remplacé les veillées. Quant aux programmes d’histoire du secondaire, ils obligent les enseignants à raconter une histoire « utile », sous-entendue à la vie politique actuelle. Ainsi, 3 millions d’années d’histoire humaine doivent être balayés en 6 heures de cours… Pourtant le besoin de merveilleux reste. Alors les jeunes comme les adultes s’inventent des merveilleux dans lesquels les symboliques des peuples anciens sont parfois récupérés sans réelle connaissance de leur signification.
Entretien réalisé en mai 2019

(1) les fincas sont de petites exploitations agricoles ou petites fermes.