Anachroniques

11/11/2018

Du livre-objet et du livre d’activité à la pratique de la lecture

David François, Le bout du bout, illustrations d’Henri Galeron, mØtus, 2018, 15€50
mØtus est dans l’édition de la jeunesse, un protagoniste rare du livre-objet. La dernière parution n’est pas un livre dont on tourne les pages, il n’est pas un livre dont on déplie les pages, il n’est pas un livre accordéon même si on s’en approche, non, il est un tire-lire, un livre dont on tire les pages emboîtées les unes dans les autres. Et pour combler de plaisir le jeune lecteur, une fois les pages remisées les unes dans les autres, on recommence pour mieux apprécier les illustrations un rien pataphysiciennes d’Henri Galéron. La première histoire est d’abord et surtout l’histoire d’un tire-lire, soit un commentaire, facétieux François David, de l’acte même de lecture. Mais le plaisir de lire va encore s’augmenter parce qu’en retournant Le bout du bout on tombe sur Le bout du bout du bout en lieu et place d’une quatrième de couverture… Alors, on a compris, on va tirer, sauf que là, il y a une histoire de langue, une langue au chat appelle le travail d’illustration, une langue pendante de bavards invétérés. Et on tire et on tire, pour obtenir, ou espérer d’obtenir cinq minutes de silence. Et puis on remise la langue dans la gueule d’oiseau de laquelle elle sort. Et tout peut recommencer. Le bout du bout et Le bout du bout du bout ou Le bout du bout du bout et Le bout du bout sont un seul et même tire-lire, un tire-lire infini. Un livre-objet, on ne s’en sépare jamais, parce qu’un livre-objet défie l’âge quand défilent les pages.
Zucchelli-Romer Claire, Petit rond rouge devient grand, Milan, 2018 16 p. 13€90
Voici un nouveau livre d’activité de l’innovante Claire Zucchelli-Romer. Comme les précédents, il s’agit d’approfondir les capacités motrices de l’enfant par le livre et donc par la lecture, une lecture motrice pour les petits. Ici, la lecture se comprend comme un dialogue avec l’enfant car le livre ne prend toute sa dimension d’apprentissage que si une verbalisation accompagne la manipulation de l’enfant : pencher le livre, le tourner, le renverser et le retourner, le faire zigzaguer. Ce qui est travaillé, insciemment, bien sûr, c’est le mouvement d’approche et le mouvement d’éloignement, avec tout ce que ce mouvement comporte de significations affectives possibles pour l’enfant. Ce qui est mis en acte c’est le mouvement d’avant en arrière, de gauche à droite et vice versa.
Par les personnages qui bougent (carré bleu, triangle vert, losange orange, ovale violet) l’enfant se familiarise avec les couleurs et les formes, sans autre métalangage, juste par induction.
Sanders Allan, Mon ABC à jouer, Milan, 2018, 56 p. 14€90
Si le retour des discours sanctifiant le B.A.ba, discours émanant des soi-disant spécialistes cognitivistes payés par le ministre de l’éducation Nationale, relèvent d’une blanquérisation c’est-à-dire d’une régression de la conception de l’apprentissage, les parutions d’abécédaires qui s’égrènent dans les catalogues des éditeurs sont souvent une joie pour apprendre. Ce dernier venu, chez Milan, exige la présence de l’adulte. Il est conçu comme un livre de devinette pratique : où trouver dans un fouillis les objets mis dans la marge droite ou à l’intérieur de chaque double page accompagné par le mot qui le désigne.
Il y a un peu mélange des genres, entre l’abécédaire à proprement parler qui ne concerne que les thèmes-titres de chaque double page et l’imagier (les mots accompagnés de leur image en plus petit à l’intérieur de la double page). On peut penser que ce mélange est contre-productif en termes d’apprentissage de l’alphabet. En revanche le livre plaît aux enfants qui jouent à rechercher les mots-objets imagés.
Deneux Xavier, Brique à brique, Milan, 2018, 56 p. 15€90
Si nous ne mentionnons pas le nombre de pages de ce livre, c’est parce qu’il s’agit d’un livre puzzle qui rend compte de la fabrication d’une maison. C’est donc l’histoire d’un chantier jusqu’au foyer achevé. Le tout, dans l’ordre des pages à voir, constitue ainsi une histoire. C’est une belle réalisation qui convient aux enfants petits, et qui invite les petites mains à s’emparer de l’ordre de la fiction.
Loupy Christophe, Suis le chemin des fourmis, Milan, 2018, 26 p. 12€90
Voici un livre inventif. L’histoire est racontée sous la forme de motifs géométriques. Un rhodoïd que l’on glisse sur la page anime cette dernière c’est-à-dire anime la procession des fourmis au travail inlassable. Carré, triangle droite, cercle, sinusoïde, guirlande, et autres figures composées se révèlent pleines de vie. Il faut accompagner le petit enfant afin qu’il n’en reste pas à la magie des images fixes qui s’animent grâce au glissement du rhodoïd plastique sur la page mais saisisse l’articulation entre les doubles pages. Un album inventif, instructif, ludique par la manipulation qu’il exige. Remarquable.

Philippe Geneste

04/11/2018

Confettis bibliographiques de naguère

Gautier Théophile, Le Capitaine Fracasse, édition abrégée par Patricia Arrou-Vignod, notes et carnet de lecture par Philippe Delpeuch, Gallimard, Folio junior, 2014, 351 p. 6€30
L’adaptation du roman est respectueuse du style et de la structure de ce qui reste l’œuvre la plus connue de Théophile Gautier (1811-1872), celle aussi qui le fige dans un genre qu’il n’a pas épousé durant toute sa vie d’écrivain. Gautier est en effet un créateur en évolution permanente. En tout cas, pour ce travail de transmission patrimoniale, Patricia Arrou-Vignod pour l’intelligence de la version abrégée et Philippe Delpeuch pour la contextualisation du récit aident à la compréhension du mouvement général de ce fleuron du roman d’aventure de cap et d’épée.

Homère, L’illiade, traduit et adapté du grec ancien par Chantal Mouriousef, illustrations de Nicolas Duffaut, carnet de lecture par Chantal Mouriousef, Gallimard, Folio junior, 2014, 206 p. 6€30
Le travail de Chantal Mouriousef n’est pas en cause, loin de là car il est érudit. Mais qu’une œuvre, certes au programme des classes de sixième, fasse l’objet presque chaque année de nouvelles adaptations laisse un peu dubitatif. Au fond, qu’est-ce qui est recherché ? Rendre clair et compréhensible une œuvre inaccessible aux enfants de 10/12 ans ? Admettons, mais alors, la culture patrimoniale ne dit-elle pas ici combien, pour elle, valent mieux les références culturelles communes d’une nation à l’appropriation réelle dans toute leur complexité des œuvres du passé ? Le livre chroniqué n’est pas ici en cause, sinon par sa participation au marché scolaire. Ce qui est en cause, c’est les programmes scolaires eux-mêmes qui, en matière de littérature restent souvent si rébarbatifs et au fond si peu objectifs sur les capacités réelles de lecture des plus jeunes collégiens.

Godard Philippe, Une Poignée de riches… des milliards de pauvres !, Syros, 2012, 170 p. 12€
Il faut toujours revenir sur cet ouvrage exceptionnel de Philippe Godard. Il pose avec simplicité et finesse les enjeux de l’appréhension des sociétés contemporaines, débordant largement la vulgate sociologique pour emprunter le chemin réflexif sur la fibre internationale –nous aimerions dire internationaliste-. Il n’évite pas les points difficiles, comme par exemple essayer d’aborder l’aliénation dans les pays riches et scruter l’affaiblissement du sentiment de la révolte. Il décrit comment on est passé des années soixante-dix où la révolution se donnait comme horizon à la pensée critique au vingt-et-unième siècle où toute idée de révolution a sombré dans les dictatures bureaucratiques qui se l’ont appropriée. L’idée de révolution a été trahie par ceux-là même qui instauraient des régimes coercitifs avec de nouvelles hiérarchies sociales. Et c’est aussi le désir humain d’affranchissement qui l’a été jusqu’à voir la notion de liberté étriquée dans l’individualisme bourgeois conservateur, réactionnaire et toujours empreint de religiosité.

Constant Gwladis, L’étendard collégien est levé, Oscar, collection Court métrage, 2013, 70 p.
Cet ouvrage composé de dix chapitres décrit la vie horrible des collégiens. Décapantes, ces nouvelles s’organisent en quasi fictions documentaires. Les jeunes de 10/13 ans s’identifient aux récits jusqu’à souvent confondre la troisième personne du personnage au « je » qui rend compte du livre. C’est, de ce fait, un livre humoristique et réaliste qui comme le disait un des membres de la commission lisez jeunesse : « Si au quotidien c’est parfois difficile [le collège] voir ce que d’autres vivent et comment ils survivent sont des choses réconfortantes ».

Campbell L.A., Léo Sacrin, mémoires catastrophiques pour collégiens du futur, Gallimard jeunesse, 2013, 176 p. 9€50
Il ne s’agit pas d’un roman, à peine d’un récit, mais plutôt d’une encyclopédie farfelue de collégien. On y retrouve la quotidienneté des 11/14 ans, mais en même temps, un décalage comique dans les situations. On est proche du gag mais le texte est trop long pour appartenir à ce genre. On est donc dans un genre mixte où le journal intime et le gag s’interpénètrent pour créer un ovni littéraire
Commission lisez jeunesse
*
Patte Geneviève, Laissez les lire ! Mission lecture, Gallimard jeunesse, 2012, 350 p. 20€
Voici la réédition augmentée d’un ouvrage paru pour la première fois à la fin des années 1970. L’autrice est bibliothécaire, pionnière des bibliothèques pour enfants qu’elle conçoit comme des lieux d’échange, de rencontres et des lieux de paroles. A l’ère du numérique, ces principes n’ont rien perdu de leur pertinence et les nouveaux outils qui métamorphosent bien des bibliothèques peuvent s’intégrer à merveille dans leur réalisation pratique. C’est ce que tente de montrer l’ouvrage.

Delahaye Thierry, Petites Histoires des noms de rue, Flammarion jeunesse, 2015, 127 p. 5€70
Un livre alerte, sorte de cours d’histoire par le nom des rues avec une prédilection pour les personnages historiques, bien sûr, mais des regroupements par époque ou thème. La narration est assurée par le dialogue d’un grand-père et de son petit-fils. Agréable, instructif, bien que prenant le sentier des anecdotes. 

Philippe Geneste

27/10/2018

Les idéaux ne se commémorent pas

Force est de constater que l’euphorie éditoriale qui a entouré les cinquante ans de Mai 68 en France et dans la monde n’a pas eu son équivalent dans le secteur de la littérature destinée à la jeunesse. Mai 68 ne s’accommodait pas de la thématique à la mode de l’humanisme bourgeois ni de la pensée socialement anesthésiante du mouvementisme social. Trois ouvrages viennent contredire cette assertion, ce qui les rend d’autant plus remarquables à nos yeux.
A.M.&P.G.

pandazopoulos Isabelle, Trois Filles en colère, Gallimard collection Scripto, 2017, 335 p. 13€50
Partout désormais, des murs sont érigés, qu’ils soient faits de bétons, de lames, de barbelés, ou de clôtures grillagées, enlaidissant honteusement sur des millions de kilomètres les pays, les frontières, les mers et certaines îles, afin, selon les états concernés et incriminés ici, de se protéger d’éventuels dangers et d’êtres humains stigmatisés, rejetés souvent aux périls de leurs vies, et que l’on nomme « migrants ».
Le mur de Berlin dont il est question dans ce roman fut construit en 1961 et détruit en 1989. Il fut construit afin de séparer les pays de l’Est et les pays de l’Ouest -les états communistes des états capitalistes-, divisant la capitale de l’Allemagne vaincue, séparant en quelques jours les deux populations. Nombre d’êtres humains furent tués en tentant de franchir celui qui fut nommé « le Mur de la Honte ».
Au fond d’une valise nouvellement acquise, datées des années 1966 à 1968, des lettres éparpillées (soixante dix-neuf lettres) aux différentes écritures se mêlent au plan de Berlin Ouest et Berlin Est, à la carte de la Grèce en y incluant des îles-prisons, à des photographies anciennes, à des extraits de journaux d’époque, à des pages de journaux intimes et un très beau poème de prisonniers politiques grecs. La personne qui a acheté cette valise, mettant très consciencieusement et respectueusement en ordre chronologique tous ces documents et toute cette correspondance, va permettre de dévoiler l’histoire de trois jeunes filles, Cléomèna, Magda, Suzanne, toutes trois nées en 1949.
Cléomèna a du fuir son pays, la Grèce, qui subit la dictature des généraux. Le père de la jeune fille, opposant au régime, a été torturé, rendu fou avant de mourir. Après bien des errances Cléomèna trouve refuge à Paris, auprès de la famille de Suzanne. Celle-ci est la cousine et amie de Magda qui, après la construction du mur de Berlin en 1961 jusqu’en 1966 a vécu chez elle, puis est retournée en Allemagne, auprès de sa famille meurtrie.
Au fil des pages les trois héroïnes du roman vont s’affranchir du joug de la société bourgeoise et militaire, tandis qu’en ce printemps devenu mythique les murs du pouvoir se lézardent, elles vont se forger des idéaux affranchis de l’esprit d’oppression, de compétition, esprit animé de diktats de la société machiste et bourgeoise qui sévit toujours…
Ces trois héroïnes qui vivent leur jeunesse en 1968, ont des traits que l’on peut retrouver chez des jeunes filles de 2018 : c’est Cléoména, en exil, intelligente, fière, d’abord effacée puis militante courageuse dans les actions de mai pour, comme ses lettres le disent, choisir ce que nous ne révélons pas ici ; c’est Suzanne, exaltée, sensible, sa haine du mensonge et qui étouffe dans sa famille, Suzanne avec son désarroi face à son corps, à sa sexualité, s’épanouissant dans ses rencontres avec des étudiants rebelles ; c’est Magda si emplie d’empathie, cherchant à comprendre ce que les apparences taisent, Magda si fine, subtile dans ses relations et meurtrie par son enfance douloureuse où les blessures de son pays se mêlent.aux siennes. Mais c’est aussi dans la pénombre du roman les visages de leurs mères qui se dessinent, celui de Stavroula, la mitèra de Cléomena, emprisonnée politique, elle dont le mari a été torturé et rendu fou par la dictature des colonels, elle dont le fils est tué par cette même dictature ; le visage de Sibylle, la Mutter de Magda, avec sa jeunesse brisée par la guerre, avec la folie et la mort de son premier enfant conçue en ces temps de guerre, avec ses années perdues à l’ombre de la Stasi, étouffée par ce lourd secret de famille qu’on les oblige à défendre, elle et Ilse, son amie et belle-sœur, face aux questions de leurs filles et leur demande de vérité. C’est la silhouette d’Ilse, la maman de Suzanne, lorsqu’à la Libération on l’imagine sur les chantiers de la ville en ruine, toute démunie avec son petit garçon au père inconnu, puis à trente neuf ans donnant naissance à un enfant qu’elle n’a pas désiré, Ilse qui dévoile le lourd secret familial, s’en affranchit et se libère de son mariage tout en prenant une part active aux révoltes de mai 68.
Il est question, dans ce roman magnifique, d’émancipation, du droit des femmes à disposer de leur corps, de contraception, d’amour libre et de ce qu’il signifie, d’amour romantique revendiqué, de passion, d’amitié, de réalisation de soi et de sexualité.
S’il est des valises coffre-fort où sont gardés argent, pouvoir, domination, s’il en est de calfeutrées, de douloureuses, fragiles comme « un vieux truc informe, tout ratatiné et poussiéreux », il en est que l’on ouvre comme l’on ouvre un livre…avec exaltation, comme pour ce roman érudit et sensible, féministe, qui émeut aux larmes quel que soit l’âge de nos yeux et de nos sourires. Tel est le roman d’Isabelle Pandazopoulos, Trois filles en colère, dont chaque page affirme qu’il est interdit d’interdire de penser, qu’il est interdit d’interdire d’aimer.

DU BOUCHET, Paule, 68 Année Zéro, Gallimard collection Scripto, 2018, 196 pages, 9€90
Autre beau roman sur les événements de 1968, 68 Année Zéro laisse parler sa narratrice Maud, âgée de seize puis dix-sept ans. C’est une parole sensible, certains diraient naïve d’une jeune fille qui découvre le monde ; une parole qui questionne, prend parti, se positionne ; une parole qui s’envole pleine d’humour, de gaité. Maud comme le montre le plan de Paris, habite au cœur des émeutes, des barricades, des fumées et lancers de pavés, des violences policières et répressions du pouvoir. Maud se raconte avec précision, finesse, drôlerie s et l’on ne peut fermer le livre avant la fin, on ne peut ne plus l’écouter. Elle nous dit de ne pas se décourager, ne pas renoncer, de rester intègres, de rester rebelles et que les idéaux ne se commémorent pas, ne s’enterrent pas dans du marbre mais qu’ils permettent des axes de pensée, de conscience, d’engagement. Et ainsi de respecter, d’écouter les belles utopies… « Soyons réalistes, demandons l’impossible ».
Annie Mas

Ohayon Danièle, Fillioud Patrick, Mai 68 e A à Z. 100 mots pour comprendre le bouleversement de la société, oskar, 2018, 143 p. 12€95
10 millions de grévistes, usines, lycées et universités occupées, la France de 68 à l’instar d’autres pays dans le monde est bousculée par une contestation sociale qui met en cause les modes de vie conformistes, les modes d’organisation militantes, les formes d’organisation de la vie en société, les schémas idéologiques qui s’étaient imposés après la seconde guerre mondiale, les comportements de la consommation de masse. Pour paraphraser Elvio Frachinelli, les désirs dissidents se défont de leurs oripeaux de peur et entrent au plein jour de la scène sociale,
Mai 68 a été ce « grand commutateur planétaire » (1) dernière convulsion révolutionnaire reliée au XIXème siècle, pour certains, ou clé d’entrée dans la modernité par l’émancipation, pour d’autres. En tout cas, par tous ses aspects, « le Mouvement de Mai 68 a présenté des caractéristiques nouvelles, comparé à ses prédécesseurs de notre vieille société industrielle. Il se situe à la charnière entre le “vieux mouvement révolutionnaire” et de nouvelles formes qui devraient jaillir des nouveaux dispositifs de domination que le capitalisme est condamné à mettre en place, dans cette société autant “de classe” que jadis. Et en tant que précurseur, il est naturel qu’il n’ait pas débouché sur une structuration et une permanence politique »
Le livre d’Ohayon et Fillioud se présente sous la forme d’un dictionnaire. Evidemment, on peut regretter des oublis ou des silences. Par exemple, comment parler de l’anti-militarisme sans parler des réfractaires à la guerre d’Algérie et de l’action non violente, sans mentionner les objecteurs de conscience et le statut obtenu après la grève de la faim de louis Lecoin en 1963 ? On regrettera sûrement, que la dimension internationale bien que présente ne soit pas plus mise en avant. Pourquoi une entrée à Cohn-Bendit et pas à Duteuil ? Etc. Mais dans un ouvrage de dimension modeste, les deux auteurs réussissent là où la littérature de jeunesse, en général échoue : rendre compte de la dimension sociale de classe de Mai 68. Prenant le contre-pied de l’air du temps qui édulcore la notion d’engagement à partir du moment où elle jouxte la contestation sociale, les auteurs montrent que c’est dans la confrontation avec les idées dominantes que se construit un engagement. Le livre prenant à contre-poil l’idéologie dominante d’aujourd’hui, détaille entrée après entrée la notion d’émancipation inséparable des controverses et des luttes tant féministes qu’ouvrières, des combats des communautés de vie comme des combats des minorités opprimées homosexuelles et autres. Alors oui, ce livre de la collection Histoire société de chez oskar est un ouvrage riche pour les repères qu’il donne et honnête pour la présentation qu’il fait des acteurs, des actrices et des événements qui traversent mai 68 en France et en font un moment historique.
Philippe Geneste

(1) Balestrini Nanni, Moroni, Primo, La Horde d’or, Italie 1968-1977. La grande vague révolutionnaire et créative, politique et existentielle, traduit de l’italien et annoté par J. Revel et J.-B. Leroux, P6V Cresceri et L. Guilloteau, Paris, L’éclat, 2017, 671 p. – p.219
(2) Duteuil, Jean-Pierre, Mai 68 un mouvement politique, La Bussière, Acratie, 2008, 237 p - p200. Cet ouvrage devrait figurer dans tous les CDI des lycées tant il est complet et suggestif, stimulant la réflexion pour comprendre le mouvement d’alors et aussi le mettre dans la perspective contemporaine. 

16/10/2018

contes pictogrammatiques

Chaine Sonia, Pichelin Asrien, Raconte à ta façon Le Petit Chaperon rouge, Père Castor-Flammarion, 2016, 32 p. 10€50 ; Chaine Sonia, Pichelin Asrien, Raconte à ta façon Le Chat Botté, Père Castor-Flammarion, 2016, 32 p. 10€50 ; Chaine Sonia, Pichelin Asrien, Raconte à ta façon Boucle d’or, Père Castor-Flammarion, 2016, 32 p. 10€50

Les deux livres reposent sur un concept innovant où des pictogrammes signifient des personnages, des lieux, ou des actions. Un marque-page comprend la légende des différents pictogrammes, ce qui est une aide pour l’adulte qui invite l’enfant à se lancer, ensuite, seul dans la lecture. Par exemple, le ciseau représente le loup, le triangle rouge représente le petit chaperon.
Mais alors, qu’est-ce que lire ? A regarder procéder les enfants sur ces deux ouvrages, lire se définit comme un acte d’interprétation des images et de leurs relations à partir d’une identification des pictogrammes. Lire revient à mettre en relation, à de combiner des actions, des lieux et des personnages. Le truchement des pictogrammes installe la représentation au poste de commande de la lecture de fiction. Un personnage est une représentation. Quant aux images sur la page, l’enfant les interprète à sa façon, il s’amuse à raconter. La stylisation géométrique minimale ouvre l’imaginaire créatif. Et l’enfant, spontanément, touche, suit du doigt, désigne, montre, parfois stimulé par l’adulte. C’est durant cette période première de tâtonnement pour la mise en place de l’histoire que l’enfant est le plus actif.
Chaque conte initial est décomposé en 32 séquences qui sont notifiées au dos du marque page. Le livre comprend donc autant de pages que de séquences. Bien sûr, destiné à des enfants d’âge de l’école maternelle, on présuppose l’accompagnement d’un adulte, juste pour étayer la lecture. La stylisation des pictogrammes oblige l’enfant à faire entendre sa voix dans la voix traditionnelle du conte. Généralement, il le connaît . Il sera intéressant, à l’avenir, d’appliquer ce même procédé d’écriture pictogrammatique d’un conte à des histoires non connues des enfants. Car, ici, on s’assure la connaissance préalable par l’enfant du conte classique. La démarche créative s’en trouve moins ouverte, centrée qu’elle est –mais c’est déjà une richesse précieuse– sur la liberté de raconter. Avec un conte inconnu, on passerait de la liberté dans la modalité du racontage (de la narration) à la liberté dans la modalité de représentation des événements qui font l’histoire (diégèse).
Mais interrogeons, encore, notre observation des enfants racontant un conte avec un tel livre. La signification de l’histoire ne se révèle que par le discours enfantin. Ce discours se construit sur la relation des doigts et de l’œil en mouvement avec la page et les pictogrammes qui y sont figurés. Seule la cohérence de ce discours construit la signification du livre. L’enfant reprend dans une trame discursive parfois buissonnière la trace des contes anciens lus ou racontés par l’adulte. En même temps, il découvre d’autres savoirs parce que d’autres événements lui viennent à l’esprit, suggérés par l’interprétation en cours. La lecture s’élargit, alors par l’accomplissement de l’interprétation donnée qui s’avère être une interprétation recherchée. Et l’enfant trouve une satisfaction dans cet acte de sensification, terme de J.P. Lepri qui signifie la mise en sens du texte, ici de l’album. L’enfant ne répète pas l’histoire entendue, il la re-produit, la ré-invente si on veut. Par cette action de lecture, l’enfant affermit le mécanisme de la lecture qui, nous le voyons, exige et le sens à trouver et la cohérence du sens à suivre. Il devient ainsi malaisé pour l’enfant de discourir, de raconter, se raconter l’histoire sans mettre en relation toutes les pages ; Ce qui exige ce lien, c’est le discours qu’il tient, qu’il se tient. 
Contrairement aux albums ancrés sur l’illustration fictionnelle ou réaliste, ici, plus que l’œil qui observe, c’est l’imagination qui invente. L’imagination est suscitée, elle n’est pas sollicitée. Elle construit le sens. 

Philippe Geneste

07/10/2018

un conte écologique et d’abord humain

Giono Jean, L’Homme qui plantait des arbres, illustré par Olivier Desvaux, Gallimard Jeunesse, collection album junior, 2018, 60 p. 14€50 ; Giono Jean, L’Homme qui plantait des arbres, illustré par Olivier Desvaux, Gallimard Jeunesse, collection folio cadet, 2018, 64 p. 6€90 ;
Le récit de Giono (1895-1970) est un hymne au geste humain, à l’arbre et à la nature. Il fut publié en 1954 dans le magazine Vogue aux Etats-Unis. En France il faudra attendre en 1973 pour que le récit soit pris en compte.
Dans L’Homme qui plantait des arbres, Giono reprend des thèmes de ses premiers livres des années 1920 et 1930, notamment Un de Baumugne ou Colline. Le berger solitaire Elzéard Bouffier, personnage central, prend une dimension de sagesse en plantant, jour après jour, des glands de chênes. C’est ce geste qui est magnifié dans l’histoire, geste de la tension entretenue entre l’homme et la terre aride qu’il habite. Il en sortira un récit de merveilles, un conte si on veut.
On y retrouve un Giono militant pour une vie rustique et pacifique. Ce n’est pas un hasard si Elzéard Bouffier continue son œuvre durant la première guerre mondiale comme pendant la seconde. L’idéal pacifiste de l’homme aux arbres refuse toutes les guerres. Méprisé durant la plus grande partie de sa vie, le berger est à la source du bonheur des villageois des années 1950/1960, ceux qui ont pu réintégrer les villages en ruine de la Provence décrite entre Drôme et Durance. C’est que le simple geste d’Elzéard Bouffier à fait revenir l’eau et la vie. On peut donc lire L’Homme qui plantait des arbres comme un hymne lyrique à la vie qui prend, au vingt et unième siècle, une allure de signal de conduite humaine à réfléchir pour éviter le printemps silencieux qui s’annonce à grand pas. C’est un livre poétique, un conte, d’une grande actualité.
Gallimard double la version en folio cadet par une nouvelle édition sous la forme d’un album au format confortable (200 x 270) qui met en valeur les peintures d’Olivier Desvaux. Il s’agit d’un travail pictural réalisé in situ. Les images abondent et mènent l’enfant lecteur ou lectrice au cœur de la Provence. Elles doublent par la matière des couleurs exécutée au pinceau le récit de géographie physique de Giono. L’incipit, en effet, est d’abord une description, le personnage, « c’était un berger » arrive après et enserré au cœur de la description du paysage. Puis les descriptions vont se faire géographie humaine et ce sera « l’histoire d’Elzéard Bouffier ».
C’est peu dire que le travail d’Olivier Desvaux est déjà une narration en fusion avec la sensibilité de l’univers de l’écrivain. Ainsi, l’œuvre picturale fait éprouver la protestation silencieuse d’Elzéard Bouffier à la guerre : la forêt, seul objet de ses préoccupations et enclave de la vie renaissante de la terre d’un côté, et, de l’autre côté, le ton obscur des tranchées militaires, du paysage ravagé, blessé, troué par les obus d’une humanité déchaînée dans la barbarie. L’apaisement des tableaux qui closent l’album, tableaux lumineux et d’un vert de luxuriance, propose un message optimiste d’une humanité respectueuse de la nature, une terre de seigle et d’orge réconciliée avec l’humain. La nature vit des relations qu’entretiennent avec elle les habitants d’une région, d’un village, d’un territoire ; la terre est un visage des rapports humains.
L’album est un régal pour l’œil comme le récit est un régal pour la réflexion et un délice de réalisme merveilleux.
Philippe Geneste

NB : Toujours disponible, la version audiophonique du livre : Giono Jean, L’Homme qui plantait des arbres, lu par Jacques Bonnaffé, Gallimard Jeunesse, collection écouter lire, 2010, 1 CD 30 minutes, 990, (La voix chaude de Bonnafé donne vie avec vraisemblance au drame de Giono, en lui restituant son art de la parole conteuse.

30/09/2018

Les Contes africains de Souleymane Mbodj

Mbodj Souleymane, Contes d’Afrique. La magie, illustrations de Caroline Hüe, Milan, 2018, 64 p. 18€
Ce volume de contes est une anthologie des créations du conteur et musicien sénégalais Souleymane Mbodj (1967-). Tous les contes de Mbodj ont d’abord été racontés oralement avant qu’il ne les couche sur le papier. Cette genèse des livres explique que ceux-ci restent empreints d’une oralité qui permet aux jeunes enfants et moins jeunes d’entrer de plein pied dans l’univers de Souleymane Mbodj. La spécificité de l’œuvre audiophonique du conteur est qu’il ne s’agit pas de contes lus mais de contes joués : « Un conte d’Afrique noire sans musique est considéré comme un plat sans sel » déclare-t-il. Son œuvre est traversée par celles de Hampâthé Bâ, Birago Diop, Camara Laye, Césaire ou Senghor. Chaque conte est passeur d’idées et la fiction est la mise en chair de l’idée. Le récit est à proprement parler l’antichambre du savoir tout autant que l’énergie transmissive.
Ce qui rassemble les douze contes de ce volume, c’est le thème de la magie. Or, la magie est justement un état d’esprit dans lequel vivent les enfants. L’écoute du conte va ainsi directement entrer en résonnance avec la pensée enfantine mais en même temps, elle va porter celle-ci vers la réflexion notamment sur les valeurs et sur les relations humaines. Les illustrations de Caroline Hüe sont directes et simples à saisir pour l’enfant. Si elles laissent la place centrale aux textes, elles viennent accompagner discrètement leur compréhension par le jeune auditeur ou lecteur. Car les contes de Modj s’adressent certes aux petits mais aussi parlent aux plus grands.
Modj Souleymane, Diarabi et Mansa, illustrations de Judith Gueyfier, Milan, 2012, 48 p. 1450   
Voici un magnifique album illustré avec brio par Judith Gueyfier, privilégiant les aplats de couleurs sous une multitude de détails graphiques oniriques. Le conte de Souleymane Modj est emprunté à la tradition africaine. C’est une allégorie de l’amour qui ne meurt jamais. Le conte repose sur des métamorphoses incessantes d’une créature mi-femme mi-déesse. La fonction de la transformation est toujours de permettre une victoire de l’amour. Ce sont autant de points de vues différents à partir desquels l’amoureux doit considérer son aimée. Quand l’amour vaincra définitivement, la jalousie sombrera dans les entrailles de la terre. On peut aussi lire le conte comme une apologie de l’amour qui fait de l’être aimé un être d’exception. Le conteur d’origine sénégalaise réalise, ici, une œuvre nouvelle sur le sens à attribuer à la métamorphose dans un conte.
Modj Souleymane, Contes d'Afrique pour les tout-petits, illustrations de Hervé Le Goff, Milan, 2007, 40 p. + 1 CD, 15
C'est un ouvrage remarquable. Souleymane Modj est un conteur hors pair et les histoires qu'il conte sont empreintes de civilisation africaine. Elles ne sont pas colorées d'une atmosphère africaine, elles sont issues de la tradition du conte africain. Le CD qui accompagne le livre abonde en musiques traditionnelles et en chansons ce qui en fait non pas un complément du livre, mais une œuvre en plus du livre.
Modj Souleymane, Contes et sagesses d'Afrique, illustrations de Marie Lafrance, Milan, 2009, 56 p. + 1 CD, 1650
Un recueil de huit contes africains, dits, écrits, interprétés avec accompagnement musical. Que ce soit avec le livre, au bien avec le cd, le jeune public de quatre ans et le lectorat plus âgé plongent dans la sagesse africaine, avec des contes parfois cruels, mais éloquents. C’est un chef d’œuvre.
Philippe Geneste
Pour mémoire, rappelons du même auteur :
Mbodj Souleymane, illustrations de Guérin Virginie, production et réalisation, Wilde Laurent, Contes d’Afrique, Milan jeunesse, 2005, collection “De bouche à oreille”, 1 livre 1CD, 2005 16

Voici un remarquable recueil de contes africains, dits par le conteur Mbodj. Chaque conte est précédé d'une musique qui installe une attente de fiction puis, à la fin du conte, parfois, un chant reprend en partie l'histoire ou y fait un clin d'œil. Les animaux ont une grande place (calao, éléphant, gazelle, lièvre, lion, tortue) dans ces récits qui tous portent à une “morale“ d'humanité. Si on ajoute à l'excellence du ton, du style aussi, un recueil bellement illustré, on aura décrit un très bon album à lire ou écouter, écouter, surtout… à tout âge. Ph. G.

23/09/2018

Sciences en conscience

Joliot Pierre, La recherche scientifique ? Une passion, un plaisir, un jeu, propos recueilli par Christophe Gruner, Flammarion, 2017, 64 p. 13€
Pierre Joliot, né en 1932, lui-même chercheur en sciences, est le petit-fils de Pierre et Marie Curie. A l’occasion de l’anniversaire des 150 ans de la naissance de Marie Curie, Flammarion propose un documentaire que nous pourrions dire de méthodologie scientifique destiné aux enfants de 10 à 15 ans. Les notions de jeu et de recherche, d’invention et de découverte, le travail et le plaisir, la réussite sociale ou la satisfaction d’une œuvre qui s’accomplit, ignorance et créativité, le statut de l’erreur et du hasard, langage scientifique et impérialisme angliciste.
Le livre met l’accent, par exemple, sur l’importance de la recherche fondamentale dont le principal objectif est la compréhension des faits observés et qui reste aux fondements de toute recherche appliquée, ce qui est important à l’heure où la recherche française délaisse la première pour ne tourner ses budgets que vers la seconde. L’entretien aborde aussi les questions de la parité, de l’obstacle des opinions communes et superstitieuses c’est-à-dire religieuses, du travail en équipe, de la photosynthèse.
Ce livre doit être dans toutes les bibliothèques et centres de documentation, il peut être offert aux enfants de 10 à 14 ans avec grand bénéfice.

Barr Catherine Williams Steve, L’Incroyable histoire de l’univers, illustré par Amy Husband, Nathan, 2017, 40 p. 12€90
Il y a 13 milliards d’années, une formidable explosion de chaleur, le Big Bang… Puis tout se refroidit, apparition des atomes, création de gaz, de poussières, naissance des étoiles et de millions de galaxies qui brillaient dans le silence d’Univers. Jusqu’à 4,5 milliards d’années des étoiles meurent d’autres naissent, grandissent, des trous noirs en aspirent d’autres et le système solaire va naître. L’ouvrage suit la naissance de la lune, il suit les transformations de la terre, l’apparition de la vie. Le documentaire s’aventure alors du côté de l’astronomie, parle de l’énergie noire, revient sur les trous noirs ; puis il rend hommage aux premiers astronautes Gagarine et Terechkova, relate l’histoire de Neil Armstrong. Il poursuit la présentation de l’astronomie contemporaine avec les engins spatiaux envoyés dans l’espace aux fins de recherche –passant sous silence les objectifs militaires des états… L’ouvrage s’achève sur les perspectives ouvertes par les recherches récentes qui viennent alimenter les rêves millénaires des humains.

Berne Jennifer, Einstein, sur un rayon de lumière, traduit de l’anglais par Ilona Meyer, illustrations de Vladimir Radunski, les éditions de l’éléphant, 2017, 56 p. 14€
Cet ouvrage est un album qui s’adresse aux enfants de 8 à 15 ans. L’album raconte la vie d’Einstein, avec simplicité, en suscitant la curiosité du jeune lectorat : comment une chose, comme la fumée, peut disparaître dans une autre chose ? Comment se fait-il que le sucre disparaisse dans le thé chaud ? Pourquoi on peut adorer les nombres ? Est-ce qu’on pourrait rouler à vélo sur un rayon de lumière ? Pourquoi on bouge quand on dort ? Comment résoudre les mystères de l’immensément petit ou de l’immensément grand ? Pourquoi l’esprit vagabonde même s’il n’y a pas de vent ?
L’illustrateur mélange peinture, dessin, chiffres et lettres écrits, pointillisme quand il est question d’atomes. Il interroge le texte, le déchiffre parfois, en imagine une figuration, provoque la réflexion, bref, l’image est en osmose avec le récit. Grace à ce travail, l’album s’approche de l’idée de l’« expérience de pensée » dont on sait qu’elle est à la base de la manière de raisonner d’Einstein, selon ses propres dires, c’est-à-dire, la visualisation de ses recherches sous forme d’événement imagé.
Le livre est aussi une invitation à aller plus loin, pour les enfants de 10/12 ans notamment. Il pose la question du rapport entre la science et la paix quand on connaît l’usage guerrier de la science par l’humanité, dont la bombe atomique.

Hadfield Chris, Fillion Kate, Le Noir de la nuit, illustrations The Fan Brothers, éditions de l’éléphant, 2016, 42 p. 15€
Chris Hadfield est un astronaute canadien qui, enfant, avait peur du noir. La première partie de l’album rend compte, grâce notamment aux illustrations réalistes et aussi surréalistes des illustrateurs, de cette phobie. Puis vient un soir, un certain 20 juillet 1969, il assiste chez des amis de ses parents à l’alunissage d’Apollo 11.
Ce que voit l’enfant est différent de ce que voient les adultes : lui, il voit le noir total qui entoure Neil Armstrong. Ce noir le fascine tant que ses rêves s’en voient sinon bouleversés, en tout cas amplifiés d’une dimension de volition. Or, effectivement, bien plus tard, l’enfant deviendra pilote puis sera engagé par l’agence spatiale canadienne qui le choisit comme astronaute en 1992. Mais aussi, la peur qui empêchait l’enfant de tenter de connaître l’inconnu se mue alors en une curiosité qui va attirer à elle les savoirs pour la satisfaire.
L’album présente, ainsi, les rêves enfantins et la genèse d’une curiosité savante. Logiquement, en termes de composition du livre, les trois dernières pages, à la manière d’un documentaire cherchant à ancrer la fiction dans la réalité d’une vie, proposent des photographies légendées et un texte informatifs.

Philippe Geneste

16/09/2018

Quand le vent ouvre le livre, les nuages s’y déposent

Lee Jungho, Promenade, adaptation de Bernard Friot, Milan, 2017, 48 p. 16€50
Lee Jungho est un plasticien qui travaille au fusain, à la gouache, à l’aquarelle, mais aussi avec le numérique pour la création d’images poétiques narratives. Le grand format de Promenade (235x340) magnifie son travail de composition qui emprunte aux avant-gardes du vingtième siècle en recherchant la simplicité et une forme de minimalisme chaleureux.
L’album se place sous le signe de la dialectique de l’intérieur et de l’extérieur, soit l’objet et la signification du texte contenu dans l’ouvrage. Le vent  ouvre le livre, les nuages y déposent la vie et la grisaille du temps s’abandonne à l’avènement des couleurs. A travers le livre que tient le lecteur ou la lectrice c’est ce moment d’effection de la représentation qui se figure, page à page, et qui se fixe aux épingles de pensée sur le fil de l’espace imaginaire.
Aller vers la lumière c’est aller vers le livre, c’est en ouvrir la porte imposante entre l’arbre et la nuit illuminée, pour tenter de gratter le ciel depuis cet élément discontinu au sein de la continuité de l’azur. Une représentation prend forme qui vient déborder l’espace du livre, qui s’invite au réel. Clin d’œil à Wang Fô sauvé des eaux, la lecture se déclare monde ; le livre est une nacelle vers d’autres mondes, qui vogue vers d’autres représentations. Mais une nacelle, ça s’ancre au sol, dans l’actualité du monde présent. S’amarrer ? Le livre pourtant ne le peut pas, il laisse voguer le sens par un appel incessant à tous les sens : il est reflets, images, mots, phrases, énoncés, objets évanescents, il se perd dans l’onde. Et là s’ouvrent les vannes de la liberté d’interpréter.
Ainsi grandit l’enfant, à force de cheminements de compréhensions, il grandit grâce au livre, avec le livre, en se soutenant du livre et de ce qu’il contient de si unique. Le livre découpe le réel, parce qu’il est langage et que le langage transporte au surréel. L’enfant à force d’y éprouver la signifiance qu’il porte sur les choses, sur les autres, sur lui-même, prend confiance, c’est-à-dire accepte que ses représentations prennent corps. Mais si le livre est si unique, c’est parce qu’il impose de saisir le réel dans la patience du temps, du temps de la lecture. On s’installe d’autant mieux dans son for intérieur qu’on a su entrer dans les histoires, les récits, les mythes, les légendes, tout ce qui est écrit dans l’espace-livre.
Mais ne t’y trompe pas enfant, savoir lire c’est savoir écouter. L’écoute, cette attention portée au monde, se confond avec l’entendement du monde. Entre la poire et le fromage, sur la terrasse d’un café, on partage et on déguste ses lectures parce qu’on vient les partager. Le langage est ce dialogue et le livre, cet émissaire du langage transporte aussi ce dialogue. Entendre une histoire, s’entendre dire une histoire, c’est sentir passer sur nous la patience du temps, se l’approprier, prendre à soi le temps. C’est apprendre pour soi et apprendre aux autres à faire sien le temps de la lecture. Prendre son temps, c’est le comprendre avec soi et à y inviter les autres pour un voyage hors des sentiers battus d’une contemporanéité où le temps est fracassé par l’ordre des urgences.
Alors, petit ou petite enfant ouvre le livre, pars en promenade grâce au livre, emmène avec toi chaque page et tu verras, les mots de lumière goutte à goutte s’éveiller en toi, en pluie d’échanges entre ciel et terre, en éclairs sans tonnerre. Tu avanceras, en sérénité, toi petit ou petite enfant, sur un sentier lumineux sans rien omettre au-dedans sans rien médire du dehors.
Acquérir le langage c’est l’avoir au cœur et le témoin de ce transfert est le livre, objet transitionnel d’exceptionnelles visions mais si simples et banales, à l’humble hauteur de la vie. Le livre nous fait gravir, par la marche des mots disposés sous la rampe des pages, l’échelle qui mène à la fenêtre, là, par dessus le toit si bleu et si calme où toi, petit ou petite enfant tu grandis, pêchant à loisir dans le plus grand sérieux, les étoiles de la constellation humaine. Le livre retient le passé tout autant qu’il prévient l’avenir, mais sa vraie vie, au livre, c’est sa lecture au présent de cet album de Lee Jungho.

Annie Mas & Philippe Geneste

09/09/2018

voyage gourmand et épicé dans la vie quotidienne

Chusita, Ceci n’est pas un livre de sexe, Nathan, 2018, 160 p. 14€90
Le sujet n’est pas facile à traiter. L’autrice s’y est employée en dialoguant par blog interposé avec des adolescents et adolescentes. Le résultat est remarquable et place Ceci n’est pas un livre de sexe en haut de la pile des ouvrages répondant aux questions que se posent les jeunes mais aussi en leur permettant des questionnements dont ils ne soupçonnent pas l’existence. Sont abordés : le corps et le plaisir, l’orientation sexuelle, les relations affectives, la protection, la masturbation, les prémisses amoureux, l’acte sexuel dont la sodomie, les fantasmes et les jeux. Une sitographie, un dictionnaire complètent l’ouvrage qui alterne textes et images ainsi que planches de bande dessinée.

Duval Stéphanie, La Mort, illustrations de Pierre Van Hove, Milan, coll. Mes p’tits pourquoi, 2018, 32 p. 7€40
C’est un ouvrage à lire avec l’enfant. Il traite du sujet avec distance, les images venant accompagner l’intellectualisation du phénomène de la mort et de ses conséquences pour les vivants. Aucune dramatisation mais une structuration à partir de questions supposées des enfants sur le sujet. Un bon ouvrage à condition, redisons-le, de le lire avec l’enfant. Plus tard, l’enfant l’ayant dans sa bibliothèque, lorsqu’il saura lire, il pourra, seul, y revenir.

Dussaussois Sophie, Les Emotions, illustrations de Magalie Clavelet, Milan, coll. Mes p’tits pourquoi, 2018, 32 p. 7€40
La joie, la peur, la tristesse, la colère, la jalousie sont les émotions que l’album vient illustrer, charpenté autour d’un texte abondant et clair. Le livre, qui s’adresse aux 4/7 ans, ne peut qu’être lu et commenté par l’adulte auprès de l’enfant. Il y faut un dialogue véritable, car il ne s’agit pas d’une histoire et le texte est assez conséquent pour les jeunes enfants visés. Mais, avec l’accompagnement parental, l’ouvrage trouverait une fonction d’explication et d’éclairage sur des situations vécues grâce au retour qu’il permettrait d’en faire. C’est la spécificité de cette collection de s’adresser par l’image a l’enfant pendant que le texte  sollicite vivement la médiation de l’adulte par la lecture commentée.

Houdé Olivier et Borst Grégoire, Mon cerveau, illustré par Mathilde Laurent, Nathan, 2018, 31 p. 6€95
Houdé et Borst sont deux professeurs de psychologie qui travaillent au CNRS à mieux comprendre les mécanismes du cerveau. L’ouvrage offre donc un contenu scientifique assuré au jeune lectorat selon un jeu de questions et de réponses qui caractérise la collection où paraît le livre. Qu’est-ce qu’un neurone ? A quoi sert le cerveau ? Comment voit-on dans la tête ? Qu’est-ce que les neurosciences ? Le cerveau peut-il faire des erreurs ? Les animaux ont-ils tous un cerveau ? Le cerveau rêve-t-il ? Qu’est-ce que l’intelligence ?
Les illustrations exemplifient le propos avec une volonté de sobriété qui s’harmonise très bien avec le texte. Le volume n’oublie pas de donner des repères historiques qui inscrivent les connaissances acquises dans la longue expérimentation humaine pour mieux comprendre cet organe. Bref, un livre excellent pour des enfants de 9 à 14 ans.

Ledu Stéphanie & Frattini Stéphane, L’Histoire de la cuisine, du mammouth à la pizza, illustrations de Claire Gastold, Milan, 2018, 80 p. 14€50
Comment se sont nourris les hommes depuis le fond des temps ? C’est à cette question que répond cet album épais, de format italien, foisonnant d’informations, organisées sur des doubles pages richement colorées sur papier glacé. L’enfant y apprendra l’origine de bien de mets qu’il goûte mais il découvrira aussi la cuisine d’ailleurs. Il s’apercevra, aussi, qu’en voyageant, les denrées, les épices changent les habitudes alimentaires et sociales des humains. Le livre montre le lien entre les faits culinaires et les mœurs. Pour ce faire, la description de la cuisine à travers les temps depuis l’Antiquité, prouve que le goût n’est pas une donnée immuable mais une réalité historique.
C’est une encyclopédie qu’on destinera à des enfants lecteurs, à partir de 7/8 ans. Le passage dans la commission lisez jeunesse a montré que des plus grands s’en emparaient avidement.

Philippe Geneste

02/09/2018

Un riche vent de réalisme poétique

Belder Grâce, Un Vent en colère, illustrations de Soazic Deleplanque, éditions chant d’orties, 2017, 71 p. 7€
Le roman se présente comme un récit de science-fiction écrit par Vincent, le narrateur personnage. Nous sommes sur une planète X-Yole où se sont réfugiés des terriens après la catastrophe écologique qui a rendu cette planète inhabitable. Mais, voilà, la colonisation de X-Yole entraîne les mêmes conséquences néfastes pour le milieu de vie et les signes avant-coureurs d’un nouveau sinistre écologique s’amoncellent. Le climat se dérègle, les catastrophes naturelles menacent.
Du magico-phénoménisme à la raison de sympathie
Comme le livre s’adresse à des enfants de 9 à 12 ans, le point de vue magique sur lequel se fonde l’explication de Vincent aide le lectorat à s’identifier à son argumentation : « Si les tempêtes naissent de nos colères, peut-être qu’en distribuant de la joie, des petits rires, des instants fugaces de bonheur aux uns et aux autres, le ciel redeviendrait paisible » (p.15). Les phénomènes naturels dépendent donc de l’expression des sentiments et des émotions des habitants : « Les colères aussi sont une forme de pollution » (p.22). Ce qui est novateur dans la narration de jeunesse, c’est que cette pensée magique enfantine difflue jusqu’à trouver un ordre de raison dans la fiction : « Nous subissons de grands bouleversements et nous ne croyons pas que c’est à cause de nous » (p.14). Il y a ici un léger déplacement narratif, car ce n’est pas au héros, le narrateur de la première personne à qui s’identifie le lectorat mais à son argumentation. La poéticité de la thématique s’allie à une rigueur d’écriture qui permet au roman de solliciter l’objectivité du jugement sur les faits de pollution et de gouvernance des sociétés.
La non-violence pour combattre la déraison humaine
Une autre spécificité de ce récit est l’actualisation de la lutte non-violente pour contrer les décideurs et remporter l’adhésion de l’opinion commune. C’est un autre apport majeur du livre de Grâce Belder de renouveler cette thématique dans le secteur jeunesse  d’où elle est assez absente. L’enjeu est de vaincre l’égoïsme qui fracture la communauté humaine comme il fracture l’équilibre naturel. Le roman pourrait alors entrer dans la stéréotypie éculée des bons sentiments sous le verbiage des droits de l’homme.
Mais Grâce Belder et Soazic Deleplanque choisissent de pousser au bout l’action et nous retrouvons les héros devenus adultes et eux-mêmes parents. Le combat initié par une marche pacifique dans les années 52 et 53 de X-Yole se poursuit. Gagner l’opinion ne suffit pas car l’égoïsme économique, c’est-à-dire la recherche du profit quels qu’en soient les dommages sur la planète mène toujours le monde. Les dures conditions de travail des employés, la répression des conflits sociaux générés, les fausses argumentations, les informations erronées diffusées par les détenteurs des médias, reprennent vite le dessus entre les êtres humains.
Alors les personnages, qui ne sont pas des héros, Vincent, Valora sa compagne et l’ami Victor s’unissent  afin de promouvoir un mouvement international de paix entre les peuples pour contrer « la dissociation de l’ordre équilibré des événements » (p.69). Et comme la prise de conscience, pour être l’instant initial de la lutte, n’est pas suffisante, le trio crée des « centres de recyclage des colères » où « chacun vient déposer ses colères (…) Les tourbillons de violences sont recyclés, ce qui produit de l’énergie et préserve la planète » (p.67).
La fin du roman réalise un autre pas de côté par rapport au récit pour pré-adolescents traditionnel. La fin n’est ni euphorique ni dysphorique. Le problème posé à la population de X-Yole a peut-être trouvé solution, mais cette solution pose de nouveaux problèmes que la survie impose de voir et de traiter en tant que tel. C’est à nouveau pousser le lectorat à comprendre qu’avant toute chose, il faut « admettre les faits » (p.37) pour espérer pouvoir améliorer la condition humaine et s’arracher des diverses formes d’exploitation et d’oppression. Un Vent en colère est un livre rare parce que la fiction ne croule pas sous le didactisme et parce que la thématique poétique donne un souffle qui emporte l’intérêt et dépasse le comportementalisme pour atteindre sentiment et raison, une raison imaginante qui silhouette les clés de l’organisation nouvelle du monde.

Philippe Geneste