Du 4 au 7 juillet, la compagnie de théâtre Métamorphose (1) organisait un festival indépendant de spectacle vivant, « Scènefolies », au centre d’animation de Lanton (Gironde). Onze troupes s’y sont produites, seize spectacles ont été joués. Parmi eux, plusieurs étaient destinés à la jeunesse. On y remarqua des interprétations par la troupe Métamorphose des Diablogues de Roland Dubillard (2) que les collégiens du Teich, de Lège et d’Andernos avaient ovationnées le 18 juin lors de la rencontre inter-établissements de théâtre scolaire du Bassin d’Arcachon. Plutôt que de passer sommairement en revue tous les spectacles, nous nous arrêterons sur la soirée d’exception du 6 juillet.
Daniel Millo, qui a présenté la compagnie du Théâtre des silences, s’est tu. Les portables émettent leur dernier soupir. La salle se drape dans l’ombre nocturne. Silence. Espace de la durée sans bruits, suspension du temps. Imperceptible, vient la lumière au dilicule qui autorise l’aubade du piano… Projecteur sur une tonne, main d’un tonnaïre, chasseur de gibier d’eau à l’affût. Harmonie naturelle fracassée onomatopées musicales, coups de feu… … Un oiseau vole. … L’oiseau vole… Et toi spectateur, prendras-tu ton envol vers un imaginaire du rêve où l’espace ouvre à ta pleine liberté ?
Mais l’humain doit garder les pieds sur terre. L’humour omniprésent est travaillé par le metteur en scène pour la tragédie qui se noue : on va tuer un oiseau, un humain au crépuscule de sa vie assassinera sa proie ; un autre oiseau naîtra. Un humain qui était né, mourra.
Les enfants dans la salle ne bronchent pas, ils rient, sursautent, comme les autres spectateurs. La pièce s’adresse aux enfants, mais aussi aux adultes, parce qu’elle n’infantilise pas le spectateur, parce qu’elle refuse de le malmener avec l’artillerie lourde des tics émotionnels de la culture dominante. L’Oiseau est une pièce qui fait du spectateur son enjeu majeur. A l’instar du récit graphique des graveurs, le théâtre mimique des acteurs offre au spectateur le loisir d’articuler un sens propre, singulier à ces tableaux qui se succèdent, qui le troublent, l’étonnent, lui en imposent parfois, l’interrogent souvent. Le théâtre mimique est un théâtre de la présentation qui intègre le spectateur pour créer la représentation. Les acteurs jouent, le sens virevolte, tel l’oiseau par la musique fasciné ; et le spectateur s’en saisit et disserte sur le récit.
La mimologie théâtrale, si on veut bien accepter ce néologisme, permet peut-être mieux que toute autre forme –le récit graphique excepté– de « n’être en redondance ni avec la société ni avec les émotions qui la dominent » et, par là, elle permet mieux que toutes de « s’opposer » esthétiquement à la manière dont le capitalisme « nous (dé)considère » (3). L’humaine condition s’enracine biologiquement dans un mouvement d’élévation, celui-là même qui mène à la station debout (4). C’est là que se forge la volonté d’élévation qu’elle soit sociale ou individuelle, collective ou intérieure et dont Baudelaire est le chantre poétique. Ici se marque le passage du conceptuel au sensible. Disons alors que le théâtre mimologique rend sensible la pensée qui l’a fait naître. L’Oiseau prend cette dimension anthropo-logique avec sur la gauche de la scène (pour le spectateur) les lieux d’enfermement et sur la droite, l’espace des réalisations. Bien sûr, la vie brouille les repères, notamment lorsque une marée noire englue, dans le silence de tombe, après une longue agonie, les libertés aériennes. L’océan sans rivage de l’industrie se ponctue au centre –un choix– dans l’aveuglement d’un projecteur blafard. Mais c’est sur l’espace droit (pour le spectateur) que naît l’oiseau, que renaît le sentiment humain de l’empathie, de la sym-pathie mouvement qui porte seul à l’harmonie envisagée des êtres et des espaces, mais aussi, parce que nous sommes au théâtre donc dans le dialogue d’une scène et d’une salle, une harmonie suggérée des êtres humains par une empathie cosmique conquise préalablement. Se joue alors la réalisation de soi par l’accès au champ de l’autre, re-connaissance et inter-locution. Mais sans un mot et sous la menace, désormais aperçu de multiples dé-faillance (5), ce que certains nommeraient une chute.
Philippe Geneste
(1) cietheatremillo@yahoo.fr – www.scenefolies.com (2) C’est en 1947 que Roland Dubillard (1923-2011) écrit ses premiers sketches qu’il joue lui-même et qui feront partie des Diablogues . Ceux-ci contiennent aussi de petites scènes radiophoniques drolatiques qu’il interpréta avec Philippe de Cherisey sur Paris-inter de 1953 à 1956. On en retrouve plusieurs dans un livre qui vient de paraître : Roland Dubillard, Le Gobedouille, avec un Petit carnet de mise en scène de Félicia Sécher, Gallimard-jeunesse, collection folio junior théâtre, 2013, 160 p. 6€30 (3) Olivier Neveu, « Un Théâtre qui émancipe », entretien avec Jean Birnbaum, Le Monde 5/07/2013 p.9 (4) Voir André Jacob, Esquisse d’une anthropo-logique, Paris CNRS éditions, 2011, 239 p. (5) voir la postface d’André Jacob dans Barreau, Hervé, Les Conditions de l’humain : temps, langue, éthique et mal, autour de l’œuvre d’André Jacob, Paris, Armand Colin, 2013, 399 p. –pp.339-397