Anachroniques

07/10/2018

un conte écologique et d’abord humain

Giono Jean, L’Homme qui plantait des arbres, illustré par Olivier Desvaux, Gallimard Jeunesse, collection album junior, 2018, 60 p. 14€50 ; Giono Jean, L’Homme qui plantait des arbres, illustré par Olivier Desvaux, Gallimard Jeunesse, collection folio cadet, 2018, 64 p. 6€90 ;
Le récit de Giono (1895-1970) est un hymne au geste humain, à l’arbre et à la nature. Il fut publié en 1954 dans le magazine Vogue aux Etats-Unis. En France il faudra attendre en 1973 pour que le récit soit pris en compte.
Dans L’Homme qui plantait des arbres, Giono reprend des thèmes de ses premiers livres des années 1920 et 1930, notamment Un de Baumugne ou Colline. Le berger solitaire Elzéard Bouffier, personnage central, prend une dimension de sagesse en plantant, jour après jour, des glands de chênes. C’est ce geste qui est magnifié dans l’histoire, geste de la tension entretenue entre l’homme et la terre aride qu’il habite. Il en sortira un récit de merveilles, un conte si on veut.
On y retrouve un Giono militant pour une vie rustique et pacifique. Ce n’est pas un hasard si Elzéard Bouffier continue son œuvre durant la première guerre mondiale comme pendant la seconde. L’idéal pacifiste de l’homme aux arbres refuse toutes les guerres. Méprisé durant la plus grande partie de sa vie, le berger est à la source du bonheur des villageois des années 1950/1960, ceux qui ont pu réintégrer les villages en ruine de la Provence décrite entre Drôme et Durance. C’est que le simple geste d’Elzéard Bouffier à fait revenir l’eau et la vie. On peut donc lire L’Homme qui plantait des arbres comme un hymne lyrique à la vie qui prend, au vingt et unième siècle, une allure de signal de conduite humaine à réfléchir pour éviter le printemps silencieux qui s’annonce à grand pas. C’est un livre poétique, un conte, d’une grande actualité.
Gallimard double la version en folio cadet par une nouvelle édition sous la forme d’un album au format confortable (200 x 270) qui met en valeur les peintures d’Olivier Desvaux. Il s’agit d’un travail pictural réalisé in situ. Les images abondent et mènent l’enfant lecteur ou lectrice au cœur de la Provence. Elles doublent par la matière des couleurs exécutée au pinceau le récit de géographie physique de Giono. L’incipit, en effet, est d’abord une description, le personnage, « c’était un berger » arrive après et enserré au cœur de la description du paysage. Puis les descriptions vont se faire géographie humaine et ce sera « l’histoire d’Elzéard Bouffier ».
C’est peu dire que le travail d’Olivier Desvaux est déjà une narration en fusion avec la sensibilité de l’univers de l’écrivain. Ainsi, l’œuvre picturale fait éprouver la protestation silencieuse d’Elzéard Bouffier à la guerre : la forêt, seul objet de ses préoccupations et enclave de la vie renaissante de la terre d’un côté, et, de l’autre côté, le ton obscur des tranchées militaires, du paysage ravagé, blessé, troué par les obus d’une humanité déchaînée dans la barbarie. L’apaisement des tableaux qui closent l’album, tableaux lumineux et d’un vert de luxuriance, propose un message optimiste d’une humanité respectueuse de la nature, une terre de seigle et d’orge réconciliée avec l’humain. La nature vit des relations qu’entretiennent avec elle les habitants d’une région, d’un village, d’un territoire ; la terre est un visage des rapports humains.
L’album est un régal pour l’œil comme le récit est un régal pour la réflexion et un délice de réalisme merveilleux.
Philippe Geneste

NB : Toujours disponible, la version audiophonique du livre : Giono Jean, L’Homme qui plantait des arbres, lu par Jacques Bonnaffé, Gallimard Jeunesse, collection écouter lire, 2010, 1 CD 30 minutes, 990, (La voix chaude de Bonnafé donne vie avec vraisemblance au drame de Giono, en lui restituant son art de la parole conteuse.

30/09/2018

Les Contes africains de Souleymane Mbodj

Mbodj Souleymane, Contes d’Afrique. La magie, illustrations de Caroline Hüe, Milan, 2018, 64 p. 18€
Ce volume de contes est une anthologie des créations du conteur et musicien sénégalais Souleymane Mbodj (1967-). Tous les contes de Mbodj ont d’abord été racontés oralement avant qu’il ne les couche sur le papier. Cette genèse des livres explique que ceux-ci restent empreints d’une oralité qui permet aux jeunes enfants et moins jeunes d’entrer de plein pied dans l’univers de Souleymane Mbodj. La spécificité de l’œuvre audiophonique du conteur est qu’il ne s’agit pas de contes lus mais de contes joués : « Un conte d’Afrique noire sans musique est considéré comme un plat sans sel » déclare-t-il. Son œuvre est traversée par celles de Hampâthé Bâ, Birago Diop, Camara Laye, Césaire ou Senghor. Chaque conte est passeur d’idées et la fiction est la mise en chair de l’idée. Le récit est à proprement parler l’antichambre du savoir tout autant que l’énergie transmissive.
Ce qui rassemble les douze contes de ce volume, c’est le thème de la magie. Or, la magie est justement un état d’esprit dans lequel vivent les enfants. L’écoute du conte va ainsi directement entrer en résonnance avec la pensée enfantine mais en même temps, elle va porter celle-ci vers la réflexion notamment sur les valeurs et sur les relations humaines. Les illustrations de Caroline Hüe sont directes et simples à saisir pour l’enfant. Si elles laissent la place centrale aux textes, elles viennent accompagner discrètement leur compréhension par le jeune auditeur ou lecteur. Car les contes de Modj s’adressent certes aux petits mais aussi parlent aux plus grands.
Modj Souleymane, Diarabi et Mansa, illustrations de Judith Gueyfier, Milan, 2012, 48 p. 1450   
Voici un magnifique album illustré avec brio par Judith Gueyfier, privilégiant les aplats de couleurs sous une multitude de détails graphiques oniriques. Le conte de Souleymane Modj est emprunté à la tradition africaine. C’est une allégorie de l’amour qui ne meurt jamais. Le conte repose sur des métamorphoses incessantes d’une créature mi-femme mi-déesse. La fonction de la transformation est toujours de permettre une victoire de l’amour. Ce sont autant de points de vues différents à partir desquels l’amoureux doit considérer son aimée. Quand l’amour vaincra définitivement, la jalousie sombrera dans les entrailles de la terre. On peut aussi lire le conte comme une apologie de l’amour qui fait de l’être aimé un être d’exception. Le conteur d’origine sénégalaise réalise, ici, une œuvre nouvelle sur le sens à attribuer à la métamorphose dans un conte.
Modj Souleymane, Contes d'Afrique pour les tout-petits, illustrations de Hervé Le Goff, Milan, 2007, 40 p. + 1 CD, 15
C'est un ouvrage remarquable. Souleymane Modj est un conteur hors pair et les histoires qu'il conte sont empreintes de civilisation africaine. Elles ne sont pas colorées d'une atmosphère africaine, elles sont issues de la tradition du conte africain. Le CD qui accompagne le livre abonde en musiques traditionnelles et en chansons ce qui en fait non pas un complément du livre, mais une œuvre en plus du livre.
Modj Souleymane, Contes et sagesses d'Afrique, illustrations de Marie Lafrance, Milan, 2009, 56 p. + 1 CD, 1650
Un recueil de huit contes africains, dits, écrits, interprétés avec accompagnement musical. Que ce soit avec le livre, au bien avec le cd, le jeune public de quatre ans et le lectorat plus âgé plongent dans la sagesse africaine, avec des contes parfois cruels, mais éloquents. C’est un chef d’œuvre.
Philippe Geneste
Pour mémoire, rappelons du même auteur :
Mbodj Souleymane, illustrations de Guérin Virginie, production et réalisation, Wilde Laurent, Contes d’Afrique, Milan jeunesse, 2005, collection “De bouche à oreille”, 1 livre 1CD, 2005 16

Voici un remarquable recueil de contes africains, dits par le conteur Mbodj. Chaque conte est précédé d'une musique qui installe une attente de fiction puis, à la fin du conte, parfois, un chant reprend en partie l'histoire ou y fait un clin d'œil. Les animaux ont une grande place (calao, éléphant, gazelle, lièvre, lion, tortue) dans ces récits qui tous portent à une “morale“ d'humanité. Si on ajoute à l'excellence du ton, du style aussi, un recueil bellement illustré, on aura décrit un très bon album à lire ou écouter, écouter, surtout… à tout âge. Ph. G.

23/09/2018

Sciences en conscience

Joliot Pierre, La recherche scientifique ? Une passion, un plaisir, un jeu, propos recueilli par Christophe Gruner, Flammarion, 2017, 64 p. 13€
Pierre Joliot, né en 1932, lui-même chercheur en sciences, est le petit-fils de Pierre et Marie Curie. A l’occasion de l’anniversaire des 150 ans de la naissance de Marie Curie, Flammarion propose un documentaire que nous pourrions dire de méthodologie scientifique destiné aux enfants de 10 à 15 ans. Les notions de jeu et de recherche, d’invention et de découverte, le travail et le plaisir, la réussite sociale ou la satisfaction d’une œuvre qui s’accomplit, ignorance et créativité, le statut de l’erreur et du hasard, langage scientifique et impérialisme angliciste.
Le livre met l’accent, par exemple, sur l’importance de la recherche fondamentale dont le principal objectif est la compréhension des faits observés et qui reste aux fondements de toute recherche appliquée, ce qui est important à l’heure où la recherche française délaisse la première pour ne tourner ses budgets que vers la seconde. L’entretien aborde aussi les questions de la parité, de l’obstacle des opinions communes et superstitieuses c’est-à-dire religieuses, du travail en équipe, de la photosynthèse.
Ce livre doit être dans toutes les bibliothèques et centres de documentation, il peut être offert aux enfants de 10 à 14 ans avec grand bénéfice.

Barr Catherine Williams Steve, L’Incroyable histoire de l’univers, illustré par Amy Husband, Nathan, 2017, 40 p. 12€90
Il y a 13 milliards d’années, une formidable explosion de chaleur, le Big Bang… Puis tout se refroidit, apparition des atomes, création de gaz, de poussières, naissance des étoiles et de millions de galaxies qui brillaient dans le silence d’Univers. Jusqu’à 4,5 milliards d’années des étoiles meurent d’autres naissent, grandissent, des trous noirs en aspirent d’autres et le système solaire va naître. L’ouvrage suit la naissance de la lune, il suit les transformations de la terre, l’apparition de la vie. Le documentaire s’aventure alors du côté de l’astronomie, parle de l’énergie noire, revient sur les trous noirs ; puis il rend hommage aux premiers astronautes Gagarine et Terechkova, relate l’histoire de Neil Armstrong. Il poursuit la présentation de l’astronomie contemporaine avec les engins spatiaux envoyés dans l’espace aux fins de recherche –passant sous silence les objectifs militaires des états… L’ouvrage s’achève sur les perspectives ouvertes par les recherches récentes qui viennent alimenter les rêves millénaires des humains.

Berne Jennifer, Einstein, sur un rayon de lumière, traduit de l’anglais par Ilona Meyer, illustrations de Vladimir Radunski, les éditions de l’éléphant, 2017, 56 p. 14€
Cet ouvrage est un album qui s’adresse aux enfants de 8 à 15 ans. L’album raconte la vie d’Einstein, avec simplicité, en suscitant la curiosité du jeune lectorat : comment une chose, comme la fumée, peut disparaître dans une autre chose ? Comment se fait-il que le sucre disparaisse dans le thé chaud ? Pourquoi on peut adorer les nombres ? Est-ce qu’on pourrait rouler à vélo sur un rayon de lumière ? Pourquoi on bouge quand on dort ? Comment résoudre les mystères de l’immensément petit ou de l’immensément grand ? Pourquoi l’esprit vagabonde même s’il n’y a pas de vent ?
L’illustrateur mélange peinture, dessin, chiffres et lettres écrits, pointillisme quand il est question d’atomes. Il interroge le texte, le déchiffre parfois, en imagine une figuration, provoque la réflexion, bref, l’image est en osmose avec le récit. Grace à ce travail, l’album s’approche de l’idée de l’« expérience de pensée » dont on sait qu’elle est à la base de la manière de raisonner d’Einstein, selon ses propres dires, c’est-à-dire, la visualisation de ses recherches sous forme d’événement imagé.
Le livre est aussi une invitation à aller plus loin, pour les enfants de 10/12 ans notamment. Il pose la question du rapport entre la science et la paix quand on connaît l’usage guerrier de la science par l’humanité, dont la bombe atomique.

Hadfield Chris, Fillion Kate, Le Noir de la nuit, illustrations The Fan Brothers, éditions de l’éléphant, 2016, 42 p. 15€
Chris Hadfield est un astronaute canadien qui, enfant, avait peur du noir. La première partie de l’album rend compte, grâce notamment aux illustrations réalistes et aussi surréalistes des illustrateurs, de cette phobie. Puis vient un soir, un certain 20 juillet 1969, il assiste chez des amis de ses parents à l’alunissage d’Apollo 11.
Ce que voit l’enfant est différent de ce que voient les adultes : lui, il voit le noir total qui entoure Neil Armstrong. Ce noir le fascine tant que ses rêves s’en voient sinon bouleversés, en tout cas amplifiés d’une dimension de volition. Or, effectivement, bien plus tard, l’enfant deviendra pilote puis sera engagé par l’agence spatiale canadienne qui le choisit comme astronaute en 1992. Mais aussi, la peur qui empêchait l’enfant de tenter de connaître l’inconnu se mue alors en une curiosité qui va attirer à elle les savoirs pour la satisfaire.
L’album présente, ainsi, les rêves enfantins et la genèse d’une curiosité savante. Logiquement, en termes de composition du livre, les trois dernières pages, à la manière d’un documentaire cherchant à ancrer la fiction dans la réalité d’une vie, proposent des photographies légendées et un texte informatifs.

Philippe Geneste

16/09/2018

Quand le vent ouvre le livre, les nuages s’y déposent

Lee Jungho, Promenade, adaptation de Bernard Friot, Milan, 2017, 48 p. 16€50
Lee Jungho est un plasticien qui travaille au fusain, à la gouache, à l’aquarelle, mais aussi avec le numérique pour la création d’images poétiques narratives. Le grand format de Promenade (235x340) magnifie son travail de composition qui emprunte aux avant-gardes du vingtième siècle en recherchant la simplicité et une forme de minimalisme chaleureux.
L’album se place sous le signe de la dialectique de l’intérieur et de l’extérieur, soit l’objet et la signification du texte contenu dans l’ouvrage. Le vent  ouvre le livre, les nuages y déposent la vie et la grisaille du temps s’abandonne à l’avènement des couleurs. A travers le livre que tient le lecteur ou la lectrice c’est ce moment d’effection de la représentation qui se figure, page à page, et qui se fixe aux épingles de pensée sur le fil de l’espace imaginaire.
Aller vers la lumière c’est aller vers le livre, c’est en ouvrir la porte imposante entre l’arbre et la nuit illuminée, pour tenter de gratter le ciel depuis cet élément discontinu au sein de la continuité de l’azur. Une représentation prend forme qui vient déborder l’espace du livre, qui s’invite au réel. Clin d’œil à Wang Fô sauvé des eaux, la lecture se déclare monde ; le livre est une nacelle vers d’autres mondes, qui vogue vers d’autres représentations. Mais une nacelle, ça s’ancre au sol, dans l’actualité du monde présent. S’amarrer ? Le livre pourtant ne le peut pas, il laisse voguer le sens par un appel incessant à tous les sens : il est reflets, images, mots, phrases, énoncés, objets évanescents, il se perd dans l’onde. Et là s’ouvrent les vannes de la liberté d’interpréter.
Ainsi grandit l’enfant, à force de cheminements de compréhensions, il grandit grâce au livre, avec le livre, en se soutenant du livre et de ce qu’il contient de si unique. Le livre découpe le réel, parce qu’il est langage et que le langage transporte au surréel. L’enfant à force d’y éprouver la signifiance qu’il porte sur les choses, sur les autres, sur lui-même, prend confiance, c’est-à-dire accepte que ses représentations prennent corps. Mais si le livre est si unique, c’est parce qu’il impose de saisir le réel dans la patience du temps, du temps de la lecture. On s’installe d’autant mieux dans son for intérieur qu’on a su entrer dans les histoires, les récits, les mythes, les légendes, tout ce qui est écrit dans l’espace-livre.
Mais ne t’y trompe pas enfant, savoir lire c’est savoir écouter. L’écoute, cette attention portée au monde, se confond avec l’entendement du monde. Entre la poire et le fromage, sur la terrasse d’un café, on partage et on déguste ses lectures parce qu’on vient les partager. Le langage est ce dialogue et le livre, cet émissaire du langage transporte aussi ce dialogue. Entendre une histoire, s’entendre dire une histoire, c’est sentir passer sur nous la patience du temps, se l’approprier, prendre à soi le temps. C’est apprendre pour soi et apprendre aux autres à faire sien le temps de la lecture. Prendre son temps, c’est le comprendre avec soi et à y inviter les autres pour un voyage hors des sentiers battus d’une contemporanéité où le temps est fracassé par l’ordre des urgences.
Alors, petit ou petite enfant ouvre le livre, pars en promenade grâce au livre, emmène avec toi chaque page et tu verras, les mots de lumière goutte à goutte s’éveiller en toi, en pluie d’échanges entre ciel et terre, en éclairs sans tonnerre. Tu avanceras, en sérénité, toi petit ou petite enfant, sur un sentier lumineux sans rien omettre au-dedans sans rien médire du dehors.
Acquérir le langage c’est l’avoir au cœur et le témoin de ce transfert est le livre, objet transitionnel d’exceptionnelles visions mais si simples et banales, à l’humble hauteur de la vie. Le livre nous fait gravir, par la marche des mots disposés sous la rampe des pages, l’échelle qui mène à la fenêtre, là, par dessus le toit si bleu et si calme où toi, petit ou petite enfant tu grandis, pêchant à loisir dans le plus grand sérieux, les étoiles de la constellation humaine. Le livre retient le passé tout autant qu’il prévient l’avenir, mais sa vraie vie, au livre, c’est sa lecture au présent de cet album de Lee Jungho.

Annie Mas & Philippe Geneste

09/09/2018

voyage gourmand et épicé dans la vie quotidienne

Chusita, Ceci n’est pas un livre de sexe, Nathan, 2018, 160 p. 14€90
Le sujet n’est pas facile à traiter. L’autrice s’y est employée en dialoguant par blog interposé avec des adolescents et adolescentes. Le résultat est remarquable et place Ceci n’est pas un livre de sexe en haut de la pile des ouvrages répondant aux questions que se posent les jeunes mais aussi en leur permettant des questionnements dont ils ne soupçonnent pas l’existence. Sont abordés : le corps et le plaisir, l’orientation sexuelle, les relations affectives, la protection, la masturbation, les prémisses amoureux, l’acte sexuel dont la sodomie, les fantasmes et les jeux. Une sitographie, un dictionnaire complètent l’ouvrage qui alterne textes et images ainsi que planches de bande dessinée.

Duval Stéphanie, La Mort, illustrations de Pierre Van Hove, Milan, coll. Mes p’tits pourquoi, 2018, 32 p. 7€40
C’est un ouvrage à lire avec l’enfant. Il traite du sujet avec distance, les images venant accompagner l’intellectualisation du phénomène de la mort et de ses conséquences pour les vivants. Aucune dramatisation mais une structuration à partir de questions supposées des enfants sur le sujet. Un bon ouvrage à condition, redisons-le, de le lire avec l’enfant. Plus tard, l’enfant l’ayant dans sa bibliothèque, lorsqu’il saura lire, il pourra, seul, y revenir.

Dussaussois Sophie, Les Emotions, illustrations de Magalie Clavelet, Milan, coll. Mes p’tits pourquoi, 2018, 32 p. 7€40
La joie, la peur, la tristesse, la colère, la jalousie sont les émotions que l’album vient illustrer, charpenté autour d’un texte abondant et clair. Le livre, qui s’adresse aux 4/7 ans, ne peut qu’être lu et commenté par l’adulte auprès de l’enfant. Il y faut un dialogue véritable, car il ne s’agit pas d’une histoire et le texte est assez conséquent pour les jeunes enfants visés. Mais, avec l’accompagnement parental, l’ouvrage trouverait une fonction d’explication et d’éclairage sur des situations vécues grâce au retour qu’il permettrait d’en faire. C’est la spécificité de cette collection de s’adresser par l’image a l’enfant pendant que le texte  sollicite vivement la médiation de l’adulte par la lecture commentée.

Houdé Olivier et Borst Grégoire, Mon cerveau, illustré par Mathilde Laurent, Nathan, 2018, 31 p. 6€95
Houdé et Borst sont deux professeurs de psychologie qui travaillent au CNRS à mieux comprendre les mécanismes du cerveau. L’ouvrage offre donc un contenu scientifique assuré au jeune lectorat selon un jeu de questions et de réponses qui caractérise la collection où paraît le livre. Qu’est-ce qu’un neurone ? A quoi sert le cerveau ? Comment voit-on dans la tête ? Qu’est-ce que les neurosciences ? Le cerveau peut-il faire des erreurs ? Les animaux ont-ils tous un cerveau ? Le cerveau rêve-t-il ? Qu’est-ce que l’intelligence ?
Les illustrations exemplifient le propos avec une volonté de sobriété qui s’harmonise très bien avec le texte. Le volume n’oublie pas de donner des repères historiques qui inscrivent les connaissances acquises dans la longue expérimentation humaine pour mieux comprendre cet organe. Bref, un livre excellent pour des enfants de 9 à 14 ans.

Ledu Stéphanie & Frattini Stéphane, L’Histoire de la cuisine, du mammouth à la pizza, illustrations de Claire Gastold, Milan, 2018, 80 p. 14€50
Comment se sont nourris les hommes depuis le fond des temps ? C’est à cette question que répond cet album épais, de format italien, foisonnant d’informations, organisées sur des doubles pages richement colorées sur papier glacé. L’enfant y apprendra l’origine de bien de mets qu’il goûte mais il découvrira aussi la cuisine d’ailleurs. Il s’apercevra, aussi, qu’en voyageant, les denrées, les épices changent les habitudes alimentaires et sociales des humains. Le livre montre le lien entre les faits culinaires et les mœurs. Pour ce faire, la description de la cuisine à travers les temps depuis l’Antiquité, prouve que le goût n’est pas une donnée immuable mais une réalité historique.
C’est une encyclopédie qu’on destinera à des enfants lecteurs, à partir de 7/8 ans. Le passage dans la commission lisez jeunesse a montré que des plus grands s’en emparaient avidement.

Philippe Geneste

02/09/2018

Un riche vent de réalisme poétique

Belder Grâce, Un Vent en colère, illustrations de Soazic Deleplanque, éditions chant d’orties, 2017, 71 p. 7€
Le roman se présente comme un récit de science-fiction écrit par Vincent, le narrateur personnage. Nous sommes sur une planète X-Yole où se sont réfugiés des terriens après la catastrophe écologique qui a rendu cette planète inhabitable. Mais, voilà, la colonisation de X-Yole entraîne les mêmes conséquences néfastes pour le milieu de vie et les signes avant-coureurs d’un nouveau sinistre écologique s’amoncellent. Le climat se dérègle, les catastrophes naturelles menacent.
Du magico-phénoménisme à la raison de sympathie
Comme le livre s’adresse à des enfants de 9 à 12 ans, le point de vue magique sur lequel se fonde l’explication de Vincent aide le lectorat à s’identifier à son argumentation : « Si les tempêtes naissent de nos colères, peut-être qu’en distribuant de la joie, des petits rires, des instants fugaces de bonheur aux uns et aux autres, le ciel redeviendrait paisible » (p.15). Les phénomènes naturels dépendent donc de l’expression des sentiments et des émotions des habitants : « Les colères aussi sont une forme de pollution » (p.22). Ce qui est novateur dans la narration de jeunesse, c’est que cette pensée magique enfantine difflue jusqu’à trouver un ordre de raison dans la fiction : « Nous subissons de grands bouleversements et nous ne croyons pas que c’est à cause de nous » (p.14). Il y a ici un léger déplacement narratif, car ce n’est pas au héros, le narrateur de la première personne à qui s’identifie le lectorat mais à son argumentation. La poéticité de la thématique s’allie à une rigueur d’écriture qui permet au roman de solliciter l’objectivité du jugement sur les faits de pollution et de gouvernance des sociétés.
La non-violence pour combattre la déraison humaine
Une autre spécificité de ce récit est l’actualisation de la lutte non-violente pour contrer les décideurs et remporter l’adhésion de l’opinion commune. C’est un autre apport majeur du livre de Grâce Belder de renouveler cette thématique dans le secteur jeunesse  d’où elle est assez absente. L’enjeu est de vaincre l’égoïsme qui fracture la communauté humaine comme il fracture l’équilibre naturel. Le roman pourrait alors entrer dans la stéréotypie éculée des bons sentiments sous le verbiage des droits de l’homme.
Mais Grâce Belder et Soazic Deleplanque choisissent de pousser au bout l’action et nous retrouvons les héros devenus adultes et eux-mêmes parents. Le combat initié par une marche pacifique dans les années 52 et 53 de X-Yole se poursuit. Gagner l’opinion ne suffit pas car l’égoïsme économique, c’est-à-dire la recherche du profit quels qu’en soient les dommages sur la planète mène toujours le monde. Les dures conditions de travail des employés, la répression des conflits sociaux générés, les fausses argumentations, les informations erronées diffusées par les détenteurs des médias, reprennent vite le dessus entre les êtres humains.
Alors les personnages, qui ne sont pas des héros, Vincent, Valora sa compagne et l’ami Victor s’unissent  afin de promouvoir un mouvement international de paix entre les peuples pour contrer « la dissociation de l’ordre équilibré des événements » (p.69). Et comme la prise de conscience, pour être l’instant initial de la lutte, n’est pas suffisante, le trio crée des « centres de recyclage des colères » où « chacun vient déposer ses colères (…) Les tourbillons de violences sont recyclés, ce qui produit de l’énergie et préserve la planète » (p.67).
La fin du roman réalise un autre pas de côté par rapport au récit pour pré-adolescents traditionnel. La fin n’est ni euphorique ni dysphorique. Le problème posé à la population de X-Yole a peut-être trouvé solution, mais cette solution pose de nouveaux problèmes que la survie impose de voir et de traiter en tant que tel. C’est à nouveau pousser le lectorat à comprendre qu’avant toute chose, il faut « admettre les faits » (p.37) pour espérer pouvoir améliorer la condition humaine et s’arracher des diverses formes d’exploitation et d’oppression. Un Vent en colère est un livre rare parce que la fiction ne croule pas sous le didactisme et parce que la thématique poétique donne un souffle qui emporte l’intérêt et dépasse le comportementalisme pour atteindre sentiment et raison, une raison imaginante qui silhouette les clés de l’organisation nouvelle du monde.

Philippe Geneste

26/08/2018

La poésie cette inconnue

Kaïteris Constantin, Sur un arbre caché, illustrations de Joanna Boillat, mØtus, 2018, 71 p. 10€90
La poésie est une invitation au temps long de la patience, de l’attente, de l’entente des mots.
Et puis il y a, les échos des expressions végétales, des lieux communs forestiers, de la phraséologie potagère. Kaïteris et Boillat les connaissent bien qui ont publié en 2014, aux mêmes éditions mØtus, Un Jardin sur le bout de la langue. On entre donc dans ce recueil, d’abord, par les mots, puis par les vers. Au fur et sans mesure, l’intertextualité parle aux enfants : les figures des contes, les lieux de légendes, une comptine, adviennent et vérifient la vérité de cette forêt figurée par le recueil poétique en cours de lecture. Ce n’est pas de l’art pour l’art mais une invitation faite aux jeunes esprits à interroger leur représentation des arbres, leur représentation des forêts. Ce n’est pas de l’art pour l’art, parce qu’on s’attache à l’alliage graphique des mots pour en extraire une signification en partage. Jacques Prévert est omniprésent durant tout le temps de la lecture, c’est dire si les auteurs chantent la simplicité et la profondeur des choses vives.
On se perche sur la fable, on écrit à Marcel Aymé, on convoque le poirier, le cerisier, l’orme, le platane, le cognassier, le saule-pleureur, le tilleul, le marronnier, le baobab ; on part en forêt, on sillonne les avenues, on se repose sous un solitaire. Cette poésie cousue de fil vert, si on ose dire en paraphrasant un vers de Kaïteris, demande à la lectrice, au lecteur de prendre racine dans le langage. Et cela se fait aisément parce que l’humour souffle dans les vers et que la néologie est convoquée pour rendre foisonnante la hardiesse poétique et la transmettre, en l’état, au jeune lectorat Et puis, si le recueil rend hommage à l’arbre c’est parce qu’aucun ombrage n’est fait à l’enfant. Celui-ci court de poème en poème. Il indique même au poète comment écrire, à la dessinatrice comment tracer les arbres sur la feuille de papier en lui reprochant de ne point mettre de couleurs. C’est alors que l’enfant lira les mots qui les désigne et coloriera les images qui ne cessent de se former à son esprit libre.
Nul idéalisme, mais presque une poétique matérielle qu’un poème peut bien illustrer :
Le bois dont on fait le poème
Sous les arbres
que je dessine avec des mots
il y a la feuille
de papier
et sous la feuille
la table de bois qui la soutient et qui pose
ses quatre pieds sur le plancher
de chêne

j’en dois des choses
aux arbres !

Ce recueil manifeste une question d’importance. Le premier maillon de la poésie ne serait-il pas le lecteur, la lectrice ? Etrange affirmation, évidemment, la poésie est si peu lue… Pourtant, tout poème est une adresse à et cette adresse à est une condition d’être de la littérature. Exprimer le monde, exprimer des inquiétudes, des joies, et célébrer le lien de l’humain à la langue qui le constitue revient toujours à instaurer le dialogue au cœur de l’acte poétique. Sur un arbre caché l’illustre nouvellement.

Philippe Geneste

19/08/2018

La promenade en littérature de jeunesse (2012-2018)

GMiyakoshi Akiko, Une Maison dans les buissons, traduit du japonais par Nadia Porcar, Syros, 2017, 37 p. 14€90
Lors d’un déménagement, une petite fille, Sakoo, appartenant à une famille de la classe moyenne, inspecte son nouvel environnement. Elle aimerait bien rencontrer la petite voisine dont on lui a parlé, mais celle-ci n’est pas là. Or, dans le pré qui sépare leurs maisons, elle trouve un panier rempli de dînette. Et voilà l’histoire lancée : qui a déposé ce panier ? Quand la petite voisine reviendra-t-elle ? Les couleurs mates brident une ambiance de joie et on suit, non sans appréhension, les explorations du paysage par Sakko. L’album est une histoire d’amitié, c’est-à-dire de partage et de recherche de la personnalité de l’autre à travers le suivi de ses actes. L’album propose un rythme lent, attentif, avec peu d’effets visuels spectaculaires et au contraire un soin apporté à l’usage des plongées. En effet, le point de vue de la plongée épouse la volonté de Sakoo de chercher et de trouver. Ce n’est qu’en fin d’album que deux contre-plongées viennent accélérer le rythme durant la séquence où se déclare l’amitié. Le dessin réaliste sied aux vues neutres qui signifient la tranquillité d’une vie à trouver. Une Maison dans les buissons est un album apaisant et calme.

Garoche Camille, Suivez le guide ! Balade dans le quartier, Casterman, 2017, 20 p. 14€50
Ce livre d’activité, troisième de la série par la même illustratrice autrice, propose une découverte de la rue et de ses commerces et activités libérales. Les illustrations foisonnent de détails, les figures animales sont anthropomorphiques dans leurs comportements ; c’est à travers elles que le jeune lecteur à qui on va lire le livre découvre le quotidien d’un quartier. Disséminés dans les vingt pages, cinquante volets incitent l’enfant à concentrer son attention pour découvrir des détails quand il les soulève. La couverture en carton renforcé est solide. C’est à la fois un album et un documentaire joyeux.

Billet Marion, Vogue petit bateau ! en collaboration avec Christel Denolle, Nathan, 2016, 10 p. 13€90
C’est une promenade en bateau que l’enfant effectue avec une pièce de bois à forme de bateau. Lire devient jeu et le temps de la ballade est un temps d’histoire où se racontent la pluie et le beau temps. Un ouvrage intéressant pour les tout petits avec un fort cartonnage des pages très adapté aux petites mains.

Billioud Jean-Michel, Les Grands monuments de Paris, Gallimard jeunesse, 2014, 72 p. 12€90
La nouvelle édition de cet ouvrage de référence embellit la vaste promenade érudite qu’il propose à travers Paris, ne manquant pas de livrer des explications historiques ou techniques. C’est un ouvrage de photographies légendées avec précision. Une galerie de photographies et une sélection de liens internet sont disponibles sur www.gallimard-jeunesse.fr afin de poursuivre la balade.

Pittau & Gervais, Promenade au jardin, Gallimard jeunesse, 2012, 16 p. 22€
Cet album au très grand format (340 x430) a pour visée de faire découvrir à l’enfant pas trop petit les fleurs, les légumes, les insectes, les oiseaux que l’on trouve au jardin. Les couleurs sont utilisées comme des indices pour suivre des légumes ou des animaux, ou pour retrouver une réalité cachée. On est entre l’imagier et le documentaire avec une grande latitude de lecture, soit une grande liberté laissée au lecteur d’aller et venir sur ce grand espace offert par l’objet livre avec ses languettes.

Philippe Geneste

12/08/2018

Pour les petits et tout petits

L’imagier du Père Castor, chinois-français, Père Castor, 2018, 264 p. 12€
L’imagier gagnera à être lu avec l’enfant dès trois ans, ou plus tard selon les situations linguistiques. Il présente des objets du quotidien en caractères chinois avec dessous la transcription (pinyin) phonétique et à côté le mot français correspondant. Les images font ainsi le lien entre l’écriture alphabétique, le caractère et le pinyin. Si l’imagier a une vertu c’est celle de découper le monde en identifiant cette décomposition à un découpage des réalités qui entourent l’enfant.
Cet imagier servira aussi aux 100 000 écoliers, collégiens et lycéens (les deux premiers, surtout, qui apprennent le mandarin (cinquième langue enseignée en France). Il sera apprécié aussi par la communauté chinoise qui comptait en 2015 quelque 700 000 personnes.

SAJNANI Surya, Petite tortue et ses amis, Casterman, 2018, 6 p. 10€90
Livre pour les tout petits d’un an, le livre est un imagier d’animaux marins, sur six pages en noir et blanc. Mais en fait c’est un livre de bain. Quand vous trempez le livre dans l’eau les couleurs apparaissent, fascinant la vue de l’enfant, évidemment, par l’animation colorée ainsi créée. Le graphisme est certes stylisé mais assez foisonnant, contrairement à bien d’autres ouvrages pour cette tranche d’âge. Le titre appartient à une série qui s’ouvre appelée « le premier livre-bain de bébé ». Les tout petits aiment beaucoup.

Desbordes Astrid, Max et lapin. La grosse bêtise, illustrations de Pauline Martin, Nathan, 2018, 24 p. 5€90
Un album éducatif réussi car point trop didactique. C’est une situation facilement généralisable à d’autres du quotidien enfantin qui est traitée. Max se fait punir pour avoir fait une grosse bêtise, mais après, le père vient le réconforter et partager en raison les erreurs de l’enfant.

Vincent Gabrielle, Ernest et Célestine. Vive la musique, Casterman, 2018, 32 p. 6€95, Vincent Gabrielle, Ernest et Célestine. Leçon de bonne manière, Casterman, 2018, 32 p. 6€95
Il s’agit de deux albums qui suivent l’adaptation de l’œuvre en série animée diffusée par France 5. De cette rencontre entre l’album destiné au très jeune public et l’adaptation télévisuelle qui en est faite, on retiendra le passage d’une correspondance page à page entre un texte et une image. On sait combien sont différents les albums, Gabrielle Vincent jouant avec le nombre de cases pour imiter les sentiments de ses personnages, pour rendre compte d’une accélération dans les événements ou bien l’inverse ; certaines pages des albums deviennent même des bandes dessinées.
Pour autant, les enfants, qui suivent la série à la télévision, sont comblés et trouvent dans ces livres de petit format une motivation à l’apprentissage de la lecture. De plus, comme pour l’album, l’animalisation de l’enfant -Célestine est une petite souris petite fille- sert un propos visant à déjouer une trop forte identification du très jeune lectorat. Isabelle Nières-Chervel, à propos de l’œuvre de Béatrix Potter, parle de l’innovation de faire « de l’animal non pas un masque d’humanité, mais d’abord un masque d’enfance. Ce sont des albums qui inventent l’animal comme figure projective de l’enfant » (1).
Philippe Geneste

(1) Nières-Chervel, Isabelle, Introduction à la littérature de jeunesse, Didier jeunesse, collection Passeurs d’histoires, 2009, 239 p. – p.142 ; (2) Ibid.

05/08/2018

La piste des larmes

Wlodarczyk Isabelle, Les Grand départ. Sur la piste des indiens Cherokees, illustrations de Xavière Broncard, oskar éditeur, 2017, 43 p. 9€95
Quel bel ouvrage, quel ouvrage instructif, quel ouvrage intelligent. Un récit illustré raconte l’histoire du peuple Cherokee à travers la vie de deux jumeaux.
Il y eut le temps de la cohabitation avec les colons, puis le temps de l’accaparement des terres par ces derniers, puis le temps des expulsions et des déportations. Les peintures et dessins de Xavière Brincard accompagnent le récit incisif et sensible d’Isabelle Wlodarczyk. Les pages colorées, les personnages pareils à des petites figurines de plomb, attirent l’attention de l’enfant jeune lecteur. Un abondant dossier (13 pages) reprend, du point de vue documentaire, la trame du récit conté.
Ce dernier met en scène deux jumeaux, deux, comme sont deux les positions que le peuple indien devait choisir pour assurer sa survie. Fallait-il combattre les envahisseurs, prôner la guerre pour conserver les terres du peuple, pour perpétuer les traditions et modes de vie ? Fallait-il, à l’inverse, concéder aux colonisateurs des terres, puis tout le territoire ? Le temps a joué en faveur des colons dont le nombre a grossi ; l’économie du pays a jeté aux oubliettes les traités assurant le peuple sur sa terre ; les droits supposés ont été bafoués tant par les colons que par l’état fédéral et le président lui-même. Sans trancher, le livre montre qu’à se démettre sans combattre, les cherokees ont perdu le terrain. Les plus optimistes diront qu’au moins, en évitant de combattre contre un adversaire plus fort, les Cherokees et leurs institutions ont ainsi sauvegardé la mémoire de leur peuple, une mémoire de vaincus, certes, mais une mémoire. Au jeune lecteur, à la jeune lectrice de réfléchir à ce dilemme, aux conséquences des choix faits (l’acceptation de devenir esclavagistes par exemple, pour les propriétaires terriens cherokees). Le récit n’oublie pas les choix individuels que symbolise le garçon Amorok. Dès le début opposé à la stratégie de la conciliation avec les colons, il fuira l’avenir écrit de l’enfermement dans un camp, à la mort de sa sœur survenue sur le chemin de la déportation, la fameuse et de si triste mémoire, « piste des larmes ». Il sait trop bien que la seule promesse que tiennent les blancs colonisateurs, c’est la soumission des indigènes. Alors il retourne vivre en clandestin sur ses terres, comme l‘ont fait bien des cherokees.
Si le livre se suffit à lui-même pour les enfants de 9 à 11 ans, il donne aussi envie d’aller plus loin. Une très belle réussite.

Mouchard Christel, L’Apache aux yeux bleus, Flammarion jeunesse, 2018, 218 p.
Voici au format du livre de poche un récit paru en 2015 qui porte un éclairage sur la condition indienne en Amérique du Nord. On est en 1870, au Texas, chez les Lehman, une famille de fermiers. Le héros, Herman, est un des enfants. Il a onze ans. Il va être enlevé par des apaches qui combattent pour la survie de leur tribu et le maintien de leur espace vital ancestral. Christel Mouchard choisit d’approfondir non l’aspect historique mais la psychologie de l’enfant et donc la question de l’identité. La famille n’est-elle pas un fait social, variant d’une civilisation à l’autre, d’un peuple à l’autre ? Herman, d’abord esclave, va être intégré dans la tribu. Il sera un indien blanc ou un blanc indien.
Mais son origine lui vaudra le ressentiment d’un shaman dont l’attitude le poussera, en 1879, à revenir à la ferme auprès de sa famille d’origine. Mouchard interroge ainsi la notion d’origine, l’ostracisme dont peut être victime une personne. Le roman en montre quelques ressorts. Il met en scène le terrible dilemme qui est posé aux tribus indiennes : soit finir dans des réserves, prisonniers à ciel ouvert en quelque sorte, soit mourir dans des combats inégaux face à des blancs mieux armés et de plus en plus nombreux.
Nous avons écrit que Christel Mouchard a privilégié l’approfondissement historique de son personnage à l’histoire. Cette appréciation doit être précisée. L’autrice rend bien compte de la vie dans la tribu apache, elle est parti de faits réels et s’est largement documentée. L’Apache aux yeux bleus est donc l’adaptation brillante d’une histoire vraie appuyée sur deux sources littéraires : les Mémoires d’Herman (Nine years among the Indians) et le récit de l’enlèvement d’Herman par l’indien qui allait devenir l’ami du jeune homme, Chevato : The story of the Apache Warrior who captured Herman Lehmann. Les lieux, les noms, les circonstances qui suturent l’histoire sont tous réels. Cela donne au roman de Christel Mouchard une authentique valeur instructive sur la fin de la civilisation indienne par le génocide planifié des colons blancs qui ont fondé les Etats-Unis d’Amérique. Aussi, L’Apache aux yeux bleus est un roman historique qui se double d’une réflexion très contemporaine sur la déchirure des êtres partagés entre deux mondes ou plusieurs, parfois, sur ce que cela signifie faire sa vie et donc refaire sa vie avec, en toile de fond cette question y-a-t-il une part perdue de la vie quand on refait sa vie ?

Philippe Geneste