Anachroniques

01/04/2017

Oraison d’altérité

De Cadier Morgane, Chut ! Illustrations de Florian Pigé, éditions Hongfei, 2017, 40 p. 15€50
L’injonctive interjection, qui sert de titre à l’album, en annonce la teneur : traiter la relation sociale à travers une situation dialogique. La relation implique deux termes, deux êtres, deux personnes. Le phrasillon –le mot est du linguiste Tesnière- « chut ! » est un phrasillon d’ordre qui induit un rapport à la loi. Le personnage, qui le prononce à tout bout de champ, est un lapin blanc. Il s’adresse à un lapin noir, son voisin. Si on met de côté l’anthropomorphisme, plusieurs types de relations sociales sont ainsi convoqués : la différence de couleur de la peau, relation de voisinage, rapport aux différences de meurs. De plus, le récit devient une méditation sur la maîtrise de soi, sur les émotions, sur le bien être et son corollaire, le rapport aux autres.
Le dessin installe aussi ces problématiques en posant d’emblée l’attitude impérative du lapin blanc à laquelle s’oppose l’attitude d’incompréhension et d’accueil déçu du lapin noir. De même, la maison de l’un est close, non ouverte aux vicissitudes du temps, l’autre est toujours ouverte.
Pour faire progresser le récit, l’autrice passe, avec intelligence, par une allégorie, celle de l’oiseau qui niche sur le toit de la maison de Franklin, le lapin blanc. Plus ce dernier crie sur l’oiseau, lui profère des ordres et une cessation impérative de chanter, comme il a coutume de se comporter avec son voisin qui aime faire la fête, l’oiseau grossit, grossit jusqu’à ce que la maison croule et s’écroule sous son poids. La finesse est ici de passer non par du dialogue ou une situation conflictuelle rapportée, mais de laisser intacte l’autarcie du lapin autoritaire pour observer les conséquences de son refus de l’autre, de son mépris de ce qui l’entoure.
Ici point de morale ou de jugement d’immoralité, juste une situation banale artistiquement traitée pour rendre compte de la nécessité d’accepter l’autre pour être soi, pour se découvrir soi-même. A la fin, le lapin noir vient en aide à son voisin qui, peu à peu, se rend à la vie sociale en chassant de sa bouche l’interjection répulsive, celle qui exclut. Quand la relation en réciprocité prend le pas, l’individu cesse de crouler sous la solitude où l’enferment ses anathèmes et entre en attractivité culturelle avec les autres. Sa maison s’ouvre comme lui-même s’ouvre à la représentation des autres et d’une nouvelle vie.

Baussier Sylvie, Les Autres mode d’emploi, oskar, 2014, 84 p. 6€
Ce récit documentaire sur l’autisme et plus spécifiquement sur le syndrome d’Asperger est écrit à la première personne, sans doute pour aider le jeune lectorat à épouser la cause des autistes, à mieux comprendre leurs réactions et la cohérence de leurs comportements dans la vie sociale. On suit un enfant de 6 ans et 3 mois, d’un institut médico-éducatif à l’école puis au collège. Le narrateur est cet enfant ayant atteint l’âge de 11 ans et se trouvant en sixième. Avec des situations très concrètes, Sylvie Baussier fait comprendre la différence du jeune autiste et laisse percer des leçons d’humanité à travers des attachements, des manies, l’incapacité au mensonge.
Le récit décrit comment l’autre peut porter atteinte à notre intégrité, comment, aussi, cet autre est indispensable à la construction de soi. Une belle réussite de la collection court métrage.

Palluy Christine, La Moufle, illustrations de Samuel Ribeyron, Milan, 2015, 40 p ; 9€90
Voici un album composé sur le modèle du classique Les Bons amis. La situation inventée est quelque peu surréaliste, puisqu’une moufle perdue dans la neige va servir de tente abritant des animaux frigorifiés dans un univers où hommes et animaux vivent en harmonie et dans l’entraide. La solidarité qui amène chaque animal à accepter de côtoyer un prédateur et chaque prédateur à respecter sa proie d’avant, se mue assez vite en narration éthique parlant de paix et de respect des autres pour se respecter soi. Les illustrations de Ribeyron épousent par le travail graphique des paysages et arrière-plans la finesse de l’écriture de Palluy pendant que le trait, proche de celui des comix, qui pose chaque personnage sur la page, invite à l’humour. Le décalage n’est pas sans rappeler ou plutôt renforcer le glissement léger vers l’univers surréaliste porté par la situation. Au fond, La Moufle est une fable sans morale que l’on peut lire aux petits enfants à partir de 5/6 ans mais qu’on donnera à lire aux petits dès 8 ans avec grand bénéfice.

Philippe Geneste

26/03/2017

Au plaisir perché de deux romans devenus des classiques

Calvino Italo, Le Baron perché, traduit de l’italien par Juliette Bertrand, revue par Mario Fusco, notes et carnet de lecture par Nathalie Rivière, Gallimard jeunesse collection folio junior, 2016, 373 p. 8€20
« Il se passait avec le personnage quelque chose d’insolite :
 je le prenais au sérieux, je m’identifiais à lui »
Italo Calvino
Après une épopée, où l’intérêt pécuniaire de l’agent et des ayant droits a fait s’absenter des librairies les œuvres de Calvino, jusque là traduites au Seuil, Gallimard en est devenu l’éditeur (1). Voulant mettre rapidement sur le marché une œuvre majeure de l’auteur italien, l’édition en folio junior reprend telle quelle la traduction des éditions du Seuil. Le Baron perché appartient à une trilogie, Nos ancêtres comprenant : Le Vicomte suspendu (1952), Le Baron perché (1957), Le Chevalier inexistant (1959), où s’expriment, le mieux, les dons de fabuliste et la verve de conteur de Calvino (1923-1985), entre réalisme et fantastique ou plutôt merveilleux.
Le héros du roman vit perché dans un arbre et ce à partir de la révolution française jusqu’à la Restauration… La situation grotesque rend illusoire tout crédit apporté à l’histoire. Ce qui compte, ce sont les pensées intérieures, les allers et retours entre le dit et l’à dire, les reprises, les détours de ce par quoi s’opèrent des décisions de vie. L’écriture de Calvino est fondamentalement mobile comme le disait son éditeur au Seuil, François Wahl. La biographie de Côme Laverse du Rondeau est racontée par son frère. Ce narrateur a donc vécu les faits. Il écrit : « Ce que je vais raconter, comme bien d’autres parties de ce récit, m’a été rapporté par Côme lui-même, plus tard, ou bien je l’ai tiré moi-même de témoignages dispersés et d’inductions personnelles » (p.29).
Situé entre 1767 (date où Côme Laverse du Rondeau décide de ne plus vivre que dans les arbres) et 1815 (soit, approximativement, peu après la mort du héros), le roman est une exploration des lumières italiennes et en même temps un récit historique : avec la proclamation de la république ligurienne à Gêne en 1797, la soumission de l’Italie à Napoléon 1er, l’occupation du royaume de Naples (1806/1808)…
Plus que roman historique, Le Baron perché est une réflexion sur l’exil et son corollaire, la révolte. L’arbre représente l’éloignement géographique et en même temps, une vie recommencée au plus près de la nature. Côme se fait presque oiseau, accentuant ainsi la distance avec la société humaine vue de loin, de haut, donc vue aussi d’un œil véritablement objectif. Même si toutes les histoires, « de vraies qu’elles étaient, devenaient imaginaires », ce que le personnage raconte est un juste pont étroit entre le réel et la représentation objective recherchée pour le maîtriser… Et ce à l’image de l’univers arboricole du roman : « Le monde désormais s’était transformé : il était fait de ponts étroits et incurvés tendus dans le vide, d’écorces où nœuds, écailles et rides semaient leurs rugosités ; il baignait dans une lumière verte qui changeait avec l’épaisseur et la consistance du rideau de feuilles ».
Ainsi, par la poésie, Calvino renoue-t-il avec le conte philosophique voltairien, et ce n’est pas un hasard si Voltaire est convoqué dans l’histoire elle-même de la fiction.
Philippe Geneste
(1) Voir l’excellent article de Nathaniel Herzberg, « Tempête autour de Calvino », Le Monde 12 janvier 2013
*
Fournier, Alain, Le Grand Meaulnes, notes et carnet de lecture par Jean-Noël Leblanc, Gallimard, collection folio junior, 2016, 333 p. 4€60
On le sait, le réalisme merveilleux est une marque de la crise du roman du tournant du XIXème au XXème siècle. Le récit tend à s’effacer au profit de la poésie, de l’étude psychologique ou de l’autobiographie qui viennent tarauder le réalisme dans le patron duquel est dépeint l’univers provincial de la campagne et de la vie du village solognot. Dans le style d’Alain Fournier, de son vrai nom Henri-Alban Fournier (1886-1914), on sent l’influence de Margueritte Audoux. Il déborde cette influence en y apportant une liaison nouvelle entre rêve et réalisme, entre féerie des aventures des personnages et précision des décors, entre besoin d’irréel et description rigoureuse des réalités psychologiques des adolescents. .
Le propre des chefs d’œuvre est peut-être de ne pouvoir pas être réduit à un commentaire biographique. Dépassés ici les élans mystiques de Fournier, dépassées les explications psychologiques par la vie sentimentale de l’auteur, dépassé le conformisme idéologique d’Henri Fournier : le style, l’univers créé sont une même offrande au lecteur, offrande renouvelée à chaque nouvelle lecture, offrande pour aller puiser, dans un voyage intérieur, les ressources de sa propre vie face au monde environnant. Que le roman soit paru en pleine crise du roman lui confère une fonction d’illustration des tensions entre vie réelle et onirisme, entre aventure objective et rêve intérieur de vie. Le Grand Meaulnes y répond par un équilibre fragile bien que permanent, où les repères temporels se brouillent autant que les personnages s’égarent dans leurs cheminements respectifs.
N’est-ce pas à cette jointure des opposés, à ce carrefour des contradictoires traitements de l’intrigue, que se trouve, justement, un point d’intemporalité du roman, c’est-à-dire cet espace où l’intériorité reconstructrice de la vie et l’extériorité contraignante du parcours personnel trouvent un havre de paix : éphéméréité d’une construction du réel et pourtant profondément irréelle ? Nous avons parlé d’intemporalité, mais peut-être devrions-nous évoquer une transfiguration de la vie, nécessaire à la vie même.

Philippe Geneste

19/03/2017

L’histoire en planches

Cuvillier Damien, Galic Bertrand, Kris, Nuit noire sur Brest, Futuropolis, 2016, 80 p. 16€
Le 29 août 1937, un sous-marin républicain espagnol entre en rade de Brest, le temps d’une réparation… Mais les autorités françaises ne voient pas d’un bon œil cette intrusion de la guerre d’Espagne sur son territoire et refuse d’assister l’équipage. En même temps, Troncoso, un franquiste aux dents longues, organise un commando pour s’emparer du navire. Au sein de l’équipage, se côtoient des communistes, des anarchistes et des marins sans conviction politique déclarée. La bande dessinée, sur un scénario efficace, fait revivre cette péripétie de la guerre d’Espagne. Une longue postface de Patrick Gourlay met en perspective le récit, jette un éclairage d’érudition sur les protagonistes. Il montre les relais français du franquisme, notamment la Cagoule, le rôle ambivalent du gouvernement de front populaire au moment du procès de Troncoso en 1938.
Cet ouvrage est à acquérir par tous les centres de documentation et d’information, par toutes les bibliothèques ouvertes à la jeunesse. La maîtrise du scénario, et la maîtrise du dessin et des couleurs en font un livre instructif par le divertissement.

Angux, Avery’s blues, dessin Tamarit, traduit de l’espagnol Amaia Garmendia, Steinkis, 2016, 80 p. 17€
Cette bande dessinée s’inspire du mythe de Robert Johnson (1909-1938) pour raconter l’histoire de deux jeunes bluesmen en quête de la meilleure musicalité instrumentale guitaristique. Les dessins offrent des silhouettes vagues, tendant à l’informe, au milieu de décors et paysages en ocre, marron, couleur terre brûlée, soleil brûlant, nuits et crépuscules d’ombres et d’obscurité envahissantes. Robert Johnson fut longtemps le bluesman sans visage, aux noms multiples d’une « ascendance obscure » (1), au jeu singulier et torturé, aux chants tourmentés, mort de manière mystérieuse, et dont les idolâtres sont convaincus qu’il signa un pacte avec le diable, ce dont attesterait sa chanson Crossroads (« je suis allé au carrefour, je suis tombé à genoux et j’ai imploré Dieu d’avoir pitié et de sauver ce pauvre Bob ») ou Hellhound on my trail (ces chiens de garde de l’enfer qui le poursuivent).
La bande dessinée revisite le mythe d’assez près. Steven Johnson, son petit fils, rapporte ainsi qu’en « 1930 Robert a quitté le Delta pour revenir à Hazlehurst, sa ville natale. Alors qu’il cherchait son père, il a rencontré un bluesman, Ike Zinnemon, et il a commencé à le suivre partout où il allait (…) Ike a fini par le considérer comme son frère. Tous deux ont joué dans plusieurs juke joints et ont même un peu tourné dans les environs, le tout pendant quelque deux ans. A son retour dans le Delta, Robert jouait magnifiquement bien de la guitare alors qu’il n’était à priori pas doué, et les autres artistes lui demandaient comment il avait fait, s’il n’avait pas vendu son âme au diable » (2). C’est quasi le scénario du récit d’Angux et Tamarit. Il faut ajouter à cette proximité biographique, le périple de 1920 où Robert Leroy Dodds Spencer (sa mère ayant pris un nouveau mari) « retourne vivre dans le Delta autour de Robinsonville, sur la plantation Abbay & Leatherman, il sait déjà jouer de la guitare » (3), ce qui est à peu près le trajet des deux bluesmen de la BD. Les époques sont juste mises en collusion pour parfaire l’univers fantastique que le dessin installe avec rudesse.
L’intelligence du scénario est d’amener le trouble, chez le lecteur, sur le héros du récit : est-ce Avery, que l’on suit depuis le début et qui a fait un pacte avec le diable, dans le dessein de mieux jouer ? Est-ce Johnny, le pauvre gosse du voisinage maltraité par ses parents ? En fait la fin seule nous fait comprendre que c’est plutôt Johnny. Avery son initiateur ou plutôt son initiatrice à la musique, car en fait, sous une dégaine de garçon, Avery est une fille qui a fui la condition d’exploitée des femmes noires. Dans cette atmosphère étrange où domine l’ambiguïté, on voit le diable jouer avec les deux personnages pour les corrompre. Avery mourra au carrefour, Johnny triomphera dans les fêtes, les bars et les juke joints. Sous le regard satisfait du malin, Johnny poursuit sa route jusqu’au jour où il paiera son dû au Démon, car lui aussi, laisse entendre l’histoire de retour au mythe, sera « appelé par une force “diabolique” vers le croisement des routes du Delta » (4).
Cette thématique est issue, dit Gérard Herzahft, d’une superstition d’origine irlandaise « où le diable se tapissait au croisement des chemins achetant l’âme des fiddlers en leur donnant un talent “diabolique” était courante dans le sud des Etats-Unis » (5). Le livre vaut ainsi pour sa dimension culturelle autant que pour sa description historique d’un phénomène musical aux racines sociales exacerbées.
Philippe Geneste

(1) Gérard Herzaft, « Robert Johnson superstar de l’outre-tombe », Soul Bag n°2013, juillet-août-septembre 2011, pp.18/23 / p.18 – (2) propos recueillis par Daniel Léon , « Johnson on my trail », Soul Bag n°2013, juillet-août-septembre 2011, pp.28/30 / p.30 – (3) Gérard Herzaft, « Robert Johnson superstar de l’outre-tombe », Soul Bag n°2013, juillet-août-septembre 2011, pp.18/23 / p.20 – (4) Gérard Herzaft, « Robert Johnson superstar de l’outre-tombe », Soul Bag n°2013, juillet-août-septembre 2011, pp.18/23 / p.20 – (5) Gérard Herzaft, « Robert Johnson superstar de l’outre-tombe », Soul Bag n°2013, juillet-août-septembre 2011, pp.18/23 / p.21

12/03/2017

Jeu polytechnique des formes plastiques pour questions imaginaires

herbauts Anne, L’Arbre merveilleux, Casterman, 2016, 48 p. 14€90
Voici la réédition d’une des œuvres majeures d’Anne Herbauts, cette créatrice belge née à Uccle en 1976. La cafetière qui illustre la couverture est à l’autrice ce que le flying tea pot est à Daevid Allen, poète mythologue de Gong. Dans cet univers, le jeu tient une place primordiale, tout est jeu, à commencer l’écriture. Il s’agit d’un jeu polytechnique des formes plastiques (peinture, découpage, collage, mise en page, dessin) qui crée des solutions à des questions imaginaires suggérées ou posées par l’illustration. L’histoire se déroule dans un climat farfelu, porté par un déterminisme non causal de péripéties. Un arbre merveilleux d’où pendent cinq objets énigmatiques, tel est le décor. Mais un décor ne suffit pas, il y faut un moment déclencheur et ce moment est celui d’une rencontre –la vie est-elle faite d’autres choses que de rencontres ?- : celle d’un diablotin, Garagargouille et d’un monsieur rangé, monsieur Comme-Toujours. Un passage chez une sorcière, qui détient le fil de l’histoire, et voilà l’intrigue lancée : le diablotin, Faust tentateur vole le fil de l’histoire et Comme-Toujours sort de sa routine par curiosité toute humaine… Les actes des deux héros alimentent en énergie l’histoire qui est une gageure de plaisirs et de faits saugrenus qui se tissent en un récit fiévreux où musique, tristesse, temps, heur, sériosité réflexive et impertinence se croisent. Nous sommes dans le merveilleux poétique qui poursuit la quête surréaliste du monde comme il va.
L’album abonde en clins d’œil à d’autres textes : l’intertexte où surviennent les frères Grimm, Perrault, Lewis Carroll, Daudet y est une source de joie supplémentaire et renforce l’ancrage dans le merveilleux. La définition de la lecture s’enrichit, aussi, car lire c’est s’élever à l’incompréhensible, grandir pour admettre l’idée que l’homme vaut par ce que ses actes signifient (1). En fait les causes sur lesquelles s’enchaînent les péripéties défient la causalité physique comme la causalité logique. Voilà pourquoi nous parlons de déterminisme non causal. Certes, ceci est paradoxal ; peut-être devrions-nous parler d’une causalité de vraisemblance qui structure l’étrangeté. Au fond, c’est élever le discours au rang de créateur de réel, c’est-à-dire, au fond, juste, reconnaître la réalité de l’imaginaire, des représentations portées par leurs expression iconiques ou verbales (2).
A la fin, la sorcière reprend le fil qu’elle s’était laissée dérobée pour mettre en conserve une nouvelle histoire avant de pousser dehors Garagargouille et Comme-Toujours. La sorcière est la faiseuse d’histoire, figure de l’autrice, peut-être, définissant la lecture par l’immoralisme d’un voyeurisme truculent. L’album approche l’enfantin : « C’est ce qui fait la richesse de cette “identité humaine sans raison” qui, toujours préoccupée par ce qu’elle n’est pas, s’invente des raisons d’être » (3). Et dans ce geste, l’album ouvre à une prise de conscience du réel par la réalisation des rêves, des fantasmes. Le déroulement du fil de l’histoire au gré de l’humour fantasque valorise l’enfantin car il fait l’éloge de « l’innocence au sens d’indifférence pure aux normes et valeurs » (4).
Philippe Geneste
(1) n’est-ce pas un souffle du surréalisme que cet incompréhensible que « l’homme ne contient pas, mais signifie » comme disait Ferdinand Alquié, Philosophie du surréalisme, Paris, Flammarion, collection Champs, 1977, 186 p. – p.169
(2)Sur cette question de la représentation, voir le blog lesart psychomecanique où plusieurs études traitent de la représentation verbale.
(3) L’enfantin est un concept forgé par Pierre Péju. La citation est extraite de son livre Pourquoi je suis moi ? et autres questions d’enfance, dessins de Sandrine Martin, Gallimard, 2014, 95 p. 11€. Sur le concept d’enfantin, on lire avec grand profit l’ouvrage majeur, Enfance obscure, collection Haute Enfance, Gallimard, 2011, 375 p.
(4) Péju Pierre (textes réunis et présentés par), Le Goût de l’enfance, Paris, Le Mercure de France, 2014, 108 p. 7€ - p.95

05/03/2017

On ne se réfugie pas dans l’exil

Sanna Francesca, Partir, au-delà des frontières, Gallimard Jeunesse, 2016, 48 p. 15€90
L’album se fait récit documentaire par le truchement de la poésie visuelle et d’un style elliptique qui suggère les choses pour mieux faire ressentir les émotions humaines sous-jacentes à l’exil. Ici, rien de larmoyant. Une guerre survient, et comme dans toute guerre, qu’elle se dise humanitaire, qu’elle se dise pour la démocratie, qu’elle se dise contre la barbarie, l’humanité sombre dans la douleur et le chaos des sentiments. La mort impose sa vision destructrice. La violence triomphe et avec elle la haine.
La guerre chasse deux enfants et leur mère de leur lieu de vie. L’album raconte leur périple, il raconte les frontières à franchir, il raconte le nationalisme, il raconte l’étrécissement des humains en proie à la volonté guerrière. Que reste-t-il au déraciné ? Il délaisse son lieu, son appartement ou sa maison, ses amis, son mode de vie ; il lui reste alors la rage de vivre c’est-à-dire le lien social à nouer, à créer. Il possède ses pas, mais pas même leur direction.
Entre surréalisme et minimalisme, jouant du flou et du détail proliférant, brisant les échelles du dessin, la sensibilité de l’illustratrice métamorphose l’album en conte d’actualité. Et ce conte est un conte sans morale afin que le jeune lectorat trouve par lui-même une interprétation à donner au monde comme il va.
Jean Didier et Zad, Paris-Paradis, troisième partie, illustrations de Bénédicte Némo, Utopique, 2016, 38 p. 15€50
Ce bel album poursuit les aventures de Moussa, qui a quitté son pays d’Afrique (tome 1), a vaincu les obstacles de l’émigration (tome 2) et se retrouve à Paris. Le rêve n’est pas au rendez-vous. Moussa constate la réalité des conditions de vie des travailleurs immigrés privés de papiers. Et c’est avec eux qu’il accomplit son apprentissage de la vie. Les peintures de Bénédicte Némo, jouant des gros plans et des avant-plans, mettent le lectorat au cœur du récit. Aucun plan général, des plans moyens et des plans rapprochés structurent les espaces graphiques. Très bien documenté, l’album instruit sur la condition immigrée dans la France contemporaine. Les événements sont ponctués de proverbes et dictons africains, aphorismes métaphoriques qui poussent les jeunes lecteurs à la réflexion. Un album qui, espérons-le, trouvera sa place dans les bibliothèques scolaires et les centres de documentation des collèges.
Philippe Geneste

Tixier, Jean-Christophe, La Traversée, Rageot, 2015, 159 p. 9€50
Le personnage est un adolescent africain de 17 ans. Il part de chez lui pour rejoindre l’Europe dans l’espoir d’y trouver du travail et une vie sans misère. Le récit alterne narration du naufrage de l’embarcation sur la Méditerranée et narration rétrospective de la vie au village ; C’est l’occasion pour l’auteur de raconter les modes de vie d’une autre civilisation.
Dufresne Didier, La Mercedes rouge, oskar, 2016, 80 p. 10€95
Un roman sur l’immigration turque en Europe. Un fils qui, comme son père va travailler en usine, en France. C’est un livre sur ces travailleurs immigrés qui habitent en France et sont français. C’est un livre contre l’exclusion et qui fait réfléchir sur la relativité de l’identité nationale. Un livre simple à lire.
Commission lisezjeunesse

Kimura Ken, 999 Têtards, illustrateur Yasunari Murakami, Casterman, 2016, 32 p., 14€95
Voici un album qui épouse la logique du road movie naturaliste. On suit les péripéties des petits de deux grenouilles, depuis leurs naissance jusqu’à leur installation en une nouvelle mare. C’est d’abord l’album humoristique de ces improbables petits êtres soumis aux convoitises de prédateurs multiples. Et puis, c’est un peu plus que cela. Au bénéfice de l’anthropocentrisme de l’album, c’est une réflexion sur l’itinérance et la migration que proposent les deux auteurs. A l’instar des multiplications des points de vue de Murakami, le récit de formation des petits est récit de formation pour le tout jeune lectorat. Qu’est-ce que vivre chez soi ? Qu’est-ce que c’est, chez soi ? Il faut prendre de la hauteur nous dit l’album afin de comprendre le monde. L’humain peut le faire, l’animal est condamné à le subir. Un album autant profond que drôle et donc ouvert à toutes les lectures qui s’y inviteraient.


Philippe Geneste

27/02/2017

Deux lectures, deux regards sur

McNaught, Histoires de Pebble Island, Dargaud, 2016, 40 p. 12€

Mc Naught… pour un peu il était naughty ce boy !... Comme dans Saratoga Woods d’Elizabeth George, l'insularité resserre l'action en un huis-clos tantôt étouffant ou libérateur.
Jon Mc Naught, dans Pebble Island met en scène un pur moment d'enfance; de ceux que l'on garde au fond de soi, ne constituant aucune gloire, mais plutôt, le souvenir minuscule mais marquant, d'une banale étape sur le parcours vers l'âge adulte: le sacrifice d'un jouet ! Toute la démesure d'Indiana Johns lui même n'est rien face à l'immense et pragmatique simplicité du quotidien sur Pebble Island
Dominique Brochet

Cet album de bande dessinée rassemble trois récits graphiques sans parole. Le premier, Zone humide, donne le ton et offre l’ensemble de l’éventail technique du dessinateur et scénariste. C’est une histoire d’enfance qui se concentre sur des plans moyens après une série de gros plans. Puis, peu à peu, le point de vue neutre fait place à des plongées quand on s’éloigne pour ouvrir le paysage en vue panoramique. On suit un enfant parti en expédition d’aventure comme s’en invente tous les enfants. Les tons pastel à la fois donnent une ambiance douce mais aussi étouffante, un enfermement dans un souvenir dont la gaieté est absente. C’est dans les déchets de la civilisation laissés sur la plage et sur le sol de la campagne insulaire qu’opère l’approche non point du drame mais du but de l’expédition enfantine. Des enfants rejoignent le héros pour une mise à feu d’un dinosaure en plastique qui finira démembré. Puis nous suivons l’enfant à vélo qui rentre chez lui. Les quelques cases de plus grand cadre rythment cette pérégrination cet aller retour qui se laisse lire comme la plénitude d’une journée d’enfant sur une île sans grand échappatoire.
Le second récit n’en est pas un. C’est une parodie de prospectus touristique pour Peeble Island. Là aussi, les méfaits de la pollution, la présence d’une civilisation des déchets s’impose comme thématique. Pour le lecteur, c’est une manière d’entrer dans l’île où s’est passé la première fiction et où va se passer la  troisième, Radiodiffusion.
Dans celle-ci, on plonge dans la solitude d’une soirée d’un habitant qui enregistre Indiana Jones qui passe à al télévision. Même abondance des plans moyens préparés par des gros plans, rares cases de grand format, Tous els cadres sont carrés : point d’échappée possible sur Pebble Island. L’auteur joue avec maestria des faisceaux d lumière intégrés à la logique du récit qui les impose. Avec le personnage, on s’attarde à contempler la lune lors d’une pause pour réarmer le générateur d’énergie.
La monotonie du cadrage, la permanence des mêmes tons doux, l’art des traits horizontaux ou verticaux ou obliques, par endroits, s’allient avec l’art du pointillisme pour donner vie aux cases. Les personnages sont toujours vus sous la forme de silhouettes, ombres traversant les lieux. Les planches, ainsi, dépeignent la vie insulaire comme une existence dominée par la vacuité et une lenteur des faits et gestes qui remplissent les vies, ont pour mission d’en créer la plénitude. L’auteur on le sait a vécu son enfance ou une partie de celle-ci aux îles Malouine et cet album pourrait bien être une touche mouchetée de sa biographie.

Philippe Geneste

19/02/2017

Dans la veine du bestiaire poétique

David François, De 1 à 1 milliard. Ouistiti et petites souris, illustrations d’Elza Lacotte, édition La Poule qui pond, 2016, 30 p. 13€50
On ouvre l’album, on voit des bestioles qui prolifèrent de page ne page. On lit l’album : on entre dans des comptines en vers libres, avec assonances nombreuses préférées aux allitérations, preuve que c’est le divertissement qui est recherché, l’amusement avec les sons, avec le souffle des mots, le jeu des mots entre eux. Vient appuyer ce parti pris la suprématie des vers pairs sur les impairs (34 contre 22). Quant aux figures de style, elles sont celles habituelles de l’humour avec pour privilégiée absolue, la répétition.
L’image répète le texte ou le texte se répète dans l’image, ce qui serait mieux dit car suivrait plus fidèlement la lecture enfantine. Les bestioles préférées sont les insectes et les mammifères ; un centaure fait un clin d’œil à la mythologie.
Quant au titre il ouvre deux portes qui sont celles de l’album : la comptine avec « petites souris » -on pense à « une souris verte… »- et le comptage appuyé par les rimes plates… François David fait un retour aux sources de la comptine : compter. Il en emprunte les critères essentiels : simplicité, économie des moyens pour stimuler le pouvoir d’évocation du jeune lectorat ou auditoire. Avec Elza Lacotte, il entraîne les enfants à compter les bestioles dans les pages, jusqu’à 10. C’est là un parti des éditions La poule qui pond, rendre accessible à tous et toutes la lecture et faire œuvre didactique par la fiction. Chercher dans l’illustration, écouter ou lire, et le texte se donne à entendre, facétieux sur des vers ne dépassant que rarement l’octosyllabe. François David réalise un travail sur la variété du rythme qui est, on le sait, un socle du genre de la comptine. En effet, le rythme est décompte de syllabes, décompte à l’insu de l’enfant, bien sûr, mais qui donne sa cohérence au propos. Cette brièveté des vers accuse le ton primesautier et d’apparence désinvolte que reprennent aussi les dessins et les couleurs d’Elza Lacotte. Evidemment, et en dehors du titre, l’intertextualité est présente, avec le virelangue des « six cent six petites souris ». Ainsi De 1 à 1 milliard. Ouistiti et petites souris introduit à un gai savoir pour parler vite et compter bien ou l’inverse…

Dubost Louis, Bestiolerie potagère, éditions Les Carnets du Dessert de Lune, 2016, 55 p. 12€
Certes, on entend d’ici la critique : ce livre est un ouvrage de poésie, point un documentaire. Et nous y répondons, tout de go : oui, un livre de poésie qui reprend le genre des bestiaires non pour entrer dans l’imaginaire animalier ni dans les fantasmes des monstres, mais un livre pour scruter, avec les mots, les dénominations même des animaux. Car le texte est d’un précis de naturaliste : « une coccinelle : ouvre ses élytres sur le bout de l’index de Laurette qui me chuchote à l’oreille : “elle est coquine, hein Papy ! ” » ; ou encore : « un rouge coquin / -du grec kokkinos, / l’envol de la coccinelle ».
L’auteur, qui fut éditeur au sein de l’association Le dé bleu, est connu dans le milieu de la poésie. Il ne cesse, d’autre part, de convoquer un intertexte de poètes tout en s’en libérant avec des convocations de philosophes, Aristote, surtout. En outre, Louis Dubost travaille sur son activité potagère avec une minutie de jardinier et d’entomologiste dont le langage prolonge l’œuvre. De cela, Bernadette Gervais, qui illustre les pages de ce beau petit volume, en a tiré le choix graphique de planches de bestioles traitées à la manière des naturalistes.

Desnos Robert, La Ménagerie de Tristan et autres poèmes, illustré par Martin Matje, Gallimard jeunesse, enfance en poésie, 2014, 28 p. 5€
Il est heureux que Desnos, qui s’est spécifiquement intéressé à la poésie destinée à la jeunesse, conserve une actualité éditoriale. Les illustrations de Matje rehaussent le texte par la bizarrerie propre à la tradition de l’art incohérent qui plaît tant au jeune lectorat. Les poèmes empruntent pour moitié à la veine animalière et pour moitié au thème des végétaux.

Apollinaire Guillaume, Petit Bestiaire, illustré par Béatrice Alemaga, Gallimard jeunesse, enfance en poésie, 2014, 28 p. 5€
Le bestiaire d’Apollinaire est un régal de lecture à tous les âges y compris aux plus jeunes. Les textes sont mis en valeur par une œuvre illustratrice qui ose l’interprétation, ce que l’on ne peut qu’apprécier, entre clin d’œil au cubisme et au naïvisme, entre appel à Miro et à Klee.
Prévert Jacques, Chanson des escargots qui vont à l’enterrement… et autres poèmes, illustré par Jacqueline Duhême, Gallimard jeunesse, enfance en poésie, 2014, 28 p. 5€
C’est une Duhême hautement inspirée par la vigueur du langage poétique de Prévert qui déploie son art, ici. Les textes ont du punch, ils se rapprochent de la chanson, traversés d’humour et ne tombant jamais dans une vision mièvre de la vie.

Philippe Geneste

12/02/2017

Dans les profondeurs de l’in-conformité

Maricourt Thierry, L’Homme sous le réverbère, éditions les soleils bleus, 2016, 130 p. 14€
« Il était là depuis si longtemps qu’il avait fini par ressembler aux autres habitants des lieux. A l’image, plus exactement, que l’on se faisait en général des autres habitants des lieux. Il ne ressemblait plus à lui-même. Mais cela il ne le savait pas car il n’avait jamais bien su qui il était ». Ainsi commence ce roman, d’un homme saisi par la vie, qui suit sa vie sans vraiment la prendre en main, qui en est le jouet parce qu’il est pétri par ce qui se dit de lui, parce que son apparence maghrébine l’enferme dans une image pour les autres. Il, car il n’a pas de nom, il n’est personne, -serait-il donc tout le monde ?-, il passe sa vie enserré dans les stéréotypes des jugements sociaux. Il puise pourtant dans ses expériences, non pas du bonheur mais de la quiétude. Il la trouve en prison comme lors de l’échappée belle à la campagne ; il l’éprouve à l’ombre des murs comme au plein soleil, sauf que le plein soleil fait naître une idée, celle de la liberté qui l’enivre. Mais le temps effacera, de l’espace de sa vie qui lui en octroie l’expérience, cette ivresse fugace.
Il en est ainsi. C’est comme cela. On ne se refait pas même si on change… Le personnage est transparent.
C’est un Bartleby de notre temps en France. Comme le héros d’Herman Melville, c’est un contre-héros. Mais, à l’inverse de Bartleby (je préfèrerais n’en rien faire répète celui-ci), il ne parle pas. Il n’est qu’un regard, un réceptacle des paroles des autres, des jugements des autres, des condamnations prononcées par les autres. Le personnage est emporté par la vie et, pour le romancier, il est le miroir promené pour y faire réfléchir le monde qui est le nôtre, raciste, discriminatoire, oppressif envers les pauvres, violent.
En revanche, comme Bartleby, il « a gagné le droit de survivre, c’est-à-dire de se tenir immobile », « être en tant qu’être, et rien de plus » (1). Il ne s’engagera pas dans tous ces actes qu’on aimerait lui voir accomplir. S’il s’enfuit de la prison, c’est parce qu’il est transparent, parce qu’il est confondu avec le décor, parce qu’on ne fait pas attention à lui en tant qu’être humain. Il se fait la belle par inadvertance, en quelque sorte, pointant le dérisoire de la société sécuritaire.
Il n’est pas un révolté, il ne refuse rien, il n’accepte rien, il fait des choses, en souriant, accueillant ce qui arrive sans y inscrire sa subjectivité. En cela il n’a pas de passé, il n’a pas de futur, il existe au présent. S’il ne parle pas – à quoi bon ? Ses interlocuteurs soit manient tellement mieux la parole qu’il se sent incapable de les convaincre par ses mots à lui ; soit profèrent des paroles d’autorité, des paroles galonnées policières ou morales ; et dans les deux cas, c’est tout un, sa parole est d’emblée disqualifiée –, donc s’il ne parle pas, c’est parce que sa voix vient de trop loin, des bas fonds de la société, pour pouvoir atteindre un soupirail d’écoute, une écoutille du vaisseau social.
Alors le personnage se tait. C’est une différence d’avec Bartleby qui, lui, se réfugie dans une formule toute faite pour s’abstraire du monde. L’Homme sous le réverbère, c’est l’homme réduit au silence par sa solitude, une solitude qui s’est constituée par l’expérience. Cet homme est seul, ne possède rien, ni domicile, ni papiers, ni de quoi manger, ni de quoi boire. La parole même reste prisonnière de son corps. Le corps social le rejette comme étranger à lui, lui ne se sait pas sous les feux de la rampe et y entre malgré lui, par inadvertance, encore et toujours. Il devient une image de l’être aliéné par les mécanismes sociaux, il révèle cette image comme il est lui-même le produit des stéréotypes politiques. Jusqu’au bout, il ne choisit rien, la vie vient à lui sans crier gare, il se laisse entraîner par elle. Le récit nous montre alors que de l’indifférence des opinions socialement construites sort la stigmatisation de l’étrange, du non convenu, de l’in-conformité.
Philippe Geneste

(1) Gilles Deleuze, « postface, Bartleby et la formule », dans Melville, Herman, Bartleby, Les îles lointaines, Le campanile, traduit de l’anglais par Michèle Causse, postface et bibliographie de Gilles Deleuze, chronologie par Robert Silhol, Paris, GF-Flammarion, 219 p. – p.175

05/02/2017

Quand le chemin des mythes et légendes brille à l’horizon du conte

Ferrante Simona, Sînzienele ou les fées de l'amour. Mythes et légendes de Roumanie, illustrations d’Emil Florin Grama, L’Harmattan, collection la légende des mondes, 2017, 89 p. 12€50
Ce bel ouvrage, orné de magnifiques illustrations, est une contribution à la relecture contemporaine des récits populaires, ici issus de mythes et de légendes de Roumanie. Un prologue situe les sept histoires qui composent l’ouvrage dans l’univers culturel roumain. D’une écriture sensible, elles sont travaillées avec le souci de s’adresser au jeune lectorat, sans ravaler les exigences de style.

Entretien avec l'autrice
Votre livre est clairement un ouvrage d'écriture qui puise dans des récits de tradition orale. Comment l'autrice que vous êtes-vous situez-vous donc vis-à-vis de cette tradition ? Pensez-vous que ces récits de la tradition populaire exigent, aujourd'hui, pour être perpétués, de passer par l'écriture personnelle ? Pensez-vous qu'il s'agisse tout simplement du procédé commun de la littérature en général ?
Simona Ferrante : J’ai toujours été émerveillée par l’univers populaire. Je suis née dans une grande ville roumaine, Timisoara, qui était à l’époque de mon enfance en plein essor industriel. Il n’y avait rien de magique dans les quartiers, à part des bâtiments, des usines et des magasins alimentaires. La magie était ailleurs, dans les villages. Mes collègues d’école qui y habitaient racontaient souvent le déroulement d’une fête de village, les rites d’un mariage, la tradition émouvante qui accompagnait un enterrement. Cela me fascinait. Plus tard, à l’Université, j’ai fait partie d’un groupe de chanteuses de la littérature populaire. L’atmosphère grave, remplie de mélancolie, que les ballades populaires, les « doine », les chants de douleur à la perte d’un être cher, créaient auprès du public, est restée ancrée en moi. Un jour j’ai raconté à une amie française la ballade populaire qui ouvre le livre, « Le Monastère d’Arges ». Elle m’a écouté attentivement et à la fin elle a pleuré. J’ai senti que je devais raconter ces merveilleuses ballades populaires roumaines méconnues en France. Les raconter, non pas les traduire, non pas les réciter.
D'après la notice de la quatrième de couverture, vous vous êtes aussi appuyée sur des retranscriptions versifiées. Pouvez-vous nous en parler ?
Simona Ferrante : Pour certains contes, Le Monastère d’Arges et  Flocon de neige, je me suis basée sur les ballades populaires les plus connues en Roumanie, qui font même partie des sujets pour le Baccalauréat, « Mesterul Manole » (Le maître Manole) et « Miorita » (La brebie). Je les ai racontées en suivant les pas du récit populaire de manière fidèle. Bien sûr en les racontant je les ai réécrites, j’ai créé des narrations qui sont plus explicites que la versification populaire. Pour d’autres contes, La vieille Dochia et Voinicel et le Serpent je pars des textes populaires, ballade et légende, que j’adapte, j’ajuste ou je développe, toujours à ma manière. En occurrence, le conte qui porte le titre du livre, Sînzienele ou les Fées de l’amour est une création à part entière. J’ai introduit des rites qui rythment la vie du village pendant une fête, la fête des Sînziene. Le mot « sinziene » c’est le nom d’une fleur, le gaillet jaune. « Sinzienele » sont aussi des fées imaginaires qui bénissent la nature dans la nuit de 24 juin. C’est aussi un joli prénom féminin roumain. Voici pour exemplifier, un fragment de la ballade populaire « Mesterul Manole » (Le Maître Manole) qui a inspiré mon premier conte, Le Monastère d’Arges :
Neuf maîtres maçons,
Apprentis et briqueteurs !
Savez-vous quel rêve j’ai fait
Depuis que je me suis couché ?
Une voix de là-haut m’a vraiment parlé
Que tout ce que nous construisons le jour,
La nuit s’écroulera,
Sauf si nous jurons
Que dans le mur nous emmurerons
La première épouse,
La première sœur,
Qui se présentera demain  à l’aube,
Pour apporter des mets
Au mari ou à son frère.
Donc si nous voulons
Finir de construire
Le saint monastère
Pour commémoration
Nous devons jurer
Et nous lier par
Le secret de le garder :
Que la première épouse
La première sœur
Qui viendra demain
À l’aube
Nous allons la sacrifier
Dans le mur l’emmurer !
Pourquoi rassembler des textes prenant leur source dans les mythes et d'autres dans les légendes ? Aujourd'hui, où ces histoires sont plus d'ordre patrimoniales que traversant la société dans son appréhension du monde, accepteriez-vous de dire que les mythes et légendes perdurent dans nos sociétés à l'égal de contes voire viennent se fondre dans le genre du conte ?
Simona Ferrante : Le folklore est une source abondante d’où jaillissent des sentiments, des principes de vie, des exemples moraux, des valeurs humaines universelles. D’un côté la littérature s’y inspire, d’un autre côté nous intégrons tout cela dans notre vie de tous les jours. Les mythes, les légendes, les contes ont pouvoir d’exemple, d’éducation et de guérison. Les mythes font partie de notre vie. Le mythe autour duquel se construit le premier conte, Le Monastère d’Arges, qui est le mythe du sacrifice pour la création (pour accomplir une œuvre le créateur doit sacrifier quelque chose auquel il tient), c’est un parfait exemple. Dans la vie nous faisons tous des choix. Un choix est un sacrifice. Nous sommes tous, à une autre échelle, des « Maîtres Manole » et les rêves que nous sacrifions pour en accomplir d’autres sont notre « Ana »  à nous. 

Entretien réalisé par Annie Mas & Philippe Geneste les2/5 février 2017

29/01/2017

Lecture et Liens d’enfance

CaliT David, Un Papa sur mesure, illustrations Anna Laura Cantone, Gallimard jeunesse, collection l’heure des histoires, 2016, 32 p. 4€90 (1ère édition sarbacane 2004)
Les dessins exécutés dans la tradition des comix, les couleurs chatoyantes et gaies, les personnages grotesques suscitant le rire, accompagnent un texte mélancolique d’une petite fille sans papa. Elle aimerait bien en avoir un et comme dans notre monde capitaliste tout s’achète et tout se vend, elle va passer commande. Il est vrai qu’à l’heure des mères porteuses, on ne voit pas pourquoi ne s’ouvrirait pas un marché des pères de substitution. Au final, un léger malaise s’instaure une fois le livre refermé. Le récit ne prend pas assez ses distances avec le consumérisme ambiant pour qu’on puisse affirmer qu’il n’en reproduit pas un élan d’adhésion. On nous dira que c’est du second degré… certes ! Mais pour l’enfant qui lit ? L’humour, aime-t-on dire, soutient le subversif, mais c’est là une interprétation bien pauvre et peu regardante aux usages réactionnaires de l’humour. Alors, un bel album !

Ciraolo Simona, Ma Grande Sœur et moi, Gallimard jeunesse, 2016, 40 p. 15€
Un album sur la relation d’une petite fille avec sa grande sœur. Une mise en abyme des métamorphoses dont est faite l’enfance et une exploration joyeuse mais profonde de la relation et de la complicité sororales. Un bel album illustré avec tendresse et générosité.

Lenain Thierry, Il Faudra, illustrations Olivier Tallec, Gallimard jeunesse, collection l’heure des histoires, 2016, 32 p. 4€90
Ce petit chef d’œuvre est paru, initialement, en 2004 aux éditions Sarbacane. Le voici repris dans cette collection d’albums de poche. Les illustrations perdent au rétrécissement du format, mais quel bel ouvrage ! Olivier Tallec réussit à épouser dans de nombreuses doubles pages le récit construit sur un dialogue intérieur du jeune personnage. Thierry Lenain questionne le monde comme il va mal et son personnage apporte ses enfantines réponses. Ce dialogue intérieur s’avère, à la toute fin, celui d’un bébé à naître qui va décider de naître pour changer le monde. Cet album ouvre l’enfant à la réflexion critique sur ce qui l’entoure aidé par le travail de peinture et de dessins de Tallec. L’approche est à proprement parler poétique, une poésie proche de Prévert, une poésie sensible et rageuse à la fois, où l’humour toutefois n’a pas le même rôle. Ici, c’est la chute de l’album qui porte un éclat de rire, comme pour concasser les paroles trop sérieuses du réalisme adulte. C’est que tout l’album en a défait la validité !

Taylor Kressman, Monsieur Pan, traduction de Paul Paludis, illustrations princesse Camcam, Autrement, collection fil rouge, 2014, 34 p. 5€20
C’est un très bel album où le trait du dessin de manga est assoupli par une précise recherche de détails et par le dialogue érudit des couleurs. Ce livre peut être lu aux enfants petits, en revanche, la lecture en autonomie ne peut en être faite qu’à partir de dix ans. C’est tout l’intérêt de l’album que de pouvoir diversifier son lectorat en fonction des modalités même de la lecture pratiquée.
Le récit est celui d’un vieil homme obnubilé par la mort. Il va devoir apprendre à vivre à travers des enfants qui vont l’obliger, par leur présence seule, à s’occuper d’autre chose que de lui-même. C’est ainsi dans le rapport au monde et aux autres que le bonheur peut être trouvé. L’égoïsme ratiocine les esprits et les cœurs. Kressman Taylor, écrit avec densité, comme on le sait, ne baissant aucune de ses exigences d’écriture sous prétexte d’écrire pour l’enfance. C’est aussi, cette rigueur d’écriture qui explique le large éventail du lectorat auquel s’adresse l’album. Qu’Autrement nous offre là un petit chef d’œuvre de littérature destinée aux enfants ne fait pas l’ombre d’un doute.

Ben Kemoun Hubert, Fonce petit Paul ! Illustrations de Charlotte des Ligneris, Nathan, 2016, 32 p. 10€
Une trame simple : un enfant veut offrir un foulard à son amie. Le foulard s’envole alors qu’il attend celle-ci. Il se précipite à sa poursuite. Péripéties multiples, humour, beauté graphique des illustrations de Charlotte des Ligneris. Enfin, le foulard rattrapé, mais en bien triste état, le foulard offert en belle amitié ! L’album invite à suivre ses rêves, pour le plaisir, pour se donner courage, pour vivre un instant ce qu’on n’est pas, juste un instant, pour faire semblant. Et puis faire un cadeau, pour combattre une solitude et trouver l’altérité : non pas par l’objet mais par le geste.

Philippe Geneste