Anachroniques

17/05/2015

Vivre ou la sagesse du risque

miyakoshi Akiko, Un Goûter en forêt, traduit du japonais par Nadia Porcar, Éditions Syros, collection mini albums, 2015, 32 p. 5€50
Un bonnet rouge coiffe une petite fille qui porte un gâteau à la grand-mère. Le papa est déjà chez celle-ci, pour déblayer la neige accumulée sur le toit. Entre les deux maisons, il faut traverser une forêt où les troncs gris et noirs s’élèvent au-dessus du sol blanc. On pense, évidemment, au Petit Chaperon rouge, à une histoire d’ogre ou de loup affamé. Mais l’onirisme prend le dessus sur l’intertextualité. Des animaux vont aider la fillette à trouver son chemin : des animaux ? Est-ce un rêve de la petite fille provoqué par la peur ? En tout cas, perdue, elle retrouvera, non pas le droit chemin, mais le chemin, et atteindra saine et sauve la maison de la grand-mère où elle retrouvera, aussi, son père.
Les illustrations à la mine de plomb ou au crayon Conté, avec leurs zones éclaircies et l’absence nette de cerne propulsent le récit dans l’onirisme. La profusion d’angles de vue, plongée, contre-plongée, le choix dominant de plans moyens insufflent le dynamisme à l’histoire. Les quelques rares touches de couleurs viennent troubler l’espace onirique pour instiller l’hésitation propre au ton fantastique.
C’est que cette historiette est un conte qui se défait des mythes (1). Les animaux sont les sentinelles secourables qui incarnent la sagesse par la fête, par l’accueil (forme laïcisé de la bonté, ici le repas offert), par la consolation du monde, signification que prend la décision des animaux d’accompagner l’enfant sur le chemin qui mène à la maison de la grand-mère. Ils sont une transfiguration des animaux sauvages menaçants des contes en créatures protectrices. La petite fille est arrachée à l’envoûtement de la peur ; c’est donc le petit chaperon rouge désenvoûté. La nature sauvage n’est plus vécue comme un danger, un piège ; elle est complice de la libération de l’enfant car elle en éradique ce sentiment de l’effroi, c’est-à-dire la représentation faussée car inauthentique et irrationnelle. L’enfant se trouve elle-même, sans règle de morale à suivre, en prenant ses propres risques et en construisant sa vie pas à pas, un pas à pas qu’on nomme volonté. Si elle suit la silhouette qu’elle croit être du père dans la forêt, et qui est en réalité l’enveloppe d’un ours, c’est qu’elle va de l’avant vers la sauvagine qui en retour se presse autour d’elle ; ce sont ces animaux irréels, qui s’évanouissent dans le dessin en perspective, preuve de leur existence mentale et non physique. Ce sont eux, donc, qui lui font connaître qu’un chemin se fait pas à pas. La vie ne se construit pas par reconnaissance mais par les connaissances.
On pourrait conclure, mais l’interprétation reste ouverte, beauté et grandeur du conte, qu’ici le petit chaperon rouge est la petite fille qui apprend la peur : le petit chaperon rouge est une petite fille, l’enfant, serait-il dans le conte un symbole de l’être bisexuel qui en vient par l’expérience de la vie à une forme de sagesse du risque ?
Geneste Philippe

(1) Nous nous appuyons ici et dans ce qui suit sur l’analyse de Walter Benjamin « Le Conteur » traduit par Pierre Rusch, dans Œuvres III, Paris, Gallimard, collection folio essais, 2001, pp.114-151

10/05/2015

Quand le noir en voit de toutes les couleurs…

Souvent, dans les livres pour la jeunesse destinés, notamment, aux petits, la peur devient une énergie libératrice de la relation aux autres et à soi.

vIDAL Séverine, M, J’aime mes cauchemars, illustrations de Graux Amélie, Gallimard jeunesse-Giboulées, 2014, 37 p. 13 €50
Le cauchemar effraie mais il attire l’enfant quand il se fait fiction. C’est sur ce constat que Séverine Vidal a battit son œuvre sous la forme d’un album illustré par des dessins gais, grotesques parfois, inventifs, et colorés en diable d’Amélie Graux. Si la monstruosité attire, si le cauchemar séduit, c’est parce qu’ils invitent à outrepasser des règles de la société. Ainsi, ils sont, pour l’enfant, des exutoires à ses angoisses, fantasmes et pulsions. En vivant par la fiction ces réalités imaginaires, qui traversent tout être humain, l’enfant apprivoise ses peurs pour les fonder en force d’affrontement des situations qui le troublent. Plus particulièrement centré sur la monstruosité des êtres hybrides, sur le regard des autres, sur la perte de repères spatiaux, l’album de Séverinne Vidal et Amélie Graux accompagne l’enfant dans sa construction tout en contant une histoire de proximité car touchant son quotidien.

Magdalena, Dans le Noir de la nuit, illustrations de Christine Davenier, Père Castor, 2015, 32 p. 13€50
La situation est courante : un enfant est au lit, mais n’a pas sommeil. Voilà l’heure propice de l’histoire, la fiction qu’on associe à la nuit. Mais la nuit est là et ce rituel du récit n’est-il pas là pour apprivoiser la nuit noire et fantomatique ? N’est-ce pas le plus grand mystère que ce monde obscur où tout se fait invisible ? Alors que faire, sinon regarder au fond de soi, faire advenir des images qui dansent dans la tête, pour soi seul. Mais les maîtrise-t-on ces images ? Ne s’échappent-elles pas de quelques lieux inconnus, ne sont-elles pas des signes d’une vie intérieure insensible et pourtant si prégnante ? C’est en jouant avec cette réalité inquiétante que Magdalena a composé ce petit opus plein d’humour illustré avec de gros dessins aux couleurs vives de Christine Davenier.

Pelisse Laëtitia, Mazzuri Mauw, Les Expressions françaises. Les couleurs, Oskar éditeur, collection Des mots pour comprendre, 2012, 62 p. 14€95
Sur le principe de la collection, vingt-cinq expressions françaises courantes sont auscultées avec humour, finesse, intelligence. L’explication est donnée ainsi que l’emploi historique à l’origine de l’expression. Une étude d’un des mots peut aussi être entreprise. Des « réponses » à des explications, donc, plutôt des compléments d’information pour éviter des contresens sont présentes à chaque double page qui constitue le format de l’analyse d’une expression. Et c’est un régal.
Qui se souvient de l’origine de l’expression du pot au noir qui désigne une zone dangereuse ? Pourquoi le bleu est-il assimilé à la naïveté dans se faire avoir comme un bleu ? Si les choses sont cousues de fil blanc, ça ne nous empêche pas de broyer du noir ni, de but en blanc, d’en voir des vertes et des pas mûres jusqu’à recevoir une volée de bois vert. Les blancs becs en lexicographie rient jaune, mais ils n’ont encore que mangé leur pain blanc, car s’ils se trouvent être marron, véritables lanternes rouges vouées au diable vert, ils reprennent l’ouvrage en main avec détermination pour ne plus faire chou blanc. Parfois, la langue verte attire le vert galant pour une histoire un peu fleur bleue. Dans tous les cas, le livre de Pelisse et Mazzuri s’impose comme leur éminence grise dans une collection à marquer d’une pierre blanche.
Geneste Philippe

03/05/2015

La rationalité punitive

Grevet Yves, Des Ados parfaits, éditions mini Syros, collection Mini Soon +, 2014, 117 p. 5€
La nouvelle collection Mini Soon +, s’intercale entre la collection Soon, créée en 2008, destinée aux adolescents, et Mini Soon, créée en 2010,qui vise les 8-9/11 ans. Le roman de Grevet lance la collection avec bonheur. 
Voici un excellent roman de science-fiction qui interroge le clonage. L’auteur maintient un suspens durant toute l’histoire stimulant les hypothèses d’interprétation au fil de la lecture. L’écriture est simple mais rigoureuse avec un équilibre savamment entretenue entre narration et dialogue, récit et récit de personnage. Le sujet traité intéressera tous els enfants de cet âge. Le héros et l’héroïne sont des collégiens qui apprennent bien à l’école, écoutent bien leurs parents, vivent dans l’obéissance modèle. Mais ils sont différents, d’autres élèves ne se privent pas pour le leur dire. En fait, deux problématiques sont soulevées.
La première c’est celle de l’usage de la fabrication de clones pour punir les déviants et autres délinquants. C’est ce qui est arrivé aux héros. Ils vont rencontrer leurs originaux, et il s’ensuivra une réflexion poussée autour de l’obéissance, de la nature sociale de la punition, de l’amour parental contraint à l’institution du dressage familial.
La seconde problématique, moins prégnante, mais présente, surtout une fois el livre refermé, est celle des risques sociaux des humains augmentés. Le transhumanisme qui développe une logique techno-utopiste, pose des questions que le livre aborde à sa façon. Les héros du roman évoluent dans un univers de surveillance permanente : « chaque habitant avait un implant bioélectronique de reconnaissance greffé au poignet ». Que signifie, dès lors, vivre librement ? En quoi la prévention de tout risque vient-il annihiler le développement personnel ? La fabrique de clones (donc les manipulations du génome) pour opérer le remplacement des êtres perdus et donc, ce vieux rêve d’immortalité, interroge l’identité humaine surtout que ce ne sont que les classes aisées qui y ont accès. Le roman fait entrer le jeune lectorat dans cette réflexion, sans didactisme, juste à travers les impératifs du récit. Le transfert de mémoire et son entretien par une machine pose la question du contrôle des personnes et des récits de vie, cœur du sujet du roman d’Yves Grevet. Des Ados parfaits est un roman socio-techno-logique, si on veut, il montre une humanité qui, ayant négligé la réflexion sur els conséquences des progrès n’a pas pu les maîtriser. Les solutions techniques se substituant aux actions sociales signent l’avènement d’un univers répressif généralisé. Pourtant, la lettre finale de Célia, l’héroïne remplacée par son clone, laisse ouvert l’espoir d’une démarche vers l’éthique des humains et une désaliénation par la réflexion et la dialogue.

Philippe Geneste

23/04/2015

Une nouvelle maison d’édition en poésie jeunesse

Entretien Franck Achard des éditions La Renverse

Le secteur poésie pour la jeunesse est-il si luxuriant pour qu'une nouvelle maison d'édition y fasse son entrée ?

F.A. : Avant que de répondre à cette question, permettez-moi de considérer avec vous les termes de « poésie pour la jeunesse ». Cette appellation, parfois synthétisée en « poésie jeunesse », rejoint la bien connue « littérature jeunesse » et identifie donc a priori son propre lectorat (phénomène unique dans le secteur de l’édition). Vous aurez remarqué que nos ouvrages ne comportent aucune indication de genre littéraire ; ni le terme « poésie », ni la locution « poésie jeunesse » ne figure en couverture ou en page de titre. Il s’agit bien entendu d’un choix réfléchi qui, s’il peut s’avérer néfaste en termes de commercialisation, est important dans notre projet éditorial. En effet, en n’adressant nos ouvrages à aucun lectorat en particulier, ni jeune ni vieux, nous souhaitons que chacun se sente libre d’être attiré, séduit, voire enthousiasmé par n’importe lequel de nos recueils. En réalité, les Editions La Renverse ne sont pas consacrées exclusivement à la poésie pour la jeunesse. Parmi nos trois premiers titres, un seul a été écrit pour un public « dès l’enfance », et un deuxième le sera prochainement. C’est d’ailleurs la locution « poésie dès l’enfance » que nous aurions apposée en couverture, si nous avions pris l’option d’y faire figurer cette information. Car le fait qu’un texte soit accessible dès le plus jeune âge – en ne faisant pas appel à du vocabulaire ou à des références culturelles trop pointus – n’exclut en rien sa capacité à trouver un lectorat bien plus large que celui des enfants, grâce à l’intelligence et la sensibilité de son écriture.
Mais, pour répondre enfin à votre question, si les ventes de livres connaissent une légère baisse en France (-1,2% par an en moyenne selon l’étude du SNE sur « Les ressorts de l’économie de la création »), le secteur jeunesse garde un beau dynamisme. Pour autant, ce n’est pas le facteur économique qui est à la base de notre engagement en faveur des écritures « dès l’enfance », mais la conviction selon laquelle notre rapport à la poésie se construit très tôt, et doit pouvoir trouver des textes actuels, riches, ludiques et sensibles pour s’épanouir.

Les éditeurs connus du secteur de la littérature de jeunesse, perpétuent une poésie dite enfantine qui est un aménagement de recueils ou d'œuvres de poètes illustres. Comment les éditions La Renverse se situent-elles face à ce choix éditorial commun ?

F.A. : Il en va de la poésie comme des autres genres littéraires : les éditeurs les plus connus ne sont pas ceux qui prennent le plus de risques, à quelques exceptions près et en fonction du sens que l’on voudra donner au mot « notoriété ». Entretenir un patrimoine commun par la réédition d’œuvres illustres est évidemment souhaitable, mais ne peut suffire à réconcilier les lecteurs avec la poésie. Car, ne nous voilons pas la face, la poésie est devenue la grande absente dans beaucoup de librairies, faute de lecteurs mais aussi de libraires qui soient en capacité de défendre ce répertoire, d’en montrer et d’en démontrer toute la vivacité et toute l’actualité. Pour cela, nous avons besoin que les auteurs d’aujourd’hui fassent vivre la langue par leur inventivité, une langue nouvelle en prise avec la réalité du monde contemporain. Il nous faut aussi faire entendre ces textes, les lire, les chanter, les crier également, comme nous le propose haut et fort le Printemps des Poètes cette année avec ce beau thème de l’insurrection poétique. C’est ce que la Renverse propose en tout cas aux libraires indépendants avec lesquelles elle a la chance de travailler.

Dans le milieu des années 1990, Le Dé bleu, les éditions du Cheyne, La Renarde rouge, Lo Païs d'enfance, ont marqué l'entrée de la création en poésie destinée à la jeunesse. A voir la présentation de vos éditions et le livre reçu, il semble que vous pensez d'autres voies éditoriales pour la création? Pouvez-vous nous en dire plus ?

Les illustres maisons que vous citez sont autant de sources d’inspiration pour nous, et j’ajouterais Motus à cette liste si vous le permettez. C’est grâce à leur formidable travail que nous sommes aujourd’hui en capacité, nous aussi à La Renverse, de faire des propositions dans ce domaine de la poésie « dès l’enfance ». Notre maison d’édition est née d’un désir de proposer des livres qui allient l’accessibilité à l’exigence, tant pour le texte que pour la conception graphique des ouvrages. Si nous voulons que vive le livre, le beau livre papier, notamment aux côtés de son petit frère numérique qui ne peut que grandir, nous avons pour responsabilité de le rendre aussi attirant que possible. Car si le livre devenait un simple support d’impression, froid et jetable, comme le proposent certaines éditions de poches et certains éditeurs en ligne, il n’aurait alors plus aucune des armes qui lui sont nécessaires pour rester en vie. C’est au contraire par la beauté et la sensualité de son papier, de sa mise en page, par l’éclat de ses couleurs, par toutes les possibilités offertes par l’imprimerie moderne que le livre peut prouver qu’il est encore nécessaire à nos vies, et source de plaisir irremplaçable. Nos ouvrages, coupés en biseau, penchent lorsqu’ils sont rangés sur l’étagère et viennent à la rencontre du lecteur, à la renverse : le livre est aussi un objet avec lequel nous nous amusons.

La lecture du livre de François David et Isabelle Grout montre un soin apporté au rapport texte-image. Est-ce que ce sera une ligne éditoriale ? Et pourquoi ?

Dès lors qu’un éditeur propose des ouvrages pour un lectorat dès l’enfance, il se pose la question de l’image. L’enfant qui accède à la lecture aurait encore besoin, pense-t-on de façon presque tautologique, d’un support visuel. D’où le choix le plus souvent réalisé de proposer des illustrations qui viennent, dans le meilleur des cas, enrichir le texte. Dans d’autres cas, le dessin ne fait qu’enfoncer un clou qui n’a pas besoin de l’être, et aplatit toute possibilité d’imaginer par soi-même l’endroit où nous porte le poème. En faisant le choix de ne pas illustrer le texte de François et Isabelle, nous avons tout de même voulu rendre la lecture ludique, sans imposer à l’imaginaire du lecteur notre vision du texte. C’est pourquoi le jeu sur les typographies a été adopté, montrant ainsi que le mot, donc la langue elle-même, peut devenir source d’amusement, à la manière des calligrammes. Nous ne négligeons pas pour autant la possibilité de collaborer avec des illustrateurs pour nos prochains ouvrages, mais nous prendrons toujours soin à ce que la poésie demeure libre, tout comme l’esprit du lecteur.
Entretien réalisé par Ph. Geneste Avril 2015
*
David François&Grout Isabelle, A Cloche-patte, éditions La Renverse, collection Deux choses lune, 2015, 69 p. 13€
Du coq-à-l’âne à la critique en acte des stéréotypes, de la mise en exergue de la mise en page à l’éloge de la réécriture de textes anciens, des jeux sur la sémiologie des mots aux jeux de mots, de l’humour à la pratique de la syllepse de sens à fin de rêverie éperdue, du détournement de la syntaxe à la cruauté, le recueil foisonne de trouvailles langagières qui sonnent à notre contemporanéité sans crier gare, et pousse le lecteur à renverser un peu sa relation à la norme des sens établis. Oui, comme le dit Franck Achard, la tranche du livre qui ressort en oblique du rayon des livres, s’offrent à al main mise du lectorat jeune ou non, pour feuilleter les discours du monde. Mais, comme toujours en poésie, c’est le singulier qui commande l’entrée dans la vie littéraire des mots pour se replier dans l’intériorité des pensées. Foisonnement, disions-nous, multiplicité des entrées poétiques pourrions-nous déclarer. Mais ici, la pluralité ne porte aps au quantitatif, le recueil ne vaut pas par la somme des procédés, il n’est aps un inventaire d’exercices de style. Non. La pluralité triomphante porte plutôt à un passage de témoin des poètes au lectorat, donc à une invitation faite par David et Grout à personnaliser, voire re-personnaliser les poèmes offerts.

Geneste Philippe

12/04/2015

Regards sur les couleurs de la vie

Sánchez Josué, Mayeli et les fleurs d’arc-en-ciel/Mayelí y las flores del arco iris, illustrations Maguy Bussonnière, L’Harmattan, collection contes du monde entier, 2015, 24 p.
Le personnage est une petite fille qui vit dans un village isolé, entouré de verts pâturages et qui n’a pour amis que les animaux dont elle s’occupe et avec qui elle discute. Sa grand-mère étant malade, c’est grâce à eux qu’elle va trouver le moyen de la guérir. Et voilà le récit partant à la recherche de l’arc-en-ciel seul susceptible de chasser la pluie en faisant revenir le soleil. Le conte animalier est donc un conte à thématique cosmique. Les animaux, agents de la Terre, vont accomplir leur mission dans le respect des équilibres naturels. Les couleurs vont se joindre en une guirlande de fleurs, faisant advenir l’arc-en-ciel phénomène de fusion de la pluie et du soleil. Ainsi s’accomplit le vœu de Mayeli, la guérison de sa grand-mère.
Lola Séry

Hayashi Emiri, Regarde dans la mer, Nathan, collection Petit Nathan, les livres des bébés, 2012, 14 p. 13€90
Voici un très beau livre pour les petits. C’est une exploration du bleu nuit, le bleu de la mer et de ses profondeurs, mais il n’y a rien, là de documentaire. Il s’agit d’une invitation à rêver et, selon la pédopsychiatre Catherine Jousselme, d’un ouvrage qui facilite l’endormissement. Les couleurs sont vives, sur le bleu profond, mais tout est douceur, calme et tendresse. C’est un livre apaisant, qui invite à l’observation et suscite l’échange avec l’enfant.
Hayashi Emiri, Regarde dans la neige, Nathan, collection Petit Nathan, les livres des bébés, 2012, 14 p. 13€90
Exploration du blanc de neige et du gris l’ouvrage fait ressortir des personnages fluorescents et des éléments du paysage en vif argent brillant. Le texte ne sert à rien, puisqu’il redit ce que l’on voit, mais les scènes des doubles pages ouvrent le tout petit au monde. La douceur de la neige est interrogée, tout comme sa propension à recouvrir le sol, les arbres… Le petit personnage, un lapereau gris en feutrine agréable au toucher et par le regard duquel le bébé explore les scènes, sert de passeur, de personnage transitionnel aimerait-on presque dire. Le livre devient, par lui un éloge de la curiosité.
Gay-Para Praline, Bonnets rouges et bonnets blancs. Un conte antillais, illustrations de Rémi Saillard, Didier jeunesse, collection contes du monde, 2014, 40 p. 14€20
Incluant les techniques du conte oral à l’intérieur de cette variante du conte du Petit Poucet, Gay-Prala et Saillard font vivre l’histoire d’une substitution de victimes de la pulsion de dévoration de l’ogre. Quatavoume, le petit malin sauvera ses frères en posant leurs bonnets de nuit rouge sur la tête des enfants de l’ogre. Et celui-ci mangera sa propre progéniture. La fin du conte voit la fuite des petits humains abandonnés par leurs parents, la vengeance échouée de l’ogre et de sa femme. Les illustrations en grand format aux jeux de couleurs généralement sombre avec de grands aplats pour signifier l’espace extérieur à conquérir, nous accompagnent vers une interprétation de la galopade des enfants vers leur émancipation : « Cric ! Crac ! Le sabot marche à terre et claque !
metsola Aino-Maija, Couleurs, 2015, Gallimard collection Petite enfance, 16 p. 12€90*
L’illustratrice et designeuse finlandaise propose là un bel ouvrage. Le rouge, le bleu, le vert, le jaune, l’orange, le rose, le violet sont les couleurs décortiquées grâce à des doubles pages multipliant les motifs où identifier la couler traitée, avec des rabats, des fenêtres, vingt-cinq flaps répartis sur tout l’ouvrage. On demande à l’enfant de rechercher telle ou telle couleur tout en légendant les dessins stylisés du nom correspondant. Le répertoire des couleurs emprunte ainsi à l’imagier et au livre d’activité. Il est impératif de lire le livre avec l’enfant pour qu’il puisse effectivement lui transmettre la richesse de cette production.

Geneste Philippe

29/03/2015

Quand les rêves viennent à la mémoire, ils se font histoires

Sellier Marie, La Lune nue, illustrations d’Hélène Rajcak, Talents hauts, 2014, 42 p. 14€90
L’album emprunte au langage mythologique une personnification de l’astre de la nuit. Il en fait une fille de la voie lactée, hors toute figure paternelle. Mais la mythologie en question est une variante critique de l’imagination littéraire. La lune est certes un astre relevant du principe féminin mais contre le convenu mythologique et allégorique, elle est ici un principe actif. Là s’arrête le champ mythologique et l’album entre dans une fiction fantaisiste où il est question de croissance, de grandissement, de volonté d’être parée contre la nudité signe d’enfance.
Le récit va alors montrer les diverses tentatives infructueuses interrogeant, par la même occasion, le rapport au corps de la morale sociale. Mais la lune varie, en fonction du système cosmique dont elle dépend, et ne peut jamais trouver robe à sa juste mesure. Chaque habit s’avère éphémère, la nudité réclamant sans cesse ses droits à cette enfant devenue grande.
Le dessin au trait, noir et blanc, parfois en couleur, les portraits dessinés de manière faussement naïve, qui configurent l’univers anthropomorphe de l’album, présentent l’astre engoncé dans des habits ou perdu en eux, qui finira pas délaisser son rêve de convenance pour vivre nue, illuminant les nuits, fournissant l’éclat des étoiles, définissant la nuit comme vie des ombres. Le récit lunaire d’Hélène Rajcak et de Marie Sellier est un ré-enracinement du genre du conte fondé sur le cycle des saisons, ici représenté par les métamorphoses de la lune, c’est-à-dire de la vie.

Jay Françoise, Wakanda et les rêves volés, illustrations Mansot Frédérick, Gallimard Giboulées, 2014, 32 p. 16€
Hommage à l’imaginaire des peuples indiens d’Amérique du nord, cet album est à la fois une très belle histoire à l’écriture ciselée et un chef d’œuvre pictural aux illustrations envoûtantes. Françoise Jay a pris appui sur les mythes qui gravitent autour de l’astre lunaire pour bâtir une œuvre personnelle multiculturelle. Que serait un peuple sans légende ? Ce serait un peuple sans rêve et ce serait un peuple en voie d’extinction. Or, la lune est la pourvoyeuse en légendes et en rêves, deux manifestations d’une même réalité, celle de la part humaine qui signe l’humanité au sortir de l’animalité. Une histoire de sorcellerie qui a mal retournée, prétexte à un récit de l’aigreur et de la moralité sociale du rejet, va s’avérer la clé du devenir de la petite indienne Wakanda qui pleure de n’avoir point de rêve. Elle ira à la rencontre de la lune, auprès d’une mare pour vaincre le sort qui s’est abattu sur les enfants de son village et menace donc l’existence future de sa tribu.
Les illustrations magnifient le texte en plongeant le lectorat dans l’effervescence des couleurs chaudes, radieuses, inquiétantes, aussi, réalisées avec des motifs indiens et une profusion de traits et de motifs vus à travers des glacis innombrables. Les fonds de tableau arborent eux-mêmes moult motifs d’arrière plan, si bien que la surcharge des détails façonne l’étouffement ressenti par l’enfant qui, sans rêve ne peut s’échapper ni re-poser sa vie pour la mieux voir.  Le dessin est stylisé, respectant le merveilleux du ton du conte. La comparaison entre Yapamala le sorcier voleur de rêve et Nokomis, la sorcière préparatrice des plantes et mémoire des histoires, est à suggérer à l’enfant à qui on lit l’histoire ou qui la lit seul. En effet, bien des ressemblances entre l’aspect des deux personnages, mais aussi, des dissemblances qui ont à voir entre le principe féminin et le principe masculin.
Wakanda trouve la force d’affronter Yapalama quand « mon rêve est venu dans ma mémoire », scellant ainsi l’imagination de la personne et la spiritualité de son peuple, le songe individuel et la légende collective. Vaincu, Yapalama, la figure du voleur de rêve c’est-à-dire de futur, se transformera en pierre symbole de l’éternité qui n’a, par définition ni passé ni avenir, qui est insensible au mouvement et au temps. Wakanda serait-il alors un conte de la vie humaine, éphémère qui trace sa persistance dans les récits dont les rêves sont une des sources.

Philippe Geneste

22/03/2015

Entendre l’histoire, écouter le monde

Modj Souleymane, L’Antilope et la panthère et autres contes africains, illustrations de Justine Bax, Milan, 2012, 24 p. + 1 CD, 15
Il s’agit de contes peul, bambara ou wolof. Un glossaire permet de retrouver le sens de ces mots prononcés durant les cinq contes qui composent le recueil. Le livre, vingt-quatre pages cartonnées, est très richement illustré par Justine Bax à qui on doit un travail d’illustratrice parmi les meilleurs sur  Histoires comme ça de Kipling. Elle interprète l’histoire plus qu’elle ne l’illustre et c’est toute la dimension de l’imaginaire du conte qui est convoquée. Chaque conte ressemble à s’y méprendre à une fable, car chacun se termine par une morale très didactique. Modji propose sur le CD une interprétation intimiste très proche de la tradition orale africaine, avec un accompagnement musical. Bien que cet album-CD soit destiné aux enfants de 4/7 ans, il peut être entendu à tout âge.

Ti Moun dit non !, raconté par Praline Gay-Para, illustré par Lauranne Quentric, Syros, 2014, 32 p.+CD, 15€90
Voici un conte afro-haïtien retravaillé par la conteuse Praline Gay-Para. Le conte est un récit d’apprentissage à la structure particulière. De la situation initiale à la situation finale, il n’y a pas vraiment d’évolution du petit garçon héros : il est petit et le demeure malgré son vœu de grandir. L’évolution en revanche est morale puisque Ti-Moun cesse de se rêver pour être lui-même et ainsi prendre le temps de grandir, d’apprendre, de comprendre le monde. Il cesse de chercher des recettes toutes faites pour accepter de se confronter au réel. Cet album, magnifiquement dit par la conteuse, est une leçon de décentration pour l’enfant, mais sans didactisme aucun. L’illustratrice a choisi un dessin stylisé avec des aplats de couleurs mates. Le format aidant, elle rend compte de la distance que porte l’humour du conte et offre au jeune lectorat de la joie moqueuse mais tendre.

Comptines pour chanter la savane, illustrations de Cécile Hudrisier, Didier jeunesse, collection L’Eveil musical, 2012, 28 p. + CD 18 minutes, 12€90
Dix morceaux composent cet ouvrage et son CD : l’hippopotame, un jour dans la forêt, Brousse, Le lion et la gazelle, Zandoli mandé mayé, Trois éléphants, Y’avait des gros crocodiles, Papagaio loiro, Girafe, Le lion est mort ce soir. La couleur musicale change à chaque comptine souvent plus proche de la chansonnette, d’ailleurs, que de la comptine. Le répertoire est français, antillais, brésilien et provient d’autres ouvrages de la collection. Framix qui assure l’accompagnement musical et signe trois titres,  puise dans des sources diverses parfois étonnantes (le style yéyé, la sonorité dub, le genre du reggae).
L’ouvrage cartonnée peut être mis entre les mains des petits, les illustrations de Cécile Hudrisier s’adressent à eux : elles sont tendres, colorées, très humoristiques dans la personnalisation des animaux.

Chansons du monde, Didier jeunesse, collection Comptines du monde, 2012, 60 p. + 1 CD 57 mn, 23€80
Voici un très beau recueil où se répondent les langues, les tons et les accents. Voici une musique douce, parfois violente et cruelle, souvent rieuse, parfois juste prise au saut de la berceuse pour une comptine. Vingt-deux chansons du monde : Inde, Bretagne, Vietnam, Cambodge, Corée, Pologne, Russie, Corse, Brésil, Portugal, Grèce, Espagne, Côte d’Ivoire, Algérie, Arménie, Kurdistan, Turquie, Guadeloupe, Martinique.
Ce florilège exceptionnel est magnifiquement servi par les illustrations de divers créateurs. Un ouvrage hors pair qui grâce à son cédérom fait comprendre l’éloignement des gestes populaires de parole et leur proximité, dans les thèmes, dans les musiques, parfois.

Morgane et Cie, La Musique en chantant, éditions naïve, collection les petits indispensables des tout-petits, 2014, CD 32’ + livret 24 p. 12€
Vingt chansons sont répertoriées pour découvrir la musique : les notes les graves, les aigus, les nuances, le tempo, les gammes, le mode majeur et le mode mineur. C’est une initiation à la musique avec la voix pour unique instrument. Les paroles et les musiques sont de Morgane Raoux, musicienne et musicologue qui a ouvert une école d’éveil musical pour les tout-petits et travaille aussi comme formatrice. Ce CD est une quintessence de sa démarche. Elle est accompagnée pour les arrangements par Olga Vassileva, qui joue aussi du piano, et Bruno Desmouillières qui joue des percussions. Le livret est illustré par Maud Legrand. Une belle œuvre.

Philippe Geneste

15/03/2015

Dompter la peur ou de l’entrée en humanité

Snicket Lemony, Le Noir, illustrations de Jon Klassen, Milan, 2015, 48 p. 13€50
Le titre substantif réduit le propos à une définition. La définition emprunte sa modalité au récit. Le moment déclencheur est l’instant troublé par la peur. C’est elle qui pousse à savoir pour reconnaître et c’est elle, qui par cet élan entraine le sujet vers lui-même car la peur est un enfouissement du monde au cœur de soi. Sortir de la peur, c’est entrer en relation avec l’autre que soi. Ainsi l’enfant de l’album dialogue-t-il avec le noir, c’est-à-dire avec lui-même.
Telle est la teneur de l’histoire de Lemony Snicket, sans jargon abstrait ni mot trop générique, juste le vocabulaire simple de la maison. Bien sûr, sont convoqués des références littéraires et cinématographiques multiples, mais sans tambour ni trompette : un toit qui craque, une cave, un escalier sombre, un espace vide… Tout ceci, grâce à l’illustration.
Et c’est par l’illustration que l’album se fait chef d’œuvre car Klassen a imaginé des angles de vue délimités par un faisceau de lampe de poche tenue par l’enfant héros, qui découpe littéralement des bribes de décor jusqu’à réaliser des images de grande abstraction et pourtant si familière… La première image donne le ton. On y voit un enfant qui joue aux petites voitures sur le parquet d’un appartement et qui se retourne, comme effrayé, fixant l’ombre qui vient alors que le soleil par la fenêtre décline. A la dernière image, l’enfant jouera, pareillement, mais sans se retourner vers l’ombre un peu plus noire pourtant qui a perdu pour lui son air menaçant.
C’est dire, aussi, qu’il s’est libéré de l’inculcation de la peur par les pouvoirs, les rites et traditions. Alors que le noir ne reflète rien, aucune couleur du spectre, la société, comme par un geste de vengeance, l’assimile au mal. C’est cette œuvre idéologique à laquelle s’oppose cet album de Klassen et Snicket qui font du noir l’énergie de l’être humain en train de se construire et de construire le monde qui l’entoure. Album de formation, comme on parle de roman de formation, Le Noir propose un départ à la peur de chemin de formation du garçonnet. Le chemin initiatique du garçonnet de l’histoire part de la peur ; et c’est un cheminement de dépassement, de grandissement. On est à l’opposé, ici, des récits de peur si courants en littérature destinée à la jeunesse où la peur sert à l’inverse à river le lectorat comme les personnages à la glue de l’émotion, à la fascination. Pour connaître, il ne faut pas être fasciné, il faut accepter (acte volontaire) de voir, donc de penser. Ainsi, dans Le Noir, Le noir cesse d’être une couleur du rejet, du repli -c’est tout un- pour devenir une énergie de liaison, de relation et donc de construction de soi. 

David François, Espèces de monstres ! Images d’Olivier Thiébaut, Éditions Møtus, 48 pages 14€
Alors que la monstruosité envahit la littérature de jeunesse au rythme des angoisses qui prennent à la gorge les sociétés contemporaines et sous les coups de boutoirs de la déréliction environnementale et humaine, François David propose de prendre au contrepied la tendance actuelle en revenant par la poésie aux sources du sens des choses c’est-à-dire aux sources du langage à réinventer. Il est accompagné dans cette œuvre par l’illustrateur rétrofuturiste, surréalistico-gothique Olivier Thiébaut dont l’art s’expose en grand format (17 x 31) y compris dans la mise en pleine page des poèmes sur du vieux parchemin. Ses compositions plastiques tiennent du bric-à-brac d’objets, du collage et de l’installation curieuse, tout à la fois, qui répondent au texte, le prolongent en élargissant l’horizon imaginaire.
Jeux de mots (l’immonde monstre), origine purement verbale (le monstre fumeux) jeux sur les sens attribués aux entrées lexicales (le monstre mutant), détour par les légendes (le monstre marin), clin d’œil (le monstre caché), exploitation philosophique (le monstre encyclopédique) source étymologique (le monstre d’artifice) se conjuguent pour pousser le lectorat juvénile à s’amuser des images et des mots des poèmes, pour recomposer des histoires de ces créatures auxquelles l’illustrateur offre un visage contextualisé où, parfois, l’actualité fait irruption (le monstrueux progrès ; le monstre bétonneur ; le monstre souilleur).
Pas étonnant que François David ait choisi le vecteur de la poésie pour distiller son discours car le but n’est pas le message à proprement parlé mai bien plutôt la prise en main par l’enfant lecteur des mots et de la réalité qu’ils évoquent et transgressent ou transportent sur le domaine imaginaire. La poésie n’est pas fiction, elle est imaginaire et c’est ce qui donne force à cet album, véritable création littéraire pour notre temps.

Geneste Philippe

08/03/2015

La littérature comme propédeutique à la connaissance

Weurlesse Odile, Epaminondas, illustrations de Kersti Chaplet, livre + CD, collection livres CD, Le Père Castor/Flammarion, 2015, 32 p. + 21 minutes,  1050.
Voici la réédition avec couverture cartonnée, d’un classique du Père Castor, régal de littérature des contes contemporaine. Le conte de Weurlesse reçut en 1997 le prix Millepattes et c'est un des plus beaux contes d'inspiration africaine. Notre lecture doit beaucoup aux travaux de Dominique Proust, collaboratrice de Britt-Mari-Bart.
Epaminondas applique ce qu’on lui dit. Sa mère termine ses injonctions par l’impropre : « As-tu bien compris ? ». Epaminondas répond par l’affirmative, bien sûr ! Difficile de dire autre chose sous peine d’être jugé inattentif. Mais entre ce qu’il comprend et ce que la mère met dans ses paroles, il y a un monde… celui où se joue l’apprentissage, justement. Or tant qu’Epaminondas restera extérieur à ce savoir maternel ou à ce que lui dit sa marraine, il échouera à combler les missions dont le chargent les adultes. Il faut que le savoir ait sens pour lui, il faut qu’il conçoive un problème pour chercher à y répondre et, cherchant à y répondre, mobiliser du savoir en le construisant. L’injonction adulte n’y peut rien, elle n’a rien du domaine de l’éducatif : « ce n’est pas l’information présentée qui informe l’apprenant, c’est lui qui donne sens à l’information : à partir de ce qu’il est, avec toute son histoire culturelle, cognitive et affective, qui informe son regard, qui détermine ce dont il peut être conscient dans un contexte donné » (1).
Or, réussir à poser des questions au monde, comme Epaminondas qui va trouver le sorcier pour comprendre, c’est être conscient d’une recherche de savoir, c’est aussi une inscription de soi dans une communauté culturelle. Or c’est bien l’enjeu de la narration d’Epaminondas. Ecoutons le sorcier s’adressant au garçon ; c’est la fin de l’histoire : « Ne cherche plus à obéir sans réfléchir. C’est à chacun de trouver comment il doit agir ».  Le sorcier prouve assez combien il ne s’agit pour l’enfant de tout ré-inventer, mais en revanche, son message est clair : pas d’apprentissage sans recherche personnelle, sans questionnement personnel.
Mais pour exister, ce questionnement, c’est aussi la leçon de ce conte, doit rencontrer le dialogue avec les autres, ici le sorcier. Epaminondas va grandir parce qu’il va chercher. Tant qu’il ne fait qu’appliquer ce qu’il croit avoir compris, il est hors jeu, il est dans l’échec. Autre leçon : cet échec n’est pas le fruit d’une rébellion, d’un manque d’intérêt d’Epaminondas qui cherche à bien faire, à faire plaisir, qui est obéissant même. Non, l’échec est dû à une non prise en compte de la conscience de l’enfant, de là où il en est e la compréhension des mots et des attitudes sociales.
Philippe Geneste
(1) voir Britt-Mari Barth Le Savoir en construction, Retz, 1993). Par comparaison avec Nassredine de la même autrice, les lecteurs et lectrices peuvent se reporter au blog du 2 juin 2013

01/03/2015

Du trouble: la littérature reflet de notre époque

FARGETTON Manon, Le suivant sur la liste, Rageot, Collection thriller, 2014, 266 p. 9,90€
Le livre de Manon Fargetton est un roman policier mené sur le ton du fantastique. C'est un livre qui comprend plusieurs personnages principaux: Nathan (qui meurt au début du livre mais qui avait transféré sa personnalité dans «la boite»), Morgane, Izia, Samuel, et Timothée. Il y a d'autres personnages qui vont jouer un rôle important comme: le professeur Klein ou Marc Loizeau. Les quatre personnages principaux et «la boite» (dans laquelle Nathan a transféré sa personnalité) se lient d'amitié. Il y a aussi des liens familiaux: Marc Loizeau est le père de Morgane et Nathan, le cousin de Timothée. On apprend aussi que professeur Klein est le père de Samuel ainsi qu'un docteur qui cherche à améliorer l'espèce humaine grâce à des expériences dont cinq ont réussi : ce sont les personnages principaux.
Au début de l'histoire, les personnages, qui ne se connaissent pas, vont être amenés à se rencontrer par Nathan, qui vient de mourir. Suite à cette rencontre, ils vont être poursuivis par un groupe de gens qui les croient dangereux à cause des expériences du professeur Klein. A la fin du livre les personnages sont séparés. Ainsi, la situation est quasi la même au début et à la fin du livre.
Au cours de l'histoire Morgane tombe amoureuse de Timothée qui, lui, va changer d'univers: il passe de sa chambre d'hôpital au monde extérieur. Pendant tout le livre les personnages fuient car ils sont recherchés par le groupe de gens qui les croient dangereux et qui veulent les tuer et par la police parce qu'ils ont disparu. En effet, ils ne peuvent pas aller tout expliquer à la police de peur d'être découverts et tués. C'est un livre destiné au public préadolescent qui met en avant l'amitié et la confiance en l'autre
Ariane Arnaud

Mc Gowan Jenniofer, Le Cercle des confidentes 1 Lady Megan, traduit de l’américain par Marie Cambolieu, Milan, collection Macadam, 2013, 435 p. 15€20
Il s’agit d’un roman d’inspiration historique au ton fantastique qui souligne des mécanismes du pouvoir derrière une littérature de divertissement. Quatre jeunes filles sont recrutées pour leurs dons exceptionnels comme dames de compagnie de la reine Elisabeth Ière d’Angleterre. Elles mettent leurs vies, leurs sentiments au service de la royauté. Dans ce premier tome nous suivons lady Megan, la seule issue du peuple, écartelée entre son milieu d’origine gitane et ses maîtres recruteurs qui les menacent, elle et sa famille, si elle n’obéit pas à leurs inhumaines demandes.
L’écriture est alerte, le genre flirte avec le récit de cap et d’épée, pimenté d’une intrigue d’espionnage et versant dans le roman d’amour impossible…
Annie Mas

Honaker Michel, Carabosse, La légende des cinq royaumes, Flammarion, 2014, 386 pages 14€,
Léonore est blonde comme les blés, Cara est brune comme la nuit. Léonore rêve de princes et de royaumes, Cara pense à la guerre et au règne. Léonore est belle, Cara l'est toute autant, mais déformée par une bosse. Léonore est douce, Cara est aigrie. Seul l'amour aurait pu réchauffer son cœur de glace, mais, lorsque l'homme qu'elle aime, le prince Florestan de Bois Dormant, la rejette pour sa sœur, son cœur glacé se change immédiatement en pierre. Plus jamais elle n'aura de sentiments autre que la haine et la colère. Il l'aimera ou ils mourront tous.
J'ai vraiment beaucoup aimé ce livre. Il tisse avec finesse et douceur une histoire de La belle au bois dormant beaucoup moins jolie et plus réaliste sans la changer fondamentalement. Le pouvoir de l'amour y est toujours très présent, cependant l'histoire et le contexte sont totalement différents. En effet si, dans l'original, seule la méchanceté de Carabosse provoque l'histoire, dans la version d’Honaker, les sentiments de l'amour et du désespoir alliés à un point de vue humaniste irriguent les événements. De plus, alors que l’intrigue de l’original reposait sur peu de personnages, il en va tout autrement dans le roman aujourd’hui publié, qui se présente ainsi comme une formidable variante du grand classique de Perrault.
Aurélie ARNAUD

Queyssi Charlotte, Dans l’œil de Lynx, Rageot, 2013, 256 p. 9€90
Laurent Queyssi met sa connaissance scientifique de la culture populaire au service de ce thriller haletant qui nous mène de Barcelone à Londres et nous fait vivre avec un jeune geek handicapé, Adam. Le lectorat est plongé dans l’univers de l’addiction au jeu vidéo. Les qualités d’Adam sont mises à rude épreuve par Lynx, un hacker de génie, qui utilise le jeu vidéo pour transformer les joueurs et joueuses en tueurs potentiels.
Commission lisezjeunesse

Armstrong K.L. & Marr M.A., Les Légendes de Blackwell 1 Les loups de l’apocalypse, Milan, 2014, 344 p. 15€20
La mythologie nordique trouve dans l’héroïc fantasy un genre où apporter les délices de ses merveilles. Le récit d’Armstrong et Marr y puise abondamment, les humains ont des filiations divines ancestrales, et, conformément au roman de chevalerie, des exploits devront être accomplis par les héros pour permettre à un peuple ou à une communauté de survivre. Un monstre, en particulier, Midgard, devra être détruit pour le renouveau de l’humanité.
Le mythe de Ragnarök, version nordique de l’apocalypse, structure l’ouvrage. Ces alliages du monde contemporain et du monde ancien, de la mythologie nordique et de l’espace géographique éloigné du dakota du sud, bref, ces collusions spatiales et temporelles, symboles probables d’une pensée syncrétique magnifiée par la littérature et renforcée par la densité des péripéties, voilà ce qui plaît aux pré-adolescents. On est en droit de se demander ce qui, de la volonté de ne pas entrer dans le réel ou de l’attirance pour un univers sans bornes où le possible supplante le certain, a la faveur première des jeunes lecteurs et lectrices. En tout cas, il s’agit d’une littérature qui déréalise le monde, partant toutefois des angoisses que celui-ci génère. Le renouveau de l’héroïc fantasy aujourd’hui serait-il la marque d’une société dominée par l’incapacité à offrir à la jeunesse des perspectives d’avenir ? Ces ouvrages, publiés en série, sont autant de pierre qui balisent les impasses sociales tout en cherchant à magnifier l’individu qui se voit attribuer des attributs divins.

Philippe Geneste