Misere, Martin, Marenovella
Jack, Reflets Illustration de couverture, Anthony Lopez,
auto-édition, 2017, 73 p. 10€ (Pour se procurer l’ouvrage : Martin
Misère 47 rue du Cancera à Bordeaux 33 000)
Voici une poésie placée sous le
signe du contre-rejet :
« J’apprécie de penser. Je
Cesse de renoncer »
qui veut faire
échec et mat à la réussite, c’est-à-dire à l’esprit du temps de l’entreprise
(voir le poème Pion).
Dans de nombreux
poèmes, les rythmes sont convoqués, la comptine approche avec l’espièglerie
mais retourne à la volonté de saisir le devenir du présent à travers des êtres
pressés, seuls, nus, sans lien, sans attache, sans volonté de quête et donc
sans représentation. Dans ce monde clos dans l’inespérance, la poésie, à
rebours, veut inciter à une résistance par la confrontation, seule apte à
aiguiser des regards constructifs sur le monde. Reflets ne verse pas dans
l’utopie, et même la tient à distance. La rêverie poétique fait advenir non pas
le culte de l’instant mais l’attention au présent qui porte en son sein, chez
chacun et chacune d’entre nous, la pesée subjective de l’avenir, c’est-à-dire
de ce qu’on décidera :
redessiner le monde de couleurs, par exemple. Entre le devenu et le devenir est
l’advenu présent, temps poétique par excellence :
« Y a-t-il un jour plus qu’un autre
Qui nous dit ce que nous sommes vraiment ?
Il faut voir à travers d’autres yeux
Ou accepter d’être aveugle
Comme si nous ne voulions pas exister »
C’est une poésie de l’engagement, une
poésie qui dévoile
« Je vois le vent qui tourne et nos espoirs qui
partent au loin »
autant qu’elle dénonce
« Je vois les enseignes lumineuses des banques, le
désespoir des pauvres gens »
La conscience
écologique est très présente :
« Un jeune homme assis en tailleur
Au pied d’un arbre centenaire
Ferme les yeux
Ecoute l’harmonie du geai bleu
Sans entendre
Que son blues est triste et lent »
Fait notoire, ici, l’individu tend
à se concevoir comme membre de l’humanité, membre de la collectivité :
« Le père s’en va la nuit
S’empare d’un coin de rue
La foule va prendre ses regrets »
C’est là que peut seulement se
forger l’espoir :
« L’horizon irrattrapable,
C’est la victoire de l’espoir »
Il n’existe
aussi que dans sa construction sexuelle, dans le contraste ou l’harmonie, dans
l’eurythmie du vers ou l’assonance des mots.
Ce volume, juvenilia si l’on veut, affirme la primauté de la littérature quand
il s’agit de dire la vérité du monde et de soi :
« Rien ne m’intéresse plus
Que la littérature inviolable »
Et la poésie est
la littérature par excellence parce qu’elle ouvre la page à l’intime, parce
qu’elle fausse compagnie au silence (« Tais-toi ! Ô fourbe silence ! »), parce qu’elle est observation (« Assis sur un banc devinant l’avis des gens /
Parler du temps dehors / être mal
dedans »), parce que face à « L’intemporel
à crever » est « L’instantané à vivre ». La poésie est permissive :
« Il est possible quelques soirs
D’apercevoir
des sourires
Dans
de fabuleux regards »
Mais elle l’est
sans certitude : « Le temps ne remets rien en place ».
Et si le monde doit être mis sens dessus – dessous, il restera toujours
« La glace de notre enfance
Qui peu importe le sens
Du dessus, du dessous,
Reste fidèle à son reflet »
Si on peut
regretter que subsistent quelques potacheries, qu’une seconde édition devrait effacer,
ce recueil à deux mais point à quatre mains vient fournir la preuve, s’il en
était besoin, que le genre poétique n’est point réservé à l’expérimentation
esthétisante ni à l’épanchement égoïque, mais peut être un genre de
construction sans fard d’une pensée sociale. La confrontation poétique ente
Martin Misère et Jack Marenovella donne corps à un parti pris social qui
s’énonce sans quitter le site où se façonne sa voix : le travail poétique
sur le langage. Voici deux auteurs à suivre…
Philippe Geneste