Anachroniques

16/05/2016

Dans la tête des autres, pour la connaissance de soi

Deroin Christine, Ma Sœur n’a plus goût à la vie. La dépression des ados, oskar, 2015, 95 p. 10€
Lilou est en colère, sa grande sœur Emma, 15 ans, vient d'être amenée par les pompiers à l'hôpital le plus proche. Emma a fait une tentative de suicide. D’autre part, ses parents ne lui donnent aucune explication, ne lui permettent pas de voir sa sœur à l'hôpital, bref, la tiennent à distance. Lilou est exaspérée par cette attitude, et ce qui la met le plus en fureur, c'est que personne n'a anticipé ce qui allait arriver.
Alors, elle décide de faire son enquête. Elle veut comprendre comment sa grande sœur a pu en arriver là, sans que ses parents ne s'aperçoivent de rien. Pourtant, elle, la petite, avait bien vu qu'il y avait quelque chose qui ne tournait pas rond ! Les cernes sous les yeux de sa sœur, ses nuits blanches passées sur l'ordinateur, ses silences, ses humeurs maussades.
Ce petit texte (80pages) de Christine Deroin n'apporte pas grand chamboulement dans la façon d'aborder la dépression adolescente : une ado en crise, des parents un peu largués et la plus jeune qui est la plus lucide mais qu'on n'a pas envie d'écouter… Toutefois, il propose un texte vif, plein d'énergie et où l’humour est habilement utilisé  malgré la gravité du sujet. La situation vue à travers les yeux de la cadette permet une mise à distance bénéfique qui évite de plomber l'ambiance ou de tomber dans les clichés.
L'interview en fin d'ouvrage, de la pédopsychiatre Laure Chandelier permet aux lecteurs d'approfondir le sujet traité. En tant qu'adulte on peut imaginer se servir de ce texte comme support dans un atelier de parole pour adolescents : aider à parler de ce passage obligé dans la vie d'un être humain qui peut parfois se vivre si douloureusement.
Laure Chandelier nous explique bien qu'il n'y a pas de fatalité, il y a une solution à toutes les crises adolescentes quels que soient leurs degrés de gravité.
Chantal Ribeyrotte

Walsh Mélanie, Oscar et ses super-pouvoirs ! traduction de Marie Olivier, Gallimard jeunesse, 2016, 32 p. 14€
L’album porte sur le quotidien d’un enfant autiste atteint du syndrome d’Asperger. L’angle choisi est celui de l’éloge de la différence avec une propension à l’assimilation de celle-ci au génie individuel. C’est un glissement à l’œuvre dans notre société assez incapable de comprendre l’humain dans la simplicité de la vie et qui rehausse sans-cesse le quotidien de valorisation à dominante morale voire, c’est pareil, citoyenne. La générosité des discours tait la réalité des situations. Comme par ailleurs, nos sociétés ont réponse technico-scientifique à toute chose, il est évident que des « remédiations » et « réparations » sont toujours à portée de dossiers administratifs divers et variés. Le livre de Mélanie Walsh appartient à cette lecture de ce qu’on nomme communément le handicap mais qu’on euphémisme désormais par des détours périphrastiques qui aboutissent à en faire des atouts de vie. Oscar est donc autiste. Il reste dans sa bulle, se montre étranger à la vie de sa classe. Très gêné par tout ce qui n’est pas prévu par les règles de son univers, mais tout autant happé par un événement extérieur, un imprévu qui va l’obnubiler, il se fatigue vite. Sa pensée s’attache aux détails, ce qui la gêne dans sa tâche de saisir l’univers globalement. Oscar a des difficultés à maintenir son attention ; il a du mal à faire un travail suivi car il oublie parfois ce pour quoi il s’est mis à tel ouvrage. Il donne l’impression de s’éparpiller quand, en fait, il explore sans rigueur des modalités de résolution de tâches. Il est anxieux, s’angoisse par la méticulosité même de son comportement, par sa volonté même à répondre le mieux qu’il peut à ce qu’on lui demande.
Insensiblement on passe de la vie au jugement augmenté de cette vie et Oscar devient un super-héros. On comprend bien que le livre cherche à accompagner les parents, dont le quotidien est souvent une épreuve face au manque de prise en charge collective de l’autisme. Mais n’est-ce pas trompeur comme approche ? Ne glisse-t-on pas vers une erreur symétrique consistant à ne plus voir dans les individus que des exceptions notoires, qu’il faut reconnaître non dans leur humanité mais dans leur exceptionnelle humanité ? N’est-ce pas une porte largement ouverte, ensuite, aux discours proto-scientifiques de la personne élue, de l’exception ?

Philippe Geneste

08/05/2016

La littérature en proie aux addictions

Ancion Nicolas, En mille morceaux, Mijade, 2015, 192 p. 8€
Destiné aux 14/17 ans, l’ouvrage énonce des tranches de vie. Comme dans la tragédie classique, le roman procède par unités. Ici, l’unité de lieu est le lycée, l’unité de temps, est de quatre jours, l’unité d’action est représentée par les personnages, tous de 15 à 18 ans, et passant leur fin de semaine à boire et à se défoncer. L’alcool, le tabac, la drogue, les rencontres forment et déforment les groupes. Il y a Frank, ses pilules et sa violence, Léa, l’amoureuse entraînée, Erik trop égocentrique pour comprendre les autres, il y a les amis sur face book, telle l’étonnante Sorcière. Le drame : le décès d’une amie, Jessica, gothique, défoncée, morte après une soirée. On apprendra, certes, que les substances ne sont pas directement la cause de sa mort, mais comment ne pas les y mêler ? Du coup, adroitement, le roman prend un tour didactique, les personnages se mettant à débattre de certaines de leurs pratiques à risque. Le rapport aux parents est évidemment très prégnant mais aussi, à travers le personnage de la mère de Karine, la question de l’affirmation de soi abordée avec nuances en fonction des pratiques sociales quotidiennes. Remarquons bien que l’ouvrage questionne autant les comportements des adultes que ceux des jeunes, ce qui évite le didactisme communément en vogue en littérature de jeunesse, pour saisir la question des addictions dans le contexte social et non isolé de celui-ci. C’est là un apport sensible du livre qui permet d’interroger l’usage des relations virtuelles sur un profil face book et le rôle de la pseudonymie qui y règne, masquage de la personne, signe d’une double identité, réalisation de soi, à l’abri de la peur des autres ?
Bien que la composition de l’ouvrage fasse se succéder les points de vue, l’auteur ne réussit pas à varier le style. Une grande uniformité règne, brisée seulement lorsqu’il intègre des imitations de commentaires saisis sur le réseau social où chattent les adolescents. En revanche, il crée un rythme soutenu, conformément au mode de vie décrit, avec des alternances de point de vue qui relancent sans cesse l’intérêt des lecteurs et lectrices. Les vies des personnages prennent ainsi une singularité (« il n’y a pas de vie ordinaire, il n’y a que des vies singulières » que le site d’infor-drogues www.enmillemorceaux.be permet de retrouver à travers les photos des personnages, leur page Face book….
Geneste Philippe
NB Sur le même sujet des addictions, et chez le même éditeur : Florence Aubry, Biture express, Mijade, 2010, 190 p. 8€

Hinckel Florenece, secrets.com, illustrations de Colonel Moutarde, Rageot, 2013, 191 p. 6€45
Voici un ouvrage qui annonce être « strictement réservé aux élèves de 6 » en sa quatrième de couverture. C’est un écrit habile, élégant, une composition intelligente. Le récit nous parle de l’usage du net, des réseaux sociaux, à travers une histoire banale mais qui prend le relief de la vie et de l’authenticité de situations de plus en plus courantes. Un bon livre pour les 10/12 ans.
Commission lisezjeunesse


30/04/2016

La traduction, une recréation ?

Mitri Younes Grace, Traduction en littérature jeunesse, une recréation à l'image de ses récepteurs, L'Harmattan, 2014, 279 p. 29€
Pour chroniquer cet ouvrage, nous avons sollicité Philippe Séro-Guillaume, directeur jusqu'en 2014 du master d'interprétation français/langue des signes - langue des signes/français à l'École Supérieure d'Interprètes et de Traducteurs (ESIT) Paris 3 Université Sorbonne Nouvelle auteur de L'Interprétation en langue des signes (thèse de doctorat en traductologie 1994).
Dans un premier temps, l'auteur expose les spécificités de la littérature de jeunesse, dont on date les premières traductions au dix-huitième siècle. Par exemple, Madame Le Prince de Beaumont fut influencée par les traductions de recueils d'histoires de langue anglaise destinés aux enfants. Mitri Younes souligne l'autonomie de ce « genre littéraire ». Puis l'ouvrage présente les différentes approches et théories relatives à la traduction. Ceci fait, l'auteur retient, pour son travail, la méthode d'analyse de Christiane Nord appelée théorie du skopos. Celle-ci différencie la traduction selon les récepteurs, ce qui autorise, comme légitimes, différentes traductions d'un même texte. Le texte de départ est désacralisé au bénéfice de la communication vivante dans laquelle il est utilisé.
Grace Mitri Younes illustre alors sont propos en s'appuyant sur une analyse comparative de  contes et nouvelles arabes (dit textes sources) et de leurs traductions (dit textes cibles) à destination d'enfants. Il s'agit de textes du libanais Fouad Ephram El-Boustany écrits en arabes et racontés à ses enfants. Puis ces textes ont été traduits en français par deux de ses enfants bilingues. L'une des deux traductrices, déclare en préface : « Il nous était donc naturel de traduire les contes écrits par notre père, sachant que nous allions reproduire fidèlement l'esprit insufflé par lui dans notre traduction... En relisant nos textes français, nous croyions entendre l'inflexion de sa voix... » Le cas est intéressant, puisque cette jeune femme libanaise nous dit : « la traduction je l'avais presque innée, ajutant la maîtrise du français à celle de l'arabe ».
On comprend qu'un travail aussi abouti permet une étude pertinente de la traduction. Grace Mitri Younes compare les deux recueils (cible et source) et en quelques chapitres savants, étudie les stratégies de traduction en toutes leurs dimensions (cognitive, linguistique, discursive, communicative, interculturelle etc.), ainsi que les choix qui ont permis aux traductrices ce tour de force.
Ce livre savant et documenté, bien construit, avec une très riche bibliographie, constitue une ouverture sur un domaine peu exploré. Manifestement destiné aux professionnels et aux universitaires, il pourra intéresser les passionnés de littérature de jeunesse.

Philippe Séro-Guillaume

18/04/2016

Du documentaire au livre d’activités

Baussier Sylvie, Le Mystère du géant de Prague. Le Golem du ghetto, Oskar éditeur, 2015, 88 p. 9€95
Cet ouvrage s’adresse aux 11/13 ans. Le texte s’appuie sur les différentes versions du mythe littéraire du Golem dont l’origine se trouve dans le psaume 139, verset 16, du chapitre Psaumes des Livres poétiques de l’Ancien Testament. Le mythe qui en est né est une réinterprétation de la littérature talmudique.
Des versions de source non théologique, Baussier emprunte à la tradition historique (la ville de Prague, sa communauté juive, le règne de Rodolphe II -1552/1612- à travers les âges) ce que le dossier documentaire de seize pages atteste.
Le Golem, créature d’argile qui s’anime lorsque son créateur grave sur son front le nom secret de Dieu ou place dans sa bouche le parchemin où est écrit ce nom), est privé de parole car seul Dieu donne la parole à sa créature humaine. La parole est tout ce qui sépare le golem des hommes et le maintient dans un état d’infériorité.
Baussier fait de la créature un être de conscience : « Peu m’importe la religion de ceux qui sont pris au piège ». Dans ce monde où des populations entières, des minorités, des groupes sociaux, sont enserrés dans des murs, des ghettos et toutes les formes variées d’enfermement, « je veux voler à leur secours, lever leur peine, faire fuir leurs assaillants. Mon maître m’a enseigné à combattre l’injustice et à protéger les faibles contre les forts. Je le fais, je le ferai ». C’est là un élargissement du récit. C’est là, aussi, où l’on voit qu’une interprétation progressiste des traditions religieuses manquent nécessairement leur but car ces traditions sont, sur le fond réactionnaire, fondées sur le hiérarchisme, la soumission et l’apologie de l’inégalité entre les êtres. Ce type d’interprétation bute sur la valorisation des Dieux, donc des supermans et autres héros infaillibles posés sur le chemin des consciences pour les asservir à des pouvoirs.
Ceci dit, la version de Sylvie Baussier est intéressante, elle est d’une certaine façon exemplaire. Elle choisit la fiction, elle la renforce du documentaire et de l’écriture instruite de son sujet. C’est une version précieuse, ne serait-ce que parce qu’elle met à nu les contradictions de ce type de légende que l’éducation nationale en France, par exemple, a intégré dans les textes fondamentaux à connaître par tout enfant de 10/11 ans. L’idéologie se nourrit de légendes. Alors on ne peut que se féliciter d’un livre qui, pour progressiste qu’il paraisse, montre aussi les limites humaines des mythes religieux toujours porteurs de hiérarchisation et d’une philosophie de la soumission.
Philippe Geneste

Sedlackova Jana, Tomski & Pokinski, Vajda Jan, Lenk Stepan, La Grande saga de la mode et du costume, Casterman, 2015 80 pages quadri Couverture cartonnée 14,95 €   Dès 10 ans
Ouvrage remarquable, à bien des égards, couvrant des périodes historiques par doubles pages où aux caractéristiques essentielles des vêtements et de la mode s’ajoutent des anecdotes, des célébrités, des histoires spécifiques de style (le rococo etc.). Loin de n’être qu’un phénomène contemporain, le souci du look et de l’ornement vestimentaire sous toutes ses formes a toujours fait partie du quotidien des êtres humains.
Ce grand album illustre toutes les époques, y compris les civilisations antiques – Égyptiens, Grecs, peuples « barbares », Chine et Japon ancien –, même s’il s’arrête plus particulièrement sur l’époque contemporaine du XXe et du XXIe siècles avec l’évocation en images des plus grands créateurs et de leurs créations, de Paul Poiret et Coco Chanel à Pierre Cardin et Marc Jacobs, sans oublier les icônes (Michael Jackson, Madonna…) qui ont souvent incarné leur image. « Au fil des pages, de petites infos sur les origines des costumes, des coiffures, des déguisements ou des accessoires viennent ponctuer la lecture ». Une synthèse en images clôt l’ouvrage à laquelle s’ajoutent les figures des icônes de la mode à travers les décennies récentes, l’histoire du maillot de bain, des chapeaux, des coiffures, des robes de mariée, des sacs et des chaussures, et un tableau en images des grands couturier.

Les Animaux de la ferme. 100 autocollants, Gallimard, mes premières découvertes, 2015, 5€90 ; Les Petites Bêtes. 100 autocollants, Gallimard, mes premières découvertes, 2015, 5€90 ; Les Animaux sauvages. 100 autocollants, Gallimard, mes premières découvertes, 2015, 5€90 ; Les Dinosaures. 100 autocollants, Gallimard, mes premières découvertes, 2015, 5€90
Il s’agit d’une petite boîte avec tiroir qui permet de ranger les animaux que l’enfant n’a pas utilisés. Il est intéressant de faire faire un album pour collectionner les animaux reproduisant les dessins réalistes des livres de la collection et instructif de chercher à les nommer. On pourrait y voir une étape seconde après l’imagier, pour apprendre à nommer les représentations du monde qui nous entoure, proche ou lointain, présent ou passé.

Gravier-Badredine Delphine (conçu par), Les Cahiers d’activité. Les pirates, Gallimard, mes premières découvertes, 2015, 16 p. 5€40 ; Gravier-Badredine Delphine (conçu par), Les Cahiers d’activité. La Ferme, Gallimard, mes premières découvertes, 2015, 16 p. 5€40
Les fascicules sont d’excellentes sources d’information et de documentation qui mettent l’enfant en position d’acteur de son savoir. Il doit placer des autocollants, compléter des décors, faire des jeux qui sont autant de moyens ludiques d’apprendre sur le sujet.

Cannat Guillaume, Le Ciel à l’œil nu. Mois par mois les plus beaux spectacles en 2016, Nathan, 2014, 143 p. 18€50
Voici un rendez-vous annuel des éditions Nathan, avec le ciel et les astronomes amateurs ou professionnels. Ce livre de vulgarisation scientifique, réalisé chaque année par le journaliste Guillaume Cannat, propose aux lecteurs de se repérer dans le ciel, de janvier à décembre 2016. Plus de soixante rendez-vous crépusculaires ou nocturnes entre les planètes, le soleil et la lune sont présentés avec un schéma détaillé, des conseils pour les observer. De nombreuses cartes, quelques cent schémas photographiques, des dessins, on ne peut nier l’intérêt d’un tel ouvrage à manier avec les enfants et à mettre dans les mains des adolescents. Surtout que des gros plans encyclopédiques permettent de découvrir ou redécouvrir les bases de l’observation des astres, un domaine sur lequel cette édition 2016 met plus particulièrement l’accent. Le tout est renforcé par les encadrés mythologiques, astrologiques et pratiques.

Commission lisez jeunesse

10/04/2016

Récit de vie, vie des fictions

Féret-Fleury Christine, Comédienne de Molière. Journal d’Armande, 1658-1661, Gallimard jeunesse, collection Mon histoire, 2015, 158 p. 10€50
C’est l’histoire de Menou, une jeune servante de 13 ans habitant la campagne et passant ses journées au travail ou à courir dans les champs avec les autres enfants. Menou n’a jamais mis le nez hors de la ferme. Un jour, une certaine Madeleine, se faisant passer pour sa sœur, vient la chercher. En fait, c’est une comédienne qui joue dans une troupe qui distrait nobles seigneurs et villageois. Menou rencontre alors les autres membres : Catherine de Brie, Thérèse du Parc, Marie-Hervé et Jean Baptiste Poquelin, de son nom de scène Molière. C’est lui qui écrit les pièces que la troupe joue.
A leur contact, Menou apprend à lire et à écrire jusqu’au jour où Madeleine lui annonce qu’elle devra tenir le carnet des pérégrinations de la troupe et transcrire les intrigues jouées. Mais très vite, ce carnet se transforme en journal intime. Elle devient amoureuse de Poquelin. La troupe la considère encore comme une enfant et il n’y a pas de rôle pour elle dans les pièces. Elle assiste donc au triomphe de Molière durant les années 1659 et 1660.
Tout change en 1661. Poquelin tombe amoureux de Menou et elle devient actrice. Menou se transforme en Armande et le mariage est annoncé. Molière va lui confier des rôles de plus en plus importants. Il va écrire des pièces adaptées à son jeu de grande comédienne de la scène du dix-septième siècle.
Louisa Dubois

Ndombasi Gansa, Les Enfants du port Malebo. Halte au trafic d’enfants, L’Harmattan jeunesse, 2015, 60 p. 10€
Cet ouvrage didactique évite la leçon morale soporifique dont raffole le petit roman pour la jeunesse. Gansa Ndombasi raconte une histoire qui emprunte le genre de la fable. Ce dernier permet d’éviter ce que le vraisemblable apporte d’ennui dans les récits didactiques classiques. Un enfant va donc sauver d’autres enfants de l’esclavage, en les arrachant des griffes de trafiquants menés par un richissime chef, installé dans la société. Laquelle ? L’histoire ne le dit pas, qui se situe dans une Afrique imaginaire. Le message vaut ainsi pour l’ensemble du continent, mettant en avant la complicité des régimes politiques, des polices locales et des grands groupes industriels ou économiques qui exploitent les sols à la recherche de matières premières et précieuses. Bien que l’ouvrage s’ouvre avec une épigraphe de Jacques Chirac, il présente le mérite de s’adresser en étant compris à des enfants de 9/10 ans et de ne pas tomber dans le moralisme. Le bref dossier pédagogique qui clôt l’ouvrage est immédiatement utilisable.

Carroll, Lewis, Alice au pays des merveilles, traduction d’Henri Parisot, illustrations de charlotte Gastaut, 2016, 221 p.
Voici une édition du texte intégral de Charles Lutwige Dodgson (1832-1898), mathématicien, logicien, doyen du Christ Church College, à Oxford, devenu l’auteur excentrique et facétieux d’un roman inépuisable, Alice au pays des merveilles. Les illustrations sont confiées à une illustratrice contemporaine, elles sont en noir et blanc et ajoutent leur merveilleux spécifique à celui du texte. Ne pas avoir repris les illustrations initiales de Tenniel est probablement dû à la volonté de livrer une illustration plus directement en prise avec le regard des adolescents et pré-adolescents d’aujourd’hui.
On ne compte plus les éditions ni les adaptations (ces dernières en général fort peu heureuses) des aventures souterraines d’Alice, titre premier donné par Dodgson à une histoire qu’il se plaît à raconter à une enfant de 8 ans à laquelle il est fort lié, Alice Liddell. La première version, anglaise, donc, est parue en 1865, traduite en français en 1870 chez Hachette. C’est une œuvre subversive car l’auteur y dénonce l’usage explicatif que l’on fait des textes à l’école. Par les jeux de mots et de langue, une logique absurde infaillible vient guider la lecture. La mise en page était réglée avec une précision inflexible. Carroll projetait « d’amorcer une nouvelle ligne dans le trésor des contes » (1), une ligne qui ne s’adressât point spécifiquement aux enfants, même si Carroll les prenait pour des destinataires privilégiés, faisant, là, œuvre pionnière. Faut-il encore ajouter qu’Alice au pays des merveilles est un manifeste toujours actuel de la négation de la classification des œuvres littéraires par âge du lectorat ? Qu’aujourd’hui il paraisse et reparaisse dans des collections destinés à la jeunesse, prouve juste le dynamisme de ce secteur éditorial, mais ne doit pas faire oublier l’exigence de l’imaginaire pour la vie humaine qu’elle soit déjà entamée en vie d’adulte ou qu’elle soit en sa jeunesse d’accomplissement.
Philippe Geneste

(1) cité par Denise Dupont-Escarpit, La Littérature de jeunesse, itinéraires d’hier à aujourd’hui, Magnard, 2008, p.98

03/04/2016

L’invisibilité de la brisure d’une vie

FRAISSE, Nora, Marion, treize ans pour toujours, éditions Calmann-Lévy, Paris, 2015, 189 p. 16€50
Dans ce livre, Nora Fraisse témoigne du drame qu'elle a vécu ainsi que toute sa famille en 2013 : sa fille, Marion, s'est suicidée à l'âge de treize ans.
D'abord sous le choc, Nora et son mari veulent ensuite comprendre les raisons de ce suicide et finissent, avec l'aide des gendarmes, par découvrir que leur fille était victime de harcèlement dans son collège.
Le témoignage de Nora Fraisse, très touchant, est aussi très instructif parce qu’il met en évidence les failles du système de l'Education Nationale (manque de surveillance, jeunes enseignants livrés à eux-mêmes...) et les rouages du harcèlement. Aux moqueries, bousculades, insultes quotidiennes que subissait Marion se sont rajoutés des textos et des messages haineux sur son mur Facebook. Le harcèlement physique subi au collège se poursuivait ensuite via les réseaux sociaux…L’adolescente n’avait aucun répit et n’osait pas affoler ses parents. Son suicide sonne comme un appel au secours, ou mieux, comme un appel sans plus de secours possible.
Après la mort de Marion, Nora Fraisse décrit une absence de compassion de la part de certaines familles des bourreaux de sa fille et le silence de la part du principal qui n’a cherché qu’à étouffer l'affaire. Elle découvre les principaux élèves qui intimidaient Marion, un noyau de cinq, même si ces élèves-là bénéficiaient de la complicité passive de leurs camarades, et a porté plainte contre eux.
Aujourd’hui, Nora Fraisse a créé l’association Marion – La main tendue pour aider les familles dont les enfants souffrent de harcèlement.

Milena Geneste-Mas

28/03/2016

Une figure de l’étranger dans le conte

Kochka Le Joueur de flûte de Hamelin, d’après les frères Grimm, illustrations d’Aline Bureau, Père Castor/Flammarion, 2015, 32 p. 13€50
L’humanité adulte est si avare, le profit est tant sa motivation d’existence que les villageois d’Hamelin ont éradiqué tous les chats de Hamelin. Le village est désormais en proie aux rats qui prolifèrent, mangent les récoltes et les réserves de blé. Survient un être joyeux, un musicien, perché sur un arbre. Il propose au maire de débarrasser le village des rats contre mille écus d’or. Marché conclu. L’homme prit sa flûte et, ensorcela les rats qu’il amena se noyer dans la rivière. Sa mission accomplit, le joueur de flûte vint en chercher le prix. Mais les grippe-sous le répudièrent. De rage et pour se venger, il prit sa flûte et rassembla tous les enfants du village qu’il entraîna au cœur d’une montagne qui se ferma après leur passage. L’interprétation de la légende par Kochka et Bureau est heureuse et laisse entendre que les enfants vivent heureux avec le joueur de flûte, donc dans l’ensorcellement. Le texte original est plus cru puisque les enfants, comme les rats, se noient à la rivière. Nous y reviendrons.
En revanche, Kochka respecte la légende qui met en relation l’animalité et l’enfance. L’enfant serait pour la filiation de la société humaine ce que sont les animaux dans la filiation des êtres humains. Pierre Péju y voit une trace de la « tendance archaïque à fantasmer les enfants comme des animaux qui grouillent (…) incapables de considérations réalistes ou rationnelles », « Les gosses comme les rats : voilà ce que révèle la flûte enchantée » (1). Mais alors, la légende par laquelle l’humanité n’est saisie que dans son animalité, voudrait-elle signifier que l’avarice est une prédation qui pousse à l’irrationalité puisque les adultes perdent leur progéniture, donc se perdent en tant que groupe, qu’espèce animale ? Cette légende cruelle est-elle une allégorie sociale ? Le joueur de flûte, comme le dieu Pan, rétablit ordre et bonheur, chasse le mal du village : les rats ; et pourtant, il est à son tour chassé et se mue, dès lors, en être malfaisant. La question de la bonté ou de la méchanceté ne serait donc que relative à l’ordre social et aux relations sociales. Le maire trahit sa propre parole ; le joueur de flûte est récusé par les villageois, qui se rient de sa naïveté. Pourquoi ? Parce qu’il est étranger au village et qu’on ne paie pas l’étranger, qu’on le nie en tant qu’humain. La vengeance du joueur de flûte consiste alors à retourner aux villageois la négation de son humanité. On reste dans une thématique revancharde. Et, en effet, le joueur se venge par l’anéantissement de la progéniture des enfants. Il les entraîne à la mort, vouant le village à une extinction future.
On l’a vu, Kochka refuse cette fin, pour lui préférer un dénouement euphorique. Ainsi, avec Bureau, ils refusent d’assumer la pédophobie propre à nombre de contes, ce qui est aussi une manière de masquer l’inégal traitement de la jeunesse dans le monde d’aujourd’hui : adulée en occident et pour autant sujette à l’exploitation mercantile du juvénilisme ou jeunisme, mais aussi oubli de la jeunesse qui marne comme esclave dans de nombreux autres pays. L’auteur et l’illustratrice choisissent de monter en parallèle, au cœur de la montagne, un monde innocent, débarrassé de l’avarice et de la traîtrise. Mais, de ce monde, ils ne montrent rien. Il y a, ici, une ambigüité de leur interprétation. Ils veulent sauver l’image de l’enfant en l’arrachant à l’animalité autant qu’à la perversité humaine, tout autant qu’ils donnent une interprétation humaniste insatisfaisante du conflit social autour de la figure de l’étranger. Mais, alors, ne leur aurait-il pas fallu s’enhardir à dépasser l’adaptation vers la constitution d’une suite ?
Philippe Geneste

(1) Pierre Péju, Enfance obscure, Paris, Gallimard, collection Haute enfance, 2011, 375 p. – p.90 et p.91. 

20/03/2016

« je suis un artiste et je recherche ma liberté » (Ashraf Fayad)

La poésie est une ouverture aux imaginaires, ce pourquoi elle est combattue par les régimes dictatoriaux de par le monde. Ainsi, le 17 novembre 2015, le poète d’origine palestinienne, Ashraf Fayad, a été condamné à mort par le régime saoudien, allié de la France dans les guerres du Moyen Orient. Il est condamné, entre autres choses, parce que ses écrits, selon les dictateurs, corrompent la jeunesse par leur athéisme. Penser, c’est corrompre… Pense enfance ! Pense en poésie !

Cagnard Dominique, La Petite Princesse Météore, illustrations de Yann Voracek, édition la renverse, 2016, 66 p. 14€50
Dans la très belle collection Deux choses lune, dont les tomes sont toujours prêts à sortir du rayon, Dominique Cagnard propose au lectorat de suivre une petite princesse météore. La poésie est rapport au cosmos, semble nous dire le titre. Mais traversant le sommeil des enfants, la poésie est aussi géographie mentale, géographie des rêves. Comme les dessins de Voracek l’indiquent, les mots demandent à ce qu’on en tire les fils pour tisser leurs enchaînements qui font poèmes. Tout le recueil est un éloge des correspondances dans lesquelles l’enfance saisit le monde, les êtres et les choses. Tout est sens pour l’enfant et l’inanité n’a aucune prise en ce sol. Les éléments naturels, la forêt et les feuilles, les étoiles et les arbres, la pluie et la neige, l’araignée et le papillon, dominent le recueil. L’enfant, la petite fille s’y perd pour s’émerveiller, comme toutes ces petites filles des contes qui s’affranchissent des interdits parentaux pour se glisser hors de la maison. C’est alors que peut s’esquisser le champ de liberté dont la poésie offre le texte, la voix pour le sillonner.
Dominique Cagnard, épaulée par le dessin en lignes de Yann Voracek, invitent le jeune lectorat à faire du tricot poétique, insistant, ainsi, sur l’acte matériel de manipulation des mots, de leurs transformations, modifications, permutations, déplacements.
Ce recueil aurait pu être titré la chrysalide du bonheur tant la richesse évocatrice des vers donne corps à la vie aérienne et scripturale des mots : « tisser sa toile d’arc-en-ciel / devenir une étoile d’araignée » pour éclairer son chemin. Souvent à proximité de l’aphorisme, tentée par la forme brève, Dominique Cagnard vise à abolir les distance « entre les feuilles / et les oiseaux », entre les arbres qui « sont les poèmes / que la terre écrit / sur les pages du ciel ».

Dejaeger Eric & Sarah, Poèmes mignons pour petits capons, éditions Les Carnets du Dessert de lune, 2016, 30 p. 8€ ; Dupré, Olga, Léon le girafon, Les Carnets du Dessert de lune, 2016, 30 p. 8€
Ce second ouvrage est un dialogue entre une maman et son bébé girafon, qui grandit trop pour être encore considéré comme un bébé. A travers leurs échanges pointe l’humour comme racine de la poésie pour l’enfant. On sait que c’est la thèse de Jean-Charles Llinares (1) que l’humour est constitutif de la définition du genre poétique. Ce livre d’Olga Dupré semble prouver cette thèse. Les dessins et peintures qui accompagnent le texte renforcent cette nature du livre.
Le premier ouvrage est fort différent et tout aussi ancré dans l’humour pour s’adresser au jeune lectorat. Eric Dejaeger, à qui on doit les textes, joue avec le quotidien des enfants et de la vie pour faire entrer le merveilleux par la sensibilité. Pour ce faire, il a choisi d’écrire des quatrains en vers pentasyllabiques. Jeu du pair et de l’impair, bascule incessante qui invite le rire. Les jeux sonores, assonances, allitérations, paronymies sont autant d’offrandes aux enfants écoutant ou lisant. Les dessins en couleurs de Sarah Dejaeger accompagnent, de leur tonalité naïve et enfantine, le sourire permanent qui irrigue le recueil.
On parle souvent de poésie pour les enfants, sans trop savoir s’il existe une poésie très spéciale. S’il en existait une, alors ces deux volumes seraient sur ces rayons car ils sont une invitation faite aux enfants à aimer les mots et à les écorner par leurs propres inventions.
(1) Llinares, Jean-Charles, Paul Eluard, l’humour la poésie, L’Harmattan, 2014, 176 p. 17€ p. 31

Eluard Paul, Liberté, illustrations Anouck Boirobert et Louis Rigaud, Père Castor – Flammarion, 2012, 42 p., 15€
L’interprétation graphique du poème d’Eluard a été imaginée par Anouck Boirobert et Louis Rigaud. Elle succède à l’interprétation picturale de Claude Goiran, parue dans la même collection en 1997. Boirobert  et Rigaud ont conçu un livre accordéon. Page après page, s’enchaînent ainsi, par de délicats jeux de découpes, les strophes. Peu à peu l’horizon du poème s’élargit comme un écho au présent de la liberté chantée. Les illustrateurs mettent ainsi leur pas dans ceux des travaux typographiques fabuleux de Guy-Lévis Mano (édition de 1945), du dépliant illustré de Léger chez Seghers (1953).
Le poème d’Eluard est un poème de circonstance. Il parut en mai 1942, dans Poésie et vérité, aux éditions de la Main bleue de Noël Arnaud. Plus tard, largué par la R.A.F. sur toute la France, il fut interprété comme un poème contre la soumission (rôle majeur des épithètes sur le nu, le fade etc.) contre l’oppression de l’occupant et un manifeste pour le retour à la liberté d’expression comme « Raison d’écrire » y revient dans Le Rendez-vous allemand.
Eluard disait que c’est par les circonstances que « l’homme fait un pas vers la vie » (1), que « la poésie aime mieux montrer le but que les moyens » (2). Il pensait que la poésie de circonstance pouvait le mieux tendre « un miroir  fidèle aux autres hommes. Elle répond alors à ce que Maïakovski nommait “la commande sociale” par opposition à la commande de hasard non avenue, non transmissible » (3). Mais pour que la poésie opère, il faut que « la circonstance extérieure [coïncide] avec la circonstance intérieure comme si le poète lui-même l’avait produite » (4). Et c’est bien ce que Liberté offre et qui en assuré en partie le succès pour la postérité.
En effet, au départ, ce poème exprime l’amour intérieur. Il chante la femme aimée et porte pour titre initial Une seule pensée. Mais, « le poids du monde dans l’homme » (5) a fait substituer le mot Liberté à celui de la femme en clôture pour revenir en titre nouveau du poème. Le texte est alors devenu le poème de l’amour de la Liberté en tant que nom propre, en tant que figure amante de tous les hommes, de toutes les femmes. Le poème est né de l’alliance de la sensibilité du poète et de la pesanteur du monde. Il en est résulté un appel quelque peu messianique à la transformation du monde. : « Parce que [le] sentiment révolutionnaire se fonde sur la solidarité humaine, il peut et doit avoir un contenu poétique aussi dense que le sentiment amoureux, autre expression de la lutte pour la vie » (6).
Geneste Philippe
(1)Paul Eluard Œuvres complètes, tome 2, édition établie par Marcelle Dumas et Lucien Scheler, Paris, Gallimard, bibliothèque de La Pléiade, 1968, p.940 - (2) Ibid. p.941 - (3) Ibid. p.942 - (4) Ibid. p.942 - (5) Ibid. p.936 - (6) Ibid. p.937


13/03/2016

Nouvelles précaires

Belhocine Mustapha, Précaire ! Nouvelles édifiantes, Agone, 2016, 143 p. 9€50
Sept nouvelles composent ce volume à reliure cartonnée, de petit format réalisé à partir de logiciels libres et mis en page sous XeLaTeX. C’est une première preuve de liberté affirmée par la collection cent mille signes. Les nouvelles sont des tranches de vie d’un précaire et sont autobiographiques. Mustapha Belhocine est étudiant en sociologie, lorsqu’il commence à consigner ses expériences de travail. Il fait partie de ces étudiants qui doivent travailler pour payer leurs études et parfois, le travail professionnel éloigne l’aboutissement des diplômes commencés. L’auteur nous amène dans la salle des tests pour devenir agent d’escale dans un aéroport. Puis c’est un stage de formation « de quatre mois non rémunérée, en alternance, moitié en entreprise, moitié au centre de formation. Au bout de ces quatre mois, si vous faites vos preuves et que l’entreprise est satisfaite de vous, alors il y a un CDD puis un CDI à la clef » (p.28). Bien sûr, on peut se dire « quatre mois de formation, c’est pas un peu long pour de la manutention ? » (p.29). Mais déjà, poser la question c’est se griller pour l’embauche… L’exploitation des prolétaires est une vieille lune, le patronat et les agents de l’état qui le servent sont rôdés et savent trop bien que la misère, la nécessité de se procurer de l’argent pour vivre ou survivre, poussent à accepter l’inacceptable, comme ici, travailler gratuitement ! Pour d’autres emplois, c’est un tombereau de paperasses administratives qu’il faut photocopier et présenter en date et lieu précis. Les papiers, c’est le flicage en continu, la vérification d’identité sans cesse renouvelée, l’accoutumance à montrer patte blanche. Et il faut avoir des tunes pour toutes ces démarches, sans compter la possession d’un ordinateur pour consulter « bien sûr tous les jours ma messagerie : c’est normal, c’est moi le chômeur » (p.19).
On suit ensuite le narrateur, personnage dans un hangar d’emballage d’objets numériques. C’est un travail harassant : « Je ne pensais plus, je n’étais plus un être humain, je ne faisais qu’un avec la machine, j’étais la machine, je suis une machine, j’emballe les boîtes ! Le temps n’existe plus » (p.43).
Dans les magasins de luxe, l’hypocrisie des managers est plus criante. La surveillance est une menace permanente, à travers le « mystery shopper », « en fait un employé de la maison qui débarque dans le magasin, fait semblant d’acheter des produits puis envoie un rapport détaillé sur l’accueil qui lui a été réservé, rapport qui est ensuite utilisé dans les réunions avec les employés » (p.60). Précaire ou non, la discipline est la loi de l’ordre patronal. C’est là que le narrateur fait l’expérience d’une lutte collective, sans préavis de grève, sur le tas, par colère, par ras le bol. Mais la patronne retourne la situation, trop peu de préparation ayant eu raison de l’affirmation de la colère. Aucune trace de syndicalisme ici.
« Airtek » se passe dans une entreprise de nettoyage des moyens et longs courriers dans un aéroport. Voilà le narrateur agent de nettoyage à Roissy. C’et une nouvelle édifiante, menée avec rythme, qui dépeint excellemment les ravages des barrières corporatives et catégorielles qui divisent les personnels, avec les précaires en bout de chaîne comme réceptacle du mépris des personnels à statut.
Comble de l’absurde, le précaire est embauché en contrat à durée déterminée à Pôle emploi pour renseigner « réguler le flux » des chômeurs. En creux, se dessine l’avantage de l’informatique qui renvoie les travailleurs au chômage chez eux pour qu’ils et elles fassent les démarches à distance, désengorgeant les agences. Rendre le chômage invisible à défaut de le combattre, voilà la panacée de l’ordre bourgeois. « Demandeur d’emploi, ce n’est pas toucher des indemnités, c’est chercher activement un emploi, ça veut dire que c’est un travail à temps plein temps, monsieur, un travail… Quand vous êtes dans une entreprise, (…) quand vous allez en vacances, vous posez vos congés. Eh bien, chez nous, c’est pareil » (p.108), s’entend répondre un chômeur qui a raté un rendez-vous avec son conseiller ! Pôle emploi n’est pas un service public, « c’est une entreprise d’utilité publique » (p.115), une institution au « cœur du développement des inégalités » (p.114).
L’ultime récit du recueil pose la question du sentiment social de honte « sentiment récurrent quand on est dans la précarité » (p.133). L’argent, le mécanisme du crédit et donc de la vie virtuelle, la culpabilité sociale qui nappe l’ordre économique par des sentiments moraux, tout ceci la précarité le révèle au grand jour, dans la lumière crue de la vie au jour le jour. L’humain aliéné en marchandise qui se vend pour vivre, l’argent qui l’achète et cet argent capté par les mécanismes de l’achat à crédit, renvoie l’individu à sa condition d’individu esseulé. Voilà ce qui est édifiant, en particulier. Voilà sûrement la raison pour laquelle l’ouvrage s’achève sur le récit « Le quotidien du chômeur ».
Proche du courant de la littérature prolétarienne, courant occulté par l’histoire officielle de la littérature, nous ne pouvons que souhaiter que ce bref volume, fort bien édité, rejoigne les rayons de toutes les bibliothèques de lycées et d’universités, et qu’il atteigne aussi un large lectorat au-delà des cercles estudiantins.

Philippe Geneste

06/03/2016

Un album enchanté

Coran Pierre, La Flûte enchantée, illustré par Charlotte Gastaut, Père Castor-Flammarion, 2015, 32 p. 13€50
Voici l’adaptation sous forme de conte de l’opéra créé par Mozart. Les thématiques des apparences trompeuses, de la vérité et de la sincérité prises dans l’entrelacs des relations humaines dans un monde inégalitaire, sont bien présentes. Elles le sont grâce à l’histoire et à la fiction, et ne rentrent jamais par l’étouffante fenêtre du didactisme.
L’histoire d’amour est double, concernant Pamina et Tamino, princesse et prince, mais aussi l’oiseleur Papageno et la demoiselle Papagena.
La luxuriance de l’univers de Mozart repose sur les illustrations fouillées, détaillées, précieuses et symboliques de Charlotte Gastaut. Les figures sont stylisées, les décors abondamment présents avec moult motifs. Ces derniers sont tout aussi bien géométriques que leurs formes naïves. Ils sont appuyés par les répétitions de couleurs. Si la préciosité des détails abonde, elle sert une netteté du dessin. Les planches sont d’une architecture rigoureuse offrant à l’affrontement des couleurs un champ d’expression des oppositions des principaux personnages, notamment de la reine de la nuit, et du Maître du Bois sacré Sarastro. La gestuelle des personnages est travaillée avec inventivité. Papageno et Papagena dansent littéralement sur les planches. L’entrelacement des décors, du milieu et des personnages promeut un univers syncrétique, propice au conte, où la vie humaine et la vie des choses et de la nature fusionnent. Et ce, d’autant plus que, à l’image de la fresque antique ou du dessin moyenâgeux, il n’y a pas de profondeur dans l’illustration. Chaque page ou double page évitent de mesurer un parcours des personnages. Ceux-ci sont saisis dans une scène, point dans le récit qui porte à la scène. Ce parti pris fige le temps, intemporalise l’histoire.
L’itinéraire des personnages est conté, les repères spatiaux sont donnés par l’illustration, mais image après image, sans configuration générale de l’espace. La perception des lieux équivaut à celle d’un enfant : chaque lieu est le tout de l’espace, chaque instant, le tout de l’histoire, une histoire contée à merveille par Pierre Coran.
Ph. G.

Entretien avec Pierre Coran
Quelle a été la source pour l'écriture de cet album ?
Pierre Coran : En 2000, j'avais versifié "La Flûte enchantée" parue en album (aujourd'hui épuisé), à la Renaissance du Livre. Cet opéra, depuis longtemps, me parle par ses dits et ses non-dits.
Le défi que j'ai désiré relever fut de conter l'histoire à des enfants avec l'espoir que ceux-ci aient envie d'écouter Mozart, voire de se rendre à l'Opéra en famille et en curieux. Utopie positive !
Vous êtes un grand créateur de comptines. On vous retrouve, ici, sur un texte lié à une œuvre opératique donc aussi musicale. Est-ce que, pour certains passages, la musique a guidé votre écriture ?
Pierre Coran : Étant imprégné de musique, il est raisonnable de croire que celle de Mozart influença la musicalité de mon texte.
Qu'est-ce qui, dans La Flûte enchantée vous semble verser naturellement dans la littérature destinée à la jeunesse ?
Pierre Coran : La littérature de jeunesse, littérature à part entière, se doit, me semble-t-il, d'être une initiation non claironnée à la Beauté de l'esprit et du cœur.
Avez-vous travaillé en relation étroite avec l'illustratrice Charlotte Gastaut, ou bien avez-vous travaillé séparément ?
Pierre Coran : Charlotte Gastaut, en 2008, illustra de superbe façon mon album Le Prince Hibou chez Gautier-Languereau. Travailler de nouveau avec elle fut une fête. Je n'ai pas l'habitude de m'immiscer dans le monde de l'illustration créative mais Flammarion m'envoya plusieurs fois les crayonnés puis les planches "couleurs". Une collaboration harmonieuse du Père Castor.
Entretien réalisé par Philippe Geneste en février 2016