Anachroniques

27/01/2019

Vintage

Vintage, mot en vogue depuis les débuts de la seconde décennie du vingt et unième siècle signifie originellement vendange, cru, bref, nous parle de quelque chose qui vieillit bien. Alors que, dans la société, le mot marque un zeste de nostalgie d’une époque ancienne plus florissante, celle des années des trente glorieuses mythifiées par la théorie économique, en littérature de jeunesse, il annonce plutôt un état historique de la culture destinée à la jeunesse. Après la lutte des années mille neuf cent soixante-dix pour la reconnaissance du secteur jeunesse et son affranchissement de la morale sociale étriquée, son élan d’accompagnement de la libération de l’enfance, la littérature jeunesse est désormais installée dans le paysage culturel comme un secteur économique et éditorial à part entière. Les rééditions sont autant des consolidations que des constitutions d’un socle patrimonial pour asseoir la littérature de jeunesse. Plus qu’offensives, les rééditions vintage sont à lire comme défensives d’une vision de l’enfance où, quand il s’agit de vieil album, c’est la vision adulte qui l’emporte sur le goût de la jeunesse présente.

La collection Un petit livre d’argent
Signe des temps, la littérature de jeunesse fait retour sur son passé à l’adresse des grands-parents. Les éditions des Deux Coqs d’or, reproduisent une collection lancée en 1954 avec textes et illustrations originaux. On y trouve Le Corbeau et le renard (illustrations de Romain Simon pour les trois fables contenues dans l’ouvrage), Le Chat botté (adaptation avec des illustrations de Paul Durand), Cric et Crac en Grande Bretagne (illustrations de Gongalov), La Belle au bois dormant (adaptation avec des illustrations de Paul Durand). Ce sont des livres souples de huit pages (1€70).

Keats Ezra Jack, Un Garçon sachant siffler, traduction de Michèle Moreau, Didier jeunesse, collection cligne cligne, 2012, 40 p. 11€90
Le rêve de Peter, c’est de siffler. Peter est un garçon noir. On ne le voit que dans la rue, où il joue, s’entraîne au sifflement, joue avec le chien, se cache. A la fin de l’album, à force de persévérance, Peter aura grandi, il saura siffler. On le voir aller faire les courses en sifflant accompagné de Willie le chien. Cet album est d’une modernité absolue. Les peintures sont géométriques, les couleurs prolifèrent, chatoyantes, d’une ville quelconque des USA. Tant par le dessin que par le jeu des traits à la craie du jeune héros sur le trottoir, que par le texte sobre, sans style avéré, mais obligeant le lectorat à revenir aux dessins dans lesquels il se trouve inscrit, l’album pose ce récit d’initiation dans la tonalité gaie de l’humour.
Avec une première édition aux USA en 1964, c’est la première fois que ce classique de la littérature pour la jeunesse américaine est traduit en France. Keats, de son vrai nom Jacob Ezra Katz, fut le premier auteur à faire une place centrale aux enfants noirs dans la littérature de jeunesse américaine. Pour cet album, il s’est inspiré de photographies des rues mêlant crayonnage, gouache et collages pour construire l’univers de Peter.
Il faut saluer cette heureuse initiative éditoriale de Didier jeunesse.

Vincent Gabrielle, Ernest et Célestine, chez le photographe, Casterman, 2013, 28 p. 5€95
Vincent Gabrielle, Ernest et Célestine, au musée, Casterman, 2013, 28 p. 5€95
Morte en 2000, Gabrielle Vincent, peintre, conteuse et illustratrice est connue, en particulier, pour la série d’Ernest et Célestine. Les héros sont des animaux, un ours et une souris, Ernest ayant adopté Célestine. Les titres reposent sur le contraste des tailles, avec un trait et des couleurs aquarellées composant un univers doux qui versent dans le tendre. Le premier ouvrage réédité est une réflexion sur la mémoire autant que sur la famille. Mais jamais les albums de Gabrielle Vincent ne sont didactiques, c’est leur force ; ils laissent l’enfant interpréter les scènes et l’histoire qu’elles suturent. Le texte est sous l’image, laissant deux niveaux de lecture. Ce qui, autrefois,  aurait pu paraître commun est devenu, avec le temps un choix signifiant de narration iconico-textuelle. Comme chez La Fontaine, comme chez Beatrix Potter, l’humanité sourd des personnages curieusement réunis, donnant crédit à la thèse défendue par Isabelle Nières-Chevrel : « L’animal occupe dans la fiction pour enfants une fonction de détour et de mise à distance » (1). Dans cette série, Ernest et Célestine permettent de mettre en exergue la relation adulte- enfant, sans la restreindre à la relation père-fille. Ainsi comprend-on que chaque album prend une dimension de portée générale. Le sentiment de la peur, par exemple, est scrutée dans Ernest et Célestine, au musée tout comme y est interrogé la nécessité pour la peinture d’être regardée avec attention, longuement…. Avis aux lecteurs et lectrices, évidemment….
(1) Nières-Chevrel, Isabelle, Introduction à la littérature de jeunesse, Didier jeunesse, 2009, 239 p. 22€50 – p.142

Pienkowski Jan, La Maison hantée, Nathan, 2013, 14 p. 24€90
C’est un signe qui ne trompe pas. La littérature de jeunesse gère ouvertement depuis quelques années un patrimoine qui lui est propre. Cette réédition du chef d’œuvre de Pienkowski paru initialement en 1979, en est une preuve supplémentaire. La question qui vient immédiatement à l’esprit, c’est de savoir si l’univers de l’horreur de 1979 parle encore aux enfants d’aujourd’hui. Le gorille à la King Kong effraie-t-il ? L’univers très proche d’Edgar Poe et de Wilde, celui du Portrait de Dorian Gray ne sont-ils pas excessivement datés ? L’absence de référence à l’univers vidéaste, filmique, télévisuel, comme l’absence de graphisme du type de ceux qui font la gloire des jeux de rôle ne sont-elles pas un empêchement majeur à la lecture jouissive du livre par les enfants de quatre, cinq ou six ans ? La Maison hantée ne tomberait-elle pas en ruine, entraînant avec elle toutes ses références culturelles et littéraires ? Eh bien non ! C’est le constat unanime de la commission lisez jeunesse. Le livre comble le jeune lectorat encore non corseté par les formes dominantes anglo-saxonnes de la culture destinée par nos sociétés occidentales à la jeunesse. Le jeune lectorat se plaît dans cet univers de folie et de peur. Il n’y est pas en sidération, pas en situation d’hypnose. L’humour porté par les figures des monstres les emballe même. Le gorille fait peur et rire à la fois. Nous ne sommes pas dans la recherche de l’absolu terrassement du jugement du récepteur, de la lectrice. Comme quoi, l’épanouissement créatif des esprits est une lutte à continuer à mener. Il ne s’agit pas de dire qu’ avant c’était mieux, ce serait du conservatisme, mais de dire que l’enfant doit pouvoir se nourrir de toutes les formes de l’art. Et pour cela, parce que le jugement esthétique est une construction, une lente édification à l’architecture complexe, il faut qu’il ait accès à la multitude des formes de l’art et qu’aussi les créations qui se destinent à la jeunesse travaillent du sein même de l’œuvre l’épanouissement du jugement enfantin. N’est-ce pas un des enjeux majeurs de la littérature pour la jeunesse, sinon sa haute visée éthique comme esthétique ?

Provensen, Alice et Martin, La Ronde des animaux, Autrement, collection vintage, 2013, 64 p. 15€
L’ouvrage est un pot pourri où se côtoient, en général au rythme de doubles pages, des sujets épars : camouflage, oiseaux, historiettes à sujets multiples, des poèmes, le tout avec des illustrations d'un réalisme stylisé légèrement comique. Le seul dénominateur commun est la présence d’animaux. Le livre est paru aux USA en 1952. C'est un classique de la littérature destinée à la jeunesse américaine. Bien sûr, il a vieilli, mais il y a quelques perles comme ces trois « Histoires sans bruit » des pages 40/41. L’intérêt repose toutefois sur l’aspect brouillon de l’album où se succèdent des genres très différents sans logique d’ensemble.

Stoddard warburg Sandol, Je t’adore, traduction d’Emmanuelle Gros, illustrations de Chwast Jacqueline, Casterman, 2014, 56 p. 8€
L’album est paru aux USA en 1965 et s’est imposé comme un classique de la littérature de jeunesse américaine. C’est une longue variation humoristique et poétique sur l’expression « je t’adore » (le titre américain est I like you) adressée à quelqu’un, un parent à son enfant, un enfant à son chat, d’un enfant à un autre enfant etc. Les dessins de Chwast entre illustrations de livre pour enfant et comics, donnent le ton au texte proposé par Stoddard Warburg (1927-). On est plus proche du livre illustré que de l’album. L’ouvrage n’a pas l’unité texte/image/mise en page nécessaire pour entrer dans le genre de l’album tel qu’il se définit aujourd’hui. On voit, ici, le décalage d’époque. En revanche, bien que relevant d’une littérature gaie et volontiers divertissante, il ne manque pas de pointes critiques où l’humain est tourné en dérision, enfant compris. Le petit format (118x130 mm), la couverture rouge du livre relié, sa jaquette, en font un objet agréable et soigné.  

Sasek Miroslav, Paris, Casterman, 2009, 64 p. 1650; Sasek Miroslav, Londres, Casterman, 2009, 64 p. 1650; Sasek Miroslav, Rome, Casterman, 2009, 64 p. 1650             dès 7 ans
Sasek est un grand illustrateur des années 60. Il est né à Prague en 1916. En 1948, il fuit la Tchécoslovaquie et s’installe à Munich. Homme de radio (à radio free Europe), il va finir par se consacrer à la peinture et sortira, pour la jeunesse, dix portraits de villes. Il est mort en 1980.
Trois d’entre ses ouvrages sont réédités par Casterman. Au départ, ils appartenaient à la collection de l’Encyclopédie Casterman pour la jeunesse. Sasek procède par un mélange de notations historiques, géographiques et subjectives, celles d’un passant, d’un promeneur attentif aux mœurs. Les aspects politiques et populaires de l’urbanisation sont absents, conformément aux idées de l’auteur. On ne peut que le regretter car la ballade dans ces villes en reste au niveau d’un manuel scolaire, officiel et n’évite pas toujours le poncif. Les textes sont des légendes de dessins. Ils sont posés soit à côté, soit au-dessus, soit au-dessous de l’illustration. Cette mise en page donne un air daté à l’ouvrage. Pour palier à cet effet, l’éditeur adjoint un appendice « Paris/Londres/Rome d’hier… à aujourd’hui » qui actualise le propos en évitant de donner des informations erronées au jeune lectorat.
Il est extrêmement intéressant de relire, quarante ans après leur parution, ces ouvrages qui ont marqué des générations. On y mesure l’évolution du livre de jeunesse mais, aussi, on y (re)découvre des pistes de fraîcheur pour la lecture enfantine de nos jours.

Kathelyn Dina, Marmouset – Bonjour Marmouset, Casterman, 2015, coffret de deux ouvrages 24p. + 24 p. 9€95
Née dans les années s1970, la série Marmouset montre à voir le corps de l’enfant en gros plan avec des plongées et contre-plongées qui font le délice de la mise en page. Ici, il s’agit du pied et de la main. Le dessin est d’une ligne claire avec des couleurs vives passées en aplats. Le texte est abondant, mais gai. Il ne s’agit pas d’un fac-similé mais d’une nouvelle édition. Dans les années soixante-dix du vingtième siècle, la littérature de jeunesse a suivi l’élan issu de mai 68 prônant une vision libérale de l’enfance. On retrouve bien cela dans les volumes de Dina Kathelyn. La volonté d’imprimer du mouvement dans l’illustration renvoie à cette problématique. L’enfant a les cheveux qui s’allongent, les parents sortent de l’austérité bourgeoise des années soixante.
Philippe Geneste


20/01/2019

Chuchotis des mots, surréalité du réel

Couliou Chantal, Berghman Charlotte, Le Chuchotis des mots, Les carnets du dessert de lune, 2016, 75 p. 10€
La poésie chuchote le monde en le disant, elle invite son lecteur à saisir l’ordre des représentations, à dépasser le réel pour y voir, en dessous, par impertinence, par volonté ou par conscience nouvelle, les mécanismes et ce qui lui échappe. Car, ce qui n’est pas représenté du monde nous échappe toujours. Que le bruissement de consonnes et le souffle léger de voyelles suffisent à cette œuvre humaine de première main définit la poésie. Le recueil de textes et d’images de Chantal Couliou et Charlotte Berghman offre ce plaisir vif d’entrer par effraction consentie dans l’univers qui nous entoure. Les dessins aquarellés, sont légers, infimes, rieurs, plus ébauchés que posés. Pourquoi ? Pour permette au lecteur de vagabonder, d’aller à son rythme dans un univers sans clôture et qui travaille à son ouverture incessante :
« Tous ces petits papiers colorés
Sur les murs infinis de la poésie »
La poésie creuse l’appétit de la découverte des choses, « pour dire toutes les envies ».

Le pédagogue trouvera, en plus, dans ce recueil sensible et gai, une foule de clins d’œil aux cours de récréation, aux comportements d’école, à la vie des classes. Les autrices ont choisi d’aborder la vie contemporaine avec un regard intérieur positif. Si
« Le tourniquet ressasse les refrains
Des enfants endormis »
C’est pour affirmer la primauté de la pluralité sur l’isolement de l’individu. Seule la lune se doit d’être « Drapée dans sa solitude ». Mais la lune est un astre, pas l’humain qui doit apprendre à combattre les désastres.
« Oyez, oyez
Bonnes gens
Avis de grands vents, Veuillez
Rester
Aux abris »
Pour ce faire, il faut entendre la nature :
« L’if et le thuya
Se penchent fiévreusement
Sur la pierre froide es cimetières
Sans craindre de vieillir ».
Le jeu des couleurs, ces taches jetées ça et là comme par mégarde, mais gardons-nous d’un jugement aussi hâtif, tentent de dessiner cet « accord parfait », cette harmonie à trouver, où « (…) dessiner
Les contours de la vie ».
Lire la poésie est une invitation à se défaire des stéréotypes. Dans ce processus, l’insistance des créatrices ne peut-elle être lue comme la volonté de construire un temps, une durée, celle de la lecture, où le lecteur, la lectrice rompent avec les stéréotypes. La lecture de poésie deviendrait alors un acte de rupture, de séparation du normé, de l’attendu pour une échappée tendre et colorée vers l’humour créateur de sens imprévus.
Philippe Geneste

Gellé Albane & Bérard Séverine, Poisson dans l’eau, éditions du dessert de lune, 2018, 44 p. 10€
Une journée d’enfant peu sage, d’enfant curieuse, la journée de Marguerite. Une journée c’est onze étapes : l’habillement au lever, l’école, la récréation, la cantine, la classe, la sortie des classes, le chemin du retour au bercail, à la maison, le dîner, l’heure de se coucher, bonne nuit. Les dessins de Séverine Bérard œuvrent en complément et en approfondissement du texte, l’illustrant et parfois en articulant des parties. C’est le signe que l’imagination doit reconstituer la journée de Marguerite et ainsi, évoquer, dans le for intérieur de la lecture personnelle sa propre journée. Les situations quotidiennes sont présentes, rehaussées, un peu comme chez Boris Vian, par une surréalité née des mots et des jeux de mots qui s’interpellent les uns les autres.
Alors récit ou poésie ? Un récit poétique ou bien une poésie narrative ? Nous opterions plutôt pour cette dernière caractérisation. En effet, le travail du langage est souligné par l’autrice elle-même et les assonances, allitérations, parataxes diverses prennent suffisamment de relief pour que l’enfant y soit sensible. Mais ce travail plus spécifiquement poétique est mis au service d’une suite chronologique d’actions formant unité de temps, la journée et de lieu, de la maison à l’école. Le livre devient alors une propédeutique à prendre le temps qui passe comme une survenue non de l’ordinaire des rendez-vous journaliers mais de l’extraordinaire qu’ils renferment. La poésie narrative se veut peut-être plus proche de la vie que la poésie ou que la prose poétique. La poésie narrative cherche, en quelque sorte à s’enraciner dans le banal pour y pro-voquer l’évocation de l’inouï. N’est-ce pas une contribution à l’éducation à la sensibilité et donc à l’éducation du regard esthétique chez l’enfant que ce recueil comme d’ailleurs tout livre de poésie peut mettre en chantier ? Créer pour son plaisir personnel, fouiller dans la vie des espaces de bonheur là où, au quotidien, on ne voit qu’habitude et ritournelles comportementales, ce serait sortir du langage stéréotypé pour aller à la rencontre de ce que disent les mots au-delà de la signification que nous leur donnons et donc ce serait aussi aller vers les autres. La poésie narrative souligne cette direction de recherche esthétique de sym-pathie c’est-à-dire de rencontre des autres : « Sentir juste et dire juste, cela suppose que la Personne tout entière soit concernée » (1) et la personne tout entière comprend l’autre qui nous parle et à qui on parle, l’autre qui nous a fait et que nous faisons partenaire.
Ainsi, Poisson dans l’eau ouvre le langage à l’enfant. Sa poésie n’est ni tout à fait ouverte ni tout à fait fermée, juste invitant l’enfant lecteur ou auditeur à se rendre un peu plus accueillant au langage et donc un peu moins défiant à l’égard de l’attention à porter à la langue :
« et les mots “j’oublie pas” à ne pas oublier, et les doigts sur la bouche pour faire le silence de la nuit »
La poésie, faut-il le redire, est une éducation contestataire de la scolastique qui sévit encore trop souvent à l’école et notamment à l’école secondaire. Faire que l’enfant soit en poésie comme un poisson dans l’eau pour qu’il soit au quotidien attentif aux vies qui l’entourent et à la sienne propre, aussi.
Philippe Geneste
(1) Charpenteau, Jacques, Enfance et poésie, Paris, les éditions ouvrières1972, 200 p.-p.161

Dupuy-Dunier, Chantal, Où qu’on va après ? Illustrations Elena Ojog, collection le farfadet bleu, éditions L’idée bleue, 2008, 47 p. 9€
Le titre est une des formulations enfantines sur la mort, le c’est quoi mourir ? Le livre se lit à partir de cinq ans, -quand la mort est conçue comme un fait réversible, un sommeil- à 100 ans. La mort violente, la mort cruelle, la mort naturelle, la mort douce, la disparition, la fleur qui fane, l’animal qu’on tue, le nouveau ou le vieillard qu’on enterre… Oui, c’est quoi la mort ? Pourquoi la mort ? Chantal Dupuy-Dunier n’édulcore pas le sujet, elle le traite avec franchise et le rend accessible par l’humour d’intelligence de son écriture joyeuse. Les illustrations avec montages d’Elena Ojog empruntent, pareillement, la voie de l’humour pour accompagner le texte et ouvrir à l’enfant d’autres pistes de sa compréhension.
Composé avec soin, Où qu’on va après ? n’est pas un recueil mais plutôt un seul poème en extension permanente, qui se lit en un souffle. On y croise le chagrin, le deuil, la peur, la curiosité,
A ceux qui se demanderaient si un tel livre est abordable par un enfant, la réponse est oui. En effet, tout enfant sait apprécier un livre réputé difficile quand il trouve auprès de lui un entourage qui le met en confiance. Le poème-œuvre de Chantal Dupuy-Dunier ne cherche pas à édulcorer la peine engendrée par la mort, mais il ouvre l’enfant à une vision cosmique, évolutive du vivant c’est-à-dire à une compréhension du phénomène loin des fables religieuses malheureusement si courantes, aujourd’hui encore, sur ce sujet, en littérature de jeunesse.
Philippe Geneste

Rappelons aux lecteurs et lectrices le volume de Françoise Dastur, Pourquoi la mort ? illustré par Anne Hemstege, Giboulées-Gallimard, collection chouette penser ! 2009, 63 p. 9€50. De manière plutôt académique l’autrice traite le sujet en cinq étapes : une question qui met mal à l’aise, Pourquoi donner une sépulture aux morts ? , y a-t-il une vie après la mort ? , Peut-on s’habituer à l’idée qu’on va mourir ? , Le vrai visage de la mort.

13/01/2019

Que trouve-t-on dans le miroir brisé du réel ?

Coe Jonathan, Le Miroir brisé, traduit de l’anglais par Josée Kamoun,  illustrations de Chiara Coccorese, Gallimard jeunesse, 2014, 112 p. 12€50 (également disponible en édition numérique)
Voici le premier livre de Jonathan Coe pour la jeunesse. L’auteur a choisi de donner un tour de conte de fée à ce récit qui, pourtant, à bien des égards, est un texte très politique.
Une jeune enfant, Claire, huit ans, solitaire, trouve dans une décharge, un bris de miroir. Elle l’emporte et s’aperçoit que ce morceau livre un monde peuplé de créatures irréelles évoluant dans un univers d’où l’inégalité, l’injustice sont bannies.
Le roman est politique, aussi, parce qu’il ne donne pas de fin. Quand tous les personnages ayant trouvé un morceau du miroir se rassemblent et reconstituent l’objet devant l’hôtel de ville, le lecteur ne sait pas ce qu’ils voient :
« Qu’avaient-ils vu dans le miroir ?
A toi et tes amis de l’imaginer, dans les années à venir »
Le monde de demain sera ce que les humains en feront, en fonction de ce qu’ils sauront voir du réel d’aujourd’hui et de la configuration à donner à leur avenir. Comme Claire que l’on suit de l’âge de huit ans à l’âge adulte, sauront-ils ne pas renoncer à la fantasmagorie, à l’utopie, à la réalisation d’une autre réalité que celle dans laquelle sombre l’humanité actuelle ?
Les lecteurs habituels de Jonathan Coe seront surpris, toutefois. Ici, point d’ironie. Le ton reste mélancolique de bout en bout. Claire recherche la complicité d’un autre qu’elle. Le miroir n’est pas le symbole du narcissisme mais celui de la quête de l’autre, pour se réaliser soi en même temps qu’adviendrait une société nouvelle, loin de la grisaille britannique.
*
Morisse Fred, La Source d’or de la citée fleurie, éditions chant d’orties, 2017, 157 p. 16€
Dans un quartier populaire « comme un autre », en ce début de vingt et unième siècle, les jeunes ne sont pas sans remarquer les étonnants signes extérieurs de richesse de certains de leurs copains. D’où vient cet argent ? Certains potes vont alors se mettre en tête de résoudre l’énigme. L’intelligence du livre est d’éviter ce à quoi le lectorat s’attend : un trafic de drogue ou autres activités de l’économie souterraine des quartiers. En effet, l’enquête va mener la bande de potes du côté de la mairie et d’un trafic de voix pour les élections municipales. Evidemment, on pense à la manière dont Dassault a soudoyé son électorat en l’arrosant de prébendes diverses. Des jeunes obtenaient ainsi des jobs ou un appartement etc. Ici, la fin est morale, le maire sera frappé d’inéligibilité. C’est une bonne introduction à la réalité politique fondée sur les élections.
*
Cuevas Michelle (recueillies par), Confessions d’un ami imaginaire. Mémoires de Jacques Papier, traduit de l’anglais (USA) par Lilas Nord, Nathan, 2017, 191 p. 13€95
Nous voici projeté en utopie, en un monde où les humains sont dotés d’amis imaginaires. De quoi s’agit-il ? Il s’agit de doubles d’eux-mêmes, des sortes de doudous mais dans une relation qui n’a rien à voir avec la tendresse. Dans ce monde de nulle part, les amis imaginaires se trouvent être les esclaves de leurs propriétaires. Est-ce une figure anticipée de l’expansion du recours aux robots pour l’accompagnement de personnes seules ? Un peu sans doute puisque le statut d’esclave transforme ces doubles de compagnie en animaux autant qu’en humains. Ces âmes errantes du service à la personne retournent ainsi fréquemment au « bureau de réaffectation », le pôle emploi des amis imaginaires.
Le livre est composé de soixante chapitres ce qui facilite sa lecture et imprime un rythme rapide au récit. L’écriture allie le dynamisme des dialogues au style sensible de la narration. C’est un texte doux qui porte, cependant, des questions cruelles sur la société de consommation et l’ubérisation des fonctions du service à la personne. En ce sens, le roman parle de notre monde, en livre une allégorie. Certains chemineront vers une interprétation de l’extension du clonage, d’autres vers une extension de la robotisation des tâches, d’autres enfin fouillerons les effets déshumanisants de l’aliénation. Ainsi, Les Mémoires de Jacques Papier portent à l’avance une critique du passé à venir et c’est là où la littérature se fait irremplaçable.

Commission jeune de lisezjeunesse

06/01/2019

L'entraide

Maricourt Thierry, Joyeuses Utopies, éditions Ressouvenances, 2018, 68 p. 10€
Un libraire dont la boutique pâtit de travaux interminables dans le quartier où elle se situe. Un réfugié politique clandestin militant de la cause basque. La délibération intérieure sur l’accueil, l’hébergement d’un représentant d’une cause non partagée, car le libraire est à toute distance de toute cause nationale ou nationaliste -de plus il est « pacifiste » et ne croit pas à la violence pour faire triompher une cause… L’entour du texte est ainsi campé. Il reste donc la narration de la rencontre, du séjour et de la vie qui continue.
Au cœur de ce court récit est le livre : « On ne craint pas la solitude quand on aime les livres » parce que « s’ils ne rendaient pas forcément la vie plus belle, [ils] en augmentaient la densité ». Et puis les livres peuvent permettre d’abolir « l’idée de frontières à maintenir ».
Le récit peut être lu comme une fable illustrant l’axiome d’un engagement à contre-pouvoir : « l’entraide, pour un militant, est un acte qui doit aller de soi ». Comme les livres, selon le personnage libraire, l’entraide se définit ainsi : « j’étais persuadé que le bonheur des uns se reflétait dans la vie des autres et qu’il rendait cette vie, de fait, plus avenante ».
Dans une ère levée où les idéaux de transformation révolutionnaire des sociétés ont sombré qui dans les réalisations dictatoriales des pays de l’Est et du détournement des soviets en pratique étatique oppressante et exploiteuse, qui dans les aspirations militantes radicales au bureaucratisme soit politique soit syndical soit associatif, qui -et tous et toutes d’ailleurs- dans le hiérarchisme de pensée, d’organisation et de relations humaines, que reste-t-il ? La réponse apportée par Joyeuses Utopies est l’entraide et une solidarité de principe. Au fond, le récit dépeint un rebroussement des idéaux de libération et d’émancipation sociales vers un altruisme militant rivé à des principes éthiques qui demandent à repartir de la relation humaine, du dialogue pour construire une conception sociale égalitaire. Il ne s’agit pas, pour autant, d’une démission devant les pouvoirs puisque le principe de la solidarité est toujours supérieur à tout autre principe face à un pouvoir politique, d’Etat comme économique. L’entraide, « l’empathie », la solidarité s’interpénètrent pour former une clef de l’extension de la construction humaine à contre-courant de l’évolution contemporaine capitaliste. Ces comportements s’opposent avant tout au principe de la compétition clé de voûte de la justification bourgeoise de l’inégalitarisme. L’acte de solidarité est acte d’accueil où l’action individuelle au profit de la réalisation de la vie des autres individus. Ils forment aussi une composante affective apte à faire naître et à développer une pensée sociale contestataire hors des travées qui ont jusqu’alors failli. Certains lecteurs ou certaines lectrices pressées pourraient voir dans Joyeuses Utopies un affaiblissement de l’entraide comme principe de l’évolution humaine (Kropotkine mais aussi l’anthropologie darwinienne) à la notion humaniste chrétienne en vogue parmi un nombre incalculable d’ONG et d’associations. Or cette lecture serait fausse car le libraire du récit n’omet de souligner que son action est bien posée contre un pouvoir. Ce qui se dessine, s’ébauche dans le texte de Thierry Maricourt nous semble être non pas une opposition de l’altruisme contre l’égoïsme mais plutôt un parti pris de l’action d’entraide qui éclaire les situations de pouvoir, de possession d’un élément humain, de répression, d’inégalité. Les éclairant, parce qu’en prenant acte, cette action s’y oppose. Il y aurait ainsi un déport du terrain de la morale vers celui de l’action engagée du côté des opprimés donc aussi des exploités. Certes, la polarité entre classes n’est pas affirmée dans le récit, mais la « complicité » qui contrevient à « l’égoïsme » n’y mène-elle pas ? Mais alors on ne saurait ramener le socialisme à la valeur de la solidarité, parce qu’il y aura toujours, comme en fait l’expérience le personnage de Joyeuses Utopies, menace du pouvoir sur la pratique de la liberté de conviction. La solidarité est une composante de la réalisation possible d’une humanité débarrassée de l’ordre qui contraint et donc de l’exploitation. Pour autant l’engagement économique et social ne peut que puiser son énergie dans une réflexion à mener sur les relations qu’entretiennent les hommes entre eux. Voilà ce que pousse à débattre ce dernier bref récit de Thierry Maricourt, bellement édité par les éditions Ressouvenance.

Philippe Geneste

27/12/2018

Beaux livres en fêtes

Beaux livres

Les éditions pour la jeunesse proposent tant de beaux livres que la catégorie ici, n’en est point une… Voici un choix pour les fêtes réalisée par les membres animateurs du blog lisezjeunessepg dont la commission jeune.

Smith Mike, Hennesey Jonathan, Une Histoire de la bière en BD, dessins d’Aaron McConnell, Steinkis, 2015, 172 p. 15€
Selon le discours officiel, « l’abus d’alcool est dangereux pour la santé », vérité certes, et du coup, le seul discours sur les produits psychotropes empruntent le chemin de la morale et du civisme. Le problème, c’est que se trouve mis hors de portée des consciences les relations étroites tenues par nombre de peuples avec ces produits. Or, la transformation de fruits de la nature en produits cultuels ou culturels explore l’humanité au même titre que d’autres mœurs et transformations de la matière par lesquelles les civilisations se sont forgées. L’ouvrage de Smith, Hennesey et McConnell traite, sur un grand format et avec érudition de la naissance de la bière au sein de peuples, des cultes auxquels elle semble s’être rattachée, puis de son développement. Les procédés techniques qui en gouvernent y sont détaillés, en accompagnement de son histoire, y replaçant les mythologies afférentes. L’ouvrage détaille la domestication des levures de bière, l’évolution jusqu’à aujourd’hui en passant par les temps de la prohibition aux Etats-Unis. En explorant la place de la bière dans la vie quotidienne et les rites religieux ou les usages politiques qui en sont faits, les auteurs ouvrent aux esprits la voie d’un regard critique instruit sur la question d’un des psychotropes les plus communément bus.

Agard John, Je m’appelle Livre et je vais vous raconter mon histoire, illustrations par Neil Packer, Nathan, 2015, 143 p. 13€90
L’écrivain et poète John Agard se met dans la peau d’un livre qui raconte son histoire. On pourrait résumer l’ouvrage aux illustrations en noir et blanc stylisées sous la forme d’une devinette : Qu’est-ce qui, en son commencement, fut minéral ? Qu’est-ce qui devint végétal ? Puis se transforma en animal ? Et qui, aujourd’hui est digital ?
Réponse : le livre, bien sûr qui eut pour support l’argile,  puis le papyrus (byblos) avant de se trouver sur du parchemin et qui, aujourd’hui, est transporté sur liseuses numériques et e.book.
Autre devinette : qu’est-ce qui a commencé tablette et qui retourne aujourd’hui à la tablette, sous nouvelle forme ?
Le livre d’Agard entre dans le détail de la tablette (d’argile, heureuse coïncidence des mots), du rouleau, du codex, de l’imprimerie et de la rotative. Agard conte aussi les grandes étapes de l’écriture cunéiforme, hiéroglyphique, alphabétique.
Le poète et l’illustratrice content les mésaventures, les épreuves du feu qui commencèrent en Chine, se poursuivirent avec les bûchers du Moyen âge, les codex mayas brûlés au XVIème siècle, les bûchers nazis du XXème siècle, la bibliothèque de Bagdad ravagée par les flammes en 1991, celle de Sarajevo en 1992…
C’est un livre qu’on feuillette, qu’on bouquine (clin d’œil à l’écorce du hêtre, boc en ancien anglais devenu book et bouquin) feuille à feuille (de palmier en Inde, de mûrier au Japon, de bananier aux Philippines, de papier longtemps et encore.
Ce livre est un chef d’œuvre tout autant qu’un beau livre.

Zucchelli-Romer Claire, Les petits doigts dansent, Milan, 2016, 26 p. 13€90
Des formes simples aux couleurs fluo sont creusées dans chaque page. L’enfant les suit et figure ainsi des rectangles, des triangles, des cercles, des sinusoïdes, des traits… Le texte invite à une activité de l’adulte avec l’enfant et ce n’est d’ailleurs qu’à travers l’activité que le livre prend tout son sens. L’horizontalité, la verticalité, sont éprouvées, des rythmes se créent en sautant de forme en forme ou de couleur en couleur. Et toujours ce texte pour guider l’adulte ou lui suggérer un ordre d’actions à faire faire à l’enfant sur les doubles pages cartonnées et creusées. Il ne s’agit pas d’apprendre la géométrie, mais de développer la motricité chez l’enfant. Le dialogue avec les parents lui permettra de développer aussi son imagination, en cherchant à voir ce que sont ces formes. En général c’est l’adulte qui initiera l’enfant à des rapprochements figuratifs avec le réel. C’est une promenade graphique par le biais sensoriel.

Zucchelli-Romer Claire, Les petits doigts sur le chemin de l’école, Milan, 2016, 26 p. 13€90
Bâti sur la même conception que le précédent, ce nouvel ouvrage avec ses formes simples tracées en couleur fluo sur des aplats de couleurs douces, raconte une historiette qui est aussi un ensemble articulé de consignes. Si la motricité des doigts et celle de la main sont requises, c’est pour propédeutique à l’écriture, mais sans aucune contrainte sans aucun formalisme. L’enfant fait les gestes pour suivre le chemin de l’école, et ce faisant va droit, parcourt l’espace en boucles, fait un retour en arrière, monte, descend. Le graphisme épuré du livre laisse libre cours à l’imaginaire du petit, appuyé sur le texte simple et poétique à la fois, mais sans verser dans l’image ou la métaphore. C’est à nouveau un excellent ouvrage.

Mon Grand Imagier sonore illustré par Kiko, Milan, 2018, 24 p. 19€90
Chaque double page est consacré à un thème relevant de la vie quotidienne. Les objets et animaux etc. inclus dans la double page, selon le principe de l’imagier (une image portant en dessous un mot), font l’objet d’un son que l’enfant actionne en appuyant sur le bouton propre à la double page. Au final, le livre devient un espace visuel autant que sonore qui ravit les petits enfants et qui instruit par ces deux sens (vue et ouïe) l’univers de la désignation du monde environnant. Un bel instrument pour enrichir son langage. On utilisera l’ouvrage d’abord en accompagnant l’enfant dès 1 an. Plus tard, on laissera l’enfant seul explorer les doubles pages. Une belle réalisation des éditions Milan.
Philippe Geneste

Zücher Muriel, Terriens mode d’emploi, illustrations de Stéphane Nicolet, Casterman, 2017, 64 p. 11€90
Cet ouvrage se présente comme un roman. Sa lecture porte à le considérer comme une fiction d’anticipation prenant la forme du documentaire. Des extraterrestres viennent sur terre pour comprendre les mœurs, croyances et fonctionnements sociaux et économiques des terriens. Un terrienologue spécialisé dans les passions des créatures terrestres dresse un guide pour les explorateurs à venir et fait le point des découvertes scientifiques concernant les terriens : éthologie, psychologie, habitudes culinaires, les formes de regroupement - famille ou société- etc. Le guide fait aussi l’inventaire des outils nécessaires pour aller à la découverte de la planète Terre : droïdes traducteurs, conseils de base pour y vivre, gestes de survie face aux réactions émotives des terriens etc. Un ouvrage à lire dès 8/9 ans jusqu’à 11/12 ans voire plus.

Mc Gowan Anthony, J’ai tué le Père Noël, Ridell Chris, Milan, 2018, 80 p. 8€90
Prix modeste pour ce petit livre à la couverture cartonnée et à la tranche arrondie. L’histoire est facétieuse autour de la croyance au Père Noël. Les illustrations de Chris Ridell donnent un charme fantaisiste.

Commission lisez jeunesse

16/12/2018

Une vie d’après

LONG, Hayley, Nos vies en mille morceaux, Gallimard jeunesse, 2018, 327 p., 15,50 euros.
Résumé :
Première et deuxième parties du livre «  Partout et nulle part  » et «  Brooklyn  » :
            Dylan est un adolescent de 15 ans. Il est le narrateur de cette histoire, écrite à la première personne. Il vit avec ses parents et son petit frère Griff, âgé de 13 ans. Lorsqu'ils étaient enfants, leurs parents ne cessaient de voyager à travers le monde (Shangaï, Barcelone...) sans vraiment se poser. Après être partis en vacances, ils sont tous en voiture pour rentrer chez eux, à New-York cette fois, lorsqu'un accident survient : leurs parents décèdent. Dans un premier temps, les deux orphelins sont recueillis par Blessing, la principale de leur ancien collège (ils n'y retournent pas puisque c'est les vacances), collègue et amie de leurs parents (qui étaient tous les deux enseignants d'anglais). Ils écoutent de la musique, profitent de la compagnie des animaux de Blessing : Marlon le chien et Pudders l'horrible chatte, pour faire leur deuil. Dylan se réfugie souvent dans « un lieu si proche si loin », c'est-à-dire un lieu peuplé par ses propres pensées et sa propre imagination, où il revit des souvenirs où ses parents sont souvent présents. Le lecteur connaît ainsi les événements de son enfance, marquée par les déménagements et les différents lieux où il a habité, son premier amour avec Mathilda, une petite allemande dont les parents étaient très amis avec les siens.
Troisième et quatrième parties du livre « Aberystwyth » et « A jamais ici et là »  :
            Au bout d'un certain temps, Dee, une cousine de leur maman, souhaite récupérer les enfants (leurs parents n'étant pas très liés avec le reste de leur famille, les garçons ont juste reçu des cartes de condoléances). Elle habite au pays de Galles, à Aberystwyth. Les enfants déménagent une fois de plus pour s'y rendre. Dee et son mari Owen se montrent très patients, très attentifs envers eux. Griff, à contrecœur, finit par retourner au collège. Il a du mal à s'habituer à ce nouvel endroit, avec des paysages et une langue locale qu'il ne connaît pas, et à se confier à ses tuteurs, pourtant très gentils. Il rencontre une élève de son collège, Hari, et accepte, sans enthousiasme, de participer avec elle à un programme où des bénévoles doivent rendre visite à des personnes âgées. Griff, toujours accompagné de Dylan, s'occupe de Powell, un vieux monsieur très sympathique qui vit dans une maison de retraite. Il est seul depuis le décès de sa femme.
            C'est à ce moment de l'histoire seulement que je me suis rendue compte que certains détails me semblaient étranges... Dylan accompagne tous les jours son frère au collège... Puis repart, ne sachant pas trop où aller. Comment se fait-il que lui-même n'aille pas au lycée ? Il écoute des conversations entre Hari et Griff, qui sont de plus en plus complices. Pourquoi ne participe-t-il pas à la discussion ? Comment se fait-il qu'il reste là alors que son petit frère discute, en privé, avec une fille ? Et, un jour où il laisse Griff seul avec Powell, Dylan va l'attendre dans le jardin. Il rencontre alors la femme de Powell qui jardine. Mais les fleurs qu'elle coupe ne vont pas dans son panier et restent au sol... Le lecteur comprend alors que Dylan est décédé lui aussi lors de cet accident de voiture. Il veille sur son petit frère depuis tout ce temps, de même que la vieille dame veille sur son mari Powell.
            Dans la dernière partie du livre, Powell se confie à Griff en lui racontant son histoire : il vient d'une famille polonaise, son vrai nom est Pawel Ciechanowski. Lorsqu'il avait 7 ans, la guerre a éclaté. Pour protéger son enfant, sa maman l'a envoyé à  Aberystwyth chez une cousine à elle qui avait épousé un marin anglais. Pawel n'a plus jamais vu ses parents. Il a été adopté par cette cousine et a pris le nom de son mari : Roberts. Son prénom a également été modifié. Cette histoire bouleverse Griff qui s'effondre en pleurs dans les bras du vieil homme, un peu surpris. Plus tard, il arrive enfin à se confier à Hari sur l'accident et à parler de Dylan. Ce dernier s'en va alors, convaincu que son frère va mieux, a accepté sa nouvelle vie auprès de ses parents d'adoption et de sa nouvelle amie.

Mon avis :

J'ai beaucoup aimé ce roman dont la fin m'a vraiment surprise, je ne m'attendais pas du tout à la tournure fantastique du livre. Il faut le relire pour remarquer qu'en effet, la plupart des personnages ne s'adressent jamais directement à Dylan. Pourtant, certains le font, comme l'infirmier qui est à l'hôpital après l'accident, Angel (qui est sans doute comme lui), l'amie de Blessing, une vieille dame nommée Freda, qui est un peu une voyante et les animaux qui réagissent également à la présence de Dylan. Mais les deux premières parties du livre sont vraiment écrites de manière à ce que le lecteur pense que Dylan est bien là (il participe aux discussions (sauf qu'on ne lui répond jamais directement), il est à la table avec Dee, Owen et Griff...). Ce n'est qu'une fois au pays de Galles que certains soupçons apparaissent chez le lecteur, soupçons confirmés lors de la rencontre entre Dylan et la femme de Powell. J'ai aimé l'idée d'un « lieu si proche si loin » avec les souvenirs du personnage et le lien, « la connexion cosmique » entre les deux frères. Ce livre est écrit de façon assez poétique, avec beaucoup de références à la musique (il y a même une « playlist » à la fin du livre).

Milena Geneste-Mas

09/12/2018

Quand le monde fait écran

Cohen-Scali Sarah, Connexions dangereuses, Flammarion Jeunesse, 2018, 187 p. 10€
Cet ouvrage est la réédition d’un roman paru initialement en 2002. La place accrue prise par les nouvelles technologies de communication et d’information dans l’univers des adolescents ne fait que rendre plus actuel ce que met en scène Connexions dangereuses : le pouvoir des messages médiés par le mail et portant sur la vie relationnelle d’un groupe d’adolescents, ici des élèves d’une classe de troisième.
Une adolescente et son petit ami-amant jouent à pervertir les relations amoureuses ou de séduction entretenues par eux ou par d’autres élèves de la classe. Aux 34 courriels et lettres qui composent le roman, Sarah Cohen-Scali ajoute 5 extraits de journaux intimes de deux protagonistes, dont une, essentiellement. Le schéma de ce récit épistolaire reprend explicitement celui du roman Les Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos, paru en 1782.
La structure des liens entre les personnages en est très proche : une fille, Virginie, qui pilote le montage des relations, par le jeu pervers de la séduction ; Bastien, le complice mais aussi le rival, qui va réellement tomber amoureux, mais ne saura pas sortir des rôles dans lesquels il s’est enferré ; Audrey, une jeune fille atteinte de boulimie suite à un inceste. Repliée à l’intérieur de sa souffrance, .elle va naître à l’amour. Puis comprenant qu’il s’agit d’un leurre elle tenter de mettre fin à ses jours ; Delphine, une jeune fille arrivant d’une école privée d’Afrique du Sud, qui va se lancer aveuglément dans la coquetterie et la séduction. Ce sont les figures en reflet de Merteuil, Valmont, Tourvel, Cécile de Volanges, personnages du roman de Laclos. Francis, qui devient l’amoureux de Delphine, joue, lui, le rôle de Danceny dans le roman de Laclos : c’est lui qui poignarde mortellement Bastien qui a créé le scandale en affichant une photographie de Delphine nue dans le foyer des élèves.
Comme Les Liaisons dangereuses, Connexions dangereuses est un récit d’initiation pour tous les personnages et pas seulement Audrey et Delphine, une sorte d’éducation sentimentale des adolescents d’aujourd’hui. A travers Virginie, le machisme est dénoncé, mais cette dénonciation sombre dans une volonté d’emprise sur Bastien qui fleure un raffinement d’autorité. Le suicide d’Audrey, l’acte suicidaire final de Bastien, soulignent que les pièges des relations épistolaires par courriels et l’exposition des images des uns ou des autres sur les réseaux sociaux aliènent les individus, les victimes mais aussi les auteurs. Ici, le récit de Cohen-Scali s’émancipe de son modèle. La théâtralisation des relations intimes n’a pas une visée morale mais une volonté clinique de mettre les jeunes gens en face des faits construits par les correspondances. On peut définir Connexions dangereuses comme une fiction de non-fiction.
Pour souligner les risques de la domination du paraître sur l’être, l’autrice intègre le journal intime d’Audrey, écriture de vérité et seul moment d’écriture authentique pour Virginie dont c’est le dernier écrit dans le roman. Si on retrouve bien la mise en scène de l’interdit, de sa violation comme entrée en lice de la séduction, de la punition finale après les deux suicides et l’effondrement de la frivolité perverse ou sensualité niaise de Delphine, si on retrouve bien ce schéma issu du livre de Laclos, son dernier temps (la punition) se mue en une prise de conscience des protagonistes.
Ce qui le permet, c’est le dispositif épistolaire où s’entrecroisent la relation Virginie/Bastien, la relation Bastien/Audrey, la relation Delphine/Francis (un personnage rival de Bastien) qu’entravera Bastien sur ordre de Virginie. La lettre représente les événements, elle ne les raconte pas, mais l’entrecroisement des lettres prend fonction de narration sur laquelle le lecteur s’appuie pour construire l’intrigue. Connexions dangereuses n’est pas comme Les Liaisons dangereuses une tragédie mais un drame. La libération des sens de Micky, l’amie de Delphine restée en Afrique Sud, la mort laissée en suspens d’Audrey et Bastien, tous les deux dans le coma à l’issue inconnue quand on referme le livre, le repentir inscrit sur le journal intime de Virginie, sont autant de preuves que Cohen-Scali a voulu privilégier la prise de conscience, la réflexion du jeune lectorat quitte à sacrifier un peu de la logique propre de son récit. Elle inscrit ainsi un trait propre au naturalisme tempéré (1) né à la fin des années 1990 dans le roman d’apprentissage destiné à la jeunesse et dont Burgess fut une figure notoire.
Enfin, dernier clin d’œil aux Liaisons dangereuses de Laclos, les échanges de courriels et lettres racontent l’histoire du roman. La dernière lettre est celle du professeur de français de la classe, qui adresse à un éditeur le tapuscrit titré Connexions dangereuses, roman épistolaire écrit par les élèves de troisième durant un atelier d’écriture. Ainsi, « l’histoire du roman est l’histoire dans le roman » (2).
Philippe Geneste
(1) Voir Philippe Geneste, « Le roman d’apprentissage, une évolution difficile vers un naturalisme tempéré », L’Ecole Emancipée, hors-série mai 1999 p.30 (2) Todorov, Tzvetan, « Choderlos de Laclos et la théorie du récit », Tel Quel, 1966 n°27
NB : signalons aussi le roman de Cathy Cassidy, Les Filles en chocolat. Cœur Vanille, traduit de l’anglais par Anne Guitton, 2017.

Guiller Audrey, Les écrans, illustrations d’Andrés Lozano, Milan, 2017, 40 p. 8€90
Ce documentaire paru fin 2017 s’adresse aux enfants de 8 à 12 ans. Chaque double page traite d’une problématique liée à l’utilisation des écrans dans la vie quotidienne : pourquoi les écrans attirent mon regard ? Que fait mon cerveau quand je joue sur l’ordinateur ? D’où viennent les images que l’on voit à l’écran ? Pourquoi les télés étaient très grosses avant ? Qui fabrique les écrans ? C’est vrai, tout ce qu’on voit à la télé ? Pourquoi mes parents veulent que j’éteigne la télé ? Pourquoi on dit que les écrans fatiguent les yeux ? Est-ce que les écrans vont remplacer les livres ? Pourquoi mamie dit que c’est compliqué les écrans ? Est-ce qu’on a des écrans dans tous les pays du monde ? Pourquoi je ne peux pas aller tout seul sur internet ?
D’autres sujets sont aussi abordés : pourquoi l’écran ne captive pas l’attention du chien ? Où trouve-t-on des écrans ? C’est quoi internet ? Quelle mémoire est mobilisée quand on travaille à l’écran ?
Alors oui, cet ouvrage est bien fait et agréable à consulter avec son papier glacé.
Le seul bémol tient au parti pris courant en littérature de jeunesse : les questions liées à l’exploitation sont évacuées du documentaire. Ainsi, le livre mentionne bien les terres rares (terbium, cérium) utilisées pour fabriquer les écrans mais rien n’est dit sur les conditions de leur extraction. Pourtant, c’était l’occasion de montrer comment le travail des enfants sert les profits des entreprises du secteur. En revanche, il est bien dit que leur extraction est polluante : polluer n’est pas mis en relation avec exploiter. De même, l’ouvrage mentionne l’inégale répartition des écrans sur la planète, mais rien n’est dit de l’inégalitaire répartition des richesses entre les pays.

Commission lisez jeunesse

02/12/2018

Je préfèrerais n’en rien dire et pourtant…

DESHORS, Sylvie, Coup de talon, Editions Talents Hauts, 2013, 96 pages, 8 euros (ISBN : 978-2362661006)

Résumé :
Laure est une collégienne d'environ 15 ans, blonde, coquette et populaire. Sa sœur, Lucie, qui n'a que treize mois de moins qu'elle, est une petite brune. Les deux sœurs ont pour passion commune la natation... Un soir, tout bascule. Alors qu'elles attendent dans le métro, Lucie s'éloigne un peu de sa sœur pour discuter avec une copine. Mais lorsqu'elle revient, Laure est en train de se faire agresser par des garçons qui lui volent son sac à main. L'attaque est très rapide. Personne ne réagit, excepté Lucie. Les agresseurs se sont enfuis ; Lucie prend sa sœur dans ses bras. Laure lui confie que les garçons l'ont insultée et touchée. Elle se sent humiliée et salie. Elle fait promettre à Lucie de ne signaler à leurs parents que le vol du sac et de ne rien dire de l'agression. A personne. Lucie accepte.
Mais Laure se renferme de plus en plus sur elle-même. Elle, auparavant très coquette, ne s'habille plus qu'en jogging, elle ne va plus aux cours de natation, repousse l'aide de ses amies, ses résultats baissent au collège, elle parle mal à Lucie... Elle pense que c'est parce qu'elle est blonde et jolie que les agresseurs l'ont choisie pour cible. Un dimanche après-midi, leurs parents, qui ont remarqué son changement d'attitude, décident d'emmener leurs filles à la plage. Mais une fois installés sur le sable, ils se retrouvent sous la pluie et sont obligés de rentrer ! Alors qu'ils retournent tous à la voiture, Laure trouve un chaton abandonné et affamé. Ils décident de l'adopter, à condition que Laure améliore ses résultats au collège. Elle accepte, heureuse de s'occuper du petit animal mais ne parvient toujours pas à s'ouvrir à ses amies ou à ses parents.
Un samedi soir, le meilleur ami de Lucie, Timéo, l'invite à un repas de famille chez lui. Sa maman accepte en demandant à Lucie d'emmener Laure avec elle. Timéo a quatre sœurs présentes à la soirée qui s'entendent très bien avec elles. Le lendemain, Timéo décide de les laisser aller à la plage entre filles. Laure se confie alors petit à petit à ses amies. Alors qu'elles sont en train de se baigner, Laure plonge et remonte à la surface de l'eau et de sa propre vie, grâce à un "coup de talon".

Mon avis :
Si la personnalité des personnages n'est pas très complexe, ce livre reste efficace pour faire comprendre combien des insultes et des attouchements peuvent traumatiser une victime, même sans aller jusqu'au viol. Le fait que le style de l'auteur soit assez simple, que le livre soit très court et facile à lire (je l'ai lu en deux heures) permet à un jeune public, comme des collégiens, de le lire et de saisir, rapidement, le message de l'auteur. En effet, cette histoire fait bien comprendre le traumatisme qu'une agression peut causer et montre combien il est important d'en parler. C'est parce qu'elle préfère ne rien dire à personne de l'attaque dans le métro que Laure sombre petit à petit. Elle rejette même la seule personne au courant, Lucie. A la fin du livre, c'est grâce à la patience de sa petite sœur, à la complicité et à l'écoute des sœurs de Timéo, que Laure finit par se confier et va choisir de donner un "coup de talon" pour rejoindre la surface, pour pouvoir respirer et être elle-même de nouveau.
Milena Geneste-Mas

Brami Elisabeth, Le Courage d’être moi, Nathan, 2018, 112 p. 5€95
Le titre édulcore un peu l’histoire. Il s’agit d’un cas de harcèlement, comme il peut se produire dans les cours de récréation des collèges. On est en classe de quatrième. Un garçon timide subit les moqueries de ses pairs. La dépression guette. Une amie, Manon, va à sa rencontre et le motive pour qu’il ne se laisse pas faire. Les jeunes lecteurs et jeunes lectrices discutent âprement l’idée proposée par l’intrigue de répondre à la violence des harceleurs par la violence. Mais en même temps, il ressort bien de l’ouvrage que ce qui compte c’est de prendre courage, pour, moralement, être en mesure de répondre, non à coups de poings mais verbalement. Le livre montre également, que le harcèlement n’est pas le problème individuel du harcelé mais celui du groupe, de la classe. L’amitié, qui symbolise la solution solidaire au harcèlement, illustre avec intérêt cette affirmation : « Des fois, Personne c’est Quelqu’un. C’est alors que Manon est rentrée dans ma vie ».

La commission lisezjeunesse

25/11/2018

Un livre jeu pédagogique de haute rigueur

Caro Florine, Les Trois Petits Cochons. Livre-jeu pédagogique, Tom Pousse 2018 coffret avec livret pédagogique, magnets, album, 80€
Ce coffret intéressera en particulier les professionnels qui travaillent avec des enfants présentant des troubles du spectre autistique : troubles de la communication ; troubles des interactions ; troubles du langage ; déficit du traitement des informations sensorielles ; manque d’accès « à la théorie de l’esprit » ; manque d’accès à l’implicite ; difficultés à se repérer dans l’espace et le temps ; des centres d’intérêt restreints et répétitifs ; troubles des fonctions exécutives (capacité à s’adapter au contexte).
Mais le coffret sera très utile aussi à ceux qui sont confrontés à des situations pédagogiques avec des enfants présentant des troubles associés. Enfin, les enseignants des grandes sections maternelles et du CP y trouveront aussi des ressources. C’est donc un outil pédagogique que nous recommandons à l’achat par les instituts médico-éducatifs, instituts médico-pédagogiques, les Sessad, les écoles et les institutions publiques ou associatives où viennent consulter des enfants à besoins éducatifs particuliers.
Le livret propose des exploitations pédagogiques bien composées et très détaillées, pour les enseignants en école maternelle, pour les éducateurs spécialisés. Les séances sont détaillées, le matériel décrit. Des séances pour éducation sensorielle sont également à l’ordre du jour.
On trouve un travail sur l’oral à partir d’une manipulation des magnets que l’on peut mener en petite section, moyenne section et grande section.
On trouve le détail d’un atelier dans le cadre des objectifs de communication et créativité en lien avec le Système de Communication par Echanges d’Images (PECS). L’atelier repose sur une expérimentation réalisée en Institut Médico-Pédagogique et en Institut Médico-éducatif accueillant des enfants de 4 à 20 ans ayant des troubles du spectre autistique et des enfants présentant une déficience intellectuelle moyenne à profonde avec ou sans troubles associés : discrimination de pictogrammes, travail sur la compréhension de l’histoire à travers leur utilisation, généralisation des compétences , développement de la créativité de l’enfant.
On trouve une exploitation pour des séances de petits groupes dans le cadre d’ateliers interdisciplinaires (« psycho-éducatif », « psychopédagogique », « pédagogico-éducatif » selon les objectifs fixés pour chaque enfant). Ces ateliers visent en particulier le travail sur les émotions et leurs diverses expressions, mais aussi le travail sur la temporalité (chronologie de l’histoire).
Enfin, le livret donne une analyse précieuse du matériel qu’il renferme et donne des pistes pour l’augmenter pour des visées spécifiques. Un véritable outil qui offre des prolongements numériques dont une version audio-phonique du conte.

Philippe Geneste

18/11/2018

Contre la servitude volontaire

Robberecht Thierry, Le rapport Timberlake, Mijade, collection J zone, Mijade, 2018, 126 p. 6€
« Il faut toujours s’indigner et se rebeller contre l’injustice »
page 139
Voici un ouvrage qui joue sur les frontières du réalisme et de la science-fiction. Suite à la collision entre la planète Terre et un astéroïde, des terriens ont fui sur Cyrus pour survivre, y installant un processus de colonisation. La planète Cyrus est ainsi administrée par le pouvoir central terrien qui y mène une véritable guerre civile.
Régulièrement, des cyrusiens migrent toutefois sur la terre, car les conditions de vie sont terribles sur la nouvelle planète. Au départ acceptés, ces migrants sont désormais refoulés par un pouvoir dictatorial qui se nourrit de xénophobie : « on ne peut pas accueillir toute la misère de l’Univers » (p.11). dit le président nommé le Boss, paraphrasant le ministre Rocard des années 1980/1990 en France. On suit une jeune migrante, séparée de ses parents, expulsée de Terre et qui se retrouve sur Cyrus. On reconnaît aisément un croisement entre l’actualité déchirante de notre monde contemporain et la thématique imprimée durablement dans la science fiction par les Chroniques martiennes de Bradbury. Mais il s’avèrera que les Cyrusiens sont les ancêtres des humains, ayant un corps seulement adapté au milieu hostile de Cyrus et son climat torride, une adaptation qui a abouti à les faire ressembler à de gros insectes vivant, pour les moins fortunés, dans des cactus géants. Se jouera alors une bataille scientifique, médiatique et politique contre le pouvoir, bataille menée par une organisation que la répression force à la clandestinité.. La résistance s’organise dans la ville rebelle de Galeda dans la Province du Nord de Cyrus qui refusé le contrôle télépathique du pouvoir central de la colonie. Le Veilleur, ainsi se nomme le pouvoir sur Cyrus, y enverra l’armée pour anéantir toute résistance présente et à venir. La problématique du pouvoir est ainsi associée à celle de la surveillance et de la guerre. Comment ne pas entendre en échos l’univers dystopique de La Servante écarlate d’Elisabeth Atwood ?
La métamorphose évolutive de l’humanité sur Cyrus permet à l’auteur de poser nettement la question de la place de l’hospitalité et donc de l’autre pour penser l’avenir historique. Elle repose aussi sur la fiabilité des discours des politiques et des scientifiques : le roman est ainsi un récit contre les fausses preuves et l’idéologie qui maintient en ordre des sociétés par la haine et l’intolérance. Le livre s’ouvre alors à la thématique de la non-violence sans en faire un vecteur de l’intrigue : « où que j’aille, je ne rencontrais que violence et guerre » (p.109). Cette thématique s’articule avec celle d’un darwinisme explicitement convoqué et appliqué à la vie extra-terrestre. Dès lors, les êtres humains finissent par choisir des comportements d’empathie. C’est par l’engagement militant pour d’autres rapports sociaux, que leur société  trouve, dans l’altruisme, l’énergie qui la réalise : « On ne règle rien en se soumettant » (p.46).
Ainsi, Le Rapport Timberlake, du nom du scientifique, lanceur d’alerte, qui a réuni les preuves anthropologiques et scientifiques de la nature humaine des cyrusiens, est un roman ancré dans le contemporain. La fin de l’histoire se dégage des dystopies qui pourtant servent de références et forment donc l’intertexte de l’œuvre. On peut y voir la conformité au secteur de la littérature de jeunesse qui abuse des fins heureuses. Mais ce serait une erreur. En effet, le choix narratif est cohérent avec la composition du livre qui promeut l’engagement politique des personnages contre les formes diverses de la servitude volontaire.

Philippe Geneste