herbauts
Anne, L’Arbre merveilleux,
Casterman, 2016, 48 p. 14€90
Voici la réédition d’une des
œuvres majeures d’Anne Herbauts, cette créatrice belge née à Uccle en 1976. La
cafetière qui illustre la couverture est à l’autrice ce que le flying tea pot est à Daevid Allen, poète
mythologue de Gong. Dans cet univers, le jeu tient une place primordiale, tout
est jeu, à commencer l’écriture. Il s’agit d’un jeu polytechnique des formes plastiques
(peinture, découpage, collage, mise en page, dessin) qui crée des solutions à
des questions imaginaires suggérées ou posées par l’illustration. L’histoire se
déroule dans un climat farfelu, porté par un déterminisme non causal de
péripéties. Un arbre merveilleux d’où pendent cinq objets énigmatiques, tel est
le décor. Mais un décor ne suffit pas, il y faut un moment déclencheur et ce
moment est celui d’une rencontre –la vie est-elle faite d’autres choses que de
rencontres ?- : celle d’un diablotin, Garagargouille et d’un monsieur
rangé, monsieur Comme-Toujours. Un passage chez une sorcière, qui détient le
fil de l’histoire, et voilà l’intrigue lancée : le diablotin, Faust
tentateur vole le fil de l’histoire et Comme-Toujours sort de sa routine par
curiosité toute humaine… Les actes des deux héros alimentent en énergie
l’histoire qui est une gageure de plaisirs et de faits saugrenus qui se tissent
en un récit fiévreux où musique, tristesse, temps, heur, sériosité réflexive et
impertinence se croisent. Nous sommes dans le merveilleux poétique qui poursuit
la quête surréaliste du monde comme il va.
L’album abonde en clins d’œil à
d’autres textes : l’intertexte où surviennent les frères Grimm, Perrault,
Lewis Carroll, Daudet y est une source de joie supplémentaire et renforce
l’ancrage dans le merveilleux. La définition de la lecture s’enrichit, aussi,
car lire c’est s’élever à l’incompréhensible, grandir pour admettre l’idée que
l’homme vaut par ce que ses actes signifient (1). En fait les causes sur lesquelles
s’enchaînent les péripéties défient la causalité physique comme la causalité
logique. Voilà pourquoi nous parlons de déterminisme
non causal. Certes, ceci est paradoxal ; peut-être devrions-nous
parler d’une causalité de vraisemblance qui structure l’étrangeté. Au fond,
c’est élever le discours au rang de créateur de réel, c’est-à-dire, au fond,
juste, reconnaître la réalité de l’imaginaire, des représentations portées par
leurs expression iconiques ou verbales (2).
A la fin, la sorcière reprend le
fil qu’elle s’était laissée dérobée pour mettre en conserve une nouvelle
histoire avant de pousser dehors Garagargouille et Comme-Toujours. La sorcière
est la faiseuse d’histoire, figure de l’autrice, peut-être, définissant la
lecture par l’immoralisme d’un voyeurisme truculent. L’album approche
l’enfantin : « C’est ce qui
fait la richesse de cette “identité humaine sans raison” qui, toujours
préoccupée par ce qu’elle n’est pas, s’invente des raisons d’être » (3).
Et dans ce geste, l’album ouvre à une prise de conscience du réel par la
réalisation des rêves, des fantasmes. Le déroulement du fil de l’histoire au
gré de l’humour fantasque valorise l’enfantin car il fait l’éloge de « l’innocence au sens d’indifférence pure aux
normes et valeurs » (4).
Philippe Geneste
(1)
n’est-ce pas un souffle du surréalisme que cet incompréhensible que « l’homme ne contient pas, mais signifie »
comme disait Ferdinand Alquié, Philosophie du surréalisme, Paris,
Flammarion, collection Champs, 1977,
186 p. – p.169
(2)Sur
cette question de la représentation, voir le blog lesart psychomecanique où plusieurs
études traitent de la représentation verbale.
(3)
L’enfantin est un concept forgé par Pierre Péju. La citation est extraite de
son livre Pourquoi je suis moi ? et autres questions d’enfance,
dessins de Sandrine Martin, Gallimard, 2014, 95 p. 11€. Sur le concept
d’enfantin, on lire avec grand profit l’ouvrage majeur, Enfance obscure,
collection Haute Enfance, Gallimard, 2011, 375 p.
(4)
Péju Pierre (textes réunis et présentés par), Le Goût de l’enfance,
Paris, Le Mercure de France, 2014, 108 p. 7€ - p.95