Anachroniques

18/03/2018

Savoir se détourner des tiroirs du musée des comportements sociaux

Cadier Morgane, Le Secret du loup, illustrations Florian Pigé, HongFei, 2017, 34 p. 16€50
Cet album de grand format frappe par son graphisme à la fois riche en détail et stylisé. Les couleurs pastel aquarellées épousent le climat de froidure que ne quitte pas l’histoire, avec un brin de tristesse qui accompagne les protagonistes. Pourtant, le livre évolue vers une fin euphorique, celle d’une amitié née qui ne s’oublie pas. La thématique est bien connue, c’est celle de l’amitié entre un animal, ici un loup, et un enfant. La société humaine est hostile à l’animal, mais l’enfant ne partage pas le jugement de cruauté qui est porté sur le loup. Le dessin épouse avec légèreté ce thème, à travers les échos entre le bonnet rouge de l’enfant et son écharpe que revêt le loup après leur rencontre.
A ce thème s’ajoute une réflexion sur la nécessité pour se trouver et donc pour trouver l’autre, de rompre les liens sociaux stéréotypés, la grégarité pour le loup comme pour l’enfant et s’ouvrir à l’inconnu. Le secret de la vie est là, dans cet accueil du différent reconnu comme autre que soi et pourtant semblable. Les pentures de Pigé apportent une dimension onirique avec des glacis, des transparences, des effets de miroir, autant d’invitations à rendre attentif le regard, à prendre soin de la différence, à ne pas caser les êtres dans les tiroirs du musée des comportements sociaux.

Arrou-Vignod Jean-Philippe, Le Prince sauvage et la renarde, illustrations de Jean-Claude götting, Gallimard jeunesse, 2017, 47 p. 16€
Voici un récit qui s’appuie sur le merveilleux, un conte. L’auteur l’a écrit avec la simplicité requise pour le genre et une portée allégorique. L’usage de formules anciennes, le goût de la langue du conte sont adroitement posés pour emmener l’enfant dans un univers libre d’interprétation. Un conte, en effet, possède cette caractéristique propre de libérer l’imaginaire en s’affranchissant explicitement du réel, du référent.
Le prince est obsédé par l’assouvissement de son désir d’emprise qui se réalise dans la chasse. Tuer des animaux, les manger, régner sur le monde est la tâche du prince. Un jour il est pris dans un piège « qu’il avait lui-même posé ». Coincé, forcé à l’immobilité, une renarde le visite. Elle, dont le prince a tué les renardeaux et a fait une toque de leur fourrure, porte toute la sagesse de la nature et lui dit qu’il est un sanglier. L’homme-sanglier va alors peu à peu s’émerveiller de l’harmonie qui règne dans la nature, il va peu à peu maigrir et se libérer, ainsi, du piège qui l’enserre. Quand il retournera au monde humain, le Sauvage aura été transformé par son séjour en pleine nature : il sera devenu affectueux, il aura accepté l’autre comme un égal et le respect du vivant comme une condition pour faire société, il aura compris que la patience est une nécessité pour saisir le monde qui nous entoure et qui nous comprend, dont on fait partie, il aura, au propre comme au figuré, appris à marcher sur ses deux jambes, il aura conquis la liberté en se détournant de ses propres pièges et de sa cruauté.
Le message pacifiste est servi par le grand format de l’ouvrage (270x333mm) et les peintures de Götting fouillent l’ambiance médiévale du conte pour donner de la profondeur à la nature, jouant des premiers plans et de la perspective, réalisant maints clins d’œil à des œuvres connues

Philippe Geneste

11/03/2018

Les classiques en jeunesse

London Jack, Le Fils du loup, illustrations de James Prunier, traduit de l’anglais (USA) par Georges Berton, Folio junior, Gallimard, 2016, 160 p. cat. 3 ; London Jack, The Son of the wolf and other stories, notes établies par Rachel Mourlevat,  par Georges Berton, Folio junior, Gallimard, 2016, 160 p. cat. 3 
Voici six récits ayant trait au Grand nord et à la fièvre de l’or qui anima cette région de l’Alaska (Alaskha ou La grande Terre) à la fin du dix-neuvième siècle. London (1876-1916) en fut un acteur et ses débuts littéraires s’en nourrirent abondamment. Quand l’annonce se répand de la découverte de l’or au Klondike, London s’embarque le 25 juillet 1897 à bord du SS Umatilla, pour les Aloutes,  masse de montagnes et de forêts, puis rejoint Dawson City, la « capitale de l’or ». Il en reviendra, un an plus tard, malade du scorbut,  mais aura fait la connaissance de multiples aventuriers et d’un mode de vie qui le met en rapport avec la vie sauvage. En 1899, la revue The Overland Monthly publie une de ses histoires du Klondike. L’édition Folio la propose sous le titre « A La santé de l’homme sur la piste ». Le 7 avril 1900, il publie Le Fils du loup qui rassemble plusieurs nouvelles de ce qu’il nomme une odyssée dans le Grand Nord. Ces nouvelles montrent un London adepte de l’évolutionnisme philosophique, fondé sur le principe de la lutte pour la vie, soit la loi du plus fort, du plus résistant. Les récits valent par la précision de l’écriture, la connaissance intime de la vie des chercheurs d’or, celle de ces aventuriers et des populations autochtones qu’ils croisent. Les histoires racontent souvent comment ces hommes épousent des indiennes et comment ces rapts accompagnés de l’importation d’alcool, de fusils, vont désarticuler certaines tribus jusqu’à les conduire à leur perte et disparition. Toutefois, même si on peut lire en creux une histoire de la colonisation des contrées du Grand nord, Le Fils du loup n’est pas un ouvrage de contestation sociale. London y reste rivé aux instincts primordiaux, à la force brutale, y fait l’apologie de la volonté de survie associée à la réalisation de la liberté trouvée au sein de cette nature pourtant hostile. Il y développe aussi une conception de la supériorité supposée des colons blancs sur les indiens : « n’oubliez pas la loi du loup » dit Mackenzie, le héros de la nouvelle Le fils du loup.

Twain Mark, Les Aventures de Tom Sawyer, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par François de Gaïl, notes et carnet de lecture par Philippe Delpeuch, Gallimard jeunesse, collection textes classiques, 2017, 348 p. ; Twain Mark, Les Aventures de Huckleberry Finn, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Suzanne Nétillard, notes et carnet de lecture par Philippe Delpeuch, Gallimard jeunesse, collection textes classiques, 2017, 434 p.
Les Aventures de Tom Sawyer est publié en 1876. Il est écrit à la troisième personne. Il fait la description des mentalités et aspirations des premiers habitants des plaines du Middle-West à travers deux enfants liés par l’amitié, Tom et Huck. Comme dans le roman picaresque, on suit leurs aventures, on entre dans des anecdotes farfelues mais pourtant prises sur le vif de la vie, et, ce faisant, l’Amérique se révèle sous une plume réaliste. Twain (1835-1910) décrit précisément Hannibal, la ville qui l’a vu grandir.
Les Aventures de Huckleberry Finn, publié en 1885, suite du roman précédent, est écrit lui à la première personne. L’auteur en a situé l’action en 1840. Twain (1835-1910) décrit la vie des aventuriers, celle des petites villes de l’Ohio et du Missouri. Un esclave noir en fuite, Jim, deux gamins en fugue, un père ivrogne et âpre au gain, prêt à tout faire subir à son fils pour obtenir de l’argent, le fleuve omniprésent, celui-là même où Twain exerça son métier de pilote de 1857 jusqu’en 1861, et une satire en règle de la société mais plus encore du genre humain font la marque de ce roman exceptionnel. Le parallèle entre la maltraitance paternelle et l’exploitation des esclaves offre la représentation d’un univers dont le principal mobile est l’argent : n’est-ce pas l’univers de la société capitaliste que Twain saisit dans ses initiaux fondements aux Etats-Unis ?
Les deux carnets de lecture de Philippe Delpeuch sont très bien faits et permettent au jeune lectorat de mieux comprendre les deux récits. Il éclaire l’évolution du jeune Huckleberry qui va peu à peu inverser les valeurs de la société bourgeoise notamment au contact de Jim, l’esclave fugitif. Le seul bémol à ces deux rééditions, c’est la traduction qui n’offre pas une place aussi grande qu’elles connaissent dans l’œuvre originale, aux hardiesses de langage, et à ce que Philippe Jaworski, le traducteur des œuvres de Twain en La Pléiade nomme « la science du style parlé » de Mark Twain.
Philippe Geneste
*Twain est un terme de navigation, cri lancé par le sonneur au pilote pour lui signifier que tout allait bien.


04/03/2018

De la forêt à l’école

Bordet Sophie, Dans la Forêt, livre d’activités, illustré par Cécile Boyer, Gallimard jeunesse, 2016, 32 p. 9€90
La visée de cet ouvrage est une propédeutique à la découverte de la forêt. Sur un fond coloré, la partie informative présente de grands thèmes documentaires (contes, géographie de la forêt, futaies, mares forestières. Sur un fond blanc, la partie activités propose plus de trente jeux de réflexion et d’observation. C’est un livre foisonnant d’informations et qui ne se lit pas vite. Livre documentaire, il provoque la participation de l’enfant et rend la lecture active ou plutôt, l’impose. On trouve des sodokus, des mots croisés, des quiz, des mots à relier… L’ouvrage se veut résolument contemporain, et sa mise en page autant que les illustrations contribuent à cet aspect documentaire.

Où se cachent les animaux, Gallimard jeunesse, collection mes premières découvertes, 2016, 24 p. + transparents, 9€
Dans cette très belle collection de chez Gallimard, l’ouvrage augmenté d’une lampe magique à décrocher des dernières pages est un petit chef d’œuvre qui ravit toujours autant les enfants à partir de 3 ans. On part, dans ce volume, à la découverte des castors, des loups, des chauves-souris, des chiens de prairie, de la murène, et d’une foule d’autres animaux. La lampe magique permet de proposer à l’enfant de partir à la recherche des animaux cachés dans les pages obscures du livre. Un vrai chef d’œuvre éditorial.

Scheffler Axel, Mémi-mélo de la jungle, Gallimard, 2016, 28 p. 14€50
Un format à l’italienne, deux languettes coupés au milieu horizontal, sur la languette du haut, le haut d’un animal, et sur la languette du bas, le bas d’un animal. Il y en a vingt-huit en haut et vingt-huit en bas, Quand on tourne la languette, au dos apparaît le début du nom de l’animal en vis-à-vis et un court texte le décrivant. C’est pareil avec la languette du bas qui, tournée, donne la fin du nom de l’animal et la fin du texte décrivant ses meurs etc.
Le plaisir provient du mélange des languettes et des monstres animaux ainsi créés avec des désignations par néologismes mécaniquement obtenus et une description qui verse dans le non-sensisme.
A la fois imagier documentaire à reconstituer, stimulant de l’imaginaire et invitation au voyage mécanique dans la néologie, le livre cherche à donner du plaisir avec ses dessins sans aspérité de trait ni de composition pour l’enfant. 

Jadoul Emile, Cerf… cerf… ouvre-moi !, Gallimard jeunesse, collection mes comptines en or, 2016, 24 p. 6€95
Cette collection reprend sous la forme de récit des comptines connues et patrimoniales. Les dessins aux couleurs tendres accompagnent un texte minimal qui permet très vite à l’enfant de connaître les syntagmes et phrases page à page. L’aspect comptine, à proprement parler, est donc laissé de côté pour privilégier la construction de la fiction.

Gervais Bernadette, 1,2,3 Maison, Gallimard jeunesse, 2016, 24 p. 15€
Un album pour apprendre à compter en pénétrant pas à pas dans le dessin d’une maison qui se transforme au fur et à mesure de l’avancée de la lecture. Le papier est glacé, le format carré 300 x 300 permet une grande aération de l’illustration. Un livre agréable qui s’ajoute au nombre infini des ouvrages qui jouxtent le parascolaire mais qui savent éviter l’ennui de la répétition.

Cuvellier Vincent, Emile range ses livres, Gallimard jeunesse-Giboulées, 2016, 256 p. 20€
Ce gros volume rassemble dix titres de ce cher Emile.
Emile le solitaire qui se confronte malgré lui aux autres, aux animaux, à ses cauchemars, à ses désirs, au quotidien, aux anniversaires, au climat… A chaque histoire, une situation banale de tous les jours et à partir de là, le bougon Emile se prend les pieds dans le tapi de la fiction exemplaire… Exemplaire, au sens où elle illustre des comportements et les analyses.
Les enfants aiment beaucoup ces histoires qui peuvent être cruelles bien que faisant, à chaque fois, appel à l’humour. C’est par l’humour, que Cuvellier amène ses lecteurs à réfléchir sur eux-mêmes en devant comprendre les situations si sobres et si courantes.

Cuvellier Vincent, Emile et la danse de boxe, Gallimard jeunesse-Giboulées, 2016, 28 p. 6€
Voici le dernier né de la série. C’est la rentrée des classes et Emile est sommé par ses parents de choisir une activité extrascolaire. La danse de boxe est son choix. Pourquoi de boxe ? Pour le sautillement, sûrement, pour le rêve de ce retrouver sur un ring, pourquoi pas ? En tout cas, le voilà inscrit à un cours de danse… sans boxe et Emile est ravi. Il danse avec beaucoup de petites filles et découvre la rigueur des exercices : pourquoi seraient-ils réservés aux filles ? Non, Emile a décidé qu’il suivrait le cours de danse boxe.

Fontanel Béatrice, Bogueugueu, les copains, l’école et moi entre en sixième, illustrations de Marc Boutavant, Gallimard, coll. Folio cadet, 2010, 44 p. cat3
L’épais volume rassemble quatre histoires de Ferdinand, le narrateur et de son ami Basile Tambour, qui bégaie, d’où son nom, Bogueugueu : Mon copain Bogueugueu, Bogueugueu entre en sixième, Bogueugueu  va à Londres, Bogueugueu est amoureux. Ces romans qui s’adressent aux lecteurs et lectrices à partir de 8/9 ans valent parce qu’ils sont proches de la réalité et l’autrice a bien étudié les situations dans lesquelles elle met en scène ses personnages : école, cantine, les embrouilles entre enfants, les fous rires, les peines, les frayeurs, la peur. . L’illustrateur Marc Boutavant, a choisi le crayonné de couleur, le dessin aux traits avec des variantes diverses. Le dessin est humoristique mais point fanzine, restant en harmonie avec l’ambiance des récits. Si le handicap est au centre des histoires, l’amitié l’est tout autant.

Commission lisezjeunesse & Ph. Geneste

25/02/2018

Une revue, Diérèse, un poète, Pierre Dhainaut

Diérèse n°72, Hiver-printemps 2018, 282 p. 15€ (Diérèse-D.Martinez 8 avenue Hoche 77 330 Ozoir-la-Ferrière, daniel.dierese24@yahoo.fr)
Cela fait vingt années que la revue Diérèse animée par Daniel Martinez poursuit sa route : informer sur la poésie contemporaine, s’ouvrir aux domaines étrangers, rendre compte des publications qui paraissent dans un secteur circonscrit, à bien des égards confiné car peu relayé par les revues littéraires généralistes. Ce numéro 72, qui n’est en rien, modestie de son animateur probablement, un numéro anniversaire, commence par des poèmes de Nuno Jύdice traduit du portugais par Béatrice Bonneville-Humann et Yves Humann, et se poursuit avec une vingtaine de poètes français, dont Daniel Martinez qui offre un extrait d’un recueil en préparation, Isabelle Lévesque et sa poésie au heurtoir qui cherche à faire dire aux mots ce qu’ils se retiennent à dire, à moins que ce ne soit nous qui ne sachions qu’insuffisamment les écouter. Plus de trente pages de chroniques d’ouvrages closent la livraison de cet hiver.
C’est l’intérêt de Diérèse de présenter de nombreux travaux poétiques et auteurs ou autrices. On lit une belle tribune libre et migrante de Patrick Argenté. Comme l’écrit Daniel Martinez, Diérèse crée « sa mesure du nouveau en époussetant les officialités » auquel le domaine de la poésie est soumis. La revue est diverse, éclectique diraient certains, peut-être. Mais elle est vivante. Dans ce numéro 72, nous avons plus particulièrement retenu pour les lecteurs du blog lisezjeunessepg un long poème de Pierre Dhainaut écrit en regard d’aquarelles de Caroline François-Rubino :

Poétique de la déponence, à propos d’un poème de Pierre Dhainaut
En secret, à l’air libre

Dhainaut Pierre, En secret, à l’air libre, dessins de Caroline François-Rubino, Diérèse, n°72, Hiver-printemps 2018, pp.37-47 (Diérèse-D.Martinez 8 avenue Hoche 77 330 Ozoir-la-Ferrière 15€, daniel.dierese24@yahoo.fr)

En secret, à l’air libre est un poème inspiré de dessins de Caroline François-Rubino. Le titre rassemble deux expressions qui, au niveau du sens, semblent s’opposer. Il invite ainsi à une lecture en tension, attentive aux nuances, aux passages des mots et à leur positionnement sur l’espace de la page.
Le poème silhouette furtivement un paysage intérieur qui recourt, en silence, à une problématique du langage. En secret à l’air libre est une contribution poétique au rapport intime du sujet avec sa parole, rapport où se joue une part de sa liberté.

Le langage est une vision, un « voir de lucidité » dirait le linguiste Gustave Guillaume. La voix en est un support, pas l’unique, mais l’essentiel. Or, le geste vocal oublie le corps qui pourtant fait du voir un savoir. L’articulation sonore s’appuie sur le silence du corps et des « lèvres » en mouvement. Le corps parlant suit l’impulsion du sens par la modulation de l’expulsion de l’air. La prononciation s’essaie à l’expression d’une signification qui se construit ainsi à l’ombre du sujet. Le propre du langage poétique est de trouver l’harmonie entre la visée de l’écrire / dire et l’effet du sens à dire / écrire. Il y a là, nous confie le poète, « des chemins pluriels » parce que le poème vaut par le sens non encore dit, par l’inouï du sens, si l’on veut. Il s’agit d’amener l’à-dire sur le foirail des discours. Mais le poète, libre, laisse venir les mots, se laisse guider par eux, selon le principe de la poétique de la déponence qui caractérise l’œuvre contemporaine de Pierre Dhainaut (1) :
« Ce que nous ne savons pas dire
il [le poème] le dira pour nous ».

Le propre de la poésie est de saisir la présence du sens sous l’expression du sentiment de soi ou de l’autre, sous l’expression de l’émotion. La poésie rend sensible la mise en œuvre de la mécanique signifiante toute enfantine que constitue une langue. Nous disons toute enfantine, parce qu’elle est partagée par tous. Certes, c’est dans la singularité de sa mise en action que s’affirme l’ouvrage poétique, mais ce dernier nous fait éprouver, que dans cette singularité, s’ouvre, non pas l’universalité du geste poétique -cette formule creuse de l’orgueilleux occident-, mais le partage d’une expérience commune de dire et de peindre, d’exprimer et de représenter.
Le langage poétique est comme le chant que le promeneur en forêt perçoit sans jamais voir les oiseaux dans les frondaisons denses :
« Nous n’apercevons pas
l’alouette qui chante,
nous la saluons par l’écoute ».
N’est-ce pas là une autre illustration de ce silence du corps évoqué précédemment ? Entre l’articulation du sens et la stimulation des sens existe un lien étroit de dépendance. Ce lien, de recueil en recueil, d’œuvre en œuvre, s’affirme parce que la poésie de Pierre Dhainaut progresse vers l’évidence c’est-à-dire vers la simplification, l’évidement du superflu, de tout ce qui ne porterait pas à l’inouï. C’est probablement pour cela que le poème En secret à l’air libre n’abonde pas en images, n’use pas du trait rhétorique. C’est que, de la même manière que le propre de la langue est la lucidité, selon la rigoureuse observation de Gustave Guillaume, le propre de la poésie est la clairvoyance. Les mots en sont les grains, le discours la poussière mais une poussière murmurante. Pourquoi murmurante ? Parce que, comme dans ce poème, l’écriture et la parole, le silence scriptural et la sonorité orale, se livrent en conflit :
« Pour sillage un bruit d’aile
au-dessus de la houle
ou d’un champ que l’on a ensemencé ».

Le sens trouve sa plénitude, c’est-à-dire, au fond, se trouve, dans la déponence, dans les mots qui viennent, l’écriture ne faisant que suivre le mieux possible la volonté de la voix qui dit, de cette voix qui a à dire. Mais qu’est-ce que la voix en poésie ? Elle est l’écho du dialogue d’où elle est naît résonnante
« aucun arbre n’est seul ».
La voix poétique est donc traversée par un partage. Comme l’exprime En secret à l’air libre, la poésie, qui s’en réclame, ne recherche pas à prendre possession des mots mais prend racine en eux :
« Prendre racine (…)
enfin possible
l’emploi du verbe “prendre” »

La voix, ainsi comprise, porte la poésie contemporaine de Pierre Dhainaut loin d’une poésie du je –qui sature le champ contemporain des écritures- et au plus près d’une poésie du nous, d’un nous « tellement plus que nous ». La poétique déponente de Dhainaut va donc accueillir comme constitutive de sa définition le tâtonnement, l’essai, l’erreur et les partager avec le lecteur, avec la lectrice. En secret à l’air libre abonde en reprises. Le mot « variante » est inscrit au début de plusieurs strophes. Attentif à ce qui vient et à ce qui survient, En secret à l’air libre invite à comprendre que l’œuvre n’est jamais achevée,
« interdit de croire
qu’existe un dernier moment »

« la lettre ultime au contact
(…) de l’infini
(…) se prolonge »
Le poème n’a donc d’achèvement provisoire que dans la lecture qui en est faite. Il a besoin de la constitution à chaque fois nouvelle du nous d’un dialogue, écho de l’origine même du langage. Et c’est pourquoi la poésie est vivante ; vivante parce qu’inachevée et pourtant offerte car lue en un moment qui échappera à jamais au poète mais qu’il aura su susciter :
« Tout ce qui respire
respire au bout d’une phrase
Au milieu du gué »
Et à chaque fois, un silence fait signe, une voix s’entend et un cheminement du sens s’ouvre.
Philippe Geneste

(1) Voir Philippe Geneste, « La déponence comme attitude poétique », Diérèse, n°68 été-automne 2016, pp.250-256


18/02/2018

Cobain, Levi, Voltaire et Molière

Mastragostino Matteo, Primo Levi, illustrations par Alessandro Ranghiasci, Steinkis, 2017, 128 p. 16€
Ce bel album est né de l’admiration de Matteo Mastragostino pour Primo Levi (1919-1987). Loin de la biographie, le livre se concentre sur les années du fascisme, les premiers engagements de Primo Levi chez les partisans, puis sur Auschwitz. Le texte est pétri d’une lecture attentive et scrupuleuse de l’écrivain et les dessins de Ranghiasci entrent dans le détail des lieux décrits. L’album cherche à mettre en avant la relation humaine qui, chez Primo Levi est ce qui permet de croire encore au lendemain quand tout pousse à sombrer dans la nuit du temps.
Les jeunes lecteurs et lectrices verront s’ouvrir devant leurs yeux des scènes du camp de concentration, ils devront s’interroger sur les actes des uns et des autres, par eux-mêmes. Les auteurs de cette bande dessinée ont choisi de faire intervenir Primo Levi, quelques mois avant sa mort, devant les élèves d’une école primaire de Turin, celle-là même qu’il a fréquentée enfant. Un album très riche et de belle facture graphique.

Coblence Jean-Michel, Molière, illustrations d’Elléa Bird, Casterman, 2017, 64 p. 13€95
La vie de Molière connaît bien des ouvrages qui se sont penchés dessus. Cette bande dessinée, n’innove pas particulièrement, mais nous la recommanderons au jeune lectorat. La commission jeunesse l’a, unanimement, retenue parmi les ouvrages biographiques récents. La bande dessinée fait entrer dans le siècle de Louis XIV, retrace la vie riche en épisodes du dramaturge et fait connaître de nombreuses pièces de son répertoire. Le scénario intègre parfois des répliques des pièces retracées. Molière est un ouvrage de bout en bout maîtrisé, un ouvrage qui s’imposera dans les centres de documentation comme dans les bibliothèques pour la jeunesse.  

Chartier Henry, Kurt Cobain, du Nirvana à l’enfer, Oslo éditions, collection Osaka, 2014, 103 p.
Voici une excellente biographie. L’auteur se donne pour axe de différencier ce qui relève de la légende de ce qui relève du réel. S’il présente avec un intérêt non dissimulé l’œuvre de Kurt Cobain (20/2/1967 – 05/04/1994), en revanche, il ne la noie pas dans les histoires fantasmatiques qui l’entourent. Ce que cette biographie démontre c’est le paradoxe des musiciens rebelles qui se trouvent confrontés à la gloire, à l’adulation et donc livrés à l’industrie du disque et du marketing. Kurt Cobain a recherché cette gloire, comme tous les membres de son groupe Nirvana, mais en même temps, il était conscient du paradoxe que sa musique et les paroles de ses chansons actualisaient à chaque nouveau concert, à chaque nouvelle sortie de single ou d’album.
Le biographe montre la vie du junkie, les impasses où le mènent la drogue, les ravages que celle-ci provoque dans ses relations humaines et affectives. D’autre part, si Henry Chartier dépeint les périodes d’errance, il ne fait pas de Kurt Cobain un enfant de la rue et reste au plus près de la vie réelle du musicien et chanteur. Il fut oisif, réalisa de multiples petits boulots, mais eut une enfance qui n’était pas celle du révolté comme le voudrait l’image conventionnelle de la presse à sensation. Chartier ne masque pas non plus les tentations du conformisme le plus conservateur : mariage, famille…Aussi, la biographie permet de comprendre ce à quoi la pop musique soumet ses musiciens : la nécessité de se conformer à des règles dictées par les magnats de l’industrie du disque et des tubes, les difficultés pour s’en détourner sans se retrouver à la case de départ.
Cette biographie devrait figurer dans toutes les bibliothèques et centres de documentation car elle permet de poser des problématiques de la vie d’artistes sans les édulcorer.
Philippe Geneste

wlodarczyk Isabelle, Voltaire, écraser l’infâme, oskar, 2015, 123 p.
Cet ouvrage raconte sous le genre du documentaire-fiction l’affaire du chevalier de La Barre. L’autrice nous porte dans l’intimité de Voltaire qui, au départ, peu enclin à se lancer dans un nouveau combat contre l’église et le pouvoir judiciaire, va être troublé par ce que sa nièce lui rapporte des événements survenus à Abbeville. On est en 1765. Voltaire décide qu’il vaut mieux « se hasarder à sauver un coupable qu’à condamner un innocent » et qu’il faut donc savoir, il faut « établir la vérité » : « c’est l’infâme que je poursuis, le fanatisme qui n’a de cesse de peser sur notre siècle ». La liberté est une conquête fragile qui exige persévérance, obstination. Menant sa propre enquête depuis Ferney où il se trouve en exil, Voltaire va démêler les inimitiés locales, les ambitions municipales, les raisons institutionnelles qui poussent les notables de la ville à salir le chevalier de La Barre, qui sera condamné à mort après avoir subi la question, à salir son ami Gaillard d’Etallonde qui s’enfuira et pour qui Voltaire obtiendra de Frédéric II de Prusse qu’il le prenne sous sa protection, et salir le plus jeune Moisnel (15 ans) qui échappera au bûcher mais non à la prison.
Le livre résonne dans notre actualité du vingt et unième siècle : les jeunes gens sont condamnés pour blasphème, la justice est rendue sur la base de la délation, les juges et les notables de la ville œuvrent dans la corruption pour leurs réélections, Le fanatisme est encouragé. Le 18/07/1766, Voltaire écrit à d’Alembert cette phrase essentielle contre toutes les menées gouvernementales visant à la répression et au renforcement de l’ordre au mépris des droits des individus : « et la barbarie, devenue plus insolente par notre silence, égorgera demain qui elle voudra publiquement ». En accord avec Beccaria, il est contre la peine de mort, que notre monde contemporain ne cesse de remettre à l’ordre du jour.
Cette affaire est la dernière grande affaire dont va s’occuper Voltaire (1694-1778). Ecrit avec brio, le récit d’Isabelle Wlodarczyk est à la fois un plaisir de lecture et une offrande didactique pour la jeunesse, à une époque où la littérature du dix-huitième siècle tend à disparaître des classes du collège.

Philippe Geneste

13/02/2018

Eléments d’histoire des arts

Augustin Marion, L’Histoire de l’art en BD : de la préhistoire à la Renaissance, dessins de Bruno Heitz, Casterman, 2016, 96 p. 14€95 ; Augustin Marion, L’Histoire de l’art en BD : de la Renaissance à l’art moderne, dessins de Bruno Heitz, Casterman, 2017, 96 p. 14€95 ;
Composé intelligemment, inséré dans un récit, chaque ouvrage rejoint l’usage didactique de la bande dessinée avec bonheur. Il s’adresse aux enfants de 8 et surtout 9/12 ans. Il sera d’une aide certaine et pour tout dire une propédeutique au collège, où l’histoire des arts est inscrite sur l’ensemble de la scolarité. Le premier volume se consacre plus spécifiquement à la sculpture, à la peinture et à l’architecture, le second approfondit davantage le domaine de la peinture sans négliger les autres. Cette Histoire… est une mine de renseignements et a le souci d’insérer l’art dans le cadre de l’histoire : des pages sont entièrement consacrées à cette situation. La scénarisation propre à la bande dessinée permet aussi d’introduire le jeune lectorat à l’univers artistique par les relations humaines, les relations entre artistes, entre maître et disciple, mais aussi entre les artistes et le pouvoir politique. Les deux tomes soulignent que des œuvres résistent au temps, que d’autres tombent dans l’oubli et ils tentent de mettre à jour les mécanismes sociaux, historiques qui peuvent expliquer ce phénomène. Ces deux ouvrages, très instruits et faciles à lire, sont indispensables dans les bibliothèques des écoles, dans les CDI des collèges et des  lycées.

Alice Fabienne (textes choisis et présentés par), Le Goût du blanc, Le Mercure de France, 2017, 123 p. 8€
Encore une très belle anthologie proposée par cette collection au format de poche. L’introduction de Fabienne Alice donne les clés de la composition de ce volume. Symbolisme du blanc (paix, pureté, innocence, lumière...), le blanc comme qualificatif d’atmosphère (bonheur…), comme attribut des revenants, couleur de créatures fantastiques (blanche bête, taureau, baleine, cheval, ver). Puis vient le blanc dans les arts, en peinture bien sûr, mais aussi au cinéma. Remarquable par l’ouverture érudite qu’il propose, le volume intéressera aussi en ce qu’il permet de redécouvrir ou découvrir des textes rares d’auteurs pourtant connus.

Chaine Sonia, Pourquoi l’art ? 50 questions pour comprendre l’art, Flammarion, collection castor doc, 2013128 p. 8€60
Tout concourt à faire de ce petit volume, certes ancien mais toujours disponible, une référence dès 11 ans. L’iconographie y est généreuse et explicitée par des légendes intelligentes. La formule d’une page de texte pour chaque question ne rate jamais sa visée de clarté et de simplicité. Les mouvements historiques de l’art sont présents, mais au fil des réponses apportées, et non de manière chronologique, même si la chronologie figure par ailleurs sous forme de synthèse. Des questions contemporaines ne sont pas éludées ; comme celle du marché de l’art et de son évolution, ou du fonctionnement des musées. La vie des artistes évite les stéréotypes. Des questions peu traitées dans ce type d’ouvrage destiné à la jeunesse sont abordées, comme celle de la signature des œuvres, celle du titrage. Un index, des pages de synthèse, un quiz pour vérifier ses connaissances, ajoutent encore à l’excellence du volume que l’on ne peut que chaudement recommander.

Dumontet Astrid, La Danse, illustrations de Sophie Lebot, Milan, collection Les grands docs, 2013, 48 p. 9€90
Cette collection est destinée aux 8/12 ans. Le documentaire est chronologique, avant de se faire sociologique puis anthropologique. Les encarts encyclopédiques sont entrecoupés de pages de questions où le lecteur peut mettre à l’épreuve sa lecture, ce qui renforce l’enrichissement documentaire de la lecture. Un index, un lexique, les solutions des jeux, sont donnés à la fin du livre.

Philippe Geneste

04/02/2018

Aux origines du récit des origines

PICQ Pascal, Premier Homme Les dernières découvertes scientifiques expliquées aux enfants, Flammarion, 2017, 48 p. 15€ ; PICQ Pascal, Premier Homme de Pierola à Homo erectus, Père Castor-Flammarion, 2017, 96 p. 9€20 ; PICQ Pascal, Premier Homme, Flammarion, 150 photographies, 144 p. 29€90
Les deux premiers ouvrages sont l’un de grand format et l’autre en format de poche. Ils sont illustrés par les images du documentaire diffusé sur la chaîne de télévision M6 au printemps 2017. Il s’agit d’un livre essentiel pour la jeunesse, à partir de 10/11 ans pour vraiment pouvoir s’approprier la richesse des informations contenues. Pascal Picq s’attache à remonter à la source de l’embranchement évolutif, il y a sept millions d’années, qui fait diverger la lignée des bonobos et chimpanzés d’un côté et celle qui aboutit à l’homo sapiens de l’autre. Après l’étude de Pierola, un grand singe hominoïde, vivant dans les arbres, où il marche en se suspendant aux branches avec ses bras, il y a treize millions d’années et découvert en Espagne, on va à la rencontre de Toumaï, hominidé d’il y a sept millions d’années, découvert sur les bords du lac Tchad. Toumaï possède des comportements propres à la mort, des rites. Cela n’en fait pas un humain pour autant puisque le chimpanzé aussi possède des rites funéraires. 
Le documentaire prend alors la branche qui porte les premiers hommes. On suit Homo Naledi qui possède la bipédie mieux que les précédents et un cerveau amplifié. Est-ce lui le premier homme ou bien est-ce homo habilis ? Pascal Pick donne les arguments pour les deux thèses mais souligne la filiation qui unit les deux. Le dernier chapitre est consacré à Homo Erectus, autrefois appelé Pithecanthropus erectus. Tout part d’Afrique, comme pour Homo Naledi et les Australopithèques qui ont succédé à Toumaï entre 4 millions et 1 million d’année. Il y a deux millions d’années, Homo Erectus est présent jusqu’en Chine. Il apprivoise le feu, la cuisson des aliments, la taille de son cerveau augmente ; ses outils deviennent plus efficaces et l’esthétique se déploie en même temps que le langage se fait un outil majeur pour développer des formes sociales de vie plus coopératives. Là s’arrête le documentaire à l’aube du règne ultérieur d’homo sapiens, mais aussi de l’apparition de l’homme de Neandertal (Europe) et de l’homme de Denisova (Asie). Le propos soulève des interrogations à la lumière des dernières découvertes en paléo-anthropologie comme par exemple celles du rapport entre les sexes. Les caractéristiques de la vie sociale, les modes alimentaires, les moyens de communication sont à chaque fois présentés. Pascal Picq, paléoanthropologue au Collège de France, travaille sur l'évolution morphologique et sociale de la lignée humaine dans le cadre des théories modernes de l'évolution. Pour s’adresser au jeune lectorat, il choisit toujours la nuance en évitant la fiction, même si la trame du documentaire est un récit des origines.
NB : Nous signalons aussi la sortie simultanée d’un beau livre de photographie sur toute l’évolution de la famille des anthropoïdes à laquelle singes et hommes appartiennent, livre qui ne s’adresse pas, aux enfants et qui est sobrement intitulé Premier Homme.

Sans oublier : La Grande Galerie documentaire des squelettes, Casterman, 2014, 96 p. 14€95
                Dès 8 ans

A l’heure d’Halloween, de la vogue des zombies, du culte de la mort dans les films d’horreur et autres jeux vidéo, voici un épais documentaire bien venu pour rétablir les jeunes dans la réalité évolutive et physique du règne du vivant. L’ouvrage procède par doubles pages, chacune consacrée à un animal (morue de l’Atlantique, Ara écarlate, Roussette, Chauve-souris, cheval…) ou à une famille (amphibiens, baleines et dauphins, rongeurs…). Le tout forme un festival d’animaux : batraciens, poissons, oiseaux, mammifères, reptiles… Le squelette est à chaque fois mis sur un fond noir, des images plus petites montrent l’animal ou ses proches dans l’environnement naturel, et le légendage est un trésor d’informations et une initiation à l’anatomie des squelettes, comment s’articulent les os, comment s’expliquent leurs singularités de déplacements et mouvements. Voilà qui suffirait à faire connaître l’ouvrage, mais il y a plus. Le livre souligne la continuité entre l’animalité et l’humanité non sans convoquer parcimonieusement les sciences traitant de la préhistoire. 
Philippe Geneste

28/01/2018

La méritocratie ou du management et de l’élitisme

à Cédric et Milena
Perrier Pascale, Le Stage, oskar éditeur, 2016, 184 p.
Ce roman social plonge dans la réalité des écoles de commerce et de leur culte de la compétition et de la concurrence. Cinq candidats viennent d’être recalés à l’entrée de Paris’com. La meilleure école de communication sur le marché des diplômes de ce secteur. Ils reçoivent chacun une lettre leur proposant un rattrapage. Il s’agit en fait d’une expérience psychologique sur la soumission des individus aux normes et sur la dynamique des groupes d’humains en situation de concurrence. Le groupe est filmé en permanence à son insu ce qui permet à un chercheur en psychologie sociale de mener une enquête pour une de ses futures publications La variation émotionnelle liée aux objectifs d’un groupe restreint. Il s’agit de montrer, à l’instar de l’expérience bien connue du psychologue Milgram, que les êtres humains s’organisent en hiérarchie et se soumettent à la parole institutionnelle identifiée à l’autorité. Le professeur à l’origine du subterfuge étudie « quels éléments psychologiques de personnalité sont mis en œuvre » « lorsqu’un groupe restreint se retrouve dans une situation conflictuelle à résoudre » (p.86). Même quand une des protagonistes comprend l’arrière scène de la situation, elle préfèrera ne pas se révolter car elle veut absolument intégrer cette école. Preuve est ainsi faite que le respect de l’intégrité des personnes n’a aucun poids face à la volonté de parvenir et que la rivalité est le moteur des comportements du groupe. Jusque dans quelle mesure, des individus, même se sachant manipulés sont-ils prêts à ne rien en laisser paraître pour arriver à leur fin ? C’est la psychologie de l’homme du capitalisme triomphant qui est ainsi décrite par ce roman qu’on ne peut que recommander à la lecture.

Charbonneau Joëlle, L’élite, traduit de l’américain par Amélie Sam, Milan, collection macadam, 2014, 312 p. 13€50
« L’oubli ne change pas le passé » p.251
On est dans un univers apocalyptique, la Terre est dévastée après les sept guerres qui ont ruiné les sols et détruit les infrastructures. La Communauté unifiée qui subsiste est organisée en colonies indépendantes les unes des autres, aux conditions de vie difficile : eau non potable, terre polluée. Ces colonies sont maintenues sous le commandement centralisateur des dirigeants réunis dans une capitale où règne l’abondance
L’éducation court jusqu’à 16 ans, âge auquel les adolescents entrent dans l’organisation du travail. Pour certains, choisis à l’issue de cette scolarité, c’est l’orientation vers le test pour entrer à l’université où ne sont formées que les élites de la Nation : « ils seront les médecins, les ingénieurs, les professeurs et les membres du gouvernement de demain. L’élite dont notre communauté a besoin ». Le test est conçu comme un rite de passage. Il est une procédure génératrice de compétition et de stress, fondée sur l’évaluation, c’est-à-dire le jugement hiérarchique des élites du pays. Il est présenté comme un dispositif répondant au besoin de la Communauté, voire appelé par le sentiment de citoyenneté. La fonction de ce dispositif méritocratique est d’assurer la reproduction sociale en soudant les membres du gouvernement de la Communauté unifiée et en limitant leur nombre. Il s’agit de perpétuer la citoyenneté de tous les colons par l’engendrement de la soumission à l’ordre imposé, ce pourquoi, aussi, le test est obligatoire si l’individu est choisi sous peine de jugement pour trahison. Le test comme rite social fonde la société sur les hiérarchies éternelles. La position sociale de chacun correspond au mérite de chacun. Le candidat éliminé, pénalisé par ses erreurs « a mérité ce qui lui est arrivé ». Tous méritants et à chacun sa place, en quelque sorte.
Ce maillage du rite de passage à l’âge adulte avec le reste de l’ensemble des citoyens passe par l’allocation aux familles des candidats d’une bourse pour compenser la perte d’une force de travail de la colonie à laquelle le candidat est prélevé.
Cette course à la réussite est matérialisée par une course d’orientation qui clôt les épreuves du test durant laquelle les candidats peuvent s’entretuer, suivant en cela la loi du chacun pour soi, une sorte de sélection élitaire où tous les moyens sont bons, s’ils prouvent une compétence d’initiative portant à la réussite. La réussite, ici, c’est survivre d’une part, éliminer les concurrents d’autre part, c’est-à-dire choisir l’antipathie contre la sympathie, la survie individuelle contre la vie coopérative. Distinction sociale, le test est pour les dirigeants un moyen de vérification de la conformité sociale des lauréats. Un effacement chimique de la mémoire conclut le test des méritants afin qu’aucun sentiment moral de sympathie vienne s’immiscer dans la gouvernance des jeunes dirigeants. La guerre aux affects est clairement inscrite dans le déroulement,  ce qui vient définir la hiérarchie comme œil panoptique. La hiérarchie pour se reproduire doit maintenir en défiance le peuple des colonies et l’espace géographique est organisé, de manière ostentatoire, pour opposer les « zones sécurisées » des « zones non sécurisées ». Ces dernières sont interdites car elles échappent au contrôle. La sécurité des citoyens est en réalité la sécurisation de l’ordre hiérarchique. Revitaliser les terres rendues impropres à la culture par les guerres c’est-à-dire être en capacité de se nourrir et « garder le peuple en sécurité » vont de pair dans l’idéologie dominante de la Communauté unifiée. Ce que le gouvernement appelle la confiance en l’ordre hiérarchique est démenti par la modalité même de sa reproduction. En effet, le test est un concours qui pousse les candidats à se défier de tous les autres. Ce que le test sélectionne, ce ne sont pas à proprement parler les connaissances mais les compétences psycho-sociales des candidats à la direction, à la prise de décision. Etre performant c’est écraser l’autre, c’est se sortir vivant de multiples pièges et situations artificielles de survie, c’est s’avérer conforme sous les caméras de vidéo-surveillance, c’est assumer la délation de tout comportement déviationniste y compris chez ses proches, c’est éviter de questionner les choix du gouvernement. Tout hiérarchisme aboutit à une conception sociale conservatrice ; toute l’élite est gardienne des lois ; la caste hiérarchique devient le cercle des proches en lieu et place des liens humains jusqu’alors noués et de ce fait voués à l’oubli : « Ce Test n’est pas destiné à évaluer nos choix mais notre capacité à vivre avec les choix que nous avons faits », « notre capacité à nous débarrasser de nos concurrents ».
Ce premier tome est une grande réussite. L’autrice reste sur l’arrête tendue du suspens et de l’hésitation dans l’interprétation des faits. Elle ne fait pas non plus de l’héroïne un individu hors norme mais la soumet à l’ordre tout en détaillant les indices de sa résistance à suivre dans les autres volumes…
Annie Mas & Philippe Geneste 

21/01/2018

Voir le monde par la bande et lire la littérature en contre-bande

Chabbert Ingrid (adaptation), Maurel Carole (Dessins), En attendant Bojangles, Steinkis 2017, 136 p. 18€
Il s’agit de l’adaptation  conçue par Ingrid Chabbert du roman au même titre d’Olivier Bourdeaut (voir le blog lisezjeunessepg du 28 mai 2017)  Les dessins de Carole Maurel soulignent la fantaisie et l’impertinence du texte.
Sous les yeux éblouis de leur enfant, les parents dansent sur l’air de Mr. Bojangles de Nina Simone. La mère se joue des embourbements du quotidien. La vie est dédiée au plaisir, à l’extravagance… Jusqu’au moment où les menaces des mauvais augures prennent forme et viennent blesser la merveilleuse maman, déchirant les voiles que les félicités de l’amour et de la maternité ont tissés. S’ouvre alors le temps de l’internement, de la schizophrénie, de la paranoïa, de la bipolarité. Ce ne sont que des mots pour encager l’être libre qui se joue de toute étiquette. L’enfant n’est ni rejeté de l’histoire amoureuse de ses parents, ne de leur anticonformisme, ni de la maladie ni de la mort. Pour petits et grands.
Annie Mas

Wandrille & Dunhill, Psychanalyse du bad guy, éditions Vraoum !, 2017, 16 p. 5€
Wandrille, c’est l’analyste, Dunhill, lui, croque les héros, tous ces vilains qui font succès de librairie et des salles sombres : Lock Ness, Frankenstein, Gremlins, Jocker et même Georges Sand transformée. Tous et toutes cherchent auprès de leur psychanalyste le réconfort car leur vie de pervers et cruels a fort éprouvé leur personnalité… 

Wandrille & Pochep, Psychanalyse du héros de publicité, éditions Vraoum !, 2017, 16 p. 5€
Voici Monsieur Propre, Bibendum Michelin, Malabar, Mamie Nova, Géant vert, La Vache qui rit, Banania, Prince de LU, Ronald McDonald, M&M’s, sur le divan du docteur Wandrille pour dire combien ils aimeraient que leur soit reconnue une autre personnalité que celle connue à travers leurs passages sur les clips publicitaires.

Pot Camille, Conversations de plage, éditions Warum, 2017, 180 p. 14€
L’ouvrage est une suite de dialogues dessinés en situation touristique de bronzage, de bain, de jeux de plage. De la réflexion philosophique à la blague lourde, de la déclaration d’amour à la scène conjugale, des remarques sur les regards, l’ouvrage se met à l’écoute des discussions banales qui se tiennent sur les s serviettes de plage en plein été. Autant que de dialogues, le livre est un livre de gags.

Rambaud Yann, Les gens du bureau, éditions Vraoum !, 2017, 96 p. 10€
Voici une critique acerbe du machisme ambiant du milieu de travail chez les cols blancs, avec, en particulier, la mise à l’index des cadres. Le format carré, les dessins en gris et gras, les visages sans regard, tout montre l’encadrement sous le projecteur de la fabrique des pressions au travail, du harcèlement, du droit de cuissage comme mot d’ordre de la hiérarchie. Le livre intègre intelligemment la figure du stagiaire, à la fois comme regard extérieur et comme pâte à modeler par les salarié.e.s et cadres. Un missile anti-cadre à qui ne manque que la nécessaire différenciation entre ordre salarial et ordre hiérarchique. En tout cas, l’album met en déroute les chefs des ressources humaines des entreprises avec acuité.

Gaudrat Marie-Agnès, Benaglia Fred, Adélidélo ne s’ennuie jamais, Bayard, collection miniBDkids, 2017, 64 p. 9€95
Pour les 5/7 ans (et non les 3 ans comme annoncé par l’éditeur), cet album de petit format comporte sept histoires liées au quotidien de l’enfant, ici une petite fille. Le fil directeur de l’écriture et du dessin est l’humour et la joie. C’est un album euphorique qui vise le divertissement.

Zeveren Michel Van, Les trois cochons petits et les drôles de loups, Bayard, collection miniBDkids, 2017, 64 p. 9€95 ; Zeveren Michel Van, Les trois cochons petits. Grenouilles, princes et princesses, Bayard, collection miniBDkids, 2017, 64 p. 9€95 ; 
Ces deux ouvrages sont écrits selon une même formule. Nous analyserons, ici, le premier ouvrage pour donner une idée de la série. Il s’agit d’une bande dessinée anthropocentrique et familialiste. Le conte initial (Les trois petits cochons) est le prétexte à l’écriture inventive de sept autres contes qui convoquent chacun d’autres contes traditionnels. On peut ainsi dire que Les trois cochons petits … est un exercice de style, dont la saveur repose entièrement sur l’intertextualité. La lecture se fait joie par la reconnaissance des autres histoires convoquées. Le graphisme adapté aux 5/7 ans (plutôt qu’aux enfants de 3 ans comme le suggère l’éditeur…) facilite l’entrée dans la lecture. A coup sûr, la prépondérance de l’intertextualité suit un penchant sensible de l’évolution de la littérature de jeunesse, une évolution qui lui assigne un ancrage culturel qui nécessite une éducation préalable pour ne pas s’inscrire dans le creusement des inégalités sociales. La lecture suppose une régulation au moins à distance de l’adulte ce qui confirme les analyses de Stéphane Bonnéry qui écrit : « le modèle social de l’enfant lecteur semble être celui qui a près de lui un adulte lecteur expert faisant une régulation à distance de l’activité de découverte du livre par l’enfant, capable de rentrer dans ce jeu d’enquête, d’attirer l’attention sur les mises en relation à opérer sans faire à la place de l’enfant… » (1)
Philippe Geneste

(1) Bonnéry Stéphane, « “L’enfant lecteur” du livre et le modèle social implicitedans le livre de “l’enfant lecteur” et de l’activité de lecture », dans Aranda Daniel (textes réunis par), L’Enfant et le livre, l’enfant dans le livre, Paris, L’Harmattan, 2012, pp.115-131_ p.129

14/01/2018

La face cachée de l’identité : sexualité et société

Peters Julie Anne, Cette Fille c’était mon frère, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Alice Marchand, Milan, 2016, 380 p. 13€90
L’évolution du contexte social et des débats qui traversent les sociétés se réfracte dans le secteur jeunesse. Ce livre réédite une des rares réussites du roman social destiné à la jeunesse et consacré à la question de la transidentité. Le roman de Julie-Anne Peters est initialement paru en 2005 sous le titre, La Face cachée de Luna, à une époque où les mouvements féministes américains menaient bataille pour que le débat sur les oppressions prît en compte le point de vue du genre. Ce livre est un effet de cette activité. Sa réédition est l’indice d’une avancée de ce thème au sein de la société et l’évolution du titre semble dire qu’il est plus aisé, aujourd’hui, d’aborder directement le sujet qu’il y a un peu plus de dix ans.
Peu de livres abordent les questions de sexualité et d'être masculin ou féminin, très peu, dans le domaine de la jeunesse. Il n'est pas sans signification que ce soit, comme dans le cas de L'Amour en chaussette de Gudule, le courant de naturalisme tempéré, dont on a vu qu'on peut dater l'apparition de 1998 avec la publication de Junk de Melvin Burgess (1), qui engendre un roman pour adolescent dans ce domaine. Cette Fille c’était mon frère est un roman d'apprentissage, un parcours d'initiation qui est parcours de transition : Liam, né garçon se vit en fille, mais à l'extérieur, pris dans les rets des comportements sociaux et des stéréotypies différenciées en fonction du genre, comment vivre ? Comment s'accepter ?
Le récit repose sur une dualité de héros ou plutôt d'héroïne : Liam qui se veut Luna cette fille qu'il est intérieurement, et sa sœur, Regan. C'est par son affirmation dans la société, par le courage d'apparaître lui/elle-même que Liam/Luna va conquérir, se conquérir, autant que conquérir sa place dans le choeur social.
La composition du récit s'appuie sur les rapports entre parents et adolescents – les jeunes gens vivant encore dans leur famille – et entre pairs, le cercle des amis et amies. Les dialogues tiennent une place essentielle. Il n'y a pas de dissertation de l'autrice sur le sujet de son livre. L'action et les dialogues livrent le sujet, l'approfondissent au fil des pages. Du coup, Cette Fille c’était mon frère montre que la tolérance est un privilège des dominants qui détermine l'espace du permis, et donc celui de l'interdit, dans des constructions sociales, dont la construction sexuelle identitaire. C'est pour cela que le roman porte une charge critique aiguisée contre l'homophobie et la norme hétérosexiste.
C'est un des thèmes de la réflexion d'un courant de la critique des genres, outre-atlantique, particulièrement fécond. Cette Fille c’était mon frère permet, également, au lecteur, de ne pas confondre transgenre et homosexualité. Là encore, sans que l'autrice n’emprunte la voie du discours scholastique. Aux dialogues est dévolue cette tâche.
Alors, le naturalisme tempéré de Peters réussirait-il, là où Burgess ne cesse d'échouer en ses fins de romans, à savoir laisser béante une brèche critique grâce et par la littérature de jeunesse ? Les études de genres, la défense des transgenres, ont une charge critique indéniable, ne serait-ce que dans le domaine capital de la stéréotypie sexuelle. Pour autant, si le livre de Peters excelle à faire advenir à la conscience du lectorat la complexité des désirs, il le laisse sans arme sur la question de la non-naturalité de l'hétérosexualité. Surtout, Luna part, va se mettre hors de son monde initial, pour achever sa transition ce qui renvoie l'héroïne à cet univers virtuel (Liam/Luna est un.e expert.e en informatique) dans lequel elle s'enfermait jusqu'alors pour mieux se trouver elle-même. C'est sûrement une limite, en tout cas, c'est notre sentiment, mais qui ne saurait suffire à diminuer l'intérêt assez exceptionnel du roman de Julie Anne Peters.
Philippe Geneste
(1) Voir notre contribution « Le roman social en fin de course, 1980-1990-2000 » dans Escarpit, Denise (sous a direction de), La Littérature de jeunesse d’hier à aujourd’hui, Paris, Magnard, 2008, pp.400-416