De Cadier
Morgane, Chut ! Illustrations de Florian Pigé, éditions Hongfei, 2017, 40 p. 15€50
L’injonctive interjection, qui
sert de titre à l’album, en annonce la teneur : traiter la relation
sociale à travers une situation dialogique. La relation implique deux termes,
deux êtres, deux personnes. Le phrasillon –le mot est du linguiste Tesnière-
« chut ! » est un phrasillon d’ordre qui induit un rapport à la loi.
Le personnage, qui le prononce à tout bout de champ, est un lapin blanc. Il
s’adresse à un lapin noir, son voisin. Si on met de côté l’anthropomorphisme,
plusieurs types de relations sociales sont ainsi convoqués : la différence
de couleur de la peau, relation de voisinage, rapport aux différences de meurs.
De plus, le récit devient une méditation sur la maîtrise de soi, sur les
émotions, sur le bien être et son corollaire, le rapport aux autres.
Le dessin installe aussi ces
problématiques en posant d’emblée l’attitude impérative du lapin blanc à
laquelle s’oppose l’attitude d’incompréhension et d’accueil déçu du lapin noir.
De même, la maison de l’un est close, non ouverte aux vicissitudes du temps,
l’autre est toujours ouverte.
Pour faire progresser le récit,
l’autrice passe, avec intelligence, par une allégorie, celle de l’oiseau qui
niche sur le toit de la maison de Franklin, le lapin blanc. Plus ce dernier
crie sur l’oiseau, lui profère des ordres et une cessation impérative de
chanter, comme il a coutume de se comporter avec son voisin qui aime faire la
fête, l’oiseau grossit, grossit jusqu’à ce que la maison croule et s’écroule
sous son poids. La finesse est ici de passer non par du dialogue ou une
situation conflictuelle rapportée, mais de laisser intacte l’autarcie du lapin
autoritaire pour observer les conséquences de son refus de l’autre, de son
mépris de ce qui l’entoure.
Ici point de morale ou de
jugement d’immoralité, juste une situation banale artistiquement traitée pour
rendre compte de la nécessité d’accepter l’autre pour être soi, pour se
découvrir soi-même. A la fin, le lapin noir vient en aide à son voisin qui, peu
à peu, se rend à la vie sociale en chassant de sa bouche l’interjection
répulsive, celle qui exclut. Quand la relation en réciprocité prend le pas,
l’individu cesse de crouler sous la solitude où l’enferment ses anathèmes et
entre en attractivité culturelle avec les autres. Sa maison s’ouvre comme
lui-même s’ouvre à la représentation des autres et d’une nouvelle vie.
Baussier Sylvie, Les Autres mode d’emploi, oskar,
2014, 84 p. 6€
Ce récit documentaire sur l’autisme et plus spécifiquement
sur le syndrome d’Asperger est écrit à la première personne, sans doute pour
aider le jeune lectorat à épouser la cause des autistes, à mieux comprendre
leurs réactions et la cohérence de leurs comportements dans la vie sociale. On
suit un enfant de 6 ans et 3 mois, d’un institut médico-éducatif à l’école puis
au collège. Le narrateur est cet enfant ayant atteint l’âge de 11 ans et se
trouvant en sixième. Avec des situations très concrètes, Sylvie Baussier fait
comprendre la différence du jeune autiste et laisse percer des leçons
d’humanité à travers des attachements, des manies, l’incapacité au mensonge.
Le récit décrit comment l’autre peut porter atteinte à notre
intégrité, comment, aussi, cet autre est indispensable à la construction de
soi. Une belle réussite de la collection court
métrage.
Palluy Christine, La Moufle , illustrations de Samuel Ribeyron, Milan, 2015, 40 p ;
9€90
Voici un album
composé sur le modèle du classique Les Bons amis. La situation inventée
est quelque peu surréaliste, puisqu’une moufle perdue dans la neige va servir
de tente abritant des animaux frigorifiés dans un univers où hommes et animaux
vivent en harmonie et dans l’entraide. La solidarité qui amène chaque animal à
accepter de côtoyer un prédateur et chaque prédateur à respecter sa proie
d’avant, se mue assez vite en narration éthique parlant de paix et de respect
des autres pour se respecter soi. Les illustrations de Ribeyron épousent par le
travail graphique des paysages et arrière-plans la finesse de l’écriture de
Palluy pendant que le trait, proche de celui des comix, qui pose chaque
personnage sur la page, invite à l’humour. Le décalage n’est pas sans rappeler
ou plutôt renforcer le glissement léger vers l’univers surréaliste porté par la
situation. Au fond, La
Moufle
est une fable sans morale que l’on peut lire aux petits enfants à partir de 5/6
ans mais qu’on donnera à lire aux petits dès 8 ans avec grand bénéfice.
Philippe Geneste