Kavian Eva, Ma Mère à l’ouest, Mijade, 2012, 143 p. 7€
Le secteur jeunesse recèle des pépites insoupçonnées. Ma Mère à l’ouest en est une : « Je ne suis pas au “printemps de ma vie” parce que ma vie n’est pas une suite de saisons mais une série de tranches coupées net ». Ainsi débute le roman, celui d’une héroïne « abandonnable » et qui ne tente pas de retenir ce qui l’abandonne : « Je n’ai pas appris à garder ceux que j’aime ».
La lecture est lancée, avec deux récits qui se croisent. L’un, prenant naissance les 12 et 13 août 1961 quand commence la construction du mur de Berlin : la nouveau-née Betty sans patronyme ni matronyme est déposée à l’entrée de l’hôpital Saint-Jean. L’autre débute dans la nuit des 9 et 10 novembre 1989 quand des milliers de Berlinois commencent la destruction du même mur : à 28 ans, Betty sans nom élevée dans un orphelinat, refusée par toutes les familles philanthropes à cause de son état mental et de son physique, donne naissance à une petite fille qu’elle va appeler Samantha. Et c’est à travers la vision du monde de Samantha puis par sa plume que nous avançons dans l’histoire.
L’univers dans lequel nous plongeons est celui de l’enfance assistée. Les travailleuses sociales dévoilent leur travail entre enquête, rigidité des placements selon les dogmes psychologiques en vigueur dans leur institution. Les familles d’accueil sont décrites sans fard : des couples en mal d’enfants aux couples qui s’ennuient, et qui s’occupent d’une enfant contre rémunération avec toute la distance nécessaire à ce qu’ils ne soient pas « le leur ». C’est que dans nos sociétés, le principe de la propriété est partout et que c’est ce subterfuge qui a été trouvé pour le rendre compatible avec celui de la famille bourgeoise.
Qui sont ces enfants ou mieux, que sont-ils pour le regard social ? La réponse retentit, cinglante : « Nous étions des épaves échouées sur la même plage, des détritus abandonnés sur le même trottoir de la honte, on avait recyclé nos enfances et d’autres mains que les nôtres avaient écrit nos histoires ». Toute la violence des enfances perdues est dans ces mots, comme y est l’espoir mis dans la littérature pour la réappropriation de soi par l’écriture. L’être humain est une histoire et les êtres sans histoire, ça n’existe que dans le fantasme hygiéniste et sécuritaire des bureaucraties dominantes et des pouvoirs qu’elles servent.
Bien d’autres commentaires irriguent la lecture de ce chef d’œuvre d’Eva Kavian. Trois filiations maternelles sont décrites, toutes les trois en univers de déviance sociale : celle de Betty ou l’absence comme trace maternelle ; celle de Samantha, ou la présence aimante d’une mère à qui, parce qu’on la considérera incapable d’élever sa fille, on arrachera son enfant. Après cette maternité aimante, Samantha va éprouver la succession des artefacts de maternité substitutives ou maternités de placement. Enfin, le 27 avril 2007, Samantha donnera naissance sous péridurale, à Galina avec pour nom de famille Betty : Galina Betty sera son nom. La vie comme la conquête du nom à soi ?
Le nom de Betty rend surtout hommage à la mère « naturelle » de Samantha, qui lutta contre son handicap afin d’offrir un foyer serein à sa fille, mettant en place un système de garde-fou, fait d’horaires précis régissant leurs vies. Et si Samantha feint un retard scolaire, pour ne pas blesser sa mère, elle bénéficie de la fantaisie créative de Betty qui, notamment, invente pour son enfant, à travers une collection de Play Mobil patiemment constituée au cours des fêtes et anniversaires, une vie rejouée, chaque jour recommencée.
Leur séparation, sur la base de la norme familiale bourgeoise, est décidée avec brutalité par les services sociaux. Agée de sept ans, Samantha arrachée du foyer de Betty, ira de famille d’accueil en famille d’accueil, où après avoir été adulée, elle sera rejetée, soit à cause de la naissance d’un enfant, soit à cause de l’infidélité du mari, soit par la présence d’un pédophile chez l’une d’elle. Dans ces ruptures imposées toute humanité est bafouée. Elles reflètent la société de consommation, cette société « Kleenex » qui rejette sans état d’âme le plus sensible, le plus démunie, le plus faible, au profit du bien pensant, du bien pourvu, du bien né.
Annie Mas & Philippe Geneste