Ferrante
Elena, La plage dans la nuit,
illustrations de CERRI Mara, éditions Gallimard Jeunesse, 42 pages, 2017, 13
euros.
Il était une fois une petite
fille qui ne pouvait pas s’endormir avant qu’on ne lui lise et relise un conte,
une histoire captivante pleine de phrases mystérieuses et de dessins merveilleux ;
elle ne pouvait pas s’endormir avant cette lecture tant, pour elle, la venue de
la nuit était lourde de menaces d’abandon.
Le premier roman pour enfants, La
plage dans la nuit, d’Elena Ferrante, invite à ces heures privilégiées
et tendres entre petits et grands. C’est un album bien épais pour des mains d’enfants
qui offre la promesse d’un long moment de lecture. C’est une histoire tissée de
poésie, qu’épousent les dessins de pure beauté, parfois inquiétants, parfois
menaçants, mais de tendresse et de douceur aussi, de Mara Cerri. Ces
illustrations suivent fidèlement le texte, et cette histoire peu banale, car
racontée par une poupée, nommée Célina, qui est le jouet préféré d’une petite
fille de cinq ans, nommée Mati.
La scène se passe sur une plage,
lors de la visite de fin de semaine du père de Mati qui lui offre un petit
chat. L’enfant se consacre au chaton qu’elle appelle Minou. Célina se sent
alors délaissée des jeux et surtout de l’affection de la fillette. Elle se sent
exclue, puis oubliée, abandonnée lorsque toute la famille quitte la plage, la
laissant à demi ensevelie dans le sable.
Puis au fur et mesure que l’obscurité
de la nuit efface les lumières du jour, c’est l’effroi qui prend le pas :
peur des ténèbres, de la mer devenue dangereuse, angoisse devant l’être humain
qui n’est plus une figure amie mais un être menaçant, comme le Cruel Plagiste
et son Grand Râteau. Sous prétexte de nettoyer la plage, celui-ci enlève à la
poupée tous les mots que Mati lui avaient confiés et qui lui donnaient comme
une âme de vie, un aura d’humanité. Il va lui arracher jusqu’à son prénom,
Célina, et jusqu’au mot qu’elle chérit entre tous, parce que c’est ainsi qu’elle
désigne Mati : « maman ».
Mais la poupée va être sauvée par le chaton qu’elle
jalousait, Minou. Elle retrouve, au creux des câlins de Mati, la tendresse qu’elle
croyait perdue. Elle retrouve ainsi tous les mots qu’on lui avait arrachés,
elle retrouve son prénom, Célina, et le mot de « maman », elle retrouve son identité. Chaque chose retrouve sa
place, les terreurs sont effacées.
C’est la fin de l’histoire, le livre est refermé. L’enfant
peut s’endormir sans crainte, jusqu’à, s’il le désire, à son prochain coucher,
une lecture recommencée.
Annie Mas
Coutard
Victor, Un Arbre pour ami,
illustrations de Pooya Abbasian,
Gallimard jeunesse-Giboulées, 2017, 64 p. 18€
Le début de
l’album est très prometteur : un enfant fait vivre un arbre, lui parle, le
câline. Il pense à l’arbre, donc il parle à l’arbre, car parler c’est agir et
les mots participent des choses. Et puis l’auteur décide de quitter ce fil
directeur pour accélérer le rythme de la lecture par la multiplication de
péripéties qui sont des rencontres de tout ce qui, l’arbre devenu adulte,
relève des habitants qu’abrite l’arbre. De l’univers enfantin, on passe ainsi,
à un album qui traite de la solitude de l’enfant. Les illustrations,
intelligemment, changent de tonalité pour signifier ou en tout cas accompagner
cette rupture de choix narratif. La nature est alors magnifiée en tant qu’elle
permet à l’enfant de se trouver et de s’ouvrir, les deux allant de pair. Même
si on peut regretter la volteface de l’auteur dans son choix narratif, Un Arbre pour ami … est un bel album de
grand format.
Bickford-Smith Coralie, Le Renard et l’étoile, traduction de
l’anglais par Marie Ollier, Gallimard jeunesse, 2017, 64 p. 15€
Chaque
personne recherche son étoile, c’est-à-dire, au fond le sens qu’elle donne à sa
vie. Mais cette étoile est-elle en soi-même ou bien provient-elle des
circonstances, des cheminements, des aléas des pérégrinations ? L’album
allégorique de la graphiste britannique s’ancre dans ce thème par un récit
animalier qui chante la nature, joue du jour et de la nuit, magnifie la lumière
sans négliger d’interroger le sombre et l’obscur. Il en sort une histoire
d’amitié entre un renard et une étoile qui lui ouvre les sentiers de son
devenir. Savoir rendre les nuits éblouissantes, c’est sortir des peurs
quotidiennes, c’est savoir construire son rapport au monde et c’est se
construire dans ce rapport. Animé par un graphisme pointilleux, un art des
traits soutenu, un foisonnement des détails pris dans les rets de la figure de
la répétition, l’album émerveille : c’est la beauté du voir pour entraîner
un comprendre au-delà du littéral délivré.
Philippe Geneste