Anachroniques

18/02/2018

Cobain, Levi, Voltaire et Molière

Mastragostino Matteo, Primo Levi, illustrations par Alessandro Ranghiasci, Steinkis, 2017, 128 p. 16€
Ce bel album est né de l’admiration de Matteo Mastragostino pour Primo Levi (1919-1987). Loin de la biographie, le livre se concentre sur les années du fascisme, les premiers engagements de Primo Levi chez les partisans, puis sur Auschwitz. Le texte est pétri d’une lecture attentive et scrupuleuse de l’écrivain et les dessins de Ranghiasci entrent dans le détail des lieux décrits. L’album cherche à mettre en avant la relation humaine qui, chez Primo Levi est ce qui permet de croire encore au lendemain quand tout pousse à sombrer dans la nuit du temps.
Les jeunes lecteurs et lectrices verront s’ouvrir devant leurs yeux des scènes du camp de concentration, ils devront s’interroger sur les actes des uns et des autres, par eux-mêmes. Les auteurs de cette bande dessinée ont choisi de faire intervenir Primo Levi, quelques mois avant sa mort, devant les élèves d’une école primaire de Turin, celle-là même qu’il a fréquentée enfant. Un album très riche et de belle facture graphique.

Coblence Jean-Michel, Molière, illustrations d’Elléa Bird, Casterman, 2017, 64 p. 13€95
La vie de Molière connaît bien des ouvrages qui se sont penchés dessus. Cette bande dessinée, n’innove pas particulièrement, mais nous la recommanderons au jeune lectorat. La commission jeunesse l’a, unanimement, retenue parmi les ouvrages biographiques récents. La bande dessinée fait entrer dans le siècle de Louis XIV, retrace la vie riche en épisodes du dramaturge et fait connaître de nombreuses pièces de son répertoire. Le scénario intègre parfois des répliques des pièces retracées. Molière est un ouvrage de bout en bout maîtrisé, un ouvrage qui s’imposera dans les centres de documentation comme dans les bibliothèques pour la jeunesse.  

Chartier Henry, Kurt Cobain, du Nirvana à l’enfer, Oslo éditions, collection Osaka, 2014, 103 p.
Voici une excellente biographie. L’auteur se donne pour axe de différencier ce qui relève de la légende de ce qui relève du réel. S’il présente avec un intérêt non dissimulé l’œuvre de Kurt Cobain (20/2/1967 – 05/04/1994), en revanche, il ne la noie pas dans les histoires fantasmatiques qui l’entourent. Ce que cette biographie démontre c’est le paradoxe des musiciens rebelles qui se trouvent confrontés à la gloire, à l’adulation et donc livrés à l’industrie du disque et du marketing. Kurt Cobain a recherché cette gloire, comme tous les membres de son groupe Nirvana, mais en même temps, il était conscient du paradoxe que sa musique et les paroles de ses chansons actualisaient à chaque nouveau concert, à chaque nouvelle sortie de single ou d’album.
Le biographe montre la vie du junkie, les impasses où le mènent la drogue, les ravages que celle-ci provoque dans ses relations humaines et affectives. D’autre part, si Henry Chartier dépeint les périodes d’errance, il ne fait pas de Kurt Cobain un enfant de la rue et reste au plus près de la vie réelle du musicien et chanteur. Il fut oisif, réalisa de multiples petits boulots, mais eut une enfance qui n’était pas celle du révolté comme le voudrait l’image conventionnelle de la presse à sensation. Chartier ne masque pas non plus les tentations du conformisme le plus conservateur : mariage, famille…Aussi, la biographie permet de comprendre ce à quoi la pop musique soumet ses musiciens : la nécessité de se conformer à des règles dictées par les magnats de l’industrie du disque et des tubes, les difficultés pour s’en détourner sans se retrouver à la case de départ.
Cette biographie devrait figurer dans toutes les bibliothèques et centres de documentation car elle permet de poser des problématiques de la vie d’artistes sans les édulcorer.
Philippe Geneste

wlodarczyk Isabelle, Voltaire, écraser l’infâme, oskar, 2015, 123 p.
Cet ouvrage raconte sous le genre du documentaire-fiction l’affaire du chevalier de La Barre. L’autrice nous porte dans l’intimité de Voltaire qui, au départ, peu enclin à se lancer dans un nouveau combat contre l’église et le pouvoir judiciaire, va être troublé par ce que sa nièce lui rapporte des événements survenus à Abbeville. On est en 1765. Voltaire décide qu’il vaut mieux « se hasarder à sauver un coupable qu’à condamner un innocent » et qu’il faut donc savoir, il faut « établir la vérité » : « c’est l’infâme que je poursuis, le fanatisme qui n’a de cesse de peser sur notre siècle ». La liberté est une conquête fragile qui exige persévérance, obstination. Menant sa propre enquête depuis Ferney où il se trouve en exil, Voltaire va démêler les inimitiés locales, les ambitions municipales, les raisons institutionnelles qui poussent les notables de la ville à salir le chevalier de La Barre, qui sera condamné à mort après avoir subi la question, à salir son ami Gaillard d’Etallonde qui s’enfuira et pour qui Voltaire obtiendra de Frédéric II de Prusse qu’il le prenne sous sa protection, et salir le plus jeune Moisnel (15 ans) qui échappera au bûcher mais non à la prison.
Le livre résonne dans notre actualité du vingt et unième siècle : les jeunes gens sont condamnés pour blasphème, la justice est rendue sur la base de la délation, les juges et les notables de la ville œuvrent dans la corruption pour leurs réélections, Le fanatisme est encouragé. Le 18/07/1766, Voltaire écrit à d’Alembert cette phrase essentielle contre toutes les menées gouvernementales visant à la répression et au renforcement de l’ordre au mépris des droits des individus : « et la barbarie, devenue plus insolente par notre silence, égorgera demain qui elle voudra publiquement ». En accord avec Beccaria, il est contre la peine de mort, que notre monde contemporain ne cesse de remettre à l’ordre du jour.
Cette affaire est la dernière grande affaire dont va s’occuper Voltaire (1694-1778). Ecrit avec brio, le récit d’Isabelle Wlodarczyk est à la fois un plaisir de lecture et une offrande didactique pour la jeunesse, à une époque où la littérature du dix-huitième siècle tend à disparaître des classes du collège.

Philippe Geneste

13/02/2018

Eléments d’histoire des arts

Augustin Marion, L’Histoire de l’art en BD : de la préhistoire à la Renaissance, dessins de Bruno Heitz, Casterman, 2016, 96 p. 14€95 ; Augustin Marion, L’Histoire de l’art en BD : de la Renaissance à l’art moderne, dessins de Bruno Heitz, Casterman, 2017, 96 p. 14€95 ;
Composé intelligemment, inséré dans un récit, chaque ouvrage rejoint l’usage didactique de la bande dessinée avec bonheur. Il s’adresse aux enfants de 8 et surtout 9/12 ans. Il sera d’une aide certaine et pour tout dire une propédeutique au collège, où l’histoire des arts est inscrite sur l’ensemble de la scolarité. Le premier volume se consacre plus spécifiquement à la sculpture, à la peinture et à l’architecture, le second approfondit davantage le domaine de la peinture sans négliger les autres. Cette Histoire… est une mine de renseignements et a le souci d’insérer l’art dans le cadre de l’histoire : des pages sont entièrement consacrées à cette situation. La scénarisation propre à la bande dessinée permet aussi d’introduire le jeune lectorat à l’univers artistique par les relations humaines, les relations entre artistes, entre maître et disciple, mais aussi entre les artistes et le pouvoir politique. Les deux tomes soulignent que des œuvres résistent au temps, que d’autres tombent dans l’oubli et ils tentent de mettre à jour les mécanismes sociaux, historiques qui peuvent expliquer ce phénomène. Ces deux ouvrages, très instruits et faciles à lire, sont indispensables dans les bibliothèques des écoles, dans les CDI des collèges et des  lycées.

Alice Fabienne (textes choisis et présentés par), Le Goût du blanc, Le Mercure de France, 2017, 123 p. 8€
Encore une très belle anthologie proposée par cette collection au format de poche. L’introduction de Fabienne Alice donne les clés de la composition de ce volume. Symbolisme du blanc (paix, pureté, innocence, lumière...), le blanc comme qualificatif d’atmosphère (bonheur…), comme attribut des revenants, couleur de créatures fantastiques (blanche bête, taureau, baleine, cheval, ver). Puis vient le blanc dans les arts, en peinture bien sûr, mais aussi au cinéma. Remarquable par l’ouverture érudite qu’il propose, le volume intéressera aussi en ce qu’il permet de redécouvrir ou découvrir des textes rares d’auteurs pourtant connus.

Chaine Sonia, Pourquoi l’art ? 50 questions pour comprendre l’art, Flammarion, collection castor doc, 2013128 p. 8€60
Tout concourt à faire de ce petit volume, certes ancien mais toujours disponible, une référence dès 11 ans. L’iconographie y est généreuse et explicitée par des légendes intelligentes. La formule d’une page de texte pour chaque question ne rate jamais sa visée de clarté et de simplicité. Les mouvements historiques de l’art sont présents, mais au fil des réponses apportées, et non de manière chronologique, même si la chronologie figure par ailleurs sous forme de synthèse. Des questions contemporaines ne sont pas éludées ; comme celle du marché de l’art et de son évolution, ou du fonctionnement des musées. La vie des artistes évite les stéréotypes. Des questions peu traitées dans ce type d’ouvrage destiné à la jeunesse sont abordées, comme celle de la signature des œuvres, celle du titrage. Un index, des pages de synthèse, un quiz pour vérifier ses connaissances, ajoutent encore à l’excellence du volume que l’on ne peut que chaudement recommander.

Dumontet Astrid, La Danse, illustrations de Sophie Lebot, Milan, collection Les grands docs, 2013, 48 p. 9€90
Cette collection est destinée aux 8/12 ans. Le documentaire est chronologique, avant de se faire sociologique puis anthropologique. Les encarts encyclopédiques sont entrecoupés de pages de questions où le lecteur peut mettre à l’épreuve sa lecture, ce qui renforce l’enrichissement documentaire de la lecture. Un index, un lexique, les solutions des jeux, sont donnés à la fin du livre.

Philippe Geneste

04/02/2018

Aux origines du récit des origines

PICQ Pascal, Premier Homme Les dernières découvertes scientifiques expliquées aux enfants, Flammarion, 2017, 48 p. 15€ ; PICQ Pascal, Premier Homme de Pierola à Homo erectus, Père Castor-Flammarion, 2017, 96 p. 9€20 ; PICQ Pascal, Premier Homme, Flammarion, 150 photographies, 144 p. 29€90
Les deux premiers ouvrages sont l’un de grand format et l’autre en format de poche. Ils sont illustrés par les images du documentaire diffusé sur la chaîne de télévision M6 au printemps 2017. Il s’agit d’un livre essentiel pour la jeunesse, à partir de 10/11 ans pour vraiment pouvoir s’approprier la richesse des informations contenues. Pascal Picq s’attache à remonter à la source de l’embranchement évolutif, il y a sept millions d’années, qui fait diverger la lignée des bonobos et chimpanzés d’un côté et celle qui aboutit à l’homo sapiens de l’autre. Après l’étude de Pierola, un grand singe hominoïde, vivant dans les arbres, où il marche en se suspendant aux branches avec ses bras, il y a treize millions d’années et découvert en Espagne, on va à la rencontre de Toumaï, hominidé d’il y a sept millions d’années, découvert sur les bords du lac Tchad. Toumaï possède des comportements propres à la mort, des rites. Cela n’en fait pas un humain pour autant puisque le chimpanzé aussi possède des rites funéraires. 
Le documentaire prend alors la branche qui porte les premiers hommes. On suit Homo Naledi qui possède la bipédie mieux que les précédents et un cerveau amplifié. Est-ce lui le premier homme ou bien est-ce homo habilis ? Pascal Pick donne les arguments pour les deux thèses mais souligne la filiation qui unit les deux. Le dernier chapitre est consacré à Homo Erectus, autrefois appelé Pithecanthropus erectus. Tout part d’Afrique, comme pour Homo Naledi et les Australopithèques qui ont succédé à Toumaï entre 4 millions et 1 million d’année. Il y a deux millions d’années, Homo Erectus est présent jusqu’en Chine. Il apprivoise le feu, la cuisson des aliments, la taille de son cerveau augmente ; ses outils deviennent plus efficaces et l’esthétique se déploie en même temps que le langage se fait un outil majeur pour développer des formes sociales de vie plus coopératives. Là s’arrête le documentaire à l’aube du règne ultérieur d’homo sapiens, mais aussi de l’apparition de l’homme de Neandertal (Europe) et de l’homme de Denisova (Asie). Le propos soulève des interrogations à la lumière des dernières découvertes en paléo-anthropologie comme par exemple celles du rapport entre les sexes. Les caractéristiques de la vie sociale, les modes alimentaires, les moyens de communication sont à chaque fois présentés. Pascal Picq, paléoanthropologue au Collège de France, travaille sur l'évolution morphologique et sociale de la lignée humaine dans le cadre des théories modernes de l'évolution. Pour s’adresser au jeune lectorat, il choisit toujours la nuance en évitant la fiction, même si la trame du documentaire est un récit des origines.
NB : Nous signalons aussi la sortie simultanée d’un beau livre de photographie sur toute l’évolution de la famille des anthropoïdes à laquelle singes et hommes appartiennent, livre qui ne s’adresse pas, aux enfants et qui est sobrement intitulé Premier Homme.

Sans oublier : La Grande Galerie documentaire des squelettes, Casterman, 2014, 96 p. 14€95
                Dès 8 ans

A l’heure d’Halloween, de la vogue des zombies, du culte de la mort dans les films d’horreur et autres jeux vidéo, voici un épais documentaire bien venu pour rétablir les jeunes dans la réalité évolutive et physique du règne du vivant. L’ouvrage procède par doubles pages, chacune consacrée à un animal (morue de l’Atlantique, Ara écarlate, Roussette, Chauve-souris, cheval…) ou à une famille (amphibiens, baleines et dauphins, rongeurs…). Le tout forme un festival d’animaux : batraciens, poissons, oiseaux, mammifères, reptiles… Le squelette est à chaque fois mis sur un fond noir, des images plus petites montrent l’animal ou ses proches dans l’environnement naturel, et le légendage est un trésor d’informations et une initiation à l’anatomie des squelettes, comment s’articulent les os, comment s’expliquent leurs singularités de déplacements et mouvements. Voilà qui suffirait à faire connaître l’ouvrage, mais il y a plus. Le livre souligne la continuité entre l’animalité et l’humanité non sans convoquer parcimonieusement les sciences traitant de la préhistoire. 
Philippe Geneste

28/01/2018

La méritocratie ou du management et de l’élitisme

à Cédric et Milena
Perrier Pascale, Le Stage, oskar éditeur, 2016, 184 p.
Ce roman social plonge dans la réalité des écoles de commerce et de leur culte de la compétition et de la concurrence. Cinq candidats viennent d’être recalés à l’entrée de Paris’com. La meilleure école de communication sur le marché des diplômes de ce secteur. Ils reçoivent chacun une lettre leur proposant un rattrapage. Il s’agit en fait d’une expérience psychologique sur la soumission des individus aux normes et sur la dynamique des groupes d’humains en situation de concurrence. Le groupe est filmé en permanence à son insu ce qui permet à un chercheur en psychologie sociale de mener une enquête pour une de ses futures publications La variation émotionnelle liée aux objectifs d’un groupe restreint. Il s’agit de montrer, à l’instar de l’expérience bien connue du psychologue Milgram, que les êtres humains s’organisent en hiérarchie et se soumettent à la parole institutionnelle identifiée à l’autorité. Le professeur à l’origine du subterfuge étudie « quels éléments psychologiques de personnalité sont mis en œuvre » « lorsqu’un groupe restreint se retrouve dans une situation conflictuelle à résoudre » (p.86). Même quand une des protagonistes comprend l’arrière scène de la situation, elle préfèrera ne pas se révolter car elle veut absolument intégrer cette école. Preuve est ainsi faite que le respect de l’intégrité des personnes n’a aucun poids face à la volonté de parvenir et que la rivalité est le moteur des comportements du groupe. Jusque dans quelle mesure, des individus, même se sachant manipulés sont-ils prêts à ne rien en laisser paraître pour arriver à leur fin ? C’est la psychologie de l’homme du capitalisme triomphant qui est ainsi décrite par ce roman qu’on ne peut que recommander à la lecture.

Charbonneau Joëlle, L’élite, traduit de l’américain par Amélie Sam, Milan, collection macadam, 2014, 312 p. 13€50
« L’oubli ne change pas le passé » p.251
On est dans un univers apocalyptique, la Terre est dévastée après les sept guerres qui ont ruiné les sols et détruit les infrastructures. La Communauté unifiée qui subsiste est organisée en colonies indépendantes les unes des autres, aux conditions de vie difficile : eau non potable, terre polluée. Ces colonies sont maintenues sous le commandement centralisateur des dirigeants réunis dans une capitale où règne l’abondance
L’éducation court jusqu’à 16 ans, âge auquel les adolescents entrent dans l’organisation du travail. Pour certains, choisis à l’issue de cette scolarité, c’est l’orientation vers le test pour entrer à l’université où ne sont formées que les élites de la Nation : « ils seront les médecins, les ingénieurs, les professeurs et les membres du gouvernement de demain. L’élite dont notre communauté a besoin ». Le test est conçu comme un rite de passage. Il est une procédure génératrice de compétition et de stress, fondée sur l’évaluation, c’est-à-dire le jugement hiérarchique des élites du pays. Il est présenté comme un dispositif répondant au besoin de la Communauté, voire appelé par le sentiment de citoyenneté. La fonction de ce dispositif méritocratique est d’assurer la reproduction sociale en soudant les membres du gouvernement de la Communauté unifiée et en limitant leur nombre. Il s’agit de perpétuer la citoyenneté de tous les colons par l’engendrement de la soumission à l’ordre imposé, ce pourquoi, aussi, le test est obligatoire si l’individu est choisi sous peine de jugement pour trahison. Le test comme rite social fonde la société sur les hiérarchies éternelles. La position sociale de chacun correspond au mérite de chacun. Le candidat éliminé, pénalisé par ses erreurs « a mérité ce qui lui est arrivé ». Tous méritants et à chacun sa place, en quelque sorte.
Ce maillage du rite de passage à l’âge adulte avec le reste de l’ensemble des citoyens passe par l’allocation aux familles des candidats d’une bourse pour compenser la perte d’une force de travail de la colonie à laquelle le candidat est prélevé.
Cette course à la réussite est matérialisée par une course d’orientation qui clôt les épreuves du test durant laquelle les candidats peuvent s’entretuer, suivant en cela la loi du chacun pour soi, une sorte de sélection élitaire où tous les moyens sont bons, s’ils prouvent une compétence d’initiative portant à la réussite. La réussite, ici, c’est survivre d’une part, éliminer les concurrents d’autre part, c’est-à-dire choisir l’antipathie contre la sympathie, la survie individuelle contre la vie coopérative. Distinction sociale, le test est pour les dirigeants un moyen de vérification de la conformité sociale des lauréats. Un effacement chimique de la mémoire conclut le test des méritants afin qu’aucun sentiment moral de sympathie vienne s’immiscer dans la gouvernance des jeunes dirigeants. La guerre aux affects est clairement inscrite dans le déroulement,  ce qui vient définir la hiérarchie comme œil panoptique. La hiérarchie pour se reproduire doit maintenir en défiance le peuple des colonies et l’espace géographique est organisé, de manière ostentatoire, pour opposer les « zones sécurisées » des « zones non sécurisées ». Ces dernières sont interdites car elles échappent au contrôle. La sécurité des citoyens est en réalité la sécurisation de l’ordre hiérarchique. Revitaliser les terres rendues impropres à la culture par les guerres c’est-à-dire être en capacité de se nourrir et « garder le peuple en sécurité » vont de pair dans l’idéologie dominante de la Communauté unifiée. Ce que le gouvernement appelle la confiance en l’ordre hiérarchique est démenti par la modalité même de sa reproduction. En effet, le test est un concours qui pousse les candidats à se défier de tous les autres. Ce que le test sélectionne, ce ne sont pas à proprement parler les connaissances mais les compétences psycho-sociales des candidats à la direction, à la prise de décision. Etre performant c’est écraser l’autre, c’est se sortir vivant de multiples pièges et situations artificielles de survie, c’est s’avérer conforme sous les caméras de vidéo-surveillance, c’est assumer la délation de tout comportement déviationniste y compris chez ses proches, c’est éviter de questionner les choix du gouvernement. Tout hiérarchisme aboutit à une conception sociale conservatrice ; toute l’élite est gardienne des lois ; la caste hiérarchique devient le cercle des proches en lieu et place des liens humains jusqu’alors noués et de ce fait voués à l’oubli : « Ce Test n’est pas destiné à évaluer nos choix mais notre capacité à vivre avec les choix que nous avons faits », « notre capacité à nous débarrasser de nos concurrents ».
Ce premier tome est une grande réussite. L’autrice reste sur l’arrête tendue du suspens et de l’hésitation dans l’interprétation des faits. Elle ne fait pas non plus de l’héroïne un individu hors norme mais la soumet à l’ordre tout en détaillant les indices de sa résistance à suivre dans les autres volumes…
Annie Mas & Philippe Geneste 

21/01/2018

Voir le monde par la bande et lire la littérature en contre-bande

Chabbert Ingrid (adaptation), Maurel Carole (Dessins), En attendant Bojangles, Steinkis 2017, 136 p. 18€
Il s’agit de l’adaptation  conçue par Ingrid Chabbert du roman au même titre d’Olivier Bourdeaut (voir le blog lisezjeunessepg du 28 mai 2017)  Les dessins de Carole Maurel soulignent la fantaisie et l’impertinence du texte.
Sous les yeux éblouis de leur enfant, les parents dansent sur l’air de Mr. Bojangles de Nina Simone. La mère se joue des embourbements du quotidien. La vie est dédiée au plaisir, à l’extravagance… Jusqu’au moment où les menaces des mauvais augures prennent forme et viennent blesser la merveilleuse maman, déchirant les voiles que les félicités de l’amour et de la maternité ont tissés. S’ouvre alors le temps de l’internement, de la schizophrénie, de la paranoïa, de la bipolarité. Ce ne sont que des mots pour encager l’être libre qui se joue de toute étiquette. L’enfant n’est ni rejeté de l’histoire amoureuse de ses parents, ne de leur anticonformisme, ni de la maladie ni de la mort. Pour petits et grands.
Annie Mas

Wandrille & Dunhill, Psychanalyse du bad guy, éditions Vraoum !, 2017, 16 p. 5€
Wandrille, c’est l’analyste, Dunhill, lui, croque les héros, tous ces vilains qui font succès de librairie et des salles sombres : Lock Ness, Frankenstein, Gremlins, Jocker et même Georges Sand transformée. Tous et toutes cherchent auprès de leur psychanalyste le réconfort car leur vie de pervers et cruels a fort éprouvé leur personnalité… 

Wandrille & Pochep, Psychanalyse du héros de publicité, éditions Vraoum !, 2017, 16 p. 5€
Voici Monsieur Propre, Bibendum Michelin, Malabar, Mamie Nova, Géant vert, La Vache qui rit, Banania, Prince de LU, Ronald McDonald, M&M’s, sur le divan du docteur Wandrille pour dire combien ils aimeraient que leur soit reconnue une autre personnalité que celle connue à travers leurs passages sur les clips publicitaires.

Pot Camille, Conversations de plage, éditions Warum, 2017, 180 p. 14€
L’ouvrage est une suite de dialogues dessinés en situation touristique de bronzage, de bain, de jeux de plage. De la réflexion philosophique à la blague lourde, de la déclaration d’amour à la scène conjugale, des remarques sur les regards, l’ouvrage se met à l’écoute des discussions banales qui se tiennent sur les s serviettes de plage en plein été. Autant que de dialogues, le livre est un livre de gags.

Rambaud Yann, Les gens du bureau, éditions Vraoum !, 2017, 96 p. 10€
Voici une critique acerbe du machisme ambiant du milieu de travail chez les cols blancs, avec, en particulier, la mise à l’index des cadres. Le format carré, les dessins en gris et gras, les visages sans regard, tout montre l’encadrement sous le projecteur de la fabrique des pressions au travail, du harcèlement, du droit de cuissage comme mot d’ordre de la hiérarchie. Le livre intègre intelligemment la figure du stagiaire, à la fois comme regard extérieur et comme pâte à modeler par les salarié.e.s et cadres. Un missile anti-cadre à qui ne manque que la nécessaire différenciation entre ordre salarial et ordre hiérarchique. En tout cas, l’album met en déroute les chefs des ressources humaines des entreprises avec acuité.

Gaudrat Marie-Agnès, Benaglia Fred, Adélidélo ne s’ennuie jamais, Bayard, collection miniBDkids, 2017, 64 p. 9€95
Pour les 5/7 ans (et non les 3 ans comme annoncé par l’éditeur), cet album de petit format comporte sept histoires liées au quotidien de l’enfant, ici une petite fille. Le fil directeur de l’écriture et du dessin est l’humour et la joie. C’est un album euphorique qui vise le divertissement.

Zeveren Michel Van, Les trois cochons petits et les drôles de loups, Bayard, collection miniBDkids, 2017, 64 p. 9€95 ; Zeveren Michel Van, Les trois cochons petits. Grenouilles, princes et princesses, Bayard, collection miniBDkids, 2017, 64 p. 9€95 ; 
Ces deux ouvrages sont écrits selon une même formule. Nous analyserons, ici, le premier ouvrage pour donner une idée de la série. Il s’agit d’une bande dessinée anthropocentrique et familialiste. Le conte initial (Les trois petits cochons) est le prétexte à l’écriture inventive de sept autres contes qui convoquent chacun d’autres contes traditionnels. On peut ainsi dire que Les trois cochons petits … est un exercice de style, dont la saveur repose entièrement sur l’intertextualité. La lecture se fait joie par la reconnaissance des autres histoires convoquées. Le graphisme adapté aux 5/7 ans (plutôt qu’aux enfants de 3 ans comme le suggère l’éditeur…) facilite l’entrée dans la lecture. A coup sûr, la prépondérance de l’intertextualité suit un penchant sensible de l’évolution de la littérature de jeunesse, une évolution qui lui assigne un ancrage culturel qui nécessite une éducation préalable pour ne pas s’inscrire dans le creusement des inégalités sociales. La lecture suppose une régulation au moins à distance de l’adulte ce qui confirme les analyses de Stéphane Bonnéry qui écrit : « le modèle social de l’enfant lecteur semble être celui qui a près de lui un adulte lecteur expert faisant une régulation à distance de l’activité de découverte du livre par l’enfant, capable de rentrer dans ce jeu d’enquête, d’attirer l’attention sur les mises en relation à opérer sans faire à la place de l’enfant… » (1)
Philippe Geneste

(1) Bonnéry Stéphane, « “L’enfant lecteur” du livre et le modèle social implicitedans le livre de “l’enfant lecteur” et de l’activité de lecture », dans Aranda Daniel (textes réunis par), L’Enfant et le livre, l’enfant dans le livre, Paris, L’Harmattan, 2012, pp.115-131_ p.129

14/01/2018

La face cachée de l’identité : sexualité et société

Peters Julie Anne, Cette Fille c’était mon frère, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Alice Marchand, Milan, 2016, 380 p. 13€90
L’évolution du contexte social et des débats qui traversent les sociétés se réfracte dans le secteur jeunesse. Ce livre réédite une des rares réussites du roman social destiné à la jeunesse et consacré à la question de la transidentité. Le roman de Julie-Anne Peters est initialement paru en 2005 sous le titre, La Face cachée de Luna, à une époque où les mouvements féministes américains menaient bataille pour que le débat sur les oppressions prît en compte le point de vue du genre. Ce livre est un effet de cette activité. Sa réédition est l’indice d’une avancée de ce thème au sein de la société et l’évolution du titre semble dire qu’il est plus aisé, aujourd’hui, d’aborder directement le sujet qu’il y a un peu plus de dix ans.
Peu de livres abordent les questions de sexualité et d'être masculin ou féminin, très peu, dans le domaine de la jeunesse. Il n'est pas sans signification que ce soit, comme dans le cas de L'Amour en chaussette de Gudule, le courant de naturalisme tempéré, dont on a vu qu'on peut dater l'apparition de 1998 avec la publication de Junk de Melvin Burgess (1), qui engendre un roman pour adolescent dans ce domaine. Cette Fille c’était mon frère est un roman d'apprentissage, un parcours d'initiation qui est parcours de transition : Liam, né garçon se vit en fille, mais à l'extérieur, pris dans les rets des comportements sociaux et des stéréotypies différenciées en fonction du genre, comment vivre ? Comment s'accepter ?
Le récit repose sur une dualité de héros ou plutôt d'héroïne : Liam qui se veut Luna cette fille qu'il est intérieurement, et sa sœur, Regan. C'est par son affirmation dans la société, par le courage d'apparaître lui/elle-même que Liam/Luna va conquérir, se conquérir, autant que conquérir sa place dans le choeur social.
La composition du récit s'appuie sur les rapports entre parents et adolescents – les jeunes gens vivant encore dans leur famille – et entre pairs, le cercle des amis et amies. Les dialogues tiennent une place essentielle. Il n'y a pas de dissertation de l'autrice sur le sujet de son livre. L'action et les dialogues livrent le sujet, l'approfondissent au fil des pages. Du coup, Cette Fille c’était mon frère montre que la tolérance est un privilège des dominants qui détermine l'espace du permis, et donc celui de l'interdit, dans des constructions sociales, dont la construction sexuelle identitaire. C'est pour cela que le roman porte une charge critique aiguisée contre l'homophobie et la norme hétérosexiste.
C'est un des thèmes de la réflexion d'un courant de la critique des genres, outre-atlantique, particulièrement fécond. Cette Fille c’était mon frère permet, également, au lecteur, de ne pas confondre transgenre et homosexualité. Là encore, sans que l'autrice n’emprunte la voie du discours scholastique. Aux dialogues est dévolue cette tâche.
Alors, le naturalisme tempéré de Peters réussirait-il, là où Burgess ne cesse d'échouer en ses fins de romans, à savoir laisser béante une brèche critique grâce et par la littérature de jeunesse ? Les études de genres, la défense des transgenres, ont une charge critique indéniable, ne serait-ce que dans le domaine capital de la stéréotypie sexuelle. Pour autant, si le livre de Peters excelle à faire advenir à la conscience du lectorat la complexité des désirs, il le laisse sans arme sur la question de la non-naturalité de l'hétérosexualité. Surtout, Luna part, va se mettre hors de son monde initial, pour achever sa transition ce qui renvoie l'héroïne à cet univers virtuel (Liam/Luna est un.e expert.e en informatique) dans lequel elle s'enfermait jusqu'alors pour mieux se trouver elle-même. C'est sûrement une limite, en tout cas, c'est notre sentiment, mais qui ne saurait suffire à diminuer l'intérêt assez exceptionnel du roman de Julie Anne Peters.
Philippe Geneste
(1) Voir notre contribution « Le roman social en fin de course, 1980-1990-2000 » dans Escarpit, Denise (sous a direction de), La Littérature de jeunesse d’hier à aujourd’hui, Paris, Magnard, 2008, pp.400-416


07/01/2018

Un guide pratique pour lutter contre le harcèlement scolaire

FRAISSE, Nora, Stop au harcèlement ! Le guide pour combattre les violences à l'école et sur les réseaux sociaux, Calmann-Lévy, 2015, 89 p., 4€50 ISBN : 9782702158722

Présentation de Nora Fraisse :

Dans le blog lisezjeunessepg du 3 avril 2016, j'ai déjà chroniqué un livre de Nora Fraisse intitulé Marion, treize ans pour toujours. Dans ce livre, l'auteur témoigne du drame qu'elle a vécu ainsi que toute sa famille en 2013 : sa fille, Marion, s'est suicidée à l'âge de treize ans. D'abord sous le choc, Nora et son mari ont voulu comprendre les raisons de ce suicide et ont fini, avec l'aide des gendarmes, par découvrir que leur fille était victime de harcèlement dans son collège. Son témoignage est très touchant mais aussi très instructif parce qu’il met en évidence les failles du système de l'Education Nationale (manque de surveillance, jeunes enseignants livrés à eux-mêmes...) et les rouages du harcèlement. Aux moqueries, bousculades, insultes quotidiennes que subissait Marion se sont rajoutés des textos et des messages haineux sur son mur Facebook. Le harcèlement physique subi au collège se poursuivait ensuite via les réseaux sociaux…
Après la mort de Marion, Nora Fraisse décrit une absence de compassion de la part de certaines familles des harceleurs de sa fille et le silence de la part du principal qui n’a cherché qu’à étouffer l'affaire. Elle découvre les principaux élèves qui intimidaient Marion, un noyau de cinq, même si ces élèves-là bénéficiaient de la complicité passive de leurs camarades, et a porté plainte contre eux.
Aujourd’hui, Nora Fraisse a créé l’association Marion Fraisse La main tendue pour aider les familles dont les enfants souffrent de harcèlement.

Présentation de la structure du livre

            Après la publication de Marion, treize ans pour toujours, Nora Fraisse propose ce nouvel ouvrage. Il se présente vraiment comme un petit guide pour lutter contre le harcèlement scolaire. Après une courte préface où l'auteur rappelle son histoire et contextualise le phénomène du harcèlement scolaire, le guide se compose de 14 chapitres, de sources d'informations à aller voir (sites Internet et livres), de contacts utiles et d'une annexe sur un usage responsable du téléphone portable.
            Tous les chapitres présentent la même structure. Tous sont très courts, d'environ trois pages. Ils comportent une présentation du thème (je vais revenir sur chaque thème étudié), des témoignages de personnes victimes de harcèlement (des adolescents mais également des adultes en ayant souffert pendant leur enfance) et également d'anciens élèves harceleurs, un paragraphe intitulé « Attention ! » où Nora Fraisse met en garde contre certaines idées reçues ou précise un aspect du chapitre. Un petit récapitulatif intitulé « Ai-je bien compris ? » permet d’en retenir l'essentiel.

Résumé du livre

            Le harcèlement est « une violence répétée, qui peut être verbale, physique ou psychologique. C'est un rapport de domination » (p.15). Le harcèlement scolaire est « un projet de destruction orchestré par un élève qui savoure son pouvoir sur plus faible que lui […] Dans le cas du harcèlement, il est rare que son auteur reconnaisse ses torts. Souvent, il accuse sa victime et prétend qu'il n'a rien fait de grave » (p.25).
A l’ère du numérique, un autre type de harcèlement est apparu : le cyber-harcèlement. En plus de harceler leur victime lorsqu’ils la croisent, les élèves harceleurs utilisent Internet et le téléphone pour continuer leurs humiliations et leurs menaces. Selon un Rapport de l’Unicef, un adolescent sur huit a déjà été victime de persécution en ligne.
Il n'y pas de critères précis pouvant expliquer pourquoi certains élèves peuvent devenir des victimes du harcèlement si ce n'est une différence quelconque : au niveau de l'apparence physique d'un élève (poids, taille…), de son attitude en classe, de son origine ethnique ou culturelle, de son milieu social, de son choix sexuel. « Le harcèlement prospère sur le rejet de la différence » (p.27).
            Certains membres de la communauté scolaire peuvent hésiter à intervenir, pensant que ce genre de violences est une étape dans l'apprentissage de la vie. Mais ce n'est pas du tout le cas, car toutes les formes de harcèlement sont nocives pour les victimes et aussi pour ceux qui les harcèlent ou se taisent. De graves troubles peuvent trouver leur origine dans des cas de harcèlement, comme le décrochage scolaire, la dépression, des addictions à l'alcool ou la drogue, des troubles de l'alimentation, des automutilations et une mauvaise estime de soi. Dans les pires cas, l'élève harcelé peut même en arriver à se suicider, comme cela a malheureusement été le cas pour la petite Marion.
            Les victimes de harcèlement peuvent réagir différemment en fonction de leur âge. A l'école primaire, l'élève victime va avoir tendance à se replier sur lui-même et à s'isoler. Au collège et au lycée, l'élève veut parfois essayer de régler lui-même son problème. Il ne veut pas inquiéter ses parents. Mais il est rare que l'élève victime puisse arrêter tout seul le harcèlement qu'il subit parce que le rapport de forces avec son ou ses agresseur(s) est trop inégal. Certains élèves victimes tentent de pactiser avec leurs harceleurs et il devient plus difficile de comprendre qu'ils sont en fait victimes. En adoptant cette tactique, ces élèves aggravent leur mal-être sans recevoir l'aide dont ils ont besoin.
            Certains élèves harcelés en arrivent à devenir harceleurs pour échapper à leur rôle perpétuel de souffre-douleur. Mais souvent, les harceleurs sont des élèves qui ont besoin d'être admirés par les autres, qui aiment dominer un élève plus vulnérable quitte à en être craint et à faire peur. Sa victime devient un objet pour l'élève harceleur. Il peut parfois avoir une mauvaise image de lui-même et avoir du mal à gérer ses relations avec les autres sans faire preuve d’un rapport de forces avec eux. Il peut aussi supporter difficilement les règles, les contraintes et l'autorité des adultes. L'élève harceleur résout ses problèmes personnels en s'en prenant à moins fort que lui. Il ne sait pas s'arrêter quand il cède à ses pulsions. Cependant, les harceleurs, s'ils ont l'intention de faire mal, ne se rendent pas forcément compte de la gravité de leurs actes et des conséquences de ce qu'ils font.
            Concernant les élèves témoins d'un harcèlement, ils sont les mieux placés pour stopper ces situations en parlant avec un adulte (membres de la communauté scolaire ou parents). Le problème est que, souvent, les élèves témoins évitent de prendre parti par peur de représailles. D'autres s'amusent aussi de la détresse de la victime. Nora Fraisse insiste bien sur le fait que, s'il ne dénonce pas les violences faites à la victime, le témoin est complice qu'il prenne part au harcèlement ou non. Et cela vaut aussi pour les membres de la communauté scolaire qui minimisent le problème.
            Il est important aussi d'informer les parents sur le harcèlement scolaire. Ils peuvent en voir les symptômes même si chaque enfant réagit différemment. Le mal-être de l'enfant peut se traduire de différentes manières : il peut brutalement ne plus avoir envie d'aller à l'école, avoir ses notes qui chutent rapidement, entretenir un rapport compliqué avec la nourriture (en ne mangeant presque plus ou, au contraire, en mangeant beaucoup), avoir des troubles du sommeil ou encore fuir ses camarades. Un élève constamment exclu des autres, seul à la cantine ou au CDI (Centre de Documentation et d’Information), peut être victime de harcèlement.
            Chaque année en France, un enfant sur dix est victime de harcèlement scolaire, qui est longtemps resté un phénomène ignoré par les pouvoirs publics. En effet, la première campagne contre le harcèlement scolaire en France date de 2011 seulement alors que la Norvège en a fait dès 1983. En France, en 2015, à peine un quart des établissements scolaires ont mis en place une politique de prévention contre le harcèlement, deux ans après la loi de refondation de l'école qui l'impose depuis 2013.
Pour prévenir le harcèlement qui a lieu dans l’enceinte de l’établissement, Nora Fraisse préconise une politique active des responsables scolaires, en concertation avec les familles, une formation pour les enseignants, une prise de conscience de la part des parents et des enfants. Ces derniers, s’ils sont victimes ou témoins d’un cas de harcèlement, doivent contacter des adultes, qu’ils soient parents ou membres de la communauté éducative. Un enseignant témoin de harcèlement peut en parler avec le CPE (Conseiller Principal d’Education) pour les collèges et les lycées. Il faut en informer le chef d’établissement ou le directeur d’école. Des équipes mobiles de sécurité académiques peuvent intervenir en milieu scolaire et améliorer la prise en charge des élèves dont les comportements sont problématiques. La famille de l’élève harcelé, ou l’enfant lui-même, peut également contacter le numéro vert mis en place par le Ministère de l’Education Nationale, le numéro Stop harcèlement, le numéro Jeunes Violences Ecoute ou le 119 (Service national d’accueil téléphonique de l’Enfance en danger). Il peut aussi prendre contact avec l’un des « référents harcèlement » chargé dans chaque Académie des actions de prévention, l’un des médiateurs de l’Education Nationale ou un inspecteur d’académie. Il est important d’obtenir un accompagnement et un suivi pour vérifier que le harcèlement a bien pris fin.
En cas de cyber-harcèlement, les familles peuvent appeler le numéro vert Net Ecoute, géré par e-Enfance. Cette association peut aider à retirer des photos ou des propos humiliants ou faire fermer des comptes. Concernant les solutions pour lutter contre le cyber-harcèlement, il faut faire des captures d’écran, des sauvegardes de SMS ou des emails qui sont menaçants. L’adresse IP, l’historique de navigation, les mots-clés saisis dans le moteur de recherche peuvent aussi être retrouvés. Les photos ou les vidéos humiliantes publiées sans le consentement de la personne concernée peuvent constituer des pièces à conviction en cas de plainte.
Les familles des victimes peuvent contacter des associations contre le harcèlement scolaire. Pour citer celle de Marion Fraisse La main tendue, elle recueille énormément de témoignages et a lancé le 16 mars 2015 une pétition réclamant un numéro court d'aide aux victimes, disponible 7 jours sur 7. Elle demande également qu'un guide de lutte contre le harcèlement scolaire soit inséré dans le carnet de liaison de l'élève à chaque rentrée, qu'il y ait plus de moyens humains et des formations pour les équipes pédagogiques
Enfin, le harcèlement scolaire est puni par la loi et les familles des enfants victimes ont la possibilité de porter plainte. Un enfant mineur peut d’ailleurs se présenter seul au commissariat pour signaler les faits, même s’il ne peut pas se constituer partie civile. Les enfants de moins de treize ans ne peuvent pas aller en prison ou payer une amende, ce sont leurs parents qui sont responsables civilement de leurs actes. Pour les autres, les peines varient de 6 mois à 18 mois de prison et l’amende peut monter jusqu’à 7500 euros.

Mon avis

            Ce livre est très documenté sur le sujet du harcèlement scolaire. Il se lit facilement car les chapitres sont très courts et il est facile de s’y repérer. J’ai beaucoup d’admiration pour Nora Fraisse qui cherche vraiment à comprendre les mécanismes du harcèlement, y compris en essayant de trouver l’origine de tels comportements chez des élèves harceleurs. Je trouve cela très louable de sa part étant donné que sa petite fille est décédée à cause d’élèves comme ça. Tout comme Marion treize ans pour toujours, je pense que ce livre doit être dans tous les CDI des EPLE (Etablissement Public Local d’Enseignement), à la destination des élèves mais également des enseignants.
Concernant le cyber-harcèlement, certains élèves créent de faux profils Facebook, piratent des comptes, publient des photos sans l’autorisation de la personne concernée dans l’intention de nuire. Ils n’ont aucune idée que ce qu’ils font est puni par la loi et ignorent la notion de droit à l’image ou de droit d’auteur. Internet semble être pour certains enfants une zone où tout est permis, y compris de manquer de respect à un camarade, où tout est anonyme. Pourtant, tout écrit laisse une trace. Des lois existent pour protéger la vie privée et la dignité des personnes. La CNIL (Commission Nationale de l’Informatique et des Libertés) est une autorité administrative veillant à cela. Le contrat pour une utilisation responsable du téléphone portable proposé par Nora Fraisse est un très bon outil, qu’elle destine aux parents, mais les enseignants peuvent aussi l’exploiter. Il me semble vraiment important que chaque élève comprenne l’importance qu’il y a à gérer son identité numérique, à ne pas porter atteinte à autrui sur les réseaux sociaux et à connaître les règles qui régissent Internet concernant la propriété intellectuelle. Il faut, selon moi, les former à cela dès le collège, voire même à l’école primaire. Pourquoi pas autour d’un projet pédagogique ou lors des cours d’EMC (Enseignement Moral et Civique) ou d’EMI (Education aux Médias et à l’Information) avec le professeur documentaliste ?

Milena Geneste-Mas

31/12/2017

Du livre

Agard John, Je m’appelle Livre et je vais vous raconter mon histoire, illustrations par Neil Packer, Nathan, 2015, 143 p. 13€90
L’écrivain et poète John Agard se met dans la peau d’un livre qui raconte son histoire. On pourrait résumer l’ouvrage aux illustrations en noir et blanc stylisées sous la forme d’une devinette : Qu’est-ce qui, en son commencement, fut minéral ? Qu’est-ce qui devint végétal ? Puis se transforma en animal ? Et qui, aujourd’hui est digital ?
Réponse : le livre, bien sûr qui eut pour support l’argile,  puis le papyrus (byblos) avant de se trouver sur du parchemin et qui, aujourd’hui, est transporté sur liseuses numériques et e.book.
Autre devinette : qu’est-ce qui a commencée tablette et qui retourne aujourd’hui à la tablette, sous nouvelle forme ?
Le livre d’Agard entre dans le détail de la tablette (d’argile, heureuse coïncidence des mots), du rouleau, du codex, de l’imprimerie et de la rotative. Agard conte aussi les grandes étapes de l’écriture cunéiforme, hiéroglyphique, alphabétique.
Le poète et l’illustratrice content les mésaventures, les épreuves du feu  qui commencèrent en Chine, se poursuivirent avec les bûchers du Moyen âge, les codex mayas brûlés au XVIème siècle, les bûchers nazis du XXème siècle, la bibliothèque de Bagdad ravagée par les flammes en 1991, celle de Sarajevo en 1992…
C’est un livre qu’on feuillette, qu’on bouquine (clin d’œil à l’écorce du hêtre (boc en ancien anglais devenu book et bouquin) feuille à feuille (de palmier en Inde, de mûrier au Japon, de bananier aux Philippines, de papier longtemps et encore.
Ce livre est un chef d’œuvre tout autant qu’un beau livre.

Smith Lane, C’est un livre, Gallimard jeunesse, 2011, 40 p. 11€
Cet auteur-illustrateur américain use d’un trait naïf humoristique pour faire l’apologie du livre. La composition repose sur le dialogue entre un âne et un singe. L’âne utilise l’ordinateur, et interroge le singe qui lit un livre. De cette confrontation, apparaît d’abord la multiplicité des usages de l’ordinateur auxquels le livre ne donne pas accès mais dont il est aussi affranchi (code ‘accès, pseudo identifiant etc.). Peu à peu, l’âne se prend à l’histoire du livre, c’est celle de l’Île au trésor. On regrettera, peut-être que l’âne soit mis en position ridicule, stéréotypie bien mal venue pour cet animal. On s’interrogera, sûrement, sur le rapprochement, lui aussi stéréotypé, du singe et de l’homme. En revanche, l’historiette engage de riches débats avec les petits certes mais aussi avec les plus grands. Chaque mot est chargé d’humour et d’interrogations essentielles ; chaque trait, chaque détail de l’illustration porte la même charge de riches questionnements. Cet album est une contribution de la littérature de jeunesse en faveur du livre de papier ; c’est un manifeste pour une culture du temps, une culture qui mette de la distance avec l’agitation induite par l’usage des nouveaux médias et nouvelles technologies de l’information. C’est un livre contre la culture du clic ; un clin d’œil à une définition du récit comme réalité de durée et de chronologie imaginaires. L’imaginaire contre le virtuel, en quelque sorte.

Smith, Lane, C’est un petit livre, Gallimard jeunesse, 2012, 20 p. 6€
Voici un nouveau manifeste pour le livre imprimé à destination, cette fois, des plus petits. On part du Qu’est-ce que c’est que… ? pour aller à Ca fait quoi ? Ca sert à quoi ? Et la réponse est au bout du livre, « c’est un livre ».

Philippe Geneste

23/12/2017

Livres en cadeaux

Jolivet Joelle, Gauguin, coloriage, réunion des musées nationaux Grand Palais, 2017, 18x22 cm, 2 grandes frises à colorier, 9€90
Deux frises sont proposées aux enfants de 6 à 9 ans. Elles représentent l’une des scènes de Bretagne et l’autre des scènes de Tahiti, reproduisant sous l’aspect de gravures sur linoléum, des compositions de Paul Gauguin. Joelle Jolivet trace ainsi une magnifique trame dessinée dans laquelle il est demandé à l’enfant de poser des couleurs. L’enfant va alors se plonger, par l’action de colorier même dans l’univers de Gauguin. Quelle meilleure introduction pourrait-on espérer que celle-ci ? Et quelle idée active de cadeau pour les enfants de cette tranche d’âge !

Fort Paul, Le Bonheur est dans le pré, mise en volume du livre sous forme de dioramas par Marie-Hélène Taisne, Flammarion jeunesse, 2017, 16 p. 16€50
La mise en volume donne vie à chaque strophe de la ballade sous forme d’un diorama c’est-à-dire d’une page qui s’anime en relief. Ce travail donne toute la teneur à ce poème fort connu de Paul Fort. Il fait parti d’un des volumes de ses ballades, occasion d’une poésie en prose parfaitement assonancée et rythmée, qui recherche l’harmonie dans le jeu verbal. La poésie se fait désengagement des préoccupations quotidiennes du réel : le poème est écrit en 1917, année des massacres de masse et des résistances naissantes à la guerre voulue par les gouvernements et ceux de l’arrière. Fort s’approche d’un lyrisme populaire ; on est très proche, ici, de la chanson. Invitant à la joie de vivre, il vante l’instant Cette poésie fantaisiste révèle un appétit de vivre pour saisir le bonheur dans l’éphémère.

Latrille Sylvie, Gueille Ferraille et Rampono, illustrations d’Annie Bouthémy, s’éditions, collection Livres pour les enfants dans la lune,
Avec un titre pareil, nous partons pour le moyen âge, suivre, sous la forme d’une épopée, les aventures fragmentaires, drolatiques et dramatiques, d’une princesse, d’une Majesté, d’un prince, de croquemitaines, de chevaliers, et de bien d’autres créatures aux étranges noms, noms à consonances de fantaisie.
Les poèmes sont écrits en vers, et des dessins à l’encre, magnifiques, aspirent les imaginaires sans déformer le texte, sans le suivre pleinement non plus. En effet, cet ouvrage de poésie épique de fantaisie et un petit chef d’œuvre d’équilibre.
Le texte parie sur la saveur du langage, sur l’art éprouvé des harmonies vocaliques, des rimes, des jeux consonantiques, et sur une si belle maîtrise de la coupure des vers. Le texte est le fruit d’une connaissance joyeuse de la rhétorique qui embarque l’enfant lecteur, l’enfant lectrice, dans le maelstrom d’aventures sensationnelles. L’intertextualité est très riche : Alice au pays des Merveilles, La Belle au bois dormant, des contes des frères Grimm s’immiscent dans la teneur des poèmes par échos. Par ailleurs, comme toujours chez Sylvie Latrille, le paysage imprime une présence poétique qui rend cette poésie sensitive. Relire les trois premiers poèmes est un régal.
Le soin apporté à l’édition, le format carré, clin d’œil probable à la peinture comme si l’auteur rappelait, par ce choix, son goût pour une forme de poésie picturale qu’elle égrène, année après année, au fil du courage de s’éditions.

DLeander Brigitta, Maldonado Emma, Hartog Guitté, Raconte-moi le codex d’Otlazpan / Cuéntameel cόdice de Otlazpan, L’Harmattan, collection contes des 4 vents, 2016, 40 p. 10€
Voici un album exceptionnellement intéressant. Ce n’est pas à proprement parler un conte, malgré la collection où il prend place, mais bien un document en langue nahuatl sur la civilisation aztèque. L’ouvrage présente le codex composé de pictogrammes ou glyphes, système d’écriture utilisé au Mexique lors de l’arrivée des espagnols, il y a plus de 500 ans. Peu de ces codex qui racontent la vie quotidienne de la ville et des gens ont subsisté aux destructions coloniales. L’introduction précise que « les livres anciens comme le codex d’Otlazpan transmettent des connaissances aux enfants. Ils sont comme des clés de sagesse ». Otlazpan se situe à 75 kilomètres de Mexico. Le codex raconte l’organisation administrative, économique, sociale et culturelle. Les autrices explicitent l’organisation de l’écriture glyphique. Ils s’attachent avec moult schémas et illustrations savamment disposés à décrire les relations hiérarchiques sur lesquelles reposaient la société aztèque et la vie de la cité. Elles montrent aussi comment les espagnols ont exploité la population indigène de la région d’Otlazpan. Deux pages, enfin, les pages 38 et 39, reproduisent des facsimilés du codex d’Otlazpan avec, sous les glyphes, leur interprétation et traduction en espagnol de l’époque.
Si le livre est offert à un jeune enfant, il faudra le lire avec lui, mais l’album peut être tout aussi bien lu avec profit par des enfants de 10 à 16 ans.

Le Monde en cartes 3D, Nathan, 2017, 160 p., 19€90
Terre primitive, un merveilleux chapitre ; Amérique du Nord ; Amérique du Sud ; Afrique ; Europe ; Asie ; Australasie et Océanie ; Régions polaires ; Les océans : telles sont les sections de ce livre de grand format tout en cartes et tout en couleurs avec de multiples repérages encyclopédiques. Nul doute que le documentaire pour enfants est un art éditorial du légendage tout autant qu’un art de la clarté de l’exposition. Neuf pages de références permettent au lectorat de se diriger dans le livre grâce à l’index et offre la liste des drapeaux des pays du monde. Un livre à offrir pour les fêtes, sans aucun doute.

Lafon Martine, Les Animaux de la Mythologie, illustré par Fred Sochard, Flammarion jeunesse, 2017, 96 p. 15€
Ce livre grand format, étroit (201x340mm) présente 26 animaux liés à des histoires de la mythologie grecque. Les animaux ont accompagné les dieux dans les histoires humaines cherchant à pénétrer les secrets de l’existence et du monde, ils sont eux-mêmes la forme d’une métamorphose de dieux ou d’humains frappés de bannissement. Féroces, maléfiques, libérateurs ou enfermés dans leur animalité, voici l’aigle, le bélier, la biche, le centaure, le cerbère, le cheval, la chèvre, le chien, la chouette, le dauphin, le dragon, l’empusa, la génisse, le griffon, l’hydre, le lion, le loup, la méduse, le minotaure, l’ourse, le paon, Pégase, le serpent, la sirène, le sphinx, le taureau. L’enfant lecteur va ainsi traverser la mythologie grecque tout en identifiant le rôle de tel ou tel animal de légende. Martine Lafon mélange la présentation documentaire avec le racontage d’histoire et c’est tout l’intérêt de l’ouvrage. Les illustrations stylisées de Sochard travaillent la distance à mettre par l’enfant avec ces histoires fabuleuses. Un très beau livre, bien composé, pour un beau cadeau.
Philippe Geneste

17/12/2017

Créations et documentations, aux confins du rêve, la réalité

L’Homme Eric, La Patience du héron, illustrations Lorène Bihorel, Gallimard jeunesse, 2017, 48 p. 15€90
Voici un magnifique album, une création éditoriale qui met en valeur le travail de l’illustratrice, artiste singulière qui procède par du dessin sur sable réalisé sur une table lumineuse. L’éphémérité de son travail se mue, ici, en pérennité de l’illustration d’un texte sensible d’Erik L’Homme. C’est une histoire d’amour, un récit initiatique, un éloge de la patience comprise comme persévérance. C’est l’éloge de la vie contre l’existence c’est-à-dire du sens que l’on donne à sa vie. Les illustrations étonnent et donnent un aspect précieux à l’album que la couverture en papier teinté, embossée et imprimée au fer confirme. Les tableaux sur sable de Lorène Bihorel impressionnent par leur précision. Leur aspect de couleurs nuées suggèrent du mystère jouant de l’ombre et de la lumière, de l’assombri et du lumineux.

Houplain Cyril, Fourmi, Milan, 2017, 80 p. 22€
Ce premier album pour la jeunesse de Cyril Houplain est une création unique. L’auteur se joue du récit historique et du récit de voyage pour les fondre en un récit animalier où les figures de bêtes sont le matériau formel qui porte le contenu même de l’histoire et de l’intrigue. La fin du XIXème siècle voit fleurir les expositions universelles, les grandes migrations européennes vers le nouveau monde. C’est ce que fera Alistair Burke, un drôle de héros qui va se découvrir un don pour dresser les fourmis… Toutes les illustrations du livre sont tracées avec la silhouette reproduite infiniment de la fourmi : mer, bateaux, ports, pluie, villes, oiseaux, diligences, apaches, attelages de chevaux, rochers, végétation, chapeau, gants, cartes, saloon, et fourmis, bien sûr…
On part donc de l’Angleterre victorienne pour aller à New York, traverser les plaines américaines, faire halte à Chicago. De miséreux Alistair va devenir une célébrité dont la réputation traverse l’océan. Le dresseur de fourmis est adulé, il excite la curiosité, comme il rend frénétique le geste du dessinateur. Les fourmis forment le langage d’Alistair Burke, elles l’accompagneront, partout, gèreront leur colonie quand Alistair les oubliera noyé dans sa gloire avant de se repentir. En ces semaines de fêtes approchant, Fourmi est un livre cadeau, un beau livre, un livre d’artiste.

Fabre Jean-Henri, Bestioles. Bousier glouton, mante religieuse assassine, fourmi ravisseuse et autres souvenirs entomologiques…, illustrations Sylvie Bessard, Milan, 2017, 80 p. 19€90
Jean-Henri Fabre (1823-1915) est un inimitable observateur d’insectes dont l’œuvre publiée de 1879 à 1907 compte dix volumes sous le titre Souvenirs entomologiques. Longtemps, Jean-Henri Fabre fut aussi sollicité pour l’édition d’ouvrages en direction des écoles. Son succès, il le dut à une parfaite maîtrise de la narration qui tend à faire de chaque observation un récit. Mais peut-être ne connaît-on pas toujours mieux ce qu’on sait raconter car la science exige d’autres confrontations. Pris au piège de son talent littéraire, en quelque sorte, Jean-Henri Fabre passa à côté de la théorie de l’évolution comme des théories nouvelles en microbiologie de Pasteur. Dans ses écrits, il s’avère un conservateur, prône l’existence d’un incompréhensible que la science ne peut combattre.
Ceci rappelé (1), revenons à l’ouvrage de grand format composé par les éditions Milan. Il est issu de Scènes de la vie des insectes, lui-même étant un recueil de pages choisies dans l’œuvre de J.H. Fabre par les éditions Nelson en 1946 ou plutôt, le choix de Sylvie Bessard croise le choix de cette édition. Les textes, tous référencés et renvoyant aux Souvenirs entomologiques, ont été allégés, adaptés, donc, pour mieux correspondre au public auquel ils s’adressent : les 8/11 ans. Ce travail d’adaptation par Sylvie Bessard est intelligemment réalisé. Magnifiquement illustré, à la manière naturaliste mais avec une touche très singulière de l’illustratrice, le livre ainsi constitué rend accessible au jeune lectorat une petite partie de l’œuvre pédagogique de Fabre.
Fabre écrit sobrement, mais avec une empathie pour les insectes qu’il décrit dans leurs comportements et leurs mœurs. Pour ce faire, il montait des dispositifs ingénieux. Chaque observation est un univers de connaissances particulières mis en valeur par le style imagé et poétique, la vivacité des descriptions et la précision des scènes dont il est rendu compte. L’enfant va ainsi découvrir la vie du scarabée sacré, du parasite (un diptère), des fourmis rousses, de la mante religieuse, de la processionnaire du pin, du papillon puis du grand-paon, de l’épeire fasciée, de la lycose de Narbonne.
 (1) Voir l’excellent ouvrage de Patrick Tort, Fabre, le miroir aux insectes, éditions Vuibert-Adapt, 2005, 350 p.

Salvaje Pablo, Âme animale, Nathan, 2017, 72 p. 19€90
Salvage est un graveur espagnol. Son œuvre est exceptionnelle par la facture plastique et en ce qu’elle sert un propos socio-écologique. On peut regretter le détour philosophique qui transparaît dans le titre de l’album l’auteur appelle « âme » « le souffle de la vie qui rend chaque être unique ». Pour autant l’auteur rappelle que les animaux comme tous les êtres vivants sont formés de molécules et de cellules. Ce qui intéresse l’auteur c’est de montrer les comportements inouïs de certains animaux. Quand il s’intéresse à l’amour, Salvaje retombe dans le travers d’un discours ambigu : l’amour est « l’expression de notre âme animale. Sans âme nous ne ressentirions pas d’amour, et sans amour, nous ne serions pas ici ». Quelle ambiguïté ! S’il s’agit de dire que l’amour est un sentiment lié à la sélection liée au sexe comme le démontre Darwin, très bien. Mais est-ce vraiment cela ? On peut le penser puisque Salvaje écrit : « L’amour n’est pas seulement une question d’instinct » ; en revanche contrairement à ce qu’écrit l’artiste, il n’est pas « la clé de l’évolution de tous les êtres vivants », mais une des clés. Pourquoi employer le terme d’âme, ici, qui peut amener les jeunes esprits à perpétuer des préjugés religieux ? Dans le chapitre Trésors, l’anthropocentrisme est introduit par l’usage de « l’âme » et du verbe « aimer », détruisant la justesse du reste du propos. Le chapitre Métamorphose excellent fait un usage douteux, dans le paragraphe qui le clôt, du terme « identité » : « la transformation physique, même si elle nous change d’apparence, respecte toujours notre identité ».
Heureusement, de nombreux autres chapitres (Rythme, Survie, Eau, Habitat) convainquent. L’auteur y délaisse un discours aux relents religieux, pour amener les jeunes lecteurs et jeunes lectrices à savoir regarder avec empathie la nature et les animaux. Il y montre la filiation animale de l’homme et son propos qui vise au respect de la nature s’ancre alors dans un discours naturaliste auquel il est dommage que l’ouvrage ne se soit pas tenu pour affirmer avec rigueur ce que l’œuvre graphique magnifiée par la mise en page donne à voir de la vie sur terre comme unité du vivant, et rapport des êtres vivants au cosmos qui les englobe.
Philippe Geneste