LEON, Christophe, Argentina, Argentina, éditions Oskar,
2015, (première édition Oskar, 2011, 262 pages).
Durant la seconde moitié du XX°
siècle, dans six pays d’Amérique latine - Argentine, Bolivie, Brésil,
Chili, Paraguay, Uruguay -, les juntes militaires fondèrent le plan
Condor, réseau de milices chargées de traquer, et d’assassiner les dissidents
de ces divers pays, qu’ils soient syndicalistes, militants ouvriers, lycéens et
étudiants, femmes et hommes opposés aux dictatures, ainsi que nombre d’avocats
qui les défendaient.
En 1973, au Chili (1), après
avoir renversé, par un coup d’état militaire, le régime du président Allende et
provoqué sa mort, le général Pinochet imposa sa dictature dans un bain de sang.
Beaucoup d’opposants furent assassinés, un grand nombre d’entre eux s’exila.
En 1976, en
Argentine, le commandant Videla, par un coup d’état militaire, imposa son joug
et sa dictature qui dura sept ans.
Le roman Argentina, Argentina se
passe deux décennies plus tard, en 1998, en Argentine.
C’est la rencontre d’un
journaliste français, Pascal Fore, le narrateur du roman, et d’Ignacio
Gutierrez, jeune argentin de 26 ans. Durant les trois jours impartis au
journaliste, Ignacio raconte l’histoire de son enfance. Né en 1972, le petit
Ignacio, appelé alors de son vrai nom, Pablo, vécut les six premières années de
sa vie auprès des siens, les Lomas, dans
la ferme qu’ils louaient. Ruben, son grand père, Isabella, sa grand-mère,
travaillaient aux champs. Son père, Roberto était ouvrier typographe à quelques
kilomètres de là. Sa mère, Sylvia, lui enseignait la lecture et l’écriture. Cet
enseignement fut si doux qu’il favorisa chez l’enfant l’apprentissage, l’engouement
pour le mystère des mots, pour celui de leur symbole. Les Lomas, s’ils n’étaient
pas riches, avaient créé un univers gai, harmonieux où fut inculqué à l’enfant le
respect de toute vie ; ainsi l’importance du nom donné aux animaux, même
ceux destinés à être abattus, pour ne pas nier, ignorer leur existence.
En 1976, Roberto Lomas fut soupçonné,
par la junte militaire, d’être un opposant syndicaliste. Quelques mois plus
tard, le grand-père Ruben, après avoir tenu tête à la milice et refusé d’accuser
Roberto, mourut dans des circonstances troubles. Expropriés, les Lomas
quittèrent la ferme, laissèrent les animaux, les meubles, tous leurs souvenirs,
leur vie, pour aménager à Buenos Aires, dans un quartier insalubre, un tout
petit appartement.
En 1978, Pablo a six ans et sa
maman Sylvia est prête à accoucher. Une nuit d’horreur, la milice vient les arrêter,
même si Pablo, tient tête aux tortionnaires de son père, s’écriant du haut de
ses six ans ; « Je suis un
opposant ! » et fendant d’un coup de genou la lèvre du capitaine
qui s’était approché de lui sans méfiance.
Dans cet entretien ponctué d’émotions,
où l’empathie doucement afflue et s’installe, Ignacio raconte à Pascal comment
le petit Pablo fut torturé, tabassé, sans jamais livrer le nom des compagnons
de son père qui menaient la lutte avec lui ; il raconte la perte de
conscience de Pablo lorsque Roberto, le visage en sang, mortellement blessé,
fut amené à lui. Il raconte enfin comment à quelque temps de là, on le
conduisit dans une belle demeure de Buenos Aires, comment il fut adopté par un
autre militaire/bourreau, le colonel Gutiérrez et son infâme épouse,
repoussante, méchante, cruelle. Gutiérrez était un de ces pilotes d’hélicoptère
qui pratiquaient les « baptêmes de l’air »
durant lesquels les prisonnières et prisonniers de la junte armée étaient
projetés dans l’océan Atlantique. C’était donc un des assassins de ses parents.
Il y avait dans cette maison, heureusement, le majordome Guillermo pour le
soutenir et être son ami. Devenu Ignacio, Ignacio Gutérrez, l’enfant resta dans
cette prison dorée jusqu’à ces douze ans
A la fin de la dictature, en
1983, Ignacio s’échappa et retrouva, grâce au mot laissé par Guillermo, l’adresse
de sa grand-mère Isabelle, elle qui, comme les mères et grands-mères de la
place de mai, manifestait chaque dimanche, demandant des comptes sur leurs
proches disparus.
Ignacio explique pourquoi il
garde le prénom légué par les tortionnaires de ses parents. De confidences en
confession, il raconte la manipulation, le marchandage, que le père adoptif de
son frère Abel, l’enfant que Sylvia mit au monde avant d’être assassinée, exerça
sur lui. Abel dont Ignacio et Isabelle
avait enfin retrouvé la trace et qui les reniait –mais cela est une autre
histoire, écrite dans une lettre mystérieuse confiée à l’ami journaliste,
Pascal.
Argentina, Argentina est
un roman passionnant. Malgré la gravité du propos, il est parfois drôle et
toujours émouvant. L’auteur a su créer des personnages aux contradictions
humaines, où l’histoire intime se fond sans artifice à l’histoire
contemporaine. A lire dès douze ans.
Annie Mas
(1) voir la recension de
Frappier Là où se termine la terre : Chili 1948-1970, éd. Steinkis,
2017 sur le blog du 21 mai 2017