Anachroniques

06/08/2017

à saute-mouton

Coli Davide, Crotte ! ou comment les pigeons ont disparu et ont été remplacés par des aigles, illustrations de Christine Roussey, Nathan, 2016, 32 p. 10€
La problématique posée est de l’ordre de l’hygiénisme et donc de l’ordre urbain : comment se débarrasser des crottes de pigeons ? La réponse va se déplier, double page après double page, chaque solution entraînant de nouveaux inconvénients jusqu’à ce que des aigles, métaphores d’un pouvoir dictatorial, règnent en maître. C’est donc une figure de style, celle de l’enchaînement causatif des événements qui est mobilisée pour créer la dynamique du récit. La conséquence en est l’humour allié au dessin crayonné, faussement naïf, quelque peu foisonnant de Christine Roussey. Davide Coli signe, ici, une satire de la société par l’absurde et le grotesque noués à un rythme narratif qui provoque le rire.

Charlot Benoît, Cacanimaux, Casterman, 2017, 16 pages, 12€90
Cet imagier qui prend une petite allure de documentaire avec clins d’œil à des contes et à des représentations sociales figés des animaux, est un petit délice d’humour qui se clôt avec une tirette en dernière page pour tirer la chasse d’eau, rabattre la cuvette, dérouler le papier…

Figueras Emmanuelle, Le Dico des animaux crados, illustrations de Gaël Beullier, Milan, 2016, 20 pages en languettes, 12€90
La littérature de jeunesse est sans aucun doute un réservoir intéressant d’ouvrages ayant trait au thème de la scatologie. Tous les livres l’abordent avec humour et rire, jamais avec un sérieux qui refreinerait l’élan lecteur. Au fil des ans, une bibliothèque des plus variées s’est constituée chez tous les éditeurs. Depuis le livre pour bébé au livre pour préadolescent, depuis la fiction jusqu’au documentaire, les volumes s’empilent sans trop de redondance contrairement à bien d’autres domaines. Le Dico des animaux crados dit par son titre même que l’humour va primer ici avec des illustrations désopilantes quoique précises à leur manière. Car, en fait, l’ouvrage est une somme particulièrement riche et bien pensée par l’auteure et l’illustrateur. Il y a en tout quatre-vingt-dix entrées qui renvoient soit à un animal soit à une manifestation de ce qui est dégoûtant dans les mœurs d’un animal ou d’une espèce.
Et on finit avec bébé, des pieds crados, le nez qui coule, la bouche qui pue, la tête à croûtes, les oreilles à caca, les fesses qui pètent, n’en jetez plus la couche est pleine… Mais ceci n’est qu’une annexe de ce cacatalogue du parfait scatologue enfantin. Un régal… si on ose dire…

Kimura Ken, 999 Têtards, illustrateur Yasunari Murakami, Casterman, 2016, 32 p., 14€95
Voici un album qui épouse la logique du road movie naturaliste. On suit les péripéties des petits de deux grenouilles, depuis leurs naissances jusqu’à leur installation en une nouvelle mare. C’est d’abord l’album humoristique de ces improbables petits êtres soumis aux convoitises de prédateurs multiples. Et puis, c’est un peu plus que cela. Au bénéfice de l’anthropocentrisme de l’album, c’est une réflexion sur l’itinérance et la migration que proposent les deux auteurs. A l’instar des multiplications des points de vue de Murakami, le récit de formation des petits est récit de formation pour le tout jeune lectorat. Qu’est-ce que vivre chez soi ? Qu’est-ce que c’est, chez soi ? Il faut prendre de la hauteur nous dit l’album afin de comprendre le monde. L’humain peut le faire, l’animal est condamné à le subir. Un album autant profond que drôle et donc ouvert à toutes les lectures qui s’y inviteraient.

Clément Claire, Rebelle au bois charmant, illustrations de Karine Bernadou, Milan, 2016, 32 p. 9€90
Voici un récit consacré à l’amour de la solitude, au refus du mariage, à l’apologie de la liberté de vivre hors la norme du couple. Sympathique et jouant de la laideur comme arme de dissuasion massive contre la conformité, le récit prend de la consistance lorsque l’héroïne rencontre un héros lui aussi en refus de conformité sociale. Les deux êtres vont nouer leur chemin, mais en gardant toute leur liberté. Un album intéressant, même s’il ne réussit pas à penser la liberté comme un acte compris dans l’espace de la socialisation coopérative.

Gravel, Elise, Je Veux un monstre, Nathan, 2016, 38 p. 10€
Un appartement transformé en monstrerie, tous les enfants, de 3 à 7 ans, s’y précipitent. Le fond des pages ressemble à celles d’un cahier d’écolier. Y sont éparpillés des monstres divers désignés de néologismes fantasques avec une petite description physique et comportementale. Ensuite, bien sûr, c’est le déchaînement de la monstrerie et on rit, on rit. L’héroïne enfant fait alors le dur apprentissage de l’éducation. Un album ébouriffé plébiscité par la commission lisez jeunesse.

Montardre Hélène, Les monstres de l’Odyssée, Nathan, 2016, 64 p. M1
Cyclopes, géants, sirènes, nymphe sont ramenés de la mythologie grecque par Hélène Montardre afin de livrer une histoire qui les dépasse mais de leur point de vue propre. C’est un travail instruit, adapté aux enfants de 10/12 ans et qui a pour visée une transmission culturelle.

Philippe Geneste

30/07/2017

Etre moins addict au numérique ?

RIGAL-GOULARD, Sophie, 15 jours sans réseau, Editions Rageot, 215 p., 12Image associée90. ISBN : 9782700253184
Emilie Ramier est une collégienne de 12 ans et la narratrice de cette histoire, écrite à la première personne du singulier. Elle vient d’ouvrir un compte Facebook. Elle a bien l’intention d’en profiter en publiant ses « pensées du jour », ses photos avec ses amies et en guettant les « like » sur ces commentaires. Dans sa famille, Emilie n’est pas la seule à être friande des écrans. En effet, ses parents utilisent leur téléphone ou leur tablette dès le matin afin de consulter leurs mails professionnels. Son grand frère de 16 ans, Ambroise, ne fait que jouer aux jeux vidéo en ligne tandis que son petit frère Lucien, âgé de 8 ans, joue souvent à la game-boy.
Mais, pour les vacances d’Eté, les parents d’Emilie décident d’un voyage dont la destination ne va pas du tout plaire aux trois enfants. En effet, ils partent, pour deux semaines, dans des chambres d’hôtes d’un petit village de la Creuse pour y faire une « détox numérique ». L’objectif du séjour est que les participants gèrent leur « addiction en se coupant complètement de tout lien numérique ». Une fois sur place, ils ne doivent donc plus se servir de leurs écrans. Ils remettent leurs téléphones, leurs tablettes… aux organisateurs qui les accueillent : Capucine et Alfred, surnommés respectivement la « fée » et le « lutin » par Emilie à cause de leur look un peu farfelu.
Les participants à cette expérience « zéro réseau », où aucune connexion n’est possible, peuvent, s’ils le souhaitent, choisir des activités à effectuer dans la journée : ping-pong, lecture, yoga, séances de pêche, ateliers d’écriture… Si les parents et le plus jeune frère sont très rapidement enthousiastes, Ambroise et Emilie sont dépités. La collégienne s’inquiète de ne plus rien pouvoir publier sur son compte Facebook. Elle décide d’écrire les événements marquants de ses vacances hors normes dans un carnet, tenant ainsi un journal intime. Mais la situation est pire pour Ambroise qui ne peut pas envisager une aussi longue période sans jouer à son jeu vidéo favori, sans regarder ses matchs en ligne… Il décide d’explorer les alentours et trouve une cabane en bordure de la propriété où il va utiliser le Wi-Fi des voisins avec le portable qu’il a caché… Mais ces derniers vont déménager et la coupure d’Internet sera complète.
Pourtant, les deux adolescents semblent être les seuls à souffrir de cette coupure de réseau. Une autre participante qui s’appelle Elise et a l’âge d’Ambroise, a, elle, accepté de vivre quelques temps sans Internet, tout comme ses parents qui, en temps normal, sont très connectés. Ils vivent cela comme une pause pour se retrouver en famille. D’abord vue comme une donneuse de leçons agaçante, Elise devient finalement copine avec Emilie. Cette dernière accepte petit à petit la situation et oublie un peu son compte Facebook. Elle remarque que, depuis le début de leur séjour, les membres de sa famille se sont beaucoup rapprochés, ses parents sont plus détendus, Lucien est enthousiaste pour toutes les activités proposées, Ambroise s’est montré solidaire pour aider son petit frère qui faisait une allergie et montre des talents de peintre… Malgré tout, il reste récalcitrant à la détox et n’hésite pas à prendre le moindre prétexte pour aller, en secret, au cybercafé du village pour jouer à son jeu en ligne. Emilie et Elise, qui semble d’ailleurs être tombée sous le charme d’Ambroise, veulent l’aider à se déconnecter et à profiter pleinement des moments passés ensemble. Elise leur révèle que la cabane dans le jardin où on capte du réseau a été construite par Alfred. Les organisateurs savent bien qu’au début de la détox beaucoup d’adolescents vivent très mal le fait d’être sans réseau.
Pourtant, contre toute attente, lors d’une urgence médicale (Alfred s’étant fait piquer par une guêpe), c’est le papa d’Emilie qui appelle les pompiers avec son téléphone portable qu’il avait caché dans sa poche. Car pour les adultes aussi, respecter complètement les règles de la détox numérique est compliqué ! D’ailleurs, Capucine confie, à la fin du livre, qu’Alfred et elle se connectaient tard dans la nuit afin de gérer leur site professionnel et de lire des articles sur leur chambre d’hôtes.
A la fin du séjour, la famille d’Emilie rentre plus soudée que jamais. Si chacun reprend ses habitudes numériques, parents et enfants décident ensemble de réduire le temps passé devant leurs écrans respectifs, y compris Ambroise. Le séjour a permis aux enfants de se découvrir un talent caché : la peinture pour Ambroise, l’écriture pour Emilie, les jeux et activités pour Lucien.

Mon avis :
J’ai adoré ce livre qui est écrit avec beaucoup d’humour. L’auteure ne fait pas du tout la morale concernant les écrans, qui au final sont indispensables à notre époque (professionnellement, socialement…). Elle montre simplement qu’être ultra-connecté est un peu dommage, nuit à la vie de famille et empêche un épanouissement personnel important. En effet, cette détox a eu un effet bénéfique sur les trois enfants : Ambroise, qui est l’adolescent renfermé de la famille, addict des jeux vidéo, est celui qui a le plus de mal à rentrer dans le principe de la détox numérique. Bien qu’ayant un peu triché en se reconnectant au cybercafé, il s’en tire finalement très bien et parvient à renouer des liens avec sa famille. Il tombe même amoureux d’Elise. Emilie, la narratrice, est au début dans la même situation que son frère mais accepte de jouer le jeu et de faire cette détox à fond. Elle se découvre un réel talent pour l’écriture et n’éprouve plus le besoin de publier l’ensemble de sa vie sur Facebook. Et enfin, Lucien, qui est vraiment l’enfant de la famille et qui auparavant était le bon élève effacé derrière sa game-boy (quoiqu’étant moins connecté que son frère aîné), s’amuse et fait toutes les activités proposées. Il veut même devenir scout à la fin du livre. Les parents sont eux aussi ravis du séjour qui a permis de renouer les liens de toute la famille.

Milena Geneste-Mas

16/07/2017

Ce qui se cache dans la nuit des contes

Narèce Francine, Konidja et les nègres marrons, L’Harmattan, 2017, 101 p. 12€
Ecrit par une spécialiste des contes afro-américains cet ouvrage rassemble quatre contes traditionnels de la culture caribéenne. L’ouvrage est bellement illustré par des dessins de Max Catayée et une couverture peinte de Maxime Jean-Baptiste. Nous avons proposé ces contes à des enfants de 11/13 ans et les retours sont unanimes. Les récits emportent le lecteur dans un monde de magie jamais loin des préoccupations humaines des enfants, des humains.
Le livre s’ouvre sur le très beau conte qui lui donne son nom : « Konidja et les nègres marrons ». Il se présente ainsi, comme un hymne à la poésie, à la liberté, à l’amour. Au temps passé, « dans l’histoire oubliée de nos ancêtres », la jeune Kalina fut arrachée à sa terre d’Afrique, à ses amis, ses parents, comme le furent tant d’autres, par des hommes qui font honte à l’humanité. Sans scrupule, ils s’enrichissaient ainsi dans un commerce tant lucratif pour la société occidentale. Kalina, devenue esclave en Guadeloupe, fut violée à peine sortie de l’enfance par son maître, Dormé de Granvillage. Une petite fille naquit de ces étreintes maudites, une très belle petite fille nommée Konidja. Kalina adorait son enfant, qui, par sa ressemblance, lui rappelait tant sa propre mère, restée en Afrique. Le souvenir de sa terre natale se confondait pour elle à la douceur du visage maternel et se reflétait, se révélait, dans celui de son enfant. Le maître aimait beaucoup Konidja et lui rendait quotidiennement visite, oubliant auprès d’elle son inhumanité. Il lui apprenait à lire, à écrire.
Le temps passant Konidja devint une très belle jeune fille. Comme le fit la marâtre du conte Blanche Neige, l’épouse du maître, Lucie de Granvillage, consulta son miroir en la personne de la personne de l’esclave Manu, pour savoir s’il existait une femme plus belle qu’elle. Elle apprit ainsi l’existence de Konidja et demanda à un jeune esclave, Moïse, de faire disparaître la jeune fille, tel qu’il fut demandé au chasseur du conte de Grimm Mais Moïse amoureux de Konidja la conduisit loin de cette terre de tourmentes pour rejoindre la contrée des enfants, femmes et hommes qui s’étaient enfuis, s’étaient libérés de l’esclavage, « les Nègres Marrons ».
Mais la maîtresse Lucie apprit, après avoir consulté son miroir-esclave, que la jeune fille vivait toujours. Moïse déjoua la haine et la cruauté de la marâtre venue tuer la jeune fille. Il se révéla alors tel qu’en lui-même : un jeune homme libre et courageux, dont le véritable nom était : N’Joya.
C’est un très beau conte, c’est un peu celui de Blanche Neige, mais où les héros, N’Joya et Konidja, les deux amoureux, ne sont issus ni de la richesse ni du pouvoir, qui ne sont pas une finalité pour eux. Ayant brisé les chaînes de l’esclavage, ils veulent vivre leur amour dans leur communauté libérée. La générosité de l’imaginaire caribéen permit à Lucie non pas de brûler dans les feux tourmentés de sa jalousie, mais d’être libérée de sa haine, de sa futilité. Reniant son statut de maîtresse, elle affranchit tous les esclaves, et vécut, elle aussi libre auprès de femmes et d’hommes libres… Quant au maître, quant au pouvoir du maître, on n’en parla même plus.

Le conte Popiti et sa marraine évoque l’enfance maltraitée, non sans rappeler, merveilleux, contexte et lieux mis à part, Le Bureautin, un récit d’enfance de Louis Hobey, écrivain remarquable, aujourd’hui oublié.
Affamé, humilié, battu et blessé par sa marraine à qui sa mère l’a confié, le petit Popiti trouve force et consolation auprès d’un enfant imaginaire, Petit Jean, rencontré dans ses rêves. Petit Jean porte toutes les souffrances des enfants martyrisés, il fait comprendre à Popiti pourquoi des êtres ayant été humiliés et haïs ont parfois du mal à donner de l’amour en retour. Mais ce message n’est pas un message chrétien, où une personne giflée doit tendre l’autre joue. Il faut se défendre et comme le fera Popiti et ses amis imaginaires, tisser serrés des fils autour des êtres cruels et malfaisants, pour les empêcher à jamais de nuire.
Dans « Le voyage de Tipékoto », on suit un petit cocotier devenu humain des Caraïbes qui va connaître la migration forcée, l’orphelinat, l’envoi à la guerre, dans un conflit dont les raisons lui sont inconnues.
La Rue de la vie tourmentée met en scène des enfants espiègles dont la « juste suite de leurs actes » provoque la transformation de la ville en lieu magique, univers sous –marin de la joie de vivre. Les frères Samy et Jean qui sont à l’origine de ce monde, sont seuls capables de le comprendre, et cela, grâce à l’innocence enfantine qui les habite. Ils vivent le présent quand les adultes engloutissent dans leur mémoire ce qui leur servirait hic et nunc pour comprendre ce qui les entoure. Cet apologue de l’enfance vient pourtant se briser sur l’appât du gain. Seule la révolte populaire permettra de mettre fin à la mort annoncée du monde soi-disant nouveau qui semblait être éclos.
Le livre n’est pas paru dans la collection légendes du monde mais dans la collection Archipels qui fait aussi pénétrer le jeune lectorat dans les fictions de civilisations qu’il n’a pas coutume de côtoyer.
Annie Mas


Le Craver Jean-Louis, Din’Roa la vaillante, illustrée par Martine Bourre, Didier jeunesse, 2015, 32 p. 11€95
Jean-Louis Craver adapte ici une version chinoise du Petit Chaperon rouge. Et les enfants aiment et l’histoire et le travail d’illustration de Martine Bourre.
Nous sommes dans une famille monoparentale –absence du père- et la mère qui travaille doit laisser seuls ses deux enfants, la fillette et le fils qui sera inexistant durant tout le conte. Seules comptent, donc, les figures féminines qui assument la vie quotidienne et la survie. Les enfants vont chez leur grand-mère mais comme elle est absente, ils retournent chez eux. C’est là que survient l’ours se faisant passer pour la grand-mère. Par ruse, il entre dans la maison, mais Din’Roa comprend que ce n’est pas leur grand-mère, par d’adroites questions, qui entrent en échos avec la litanie des formules qui dévisagent le loup dans les versions occidentales. Elle met vite son frère à l’abri et va, seule affronter la bête et l’anéantir grâce à son intelligence : elle va l’entraîner dehors et lui fait prendre son reflet dans une mare pour elle-même.
Les illustrations procèdent d’une dominante des couleurs rouges et orangées sont prises dans des jeux d’ombre et de lumière sur des surfaces où Martine Bourre semble bien user de matières pour réaliser des collages. L’orientalisme du conte est convoqué par des tampons et des nuages et sentiers réalisés sous la forme de calligraphies d’idéogrammes. Le fantastique se fait frémissant quand l’ours entre dans la maison. La bestialité envahit alors l’espace des pages jusqu’au châtiment de la bête.
Din’Roa la vaillante plus encore que la version de Perrault et d’autres versions occidentales, souligne l’intrépidité de la petite fille qui va loin dans le risque pour asseoir sa connaissance du monde et des êtres. Le conte est un conte où dominent les figures féminines alors que les figures masculines sont falotes. Un très bel album pour ouvrir les enfants de 4 à 8 ans aux cultures du monde.

Philippe Geneste

02/07/2017

Une anatomie sociale des corps

D’lom Covagonda, Curvy. Le pouvoir appartient aux rondes, illustrations de Flavita Banana, Jungle, 2017, 128 p. 11€95
Beaucoup de sensibilité humaine, des couleurs éclatantes, des formes voluptueuses, des phrases incisives et drôles pour exalter le droit à la différence contre l’uniformisation qu’imposent la mode et les stéréotypes de beauté figée ; le droit de vivre bien dans sa peau hors de tout contrôle des corps… Chaque être est unique, son corps lui appartient. Aucun argent ne doit détenir la clé du lien qui unit l’intimité du corps à la pensée intime, le lien qui unit l’intelligence et les mécanismes de la représentation du paraître.  Tel est le message empli de joie de ce livre graphique. Chant à la liberté et au plaisir, au bonheur et à l’exaltation de la vie. Pour toute adolescente qui découvre l’inconnu, son propre corps en infinies transformations. L’ouvrage est une antithèse jetée contre les normes sociales et que résument les autrices en dix ironiques commandements dont nous retiendrons pour conclure le troisième : « Une curvy ne suit pas la mode, elle l’inspire ».
Mas Annie

Massot Aude, Chronique du 115. Une histoire du Samu social, Steinkis, 2016, 120 p. 17€ ; Rullac Stéphane, Et si les SDF n’étaient pas des exclus ? Essai ethnologique pour une définition positive, L’Harmattan 2004, 146 p. 13€50
Raconter la pauvreté en bande dessinée, et pour ce faire, choisir un reportage au cœur du Samu social. Tel est le choix d’Aude Massot qui se met en scène dans ce récit autobiographique. Nous sommes dans le genre de la BD reportage. L’autrice débute par un historique du Samu social créé en 1995. Un long entretien en BD avec Xavier Emmanuelli, le fondateur du 115 sert d’introduction aux divers reportages qui suivent rendant compte de maraudes d’une équipe du Samu social. La BD en noir et blanc explique le fonctionnement, les buts, sans édulcorer la réalité de la pauvreté dans la France d’aujourd’hui. Elle démystifie et donne corps aux sans domicile fixe, aux clochards et clochardes, aux gens sans toit, aux personnes de la rue. Sa lecture sera utilement complétée par celle du livre de Stéphane Rullac. Par exemple, un des reportages montre ce que l’enquête de Stéphane Rullac, elle aussi menée à Paris, dans des équipes mobiles d’aide du Samu Social, démontre. A savoir que les regards portés sur les SDF sont guidés en fonction de ce que ces derniers « ne partagent plus », l’autonomie résidentielle perdue par exemple. Alors que Rullac tente de cerner les enjeux de l’interaction avec les personnes à la rue, une interaction où s’éclaire l’enracinement de la pauvreté indissociablement liée à la société dite de l’abondance, Aude Massot décrit la difficulté de l’entrée en contact autant que, d’autres fois, la relation douloureuse qu’elle procure. Le reportage dessiné rejoint encore l’enquête ethnologique en ce qu’elle évoque  ce que Rullac nomme « un mode de vie “hors-piste” qui n’est enseigné par aucune école de la République ». Enfin, les deux livres interrogent les solidarités sociales qui se dévoilent ou se délitent au contact de la rue.
Ces deux livres sont essentiels pour les bibliothèques et centres de documentation fréquentés par le jeune lectorat, les deux se complètent, peuvent certes toucher des publics d’âge différents mais dans les lycées, leur complémentarité permettrait d’ouvrir à une lecture instruite de la réalité sociale de notre temps.

Baumann Anne-Sophie, Le Corps humain, illustré par Lucie Durbano, Gallimard, collection Mes premières découvertes, 2015, 24 p. + 4 transparents, 9€ ;
Le livre de la série classique de la collection est un petit trésor. Le corps y est traité d’abord sous l’angle de la société avant d’en venir à ses fonctions et à son anatomie. L’illustration didactique de Dubrano est aussi très généreuse.

Philippe Geneste

24/06/2017

Chercher à savoir ce que la littérature dit de la jeunesse, chercher à déconstruire les messages idéologiques qui drainent ce secteur éditorial, recueillir les avis, les opinions, les manières de concevoir les univers de la littérature qui ont cours chez le jeune lectorat, est une partie de la tâche pour qui veut rendre compte des univers mentaux propres aux enfants, aux adolescents et adolescentes. Pour approfondir cette fonction, lisezjeunessepg a décidé d’ouvrir ses colonnes à des jeunes auteurs ou autrices. Cette rubrique nous l’avons appelé juvenilia et nous la réservons aux jeunes proposant une approche du monde par l’écriture, par la poésie ou tout autre genre littéraire.
Lisezjeunessepg ouvre aujourd’hui ses colonnes à la prose poétique de Garance, une jeune fille de 16ans

 Le printemps

Le coq chante, de ce son si particulier que seul les coqs font et que l'ont appelle chant. J'ouvre les yeux, je vois le soleil, ces doux rayons printaniers qui se faufilent entre les trous des volets et qui glissent sur le sol, les murs, les meubles jusqu'à moi, au creux de mon lit. De ma chambre à l’étage, je l'entends, elle fait le petit-déjeuner, et j’écoute la radio, je souris en entendant la chute d'un objet suivi très vite d'un juron. Je descends les escaliers, elle lève la tête, son visage s'éclaire d'un sourire, elle me fait un bisou sur une joue et son odeur m'enivre. L'odeur de mémé, je ne saurais la décrire, ce parfum et puis ce petit plus qui le rend encore meilleur...
Je m'assois à la table au milieu de la cuisine, je me sers ma tisane « verte  », y ajoute deux sucres. Mémé me tend les céréales et sourit en me voyant les mettre dans la tasse pleine de liquide chaud. Après m'être lavée et habillée, nous sortons, on se promène un peu dans les rues. Seules entre les maisons, seules au milieu de ce village, l'odeur des arbres, des chevaux, des vaches, du printemps, de mémé et de ce lieu m'emplit les narines. Comme c'est agréable...
On arrive au bord de l'eau, j'enlève mes chaussures et... l'eau est si froide, je sens les vairons autour de mes jambes, sous mes pieds, de petits guilis sur les chevilles, je souris. Cette sensation si étrange mais que j'aime tellement, sûrement parce qu'elle me rattache au passé. Je fais quelques brasses dans l'eau glaciale, les membres engourdis. Je patauge sous le regard aimant de mémé qui ouvre son livre et s'assoit sur le sol, le sourire aux lèvres. Le soleil est haut quand on repart ; on va voir les chevaux, les biquettes et on rentre se faire des sandwichs, un peu de tout sur la table et on pioche pour se faire notre propre mélange dans du pain. Un mélange de goûts me ramène plusieurs années avant... Quel bonheur. On monte ensuite dans le bureau et on regarde les albums photos. Là, au milieu des vieux livres, des vinyles, du tourne-disque, on regarde ces albums plus grands que nos bras. Ces dizaines d'albums, vues des centaines de fois mais on ne s'en lasse pas. Le plastique qui recouvre les photos, la voix aiguë de mémé, qui, pour la millième fois m'explique chaque photo, sans s'en lasser, l'odeur des livres, ma main qui touche celle de mémé pour tourner les pages, sa main douce et son odeur...
Je savoure ce moment, les oiseaux chantent, c'est le printemps, tout est bien, tout vas bien, je suis heureuse. On finit par redescendre, tout sourire, elle sort des haricots, « Haricot Party », on les mangera demain mais elle voudrait les cuire ce soir, j'accepte, on fait la course, qui aura fini la première ? Les haricots équeutés, mémé prépare sa soupe, je la laisse faire, elle est championne. Je m'affale dans le canapé, je lis, elle me sourit, et on discute un peu, la vie à Andernos, c'est si loin me dit-elle, on lui manque, mais on profite du moment présent, je lui raconte l'école, les projets du futurs, les amours, elle raconte Vitry, la pièce de théâtre qu'elle a vue avec pépé et qui était super, elle raconte les amis, la famille... La soupe est prête.
On sort la crème fraîche, l'ancienne boîte de mayonnaise devenue boîte à croutons, une poignée de gruyère râpé dans la soupe, une autre sur le rebord de l'assiette plate sous l'assiette à soupe... Tout comme avant... Les fraises en dessert, chocolat fondu, les goûts se mélangent dans la bouche, c'est si bon, le printemps...
Il fait encore jour, on retourne dehors, l'odeur a un petit peu changé mais ne sent pas moins bon. On rentre dans la maison, on boit une tisane, et je pars me coucher. Mémé me fait un gros bisou, je t'aime me dit sa voix, moi aussi, mémé, moi aussi, énormément...
Je me couche, ferme les yeux, au comble du bonheur, la vie est belle. Le réveil sonne, de ce bip-bip si particulier que seuls font les réveils, et qui exaspère. La tête pleine de mon rêve, le nez plein de son odeur, la joue avec le contact de son bisou et les yeux pleins de larmes, je regarde ma chambre et la vérité me frappe de plein fouet, la maladie, les trois ans de peur, la mort, l'enterrement, le manque et le vide au creux du ventre impossible à combler, mémé...
Garance

11/06/2017

Traversée d'identité

FAYE, Gaël, Petit pays, éditions Grasset, 2016, 215 p. 18€
« Je n’avais pas d’explications sur la mort des uns et la haine des autres. La guerre, c’était peut-être ça, ne rien comprendre ».
L’histoire se déroule dans les années 1990, à Bujumbura au Burundi, un pays d’Afrique de l’Est entouré au Nord par le Rwanda. Le héros s’appelle Gaby, c’est un enfant d'environ douze ans, qui vit à Bujumbura, la capitale du Burundi. Son père est français et sa mère est une réfugiée Tutsie rwandaise.
Le narrateur raconte le bonheur de son enfance paisible, malgré la séparation de ses parents : ses jeux avec ses amis, sa vie avec son père, leurs domestiques et sa petite sœur Ana… Cependant, il ressent parfois une certaine tension liée à la situation géopolitique du pays, bien que son père l'écarte des conversations politiques. En effet, la progression du livre représente des événements historiques violents racontés par un enfant : la guerre civile au Burundi puis le génocide des Tutsis au Rwanda en 1994.
Au début, si Gaby perçoit les tensions liées à ces événements, il ne s'intéresse pas plus que ça à la politique. Mais le génocide des Tutsis par les Hutus au Rwanda le bouleverse et marque la fin de son insouciance. Alors que sa mère est retournée au Rwanda pour prendre des nouvelles de ses frères et sœurs, elle revient folle de son pays natal car toute sa famille a été assassinée. Le père du héros l'accueille alors chez lui. Une nuit, elle va voir Ana, sa petite fille. Elle va lui confier sans ménagement l’horreur de ce qu’elle a vu lorsqu’elle recherchait des membres de sa famille (les corps en décomposition…). Et, toutes les nuits, elle va retourner réveiller sa fille pour lui raconter sa détresse. Gaby, qui dort non loin de là et entend leurs conversations, s’inquiète pour sa petite sœur et va raconter à son père ce qu’il se passe. Alors que ce dernier tente de raisonner la mère, cette dernière s’emporte et accuse Ana de préférer « ces deux Français, les assassins de ta famille » (en parlant de son ex-mari et de son fils) à sa famille rwandaise. Excédée, elle lance un cendrier au visage d’Ana qui saigne abondamment. Lorsqu’ils reviennent de l’hôpital, leur mère a disparu.
Peu de temps après, le meilleur ami de Gaby, Gino, se laisse influencer par Francis, un garçon violent. Ensemble, ils décident de répondre au massacre des Tutsis et de se battre contre les Hutus en s’alliant avec le gang du quartier. Gaby fuit dans un premier temps cet embrigadement et la folie meurtrière de ses copains par la découverte des livres prêtés par une voisine, Mme Economopoulos. Hélas, lorsque le père d'un autre de ses amis, Armand, se fait assassiner, il se laisse convaincre et décide de suivre ses amis dans leur vengeance. Ils rejoignent le gang et prennent un homme au piège. Alors qu’Armand et le héros sont terrifiés par le déferlement de violence de leurs camarades, les membres du gang, y compris Gino, forcent Gaby à jeter un briquet allumé sur la voiture arrosée d’essence où l’homme est prisonnier. Cet épisode laisse le héros traumatisé et marque la fin de son amitié avec ses copains d'enfance.
Alors que la guerre s’intensifie, le père de Gaby décide d’envoyer ses enfants dans une famille d’accueil en France.
Le livre se termine vingt ans plus tard. Mme Economopoulos vient de décéder et a laissé une malle de livres pour Gaby, qui revient donc, pour la première fois depuis son enfance, au Burundi. Il y retrouve Armand et le lecteur apprend la mort du père de Gaby, tombé dans une embuscade peu de temps après le départ de ses enfants pour la France. Alors qu’il se trouve dans un bar avec Armand, Gaby entend soudain une voix d’outre-tombe qu’il reconnaît aussitôt. Il s’agit de sa maman. Mais elle est toujours folle et ne reconnaît pas son propre fils. Le génocide a détruit son esprit, et aussi son corps car elle ressemble à une vieille dame. Gaby décide alors de rester un peu pour s’occuper de sa mère et pour écrire son histoire.
Mon avis : Ce livre a reçu le prix Goncourt des lycéens en 2016. Il rend extrêmement bien la vision innocente d'un enfant face à des événements historiques auxquels il ne comprend rien.
Il est écrit à la première personne du singulier, le prénom du narrateur, Gaby, est proche de celui de l'auteur, Gaël, et tous deux partagent les mêmes origines, la même identité. Pourtant, Gaël Faye explique dans une interview[1] qu'il ne s'agit pas de son autobiographie.
Milena Geneste-Mas



[1]Gaël Faye « Petit Pays n'est absolument pas mon histoire », interview de Catherine Fruchon-Toussaint, RFI, Les voix du monde, publié le 08/09/2016.

04/06/2017

Juvenilia ou de la poésie comme forme d’action

Misere, Martin, Marenovella Jack, Reflets Illustration de couverture, Anthony Lopez, auto-édition, 2017, 73 p. 10€ (Pour se procurer l’ouvrage : Martin Misère 47 rue du Cancera à Bordeaux 33 000)
Voici une poésie placée sous le signe du contre-rejet :
« J’apprécie de penser. Je
Cesse de renoncer »
qui veut faire échec et mat à la réussite, c’est-à-dire à l’esprit du temps de l’entreprise (voir le poème Pion).
Dans de nombreux poèmes, les rythmes sont convoqués, la comptine approche avec l’espièglerie mais retourne à la volonté de saisir le devenir du présent à travers des êtres pressés, seuls, nus, sans lien, sans attache, sans volonté de quête et donc sans représentation. Dans ce monde clos dans l’inespérance, la poésie, à rebours, veut inciter à une résistance par la confrontation, seule apte à aiguiser des regards constructifs sur le monde. Reflets ne verse pas dans l’utopie, et même la tient à distance. La rêverie poétique fait advenir non pas le culte de l’instant mais l’attention au présent qui porte en son sein, chez chacun et chacune d’entre nous, la pesée subjective de l’avenir, c’est-à-dire de ce qu’on décidera : redessiner le monde de couleurs, par exemple. Entre le devenu et le devenir est l’advenu présent, temps poétique par excellence :
« Y a-t-il un jour plus qu’un autre
Qui nous dit ce que nous sommes vraiment ?
Il faut voir à travers d’autres yeux
Ou accepter d’être aveugle
Comme si nous ne voulions pas exister »

C’est une poésie de l’engagement, une poésie qui dévoile
« Je vois le vent qui tourne et nos espoirs qui partent au loin »
autant qu’elle dénonce
« Je vois les enseignes lumineuses des banques, le désespoir des pauvres gens »
La conscience écologique est très présente :
« Un jeune homme assis en tailleur
Au pied d’un arbre centenaire
Ferme les yeux
Ecoute l’harmonie du geai bleu
Sans entendre
Que son blues est triste et lent »

Fait notoire, ici, l’individu tend à se concevoir comme membre de l’humanité, membre de la collectivité :
« Le père s’en va la nuit
S’empare d’un coin de rue
La foule va prendre ses regrets »
C’est là que peut seulement se forger l’espoir :
« L’horizon irrattrapable,
C’est la victoire de l’espoir »
Il n’existe aussi que dans sa construction sexuelle, dans le contraste ou l’harmonie, dans l’eurythmie du vers ou l’assonance des mots.

Ce volume, juvenilia si l’on veut, affirme la primauté de la littérature quand il s’agit de dire la vérité du monde et de soi :
« Rien ne m’intéresse plus
Que la littérature inviolable »
Et la poésie est la littérature par excellence parce qu’elle ouvre la page à l’intime, parce qu’elle fausse compagnie au silence (« Tais-toi ! Ô fourbe silence ! »), parce qu’elle est observation (« Assis sur un banc devinant l’avis des gens / Parler du temps dehors / être mal dedans »), parce que face à « L’intemporel à crever » est « L’instantané à vivre ». La poésie est permissive :
« Il est possible quelques soirs
                               D’apercevoir des sourires
                                                               Dans de fabuleux regards »
Mais elle l’est sans certitude : « Le temps ne remets rien en place ». Et si le monde doit être mis sens dessus – dessous, il restera toujours
« La glace de notre enfance
Qui peu importe le sens
Du dessus, du dessous,
Reste fidèle à son reflet »

Si on peut regretter que subsistent quelques potacheries, qu’une seconde édition devrait effacer, ce recueil à deux mais point à quatre mains vient fournir la preuve, s’il en était besoin, que le genre poétique n’est point réservé à l’expérimentation esthétisante ni à l’épanchement égoïque, mais peut être un genre de construction sans fard d’une pensée sociale. La confrontation poétique ente Martin Misère et Jack Marenovella donne corps à un parti pris social qui s’énonce sans quitter le site où se façonne sa voix : le travail poétique sur le langage. Voici deux auteurs à suivre…

Philippe Geneste

28/05/2017

maman, femme-oiseau

Olivier Ka, Janis est folle, édition Rouergue, collection Doado Noir, septembre 2015, 264 pages, 14€.
Titouan a quinze ans. Il est le narrateur du roman. Janis, sa mère, a le double de son âge, plus deux ans. Comme la chanteuse de blues dont elle porte le prénom, elle défie les précipices, sociaux et mentaux, refuse les dictats et principes de la bourgeoisie, et tous les compromis.
Elle raconte à Titouan, lors d’une pause de leur errance, qu’il existe une tribu amérindienne où les biens terrestres sont refusés, où la moindre possession est reléguée comme punition à l’être coupable de convoitise, qui est, ainsi, sous l’entrave de cette charge, empêché d’avancer. Cette tribu se nomme la tribu des « hommes-oiseaux », ceux qui refusent toute contrainte matérielle. Janis est pareille, c’est une « femme-oiseau ». Elle ne possède rien qu’une vieille voiture, qui lui sert de nid, et qui lui permet de s’enfuir après une déception amoureuse, des relations éphémères et trompeuses, des travaux toujours temporaires.
Si Titouan a parfois assez de cette marginalité où il ne peut construire de relation sociale d’amitié ou d’amour, il devient de plus en plus fervent du monde que Janis a créé, « cet univers qui ressemble à la réalité, mais avec une vibration en plus ». Il fait sien le dégoût de sa mère pour l’hypocrisie bourgeoise, pour cette société qui écrase les êtres dans des rôles convenus, qui comme le lui a appris Janis, n’offre que des cadeaux empoisonnés, avec intérêt et capital. Il fait sienne la rupture avec les tableaux confortables et figés que dépeignent les attaches et conventions sociales ainsi que nombre de familles bourgeoises, dans leur confort financier tout autant que mental.
A Titouan, on dit que Janis est bizarre, inquiétante, qu’elle « fait flipper », alors qu’il la sait si sensible, « égarée, en souffrance, pleine de douleurs ! et c’est cela qui la blesse, justement, ces regards apeurés portés sur elle ! ». Titouan, qui nous fait part de son désarroi face à la souffrance de sa mère, cherche, pour la comprendre et l’aider, à en connaître la source, le secret. Janis lui a depuis toujours caché l’existence de ses géniteurs et jamais parlé de son enfance. C’est au sein de sa famille d’origine, avec un père monstrueux, que l’horreur enfouie va être révélée…Paraphrasant la célèbre phrase de Simone de Beauvoir, nous pouvons écrire : « on ne nait pas fou, ou folle, on le devient ». La maison d’édition Rouergue publie ici un roman sans mièvrerie, sans faux-semblants. Un roman à la belle écriture, magnifique, à proposer dans tous les C.D.I des collèges et lycées.

Olivier Bourdeaut, En attendant Bojangles, édition Finitude, 2016, 159 pages, 15,50 euros ;
Du narrateur de cette histoire, un petit garçon (on le sait parce qu’il va quelque fois à l’école), on ne connaît pas le prénom, ni celui de sa mère, ou plutôt, celui-ci change chaque jour, au gré de la fantaisie de son père, George… Lui d’ailleurs s’appelle-t-il vraiment George, prénom qui suit le jour de Valentin, prénom de la fête des amoureux, le 14 février, fête que les parents de notre narrateur, du petit garçon donc, ne célèbrent jamais, préférant le jour suivant, la saint George, pour fêter leur amour.
Sous les yeux éblouis de son enfant, la jeune femme efface, avec élégance, tous les tracas du quotidien, les blessures et roueries de l’école ; elle se joue des embourbements du quotidien. Elle a la grâce de l’oiseau, la magie d’une fée, la fantaisie qui permet au petit garçon de grandir, de s’épanouir dans un monde imaginaire, où il lui est seulement demandé de transformer des expériences rébarbatives ou contraignantes en histoires captivantes.
L’enfant n’est jamais exclu par ce couple amoureux et fusionnel que forment ses parents, ce couple de danseurs jamais alourdi, jamais enlisé ni stressé… Jusqu’au moment où les menaces des mauvais augures prennent forme et viennent blesser la merveilleuse maman, déchirant le voile que le bonheur de l’amour et de la maternité ont tissé, enveloppant, protégeant sa raison fragile. Elle va commettre un acte irrémédiable, asocial On dit alors au père et à l’enfant effarés, que pour la protéger d’elle-même et pour protéger la société, il faut l’interner. De vilains mots sont lâchés : schizophrénie, paranoïa, bi-polarité pour qualifier, épingler cette jeune femme, elle dont l’aura se joue de toute étiquette.
Mais c’est ignorer les ressources de l’imagination ingénieuse du père et de la mère qui, pour leur enfant, vont transformer la réalité de l’internement, de la folie et de la mort, en équipée farfelue, dont la destination a la beauté du rêve d’un château en Espagne.
Livre magique, que subliment la poésie et la grâce, pour les adolescents, garçons et filles et aussi pour les adultes, et pour celles que l’on fête le dernier dimanche de mai, celles qui, les mains en offrande, les bras en corbeille, accueillent, comme l’on écoute un livre, le petit, la petite, même si tant grandi, beaucoup, bellement grandie.

Annie Mas

21/05/2017

Pourquoi l’exil est l’antidote des cérémonies commémoratives

Frappier Désirée et Alain, Là où se termine la terre. Chili 1948-1970, Steinkis, 2017, 262 p. 20€
Voici un chef d’œuvre de bande dessinée historique. Il s’agit d’un récit de personnage qui raconte sa vie. Une autobiographie, si on veut, mais avec la distance d’auteurs (Désirée et Alain Frappier) qui ont recueilli ce récit et le transcrivent dans le genre de la bande dessinée. Le personnage témoin est Pedro Atias fils du romancier, essayiste Guillermo Atias. Le roman graphique part de souvenirs de famille : l’exil économique du grand-père qui part du Liban vers Valpairaiso au Chili. Il s’y mariera et aura, en 1917, un enfant, Guillermo, futur père de Pedro.
Durant sa scolarité à l’école de l’Alliance, Pedro va être confronté à l’histoire officielle enseignée qui s’enorgueillit d’autant de l’indépendance du pays qu’elle passe sous silence le génocide des indiens Selkman, sur lequel cette indépendance s’est bâtie en parfait prolongement des massacres perpétrés par les différents colonisateurs de cette immense bande de terre. Parce qu’il raconte aussi l’histoire de son père et de sa mère, le récit montre les liens de subordination de l’économie et des gouvernements du Chili au pouvoir américain, alors que la guerre froide structure les diplomaties du monde. Il parle longuement de la school of the America, créée en 1946 dans la zone américaine du Panama, et destinée à former les forces répressives et militaires des pays d’Amérique latine contre les forces du mouvement des ouvriers, partis et syndicats. De là sortira le Kubak, ce manuel à l’usage des agents de la CIA inspiré des méthodes de tortures et de renseignement utilisées par la France durant la guerre d’Algérie. On retrouve dans le Kubak, l’enseignement de deux français, Aussaresses et Lachenoy, appelés comme instructeurs par les USA.
Le récit fait état des différentes candidatures de Salvador Allende à la présidence de la République ; la manipulation des élections de 1964 où le candidat démocrate chrétien Eduardo Frei, financé par la CIA, soutenu par le Pape, l’emporte contre lui. Le récit met en scène les débats qui traversent les opposants à partir de l’immense espoir soulevé par la révolution cubaine, le développement des mouvements révolutionnaires dont le MIR (Movimiento de la Izquierda Revolucionaria) auquel appartient le personnage de l’autobiographie, Pedro. La mobilisation contre la guerre du Viêt-Nam dont Kennedy fut un âpre partisan, a favorisée la conscience internationaliste de nombres de militants anti-impérialistes. Les rapprochements entre la lutte des afro-américains et du Black Panther Party et les révoltes des paysans mapuches, mais aussi les conditions de servitude dans lesquelles le pouvoir chilien maintenait l’immense majorité de la population aiguisent l’effervescence sociale dans le pays. L’impact de la pédagogie de la libération de Freire est abordé, comme est relevé le développement de la théologie de la libération contre l’église vaticanesque et le pouvoir politique dont elle est complice. L’année 1968 est l’objet de plusieurs scènes où sont convoqués les événements internationaux dans leurs répercussions dans le domaine politique au Chili. Le coup d’état manqué de Viaux le 21 octobre 1969, montre comment les Etats-Unis avaient mis les pays d’Amérique latine sous surveillance étroite afin de faciliter la mise en place de dictatures militaires à leur botte.
Durant toute ce roman d’apprentissage, le personnage souligne l’importance des arts, notamment celle de la chanson chilienne et le dur combat que dut mener Violeta Parra et à sa suite, les chanteurs et chanteuses chiliennes qui se donnent pour tâche de réveiller puis de maintenir en éveil « la respiration du peuple », contre sa muséification dans le folklore.
L’année 1970 voit la victoire de l’Unidad Popular (Unité Populaire) d’Allende. C’est l’occasion de plusieurs planches décrivant la liesse populaire mais appelant, aussi, l’ombre des commandos d’extrême droite comme par exemple le commando Rolando Matus du Parti National. Le livre se clôt avec le coup d’état de Pinochet le 11/09/1973, et la litanie des personnages croisés dans le livre et disparus, tués, assassinés, contraints à l’exil.
Grâce au dispositif narratif à la première personne, Désirée et Alain Frappier n’engluent pas la fiction dans le didactisme. L’histoire prend corps, car elle suit le cheminement affectif et politique d’un personnage plongé dans les vicissitudes sociales de la période historique traversée. De plus, chose d’une extrême rareté, Là où se termine la terre, ce roman d’apprentissage, prend la configuration de la genèse d’un NOUS, Pedro s’émancipant grâce à la socialisation de l’engagement militant.
Outre ces raisons d’ordre esthétique - qualité du dessin en noir, gris et blanc -, géographique – travail soigné dans l’évocation des paysages si changeant du Chili) -, historique, l’album présente l’avantage de témoigner de « l’obstination de la mémoire ». Or notre époque est une époque où le présent emporte tout, lénifie tout, arase les reliefs des faits jusqu’à les rendre virtuels ; or, si « la responsabilité commence dans les rêves », comme l’écrit Antonio Tabucchi, encore faut-il que la personne connaisse le réel dont le réel historique. Si le vingt-et-unième siècle fait un usage nauséeux de la commémoration, c’est que, pour les pouvoirs politiques, elle est à la mémoire ce que le vernis est à la peinture, une brillance mensongère de la couleur même des faits.

Philippe Geneste

14/05/2017

Cacha-Diabolo, la Sorcière

Causse Rolande, Camille Claudel, La sculpture jusqu’à la folie, édition Oskar, collection Art Société, 2014, 155 pages
Le portrait de couverture de ce livre, crée par Georges Lemoine et Serge Bachelier, tente déjà de recueillir et d’assembler quelques fragments qui semblent de terre cuite pour composer un très beau visage de jeune fille. Selon cette image, Rolande Causse, par les phrases claires et sensibles de cette biographie si bien écrite, narre la vie de Camille Claudel et entrelace les liens entre l’œuvre de l’artiste et son histoire tourmentée, nous la donnant à connaître et à comprendre.
Née le 8 décembre 1864 peu après le décès d’un premier enfant, Camille est rejetée par sa mère, Louise Adélaïde, qui lui préfère sa seconde fille Louise, si obéissante, si sage, née treize mois plus tard. Le benjamin, Paul, plus jeune de quatre ans, n’attire que l’indifférence de sa mère, et plus tard sa colère lorsqu’il suit sa sœur aînée dans ses vagabondages et bientôt son goût pour la création. Tout au contraire, Louis Prosper, leur père, a pour eux une affection bienveillante. Toute sa vie durant, il va favoriser leurs penchants, Camille pour le dessin et la sculpture, Paul pour la littérature et la poésie.
Cacha-Diablo, tel est le surnom donné à Camille par Victoire, servante de Madame Claudel, dame qui initia les promenades aventureuses des enfants dans la campagne Champenoise avant de devenir l’un des premiers modèles de Camille. Cacha-Diablo c’est la fillette aventureuse qui entraîne son petit frère au bout des chemins, là où les rochers de grès prennent des formes indicibles, d’étranges silhouettes, là où la terre mêlée à l’eau des ruisseaux est recueillie, comme l’argile que ses mains d’enfant malaxent, façonnent en des personnages de plus en plus élaborés. C’est dans cette nature, au creux d’une grotte, tandis que le soleil vient éblouir sa danse, qu’elle se dit « Sorcière », tandis que l’écho propage son cri, devant son petit frère médusé. Instants d’échappée où l’on s’affranchit de la tutelle maternelle et de ses mots méchants, où l’on se salit, vêtements, mains et visages plein de boue, où l’on mêle son corps à la terre, instants où jeux et curiosité composent l’alchimie de la création. Moment de tristesse aussi, lorsqu’au lendemain, on découvre les brisures des personnages d’argile. A l’image du portrait fissuré de la couverture, la terre cuite a besoin, en ses premières heures, d’être recouverte, protégée.
Lorsque la famille Claudel s’installe à Paris, Camille continue ses errances, mais maintenant dans la grande ville. Musée du Louvre, jardin du Luxembourg, église Sainte Geneviève, détour d’une rue, tout conduit à une œuvre d’art. Tandis que Paul est inscrit au lycée Louis le Grand, Camille suit des cours de dessin et de sculpture dans une école réservée aux jeunes filles. L’école des Beaux-arts, moins chère, est réservée aux garçons. Les filles en auront l’accès qu’au début du XX siècle. A peine âgée de 17 ans, comme elle le fit adolescente en Champagne, Camille crée son atelier où la rejoignent trois de ses amies de l’école. Là, l’artiste Alfred Boucher qui, engagé par Louis Prosper, fut son professeur, vient les encourager, les conseiller. Obtenant une bourse d’étude en Italie, il doit partir. Mais avant son départ il introduit dans l’atelier le renommé Auguste Rodin. Impressionné par les premières œuvres de Camille, comme La vieille Hélène (modèle : Victoire) ou le buste de Paul Claudel enfant, le maître invite la jeune fille à visiter ses ateliers. Très vite elle devient l’une de ses praticiens. Ce travail consiste à dégrossir la pierre, la polir, la façonner suivant les dessins d’une œuvre. Elle va bientôt réaliser les pieds, les mains de quelques personnages de La Porte de l’Enfer dont elle esquisse aussi certains visages. Comme pour La jeune fille à la gerbe de Camille Claudel et Galatée d’Auguste Rodin, l’inspiration de nombre de leurs œuvres se confond.
Les deux artistes deviennent amants lorsqu’elle a tout juste 20 ans, lui 44, mais surtout des habitudes de séducteur et de confort affectif auprès de sa compagne, habitudes et confort qu’il ne sait rompre, malgré sa passion pour Camille. Son amour pour elle est ainsi trahi. Dans son grand tourment, la jeune femme désespérée confond abandon amoureux et rejet de son art. A l’image du portrait de Camille, l’âme délaissée se brise et ce qui faisait son charme et sa force s’éparpille, au souffle de la trahison.
Dans son nouvel atelier, Camille vit en recluse. Elle se sent rejetée par la société des hommes qui, de fait, la nie en tant qu’artiste femme (on la dépeint comme sœur de poète et égérie de sculpteur). Son identité est ainsi bafouée, de même que dans certaines expositions, ses œuvres sont reléguées en des coins obscurs, alors que celles de Rodin sont mises en évidence. La reconnaissance de ces admirateurs et admiratrices n’y peut rien, Camille détruit la nuit des sculptures qu’elle crée le jour, elle s’éloigne du monde qui lui fait peur et qui la rejette, ce monde qui la blesse autant qu’il la menace.
En 1913, à la mort de son père, qui l’a toujours protégée et qui a subvenu à ses besoins, Louise-Adélaïde sa mère et son frère Paul décident de l’interner. La mère est toujours aussi dure et sans compassion, sans tendresse ; le petit frère qui la suivait partout, le jeune poète qu’elle encouragea et dont elle fut la complice est maintenant un homme reconnu dans son art et d’une fortune confortable qui la délaisse, et d’une certaine façon, lui aussi, la trahit. Ce petit frère Camille la recluse l’espère, l’attend, mais il ne lui rend visite que 14 fois en trente ans et ne répond jamais à ses demandes de liberté.
Au mi-temps de la seconde guerre mondiale, en 1943, Camille se meurt de froid, de faim, comme nombreux rejetés de la société le furent dans l’indifférence et le mépris qui figèrent ces « folles », ces « fous », ces êtres fragiles détestés par la normalité car ils pourraient la faire basculer.
Au dernier chapitre de cette très belle biographie, Rolande Causse présente quelques raisons qui inciteraient à s’attacher à Camille : l’enfant détestée par sa mère, la petite fille aventureuse, l’artiste en herbe puis l’artiste de génie, l’amante passionnée, la femme brisée et incomprise, l’internée de force, la victime d’une société ignoble, inhumaine ; on n’en retire aucune de ces Camille, elle est tout entière et sans brisure en nous en son portrait de très belle jeune fille. Pour la jeune lectrice, le jeune lecteur aux yeux brillants et rougis après des heures à effeuiller ces belles pages, de petits Cacha-diablo, des diablotins enfouis en elles, en eux, viennent de s’éveiller, viennent les exciter pour des moments de récréations, des envies de création.

Annie Mas