Anachroniques

20/01/2013

Homosexualité et littérature de jeunesse

Le thème de l'homosexualité est bien peu retenu dans la littérature de jeunesse ce qui laisse le champ libre à des lieux communs affligeants. Le regain au début du XXIème siècle d'ouvrages et collections spécifiques soit aux filles soit aux garçons n'arrange évidemment pas les choses. Certes, il y a des quelques ouvrages isolés comme Macaron citron de Claire Mazard (Syros, collection "les uns les autres", 2001.), où est dépeint l'éveil d'une jeune fille à son homosexualité, ou encore Le Droit d'aimer. Combattre l'homophobie de Julien Picquart ((Syros, collection "J'accuse", 2005) où un très bon dossier documentaire suit un récit édifiant et deux témoignages. Mais il s'agit d'exceptions.
Le développement de la littérature de jeunesse depuis les années 70 est marqué par la pauvreté du traitement de ce sujet. Les amours sont conventionnellement hétérosexuels et la part de l'Autre en chacun n'évite que rarement les clichés sociaux. L'ouvrage très récent de l'anglais Terence Blacker Garçon ou fille (Gallimard, collection "scripto", 2006. Cf. la chronique de ce livre par Annie Mas Liaisons novembre 2006) en est une illustration parmi tant d'autres.
            Une fois encore, toutefois, c'est le contexte social et les débats qui traversent les sociétés qui se réfractent dans le secteur jeunesse. Le livre publié par les éditions Mijade l’illustre. L’auteur ancre d’abord son récit dans le langage commun, celui des insultes homophobes et sexistes des cours de récréation et de la place publique. Il pose frontalement les jugements sous-jacents énoncés comme des évidences : l’homosexualité est une maladie, c’est une déviance « contre-nature », c’et un vice rédhibitoire. Le récit permet de les confronter au réel des homosexuels, ici, deux jeunes adolescents qui se retranchent dans un isolement : l’un par la dextérité acquise dans le maniement des réalités abstraites, l’autre dans le choix de la mort volontaire, dont on sait qu’elle est cinq fois plus fréquente chez les jeunes homosexuels que chez les autres adolescents. Tabou commence par l’annonce d’un tel suicide. C’est alors l’ensemble des élèves de la classe de collège, à laquelle appartenait Loïc, qui vont être amenés à réfléchir à l’acte de leur camarade, aux raisons de cet acte. La religion –curieusement épargnée par Andriat-, la famille, la société, les politiques, la psychanalyse se conjuguent dans l’élaboration de l’homophobie. Loïc ne s’est pas suicidé parce qu’il était homosexuel, il s’est suicidé parce qu’il subissait l’homophobie.
Un point fort du livre est de faire comprendre que l’homosexuel, l’homosexuelle, structurent leur personne en référence aux insultes et aux violences dont elles sont victimes, ces multiples propos, et actes insidieux qui s’accumulent et vous écartent du groupe. Loïc n’a pas pu l’assumer et c’est ce travail de construction de soi de son ami Philippe qui fait l’objet des deux tiers du roman.
Le point faible est la volonté didactique qui vient rompre la dynamique du récit et pèse souvent sur le style. Cette réserve notée, c’est un livre précieux car rare dans ce secteur éditorial.
Geneste Philippe

12/01/2013

Thérapie numérique ou totalitarisme ?

Debien Chris, Black rain S01/E1-2, Flammarion, 2012, 316 p. 15€; Debien Chris, Black rain S01/E3-4, Flammarion, 2012, 310 p. 15€;
Adam, 17 ans, le héros est schizophrène, Rachel, 19 ans, se scarifie, Alex 15 ans, génie de l’informatique, porteur du syndrome d’Asperger, Vince, 16 ans, autiste, Charles, 21 ans, atteint d’une psychose infantile, unique adulte du centre. Ils se nomment entre eux, « les insoumis ». Ils cherchent à comprendre ce qui se trafique dans les bâtiments d’où il leur est interdit de sortir. C’est qu’il ne semble pas que le bien des patients soit l’unique objet de la fonction du lieu. D’autres personnages inquiétants font leur apparition au cours des événements. Le lieu ? Une clinique, celle du docteur Hans Grüber, 52 ans créateur du concept thérapeutique de traitement par immersion en réalité virtuelle. Il est assisté de Sarah Mc Laie, 36 ans, docteur en neurosciences appliquées. La clinique possède un nombre indéterminé de patients, mais peu. Où se situe-t-elle ? Nul ne le sait. Les séances de thérapie, par le biais de neurobots, mènent les patients dans l’inside, ce monde virtuel où ils sont suivis à distance par les thérapeutes, mais aussi, semble-t-il par d’autres personnages cachés qui tiennent le professeur Hans Grüber. L’inside ressemble au monde urbain tel que nous le connaissons avec ses routes, ses buildings. Est-ce que le vrai monde ou mieux, est-ce que la vérité du monde extérieur se cache dans l’inside ? Un peu comme une psychanalyse va rechercher dans les souvenirs enfouis et leur narration une délivrance de la personne de ses propres cauchemars ? De quelle nature est l’humanité rencontrée artificiellement par les jeunes héros dans l’inside ? La machine génère-t-elle des êtres qui viennent vivre au côté de chacun ? Comme des fantômes de soi qui hante les personnages repliés sur eux-mêmes ? Avec Black Rain, l’informatique est au cœur de l’action, mais au bénéfice de quelle humanité ? Scandée par de nombreuses citations extraites de la mythologie japonaise et du métal rock, mais aussi de la littérature fantastique et de la poésie contemporaine, la narration est vive et le rythme de lecture époustouflant. La naissance d’une grande série ?
Ph. G.

Les tendances de l’édition dans le secteur jeunesse

Lecture jeune est une revue de réflexion, d’information et de choix de livres pour adolescents. Le numéro de juin 2012 traite « les tendances de l’édition pour adolescents et jeunes adultes ». Il est passionnant. En effet, des réflexions reviennent sur l’élargissement en cours du domaine de la littérature de jeunesse à al littérature pour jeunes adultes. On sait que la tranche d’âge de 15/18 ans a toujours été délicate pour les éditeurs. Aujourd’hui, et beaucoup par l’intermédiaire de l’héroïc fantasy, le domaine de la jeunesse s’étend vers une nouvelle tranche d’âge de 18 à 25 ans. Ne peut-on pas penser que la situation difficile de la jeunesse qui subit le chômage, qui entre de plus en plus tard sur le marché de l’emploi, qui donc se trouve obligée de prolonger son temps de vie chez les parents, est à mettre en liaison avec ce phénomène éditorial de l’élargissement de la littérature destinée aux adolescentEs ?

Anne Clerc, qui dresse un panorama du dossier, souligne la connivence entre cette littérature et le couplage es œuvres avec des séries télévisuelles, des films, des jeux vidéos etc. Elle affirme ainsi qu’ « en investissant massivement les paralittératures, les éditeurs jeunesse ne ciblent plus une génération mais une catégorie de lecteurs ». Elle ajoute : « Le roman pour adolescent se métamorphose pour s’adresser finalement à une catégorie de lecteurs plus qu’à une génération. Ce marché s’internationalise et la littérature anglo-saxonne y est largement représentée, flirtant avec le cinéma ». Le succès d’Harry Potter à la fin des années quatre-vingt-dix pourrait servir à dater ce phénomène.

On pourrait se demander pourquoi le roman réaliste tend à s’affaiblir alors que le fantastique et l’héroïc fantasy se développent. L’hégémonie commerciale américaine n’est sûrement pas pour rien dans cette évolution des genres du secteur pour la jeunesse, en même temps, probablement qu’une volonté de divertissement accru du lectorat cherchant à s’abstraire par la fiction d’un réel trop morose.

Ce numéro inclut une contribution de Patricia Gendrey sur « Les politiques du livre numérique dans l’édition de jeunesse » qui introduit au numéro 143 de septembre 2012 intitulé « Les jeunes et les inégalités numériques, actes du colloque du 7 juin 2012 organisé par Lecture jeunesse ». Le numéro prône pour la fonction des médiateurs (bibliothèque, formateurs, enseignants…) entre les jeunes et le numérique. Il explore la fracture entre les usages du numérique par la jeunesse et l’usage social demandé sur le marché de l’emploi, celle entre les classes sociales et donc entre les jeunes selon leur appartenance de classe. On ne peut que recommander la lecture de cet épais dossier dont on regrettera la part belle faite au magico-phénoménisme du pouvoir qui voit dans les avancées technologiques la solution à tous les problèmes.
Geneste Philippe

Lecture jeunesse, 190 rue du Faubourg Saint-Denis, 75010 Paris Abt un an quatre numéros 42 euros – contact@lecturejeunesse.com

27/12/2012

Les vies imaginaires de la fiction

Beecroft Simon, Star warm. Les héros de la saga, Nathan, 2012, 208 p. 15€90
Hidalgo Pablo, La Menace fantôme 3D, traduit par Alain Clément, Nathan, 2012, 64 p. 10€
Windham Ryder, Star Wars. L’encyclopédie absolue. Nouvelle édition enrichie, actualisée par Dan Wallace, Nathan, 2012, 200 p. 24€90
Une biographie de chaque personnage principal de la saga, avec ses fonctions dans l’histoire, les événements où il est impliqué, sa vêture et les accessoires qui le parent, son portrait physique et moral, et parfois davantage. Un index général des personnages par ordre alphabétique. Bref, un guide indispensable de deux cents personnages recouvrant les six films. Nathan propose, dans la foulée, le premier épisode en format italien avec des lunettes 3D pour accompagner le maître Jedi Qui-Jon Jinn, Anakin Skywalker et la reine Naboo qui subit l’invasion séparatiste.
Avec la réédition (40 pages en plus) de L’encyclopédie absolue, la saga de Georges Lucas est décortiquée, inventoriée, expliquée. Lucas, né en 1944 en Californie, est un des pionniers du cinéma indépendant. Sa puissance inventive pour les effets spéciaux va révolutionner le cinéma de divertissement. Il a fondé la société Industrial Light & Magic pour réaliser les effets spéciaux de ses films. On apprend beaucoup sur la collaboration du consultant artistique Ralph McQuarrie pour tout ce qui concerne le graphisme, des story-boards sont exposés, la conception des costumes est abordée, les trucages font l’objet de nombreux développements. Les premiers chapitres sont consacrés à l’étude du monde de Star wars, aux galaxies, à la République galactique, les guerres mandaloriennes, la grande guerre des Sith, la République corrompue, la montée des séparatistes, l’armée clone, la tragédie sur Tatooine, la bataille de Géonosis etc. Nul doute que ce livre de grand format (31 x 26,3) ravira les adeptes de la saga, nul doute qu’il entraînera les moins avertis vers un monde à découvrir et qui a ravi l’imagination de millions de spectateurs de par le monde. L’encyclopédie absolue énumère à la fin les prolongements de la saga dans l’industrie des jouets, de la nouvelle technologie etc.

Chaine Sonia, Mythes et arts. Les super-héros au fil du temps, Milan, 2012, 52 p. 17€90
Le livre parle de mythologie (récits légendaires qui donnent sens au monde et à la vie), d’icônes du vingtième siècle, de civilisation amérindienne, japonaise, grecque, romaine, égyptienne ; il nous parle de la Renaissance, du rococo, du classicisme ; il nous parle de sculpture, de peinture, ‘illustrations et gravures. On y rencontre Gilgamesh, Isis et Horus, Ulysse et Jupiter, Neptune, les chevaliers de la Table ronde, Xiuhtecutli, Vénus, Narcisse, Adam et Eve, Bacchus, Bahram Gur, Samson, Faust, Zhong Kui, Enée, Apollo,, Alice, Don Quichotte, Gargantua, Shnago, Cupidon, Héraclès, Icare, Nevimbumbao, Superman, Che Guevara, Marilyn Monroe, Einstein, David…
Après l’exceptionnel Besti’Art, chez le même éditeur, Sonia Chaine signe un nouvel opus très stimulant qui fouille le patrimoine culturel humain, même si l’occident y est surreprésenté. L’iconographie de grande pertinence, le grand format à l’italienne avec des pages qui se déplient, offrent un confort de lecture qui font de Mythes et arts un beau livre cadeau.

L’Encyclopédie des héros, icônes et autres demi-dieux, Gallimard jeunesse, 2012, 128 p. 19€95
Ecartons tout de suite une critique inévitable : c’est incomplet. Ceci dit, il n’y a dans cet ouvrage dit encyclopédique que : Gilgamesh, Ulysse, Hercule, Antigone, Aphrodite, Sindbad le marin, le roi Arthur, la fée Mélusine, Robin des bois, Don Quichotte, d’Artagnan, Robinson Crusoé, Blanche neige, père Noël, Sherlock Holmes, Peter Pan, Tarzan, Zorro, Tintin, Bilbo le Hobbit, Superman, James Bond, Luke Skywalker, lieutenant Ripley, Harry Potter, Et à travers eux, sont évoqués un nombre important d’auteurs et créateurs ce dont atteste les quatre pages de l’index. Une bibliographie précise sur chaque héros ou héroïne, complète le livre qui s’ouvre avec une préface intelligente.
Donc, incomplet, certes, mais toutefois intéressant. Il s’agit de héros qui drainent l’imaginaire populaire occidental. C’est d’ailleurs le seul reproche à faire : le titre aurait dû le préciser plutôt que de faire de l’occident le tout du monde. Ils sont attachés, aujourd’hui à des images. Ils mettent en scène des émotions universellement connues mais aussi des valeurs propres à l’univers occidental de conquête pétri de conception innéiste de l’humain. Souvent, on ne connaît pas les œuvres originelles de leur création, et pourtant, on peut parler de ces personnages. Le livre revient sur les origines de chacun et chacune.
Le livre est, ainsi, une initiation à la littérature et à l’histoire des arts. Plus, il est un approfondissement de la connaissance de l’imaginaire dont Watthee-Demotte et Deproost définissent comme le : « le réseau interactif des représentations mentales nourri par l’héritage mythique, religieux et historique et par l’expérience vécue. Constamment réactivé dans les productions culturelles, ce réseau constitue un système dynamique qui se superpose au réel pour lui octroyer des structures signifiantes au niveau de l’interprétation individuelle et collective » (1).
Ecrit de manière alerte, à plusieurs plumes, illustré avec humour, L’Encyclopédie des héros, développe une facette nouvelle de la littérature de jeunesse, que l’on rencontre dès les albums, celle de l’explicitation des références et de l’intertextualité des productions proposées au jeune lectorat.
(1) présentation de la collection « structures et pouvoirs des imaginaires » où est paru le livre Déom Laurent et Tilleul Jean-Louis (sous la direction de), Le Héros dans les productions littéraires pour la jeunesse, Paris, L’Harmattan, 2010, 205 p.
Geneste Philippe

15/12/2012

Cartographie des voyages imaginaires

Jarrie Martin, Rêveur de cartes, Gallimard jeunesse-Giboulées, 2012, 60 p. 20€
Edité en grand format (275x335), la géographie humaine de Martin Jarrie convoque des espaces imaginaires auxquels il réfère des histoires de création ou de mœurs, qui interrogent nos modes de vie.. Le lecteur est appelé à découvrir seize lieux : îles, cités, territoires, archipels, villes, plaines…A chaque fois tout commence par un dessin représentant le dit lieu, page de gauche. Suit, page de droite, un texte racontant les origines écrit, parfois par le découvreur supposé. On tourne la page et la double page qui se présente offre un ensemble d’illustrations précises sur l’espace imaginaire à se représenter. Les textes sont courts, mais essentiels à la lecture car les illustrations qui les nourrissent, en même temps en sondent la teneur. Le graphisme parfois naïf est toujours abstrait. Les clins d’œil et renvois à d’autres œuvres sont légions. Il ne fait pas de doute que l’album gagne à être lu avec un adulte voire à être étudié pour mettre à jour tout l’intertextualité. Ces planches documentaires appartiennent à un cabinet des curiosités dans un musée du rêve. Comme on va d’un lieu à l’autre, on peut dire que le livre des cartes de Martin Jarrie est une invitation au voyage. Mais quel voyage ?
Un voyage imaginaire. Certes. Mais qu’est-ce à dire ? Eh bien, disons, une déambulation dans l’espace, un espace mental, graphié, tracé, dessiné, décrit, qui prend consistance en représentation et où on fait habiter des êtres, graviter des objets, pousser des plantes rares. Les lieux sont nos passages, ils n’existent que parce qu’on les traverse, que parce qu’on s’y pose, qu’on y habite ou que des humains y habitent et que les livres nous le font savoir. Les illustrations sont des méditations sur les lieux ; les textes en sont une explication, une description. Dès lors, Rêveur de cartes se présente plutôt comme une promenade qui « favorise cet état de concentration non concentrée » (1), qui exclut l’agitation mais ouvre à la pensée. Le genre même de l’album favorise cet état d’esprit car on y va et vient, de l’illustration au texte et retour, de l’illustration à une autre puis de ce lieu évoqué à un autre….
Nul doute que la déambulation de Martin Jarrie est un « indice des affinités qui nous unissent, et invite à d’autres découvertes communes », dans un prochain album, peut-être.
Geneste Philippe
(1) Joël Cornuault, Géographies humaines et autres textes, Bassac, Plein Chant, 1985, 86 p. – p.11

09/12/2012

La littérature face au programme “Lebensborn”

Cohen-Scali Sarah, Max, Gallimard, collection Scripto, 2012, 480 p. 15€90
On est en 1936, à Steinhöring, en Bavière, dans le premier foyer du « programme Lebensborn », initié par les services de Himmler. Des femmes sont sélectionnées par les nazis pour y mettre au monde des enfants de « race aryenne pure ». Le troisième Reich rêve de régénérer l’Europe par l’eugénisme et la sélection des embryons.
Le narrateur n’est pas encore né quand il commence son récit. Il doit voir le jour le 20 avril, jour anniversaire du Führer. Déjà, dans le ventre de la mère dont la fonction est celle de mère porteuse, il a enregistré, selon la doctrine innéiste de strict héréditarisme des théoriciens développant les idées de Galton, l’idéologie nazie. Le dispositif narratif peut ainsi permettre au lecteur d’identifier le travail de l’idéologie.
Quand il naît, il sera appelé Konrad, séparé de sa mère biologique pour être offert par adoption à un haut dignitaire nazi. Mais Konrad est rétif à toute adoption et il grandit sous la discipline de fer du foyer du Lebensborn. Alors qu’il n’a que quatre ans, il est utilisé comme appât dans le programme d’aryanisation des enfants polonais. Il dénonce, il trahit, répondant aux demandes qui lui sont faites.
A six ans il séjourne à Kalish, une école où sont germanisés les enfants kidnappés. Là il rencontre Lukas qui le fascine par sa stature aryenne et sa violence. Mais Lukas est juif, il se joue des allemands. Konrad se prend d’amitié pour lui. C’est la première fois qu’il ressent ce sentiment de lien qui le lie à un pair. On est à peu près à la moitié du roman. C’est le début d’une sorte d’auto-analyse à travers les actions qui font le livre et qui nous mènent en 1945, à la neuvième année de Konrad, l’orphelin. Car ce pourrait être la tension dramatique qui sous-tend la fiction historique de Cohen-Scali : le parcours désinitiatique de Max, de l’éduqué nazie à l’orphelin initié par le lien d’empathie à la rébellion. Le lecteur est ainsi amené, lui-même à déconstruire la rationalité formelle de l’idéologie nazie, raciste, en suivant un destin individuel façonné par les réactions aux événements historiques à l’intérieur desquels se meut le héros.
Cohen-Scali écrit dans un langage brutal, qui suit le développement de Konrad, assurant ainsi un effet de vraisemblable qui donne force au récit. Les scènes de violence sexuelles, décrites par l’enfant qui voit, sont dérangeantes, mais là encore, Cohen-Scali ne déroge pas à la cohérence du vraisemblable porté par la narration. Il n’y a aucun penchant à jouer avec le scabreux comme certains l’ont reproché à l’auteur, mais une juste volonté de réalisme. Pour son premier roman historique, l’auteure s’adresse aux jeunes adultes plutôt qu’aux adolescents. Elle a visiblement accumulé une riche documentation durant plusieurs années avant que ne commence la rédaction à proprement parler qui lui a pris dix mois pleins. Ce récit appartient ainsi à la meilleure catégorie des romans historiques, ceux où l’Histoire présente un matériau consubstantiel à la fiction. De plus, la fin euphorique, dans la rébellion, n’est pas une clôture de l’histoire, mais plutôt un appel à la réflexion pour le temps présent. L’emploi du temps, le présent, utilisé pour la narration y concourt, surtout que le récit suit l’ordre chronologique. Ainsi, le lecteur éprouve autant qu’il épouse la sensation subjective du temps.
Max est un livre rare, car le sujet de l’eugénisme est rarement abordé en fiction. L’auteure apporte une précision et une rigueur narrative, qui élève le roman au dessus des rares autres récits ayant voulu aborder la question. La dextérité du traitement du genre littéraire choisi place Max en décalage par rapport aux romans historiques (1) écrits à destination de la jeunesse. En cela, c’est un chef d’œuvre du genre.
Geneste Philippe
(1) Sur le roman historique voir Geneste Philippe « Le roman historique pour la jeunesse », dans Escarpit Denis, La Littérature de jeunesse, Itinéraires d’hier à aujourd’hui, Paris, Magnard, 2008, pp.416-426

01/12/2012

Au fond des poches percées, vit la littérature

Renaux Lise, La Fabuleuse aventure de Frida Cabot, MØtus, collection Mouchoir de poche, 2012, 32 p. 4€50
Voici une nouvelle auteure en littérature de jeunesse. Son premier livre est réalisé à partir de compositions cousues mains qui servent d’illustrations à un récit humoristique et tendre.
Frida Cabot, n’est pas peintre, c’est une petite chienne qui ne veut pas que sa maîtresse l’habille. Ainsi, est mis à distance l’anthropocentrisme courant en littérature de jeunesse. Alors, Frida va courir les rues et tomber sous le charme de deux voisines qui rapiècent de vieux chiffons. Il est vrai que Frida n’est qu’une illustration en tissu ramené à la surface plane d’un livre. Mais jusqu’au bout, elle refusera d’être autre chose qu’une petite chienne.

LeBlanc Catherine, Le Goût d’être un loup, MØtus, collection Mouchoir de poche, 2012, 32 p. 4€50
Un loup veut devenir autre chose qu’un loup. Alors, au gré des rencontres, il va imaginer des métamorphoses : coq poisson, mouton, oiseau, chevreuil, chat. Mais d’autres rencontres vont le faire changer d’avis et le loup restera loup. L’autrice accompagne graphiquement son texte par des calligrammes, en reproduisant des empreintes d’animaux. Au final, c’est encore un livre sur l’identité animale, cette fois-ci sauvage, écrite blanc sur noir.

Boucher Michel, J’en ai assez, MØtus, collection Mouchoir de poche, 2012, 32 p. 4€50
Un illustrateur aguerri, s’amuse à raconter une histoire selon un procédé quasi oulibapien… on pourrait dire, aussi, oubalipien. En effet, de page en page, c’est le même dessin qui est reproduit, mais avec, à chaque fois, un détail nouveau (oubapo). Ce détail est en lien avec l’introduction d’un mot nouveau à la fin de chacune des pages qui sert de sujet à la page suivante (oulipo). Au fil du livre la structure syntaxique est identique et le sujet de la phrase est indifféremment un être animé ou une réalité non animée. C’est un régal, d’une grande drôlerie assise sur la figure rhétorique de la répétition.

Geneste Philippe

25/11/2012

Du livre animé au pop-up, ou de la lecture enchantée

La France est désormais le pays où le livre pop-up est le plus développé chez les éditeurs (1). Le mot pop-up apparaît en 1930 dans la bouche de l’américain Harold Lentz. L’impérialisme américain aidant, le mot a remplacé le groupe nominal livre animé qui, pourtant dit mieux de quoi il s’agit. Dans les années 1950/1960, la Tchécoslovaquie avec l’œuvre de Vojteh Kubasta est pionnière –si on excepte les livres de la fin du Moyen âge où on peut trouver l’origine même du livre animé. Mais c’est aux USA que va se développer une école d’ingénierie du papier dont sortiront David Carter, Robert Sabuda. Les éditeurs français vont alors s’intéresser au secteur. En 2002, se tient la première exposition française consacrée au genre.
Avec le livre animé, le terme de volume pour désigner un livre prend tout son sens et l’enfant le saisit tout de suite. Le livre animé met l’accent sur la matérialité du livre. C’est une dimension spécifique de la lecture que l’écran est incapable d’intégrer. Il rappelle, aussi, que la lecture est une manipulation de textes imprimés. Dans le magazine M que nous citions, Lo Monaco se plaignait qu’il n’existât point d’imprimeurs en France pour ces ouvrages, qui nécessitent des heures de pliage, des centaines de points de colle. Ils sont tous imprimés en Asie et il semble qu’aucun collectif d’imprimeurs n’ait pu se constituer en France pour cet ouvrage d’art.
(1) Voir M Le magazine du Monde, 3/12/2011 pp.74-76
*
Tamarkin Annette, Grand-Petit, Gallimard jeunesse – Giboulées, 2012, 22 p. 15€70
Ce livre pop-up, livre animé, a pour but d’apprendre aux enfants à différencier le grand du petit. Conçu par double page, il présente des scènes qui se renversent dans la double page suivante : ici, un oiseau géant tient un œuf minuscule, la double page suivante, l’oiseau a disparu, on ne voit plus que l’œuf géant.
Tous les dessins sont extrêmement stylisés, si bien qu’il n’est pas si facile que cela d’identifier les animaux et les objets présentés. Sous prétexte d’image, la littérature de jeunesse livre comme évidence ce qui ne l’est pas nécessairement. C’est donc le commentaire de l’adulte lisant le livre avec l’enfant qui donne son intérêt au livre en lui garantissant une pertinence de lecture. Laissé seul face aux images, l’enfant serait perdu et le livre ne serait qu’un écran aux alouettes, si on veut bien accepter cette image.

Tamarkin Annette, Oh les bébés !, Gallimard-jeunesse, - Giboulées, 2012, 22 p ; 15€70
Un cœur, un rond, une fleur, un nounours, ce sont les motifs qui se dessinent sur les doubles pages en pop up représentant un bébé en pleine joie, un bébé noir, un bébé blanc, un bébé déguisé, habillé, jamais tout nu, et qui saute, tend les bras pour quoi ? Un câlin ? Un bisou ? Pour être transporté dans les airs, dans les bras ? C’est un livre joyeux, gai, dont les couleurs illuminent le regard, suscitent le rire, le sourire, invitent à l’historiette que se plaira papa ou maman à raconter, à susciter ?

Corazzini Nadia, Caiti Giampiero, Popcol tome 1 Mimiques comiques, Casterman, 2011, 16 p. 8€95 ; Corazzini Nadia, Caiti Giampiero, Popcol tome 2 Jolis monstres, Casterman, 2011, 16 p. 8€95 ; Corazzini Nadia, Caiti Giampiero, Popcol tome 3 Animaux dingos, Casterman, 2011, 16 p. 8€95 ;
C’est une collection nouvelle de pop-ups interactifs à composer soi-même grâce à des planches de gommettes autocollantes repositionnables. Ces gommettes représentent des nez, des bouches, des accessoires, des symboles amusants, des yeux. Les volumes simples des pop-ups correspondent bien à l’âge visé : 3 ans. Le déplacement des gommettes permet aux enfants de recomposer à l’infini les visages et s’en amuser, du réalisme au fantastique, de la vache à l’extraterrestre, c’est une large gamme de figures à fabriquer qui s’offre aux enfants.

Dieterlé Nathalie, Grosse peur, illustrations Patricia Berreby, Casterman, collection Drôles de têtes 2012, 12 p. 12€50 ; Dieterlé Nathalie, Fais pas cette tête !, illustrations Patricia Berreby, Casterman, collection Drôles de têtes, 2012, 12 p. 12€50
Il s’agit d’un livre pop-up gai, aux couleurs vives, que l’enfant peut porter grâce à une poignée. On a particulièrement apprécié Fais pas cette tête ! qui repose sur des onomatopées ce qui sied parfaitement aux images. Grosse peur met en scène des monstres et des sorcières, bref, la peur.

Pennac Daniel, Les Dix Droits du lecteur, pop-up de Gérard Lo Monaco, Gallimard jeunesse, 2012, 40 p. 19€90
La liste imprescriptible des droits du lecteur et de a lectrice, que l’on doit à Daniel Pennac, se trouve réactualisée par l’interprétation en pop-up de Gérard Lo Monaco. Ce designer papier, décorateur au théâtre, marionnettiste, graphiste et même éditeur, a choisi d’abord la couleur et un graphisme enfantin aux motifs eux aussi enfantins pour évoquer des œuvres patrimoniales de la littérature mondiale. Au droit de ne pas lire, Lo Monaco oppose le droit de jouer ; au droit de sauter des pages l’évocation de contes ; au droit de ne pas finir un livre Robinson Crusoé de Defoe ; au droit de relire, Le livre de la jungle de Kipling ; au droit de lire n’importe quoi, Shakespeare, Goethe, le théâtre en général ; au droit au bovarysme, des histoires animalières ; au droit de lire n’importe où, l’univers de la fête foraine à moins que ce soit Pierrot mon ami de Queneau ; au droit de grappiller, l’art du cirque ; au droit de lire à haute voix, Vingt mille lieues sous les mers de Jules Verne, au droit de se taire, rien. Cette énumération suffit à montrer qu’il n’y a pas de correspondance à proprement dit et que l’interprétation de Lo Monaco n’aidera guère le lecteur. On est dans une fonction d’illustration divertissante sans propos particulier. C’est un peu dommage, car la facture éditoriale est attirante, le livre objet tentant à saisir.
Geneste Philippe

18/11/2012

Contes des animaux en voyage




Morel Fabienne et bizouerne Gilles, Les Histoires des musiciens de Brême racontées dans le monde, Saillard Rémi, Syros, collection Le tour du monde d’un conte des petits, 201263 p. 15€

Quatre histoires d’animaux en voyage sont racontées, l’une d’Allemagne, celle qui est la plus connue, probablement parce qu’elle a bénéficié d’une diffusion écrite avec les frères Grimm, l’autre de France (Ariège), une de Chine et la dernière du Maroc.
Dans sa très précieuse postface, Josiane Bru explique que ces contes relèvent d’un même motif : des animaux sont en déplacement. Ils cherchent alors un refuge où passer la nuit. Le voyage et le séjour nocturne sont ainsi une constante à travers les quatre versions proposées. Ils nous racontent, non sans cruauté la vengeance des faibles sur les forts ou bien font l’apologie de la ruse. La spécificité reste toutefois qu’il n’y a pas qu’un seul personnage héros, mais un groupe de personnages. En cela, le recueil Les Histoires des musiciens de Brême peut être lu comme un recueil de contes sur la solidarité. C’est la version allemande et la version chinoise, La Terrible Manguse, qui vont le plus loin sur ce thème.
Se raccroche à la solidarité, le thème de la liberté : les animaux souvent partent pour échapper à de mauvais traitements et jouir de la liberté. Mais la vie leur apprend que la liberté ne s’exerce pas en solitaire, qu’elle a besoin de la solidarité pour advenir et se réaliser. C’est pour cela, sûrement que dans trois des contes, ici réunis, il n’y a aucune hiérarchie entre les animaux en fugue. C’est d’ailleurs un autre thème : si les protagonistes fuient, très vite, ils s’organisent et leur périple devient un voyage.
Il y aurait sûrement à s’interroger sur l’installation finale. Dans Les musiciens de Brême, les quatre compères s’approprient la maison des voleurs où ils mènent désormais une vie libérée : « ils dansent, ils chantent, ils rient. Ensemble, ils jouent jusque tard dans la nuit ». Dans La Terrible Manguse, les sept compères apportent leur aide à la « petite mamie » qui, en échange leur offre des crêpes. Mais après, la mamie et les sept protagonistes vivent ensemble sous le même toit. Dans Les neufs loups (Ariège), le chat et le mouton ont expulsé les ogres loups de leur repaire pour en prendre possession. Dans ce conte, la seule raison du voyage commun est la conquête d’un lieu de vie au détriment de quelqu’un. Dans Le mouton, le lévrier, l’âne et le poulet (Maroc), les héros fuient la maltraitance puis se défendent contre les prédateurs qu’ils tuent si la nécessité l’oblige. Eux ne sont pas motivés par l’accaparement d’un lieu. Mais leur action va entraîner la solidarité des hommes d’un caravansérail auxquels ils vont se joindre : la liberté continue conquise par la solidarité.
Au fond, Les Histoires des musiciens de Brême raconte la conquête de la liberté par les exploités usant de l’appropriation de leurs vies par l’expropriation des nantis et des exploiteurs.

Geneste Philippe

11/11/2012

Le chant d’amour et de révolte contre l’oppression

Guignard Rose-Esther, Tézin, le poisson amoureux, illustrations de Robin Grolleau, bilingue français / créole (Haïti), L’Harmattan, 2012, 24 p. 7€50
Ce conte d’Haïti raconté par Rose-Esther Guignard, est un chef d’œuvre de sensibilité. L’histoire est simple : Mélina, une jeune fille de corvée d’eau fait tomber sa bague, don de sa grand-mère, « au plus profond de la rivière, là où les yeux ne peuvent plus rien voir ». Elle pleure. Un poisson « étincelant de mille couleurs », s’approche du rivage et va rechercher la bague, puis, prend la calebasse pour la remplir de l’eau la plus pure, celle qui court au plus profond, là où les yeux ne peuvent plus rien voir. Il s’appelle Tézin. On y reconnaît la force sacrée de l’abîme autant que le symbole de la fécondité et de la sagesse puisque, retrouvant la bague, il permet à Mélina d’assumer sa filiation et ainsi de garder ouverte la possibilité de la perpétuer. On ne peut toutefois s’arrêter à cette seule interprétation. En effet, le poisson est ici, aussi, une figure de l’enfance, longtemps considérée comme un non-sujet pour la société, qui cherche à devenir sujet dans le monde et qui, pour cela, noue conversation avec Mélina et partage avec elle l’espérance d’un accès à l’air libre du monde.
Mais l’histoire d’amour qui naît va être contrariée par la jalousie du frère de la jeune fille. Celui-ci, qui ne trouve que de l’eau trouble lorsque ses parents lui confient la corvée d’eau, va épier sa sœur et découvrir son secret. Ecoutons le récit de la jeune fille :
« Sitôt arrivée, je me suis penchée vers la rivière et je me suis mise à chanter de ma plus belle voix. L’eau s’est agitée, elle a tourbillonné et, du tourbillon, le merveilleux Tézin a surgi. Ses écailles brillaient au soleil et des milliers d’étoiles parsemaient son corps. J’ai retroussé ma jupe et j’ai pénétré dans l’eau. Le poisson m’a embrassée longuement, je l’ai cajolé et nous avons chuchoté des secrets. Puis, Tézin s’est emparé de la calebasse, il a plongé dans la rivière, il est remonté à la surface pour me la tendre ».
Tézin est averti de la présence de Mélina par un chant (« Tezen, mon ami mwen, Zen / Tezen nan dlo / Mon ami mwen, Zen »). Si le poisson parle, en revanche, c’est par les tâches de sang qui apparaîtront sur le sein gauche de Mélina qu’il l’avertira d’un danger. Car il connaît le danger que représente la convoitise des pêcheurs.
Le père, guidé par le frère imitant le chant de la comptine mélodieuse de Mélina au bord de la rivière, va tuer le poisson de son couteau. La jeune fille, alors envoyée au marché pour vendre des fruits et des légumes, va sentir son sein se perler de trois gouttes de sangs. Elle comprend alors qu’un malheur est arrivé. Elle court chez elle et là, voit ses parents et son frère attablés, dégustant du poisson et l’invitant à venir déglutir son amoureux. Mélina va s’enfuir à l’écart des siens. Elle s’interdit de consacrer la mort de ce qui l’a faite naître à elle-même. Ses larmes vont inonder la terre, qui va peu à peu l’engloutir. La dernière image est un paysage sombre où coule l’eau pure d’une rivière souterraine baignée par le reflet de la lune : « A jamais j’ai pénétré dans le ventre de la montagne pour rejoindre Tézin, mon amoureux, le Prince des eaux douces ».

            Raconté à la première personne, le conte prend une coloration de confidence intime qui renforce la sensualité du récit. On repère aisément l’intertextualité des légendes du moyen âge, le rouge du sang sur le blanc qui apparaît comme par magie ; on repère aussi le thème inversé des ondines et la symbolique du poisson que l’on pourrait, ici interroger. Ce n’est pas un héros faible, mais sensible, c’est un poète qui aime le chant, il est généreux. Son sentiment amoureux lui permet de vivre grâce au sentiment réciproque de Mélina. C’est ensemble qu’ils s’accomplissent, donc, d’où leurs retrouvailles tragiques au royaume de la douceur. L’amour est dépeint comme une fuite, et les valeurs des amants magnifiques s’opposent du tout au tout à l’avidité des hommes (mère, père, frère).
Ici, pas de sorcier, pas de sortilège, pas de métamorphose : le monde est tel, comme à l’aube de l’humanité, la connaissance s’y construit par le dialogue entre les éléments, par une connivence de l’homme et de la nature qui parlent encore un même langage. La fin dysphorique du conte déplairait à Bettelheim. Mais il marque pourtant une problématique rigoureuse où l’espoir naît là où il y a refus de l’accommodation aux modes établis : le passage d’un monde à l’autre s’opère sans solution de continuité, c’est-à-dire que c’est insensiblement que Mélina rejoint le monde des profondeurs où l’eau et la terre s’épousent. La figure de la lune intégrée par Robin Grolleau est là pour figurer une victoire de la fécondité sur la consommation mortifère. Les symboles de l’homme et de la femme sont eux-mêmes interchangeables si on suit l’attribution des termes des champs lexicaux de l’amour. Ainsi, le conte réussit à parler de l’amour sans passer par les fourches caudines des stéréotypies de genre où renaît toujours le thème de la domination. Et c’est l’amour qui peut permettre la réalisation de ce grand rêve humain d’une harmonie hors hiérarchie entre les êtres.
Enfin, il faudrait s’interroger sur le rôle du langage dans Tézin, le poisson amoureux. Seul le langage secret, chuchoté, murmuré, ou chanté mais contenant une clé d’interprétation (donc secret), bref, seul le langage vécu dans son intimité linguistique propre a valeur de lien, est en mesure de faire se correspondre des êtres, d’assurer les correspondances entre ce qui est séparé. L’autre langage, le langage social, celui par lequel on apporte le réel (le frère rapporte à ses parents), le langage de la communication est négatif. Le langage vaut par sa charge émotive, par ce qu’il ouvre en actes de vie. Il ne vaut pas par sa dimension de normes, d’arbitraire social. L’usage du langage ne doit jamais perdre de vue sa motivation. C’est elle qui constitue l’énergétique des conduites verbales. Le conte le montre et il montre, aussi, que la connaissance –connaissance de soi, ici, découverte de l’amour- donc la compréhension du monde, de l’autre, élargit le champ d’exploration de la motivation. L’affectif et le cognitif sont à la fois inséparables l’un de l’autre et irréductibles l’un à l’autre. La fin dysphorique du conte souligne l’échec de cette unité dans une société de la convoitise, mais il ouvre à la révolte contre l’oppression en intégrant le chant d’amour au plus profond de la terre où court la rivière, là où les yeux ne peuvent plus rien voir : écouter attentivement pour comprendre et s’ouvrir au monde.
Geneste Philippe