Anachroniques

31/07/2016

Les paroles dégelées de Jean-Louis Massot

Massot Jean-Louis, Sans envie de rien, illustrations de Gérard Sendrey, Cactus Inébranlable éditions, collection les p’tits cactus,  2015, 120 p.
J’aurais aimé être / je n’aurais pas aimé être, par l’une de ces deux formules commencent tous les aphorismes qui constituent les cent vingt pages du livre. Tous se jouent de formules toutes faites, de tours cristallisés dans l’usage social, de métaphores démotivées par l’épaisseur du temps qui les a recouvertes. Ainsi, à partir d’un matériau on en peut plus enraciné dans la société, le poète nous invite à partager sa radicalité rêveuse pour nous échapper loin des rives du convenu et, avec lui, jouir du langage et se jouer des contradictions. La poésie fait monde neuf avec l’irrationnel des mots combinés, avec la stupeur d’usages inouïs qui s’exposent en noir sur la page blanche éditée.
Que l’aphorisme soit le genre choisi pour cet exercice de métempsychose linguistique n’est pas un hasard. Il s’agit bien d’une distinction –l’auteur parle à la première personne, se donne comme singularité initiale créative-, pour aller vers une définition d’un nouvel univers. Ennemi du système, l’aphorisme se donne comme vérité définitive à partir de l’observation du monde des mots et des expressions. Il tourne alors, fréquemment, au mot d’esprit. S’il évite la sentence, la maxime, c’est par sa charge humoristique flirtant avec le rire et le sourire. S’il libère l’inconscient, ce qui est assez rare, s’il jouxte le grivois, plus rarement encore, il ouvre plutôt au domaine de l’humour sceptique, celui qui « s’attaque à la certitude de la connaissance » (1). Mais il ne se fait pas satire du parler quotidien ; il ne se fait pas satire de soi non plus. Il sape la certitude des formes figées, sans ostentation, en les ressourçant au désir du poète. L’aphorisme de Jean-Louis Massot fait glisser le sens des mots et dérange l’ordre des choses et des comportements. Il s’échappe de l’ordinaire pour appeler dans l’extra-ordinaire, l’étrangeté équilibrée d’une signification fugace de discours. Comment ? Par la force des sens détournés, des mots remotivés, des tours pris dans une valse ludique qui leur fait tourner la tête et celle du lectorat tout autant. En quoi l’ouvrage parle au lecteur, à la lectrice ? Il leur parle parce que l’écrivain n’enferme pas le langage dans son désir et, tout à l’inverse, l’ouvre, en l’inscrivant dans le genre exigeant de l’aphorisme, au dialogue, fait clin d’œil sur clin d’œil, par figures et tropes. La lecture des aphorismes se fait jeu, amuse-mots. Aussi, en paraphrasant un peu Paul Eluard, on pourrait dire que le genre qu’emprunte le langage poétique ne limite pas forcément celui-ci ; il lui arrive, Sans envie de rien l’illustre, de le libérer en l’extrayant des plus convenues paroles gelées par l’usage.
Philippe Geneste
(1) Llinares, Jean-Charles, Paul Eluard, l’humour la poésie, L’Harmattan, 2014, 176 p. 17€ p. 31

23/07/2016

Amour aux crayons

Vivès Bastien, La Boucherie, Vraoum, 2016 (1ère éd. 2008), 108 p. 20€
L’histoire s’ouvre sur un claquement de porte, de celles qui se ferment, sonnant le glas sur un amour empêché par l’urgence des impératifs journaliers et celle de se croire deux, mais pour se retrouver seul, sans n’avoir rien compris, rien maîtrisé, en plein désarroi.
Le « crayon au cœur »de Bastien Vivès révèle des êtres sensibles, attachants. Ici, pas de mises en scènes aguicheuses à l’érotisme tapageur mais des pages troublantes dans leur simplicité faussement naïve, dans leur sensualité émouvante. C’est une poésie des corps en mouvement, vibrants de quotidien, qui se cherchent, s’éloignent et se rencontrent à nouveau, et qui dansent ; une poésie des sentiments qu’un désarroi léger, une incompréhension viennent à troubler ; poésie des cœurs sensibles qu’un simple sourire, une parole amie, un geste tendre viennent à combler.
Mais pas de mièvrerie dans ces pages, soulignées parfois d’un humour grinçant, telles les planches sur la boucherie (terme qui a donné le titre à l’album), là où des jeunes hommes, comme des animaux à l’abattoir, sont conduits à la guerre. Pas de mièvrerie non plus dans les larmes de l’héroïne, même si son chagrin semble dérisoire, surjoué… Parler à l’être aimé est parfois semé d’embûches : téléphone, boulot, visage qui se ferme, moments inappropriés. Que voulait-elle lui annoncer, si grave pour elle et si futile pour lui, et de toute façon si important, pour l’avoir rendue malheureuse et provoquer leur mésentente ?
Ils ressemblent à des marionnettes de Guignol, ces petits personnages qui jouent aux gammes de l’amour, en haut des pages. Que dire de leur violence ? L’un bat qui sera battu ; l’une délaisse qui sera quittée. Les personnages sont interchangeables, la couleur du pull des garçons faisant la seule différence. La fille pourrait être notre héroïne teinte en blond. Son histoire ressemble à bien d’autres, qui se rejouent désespérément, avec des partenaires qui se ressemblent, des échecs toujours recommencés, répétés, comme pour effacer, juguler, une douleur première.
Mais ma lecture est déficiente : il faut rouvrir le livre, toquer à la porte, recommencer l’histoire. Et sans tenter de comprendre, juste pour la beauté des dessins, la naïveté feinte du tracé, l’invention, le rayonnement des couleurs, s’imprégner de cette poésie légère et troublante.
Annie Mas

Bauer Jan, Amour austral, traduit de l’allemand par Agathe Friguet, éditions Warum, 2016, 244 p. 20€
Un homme, un allemand, dessinateur et scénariste, la trentaine un peu passée, et une française, de dix années plus jeune, se rencontrent lors d’une randonnée au cœur d’une zone aride de l’Australie centrale. Lui a décidé de ce périple pour se ressourcer, entrer en lui-même, faire le point, mettre à plat sa vie grâce à la solitude des espaces déserts. Elle, elle va rejoindre des amis. Par hasard, ils vont faire une bonne partie du chemin ensemble dans une attirance respectueuse mais où leurs personnes sont éprouvées. Ils vont s’entraider, soucieux de conserver leur indépendance et leur liberté. L’amour et la liberté, couple possible ? Les deux cents quarante pages de la bande dessinée offrent une variation sur la tendresse, le désir et l’amour, ce dernier interrogé en tant qu’énergie de vie, ouverture à l’autre et source personnelle de révélation de soi. « Certaines histoires sont inventées, ça signifie que quelqu’un les a écrites. D’autres histoires sont vraies, ça veut dire que la vie les a écrites » (pp.230/231). Cette fin ambiguë d’Amour austral laisse ouverte la part autobiographique du récit.
Le vrai est à saisir dans ce qu’on fait des expériences de nos vies et la lecture est aussi une expérience.

Philippe Geneste.

14/07/2016

Loin des clichés, une entrée sensible dans la vie des collèges

Ytak Cathy, La Seule Façon de te parler, Nathan, 2015, 137 p. code B
            En quelques mots, j'ai eu l'occasion de découvrir un ouvrage très émouvant, réaliste, sincère mais aussi drôle et très optimiste. Au début, la lecture est très pessimiste, triste. L'héroïne décrit à travers son histoire le monde du collège, de l'école. Elle en dresse un tableau noir: milieu ennuyeux, sans saveur, une jeunesse en souffrance qui subit l'école et ses rouages en l'intégrant sans objectif précis, sans envie. Monde dans lequel les adultes ne prennent pas forcément la peine et le temps de creuser certains particularismes. Une jeunesse en quête d'identité qui a besoin de trouver un sens et une utilité à son existence.
            Ensuite, la lecture se fait de plus en plus optimiste: l'arrivée, la rencontre avec un nouveau surveillant. Cette rencontre offre à l'héroïne un nouvel objectif, une nouvelle raison d'être et de venir à l'école. Elle lui ouvre les portes de la découverte et du possible porté par les autres, et notamment celle  du monde des sourds et de la LSF. Le roman va conter la fusion de deux mondes, qui paraissent au départ complètement opposés (par manque de connaissance) et qui, au final, se croisent, se rapprochent et s'épanouissent mutuellement l'un au contact de l'autre. L'héroïne a des difficultés à s'intégrer et s'isole. Personne ne parvient à comprendre son mal être, son repli. Le frère du surveillant, sourd, a des difficultés mais propose une vision et une lecture très positive et extrêmement gaie. Ces deux mondes qui ont a priori du mal à cohabiter et à composer ensemble, finissent par se rapprocher avec une grande douceur et beaucoup d'humour.
           Le lecteur rentre alors dans une seconde phase de découverte du monde des sourds. Il avance pas à pas avec l'héroïne. Celle-ci découvre le monde des sourds et de cette nouvelle langue. Lui, découvre le monde des entendants et les difficultés que, finalement, eux aussi peuvent rencontrer. La découverte est réciproque entre les deux et l'ouvrage invite le lecteur à cette même découverte et au partage : comprendre et être compris pour évoluer et grandir ensemble.
           Au fil de la lecture, le point de départ (le surveillant) s'estompe sans disparaître pour laisser au lecteur le plaisir également de la découverte du monde des sourds. J'ai personnellement découvert ce monde à travers le regard de l'héroïne. J'ai pu rire en même temps qu'elle et que lui. Et lorsque j'ai fermé ce livre, je me suis même dit qu'il serait très plaisant de me mettre à apprendre cette langue afin de communiquer et de briser des barrières. Cet ouvrage met en évidence différents éléments: l'intégration par l'apprentissage de la LSF, la différence qui unit et rassemble...
           En bref, il est possible de trouver sa voie ! Le monde est semé d'embûches: du système lui même mais également des barrières personnelles que nous nous imposons par méconnaissance. Tout est possible malgré le "handicap". Tant de gaieté, de bonne humeur et d'optimisme grâce....à un surveillant au final, c’est-à-dire ces personnels de la vie scolaire des collèges et lycées dont on parle si rarement, sinon à travers les caricatures stéréotypées. Le roman montre l’importance de ce métier. Ce sont les surveillants qui apportent écoute et aide aux élèves. C’est un travail qui s’effectue dans l’ombre et qui donne souvent du sens à l’étude des collégiens.

Julie Giannoli

06/07/2016

Pour le plaisir de la lecture et de l’écoute


Verne, Jules, L’Île mystérieuse, adaptation de Michel Honaker, Flammarion jeunesse, 2014, 288 p. 6€10
Intrigué par la volonté éditoriale d’adapter ce grand roman de Jules Verne, ce roman phare de la collection Hetzel à la fin du XIXème siècle créée explicitement pour les enfants, nous nous sommes entretenus avec Michel Honaker, auteur lui-même de récits de science fiction et de fantastique pour la jeunesse :
-Qu'est-ce qui vous a guidé pour l'adaptation du roman de Jules Vernes ?
Michel Honaker : L'adaptation des deux romans de Jules Verne était un projet que je caressais depuis plus de trente ans car ma vocation d'écrivain leur doit beaucoup. Mon grand-père me les a offerts quand j'étais gamin ce qui pour moi signifie un double hommage.
-Qu'est-ce que vous avez choisi d'enlever et pourquoi ?
Michel Honaker : Quant à ce qu'il convenait d'amender (plutôt que de retirer) avec toute la révérence que je dois à ce grand devancier, découvreur de la SF, c'étaient d'interminables descriptions et ellipses propres à décourager le jeune lecteur du vingt et unième siècle. De plus, la psychologie des personnages est terriblement sommaire, et quelques touches d'humanité, ici ou là, m'ont paru plus que nécessaires pour leur rendre une sorte de modernité. Dans 20.000 lieues sous les mers [roman aussi adapté par Michel Honaker], par exemple, j'ai accentué le duel feutré entre Nemo et Aronnax, le second n'oubliant jamais qu'il est en face d'un geôlier, si fascinant soit-il. Chez Verne, on est à la limite du bavardage mondain... C'est pourquoi j'ai également raccourci et réécrit quantité de dialogues dans le sens d'une plus grande crédibilité.
Entretien réalisé le 12/02/2014

Pipet, Patrick, Comtesse de Ségur, les mystères de Sophie. Les contenus insoupçonnés d’une œuvre incomprise, L’Harmattan, 2007, 288 p. 25€
Nous profitons de la sortie du film Les malheurs de Sophie de Christophe Honoré, pour revenir sur une publication intéressante de Patrick Pipet. Le propos, dans un premier temps, surprend : la comtesse de Ségur serait moins conservatrice que ne le laisserait supposer l’interprétation habituelle de ses œuvres. On peut ne pas être convaincu par le retournement interprétatif opéré par Patrick Pipet, qui en fait une œuvre « subversive » (p.277) mais en revanche, son ouvrage est une mine de réflexion et pour comprendre les ressorts de la littérature destinée ouvertement à la jeunesse. Il écrit, ainsi, que cette œuvre « offre aux enfants depuis plus d’un siècle une régression idyllique magistrale et leur fait espérer un avenir meilleur grâce à de magiques étayages » (p.280). Où en revanche le livre persuade, c’est sur le terrain propre de l’auteure qui, au cours de l’amplification de son œuvre, a pris son autonomie de femme dans un milieu qui ne lui laissait guère d’espace. Des pans de son œuvre s’en éclairent, effectivement, différemment. Patrick Pipet est aussi magistral quand il montre comment la Comtesse de Ségur « questionne brutalement le mythe de l’amour parental » (p.12). On sort de cette lecture en maîtrisant mieux les contradictions qui suturent l’œuvre de la Comtesse de Ségur : approche du modernisme mais enfermement dans l’arriération religieuse, aspiration à l’éducation des filles et stéréotypie sociale, romans de libération des enfants et carcan moral, dénonciation de la maltraitance mais conservatisme idéologique.


Les classiques en version audiophonique
Prévert Jacques, Contes pour enfants pas sages, lu par Dominique Pinon, Gallimard jeunesse, collection écoutez, lire, 2012, 1 CD de 40 minutes, 12€90
C’est peut être le recueil le plus connu en littérature de jeunesse de Prévert (1900-1977). De nombreux poèmes sont connus mais pas leur recueil, alors que ce titre court dans toutes les anthologies ou presque. Les enfants ont tous, un jour ou l’autre, rencontré un des contre-contes qui composent le livre. La fantaisie, qui sied à l’enfance, n’est pas mise à contribution pour enniaiser le monde, mais au contraire pour soulever l’énergie de sa transformation chez le plus jeune lecteur.
Il est intéressant de remarquer que Prévert conserve la morale ou plutôt l’idée de la morale de fin de conte pour chacune de ses histoires. Serait-ce le trait qui soulignerait l’appartenance de l’œuvre à la littérature destinée à la jeunesse ?
Remarquablement lu par Dominique Pinon, les textes qui  composent l’ouvrage prennent toute leur vie, montrant combien Prévert était à l’écoute de la langue orale.
Cendrars, Blaise, Petits Contes nègres pour les enfants des blancs, lu par Lydia Evandé et Meyong Bekate, Gallimard jeunesse, 1 CD – 1 heure, 12€90
« Toute vie n’est qu’un poème, un mouvement. Je ne suis qu’un mot, un verbe, une profondeur. » aimait dire Cendrars (1887-1961) à la fin de sa vie. Les Petits Contes nègres pour les enfants des blancs, sont publiés en 1928. De lui, qui s’illustre à cette époque par ses reportages lyriques, on peut comprendre qu’il puise dans le genre du conte une veine pour s’adresser aux enfants. Il situe ces récits en Afrique, de manière fantaisiste, mais en connaisseur, lui l’auteur d’une Anthologie nègre appréciée par les surréalistes. Les récits du recueil sont sculptés avec un rythme que permet de rendre au mieux les excellentes dictions de Lydia Evandé et Meyong Bekate. C’est par son approche de la poésie, nous semble –t-il, que Cendrars a pu être tenté de se tourner vers les enfants. En effet, le récit pour l’enfance permet de laisser libre cours à l’imaginaire. Cendrars en profite pour poser des situations improbables ou impossibles et de les faire vivre par la seule force de la littérature. IL y a, ici, une mise en pratique de son art poétique toujours en quête de briser les stéréotypes.
Gripari Pierre, Les Contes de la rue Broca, lu par Pierre Gripari et François Morel, Gallimard jeunesse, 1 CD MP3 – 4 heures, 15€
Pierre Gripari (1925-1990) a mis les ogres, sirènes, sorcières géants dans le panier d’une succulente salade littéraire dont il détient la recette jusqu’outre-tombe. Le ton malicieux qu’il emploie dans la lecture et la complicité d’humoriste de François Morel qui s’est approprié le registre littéraire humoristico-fantastique de l’auteur, font merveille dans ce disque compact où l’enfant peut suivre les facéties des héros du recueil le plus connu de Gripari. C’est l’intégrale que propose le CD. Les Contes de la rue Broca dont la première édition à La Table Ronde, daté de 1967, n’étaient pas initialement destinés à la jeunesse, en tout cas, pas éditorialement (1) car dans la préface, Gripari affirme son projet à destination des jeunes lecteurs ;
(1)     Voir Isabelle Nières-Chevrel, Introduction à la littérature de jeunesse, Didier, 2009, 239 p. – p.16


Philippe Geneste

25/06/2016

Les longs angelus se sont tus… / Sur la nature défleurie*

Dernière nuit en enfer, Mise en scène – comédien – Daniel Millo,  Théâtre 77 rue de la Rousselle – Bordeaux 15 juin 2016

Après avoir monté Comédie de la soif, monologue théâtral écrit par Aloïs Christ, sous le titre La dernière nuit d’Arthur Rimbaud à Aden, que nous avions chroniqué sur le blog lors de la première représentation le 7 juin 2015, la compagnie Métamorphose et Daniel Millo font revenir Rimbaud sur scène dans Dernière nuit en enfer. Cette fois, le spectacle repose sur un montage de textes d’Arthur Rimbaud et de sa famille : poèmes, lettres, notes, ébauches...
On a quitté Aden. Le 10 novembre 1891, quelque part dans une chambre de l’hospice de La Conception à Marseille, meurt Arthur Rimbaud. Le personnage est sur scène, trépassé et fantôme de trépassé avec son squelette. L’amputation a eu lieu, on en a entendu l’écho. C’est donc un monologue de l’absence : le vivant croit à la présence du mort comme l’amputé a toujours mal à sa jambe sciée… Et, on le sait, le silence de Rimbaud n’a cessé d’interroger et d’intriguer.
Le choix de ce monologue, créé par Daniel Millo, est d’initier un mouvement de retour de vie du poète et non une interprétation du silence même, car celui-ci reste du domaine de l’indécidable. Rimbaud n’a-t-il pas écrit : « je suis le maître du silence » ? La scène, au décor minimaliste, évoque la mort, une lumière d’outre-tombe, une abstraction en quelque sorte, au milieu de laquelle évolue un corps nu rampant, agenouillé, station debout et revêtu d’une chemise de patient. Au sol un soleil chu irradie une lumière rosée.
Le silence qui a suivi l’œuvre est ici le silence de la vie. Ce silence, visité par des bruitages, des musiques, une voix magnifiquement chantante, incline à parler d’une suspension du jugement pour extirper de l’ombre la tension seule agissante de la mise à nu. Le silence dit juste qu’il ne manque rien à l’interprétation de la vie, puisque celle-ci n’est que résonnances entendues lors de ce que  le « Rimbaud salzbourgeois et toxicomane » (1), Geog Trakl (1887 -1914), aurait nommé un « spirituel crépuscule ».
C’est que la mémoire est inauthentique, toujours, c’est celle des autres ; seul est authentique, au fond, le présent. Et c’est pourquoi la tentation est grande de lire la vie dans les textes écrits, mais point comme des prémonitions, car ce serait s’adonner au culte des poètes prophètes. Or, il y a dans cette attitude une négation de la vérité des mots exprimés : le vrai est à chercher dans nos pas, au présent donc, et non dans le passé.
Une mise en scène de Rimbaud par lui-même est pure construction : le personnage de Rimbaud s’y morcelle à « temps compté » (2) dans « ces mille questions / qui se ramifient » (3). Et c’est le mouvement des ramifications que suit le spectateur visuellement autant que dans la voix poétique qui tend à se faire un passage malgré « l’effondrement des paroles bien avant celui des mirages » (4).
Révolutionner le monde, changer la vie, relèvent d’actes aux confins de l’action et de la pensée, là où elles s’interpénètrent pour casser l’impuissance humaine à les réaliser. C’est dans ces limbes que le spectacle poétique nous mène. Et donc, il nous porte vers la seule présence du silence. Mais un silence différent de celui qui nous a accueilli initialement, car c’est un silence peuplé des absences re-connues et qui, vécues au présent, rappellent que la poésie rimbaldienne, avec son engagement corps et âme dans la vie, est une poésie du non-renoncement. Pour vivre, survivre, elle doit faire du non-renoncement le principe même de la présence au monde… « La défaite sans avenir » (5), au moins, n’est pas une abdication. Et ne l’étant pas, refusant de l’être, elle peut, à la volonté de destruction des conformités du monde, répondre de sa présence.
Philippe Geneste


* vers du poème écrit par Arthur Rimbaud, à Londres, en 1872, Les Corbeaux (1) selon l’érudite formule de François Vézin « Trakl au pays de Rimbaud », Etudes heideggériennes, vol 1-1985, pp.129-135 – p.130 – (2) image importante du poète Richard Rognet dans son recueil La Jambe coupée d’Arthur Rimbaud, paru en feuilleton dans la revue Diérèse poésie et littérature : citation extraite de Diérèse n°67 printemps 2016 p.59. – (3) vers de la deuxième strophe d’âge d’or de Rimbaud.- (4) Richard Rognet dans son recueil La Jambe coupée d’Arthur Rimbaud, op.cit. p.77 – (5) dernier vers du même poème de Rimbaud.

19/06/2016

Les contes hongrois de Gyula Illyés

Illyès Gyula, Groseille. Contes populaires hongrois, traduit du hongrois par Clara Tessier, L’Harmattan, 2016, 85 p. 11€50
Ouvrage intéressant qui permet de rendre sensible le jeune lectorat à la tradition des contes hongrois. Nous avons contacté la traductrice pour en savoir plus de manière instruite. A sa réponse sur son travail, que nous insérons en fin de blog, elle nous a permis d’avoir accès à la préface que Gyula Illyés, célèbre poète, écrivain hongrois (1902-1983), a donné à ses contes et qui vaut pour le livre publié par les soins des éditions L’Harmattan traduits par Clara Tessier. En voici le texte :
«    J’ai abordé ces contes populaires dès la première édition comme un musicien le fait pour des chants populaires qu’il adapte. Je n’ai pas voulu les transformer, mais bien au contraire, les renforcer dans leur essentiel. C’est la raison pour laquelle j’ai peu apporté de modifications dans leurs structures. Je n’ai pas ajouté plus d’éléments, venant de ma propre imagination et de mon inclination, que ceux aux quels j’ai droit au titre de mon appartenance au peuple hongrois. Mon but était que ces contes résonnent comme si, après cent conteurs, un cent unième, issu lui aussi du peuple, se produisait.
   Mais ma recherche a été menée avec beaucoup d’exigence.
Ces contes sont apparus dans les différentes régions où les quatorze millions de Hongrois se sont établis ; ils portaient en eux-mêmes une certaine syntaxe, la musicalité de la langue ainsi que les termes locaux. J’ai voulu les unifier, les rendre compréhensibles pour nous tous, tout en conservant cependant leurs particularités. Car plus une nation est unie, plus elle est multiple ; intellectuellement plus elle est riche et libre plus elle est complexe, voire colorée ; telle des couleurs maniées par le peintre
   Les artisans de cette langue raffinée, ces artistes incontestés  étaient en fait des paysans, ces millions d’hommes de la classe la moins policée, la plus opprimée de notre peuple (il n’y a pas si longtemps que cela). C’est un devoir national de préserver les fragments d’une œuvre  remarquable pour protéger notre patrimoine.
   En aucune manière je ne pouvais modifier le style caractéristique du langage populaire.
   Le monde paysan était le dépositaire de notre langue ce qui ne signifie pas qu’il connaissait mieux les règles de la langue hongroise que nos académiciens, parmi lesquels, seul connaissait la langue hongroise celui qui ne craignait pas de s’approprier les connaissances linguistiques du peuple – vivant, lui, dans la réalité –. Les simples conteurs faisaient également des fautes grammaticales. Je les ai corrigées en tenant compte de  l’ensemble  de ces éléments.
   J’ai remarqué que c’étaient les enfants qui avaient le plus apprécié ces contes, bien qu’ils ne les aient pas inventés. On peut retrouver dans plus d’un conte des éléments de colère, de cruauté, de vengeance, de dureté que les adultes ressentent naturellement mais qui font peur aux enfants. Par expérience je les ai atténués sans pour autant en modifier le sens profond ».
Gyula Illyés

La parole à la traductrice Clara Tessier :
« Lisezjeunessepg : Qu’est-ce qui vous a amené à traduire ces contes ?

Clara Tessier : uniquement par ce que j'aime l'art avant tout, la littérature, la poésie, la musique et la peinture. C'est la seule raison de vivre sur cette terre. Ayant des petits enfants, j'ai eu envie de les amener vers de nouveaux rivages. Et Illyés est un merveilleux conteur. Ces contes ne sont pas pour la plupart connus des  français. On connait les contes  de Benedek Elek. Dans le premier recueil de contes que j'ai traduits "Le roi à la barbe verte" j'ai traduit une préface de Illyès que je joins. Il explique comment il a abordé ces contes ».

12/06/2016

Deux chefs-d’œuvre

Marras Giorgia, Munch avant Munch, traduit de l’italien par Marie Giudicelli, préface d’Ester Armamino, Steinkis, 2014, 120 p. 18€
Voici un chef d’œuvre d’exposition biographique et de récit humain réalisé en noir et blanc avec de nombreuses surfaces grises où le dessin au trait se trouve flouté par un évanouissement des formes. Giorgia Marras rend compte ainsi de l’intériorité torturée du peintre Edvard Munch (1863 – 1944) depuis sa décision de devenir peintre (« à partir d’aujourd’hui je serai peintre » note-t-il dans ses carnets) à son envol comme peintre professionnel autour de 1895. La description du milieu familial, entre un père puritain et une mère malade, fait éprouver la mort au jeune Edvard qui va voir disparaître aussi sa sœur puis son frère. Dans les années 1880, il fréquente le milieu bohême de Christiania, la capitale de la Norvège. On va croiser Christian Krohg (1852-1925) Jappe Nilssen (1870-1931), Strindberg (1849-1912), Oda Lasson (1860-1935) Milly Ihlen (1860-1937), Hans Jaeger (1854-1910) Stanislaw Przybyszewski (1868-1927), Dagny Juel (1867-1901).
Giorgia Marras nous fait comprendre le milieu féministe très actif à cette époque, les combats contre le conservatisme au risque de la censure et de la prison. On suit Edvard Munch dans son éducation sentimentale, l’importance du lien à sa sœur Inger dont il fit plusieurs représentations (« je ne peins pas ce que je vois, mais ce que j’ai vu »). On le suit à Paris où il va suivre les cours de Léon Bonnat, on le retrouve au Havre. On y comprend les influences qu’il a subi, celle de la peinture en plein air de Fritz Thaulow, comment il s’en nourrit. On entre dans les arcanes de l’exposition à Berlin qui tourne au scandale avec des tableaux qui, plus tard, formeront la Fresque de la vie. Bref, on suit son évolution du naturalisme à l’impressionnisme puis au symbolisme avant de créer un style très personnel et unique.
Afin de faire entendre la voix du peintre, Giorgia Marras a puisé dans la masse des carnets, journaux intimes et notes de Munch. Elle offre un répertoire des personnages de la bande dessinée, tous personnages historiques, précise les lieux liés au peintre et les musées où retrouver ses œuvres. Une annexe parle du rapport de Munch à la photographie et plusieurs pages donnent des citations thématiques de ses écrits. Ce volume de 120 pages est une mine de renseignements, un régal de lecture, une œuvre graphique aussi. Un petit chef d’œuvre de biographie.

Ohser Erich / e.o.plauen, Vater und sohn. Père et fils. Toutes leurs farces et leurs aventures. Intégrale, éditions Warum, 2015, 304 p. 25€
Erich Ohser était caricaturiste au journal social-démocrate allemand Vorwärts. Quand le nazisme s’installe en 1933, Ohser reste en Allemagne et publie, à partir de 1934 et jusqu’en 1937, sous le pseudonyme de e.o. Plauen, des strips hebdomadaires, Vater und Sohn, dans le Berliner Illustrirte Zeitung. Les éditions Warum ont réuni, dans un très beau volume relié au format italien, l’intégrale des 137 bandes parues. Evidemment, Ohser se devait de contourner la censure et la lecture de ces bandes montre son art de l’esquive pour éviter la collaboration à une idéologie qu’il refusait. Une étude de Sylvain Farge (pp.289/303) montre ainsi comment le dessinateur se joue parfois de la censure. Ohser finira par être arrêté par la Gestapo en 1944 et il se suicidera en prison. C’est à ce titre, déjà, un document historique, un témoignage de vie du créateur sous le nazisme. De plus, les éditions Warum, dans un scrupuleux travail éditorial, ont respecté des conventions de bandes dessinées abandonnées depuis cette époque, comme par exemple des courses vers la gauche quand aujourd’hui elles seraient orientées vers la droite, afin d’inciter le lecteur à tourner la page.
Les bandes sont généralement muettes, tenues entièrement entre le lien qui unit le père à son fils. On y lit des actes de résistance passive, ce que Sylvain Farge nomme la résistance de « l’émigration intérieure ». Cette apologie de l’esprit enfantin est plus qu’une ode à l’enfance, il est un recentrement de l’humain sur ce qui le constitue. Il est une recherche d’identité continuée quand un régime vous impose le silence. L’œuvre rappelle que le silence est le revers de la parole et que le double sens naît alors pour la critique des silences imposés. Mais l’œuvre parle encore aujourd’hui, comme l’attestent les jeunes lecteurs de la commission lisezjeunesse qui rient devant les gags de Vater und Sohn. L’enfance, ou plutôt ce que Pierre Péju nomme l’enfantin (1), porte au-delà de l’immédiate historicité l’éthique d’une humanité à naître hors de la violence. Les modalités de cette évasion se trouvent, d’après Ohser / e.o. Plauen, dans l’espièglerie et l’impertinence. La relative mélancolie qui sourd de certaines des bandes, la lucidité qui explose dans d’autres, ne nous parlent-elles pas aussi de notre monde contemporain où la dictature de la marchandise écrase l’humanité, où l’oppression par le dogme de l’urgence annihile la pensée ?
Philippe Geneste

(1) Péju, Pierre, Enfance obscure, collection Haute Enfance, Gallimard, 2011, 375 p. 

05/06/2016

Jeunes narratrices en détresse

Isabelle Pandazopoulos On s’est juste embrassés, édition Gallimard, collection Scripto, 2015, 160 pages (1ère édition 2009)
Lire une fois encore un roman d’Isabelle Pandazopoulos. La Décision, le récit d’une jeune fille en déni de grossesse après avoir été violée et droguée, ainsi que son cheminement douloureux, une fois l’enfant né, d’être mère ou non, nous émeut toujours.
La narratrice du roman On s’est juste embrassés s’appelle Aïcha, elle a une quinzaine d’année et vit seule avec sa mère.
Walid, le frère de sa meilleure amie Sabrina, se vante d’avoir obtenu d’elle selon l’expression consacrée, « plus qu’un baiser ». Aïcha, humiliée, rejetée, quitte son collège et son foyer. Une longue errance commence pour elle, où elle découvre la vérité sur sa famille d’origine, et comment, tous les mensonges révélés, elle, Aïcha, va pouvoir soigner ses fêlures, comprendre pourquoi sa mère paraît si détruite, pourquoi elle-même est si fragile.
Koto, son ami depuis toujours, est aux antipodes de l’univers machiste de Walid. Il aide la jeune fille dans son errance, l’aide à retrouver ses origines et à comprendre l’histoire de sa vie. Mais Koto est un enfant de personnes immigrées en situation devenue irrégulière. Il peut partir d’un moment à l’autre.
Enfin l’amitié se mêle à l’amour pour ces adolescents pour qui le monde est si dur.
Si tu es addict à la lecture, si tu souffres ou en a assez des mensonges et de la brutalité, alors ouvre ce roman, tu pourras t’en étoiler les yeux, le cœur ou l’âme comme tu veux, toute la nuit.
Annie Mas

Marion Muller-Colard, Bouche Cousue, éditions Scipto-Gallimard, 2016, 110 pages
La narratrice de ce roman, Amandana, est maintenant trentenaire. Lors d’un repas de famille désastreux, Tom, son neveu préféré, reçoit une gifle de son grand-père et l’opprobre de ses parents : c’est qu’il a été surpris embrassant un garçon.
Amandana raconte alors à Tom, dans une longue lettre, comment elle fut rejetée par sa famille et par ses pairs, son attirance pour une autre jeune fille révélée, lorsqu’elle avait, comme lui, quinze ans.
Ses parents tiennent alors un pressing. Amandana, adolescente triste et esseulée, passant de longues années d’ennui au collège où son être se délite, recueille les vêtements oubliés au fin fond des machines à laver. Elle se déguise avec et, dans ces habits sentant bon et doux à la peau, elle devient comme neuve, s’inventant des vies différentes, des personnalités inconnues.
Sa mère la surprend un jour et la somme de rendre le costume dont elle s’est affublée. Amandana rencontre ainsi un couple d’hommes, Marc et Jérôme, homosexuels. Ils deviennent ses amis, sa famille de cœur qui l’écoute et la comprend.
La suite de l’histoire est bien triste. Lors d’un projet pédagogique sur l’opéra Didon et Enée de H. Purell, Amandana, remarquée par le professeur de musique, va jouer, chanter, le rôle de la reine. Celui d’Enée sera joué par une adolescente de bonne famille, à la culture musicale classique solide, Marie-Line. Comme s’il était un vêtement merveilleux, Amandana « …veut mettre le corps de Marie-Line. L’enfiler comme une autre peau que la mienne. ». Marie-Line a deviné cet amour. Elle va s’en moquer devant toute la classe. C’est, dira la narratrice, « le chœur des sorcières ». Les parents d’Amandana, après une gifle et des paroles humiliantes, vont eux aussi la rejeter. Amandana va quitter son collège et fuir ses amis Marc et Jérôme.
Ce roman s’adresse, dit l’exergue, à toutes « celles qui savent renaître de leurs cendres ». Mais l’on ne sait rien des amours nouvelles d’Amandana, si elle les a brodées telles des fleurs de soie embellissant le monde. On ne sait pas si le choix de la lettre s’est fait pour protéger l’intimité et la pudeur ou par évitement d’une discussion avec Tom. En découdre avec la honte qui ne doit éclabousser que les sûrs de soi, leur pouvoir et leur codes de vie mensongers et bêtes à pleurer.
Ce livre s’adresse à tout lecteur, toute lectrice qui cherche sa voie comme on le fait à quinze ans ou moins, ou plus. Pour celles et ceux qui veulent comprendre, qui veulent effilocher la trame du silence et de la peur, ouvrant ainsi quelques anicroches aux baisers et aux paroles libres, vibrantes.

Annie Mas

29/05/2016

Le récit et le rapport humain au monde

Compagnie acte II d’après l’œuvre de Rudyard Kipling, Le Livre de la jungle, Lucernaire-L’Harmattan, 2015, 66 p., 10€50
Ovaldé Véronique, Le Livre de la jungle d’après Rudyard Kipling, illustrations de Laurent Moreau, Gallimard jeunesse, 2016, 32 p., 14€
Quelle lecture contemporaine faire, de ce qui reste le roman pour enfants le plus connu de Kipling, quand on écrit à destination de la jeunesse ? Les deux adaptations et interprétations qui viennent de paraître offrent deux points de vue très intéressants. Le premier ouvrage, de l’excellente collection Lucernaire chez L’Harmattan, est une pièce de théâtre à l’écriture souple et claire qui interroge la double nature de Mowgly, mi-humain mi-animal. La fiction jouée par la compagnie acte II repose sur l’assertion de Kaa, le serpent, « l’homme finit toujours par retourner à l’homme ». La jungle ne rejette pas Mowgli, mais celui qui possède le feu domine l’animal et retourne à l’espèce fabricatrice.
L’interprétation de Véronique Ovadé servie par la naïveté colorée des aplats de Moreau qui composent les pages et doubles pages de mille motifs est toute autre. Elle met en parallèle le destin de Shere Khan (le tigre vengeur) et Mowgli. Ainsi, Mowgli tue-t-il Shere Khan par la ruse : « et tout comme Shere Khan avait convaincu les jeunes loups que Mowgli était une proie, Buldéo convainquit les hommes du village que Mowgli était sorcier », ce qui le condamne à l’exil de son village. Alors que dans la pièce, Mowgli souffre de la duplicité de sa nature, dans le récit, il s’affirme comme un loup. Et parce qu’il l’est, par éducation, il ne sera pas impressionné par le trésor du cobra blanc, c’est-à-dire par l’argent : « il ne vit là que des choses froides et brillantes dont il n’aurait pas l’usage ». Sa nature animale acquise le prémunit contre la « convoitise des hommes qui les tue ». S’il devient un sage respecté parmi les  humains, il rentre dans la jungle la nuit pour retrouver la société qui l’a élevé : « il avait finalement réussi à être mi-homme, mi-loup ».
Si l’album ravira les enfants qui refuseront de choisir entre l’homme et le loup, la pièce impose un choix comme relevant de la nécessité vitale et de la nature, ce qui est d’ailleurs la position de Kipling : « Il y a désormais dans la jungle, quelque chose de plus que la loi de la jungle ». Pour l’auteur anglais, on doit obéir à sa nature comme on doit obéir à ce qui est supérieur. La pièce et l’album, l’un et l’autre dans leur propre registre, interrogent cette philosophie qui, chez Kipling, correspond à sa position de soutien à l’impérialisme britannique, une philosophie qui hiérarchise les espèces mais aussi les peuples. Ils l’interrogent et la transforment en une enquête sur la solidarité. Et c’est pourquoi la fin y est très différente que dans le roman de Kipling. Dans la pièce, si Mowgli retourne auprès des humains, il y retourne avec « sœur grise », la jeune louve compagne de jeu de Mowgli : « Sœur grise : les étoiles pâlissent. Où coucherons-nous ce soir ? Maintenant nous suivons de nouvelles pistes ». Dans l’album, Mowgli finit membre du peuple des humains le jour, membre du peuple des loups la nuit : « Pauvre Mowgli, homme parmi les loups, loup parmi les hommes ». Le refus dans les deux œuvres contemporaines d’un Mowgli uniquement humain est requis par leur dimension éthique. La pièce et l’album refusent de faire allégeance à la convoitise et à la vengeance assassine et donc d’y soumettre Mowgli. Voici deux très instructifs cheminements qui font préférer, finalement, l’interprétation d’une œuvre à son adaptation.
De ces deux œuvres, et grâce à l’approche de Véronique Ovaldé, une réflexion émerge qui a trait à l’enfance. Au fond, sur quoi repose le succès du Livre de la jungle ? Il repose sur le vraisemblable pour l’enfant de l’histoire contée. Le vraisemblable littéraire est l’équivalent de la fiction enfantine. En effet, dans l’illusion que crée l’enfant en instance au monde, le réel est un décor, un espace du présent de la vie. L’enfant crée cette illusion, appelons-la, illusion vraisemblable, pour abstraire son présent des impossibilités qui feraient obstacle à ce qu’il veut vivre. Cette volonté étant, d’ailleurs, tout autant, une possibilité sans limite. L’enfant s’affranchit des limites du réel et intègre ces limites à l’intérieur du présent. La temporalité enfantine, ce hors-temps fictif du jeu, opère la liaison de deux mondes : le monde réel, historique, et le monde de la fiction. Cette liaison construit la vraisemblance, une notion commune à l’enfance et à la littérature. Véronique Ovaldé dirait que nous sommes dans « un rapport magique au monde » (1), ce rapport qui identifie l’enfance, et elle aurait raison. N’est-ce pas là le ressort même qui permet, encore aujourd’hui, au livre de Kipling, de toucher de nouvelles générations de lecteurs et lectrices ? Nous le pensons. Mais nous pensons, aussi, que les livres d’Ovaldé et de la Compagnie Acte II y puisent la teneur de leur réussite en l’approfondissant pour l’actualité des vies de l’ici et maintenant.
Philippe Geneste

(1) Véronique Ovaldé, « Scintillations », Le Monde des livres, 25 mars 2016 p.8

22/05/2016

Un conte philosophique

professeur FORMICK, L’Univers fascinant du Dominatus, traduction Didier Jean et ZAD, éditions 2 Vives voix/Utopique, 2009, 64 p. 16€50                     Pour tous les âges
L’espèce humaine, ici rebaptisée Dominatus, est passée au microscope du professeur Formick, scientifique fourmi doublée d’anthropologue. C’est l’évolution de cet « étrange mammifère bipède » dans son rapport à l’environnement, à ses congénères et aux autres membres de l’ordre du vivant qui intéresse la science. Ce conte philosophique choisit un regard tiers pour mieux voir les caractéristiques d’une espèce envahissante, devenue dominatrice : « convaincu que la Terre et toutes ses richesses lui appartiennent, le Dominatus pense pouvoir en disposer à sa guise. Il a en outre l’intime conviction d’être le centre de l’univers, le stade ultime de l’évolution ». Mais, ne se rendant pas compte qu’il met en péril la « planète Humus », il se montre « dangereux pour lui-même ». Les images sont faites de photographies et collages avec des dessins sur-imprimés en noir et blanc. Toutes les caractéristiques de la civilisation occidentale sont détaillées : culte des objets, passion de la domination et organisation des soumissions, naturalisation des inégalités, modalités spécifiques à l’espèce de la sélection sexuelle, rites funéraires, sportifs et sociaux, irrationnel de certains désirs, comme celui du stockage, du déchet et de leur traduction artistique en installations érigées en l’honneur de la civilisation dominatusienne.
L’album met l’accent sur le lien entre l’élan irrationaliste religieux et le culte de la consommation : la croyance en la science a pour revers l’entretien du spiritualisme mystique pour former une seule et même entité historique, celle de Dominatus.
Par cet album, au format italien, de petite taille, Zad et Jean proposent une réflexion humoristique et sarcastique de notre civilisation. L’ironie sert la critique sans concession du capitalisme. L’album rappelle, aussi, que pour mieux connaître les Autres, pour mieux comprendre le monde, il faut aussi accepter de poser un regard sur soi. C’est à ce prix que, détruisant les barrières des civilisations construites par le mode de production dominant, l’humain pourra, seulement, « reconnaître (…) l’Autre comme un semblable autrement construit » (1). Les observations du professeur Formick induisent que le Dominatus, pour se sortir de son cheminement à sa propre destruction, devrait prendre conscience des conditions de vie réelles qu’il a fabriquées et qu’il impose aux quatre coins de sa planète.
Un livre indispensable à toute bibliothèque, à tout centre de documentation et d’information, un album à faire étudier en classe pour former la réflexion par l’analyse de la fiction.
Philippe Geneste

(1) Tort, Patrick, Sexe, race et culture, conversation avec Régis Meyran, Paris, Textuel, 2014, 108 p. – p.11