Anachroniques

07/04/2013

Les séries pour les tout petits

Même la littérature destinée aux tout petits a ses séries. Une série est une suite d’albums ou livres autonomes les uns des autres mais partageant un même personnage clé. Et ça marche plutôt bien, parce que la série permet à l’enfant de se retrouver dans les livres nouveaux. La série facilite l’accès à la lecture, une fois les deux premiers volumes passés. La série, c’est le plaisir de la reconnaissance. Pour l’éditeur, la série permet de fidéliser son lectorat. Nous en présentons, ci-après, quelques unes.

Bisinski Pierrick, Igor et Olaf, la remorque, Gallimard jeunesse / Giboulées, 2012, 32 p. 7€ ; Bisinski Pierrick, Igor et Olaf, le concours de brochettes, Gallimard jeunesse / Giboulées, 2012, 32 p. 7€ ;
Voici des enfants d’ogres gentils, qui vivent en ville, se promènent à la campagne, côtoient des vigiles. Les historiettes parlent de vol, à chaque fois et du rétablissement de la vérité sans passage par un jugement institutionnel. Les illustrations sont simples, les couleurs en aplats, les personnages sont dessinés comme dans les bandes dessinées comiques pour enfants, un petit côté surréaliste en plus.

Krings Antoon, La Valise des drôles de petites bêtes, Gallimard, collection Giboulées, 2011, 32 p. 18€
Cette petite valise (140x160x60) rassemble six aventures des petites bêtes de Krings (Marot l’escargot, Patouch la mouche, Loulou le pou, Antonin le poussin, Marion et Simon les chatons, Edouard le loir) et un jeu de devinettes sous forme d’éventail. Les ouvrages valent, on le sait par la qualité graphique et les couleurs de Krings, pas par les récits qui les accompagne. Cette collection des Petites bêtes créée en 1995 compte quarante titres. La valise est un peu un hommage à son créateur.

Cuvellier Vincent, Emile est invisible, illustration de Ronan Badel, Gallimard-Giboulées, 2012, 32 p. 6€50
Cuvellier Vincent, Emile veut une chauve-souris, illustration de Ronan Badel, Gallimard-Giboulées, 2012, 32 p. 6€50
Cette nouvelle série propose des livres illustrés, proches des fanzines pour tout petits, mais reliés et dans un format moyen (170x200). La situation de départ pousse à une entrée dans l’imaginaire qu’une voix off tente de rappeler à la rationalité du réel. Emile est un enfant sagace, têtu, très têtu ce qui produit des gags très percutants.

Guettier, Bénédicte, La Balle de Trotro, Gallimard, 2010, 12 p. 5€ ; Guettier, Bénédicte, L’Âne Trotro a un secret, Gallimard, 2010, 12 p. 5€ ; Guettier, Bénédicte, L’Âne Trotro a trop chaud, Gallimard Giboulées, 2012, 12 p. 5€ ; 60
Une bille et une balle et peut-être un ballon. L’historiette est simple, agréable et Trotro un petit ami des tout petits. Quant au secret, évidemment, on ne le connaîtra jamais à moins que ce soit une affaire de cœur… Et quand il fait chaud, Trotro se met en maillot de bain et joue avec l’eau, avec l’ombre, aussi, et papa et maman sont là.
Guettier, Bénédicte, Le Livre de Trotro, Gallimard - Giboulées, 2012, 12 p. 5€10
Ce volume de la collection reprend les observations que chacun peut faire dans le quotidien des enfants. Et c’est du coup, une petite propédeutique à la lecture pour les enfants dès 2/3 ans que nous livre là Béatrice Guettier.
Guettier, Bénédicte, Trop rigolo l’imagier de Trotro, Gallimard - Giboulées, 2012, 38p. , 14€
Le principe est de décliner sur une double page les réalités désignées à partir d’une exclamation : Trop fragile !  Trop bon !  Trop tôt !  Trop tard ! Etc. L’enfant retrouvera au gré des pages des personnages ou objets des albums précédents. L’adulte qui lirait le livre à l’enfant ne manquera pas, alors, de revenir avec l’enfant sur le livre en question. C’est là, à 3 ans ou 4 ans et encore plus à 2ans une démarche qui ne va pas venir immédiatement à l’enfant et travailler cette représentation présente d’un personnage qui renvoie à une représentation déjà vue, n’a rien de naturel pour l’enfant.
Guettier, Bénédicte, Trotro a l’école des fourmis. Les chiffres, Gallimard Giboulées, 2012, 12 p. 2€30
Voici la collection Trotro mise au diapason du parascolaire avec un petit format italien. C’est pour le moins peu convaincant en ce qui concerne les chiffres.
Guettier, Bénédicte, Trotro a l’école des papillons. Les couleurs, Gallimard Giboulées, 2012, 12 p. 2€30.
Là l’ouvrage est réussi. La situation parascolaire est clairement énoncée par l’histoire elle-même : Trotro se retrouve à l’école des papillons et il va désigner les couleurs tout en apprenant à les composer à partir des trois couleurs primaires.

Guettier, Bénédicte, Pat la Patate, Gallimard, collection Giboulées, 2010, 20 p. 3€50 ; Guettier, Bénédicte, Chou le chou, Gallimard, collection Giboulées, 2010, 20 p. 3€50 ; Guettier, Bénédicte, Champierre le champignon, Gallimard, collection Giboulées, 2010, 20 p. 3€50 ; Guettier, Bénédicte, Popo le potiron, Gallimard, collection Giboulées, 2010, 20 p. 3€50 
Le principe de cette nouvelle collection est de mettre en scène chaque légume du jardin dans des situations où joue le langage de ces végétaux parlants. Une suite moins fouillé des enquêtes connus de l’inspecteur Lapou.

Guettier, Bénédicte, La Ciboulette hachée menu, Gallimard - Giboulées, 2012, 28 p. 7€10 
Justement voici le dernier volume de l’inspecteur Lapou. Un livre qui fait merveille, relativement amoral, Lapou et fripou rimant un peu, ici. L’histoire passe en revue tout le potager et s’achève par la recette de la ciboulette au concombre, un délice, sauf pour l’héroïne de l’histoire…
Ph. G.

31/03/2013

La Littérature par la jeunesse

Vides pleins et déliés. Une géographie imaginaire des attachements, St André de Cubzac, éditions Sementes, 2013, 79 p. 6€ (www.editions-sementes.com)

La littérature écrite par la jeunesse existe, quelques œuvres passent la rampe de l’édition. Force est de constater qu’elle reste insuffisamment lue, insuffisamment travaillée pour ce qu’elle donne véritablement à lire. Espérons que le nouvel ouvrage de la collection Jeunes à la page des éditions Sementes dissipera les appréhensions. Il est né d’un dialogue littéraire avec l’œuvre plastique de l’artiste Mireille Togni. 
Toute à son œuvre, l’artiste est venue tôt ce matin de mi-septembre 2012, au collège André Lahaye d’Andernos-les-Bains. Déjà en juin, elle avait réalisé les repérages pour les installations choisies. Aujourd’hui, toute à son œuvre, gestes précis, parcimonieux, elle coud, épingle, fixe. Puis elle commence à faire des nœuds entre des fils qui vont et viennent dans une apparente indiscipline. Certains sont promis à venir au sol, d’autres sont relancés vers le plafond de la galerie des arts, avant d’être saisis et noués à d’autres. Les portraits flottant animés par le courant d’air du lieu sans cesse ouvert sur la cour du collège, se familiarisent à l’espace nouveau à eux destinés. Ils s’installent. Non loin d’eux, les lorgnant amusés ou sombres, des portraits-paysages sont déjà en place. Sous les fenêtres, si l’Une / l’Un sont bien campés sur leurs deux jambes, il manque les amers aux masques voguant au fil d’une eau figée, et encore sans leur boussole. Entre le carton débordant d’outils et d’objets d’exposition, une carte broie du noir entre ses routes aveugles. Silencieuse, l’artiste semble parler à ses séries indifférente au va et vient du hall d’entrée qui jouxte son lieu d’installation.

C’est cette patience, celle qui ressort des œuvres, celle de l’installation elle-même, cette lenteur du processus même de mise en place, qui va frapper les élèves. Peut-être est-ce pour cela, grâce à cette œuvre ouverte, que celles et ceux qui l’ont travaillé par l’écriture, ont trouvé, non pas aisément mais avec une curiosité prudente, les mots pour dire l’exposition, pour se dire dans l’exposition : « A raconter peut-être mieux qu'enfouir » (Boris). L’écriture semble avoir amené les élèves à lier une relation interrogative avec ces œuvres changeantes, ondulantes, « tout près de moi / impalpable visage » (Margot P.), quand  « La dentelle figée des yeux nous observe » (Sacha). Ils et elles ont cherché, qui la voix de l’artiste , qui une allégorie, qui l’architecture, qui la visée organique de telle série, qui une interrogation sur sa place à l’école et dans le monde, qui un rêve suscité ou rappelé à l’insu de son regard, qui un éclairement du lien humain, qui sa différence, qui une échappée hors du lieu, qui ce qui sépare, qui la limite où se jouent les choix, qui la signification du visage, qui ce qui rassemble les générations. D’autres ont choisi le vent du large, loin des séries pour les aborder par un désir de dire par écrit une réalité souterraine. Une image vient à l’esprit, celle d’un des poèmes : « tu avances sur les cartes sans route / Sans souci tu marches / tu marches sans déséquilibre ». Même dans ce cas, le fil n’est pas rompu avec l’exposition, les mots les renouent, en noir ou blanc, vers l’horizon aperçu durant le cheminement : « A la croisée du chemin des secrets Partagé » (Zoé B.).

Si le recueil Vides pleins et déliés. Une géographie imaginaire des attachements ne livre pas la bonne fortune de la vie, ses poèmes vous souhaitent une bonne lecture, une lecture qui, déliée de l’origine scolaire des textes, saura en appréhender la source poétique humaine. Aux lecteurs et lectrices de savoir lire ces textes sans a priori pour pouvoir se laisser saisir par les élans poétiques qui en disent long sur le rapport au monde des jeunes contemporains avec le monde qui les entoure.

Geneste Philippe

24/03/2013

Le choix de la commission lisez jeunesse

Asher Jay et Mackier Carolyn, Profil, traduit de l’anglais par Guillaume Fournier, collection Macadam, Milan, 2012, 341 p. 15€20
L’histoire se déroule en 1990. Par hasard, Emma Nelson et Josh Templeton découvrent, sur un site internet, leurs futurs. Leur relation, difficile à cerner -est-ce amitié ? Simple connaissance ?- va évoluer au fil de l’histoire : Emma et Josh s’aimeront. La thématique du livre est celle du rapport entre le présent et le futur. La fiction énonce que la connaissance du futur permet de guider son présent. Au fond, c’est l’ordre bourgeois du temps, celui de la prévision, du lendemain, de l’anticipation, qui se trouve ainsi valorisé. Quant au présent, central par définition pour l’individu, il n’est que le site de la réalisation de ce futur. On retrouve l’idéologie scolaire de l’orientation, l’idéologie psychologique des aptitudes et leur prolongement en suite de pré-affectation à des métiers par des cursus spécifiques, l’idéologie de l’entreprise à travers l’emballement de la production pour el lendemain, la gestion du stock qu’il soit de vivres ou des aptitudes pour vivre. Enfin, l’individualisme y est central. On voit, ainsi, comment, un roman au départ réaliste se fait récit de propagande de l’idéologie bourgeoise. On est toujours, avec la littérature de jeunesse dans ce travers du didactisme façonnant les esprits par l’ordre politique dominant.

Lewis Gill, Le Secret d’Iona, traduit de l’anglais (GB) par Bee Formentelli, Gallimard, coll. Folio junior, 2011, 276 p. cat 5
Une histoire animalière entre des enfants et un balbuzard (aigle des rivières). Une histoire, pour les 11 – 14 ans, où l’émotion et le tragique de situation tressent une aventure qui traverse les continents.

Mourlevat Jean-Claude, Le Garçon qui volait, illustrations de Marcelino Truong, Gallimard jeunesse, collection Folio junior, 2012, 204 p. cat 2
La littérature de jeunesse est adepte des dons. Après Harry Potter et la défense de l’innéisme, voici un nouveau roman qui repose sur le même point de vue : le héros a le don de voler. Soumis à l’âpreté au gain de kidnappeurs, il va devenir homme de cirque, bref se donner en spectacle. Si on passe du monde enfantin au monde des adultes, le héros, opère cette transformation par la spectacularisation de lui-même. Le monde du travail dans lequel il entre ainsi édulcoré. On reste dans le récit d’aventures aux péripéties multiples. Le roman de Mourlevat est donc un récit de divertissement, bien enlevé et dans la norme du récit pour la jeunesse.

Colfer Eoin, Le Dossier Artemis Fowl, traduit de l’anglais par Julien Ramel, Gallimard jeunesse, collection Folio junior, 2011 n°1583 (1ère éd. Gallimard 2006), 224 p. cat.4
Alors que la série est en cours, le septième tome, Le complexe d’Atlantis, étant disponible en grand format (416 p. 18€), l’éditeur et l’auteur proposent un live de synthèse comprenant des entretiens avec les principaux personnages, les liens qui les unissent dans l’intrigue, un chapitre sur le livre des fées, la description du monde des elfes, des gobelins, des centaures, des lutins et des gnomes, une carte des réseaux de transports féeriques. Un livre utile pour les lecteurs assidus de la série de Colfer.

Lethielleux Maud, Tout près, le bout du monde, Flammarion, collection Tribal, 2010, 510 p. 10€           à partir de 13 ans
Le livre est construit selon la technique du montage parallèle, avec les journaux intimes de trois adolescents dont un emprunte le subterfuge de la lettre. Ces trois personnages, Solam, Malo et Jul sont placés dans une famille d’accueil. Ils sont soit anorexique, soit fille maltraitée, soit cas social. Ils ne se parlent pas mais leurs histoires entrent en échos. Peu à peu, ces enfants du bout du monde, à bout aussi, vont retrouver le désir du lien social, de l’entraide. C’est un des meilleurs livres lus par la commission sur ce sujet.
Commission Lisez jeunesse

Sutcliff Rosemary, Les trois légions tome 1 L’aigle de la 9ème légion, traduit de l’anglais par Bertrand Ferrier, Gallimard, 2011, 320 p. 15€                à partir de 11/12 ans
On se méfie toujours de ces ouvrages bestseller avant même leur mise en vente… Celui-ci est, de plus accompagné d’un film sorti dans les salles le 4 mai 2011. Les membres de la commission Lisez jeunesse sont unanimes pour y trouver l’intérêt d’une aventure qui comble le goût du divertissement. En revanche, il ne s’agit en rien d’un roman historique.
Jules Audinet

Landy Derek, Skully Fourbery n’est plus de ce monde, traduit de l’anglais par Jean Esch, illustré par Tom Percival, Gallimard jeunesse, 20112, 368 p. 17€
Ce quatrième tome poursuit la formidable aventure de Skully Fourbery. Il nous prouve qu’un lien d’amitié forgé et solide ne se brise pas, pas même quand les êtres vivent dans deux mondes parallèles. L’écriture de Landy captive le lecteur dès les premières phrases. Surviennent, alors, une foule de péripéties qui portent à son comble le suspens.
Jules Audinet

17/03/2013

Voir, regarder, penser

Bernard Héliane, Faure Alexandre, C’est quoi l’imaginaire ?, Milan, collection Phil’Art, 2009, 48 p. 14€50
dès 9 ans
L’image, reproduction du réel ou bien pure création de l’esprit, peuple les mondes imaginaires, comme celui du rêve. L’adjectif, en se substantivant au dix-huitième siècle (un imaginaire), a donné à l’imagination un pouvoir social qui, longtemps, lui fut refusé.
Il suffit de voir une galerie de monstres et dragons et autres créatures maléfiques ou bienveillantes pour se convaincre que l’humain a besoin de l’imaginaire pour aller chercher ce qui est tapi au fond de lui-même. On peut alors dire que l’imagination singe le réel.
On peut aussi penser que le langage lui doit son invention, lui qui est né du récit. Mythes, légendes révèlent aussi la fonction politique que tout pouvoir fait jouer à l’imaginaire : pensons aux mythifications des célébrités dans la « culture-people » ou culture de masse, mais aussi aux discours religieux remplis de démons et d’anges.
Enfin, l’imagination est-elle née de la volonté de représenter l’absent, le manquant, l’éloigné, le hors de vue ? Ou bien est-elle le pôle d’énergie qui donne à la raison la puissance de créer ? En quoi l’imagination mène-t-elle à la connaissance ? Le livre y apporte une réponse par l’iconographie commentée qui donne à voir et à comprendre de nombreux courants de l’histoire de l’art.

Le blog de cette semaine rassemble des ouvrages qui font une place centrale à l’image comme unique clé d’une démarche de l’esprit enfantin en action de lecture :  

Hayashi Emiri, Regarde dans la mer, Nathan, collection Petit Nathan, les livres des bébés, 2012, 14 p. 13€90
Voici un très beau livre pour les petits. C’est une exploration du bleu nuit, le bleu de la mer et de ses profondeurs. Rien, ici, de documentaire. Il s’agit d’une invitation à rêver et, selon la pédopsychiatre Catherine Jousselme, d’un ouvrage qui facilite l’endormissement. Les couleurs sont vives, sur le bleu profond, mais tout est douceur, calme et tendresse. C’est un livre apaisant, qui invite à l’observation et suscite l’échange avec l’enfant.

Hayashi Emiri, Regarde dans la neige, Nathan, collection Petit Nathan, les livres des bébés, 2012, 14 p. 13€90
Exploration du blanc de neige et du gris, l’ouvrage fait ressortir des personnages fluorescents et des éléments du paysage en vif argent brillant. Le texte ne sert à rien, puisqu’il redit ce que l’on voit, mais les scènes des doubles pages ouvrent le tout petit au monde. La douceur de la neige est interrogée, tout comme sa propension à recouvrir le sol, les arbres… Le petit personnage, un lapereau gris en feutrine agréable au toucher et par le regard duquel le bébé explore les scènes, sert de passeur, de personnage transitionnel aimerait-on presque dire. Le livre devient, par lui un éloge de la curiosité.

Hartley Jill, Croise les doigts ! Didier jeunesse, 2012, 24 p. 6€60
Cette succession d’œuvres d’art en format de poche (12,5 x 12,5 cm) constitue un imagier aux couleurs de la ville. L’ouvrage traque le motif figuré par le croisement des deux doigts de l’enfant qui est en couverture. Cet album insolite est une invitation à rechercher autour de soi le même motif. Il n’y a aucune histoire, et c’est aussi un intérêt de ce livre : ne pas se servir de la facilité de la narration. L’image doit, seule intéresser, captiver l’attention. Cela impose une démarche de patience et d’interprétation. On imagine l’intérêt pour le pédagogue : il peut inviter les élèves à traquer les motifs qui les entourent dans le milieu même de l’école, appareil photographique en main ; puis, ils seraient invités à composer un livret de ces motifs relevés, avec une interprétation par le texte ou la vidéo signée pour les classes avec de jeunes sourds signant.

Wehrli Ursus, Photos en bazar, Milan, 2013, 48 p. 14€95
Cet ouvrage hors collection est un régal pour le regard. L’auteur, typographe de formation, s’attaque à la réorganisation du contenu même de vingt et une photographies… D’une branche, il fait un ensemble de bâtonnets sériés selon leur hauteur ; d’un parking de voitures, un damier de couleurs en rassemblant les automobiles par ce critère ; d’une assiette de vermicelles abécédaires, un tableau de lettres en ronds ; d’une carte du métro, un panneau non identifié de mots et de motifs graphiques, de bretzels deux bandes parallèles de bâtonnets. Bref, à travers la photographie, c’est tout le monde de l’univers des formes, du dessin et de l’art qu’il convoque. Une piste de ski encombrée devient un tableau abstrait saturé de traits multicolores avec abstraction de tout corps humain.
Mais ce travail incite le regardeur / lecteur à mieux observer, à trouver lui-même les composantes des photographies dans le but de les détourner. L’oeuvre comme détournement de l’image, voilà l’art d’Ursus Wehrli. C’est le régal du regard.
Philippe Geneste

10/03/2013

si loin du monde et pourtant si près

David François, Un rêve sans faim, illustré par Olivier Thiébaut, mØtus, 2012, 48 p.14€
Comment parler de la faim sans faire un documentaire ni une fiction réaliste ? Comment parler de la faim sans s’appuyer sur les ressorts de l’émotion ? Comment poser le problème de la faim dans le monde en évitant le compassionnel si à la mode en littérature jeunesse ? Comment permettre aux enfants de se construire une représentation de la faim dans le monde sans utiliser de photographies chocs ?
La réponse à ces questions de fond, François David la trouve dans la poésie. La poésie, parce qu’elle unit le lecteur au réel par le langage lui propose de construire lui-même ce réel. C’est pour cela, d’ailleurs, que la poésie est réputée être difficile d’accès. En réalité, la poésie, une certaine poésie en tout cas, est seulement respectueuse du lecteur, lui permettant de construire une interprétation du monde :
« C’est le soir
Des enfants attendent
de manger
ils attendent encore
et encore et encore
ils pleurent
et leur maman
doit réchauffer les pierres
dans la marmite
pour les faire patienter
encore et encore un peu
jusqu’à ce qu’ils puissent s’endormir »
Le rythme, les métaphores sont contenus dans la simplicité des vers. L’anagramme engramme la conscience des lecteurs et lectrices : espoir est dans poires, infâme dans famine.
Aujourd’hui où les banques spéculent à la hausse tendancielle des prix des denrées, donc condamnent des millions d’êtres humains
« Je traverse
aux feux rouges
en courant »
six seconde de lecture,
« Toutes les six secondes, dans le monde
Un enfant meurt de faim ».
Le livre engage évoque que 70% de la population paysanne souffre de la faim :
« On fait pousser la canne  sucre
pour donner à manger aux voitures ».

Le pari poétique du texte se joue également dans le travail d’illustration qui, réaliste, aurait annulé l’œuvre textuelle. Olivier Thiébaut a choisi le collage, la juxtaposition de matières, pour suggérer l’univers de la faim, mais en procédant, toujours, indirectement. On ne voit aucun corps, seulement des objets, des aliments, bref, une étoffe des vies et des rêves de vie.
Un rêve sans faim ouvre ainsi l’enfant lecteur à l’imaginaire pour traiter d’une question d’actualité vive : un milliard de personnes souffrent de la faim dans le monde, soit un humain sur sept.
Un rêve sans faim ne dénonce pas, il laisse oeuvrer la conscience en permettant à l’enfant lecteur d’ouvrir les yeux, de faire attention, au-delà de lui, à l’univers des hommes et des femmes qui l’entoure, d’y prendre attention pour forger, lui-même, ses propres intentions sociales :
« Radidja
Petite fille de deux ans
Aux yeux si sérieux
A côté de sa maman
Au regard sans regard »
Geneste Philippe

24/02/2013

La lecture ça s'écoute avant...

Si on part du constat de la discordance entre « la fonction éducative et la fonction distractive du livre pour enfants » (1), ne pourrait-on pas dire que la lecture à voix haute par l’adulte efface la contradiction. Non pas que le livre pour le petit, celui auquel ce blog est consacré, est écrit pour les parents, mais seulement parce que le dialogue est la liaison émotive, culturelle, linguistique, bref, humaine qui fait se tenir debout l’univers, qui le rend compréhensible. Peut-être que l’adulte lecteur à l’enfant « injecte des éléments infantiles » (2) dans les tonalités, la voix, sans doute d’ailleurs, et sans doute y trouve-t-il du plaisir, comme une suspension momentanée hors du réel qui le bouscule. Mais, en général, le livre donne une fonction à cette figure de l’adulte, figure de la transmission, d’une part, de guichetier de l’imaginaire d’autre part. Trois petits livres pour les tout petits nous serviront de guide pour cette première observation du thème.
(1) Aranda, Daniel (texte réunis par), L’Enfant et le live, l’enfant dans le livre, Paris L’Harmattan, 223 p. 21€50 – p.11
(2) Ibid. p. 12

Delessert Etienne, Yok-Yok. Cache-cache, Gallimard jeunesse – Giboulées, 2012, 36 p. 6€10
Alors que s’est tenue du 10 janvier au 15 février 2013, l’exposition Plein cadre à l’école Estienne, entièrement consacrée à l’artiste, le dernier venu de la série Yok-Yok explore la maison, de la cave au grenier, de la cuisine au salon. Les peintures de Delessert suffisent à l’histoire, même si le texte n’est pas redondant. On pourrait dire que le texte est un filet pour l’adulte qui raconte le livre à l’enfant. Les objets et les personnages vivants sont assimilés par l’œuvre graphique ce qui installe l’univers dans l’univers magique de l’enfance que connaît très bien Delessert, rare dessinateur pour la jeunesse à avoir travaillé avec Jean Piaget pour ne pas forcer l’horizon de compréhension des enfants lecteurs.

Tamarkin Annette, Grand-Petit, Gallimard jeunesse – Giboulées, 2012, 22 p. 15€70
Ce livre pop-up, livre animé, a pour but d’apprendre aux enfants à différencier le grand du petit. Conçu par double page, il présente des scènes qui se renversent dans la double page suivante : ici, un oiseau géant tient un œuf minuscule, la double page suivante, l’oiseau a disparu, on ne voit plus que l’œuf géant.
Tous les dessins sont extrêmement stylisés, si bien qu’il n’est pas si facile que cela d’identifier les animaux et les objets présentés. Sous prétexte d’image, la littérature de jeunesse livre comme évidence ce qui ne l’est pas nécessairement. C’est donc le commentaire de l’adulte lisant le l’ouvrage avec l’enfant qui donne son intérêt au livre en lui garantissant une pertinence de lecture. Laissé seul face aux images, l’enfant serait perdu et le livre ne serait qu’un écran aux alouettes, si on veut bien accepter cette image.

Tamarkin Annette, Oh les bébés !, Gallimard-jeunesse, - Giboulées, 2012, 22 p ; 15€70
Un cœur, un rond, une fleur, un nounours, ce sont les motifs qui se dessinent sur les doubles pages en pop up représentant un bébé en pleine joie, un bébé noir, un bébé blanc, un bébé déguisé, un bébé habillé, jamais tout nu, et qui saute, tend les bras. Pour quoi ? Un câlin ? Un bisou ? Pour être transporté dans les airs, dans les bras ? C’est un livre joyeux, gai, dont les couleurs illuminent le regard, suscitent rire et sourire, invitent à l’historiette que papa et maman se complairont à raconter, à susciter ?

Corazzini Nadia, Caiti Giampiero, Popcol tome 1 Mimiques comiques, Casterman, 2011, 16 p. 8€95 ; Corazzini Nadia, Caiti Giampiero, Popcol tome 2 Jolis monstres, Casterman, 2011, 16 p. 8€95 ;
Corazzini Nadia, Caiti Giampiero, Popcol tome 3 Animaux dingos, Casterman, 2011, 16 p. 8€95 ;
C’est une collection nouvelle de pop-ups interactifs à composer soi-même grâce à des planches de gommettes autocollantes repositionnables. Ces gommettes représentent des nez, des bouches, des accessoires, des symboles amusants, des yeux. Les volumes simples des pop-ups correspondent bien à l’âge visé : 3 ans. Le déplacement des gommettes permet aux enfants de recomposer à l’infini les visages et s’en amuser, du réalisme au fantastique, de la vache à l’extraterrestre, c’est une large gamme de figures à fabriquer qui s’offre aux enfants. Il ne fait pas de doute que l’aide d’un adulte est requise, pour ouvrir la manipulation à l’imaginaire, pour permettre à la composition en pensée à se trouver matérialisée.
Geneste Philippe

17/02/2013

Le récit à la fontaine d’Hippocrene

Montardre Hélène, Pégase l’indomptable, illustration de Nicolas Duffaut, Nathan, collection Petites histoires de la mythologie, 2012, 61 p. 4€95
Voici un opus réussi de la collection des petites histoires de la mythologie. La narratrice commence d’abord par raconter le drame de la vie de Bellorophon dont le frère meurt accidentellement lors d’une dispute. L’enfant va porter cette mort comme un fardeau de culpabilité. Devenu jeune homme, il est hanté par des idées de suicide et le sort s’acharne contre lui, en la personne de Sthénébée, épouse du roi Protéos, qu’il a éconduite. C’est alors que commence l’histoire, ou plutôt l’enchaînement des missions héroïquement remplies par Bellorophon. Il doit tuer la chimère. Pour cela, Athéna va l’aider, il va rencontrer le personnage mythique de l’histoire de son précepteur, Pégase, le cheval ailé né du sang de la Méduse. Mais Bellorophon va s’enivrer du pouvoir nouveau que lui procure la domestication de Pégase, jusqu’à se vouloir l’égal des Dieux et chercher à joindre l’Olympe. La fin chacun la connaît, Pégase se défera de son cavalier intrépide et gagnera l’Olympe tandis que Bellorophon, chutera à terre et poursuivra, boiteux, sa vie.
Pour Hélène Montardre, la mythologie est la fontaine d’Hippocrene, celle même jaillie du sabot de Pégase.
Philippe Geneste

Kahn Colette, L’Epopée du roi singe, Gallimard collection Folio junior les universels, 2011, 112 p. 5€70
Il s’agit de la première partie d’un conte fondateur de la mythologie chinoise accompagné d’un appareil critique à destination des élèves de sixième des collèges. L’écriture en est bien adaptée aux élèves de 11 ans.
Lake Nike, Blood Ninja. Le destin de Taro, traduit de l’anglais par Philippe Giraudon, Gallimard jeunesse, 2011, 427 p. 16€50
Ce récit d’heroïc fantasy traverse le Japon féodal, flirtant avec le fantastique gothique. Le héros est le fils d’un humble pêcheur japonais qui rêve de devenir samouraï. Une nuit, leur village est attaqué par des vampires et Taro va devenir l’un des leurs. Dès lors vont se succéder des scènes détaillées de batailles, des descriptions précises de décors. Des créatures de la mythologie japonaise font aussi leurs apparitions mêlées à l’histoire honorable des samouraïs.
Jimenes Guy, Romulus et Rémus, les fils de Mars, Nathan, collection Histoires noires de la mythologie, 2012, 127 p. 5€50 10/11 ans
Dans la tradition de cette collection qui met en intrigue des histoires de la mythologie, ce volume entraîne l’intérêt des jeunes lecteurs par une écriture simple mais pas simpliste, par une bonne composition.
Normandon Richard, Piège aux enfers, illustré par Magali Bardos, Gallimard, coll. Folio junior, 2011, 154 p. 5€10
Voici le second tome de la série « La Conspiration des Dieux » consacrée à la mythologie Ici, Héra manipule Iris, sa filleule, pour aller délivrer Zeus prisonnier des enfers. Durant sa mission Iris va retrouver son propre père, Thaumas, Le piège va se refermer sur elle mais aussi sur Phaeton, héros malheureux du premier tome. La mythologie sert de base à un roman policier, genre à travers lequel, revivent ainsi de grands héros de la mythologie.
Montardre Hélène, L’Enlèvement de Perséphone, Nathan, collection Petites histoires de la mythologie, 64 p. 4€95
Cette version romancée de l’épisode de l’enlèvement de Perséphone est une réussite. Les enfants de 10 à 13 ans apprécient beaucoup ce récit. Bien écrit, il retrace des épisodes de la mythologie en s’appuyant sur une intrigue qui cherche à bien faire ressortir le mythe.
Commission Lisez jeunesse

10/02/2013

Du monde réfléchi grâce au temps de la lecture

Baussier Sylvie, Le Grand livre de la vie et de la mort, illustrations de Sandra Poirot Cherif, Milan, 2010, 38 p. 16€50                         8/10 ans
Cet album documentaire cible un jeune public. Plein de poésie tendre dans ses mots et ses dessins, Le Grand livre de la vie et de la mort offre des explications sur la définition du vivant et son envers la mort, sur comment appréhender la mort.
Chaque double page ouvre un chapitre par une nouvelle question à laquelle dessins, carnet intégré à la double page et texte tentent de répondre non par des dogmes religieux mais par des éclaircissements, des conseils face à l’angoisse. Entre les pages se glissent des mythes anciens, grecs, africains, et des poèmes. C’est un beau livre de réflexion sur l’humanité pour le jeune public.
Annie Mas

Crignon-De Oliveira, Claire, Je ne veux pas vieillir, dessins de Juliette Binet, Gallimard jeunesse, collection Giboulées/Chouette penser !, 2010, 88 p. 10€50 à partir de 14/15 ans
Ce livre est remarquable de bout en bout. L’écriture en est sobre, la réflexion claire et qui sait montrer au jeune lectorat ce qu’est problématiser un sujet, ce que les 13/17 ans ont souvent du mal à faire. Parler de la vieillesse, c’est d’abord concevoir le vieillissement. L’auteur montre avec intelligence qu’il n’existe pas d’art de vieillir : « vieillir, c’est avant tout changer ». Elle démonte les discours compassionnels dont notre société pétrie d’humanitarisme est si friande et montre qu’ils masquent, en réalité des processus d’exclusion et de mis au ban de l’humanité décideuse des corps et esprits défaillants, malades ou en fin de vie. Contre le positivisme, le livre pointe les incohérences des raisonnements médicaux qui trouvent dans la logique économique des profits et celle de l’exploitation des adjuvants : « Il est plus facile de se mettre d’accord pour établir des records de longévité que pour évaluer ce qu’est une vie de qualité ». Cela interroge la médecine dont la fonction « n’est pas uniquement thérapeutique (guérir, administrer des remèdes), mais aussi palliative (soulager, apaiser la souffrance ou l’angoisse) ». On touche ainsi une question taboue dans les sociétés saturées d’idéologie chrétienne, à savoir celle du choix volontaire de mourir. On donne tout son sens, aussi au choix social de respecter la dignité des personnes qui ne sont plus en mesure de décider de leur sort.
Ce volume est un des meilleurs, un des plus stimulants des ouvrages figurant au catalogue de la belle collection « Chouette penser ! ».
Ph. G.

Brenifer Oscar, Desprès Jacques, Le Livre des grands contraires psychologiques, Nathan, collection Philozidées, 2010, 64 p. 16€90   à partir de 11 ans
Cet ouvrage traite du compliqué et du simple, de l’idéaliste et du réaliste, de l’individualiste et du sociable, du sérieux et du joueur, de l’actif et du contemplatif, du sincère et du rusé, du physique et du cérébral, du changeant et du constant, de l’expressif et du discret, de l’inquiet et du placide. L’intérêt est qu’à travers les caractères opposés, l’ouvrage met en exergue la part de l’autre qui est en nous. Evidemment, sa lecture ne prend tout son intérêt que s’il y a dialogue avec l’enfant ou mieux, entre enfants et avec un adulte. En effet, les affirmations des auteurs ne vont pas de soi et sont parfois très contestables. Comment, par exemple, parler de l’individualiste sans ne rien dire des valeurs qui sont valorisées par notre société ? En un mot, le livre omet totalement la société pour ne se concentrer que sur la personnalité, ce qui est un parti pris très restrictif de la définition de l’humain que ne rattrape pas l’importance accordée à l’autre dans la définition de soi. Bien que la collection s’adresse aux enfants dès 9 ans, nous pensons que le livre prend plus d’intérêt pour des enfants plus âgés.
Ph. G.

Shalit Jean, Friha Karim, Comment et pourquoi on rêve ? Gallimard – Giboulées, collection Professeur Gamberge, 2012, 32 p. 3€50
Cette collection s’adresse aux enfants à partir de 7 ans. Les illustrations sont plates mais fondées sur l’efficacité du style des mangas, probablement pour laisser au texte sa place centrale dans l’explication. Ici, on parle de sommeil lent puis de sommeil paradoxal. On voit que tous les mammifères rêvent ce qui place bien l’homme dans la filiation animale. L’ouvrage se finit par le pourquoi des rêves ce qui laisse ouvertes les interprétations. Un bon livre.
Ph.G.

03/02/2013

Un enfant quand je veux, si je veux

Rossignol Isabelle, J’ai décidé, Flammarion, Collection Tribal, 2012, 175 p. 10€50
Cynthia, la narratrice du roman, est une jeune fille de 17 ans, vivant dans un appartement d’une cité de la Courneuve, avec sa mère, femme de ménage dans une maison de retraite, tandis que son père, routier, est très souvent absent. Cynthia est élève de seconde dans son lycée où elle s’ennuie et où, au vu de ses maigres résultats scolaires, elle risque de se faire expulser. Dans sa banlieue, dans son bahut, la vie lui semble vide de sens et rien ne vient répondre à cette désespérance. Une nouvelle certitude aggrave son angoisse : celle de se savoir enceinte.
Près de chez elle, son amie depuis toujours, Lulu, déjà au chômage après son CAP de couture, est très ancrée dans ses convictions chrétiennes. Elle se met en colère dès qu’on parle interruption volontaire de grossesse. Au lycée, Fatima, à qui elle a confié sa situation, l’enveloppe de son énergie. Pour elle qui veut « aller plus loin », Cynthia doit sortir de son carcan. Pour Fatima, l’ivg est la seule réponse. Elle lui parle d’une association de quartier, « Elles Rebelles » où les femmes peuvent parler librement d’amour, de contraception et d’avortement.
Mais Cynthia se sent vide. Elle n’arrive toujours pas à prendre de décision. Son professeur de français, Christine Laugier, une jeune femme à la voix douce, remarque sa tristesse. Elle sollicite Cynthia qui lui révèle son état et lui fait part de son indécision, mais aussi de ses questionnements face à la vie. En guise de réponse, Christine lui parle de sa propre expérience, l’aide à rentrer en contact avec le Planning Familial et lui donne à lire des extraits du livre de Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe, au chapitre « La mère ». Pour Cynthia, la lecture est ardue. Seule dans sa chambre un dimanche entier, (alors que les deux feuillets concernant l’église, complice d’assassinats lors des guerres et des exécutions capitales, avaient été lus avec Lulu et avaient provoqué la colère de son amie), elle entoure chaque tournure de phrase difficile, chaque terme inconnu pour le rechercher dans le dictionnaire. Elle fait ainsi siennes les idées du castor (surnom de Simone de Beauvoir), et s’imprègne de sa lecture. Mais les mots « timides », « victimes », « elle se sent souillée », provoquent ses larmes et sa hargne. Cette lecture achevée, elle envoie son message à Ludo, son premier amant, le jeune homme si doux, fils du patron de son père, qui, malgré son expérience, n’avait pas mis de préservatif. Il est fils de patron, pas patron lui-même mais pareillement profiteur, d’une jeune fille paumée et sans expérience. Elle ne lui demande rien, mais seulement qu’il sache qu’elle se fera avorter parce qu’« elle ne veut pas qu’un être humain souffre par sa faute ».
La Cynthia passive et timorée est loin, maintenant. C’est une jeune fille sûre de sa décision qui se présente à l’entretien du planning.

Le livre d’Isabelle Rossignol ne souffre d’aucun didactisme, c’est un vrai roman, ancré dans notre quotidien, celui de filles en particulier. Comme l’écrivait l’auteur, le 11 avril 2012 : « Aujourd'hui, à l'ère des régressions en tout genre, j'ai estimé capital de rappeler que refuser d'être mère à seize ans n'était pas un crime. J'ai décidé raconte même tout le contraire. ».
Mas Annie

27/01/2013

Il dit non à la peur et dessine la liberté

Perrin Michel, Ailes d’arc-en-ciel, illustrations de Béatrice Guillemard, éditions Chant d’orties, collection Les coquelicots sauvages, 2012, 24 p.
Voici un bel album qui pose bien des questions et de ce fait est à recommander en lecture pour les enfants à partir de 6 ans jusqu’à 666 ans.
Michel Perrin propose une variation narrative du thème du cancre, mis à l’honneur, en poésie, par Prévert. On peut regretter que le cancre soit assimilé à l’enfant qui aime dessiner, car c’est un motif quelque peu stéréotypé, mais l’histoire de Perrin est très adroitement composée et pose, en creux, un certain nombre d’opposition. Le cancre connaît même s’il ne sait pas ; il se nourrit des savoirs construits dans l’action de vivre qu’il privilégie aux savoirs scolaires. Le cancre veut être lui et non pas décliner sa personne dans le tiroir des métiers que l’école veut lui suggérer d’épouser. Il est un être de liberté qui se heurte sans cesse à la vie normée. Le cancre est un refuseux, il fuit l’embrigadement des comportements inculqués. Le cancre s’exprime, mais il refuse de réciter.
L’ouvrage est servi par le travail plastique de Béatrice Guillemard. Ce travail fait plus qu’illustrer, il pose l’œuvre dans l’époque des années cinquante. Alliant le dessin, la peinture, la photographie, la sculpture, la composition plastique, la reproduction d’images scolaires d’Épinal, Guillemard oblige, par le procédé du montage, à prendre des distances avec les époques.
Cet alliage du texte et de l’image, des mots et de leur mise en page, permet à l’album de tenir un discours non daté mais qui vaut comme réflexion pour le présent, comme pour le passé et l’avenir. Là est la réussite de l’œuvre.
Certes, le choix éditorial de parsemer les pages d’éléments graphiques avec une typographie très normée pour le texte ne convainc pas toujours. De même, le format italien n’est pas non plus très opportun et c’est dommage, même s’il s’agit sûrement d’une contrainte de collection.
Toutefois, ces critiques n’enlèvent rien à l’intérêt de cet album dont on ne peut qu’espérer que le plus grand nombre d’enfants puisse le lire.
Geneste Philippe