Deroin Christine, Ma Sœur n’a plus goût à la vie. La
dépression des ados, oskar, 2015, 95 p. 10€
Lilou est en colère, sa grande
sœur Emma, 15 ans, vient d'être amenée par les pompiers à l'hôpital le plus
proche. Emma a fait une tentative de suicide. D’autre part, ses parents ne lui
donnent aucune explication, ne lui permettent pas de voir sa sœur à l'hôpital, bref,
la tiennent à distance. Lilou est exaspérée par cette attitude, et ce qui la
met le plus en fureur, c'est que personne n'a anticipé ce qui allait arriver.
Alors, elle décide de faire son
enquête. Elle veut comprendre comment sa grande sœur a pu en arriver là, sans
que ses parents ne s'aperçoivent de rien. Pourtant, elle, la petite, avait bien
vu qu'il y avait quelque chose qui ne tournait pas rond ! Les cernes sous
les yeux de sa sœur, ses nuits blanches passées sur l'ordinateur, ses silences,
ses humeurs maussades.
Ce petit texte (80pages) de Christine
Deroin n'apporte pas grand chamboulement dans la façon d'aborder la dépression
adolescente : une ado en crise, des parents un peu largués et la plus
jeune qui est la plus lucide mais qu'on n'a pas envie d'écouter… Toutefois, il
propose un texte vif, plein d'énergie et où l’humour est habilement utilisé malgré la gravité du sujet. La situation vue à
travers les yeux de la cadette permet une mise à distance bénéfique qui évite
de plomber l'ambiance ou de tomber dans les clichés.
L'interview en fin d'ouvrage, de
la pédopsychiatre Laure Chandelier permet aux lecteurs d'approfondir le sujet
traité. En tant qu'adulte on peut imaginer se servir de ce texte comme support
dans un atelier de parole pour adolescents : aider à parler de ce passage
obligé dans la vie d'un être humain qui peut parfois se vivre si
douloureusement.
Laure Chandelier nous explique
bien qu'il n'y a pas de fatalité, il y a une solution à toutes les crises
adolescentes quels que soient leurs degrés de gravité.
Chantal Ribeyrotte
Walsh Mélanie, Oscar et ses super-pouvoirs !
traduction de Marie Olivier, Gallimard jeunesse, 2016, 32 p. 14€
L’album porte sur le quotidien
d’un enfant autiste atteint du syndrome d’Asperger. L’angle choisi est celui de
l’éloge de la différence avec une propension à l’assimilation de celle-ci au
génie individuel. C’est un glissement à l’œuvre dans notre société assez
incapable de comprendre l’humain dans la simplicité de la vie et qui rehausse
sans-cesse le quotidien de valorisation à dominante morale voire, c’est pareil,
citoyenne. La générosité des discours tait la réalité des situations. Comme par
ailleurs, nos sociétés ont réponse technico-scientifique à toute chose, il est
évident que des « remédiations »
et « réparations » sont
toujours à portée de dossiers administratifs divers et variés. Le livre de
Mélanie Walsh appartient à cette lecture de ce qu’on nomme communément le
handicap mais qu’on euphémisme désormais par des détours périphrastiques qui
aboutissent à en faire des atouts de vie. Oscar est donc autiste. Il reste dans
sa bulle, se montre étranger à la vie de sa classe. Très gêné par tout ce qui
n’est pas prévu par les règles de son univers, mais tout autant happé par un
événement extérieur, un imprévu qui va l’obnubiler, il se fatigue vite. Sa pensée
s’attache aux détails, ce qui la gêne dans sa tâche de saisir l’univers
globalement. Oscar a des difficultés à maintenir son attention ; il a du
mal à faire un travail suivi car il oublie parfois ce pour quoi il s’est mis à
tel ouvrage. Il donne l’impression de s’éparpiller quand, en fait, il explore
sans rigueur des modalités de résolution de tâches. Il est anxieux, s’angoisse
par la méticulosité même de son comportement, par sa volonté même à répondre le
mieux qu’il peut à ce qu’on lui demande.
Insensiblement on passe de la vie
au jugement augmenté de cette vie et Oscar devient un super-héros. On comprend
bien que le livre cherche à accompagner les parents, dont le quotidien est
souvent une épreuve face au manque de prise en charge collective de l’autisme.
Mais n’est-ce pas trompeur comme approche ? Ne glisse-t-on pas vers une
erreur symétrique consistant à ne plus voir dans les individus que des
exceptions notoires, qu’il faut reconnaître non dans leur humanité mais dans
leur exceptionnelle humanité ? N’est-ce pas une porte largement ouverte,
ensuite, aux discours proto-scientifiques de la personne élue, de l’exception ?
Philippe Geneste