miyakoshi
Akiko,
Un
Goûter en forêt, traduit du japonais par Nadia Porcar, Éditions Syros,
collection mini albums, 2015,
32 p. 5€50
Un bonnet rouge coiffe une petite fille qui porte un
gâteau à la grand-mère. Le papa est déjà chez celle-ci, pour déblayer la neige
accumulée sur le toit. Entre les deux maisons, il faut traverser une forêt où
les troncs gris et noirs s’élèvent au-dessus du sol blanc. On pense,
évidemment, au Petit Chaperon rouge, à une histoire d’ogre ou de loup affamé.
Mais l’onirisme prend le dessus sur l’intertextualité. Des animaux vont aider
la fillette à trouver son chemin : des animaux ? Est-ce un rêve de la
petite fille provoqué par la peur ? En tout cas, perdue, elle retrouvera, non
pas le droit chemin, mais le chemin, et atteindra saine et sauve
la maison de la grand-mère où elle retrouvera, aussi, son père.
Les illustrations à la mine de plomb ou au crayon
Conté, avec leurs zones éclaircies et l’absence nette de cerne propulsent le
récit dans l’onirisme. La profusion d’angles de vue, plongée, contre-plongée,
le choix dominant de plans moyens insufflent le dynamisme à l’histoire. Les
quelques rares touches de couleurs viennent troubler l’espace onirique pour
instiller l’hésitation propre au ton fantastique.
C’est que cette historiette est un conte qui se
défait des mythes (1). Les animaux sont les sentinelles secourables qui
incarnent la sagesse par la fête, par l’accueil (forme laïcisé de la bonté, ici
le repas offert), par la consolation du monde, signification que prend la
décision des animaux d’accompagner l’enfant sur le chemin qui mène à la maison
de la grand-mère. Ils sont une transfiguration des animaux sauvages menaçants
des contes en créatures protectrices. La petite fille est arrachée à
l’envoûtement de la peur ; c’est donc le petit chaperon rouge désenvoûté.
La nature sauvage n’est plus vécue comme un danger, un piège ; elle est
complice de la libération de l’enfant car elle en éradique ce sentiment de
l’effroi, c’est-à-dire la représentation faussée car inauthentique et
irrationnelle. L’enfant se trouve elle-même, sans règle de morale à suivre, en
prenant ses propres risques et en construisant sa vie pas à pas, un pas à pas
qu’on nomme volonté. Si elle suit la silhouette qu’elle croit être du père dans
la forêt, et qui est en réalité l’enveloppe d’un ours, c’est qu’elle va de
l’avant vers la sauvagine qui en retour se presse autour d’elle ; ce sont
ces animaux irréels, qui s’évanouissent dans le dessin en perspective, preuve
de leur existence mentale et non physique. Ce sont eux, donc, qui lui font
connaître qu’un chemin se fait pas à pas. La vie ne se construit pas par
reconnaissance mais par les connaissances.
On pourrait conclure, mais l’interprétation reste
ouverte, beauté et grandeur du conte, qu’ici le petit chaperon rouge est la
petite fille qui apprend la peur : le petit chaperon rouge est une petite
fille, l’enfant, serait-il dans le conte un symbole de l’être bisexuel qui en
vient par l’expérience de la vie à une forme de sagesse du risque ?
Geneste Philippe
(1) Nous nous appuyons ici et dans ce
qui suit sur l’analyse de Walter Benjamin « Le Conteur » traduit
par Pierre Rusch, dans Œuvres III,
Paris, Gallimard, collection folio essais,
2001, pp.114-151