Anachroniques

02/08/2015

Histoire, psychologie stéréotypies

Lamoureux Sophie, Les Légendes noires. Anthologie des personnages détestés de l’Histoire, illustrations de Virginie Berthenet, 2015, Casterman94 p. 16€95
De l’hérétique Akhenaton en passant par le Prince noir (Edouard Plantagenêt dit de Woodstock) à la fiscalité impitoyable, de Louis XI à Napoléon Ier , de Gengis Khan à Torquemada, d’Attila à Raspoutine, de Néron à Robespierre, d’Hitler à Mc Carthy, de Judas à Staline, de Mussolini à Franco, d’Oliver Cromwell à Pétain, de Vlad III Dracul à Talleyrand, de Custer au général Joffre etc. les légendes noires de l’histoire défilent dans cet ouvrage fort bien documenté, agréable à lire, non machiavélique –si on ose dire- car explicitant à chaque fois les raisons liées à l’exercice de l’autorité et au vertige qu’il procure, qui ont amené ces personnages à la tyrannie, au massacre, à la jouissance sadique dans le crime. C’est un intérêt de ce volume de montrer que derrière la mythologie nationaliste des grands hommes, derrière les diabolisations des versions officielles des faits historiques, se cachent la réalité macabre du pouvoir. Pour y accéder, il s’agit de démêler le vrai du faux. Il faut souligner que la vertu de l’œuvre de Lamoureux est de démontrer qu’il serait vain de rechercher dans la glyptothèque des hommes (presque que des hommes) de pouvoir, il n’y a pas d’un côté le mal et de l’autre le bien. Racontant la genèse de leur puissance, Les Légendes noires invitent à penser la notion centrale du pouvoir, notamment du pouvoir d’Etat ou royal ou de chef d’armée : « Morale et vérité suivent donc deux chemins distincts, mais les dirigeants se sont toujours efforcés de les confondre » annonce l’introduction. Respectueuse de ses lecteurs et lectrices, l’autrice donne une succincte bibliographie des livres par elle utilisés et esquisse une « petite galerie de méchants contemporains » en fin d’ouvrage.
Deroin Christine, Mon Frère n’est plus connecté dans sa tête. [La schizophrénie], oskar éditeur, 2015, 110 p. 12€95                           pour les 12/16 ans
L’ouvrage est composé d’un récit de Christine Deroin et d’un entretien avec Guy Benamozig. Le récit est celui d’une collégienne qui voit son frère tomber peu à peu dans la schizophrénie. La jeune fille et ses parents vont réagir avec leurs sensibilités respectives, avec les stéréotypes, aussi, qui courent sur cette maladie. Là est l’intérêt du livre qui permet de suivre le parcours de conscience de Mathilde mais aussi l’évolution des parents face à cet être qui se coupe d’un monde où il ne trouve plus intérêt à vivre. Bien sûr c’est le rapport à la différence qui est ici abordé, mais très précisément sur la schizophrénie, sans l’approximation tant régnante en littérature de jeunesse. Christine Deroin pose avec acuité la problématique de l’autre : « Voilà ce que je vais dire à l’infirmière : je dois garder ma dignité et ma dignité est de ne pas rejeter mon frère » (p.58). Mathilde et ses parents vont ainsi, peu à peu remettre Jules, le frère, le fils, dans un champ rationnel se permettant à eux-mêmes de mieux l’aider mais de vivre leur vie avec lui. L’ouvrage étudie, tout d’abord les signes avant-coureurs, ici le cannabis pris de plus en plus fréquemment, l’hygiène, l’isolement. Puis il aborde la question de la médicamentation, de la prise en compte des troubles associés, des hallucinations, de la définition de la maladie mentale, de l’ascendance qui se confirme dans la schizophrénie, pour déstigmatiser une affection souvent prise pour symbole de la folie.

Philippe Geneste

27/07/2015

Lectures et pratiques de la lecture

A propos de la lecture dans quelques livres destinés à la jeunesse
Voici deux romans centrés sur la lecture, destinés aux 9/10 ans. Notre articulet ne s’arrêtera pas sur leurs histoires respectives mais sur l’image qu’ils donnent de la lecture scolaire et que nous prolongerons par un ouvrage destiné à l'apprentissage de la lecture .
Dans le premier, écrit par Bernard Friot, Je n’aime pas le français, illustrations de Zelda Zonk, Milan, collection poche cadet, 2014, 79 p. 5€90, la lecture est présentée comme un pensum scolaire inévitable. La professeure de français est chahutée, mais obtient au final que les élèves se mettent à lire dans ce charmant bazar… Si Friot peut se défendre de rendre compte de bien des propos d’élèves eu égard à l’activité de lecture, il n’en demeure pas moins qu’il avalise l’activité distractive des élèves comme une des conditions de fait des apprentissages. C’est un premier point sur lequel on peut trouver démagogique son récit. De plus, la lecture est présentée dans le cadre d’une compétition, ce qui est tout simplement rentrer dans l’air du temps où les enseignantEs sont sollicitéEs en permanence pour présenter les élèves à des concours divers et variés : c’est là une conception du savoir qui verse dans le culte de la compétition et qui donne intérêt aux savoirs qu’en fonction de ce qu’ils permettent de bénéficier, le prix. Les savoirs ne valent jamais pour eux-mêmes. Enfin, la compétition de lecture entre une classe de l’enseignement laïque et une classe de l’enseignement catholique, avalise aussi la présence à l’école d’entreprises via le sponsoring, donne crédit au projet comme base d’obtention des moyens nécessaires à réaliser une activité. Au final, la lecture est une activité de compétition indissociable de la société où domine le culte de l’entreprise. Friot, pour complaire à ses lecteurs, se sert du ton humoristique pour les emmener tout droit dans tous les panneaux de l’école capitaliste que le récit avalise de fait. Une seule interrogation surnage au milieu de cette stéréotypie scolaire, c’est celle portée par le personnage de Katia, qui pose l’importance de la liberté de lecture qui permettrait seule au lectorat de saisir la lecture pour elle-même et non pour une finalité extérieure à elle (un devoir, une note de fiche etc.).
Dans le second de Quitterie Simon, Je ne veux pas lire ! illustrations d’Hervé Le Goff, Milan, 2014, 23 p. 4€99, la lecture est considérée comme une ouverture au monde mais aussi un facteur de lien entre les parents lecteurs et l’enfant auditeur, d’une part, d’autre part entre l’enfant et les autres enfants à qui, à son tour il peut lire une histoire. Destiné aux 6/7 ans, le petit livre pose la difficulté de lecture sur le terrain affectif : une enfant refuse de lire pour conserver ses parents, le soir, auprès d’elle, qui lui lisent une histoire. C’est un choix où la question de la difficulté du lire est, en fait, plutôt évité, mais le livre est agréable avec ses illustrations joyeuses.
Mzali-Duprat Marie-Claire, Chuuuuut, je lis ! illustrations de Daphné Hong, Milan, collection Poussin, 2014, 24 p. 4€99
C’est une histoire animalière, on ne sait pas pourquoi, puisqu’il s’agit d’un récit sur l’enfance humaine. Ce travers est un défaut de la création du livre destiné à la jeunesse qui se perpétue de génération en génération. Pourtant, cet ouvrage particulièrement adapté aux enfants qui apprennent à lire, avec des codes de couleur, une taille de caractères avantageuse, un équilibre réussi entre le texte et l’image, présente un intérêt certain. Il se penche sur la lecture, en ce qu’elle peut isoler l’individu, mais aussi, en ce qu’elle lui permet de s’ouvrir au monde. C’est une exploration de la planète des lecteurs et lectrices. Quand à la fin du livre, elle met en scène la définition dialogique de la langue : « La lecture, j’adore. Et à deux, c’est encore mieux ».

Livres pratiques
Rajcak Hélène, Cherche et colorie des animaux sens dessus dessous, Casterman, 2015, 56 p., 7€95
Cet ouvrage est un album de coloriage doublé é d’une livre à suggestions fines pour l’observation aigüe des dessins. L’auteure invite l’enfant à manier des opérations logiques de combinatoire, quelques opérations liées à la numérotation, d’autres amenant à saisir les inversions de formes, bref, un travail cognitif permanent mais jamais hors de portée, si on pense que l’ouvrage pourrait être offert à des enfants à partir de 8 ans (l’éditeur parle de 5 ans) Ajoutez à cela que c’est un régal de dessins, de véritables œuvres dessinées qui sont proposées et vous comprendrez que nous recommandions l’ouvrage si vous cherchez un ouvrage pratique, une activité de coloriage intelligente.
Philippe Geneste

Goûters pour les gourmands. 40 activités faciles et originales, Père Castor, 2015, 96 p. 15€
Comme souvent pour ces livres pratiques, l’accompagnement de l’adulte est nécessaire, si bien qu’avec cette précision, le livre est valable pour les enfants jusqu’à 12 ans. . Le livre est plein de couleurs, agréable à feuilleter, les recettes sont indexées (de facile à difficile, de 30 minutes et moins à 60 minutes pour la réalisation), elles sont classées en goûters de fête, de rêve, des aventuriers, d’ailleurs avec 10 recettes pour chaque classe de goûter. La boisson est aussi proposée pour accompagner au mieux la recette. Des dessins en couleurs accompagnent la présentation de l’activité culinaire non sans intégrer, parfois, quelques suggestions vestimentaires ou de mœurs juvéniles spécifiques.

Annie Mas

19/07/2015

Pacifisme et liberté

Maricourt Thierry, Le Chien anarchiste, illustrations de Loïc Mailly, éditions Chant d’orties, collection l’églantine, 31 p. 6€
Tout commence comme un de ces petits livres anodins pour les petits, une histoire tendre d’un chien abandonné recueilli et qui devient un compagnon indispensable car si doux de la maisonnée, chats et chatons compris. En fait, c’est une chienne. Peu à peu, des chasseurs viennent troubler l’atmosphère mais si peu, juste les coups de fusil et des regards peu amènes. Mais, voilà, la chienne va défendre son territoire et les chasseurs y passent. Devant la défiance de la bête, ils vont armer leur bêtise assassine et c’est sans crier gare que les lecteurs apprennent la mort de la brave chienne, jetée au fond d’un fossé plein d’eau. L’homme qui l’avait adoptée, va alors creuser au fond du jardin « deux trous » : « le premier pour y enterrer le plus quiet des chiens. Le second qui ne sera jamais refermé, pour y jeter la bêtise, la cruauté de leurs compagnons à deux pattes ». Histoire animalière devenant histoire à dimension sociale, portée par une écriture de grande sensibilité, où on reconnaît l’art d’écriture de Thierry Maricourt, Le Chien anarchiste est une œuvre qui remet au cœur des préoccupations de la littérature enfantine une dimension pacifiste qui y est si peu présente… Un petit chef d’œuvre, coup de cœur des plus jeunes lecteurs et lectrices de la commission lisezjeunesse.

Ruzzier Sergio, Cui-cui, Éditions Casterman, collection les albums Casterman, 2015, 32 p. 13€95
Voilà un bel album à raconter aux enfants dès 3 ans.
C’est une histoire d’amitié mais aussi de lien filial entre un facteur qui jamais ne reçoit de lettres et un oisillon délaissé par ses parents car trop petit pour entreprendre la migration automnale. Ici, aucune morale, aucun jugement péremptoire. Les êtres sont pris au fil de ce que leur vie leur donne à vivre.
Si l’ouvrage pose comme un aplat contextuel un univers humain idéalisé et légèrement rétro, effet renforcé par la composition des pages, la disposition des illustrations, les couleurs aux effets pastel et de peinture à l’eau, il s’élève très vite vers un récit d’images poignant et tendre. L’oisillon grandira, partira. Léo le facteur retrouvera ses activités d’autrefois, sa vie renouera avec les relations sociales cultivées et la joie finale voit le retour, au printemps, de Cui-cui l’ami retrouvé mais jamais retenu.

Philippe Geneste

13/07/2015

Vivre... Aux regards des autres

KAO Sandrine, Le Banc, Syros, 2011, 120 pages, 6€
Alex est d'origine Taïwanaise. Et Alex aime bien manger le repas, que lui a préparé sa mère, sur son banc. Son plat préféré c'est les raviolis de sa maman. Mais ce jour là les raviolis ont un goût de larmes et de colère. On a écrit sur son banc : «  Alex tronche de nem   ».
Il voudrait disparaître, revoir son père, parti à Taïwan, dont il n'a plus de nouvelles depuis des années. Mais il enfouit sa colère, comme toujours, et continue de vivre normalement en essayant d'oublier.
Il y serait sûrement parvenu si Sibylle, sa nouvelle amie n'avait pas insisté pour enquêter. C’est le tournant du livre. A partir de cet instant, Alex va se faufiler dans le tourbillon des mensonges, jusqu’à s’y perdre, déclarant même que son père est mort pour obtenir l'attention de ses camarades.

Le livre traite d'un sujet important, le racisme. Mais au lieu de  l'aborder d'une façon grave et solennelle, il le fait de manière  légère, servi par une écriture douce, un rien enfantine, en même temps que très «  adulte  ». Il glisse, avec profondeur, de cette thématique à celle du jugement porté sur autrui puis de là à la notion de sentiment, qui devraient être les vecteurs de toutes les relations sociales qu’on caractérise, aujourd’hui, par le culte de la différence.  Par la subtilité de son approche, ce roman, assez bref, est à vivement conseiller aux 11-13 ans.
Aurélie Arnaud

Kao Sandrine, Le Pull, Syros, collection tempo+, 2015, 100 p. 6€30
Qui a connu ces pré-adolescentEs engoncéEs dans leur manteau ou anorak, s’y réfugiant comme dans un terrier en pleine salle de classe, ou en pleine rue ; qui a croisé ces pré-adolescentEs perduEs dans un vêtement si ample qu’il les absorbe, les avale, lira avec un intérêt de reconnaissance ce livre de Sandrine Kao. Louisa a analysé pour la commission ce bref ouvrage de belle écriture :
Le livre nous parle de la peur du regard des autres, ce regard qui dépouille la personne de sa personnalité, l’amenant à s’identifier à l’image qu’elle croit donner. C’est le drame de Soline d’une timidité maladive. Elle éprouve, en groupe, la peur qui vous exclut, qui conduit au rejet de l’autre. Tout le livre est un lent cheminement vers une autre peur qui suscite l’appui à prendre sur un proche et ainsi puiser dans la solidarité éprouvée le courage d’affronter sa peur. Le livre est donc une réflexion sur le rapport aux autres à travers le sentiment de la peur. La confiance en soi, Soline la perd face aux injures qu’elle subit chaque jour. En revanche, elle va trouver son intégrité, sa personne, en trouvant appui auprès de son amie Lucille. Ce roman est une belle réflexion, simple à lire,  sur l’altérité, la peur, l’être et l’apparence.
Louisa Dubois

Daeninckx Didier, Mortel Smartphone, Oskar éditeur, collection les romans de la colère, 2015, 62 p. 5€95
Voici encore un très bel ouvrage de Didier Daeninckx destiné à la jeunesse (1). Il s’agit d’une nouvelle qui raconte le parcours tragique d’un jeune congolais soumis aux guerres entre bandes rivales dans sa contrée de naissance. Il va connaître l’exploitation du coltan, ce minerai (alliage de tantalite et de colombite) appelé aussi pierre grise dont on se sert pour tout ce qui est téléphones portables, consoles de jeu… Quatre entreprises internationales maîtrisent la technologie, mais l’extraction du minerai est assurée par des capitalistes locaux, entre banditisme et marché souterrain, et que laissent faire les entreprises occidentales et les autorités locales. Le récit se situe dans la région du Kivu en République Démocratique du Congo, connue pour les combats meurtriers qui terrorisent les populations. Le héros, Cherald, va voir l’esclavage utilisé par l’exploitation capitaliste dans les mines qui parsème ce territoire au riche sous-sol. Il va nous faire partager le travail forcé des enfants, filles et garçons, son enrôlement par la bande armée qui l’a kidnappé, son devenir d’enfant soldat, sa fuite jusqu’en Europe où passager clandestin dans la soute d’un cargo il sera arrêté en attente d’une reconduite à la frontière. Derrière la vitre de la zone policière de transit, il voit passer, les passagers indifférents, leur portable collé à l’oreille…
Magistralement composé, clair, augmenté d’une partie documentaire sous la forme d’un entretien avec l’auteur, Mortel Smartphone est un livre à offrir et à mettre en rayon dans toutes les bibliothèques pour la jeunesse.
Philippe Geneste

(1) mais pas que puisque le lectorat adulte retrouvera l’histoire dans un ouvrage récemment paru de l’auteur, Novellas éditions le cherche midi, 2015, 466 p. 18€90. 

05/07/2015

De l’heroïc fantasy à la science fiction en passant par le fantastique

Moss Alice, Le passage des ombres, Editions Milan, 2014, 382 pages, 13,90€
C’est l’histoire de deux meilleures amies nommées Faye et Liz, âgées de quinze ans. Elles se connaissent depuis la maternelle et habitent toutes les deux la ville de Winter Mill.
Un matin de septembre, il se met à neiger. Cet hiver précoce perturbe la population. De nouveaux arrivants, une mère et son fils, ainsi qu’une bande de motards intriguent les habitants. Ils installent leur campement dans la forêt.
Faye rencontre un membre des motards et tombe amoureuse de lui. Des évènements étranges se produisent. Un jour, alors que son ami Jimmy a disparu dans les bois, Faye se retrouve face à un loup. Intriguées, Faye et Liz décident d’en savoir plus. Elles découvrent que les motards ne sont pas humains, ce sont des loups-garous…
J’ai trouvé ce livre assez captivant au début, mais je ne suis pas rentré complètement dans l’histoire. Les scènes où les héroïnes essaient des tenues pour leurs soirées m’ont parues ennuyeuse et décalées par rapport au côté surnaturel de l’ensemble.
Vasile Drumea

Ness Patrick, Quelques minutes après minuit, illustrations de Jim Kay, éditions Gallimard jeunesse, 2011, 215 pages, 18 €
L’écriture et le graphisme sont intimement liés. Le noir prédomine, il contraste avec des zones de lumière intense. De subtils effets de matière montrent une grande richesse dans les traits, les traces, les coulures et les projections. L’encre semble envahir les mots, telle une chose vivante et sauvage.
Ces derniers temps, Conor, treize ans, fait très souvent un cauchemar où des mains lui glissent des siennes, sans qu’il puisse les retenir. Une nuit, à minuit sept précise, Conor sort de son sommeil. Il sent quelque chose qu’il n’arrive pas à identifier.
Par la fenêtre, la lune éclaire un grand arbre. Un if.
Quelqu’un l’appelle par son prénom. Sous les yeux de l’adolescent, l’arbre se métamorphose en un être mi humain, mi végétal, parvient jusqu’à sa fenêtre, rugit d’une voix basse et puissante. Sa main tordue, faite de branches tressées, le saisit en le serrant au point qu’il peut à peine respirer. Le monstre le soulève jusqu’au dehors, dans le jardin, ouvrant la bouche pour le dévorer.
Malgré la violence de la créature, Conor réalise qu’il ne la craint pas. Au contraire, il attend avec impatience sa venue toutes les nuits.
La mère de Conor est atteinte d’un cancer. Pendant qu’elle est à l’hôpital, le garçon est chez sa grand-mère et souffre de ne plus pouvoir parler à sa mère.
Durant ses rencontres nocturnes, le monstre lui raconte comment il a renversé des ennemis, terrassé des dragons, quelle a été la vie d’un guérisseur qui utilisait la baie de l’if. Comme un guide, il l’encourage à exprimer ses colères, ses envies de destruction et lui permet d’affronter le mutisme de son entourage.
Laurence Druméa

COSTE Nadia, Ascenseur pour le futur, édition Syros, 2014, 139 pages, 5€
C’est l’histoire d’un garçon de onze ans qui s’appelle Brett. Il se fait racketter au collège par une bande de trois jeunes plus grands que lui. Un jour, pour échapper à la bande, il se réfugie dans une vieille usine et découvre un ascenseur. Bien qu’il n’y ait pas d’électricité, les lumières de l’ascenseur sont allumées et les portes s’ouvrent… une personne se trouve dedans ! C’est un adolescent aux cheveux noirs qui lui dit de venir. Sans réfléchir, Brett décide de le suivre et les portes se referment sur lui.
Enfin soulagé d’avoir échappé à ses poursuivants, Brett remercie le garçon. Intrigué, il remarque les boutons de l’ascenseur… ce ne sont pas des numéros, mais des années, jusqu’à 2080. Seulement le bouton de l’année 1991 brille. Immédiatement il comprend qu’il se trouve dans une machine à voyager dans le temps.
Brett comprend, en questionnant le garçon, qu’il vient de l’année 2015 et qu’il se nomme Lucas. Lucas annonce à Brett qu’il doit sortir de la machine et retrouver son quotidien. Mais Brett insiste pour rester. Lucas accepte et Brett se retrouve en 2015 ! C’est de son futur qu’il s’agit : il se voit père avec des enfants. Il est chef d’une entreprise de jeux vidéo et a créé cette machine à voyager dans le temps.
Après de nombreuses aventures, Brett revient finalement dans son présent et se rend compte qu’avec courage il a pu prendre sa vie en main en osant affronter ses harceleurs.
Ecrit à la troisième personne, le livre nous donne une vue d’ensemble sur tous les personnages et les différentes époques.
Cette histoire m’a beaucoup plu parce qu’elle mêle différentes époques et les mêmes personnages à différents âges en même temps. Le livre m’a rappelé le film de science-fiction américain intitulé Retour vers le futur, réalisé par Robert Zemeckis. Après plusieurs voyages dans le temps, le héros, un adolescent déçu par sa vie, réussi à la modifier dans le bon sens après avoir failli tout rendre bien pire.

Vasile Drumea

27/06/2015

Le fantastique au cœur des craintes sanitaires d’hier et d’aujourd’hui

Kat, FALLS, Inhuman,tome1, édition Milan, 2015, 443p.  16,90€
Le roman s’appuie sur une quête où Delanez MC Evoy, surnomée Lane ; recherche son père, Yvan MC Evoy pour lui transmettre un message. Ce dernier contient une mission qu'il doit exécuter en une semaine sous peine de mort. Lane va alors passer de l'autre coté du “mur”. Le “mur”est une immense construction de délimitation bâti lors d'une épidémie du virus ferae naturae afin d’en proteger le pays. Passer de l’autre côté, enfreindre l’interdiction, est passible d’une condamnation à mort. 
Lane va alors rencontrer Everson, garde de la Limite puis Rafe qui va la conduire jusque dans un camp de malades où elle devrait retrouver son père. Mais celui ci est déjà parti. Everson inquiet du temps qui passe, rejoint Lane et ensemble avec Rafe, ils décident d’accomplir eux-mêmes la mission.
Pendant le voyage, lors d'un arrêt, Lane va se faire attaquer par Chorda un fou qui veut manger son cœur. Everson et Rafe vont la sauver mais Chorda réussi à s'échapper. Arrivés à l'adresse de la mission, ils découvrent que la maison a été brûlée. Ils se font alors capturer par la Cour de Chorda, roi de la zone contaminé de Chicago. Lane et Everson s'échappent grâce a la mère d'Everson mais le virus a touché Rafe. Arrivée au camp des gardes de la Limite, Lane découvre que son père est gravement blessé. A la fin du livre, Lane a changé elle est plus mûre et a découvert tout un monde. Cette trame narrative n’est pas sans rappeler celle de REEBOT écrit par Amy Tintera
Au début Lane cherche son père dans un monde dont elle ignore tout; à la fin elle le retrouve. C’est un roman d’apprentissage écrit à la première personne qui concentre, sous le genre d’héroïc fantasy choisi, les craintes sanitaires de notre société. Il évoque le progrès scienifique qui est à la base du virus. L’univers du livre est très futuriste.
En conclusion je dirais que ce livre est destiné à un public préadolescent, qui met en avant l'amitié et l'amour filial.

Moore, Viviane, Le Château Du Diable Rouge, édition jeunesse, éditeur Flammarion,  mars 2015, 183 pages, 5.70 €
C'est une enquête où le héros, Michel, écuyer de sire Raoul de L'Eveillerie, recherche la cause d'un étrange mal meurtrier, appelé « Le Diable Rouge », qui frappe le domaine de Coucy dont le seigneur est mort. C'est un enfant, Enguerrand, qui est devenu le seigneur. Il est affaibli depuis sa naissance ce qui le rend sujet à de violentes crises de haine dont il accuse son jeune frère Raoul.
Le lendemain d'une fête donnée en l'honneur de l'arrivée de Michel et du chevalier, une rumeur se répand selon laquelle Raoul aurait tenté d'assassiner Enguerrand qui se serait débattu et l'aurait blessé. Les deux frères donnent des versions contradictoires de l'événement. Michel ne pouvant avancer plus sur la rumeur d'assassinat sans son maître - parti au village étudier la maladie – va, lui aussi tenter d'éclaircir la question. Pendant son enquête le prévôt d'Enguerrand, soupçonné de le manipuler, prononce une parole qui va le mettre sur une piste. Il demande une poule à son chambrier, va chercher du pain noir et le donne à la poule. Il revient lorsque la poule a fini le pain. Il la trouve morte. Michel prend alors la cage et rejoint son maître dans la salle où se déroule le jugement de Raoul. Celui-ci est condamné à combattre les Maures en Terre sainte.
Mais lorsque le chevalier, Michel et un médecin vont lui rendre visite ils le découvrent rongé par la douleur, se tenant le ventre et se tortillant sur son lit. Après une brève observation le chevalier déclare qu'on l'a empoisonné avec  l'herbe du Diable: c'est une herbe qui provoque des douleurs semblables au Diable Rouge. Le chevalier fait recracher le poison à Raoul mais celui-ci n'est pas guéri. Confiant alors la garde de Raoul à Michel, le chevalier accompagné du médecin part fabriquer l'antidote. A leur retour, et lorsque le blessé est guéri, ils décident de tendre un piège à l'assassin où Raoul sera l'appât. Le chevalier laisse Michel et Raoul seuls et part prévenir Enguerrand que son frère est prêt à partir. Ainsi l'assassin reviendra tuer Raoul, mais le chevalier et des gardes lui sauteront dessus et l'immobiliseront. C'est finalement Enguerrand et le prévôt qui ne tardent pas à se manifester. Le prévôt tente de tuer Michel mais le chevalier le sauve et neutralise le prévôt ce qui permet à Michel de sauver Raoul de son frère.
Lors de son jugement il est décidé qu'Enguerrand et sa mère seront envoyés au château de Marle et jetés aux oubliettes. Quand la question du Diable Rouge est élucidée, Raoul envoie de la farine dans toute sa seigneurie. Quant tout est fini le Sire Raoul de l'Eveilleurie adoube Michel qui part vers d'autres aventures.
Au début du livre, Michel, écuyer, cherche des réponses qu'il découvre au cours du livre. A la fin il a « grandi » et est devenu chevalier.

C'est un livre destiné à un public de plus de 11 ans qui met en avant la différence et le dépassement de soi et condamne le mensonge des dirigeants.

Arnaud Ariane

21/06/2015

Quand le monde s’effrange au-dessus des mots

Cixous, Hélène, Un Vrai jardin, éditions des femmes Antoinette Fouque, 1998 (1ère édition 1971), 43 p. 3€
Lorsqu’Hélène Cixous publie ce texte en 1971, il porte la mention nouvelle poétique. Cette précision est importante, car si la brièveté tend à porter l’ouvrage dans le genre de la nouvelle, le style et la teneur signifiée relèvent plutôt de la poésie. Nous pourrions, aussi, parler de poésie narrative. Qui dit narration dit récit. Un Vrai jardin est écrit à la première personne, un « je » qui livre son expérience du monde. Ceci est vrai, mais ce n’est pas si simple pour autant. En effet, qui est ce « je » ?
Un thème majeur, semble être la dialectique du dedans et du dehors : « Puis la grille se ferma doucement et l’on était dans le jardin. Dehors et assez loin, les gens allaient à la guerre » (p.11). Le jardin clos, c’est le monde à l’abri, le havre de paix par temps de guerre, c’est, peut-être, le for intérieur. Le narrateur est-il le jardin ? On peut le penser, notamment à la fin du récit, mais le doute subsiste puisque qu’on pénètre dans le jardin avec lui dès la première page. S’il n’est pas le jardin, il s’est identifié à lui, il y a creusé son identité, y a perdu son nom, et n’est plus que le narrateur ou le jardin. Que dire de cette quête d’impersonnalité ? Qu’elle est une quête de soi hors des étiquettes dont nous affuble la société, en toute circonstance, par son obsession du classement, du rangement serait plus juste. Il faut que tout soit rangé, ordonné. Un temps, on pense même que le narrateur est un bébé, un rejeton d’humain abandonné là et que le sol a aspiré pour le sauvegarder. Mais, la dernière page tournée, on se dit que non, décidément, ce « je » est la terre même qui parle d’elle, son nombril n’étant qu’un trou d’obus, marque béante de la guerre perpétuelle qui caractérise le mode de vie humain : « de temps à autre une bombe, mais c’était peut-être le rire de la guerre » (p.30). La terre, après tout n’a ni père ni mère, elle est le support de l’humanité et comme dans le récit, tout est vu en contre-plongée, ne faut-il pas se rendre à cette évidence ? Lisons les dernières lignes : « Mais maintenant, je savais que c’était moi le jardin. J’étais le jardin, j’étais dedans (…) et je n’avais pas de nom. Terre, Terre, criai-je » (p.38).
Puisque nous tenons une interprétation possible, autorisons-nous une réflexion. Et si ce texte était allégorique, ne parlerait-il pas, aujourd’hui, de l’état de la Terre pour nous remettre les pieds sur terre ? La vie prend racine dans le sol comme le récit d’Hélène Cixous. La Terre nous dit les blessures qu’on lui imprime, tout en reprenant le vivant achevé, c’est-à-dire en engloutissant dans sa robe d’écorce terrestre les morts. On n’y prend guère garde à cette Terre, et c’est bien la thématique d’Un Vrai Jardin qui invite à réfléchir à l’origine, sans identification singulière, mais plutôt cosmique. Allégoriquement, Un Vrai Jardin décrirait un lieu à soi habité grâce aux mots et à la littérature. Replié, le narrateur n’en continue pas moins à parler pour exister, il se parle, il nous parle, il nous tend sa parole et nous lisons ses pensées sombres. Pourquoi sombres ? Parce qu’elles sont scarifiées par les guerres. Ainsi le ciel, « il y avait longtemps qu’on ne l’appelait plus le ciel parce que d’ici-bas on le voyait se déchirer et s’effranger au-dessus des murs ».
Il reste donc au lecteur à se glisser sans méfiance dans les plis poétiques des mots et s’y enterrer pour que naisse une humanité terrestre conciliée à la Terre.
Philippe Geneste

07/06/2015

Du dernier pas de « l’homme aux semelles de vent » car c’est « la vraie marche ».

Christ Aloïs, Comédie de la soif. Monologue imaginaire d’Arthur Rimbaud depuis Aden, le soir du 8 mai 1891, Bruxelles, éditions de L’Arbre à paroles, 2010, 55 p. 10€

Dans la monographie qu’il a consacrée à Rimbaud, Yves Bonnefoy (1) critique toute tentative de chercher à comprendre Rimbaud en dehors de ses poésies et il précise qu’il ne servirait à rien de chercher à faire parler le silence du poète, cette rupture qu’on peut dater de 1875. Cette rupture est pourtant ce qui a contribué à faire du poète non une légende mais une figure. Aloïs Christ en fait, sinon un héros, au moins un personnage ; il interroge l’interruption de l’écriture poétique pour réincarner Rimbaud, par le théâtre, le soir du 8 mai 1891 à la veille de son retour en France sur l’Amazone en direction du port de Marseille. Depuis fin mars, Rimbaud ne quitte plus le lit, souffrant atrocement du genou (un sarcone –cancer- du genou sera diagnostiqué lors de son hospitalisation le jour même de son arrivée, le 20 mai, à Marseille). Le 8 mai 1891, il se trouve à l’hôpital européen d’Aden, où il est entré le 30 avril après trois semaines de transport sur civière d’Harar à Aden.
Aloïs Christ ne fait aps de Rimbaud un héros, dans le sens où sa Comédie de la soif (…) n’est pas de dévotion, dans le sens où il ne prend pas à la lettre les déclarations des poèmes mais préfère prendre le poète à ces lettres, notes de carnets, comptes rendus et rapports de voyageur, qui forment l’essentiel de son œuvre. C’est ce qui rend la fabulation théâtrale si proche de l’homme, du poète en rupture de ban littéraire. C’est aussi ce qui met Alois Christ dans la filiation de René Char déclarant : « Il faut considérer Rimbaud dans la seule perspective de la poésie. Est-ce si scandaleux ? Son œuvre et sa vie se découvrent d’une cohérence sans égale ».
Le monologue que signe le dramaturge éclaire la période des voyages de commerce et de trafics divers comme on explore une quête. Puisant parcimonieusement avec intelligence et tact dans l’œuvre et dans la correspondance de Rimbaud à ses proches et à ses collaborateurs, le monologue fait entrer dans l’espace mental de l’amputé, fiévreux et révolté, avec ses faiblesses et ses espoirs feints, pour une remontée du temps dans la vie d’un homme. Fidèle au principe dialogique au fondement de toute langue, le monologue est un dialogue intérieur avec des interlocuteurs divers. Il y a Djami, de son vrai nom Djami Oueddeï Djami, le jeune serviteur de vingt ans et amant de Rimbaud travesti longtemps en « fidèle serviteur » par nombre de plumitifs biographes ou commentateurs, et pour qui Rimbaud prit son unique disposition testamentaire (2). Il y a le docteur et le personnel de l’hôpital européen d’Aden ; il y a la mère Rimbaud, qui intervient aussi avec la lecture par le personnage des lettres qu’il a reçu d’elle, il y a Verlaine « une âme de putain (…) Il était fait pour les langueurs de l’administration et l’apathie sereine des dimanches » (p.28). Il y a ses associés Soleillet et Labattut, la veuve de ce dernier. Il y a Ménélik, « roi des fripons et de la palabre » (p.42), qui règne sur le Choa, et avec qui Rimbaud fait commerce de marchandises diverses et d’armes ; il y a son éphémère compagne éthiopienne. Il y a quelques poèmes de l’autre rive de sa vie, « je est un autre »… C’est ainsi toute la vie de Rimbaud qui monte sur les planches le temps d’un monologue.
Aloïs Christ interroge ainsi le passage de l’intelligence des visions contenue dans la lettre du voyant à l’intelligence des relations économiques et humaines portée par les actes de la vie. Il met l’accent à juste titre sur l’acharnement scientifique de Rimbaud pour assurer ce passage, dévorant les volumes de géodésie, de topographie, de minéralogie, réclamant des traités divers de mathématiques, de trigonométrie, de mécanique, des chemins de fer, se passionnant pour des manuels de métier (verrier, tanneur, faïencier, potier, fondeur en tous métaux, armurier, serrurier..), se plongeant dans les dernières théories du moment en matière de physique et de géographie, curieux des sciences de l’ingénierie : « La science, oui, la science guérit de tout » ; « Demain une seule religion le progrès ! Nous y sommes presque… Alors vraiment une aube nouvelle se lèvera sur l’humanité enfin réconciliée. C’est à ça que mon fils œuvrera, c’est tout ce que je veux laisser de mon passage » (p.23) ; « Oublier le présent, luxe avenir pour l’humanerie des machines. Le monde moderne saura s’offrir cette richesse » (p.30).

Par ce monologue théâtral, Aloïs Christ invite à poursuivre « l’œuvre-vie » (l’expression est d’Alain Borer) de Rimbaud en chacun de nous : « chaque signe entendu prolonge l’existence et vous attache au monde » (p.25). La poésie n’est jamais très loin : « Et plus d’histoires, ces simulacres de l’aventure » (p.51) ; « Il n’y a pas de surprise, pas de mystère… le mystère, cette paillasse sur le vide » (p.50). L’errance rimbaldienne s’avère être un échec, soit, dit avec les mots d’Une saison en enfer, « La vie est farce à mener par tous », « C’est le feu qui se relève avec son damné ». Mais c’est aussi une leçon de vie qu’Aloïs Christ tire de la correspondance du poète dont il est, ça ne fait aucun doute, un lecteur passionné : l’existence vaut d’être vécue par sa réinvention continuée, dans tous les domaines de la vie. La rupture ponctue parce qu’elle relance, renouvelle, l’être y fait peau neuve, poursuit sa quête, jusqu’à la mort qui, elle « est une attente qui se précise et que le corps ponctue » (p.21).

Le théâtre a ses lois. Il y faut la richesse de l’écriture sous-tendue par un pouvoir performatif du verbe qui épouse la verve du rythme. C’est dans ce creuset, à deux doigts de la poésie, qu’un texte recueille sa chance d’advenir au théâtre et c’est cette advenue qu’il faut souhaiter à Comédie de la soif. Monologue imaginaire d’Arthur Rimbaud depuis Aden, le soir du 8 mai 1891.
Philippe Geneste
 (1) Yves Bonnefoy, Rimbaud par lui-même, Le Seuil, collection écrivains de toujours, 1970, 189 p.
(2) cf. la lettre d’Isabelle Rimbaud au consul de France à Aden datée du 19 février 1892


La pièce sera jouée par la compagnie Métamorphose le vendredi 19 juin à 20h30 à la salle L’Accordeur 15 route de Paris 33910 St Denis de Pile

31/05/2015

Du rêve des mots, du rêve des mondes
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Parce que le rêve et l’amour agrandissent le monde

Combes Héloïse, La Petite Nageuse du Nil, illustrations de Georges Lemoine, Oskar, 2014, 35 p.
Tout au bord du Nil, une jeune servante aimait contempler les premières lueurs de l’aube et se baigner dans la fraîcheur des eaux. Elle aimait rire avec les poissons, saluer les animaux à leur rencontre, s’éclabousser de bonheur dans la promesse des premières heures du jour, loin des rebuffades de sa maîtresse et du monde terrifiant des hommes.
Un jeune sculpteur la suivait, cherchant à la nommer dans toutes les palettes qu’offre l’amour : « te nommes-tu la belle, la douce, celle qui existe pour moi, celle que j’attends ? ».
Mais un matin, l’écho de sa demande s’est perdu. A l’endroit précis où la jeune fille plongeait dans les eaux du Nil, il la vit disparaître au loin, accrochée aux flancs d’un canard, en partance pour l’infini, qu’elle désirait tant connaître.
Le petit sculpteur n’aura de cesse, alors, que de la faire vivre toujours, traçant dans le bois l’image de son aimé. Les statuettes ainsi créées ont traversé le temps, de l’antiquité jusqu’à maintenant, figures gracieuses, immortelles et vivantes de l’amour.
Dans ce très beau livre, la poésie et l’art du dessin et de la peinture font œuvre commune. La lecture des illustrations et celle des mots se font échos. Les traces qui marquent les pages -celles des animaux, celles de la jeune fille et celle du temps-, si elles s’effacent, se reforment sans cesse par l’écriture et le dessin, comme pour remodeler, comme pour souligner l’amour en pointillé. Ainsi, le roman commence-t-il par « elle aimait » ; et se termine par les mots, écrits sur le sable en égyptien, « ouniherabetsy », qui signifie, je l’aimais ».
Annie Mas
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Nominéthique ou l’art des mots de François David

David François, Papillons et mamillons, illustré par Henri Galeron, mØtus, 2015, 80 p. 11€
Jeux de mots à partir de la morphologie (hirondelle/hirondil), exacerbation du sens (un plafond ça fond…), je sur la composition des mots (lunettes/lufloues), assonances et anagrammes, néologie antonymique (paquebot/paquelait), ce recueil de poésie nominale de François David illustré par Henri Galeron ravit. Il propose un pas de côté en matière de nomination pour voir le monde autrement, pour le réinventer par le langage, bref, pour opérer un réglage langagier de l’imaginaire du monde, réglage que rend tangible l’œuvre de l’illustrateur. Ou plutôt, Henri Galeron propose la définition iconique des couples de mots contrastivement convoqués. Ainsi, l’apprentissage définitionnel rejoint-il, sans lourdeur, la verbigération pour ré-enchanter le monde. Car, c’est de ré-enchantement qu’il est question plutôt que de mise à l’envers du monde. Un ré-enchantement qui emprunte la méthode contrastive appliquée à un objet, à elle étranger, la nomination. C’est que, nommer, c’est partager, c’est faire entrer l’univers dans l’univers des autres et inventer des mots, c’est étendre cet univers, c’est le pousser en expansion devant soi et devant les autres. Toutefois, la nomination poétique s’élargit un peu de ces affirmations en ce qu’elle épouse la jouissance de la divination des jeux de sonorités ou de graphies. Dit autrement, la nomination poétique pose la gourmandise des mots pour éthique (pourrait-on oser la nominéthique ?) renouant avec la motivation contre l’arbitraire des signes qui sclérose. Motiver les sens, c’est prendre langue avec la monde et pour ce faire et ce comprendre, lisez lecteurs et lectrices, cet opuscule pour les petits qui porte titre Papillons et mamillons. Faut-il préciser : quel que soit votre âge… ?

Philippe Geneste

25/05/2015

De la méchanceté

Kambouchner Denis, De Bonnes Raisons d’être méchant ?, illustrations de Guillaume Degré, Giboulées Gallimard, 2015, 83 p., 10€50
Cet ouvrage à la mise en page très aérée, aux illustrations d’une grande pertinence et inventivité est un petit joyau de réflexion pour els adolescents. L’autrice écrit avec clarté, n’abusant pas des références, mais sachant en baliser adroitement la progression du raisonnement.
La méchanceté ou malignité, c’est « la disposition à faire le mal ». Elle regroupe donc l’ensemble des dispositions négatives à l’égard des personnes :

 Défiance               crainte                    envie             jalousie                  colère                haine                 mépris
                  
Défiance et crainte appartiennent au domaine de l’hostilité : le refus d’aider. La défiance est la manifestation d’une opposition d’intérêt. La défiance est une forme de prudence qui dresse un obstacle à toute construction collective. La crainte ajoute à la défiance l’idée que l’individu que l’on défie est dangereux et pose le craintif en victime de l’autre.
Envie, jalousie et colère appartiennent au domaine de la haine mais uniquement liée à un sujet précis, un trait de caractère, une caractéritique... La Haine, c’est l’envie, la jalousie et la colère portant sur toute la personne ou tout l’objet. La haine s’accompagne d’un acharnement : « la personne haineuse estimera avoir quantité de raisons de persévérer dans sa passion » (25). Le but de la haine est l’élimination avec châtiment. La haine exile ou tue. La violence physique est fille de la haine
Mépris, c’est la haine qui va jusqu’à nier la personne (racisme, sexisme). C’est une haine calculée, maîtrisée pour détruire l’autre, l’éliminer. Le but du mépris est l’élimination par bannissement, effacement. Le mépris instaure l’oubli voire éradique. Il pose l’autre dans le non-existant ; le mépris vise l’inexistence. La violence morale et la violence verbale sont filles du mépris.
Haine & Mépris relèvent de la vengeance, du « bon droit » de la vengeance unilatéralement proclamée avec refus de toute discussion. Le mépris surtout est une fin de non recevoir la parole de l’autre, de la tenir pour nulle et non avenue. Le haineux comme le méprisant savent des choses que même le haï ou le méprisé ne connaissent pas : haïsseur et mépriseur se croient les plus savants des hommes, ils sont pleins d’orgueil d’eux-mêmes. Ce sont des justiciers en quelque sorte.
Prenons l’exemple d’une personne qui a des opinions résolues et qui les défend même si le cadre social ne les accepte pas. Le méchant va alors s’en prendre à l’individu et opposer à cet être a-normal, les gens normaux, qui eux, connaissent les lois, respectent le réel, s’y soumettent parce qu’ils ne sont pas fous, eux, parce qu’ils ne veulent pas s’isoler des autres, eux. « Ceux qui savent cela, ce sont les “bons”, les “gentils” ». Les “bons”, les “gentils” convoqués par la méchanceté, sont persuadés qu’ils attribuent à celui qu’ils veulent éliminer ce qu’il mérite : c’est le principe de l’équité, moteur moral de la haine et du mépris au fondement même de la méchanceté.

L’exercice général de toute méchanceté est de se fixer « sur tout ce qui apparaît non-conforme (hors norme) ou indésirable (ou même simplement étranger) » (37). Le haï, le méprisé est déclaré fou car cette accusation sociale l’isole des autres, le met à part. Le but de la méchanceté est d’écarter l’individu de soi. Pour la méchanceté, « tout ira bien » quand l’autre aura été éliminé, aura disparu. Le méchant a un but : détruire l’autre. La méchanceté est du côté de la gestion de l’existant, de l’immobile : « on gère, on bouge, on campe » (79), mais surtout on rend lointain l’horizon d’autre chose. La méchanceté est ce qui bannit les horizons à venir pour enfermer l’individu dans un cercle de haine close sur elle-même.

Philippe Geneste