Daeninckx Didier, Avec le groupe Manouchian. Les immigrés dans
la Résistance ,
éditions Oskar, collection Histoire et
société, 2015, 118 p. 9€92
Cet ouvrage n’est pas une
biographie de Manouchian. L’annexe du livre offre de substantielles
informations sur tous les membres du groupe. Daeninckx a imaginé une fiction
avec une héroïne enfant, Aliona, dont la mère a été arrêtée lors d’une rafle
antijuive et dont le père s’est engagé dans la résistance. Elle va, dès lors,
vivre d’appartement en appartement au fur et à mesure que la traque des
résistants et résistantes par la police de Vichy se rapproche. On assiste, à la
fin, au démantèlement du groupe.
Aliona et son père sont des
personnages de fiction. Les autres personnages, pour la plupart, sont des
personnages historiques. Le récit acquiert ainsi une force de vraisemblance qui
le fait appartenir au genre du roman historique. Les faits évoqués qui
structurent l’histoire se sont réellement passés. Où Daeninckx innove, c’est
qu’ici contrairement à ce qu’on remarque dans la plupart des romans historiques
destinés à la jeunesse, l’héroïne n’est pas au centre du récit. Certes, les
événements l’éprouvent, mais c’est les activités du groupe Manouchian (composé
de militants et militantes clandestins, clandestines) qui, étant
consubstantielles au récit, finissent par s’imposer à la conscience des
lecteurs et lectrices. Le dossier annexé confirme cette lecture. De plus, chose
rare en littérature de jeunesse, Daeninckx réussit à faire advenir le mouvement
de l’Histoire dans ce bref roman. La place des immigrés dans la Résistance ne peut que
venir interroger le mépris qui les a accueillis après la seconde guerre
mondiale et aujourd’hui encore. En détaillant les parcours des uns et des
autres, Daeninckx permet aux jeunes de comprendre les ressorts de
l’antifascisme et de la lutte en faveur des immigrés. C’est pourquoi,
d’ailleurs, l’auteur évite la stéréotypie, ambiante dans le secteur de la
littérature de jeunesse, qui nappe les faits historiques par le discours
uniformisateur des droits de l’homme. Ici, la question de la dignité humaine n’est
pas posée de manière abstraite, mais à travers la singularité des engagements
de la vie. Et c’est, sans nul doute, une leçon de vie autant qu’un apport
littéraire à l’Histoire.
Certes, on peut regretter le
flottement dans la narration. En effet, l’histoire est écrite à la première
personne, mais les dialogues insérés, les extraits de documents introduits,
viennent tordre un peu ce dispositif de la narratrice personnage. C’est
probablement la volonté didactique, qui a imposé cette entorse narrative,
poussée peut-être à cela par le nombre de pages (le livre est déjà épais pour
cette collection). En revanche, l’atmosphère de la clandestinité est évoquée
avec érudition et perspicacité.
L’intelligence historique du
romancier est de livrer au jeune lectorat les éléments du débat sur la Résistance , ses
composantes et la place de la MOI
ou FTP-MOI (Francs-tireurs partisans / Main-d’œuvre immigrée) aussi bien dans
la genèse des mouvements de la
Résistance que sur la question de l’autonomie des groupes qui
la composent. Daeninckx excelle dans les descriptions qui permettent au
lectorat de se représenter les logements et la vie dans les rues de l’époque.
Cette inscription prégnante dans la temporalité historique est une autre
qualité de ce récit qu’on ne peut que recommander.
Levaray,
Jean-Pierre, Faire quelque chose, illustrations Brigitte Roussel, éditions
chant d’orties, 2015, 79 p. 8€
Inspiré de faits réels dans la
région de Rouen, le roman de Jean-Pierre Levaray met en scène la classe
ouvrière durant la seconde guerre mondiale, dans son apport à la
Résistance. Le récit suit un groupe de
personnages, travaillant aux ateliers SNCF et s’organisant au fil des mois en
groupe clandestin pour combattre l’occupant. Des actions de sabotage, interne
aux ateliers, aux attentats à Rouen, le jeune héros fait un double
apprentissage. Il apprend d’abord à refuser la soumission, avec l’acceptation
conséquente des privations et pertes que cela entraîne, y compris la mise en danger
de proches. Il apprend ensuite la solidarité dans la lutte pour la liberté
contre la répression. De mars 1941 à avril 1942, comme souvent dans les
périodes de luttes intenses, la maturation des idées et des comportements
afférents est à son comble.
Le roman est écrit à la première
personne afin d’amener les jeunes lecteurs et lectrices à une identification au
héros. Est-ce ce choix, est-ce la volonté d’éviter le didactisme, toujours
est-il que le récit évite les questions qui fâchent sur une période de crise de
l’identité historique nationale. Rien n’est dit en effet sur les oppositions de
conceptions de la résistance. Rien n’est explicité sur l’enjeu pour la
bourgeoisie de la collaboration. Ce n’est tout simplement pas le propos de
l’auteur, et on ne peut pas lui en faire grief, même si l’intelligence de
l’intrigue et de la composition du récit aurait supporté un tel élargissement
du propos. Le récit aboutit à « un
conseil. Faire quelque chose », qui sonne trop comme l’idéologie ambiante
de l’engagement de la jeunesse promulguée par les textes officiels de l’éducation Nationale pour pouvoir
espérer les transgresser, ce qui est sans nul doute le propos de Jean-Pierre
Levaray. L’ultime chapitre retrouve le héros soixante-dix ans plus tard, devant
une classe de troisième : « il
y a toujours des moyens de résister », « il faut toujours faire quelque chose. Pour la liberté, la sienne et
celle des autres, contre les injustices, pour ses droits ». Cet
épilogue évite adroitement d’intégrer le didactisme dans la voix du narrateur
pour le glisser dans la composition même du récit.
Cet excellent roman interroge,
ainsi, ce qu’il est convenu d’appeler « l’esprit de résistance » au nom duquel se lève régulièrement
des entreprises à l’idéologie citoyenniste, inscrites jusque dans les
prescriptions ministérielles de gouvernements qui, pourtant, œuvrent
inlassablement à la soumission et à la subordination des libertés de chacun à
l’intérêt général, national. De plus, le roman de Jean-Pierre Levaray, écrit
dans un style de haute clarté, met en scène, fait si rare, la classe ouvrière
et des enfants des exploités, ce qui, en soi, lui donne une place particulière
dans le roman historique pour la jeunesse.
Philippe Geneste