Frappier Désirée et Alain, Là où se
termine la terre. Chili
1948-1970, Steinkis, 2017, 262 p. 20€
Voici
un chef d’œuvre de bande dessinée historique. Il s’agit d’un récit de
personnage qui raconte sa vie. Une autobiographie, si on veut, mais avec la
distance d’auteurs (Désirée et Alain Frappier) qui ont recueilli ce récit et le
transcrivent dans le genre de la bande dessinée. Le personnage témoin est Pedro
Atias fils du romancier, essayiste Guillermo Atias. Le roman graphique part de
souvenirs de famille : l’exil économique du grand-père qui part du Liban
vers Valpairaiso au Chili. Il s’y mariera et aura, en 1917, un enfant,
Guillermo, futur père de Pedro.
Durant
sa scolarité à l’école de l’Alliance, Pedro va être confronté à l’histoire
officielle enseignée qui s’enorgueillit d’autant de l’indépendance du pays
qu’elle passe sous silence le génocide des indiens Selkman, sur lequel cette
indépendance s’est bâtie en parfait prolongement des massacres perpétrés par
les différents colonisateurs de cette immense bande de terre. Parce qu’il
raconte aussi l’histoire de son père et de sa mère, le récit montre les liens
de subordination de l’économie et des gouvernements du Chili au pouvoir
américain, alors que la guerre froide structure les diplomaties du monde. Il
parle longuement de la school of the
America, créée en 1946 dans la zone américaine du Panama, et destinée à
former les forces répressives et militaires des pays d’Amérique latine contre
les forces du mouvement des ouvriers, partis et syndicats. De là sortira le Kubak,
ce manuel à l’usage des agents de la CIA inspiré des méthodes de tortures et de
renseignement utilisées par la
France durant la guerre d’Algérie. On retrouve dans le Kubak,
l’enseignement de deux français, Aussaresses et Lachenoy, appelés comme
instructeurs par les USA.
Le
récit fait état des différentes candidatures de Salvador Allende à la
présidence de la République ;
la manipulation des élections de 1964 où le candidat démocrate chrétien Eduardo
Frei, financé par la CIA ,
soutenu par le Pape, l’emporte contre lui. Le récit met en scène les débats qui
traversent les opposants à partir de l’immense espoir soulevé par la révolution
cubaine, le développement des mouvements révolutionnaires dont le MIR
(Movimiento de la Izquierda
Revolucionaria ) auquel appartient le personnage de
l’autobiographie, Pedro. La mobilisation contre la guerre du Viêt-Nam dont
Kennedy fut un âpre partisan, a favorisée la conscience internationaliste de
nombres de militants anti-impérialistes. Les rapprochements entre la lutte des
afro-américains et du Black Panther Party et les révoltes des paysans mapuches,
mais aussi les conditions de servitude dans lesquelles le pouvoir chilien
maintenait l’immense majorité de la population aiguisent l’effervescence
sociale dans le pays. L’impact de la pédagogie de la libération de Freire est
abordé, comme est relevé le développement de la théologie de la libération
contre l’église vaticanesque et le pouvoir politique dont elle est complice.
L’année 1968 est l’objet de plusieurs scènes où sont convoqués les événements
internationaux dans leurs répercussions dans le domaine politique au Chili. Le
coup d’état manqué de Viaux le 21 octobre 1969, montre comment les Etats-Unis
avaient mis les pays d’Amérique latine sous surveillance étroite afin de
faciliter la mise en place de dictatures militaires à leur botte.
Durant
toute ce roman d’apprentissage, le personnage souligne l’importance des arts,
notamment celle de la chanson chilienne et le dur combat que dut mener Violeta
Parra et à sa suite, les chanteurs et chanteuses chiliennes qui se donnent pour
tâche de réveiller puis de maintenir en éveil « la respiration du peuple », contre sa muséification dans le
folklore.
L’année
1970 voit la victoire de l’Unidad Popular (Unité Populaire) d’Allende. C’est
l’occasion de plusieurs planches décrivant la liesse populaire mais appelant,
aussi, l’ombre des commandos d’extrême droite comme par exemple le commando
Rolando Matus du Parti National. Le livre se clôt avec le coup d’état de
Pinochet le 11/09/1973, et la litanie des personnages croisés dans le livre et
disparus, tués, assassinés, contraints à l’exil.
Grâce
au dispositif narratif à la première personne, Désirée et Alain Frappier
n’engluent pas la fiction dans le didactisme. L’histoire prend corps, car elle
suit le cheminement affectif et politique d’un personnage plongé dans les
vicissitudes sociales de la période historique traversée. De plus, chose d’une
extrême rareté, Là où se termine la terre, ce roman d’apprentissage, prend la
configuration de la genèse d’un NOUS, Pedro s’émancipant grâce à la
socialisation de l’engagement militant.
Outre
ces raisons d’ordre esthétique - qualité du dessin en noir, gris et blanc -,
géographique – travail soigné dans l’évocation des paysages si changeant du
Chili) -, historique, l’album présente l’avantage de témoigner de « l’obstination de la mémoire ». Or
notre époque est une époque où le présent emporte tout, lénifie tout, arase les
reliefs des faits jusqu’à les rendre virtuels ; or, si « la responsabilité commence dans les rêves »,
comme l’écrit Antonio Tabucchi, encore faut-il que la personne connaisse le
réel dont le réel historique. Si le vingt-et-unième siècle fait un usage
nauséeux de la commémoration, c’est que, pour les pouvoirs politiques, elle est
à la mémoire ce que le vernis est à la peinture, une brillance mensongère de la
couleur même des faits.
Philippe Geneste