Ferrante Simona, Sînzienele ou les fées de l'amour. Mythes
et légendes de Roumanie, illustrations d’Emil Florin Grama,
L’Harmattan, collection la légende des
mondes, 2017, 89 p. 12€50
Ce bel ouvrage, orné
de magnifiques illustrations, est une contribution à la relecture contemporaine
des récits populaires, ici issus de mythes et de légendes de Roumanie. Un
prologue situe les sept histoires qui composent l’ouvrage dans l’univers
culturel roumain. D’une écriture sensible, elles sont travaillées avec le souci
de s’adresser au jeune lectorat, sans ravaler les exigences de style.
Entretien
avec l'autrice
Votre livre est clairement un ouvrage d'écriture
qui puise dans des récits de tradition orale. Comment l'autrice que vous êtes-vous
situez-vous donc vis-à-vis de cette tradition ? Pensez-vous que ces récits
de la tradition populaire exigent, aujourd'hui, pour être perpétués, de passer
par l'écriture personnelle ? Pensez-vous qu'il s'agisse tout simplement du
procédé commun de la littérature en général ?
Simona Ferrante : J’ai toujours été émerveillée par
l’univers populaire. Je suis née dans une grande ville roumaine, Timisoara, qui
était à l’époque de mon enfance en plein essor industriel. Il n’y avait rien de
magique dans les quartiers, à part des bâtiments, des usines et des magasins
alimentaires. La magie était ailleurs, dans les villages. Mes collègues d’école
qui y habitaient racontaient souvent le déroulement d’une fête de village, les
rites d’un mariage, la tradition émouvante qui accompagnait un enterrement.
Cela me fascinait. Plus tard, à l’Université, j’ai fait partie d’un groupe de
chanteuses de la littérature populaire. L’atmosphère grave, remplie de
mélancolie, que les ballades populaires, les « doine », les chants de douleur à la perte d’un être cher,
créaient auprès du public, est restée ancrée en moi. Un jour j’ai raconté à une
amie française la ballade populaire qui ouvre le livre, « Le Monastère d’Arges ». Elle m’a
écouté attentivement et à la fin elle a pleuré. J’ai senti que je devais
raconter ces merveilleuses ballades populaires roumaines méconnues en France.
Les raconter, non pas les traduire, non pas les réciter.
D'après la notice de la quatrième de
couverture, vous vous êtes aussi appuyée sur des retranscriptions versifiées.
Pouvez-vous nous en parler ?
Simona Ferrante : Pour certains contes, Le Monastère d’Arges et Flocon de neige, je me suis basée sur
les ballades populaires les plus connues en Roumanie, qui font même partie des
sujets pour le Baccalauréat, « Mesterul
Manole » (Le maître Manole)
et « Miorita » (La brebie). Je les ai racontées en
suivant les pas du récit populaire de manière fidèle. Bien sûr en les racontant
je les ai réécrites, j’ai créé des narrations qui sont plus explicites que la
versification populaire. Pour d’autres contes, La vieille Dochia et Voinicel
et le Serpent je pars des textes populaires, ballade et légende, que
j’adapte, j’ajuste ou je développe, toujours à ma manière. En occurrence, le
conte qui porte le titre du livre, Sînzienele
ou les Fées de l’amour est une création à part entière. J’ai introduit des
rites qui rythment la vie du village pendant une fête, la fête des Sînziene. Le
mot « sinziene » c’est le nom d’une fleur, le gaillet jaune.
« Sinzienele » sont aussi des fées imaginaires qui bénissent la
nature dans la nuit de 24 juin. C’est aussi un joli prénom féminin roumain.
Voici pour exemplifier, un fragment de la ballade populaire « Mesterul Manole » (Le Maître Manole) qui a inspiré mon
premier conte, Le Monastère d’Arges :
Neuf maîtres maçons,
Apprentis et briqueteurs !
Savez-vous quel rêve j’ai fait
Depuis que je me suis couché ?
Une voix de là-haut m’a vraiment parlé
Que tout ce que nous construisons le jour,
La nuit s’écroulera,
Sauf si nous jurons
Que dans le mur nous emmurerons
La première épouse,
La première sœur,
Qui se présentera demain à l’aube,
Pour apporter des mets
Au mari ou à son frère.
Donc si nous voulons
Finir de construire
Le saint monastère
Pour commémoration
Nous devons jurer
Et nous lier par
Le secret de le garder :
Que la première épouse
La première sœur
Qui viendra demain
À l’aube
Nous allons la sacrifier
Dans le mur l’emmurer !
Pourquoi rassembler des textes
prenant leur source dans les mythes et d'autres dans les légendes ?
Aujourd'hui, où ces histoires sont plus d'ordre patrimoniales que traversant la
société dans son appréhension du monde, accepteriez-vous de dire que les mythes
et légendes perdurent dans nos sociétés à l'égal de contes voire viennent se
fondre dans le genre du conte ?
Simona Ferrante : Le
folklore est une source abondante d’où jaillissent des sentiments, des
principes de vie, des exemples moraux, des valeurs humaines universelles. D’un
côté la littérature s’y inspire, d’un autre côté nous intégrons tout cela dans
notre vie de tous les jours. Les mythes, les légendes, les contes ont pouvoir
d’exemple, d’éducation et de guérison. Les mythes font partie de notre vie. Le
mythe autour duquel se construit le premier conte, Le Monastère d’Arges,
qui est le mythe du sacrifice pour la
création (pour accomplir une œuvre le créateur doit sacrifier quelque chose
auquel il tient), c’est un parfait exemple. Dans la vie nous faisons tous des
choix. Un choix est un sacrifice. Nous sommes tous, à une autre échelle, des
« Maîtres Manole » et les rêves que nous sacrifions pour en accomplir
d’autres sont notre « Ana » à nous.
Entretien
réalisé par Annie Mas & Philippe Geneste les2/5 février 2017