Anachroniques

04/11/2012

Attrape le dernier nuage !

BINET Juliette, Un Courant d’air, éditions Le Rouergue, 2012, 14 p. accordéon 3 mètres, 17€
                De 4 à 144 ans
Après L’Horizon facétieux paru en 2011 chez Gallimard, Juliette Binet explore le monde impalpable de l’air. Avec la toujours même délicatesse, le livre ne se délie pas en horizon mais, au contraire, pour former un cercle, l’image finale devant être rattachée à l’image prime qui ouvre le livre objet. Car, c’est le dessin qui fait du livre un livre objet, sans parole, sans écriture. Les variations du noir et du blanc et du gris renvoient à la même source : une petite fille souffle dans un instrument à vent imaginaire. Alors, l’histoire va suivre le périple du vent qui se lit à travers les conséquences visibles provoquées par son passage. A la neuvième page, l’éléphant projette de l’eau avec sa trompe et les dessins se muent en traits démultipliés, permettant de passer surréalistiquement de l’air à l’eau. Apparaissent alors des poissons puis, l’eau devient vapeur et les nuages se forment qu’attrape un personnage qu’on croyait assis devant l’instrumentiste, à même la terre, mais qui, en fait, volait. Socle terrestre incertain du départ, puis air et eau, voici le livre de trois éléments du monde, ceux d’une certaine douceur si on suit l’histoire, puisque la violence du vent qui a déchainé les vagues de l’océan, s’apaise dans la féérie des nuages poussés par lui.
Par le trait, Juliette Binet recrée des correspondances improbables par lesquelles s’organisent nos représentations. Comme dans L’Horizon facétieux c’est au jeune lecteur de faire sa lecture, de composer son histoire. A l’instar du personnage final qui agrippe le dernier nuage, il va accrocher un sens à la suite des traits et dessins en noir, blanc et gris.
Mais il y a bien histoire. La structure en accordéon permet de visualiser naturellement les séquences du récit. Il faut insister sur la première séquence. Le fond est blanc ; en face de deux pieds et jambes d’un personnage perdu dans le hors-champ gauche, qu’on imagine regarder l’enfant dessinée, qui souffle dans un improbable cor. Et ce cor occupe l’espace par ses spirales et traits comme une calligraphie. Le récit est lancé : comme le trait qui s’évase en pavillon du cor, la calligraphie ouvre à une écriture nécessairement accrochée à une fable. Le motif est répété aux deux tiers du livre, lorsque l’éléphant relance l’histoire. C’est sa trompe qui va orienter le voyage du vent et de la terre balayée vers l’eau et l’air. Telle une clarinette, sa trompe lance dans l’espace à fond blanc, des portées musicales enchevêtrées où se prolonge la fable et l’unité des éléments primordiaux de la vie.
Alors que l’histoire narrée par écrit pré-dit, la fable graphique invite le lecteur à demeurer réceptif à ce qui arrive pour laisser naître des possibilités. La supériorité du récit graphique est qu’il n’a pas besoin de donner une clé : c’est le lecteur qui ouvre la porte de l’interprétation de cette narration silencieuse. Un Courant d’air est un chef d’œuvre de poésie, un album pour tous et toutes.
Geneste Philippe

26/10/2012

la littérature contre la guerre

Dumont, Jean-François, La Petite Oie qui ne voulait pas marcher au pas, éditions Père Castor - Flammarion, collection Les p’tits albums, 2012 (1ère éd. 2007), 32 p., 530
                6/10 ans et plus.
Une petite oie, Zita, vient de naître. Et la voilà entraînée par le troupeau marchant au pas et emmené par un chef de troupe fier de son autorité. Seulement voilà, Zita n'est pas dans le rythme et ça trouble, ça trouble, ça heurte l'oreille inspectrice du chef. Alors il s'arrête, repère la récalcitrante à l'ordre de marche, lui fait les gros yeux et l'expulse.Zita repart à la ferme, triste, triste. Quand le troupeau rentre, elle part à son tour à la mare. Elle a beau faire, le pas de l'oie, elle n'en veut pas. Or, les animaux sont attirés par son rythme. Il n'est pas binaire, il est riche, et chacun y va de son onomatopée propre : le cochon, la vache, le mouton, le pic-vert : splach, snif, splach, toc et snif resplach, toc snif, splach toc splach snif. Même les oies rentrées décident désormais de la suivre et de laisser le chef à son obsession d'ordre. Une harmonie rythmique unit les animaux de la ferme. Voilà comment est née la musique de la ferme. Un beau conte anti-fasciste diront certains, anti-militariste diront les autres, anti-hiérarchiste enfin. Il serait bien qu'effectivement un rien puisse faire se lever les dignités dans le corps social assombri par trop de soumission. L'illustration classique de Dumont officie parfaitement avec le bouquet humoristique final de l'album.

Rascal, La Nuit des cages, illustrations de Simon Hureau, Didier Jeunesse, 48 p., 2008, 1290
Cet ouvrage est un chef d’œuvre. L’art de Hureau est magistral et le texte de Rascal d’une fine composition. C’est un ouvrage novateur dans sa structure en cela que le texte précède les illustrations qui, après sur plusieurs pages viennent signifier l’histoire narrée dans ce qui précède. Cette innovation permet de faire suivre à un jeune enfant l’histoire et elle permet, également, au lecteur plus grand ou adulte de se lancer dans une histoire en images.
Les images, justement, sont exceptionnelles. Au texte moyenâgeux, Hureau fait correspondre une dentelle d’encres de chine avec de larges aplats noirs ou blancs. Les pages de texte, elles, sont illustrées sur fond vert, les motifs de l’illustration étant en noir.
Littéralement, le livre raconte deux évasions.
Symboliquement, il est une réflexion sur l’émancipation que les auteurs interprètent comme indissociable de la conquête de la liberté. Il s’agit, pour le héros puis le héros et l’héroïne, d’échapper à l’armée puis à l’armée et à l’Eglise ou aux sectes. L’héroïne s’avèrera être une Mélusine, le héros un fils de l’ogre. Mais ils vivront loin de la famine et des guerres. C’est la revanche des déviants des histoires édifiantes de l’enfance et de la jeunesse, la victoire de l’amour en liberté qui fait pousser des ailes aux rebelles du monde d’en bas.
Geneste Philippe


21/10/2012

contes du monde

Appolinaire Marie-Hélène, Commère Waiwai et Commère Sisi, conte amérindien de Guyane, bilingue kali’na-français, illustrations Sess, révision orthographique de la version kali’na : Isabelle Appolinaire, Marie Hélène Appolinaire, Wellya Jean-Jacques, Odile Lescure, Paris, l’Harmattan, 201216p. 7€
Les Kali’na longtemps appelés Galibi par les français forment un des peuples amérindiens des plateaux des Guyanes. « L’histoire se déroule au temps où les animaux parlaient avec les hommes ». Les personnages sont deux tortues, l’une laborieuse et l’autre paresseuse et dilettante. On peut y voir une variante de la cigale et la fourmi. Mais le conte est moins sombre que la fable. En effet, la drôlerie est mise au service d’une morale de l’entraide contre toute forme d’égoïsme. La valeur de ce petit album est d’ouvrir le jeune lectorat à une culture. Les mots francisés sont définis en note. C’est une lecture idéale et pour travailler le conte et pour ouvrir les enfants ou élèves aux peuples du monde. L’écriture y est simple, mais pas mièvre et parsemée de mots kali’na qui feront la joie de la découverte linguistique chez les jeunes.

Yeong-hee Lim, La Fontaine au miracle, illustrations de Claire Degas, Père Castor/Flammarion/Chan Ok, collection Perles du ciel, 2011, 32 p. 13€
Derrière le récit mythologique de la fontaine de jouvence, se cache l’interrogation sur la jeunesse : peut-elle être éternelle ? Une autre question est posée, celle de l’adoption. Enfin, une autre problématique voit le jour au fil des pages, celle du désir à travers l’aspiration à l’excès de possession. 

Bechet Marc et Rai Kumar Yadav, La Princesse guenon. Contes du Népal, L’Harmattan, 2012, 86 p. 11€50
Avant de rendre compte du contenu du livre, un mot sur l’auteur de 32 ans Yadav Kumar Rai. Il est handicapé par un angiome facial et, ses études accomplies, se retrouve au chômage. Il œuvre, au Népal, auprès d’un centre d’hébergement pour enfants abandonnés et avec une école de Basa, son village d’origine. Il traduit des contes français et recueille des contes népalais, dans le cadre d’un échange culturel avec l’association Au Népal en France, partager les contes. Après l’excellent volume consacré aux Contes et coutumes Khaling Rai, Kumar Yadav Rai, lui-même issu du peuple opprimé des Khaling Rai, propose ici des légendes et des contes, intelligemment séparés par Marc Bechet.
La lecture des neuf récits étonne par les échos qu’ont ces histoires avec celles des contes européens. Nulle étrangeté, au fond, puisqu’il s’agit de la même culture indoeuropéenne. Mais c’est toujours important, contre le nationalisme toujours aux aguets avec son cortège d’intolérance, de faire prendre conscience à l’enfant que les peuples dialoguent entre eux à travers leurs cultures. Bien sûr, la tonalité des récits divergent, ce qui est une manière de souligner la spécificité des identités des peuples, identité dans le sens donné au mot par J-C Bailly, « un ensemble de tonalités extraordinairement divergentes », et non pas dans l’acception essentialiste souvent raciste d’une essence intangible et source de hiérarchie entre les peuples. Ainsi, La princesse guenon ressemble fort au conte Les trois plumes des frères Grimm, La bravoure d’un paresseux se rapproche d’un fabliau tandis que Le crabe et ses amis fait un clin d’œil à la fable. Laurent Vignat, qui, dans un avant-propos concis mais précieux, démontre les rapprochements culturels ci-dessus mentionnés, appelle L’Anthropologie structurale de Levi-Strauss pour souligner que somme toute, les hommes ont inventés les mythes puis les légendes parce qu’ils se posaient les mêmes questions face aux énigmes et mystères des manifestations de la nature et de l’univers. Et il ne fait pas de doute que le domaine du conte est le domaine où l’unité des civilisations mentales humaines se dessine le plus clairement.
Deux contes parleront aux enfants des écoles et des collèges : Le Yéti et Comment se débarrasser des yétis. On pourrait même commencer la lecture du livre par eux car ils permettent d’installer sans difficulté la provenance géographique de ces contrécits.
A la fin de chaque conte ou légende, Kumar Yadav Rai a mentionné de qui il tenait l’histoire ou bien à qui il l’avait empruntée. On s’aperçoit, alors, que certains des textes ne sont pas des textes ancestraux, mais des écritures sinon contemporaines en tout cas non traditionnelles. Mais n’est-ce pas le lot des contes d’être contés au présent de chaque génération et donc de vivre de la réécriture voire de l’écriture suggérée par les mythes qui habitent l’humanité tapis au fond de chacun et chacune ?
Geneste Philippe

14/10/2012

Contre l'oubli

Pour sa centième parution, le blog lisezjeunessepg a choisi d’évoquer deux ouvrages anciens. La littérature de jeunesse subit la loi du marché qui est une loi de l’oubli. Seuls des classiques y échappent ou bien des ouvrages retenus par des institutions influentes. Or, des perles sont publiées, qui s’effacent le temps passant. Le travail des chroniqueurEs se  doit de tenir en défiance cette déification des nouveautés, équivalente en littérature du culte contemporain de la jeunesse. ♦

ELLIOT Patricia, Murkmere, trad. de l’anglais (GB) par PINCHOT A., Casterman, 2006, 312 p. 12

La narratrice, Aggie, est âgée de 15 ans lorsqu'elle est appelée au château de Murkmere, pour devenir demoiselle de compagnie de Leah, la fille du maître du village et du domaine. Elle quitte alors sa tante Jennet qui l'avait recueillie, l'entourant de soins et d'amour, dès l'âge de deux ans, après la mort de sa mère Elisa. Ancienne institutrice, Jennet lui a appris à lire.
Dans un univers glacial et embrumé, entouré de hauts murs, de lourdes et étranges histoires, le château de Murkmere est effrayant. Leah, la fille du châtelain, âgée de 16 ans, paraît hautaine et fantasque, toujours attirée par l'étang où, malgré les interdictions, elle va caresser des cygnes majestueux. Aggie essaie de la comprendre et devient son amie. Le châtelain, ministre de la contrée sous l'autorité du Grand Protecteur et membre de la Ministration, est un infirme. Il a doté son fauteuil roulant de barreaux d'où ses bras ne peuvent sortir. Cette cage symbolise l'univers d'enfermement de Murkmere : emprisonnement des pensées closes dans une mythologie où les oiseaux sont des divinités ; où l'on ne peut ni réfléchir ni lire autre chose que des textes convenus. Silas, l'intendant du château, est le gardien de ces interdits. Il maltraite les jeunes servantes, essaie de séduire Aggie qui se refuse.
Aux alentours du château, la révolte du peuple gronde. Elle sera matée. Le maître donne des cours à sa fille dans l'inaccessible beffroi. Bravant la loi, Aggie se glissera dans ce lieu et découvrira des livres interdits. Elle va apprendre que Leah – dont la mère, Blanche, est morte à sa naissance – a été confiée en nourrice à Jennet, la tante d'Aggie. L'origine de Leah, longtemps cachée, va peu à peu se dévoiler.
Au début, jeune fille timide, Aggie s'enhardit jusqu'à aider Leah à découvrir sa véritable identité et à s'échapper d'une condition qui l'emprisonne. Elle est une Avia, créature mi-humaine mi-oiseau pour qui toute attirance à la liberté est un danger. Du moins, aux yeux de son père. Aggie comprend alors pourquoi le père s'est lui-même enfermé : il connaît les pulsions violentes dont il est la proie et les retient ainsi. C'est là tout un univers fantastique, lié à la généalogie qui s'ouvre à la compréhension du lecteur. Puisant dans les superstitions communes et le folklore britannique, Patricia Elliott ramène son récit à une dimension en décalage avec l'heroïc fantasy, lui préférant l'ancrage dans les traditions imaginaires populaires. Murkmere devient, alors, un livre des destins croisés.
A la fin de l'été, la grande cérémonie officielle dédiée à Leah pour l'anniversaire de ses 16 ans, se transforme en une cérémonie macabre. Le maître va mourir, Silas et le Grand Protecteur veulent usurper l'héritage avec le projet de mettre Leah en cage et l'exhiber en tout lieu dans une exécration de la nature hybride des êtres, créatures maudites de la religion officielle. Leah comprend alors pleinement sa véritable origine, et son attachement à la robe de plume trouvée dans l'étang, lors d'une ancienne escapade : c'est la peau de sa mère, lors de sa métamorphose en cygne. Leah n'a plus de doute, dès lors, sur sa nature hybride. Avec la complicité d'Aggie, elle va s'échapper pour retrouver son identité perdue. Le père, qui craint pour la vie de sa fille, a décidé, alors, en cachette, de faire d'Aggie son héritière, contre les vues du Grand Protecteur et de l'intendant.
Ce livre est comme un conte mais au contraire d'un conte, la fin n'est pas dans la rencontre du prince charmant, ou le tout est bien qui finit bien. Aggie, héritière du domaine de Murkmere, s'emploie à y réaliser un projet de société égalitaire. On pense à l'héroïne de Pullman, dans La Croisée des mondes, qui doit, à la fin de la trilogie quitter le monde des désirs pour accéder au monde des réalités, et s'y assumer. Cependant, c'est la poésie qui clôt Murkmere :
"Puis je vis le cygne solitaire. Ses ailes, auréolées de lumière, battaient l'air avec énergie, au rythme d'un cœur. Son cou était tendu, d'un blanc éclatant sur le ciel obscurci. Il s'éloigna de Murkmere, résolu, puis se perdit parmi les nuages."
Annie Mas

Bascou Didier, La Révolte des dièses, L'Harmattan jeunesse, 2005, 149 p., 13

Cet ouvrage est un très bon roman passé inaperçu chez les spécialistes de la littérature de jeunesse. Nous l'avions chroniqué en son temps et l'avons relu pour cette chronique. Sur le fond d'une contre-utopie, le Claviland, pays du piano dirigé par un dictateur Maestro suprême. Celui-ci fait interdire la pratique à toute la population dont c'est le langage traditionnel essentiel. A partir de cette situation, se met en branle le récit d'une résistance à l'oppression et d'une désobéissance populaire. Une répression terrible s'abat sur le peuple. Une alliance s'opère entre les musiciens et le peuple qui aboutira à la victoire sur la dictature.

escarpit françoise (présentés et analysés par), Marcos sous le passe-montagne. Discours du sous-commandant Marcos, collection "les documents Syros", éditions Syros, 2006, 160 p. + port folio de 8 pages, 10 ; Sous-commandant marcos (racontée par) domi (illustrée par), La Grande histoire des couleurs, traduit de l'espagnol par Françoise Escarpit, éditions Syros, 2006, 48 p., 14

Le premier ouvrage rassemble des discours du sous-commandant Marcos prononcés entre 1992 et 2003. Françoise Escarpit les a répartis en cinq chapitres encadrés par deux chapitres (le premier et le septième) qui permettent au jeune lecteur de se repérer et d'avoir une meilleure compréhension de ce qu'il va lire. Soit le sommaire suivant : 1 ancêtres et héritiers, 2 Le Chiapas des indiens et des guérilleros, 3 Les Raisons d'une insurrection, 4 Vie et mort des enfants indiens, 5 La Couleur de la Terre, 6 Un Rêve rêvé par les cinq continents, 7 enlever le passe-montagne et faire tomber les masques. A cela s'ajoute une introduction, une carte du Mexique avec les divers états et leur capitale et une carte du Chiapas, une conclusion, une filmographie, une bibliographie, un glossaire et une petite chronologie zapatiste. Le format du livre est confortable et les pages très aérées. C'est une réussite car le style, aussi, est très clair. La question du rapport avec le pouvoir central, avec la gauche institutionnelle, le rôle des femmes, le projet éducatif et sanitaire etc. sont mis à la portée du jeune lectorat dès l'âge de 14 ans… et des adultes qui ne manqueront pas de venir grossir le lectorat de cet ouvrage. Le travail d'édition de Françoise Escarpit est, ici, à louer.
Pour le second ouvrage, c'est un conte d'un vieil indien rapporté par le Sous-Commandant Marcos (qui, lui-même, n'est pas indien mais métis). Plutôt que d'un conte, il s'agit plutôt d'une fable en hommage à la diversité des êtres humains sur la terre, un hymne à la richesse de la variété des peuples. Les peintures de Domi (Gloria Domingo Manuel) rencontrent intensément le verbe poétique du texte. Ainsi naît la grande aventure de l'humanité, d'une humanité à repenser dans le respect de sa diversité. Ce second ouvrage est véritable livre d'art. Redonnant au peuple la maîtrise de son langage, qui cherche à approfondir l'autonomie de son imaginaire. ", le livre perpétue une image de la révolution zapatiste, qui allie littérature, tradition orale locale et réflexion politique. On y retrouve cette persistance d'une parole jamais solitaire, toujours duelle au moins (« nous sommes deux pour discuter » répondit-il à Montalban dans un entretien paru en 2003 aux 1001 nuits, dans Marcos. Le Maître des miroirs), plurielle le plus souvent

Geneste Philippe

06/10/2012

La lecture se livre en société

Koechlin Lionel, Lecture pour toutous, Gallimard-Giboulées, 2012, 24 p. 12€
Bien sûr on peut lire Lecture pour tous sous Lecture pour Toutous. La pluralité englobe l’animal et l’homme, Koechlin ne prêtant pas aux plantes, même la velléité d’accéder à la lecture, elles appartiennent pourtant au vivant. Première question philosophique de l’album. On n’est certes pas obligé de se la poser.
Bon, d’accord, les chiens, ici, même si l’un d’entre eux fait des efforts, n’y arrivent pas non plus. Il faut dire que le maître est bien traditionnel avec son B.A. ba mais il est gentil. Et puis un maître… Ah ! Décidément ! Maître d’école, maître du chien, ça vous embrouillerait les idées ces homonymies… Oui, donc, j’en étais à dire que le maître du chien intéressé allait devenir l’élève le plus assidu du maître d’école. C’est que le maître devenu aussi intéressé est illettré à qui le maître lettré enseigne la lecture…
Le livre, il nous raconte cela, cette histoire croisée de maîtres et de chiens qui s’invitent dans une salle de classe. Donc, lisons… Il est vrai que les dessins disséminés sur la page, peints en aplats pas plats, faut bien les lire, dans l’ordre un peu mieux que dans le désordre, même si rien n’est obligatoire car on peut les lire dans toutous les sens et y trouver des joies de reconnaissance des toutous.
Puis, au fond, vous l’avez compris, l’histoire est un récit social qui met en scène la fermeture des classes et les groupes sociaux privés de l’accès à la lecture. Or, pour Lionel Koechlin, ce merveilleux graphiste narrateur, la lecture ouvre au monde. Et parce qu’elle ouvre au monde, elle ouvre au bonheur dont le premier est celui de la rencontre : compréhension et rencontre sont synonymes dans cet ouvrage. Alors ce livre pour les enfants de 7 ans, mais qu’on peut leur lire à partir de 4/6 ans, initie aussi à l’éthique de la connaissance dont la lecture est une des conditions dans nos sociétés.
Philippe Geneste

30/09/2012

La littérature pour la jeunesse face au créationnisme

Perrin Michel, Les Démons du Museum, éditions du chant d’orties, 2011, 154 p.
Si des ouvrages de littérature destinée à la jeunesse prennent pour support de fiction la matière de controverses contemporaines, c’est en général pour faire la propagande de l’humanisme et de l’éloge des droits de l’homme. Très peu d’ouvrages osent affronter des problèmes de société qui ont à leur racine des questions vives de connaissance. C’est pourquoi le livre e Michel Perrin est à marquer d’une pierre blanche. C’est le premier roman abordant la question de l’évolution sous l’angle contemporain, dans ses enjeux politiques et sociaux. A ce seul titre, l’ouvrage devrait se trouver dans toute bibliothèque, centre de documentation tournés vers la jeunesse.
Le livre part très simplement : Thomas, fils du gardien du muséum national d’histoire naturelle est intrigué par des actes de vandalisme perpétués à l’intérieur du musée. Avec une amie, il mène sa propre enquête. On le voit, rien que de très banal comme entrée en matière narrative. Mais ce qui ne l’est pas, c’est que l’auteur introduit sans aucun effet d’hétérogénéité la controverse qui oppose les tenants du créationnisme dont le berceau est aux USA et les scientifiques tenants de la théorie darwinienne de l’évolution. Une visite guidée du Muséum permet d’introduire le lectorat à la connaissance de Buffon, Lamarck, Wallace, Darwin. Bien sûr, on va s’arrêter plus particulièrement sur ce dernier, qui a mis au point la théorie de la descendance modifiée des organismes par le moyen de la sélection naturelle. C’est en effet, cette dernière théorie et l’anthropologie contenue dans La Filiation de l’homme (1871) que les créationnistes prennent à partie. Le roman évoque l’étape de Darwin au Galapagos lors de son voyage en tant que naturaliste à bord du Beagle entre le 15 et le 20 octobre 1835.
Thomas et son amie Chloé vont déjouer un projet des créationnistes organisés pour mettre le feu au muséum. Si le support secondaire de l’histoire, la double enquête policière par le commissaire de police père de Chloé et les enfants eux-mêmes, est un peu cousu de fil blanc, si la présence d’un abbé parmi les détracteurs des créationnistes vient brouiller le message du roman assez inutilement, les apories du créationnisme et l’inconsistance de leur pseudo-théorie sont parfaitement démontrés. En outre, la richesse culturelle du roman permet aux jeunes lecteurs et lectrices de s’initier à la théorie de l’évolution. Le récit est aussi œuvre de vulgarisation scientifique dans le très bon sens du terme manifestant un renouement de la littérature avec ce qui la fonde : un discours général sur le monde, un discours des discours que le nombrilisme littéraire contemporain tend à refouler. Raison de plus pour acquérir, offrir, lire cet ouvrage unique dans le paysage romanesque actuel destiné aux enfants à partir de 11 ans.
Geneste Philippe

23/09/2012

coïncidence

Eric Battut, Broum l’automobile, Autrement, 2012, 32 p. 13€95 ;
Yves Pinguilly, Le Voyage de l’arbre, illustrations de Florence Koenig, Autrement, 2012, 40 p. 13€95
Tout sépare a priori ces deux ouvrages. Celui de Battut est l’histoire d’un objet inanimé, une voiture à travers le vingtième siècle. L’histoire dure cent ans au moins. Celui de Pinguilly et Koenig conte les pérégrinations d’un arbre qui veut voir du pays et qui part en vagabondage à travers l’Afrique. La durée de l’histoire est longue, aussi, au moins cinquante ans.
Les illustrations de Battut sont des peintures au style faussement naïf, qui emprunte à la bande dessinée et qui présente presque toujours l’horizon. Les illustrations sont d’autre part mises en vis-à-vis du texte, sans jamais le doubler, mais en en élargissant le propos. A l’inverse, les peintures de Koenig sont aussi des peintures qui introduisent l’insolite dans le réel, et qui englobent le texte, le redoublant et lui apportant une volonté de projeter ce qui est écrit dans un espace imaginaire.
Mais ce qui rapproche ces deux albums, magnifiques, c’est le schéma du récit : l’objet (voiture) pour l’un, la plante (arbre) pour l’autre sont les héros. Les humains sont des personnages secondaires qui servent à faire avancer le récit mais qui n’en sont pas le moteur. Dans les deux cas, le personnage non humain voyage et trouve dans le voyage du bonheur autant que l’assouvissement d’un désir de connaître le monde. Dans les deux cas, des enfants viennent égayer la vie du personnage et redonnent à l’objet une vie qui semblait perdue. Dans les deux cas, le personnage renaît : en une nouvelle voiture pour l’une, en des instruments à percussions pour l’autre.
Que faut-il penser de cette coïncidence de parution éditoriale ? L’objet, dans une société de consommation généralisé, n’est en général présent que comme bien ou satisfaction d’un besoin, y compris dans la littérature destinée aux enfants. Ensuite, il subit une personnification, ce qui n’est le cas qu’à la fin du livre de Pinguilly, mais il faut nuancer cela car c’est pour épouser l’animisme des civilisations africaines premières et non pas pour rendre l’objet proche de l’enfant lecteur pour le conquérir. Dans les deux albums, ici chroniqués, l’objet et l’arbre retournent à leur élément premier : la voiture est devenu une Broum 1900 de collection, l’arbre mort revit dans son matériau propre, le bois. Le personnage n’est pas jeté, il continue à vivre à travers la vie des autres et sans rien de mystique, sans aucune métempschychose, l’enfant est appelé à comprendre que nous ne sommes existant qu’à travers les relations sociales dans lesquelles nous sommes pris et que nous provoquons.
Philippe Geneste

16/09/2012

Robert Desnos (1900 – 1945)

Maricourt, Thierry, Robert Desnos, éditions Oskar, collection Culture et société, 2011, 63 p.
L’auteur a porté au fronton de sa biographie romancée du poète cette citation « Vous mettrez sur ma tombe / une bouée de sauvetage. / Parce qu’on ne sait jamais ». La biographie est agencée autour de la narration d’un élève dont l’enseignant de français, bossu, pose à la classe une énigme : chaque jour il donne aux élèves des indications sur la vie du personnage, dont il a dit qu’il s’agissait d’un écrivain, charge aux élèves de trouver de qui il s’agit. Cette structure ressemble à celle adoptée par Jostein Gaarder avec Le Monde de Sophie traduit et adapté du norvégien par Hervieu et Laffon (Le seuil 1995). Sauf qu’ici, tout le récit se déroule sous l’égide du dialogue et de la narration de la fiction alors que dans l’ouvrage de Gaarder, le narratif n’était que l’entracte de lourds exposés philosophiques. Cette structure permet à Maricourt d’inclure des extraits de poèmes, de les situer, parfois, historiquement.
Au final, Robert Desnos apparaît comme un écrivain inclassable. Desnos est engagé mais il refuse toute discipline organisationnelle si celle-ci devait contredire sa pensée sur le monde. Il est critique et ne met pas tout sur le même plan, refuse l’humanisme plat pour qui tout se vaut dans l’expression, et les formes et leurs contenus : non nous dit-il, la poésie vaut d’être écrite comme la vie d’être vécue, mais en conscience. S’il nous parle de lui tout en défaisant les stéréotypes langagiers, Desnos ne s’enferme pas dans le nombrilisme égoïsant des poètes qui, durant la guerre, ne trouvaient qu’à méditer sur l’abandon du langage et l’inhumanité du monde. Pour Desnos, le monde reste humain tant qu’il existe des humains pour le rendre humain, pour se battre contre les tendances inhumaines que traduisent toujours les pouvoirs.
Car, en effet, Desnos fut le poète du refus : anti-clérical, anti-militariste, anti-raciste, anti-capitaliste, anti-nationaliste. Il fut cela, avant toute autre chose et on peut lire sa poésie comme une poésie porteuse de l’éloge du négatif. L’univers poétique, pour autant, n’en devient pas sous sa plume un anti-monde : il aime trop les humains pour cela. Desnos reste inclassable, parce qu’il refuse la hiérarchie, toutes les hiérarchies.
Il fut journaliste, romancier, essayiste, poète, combattant, prisonnier, parce que « au-delà de la poésie libre, il y a le poète libre » c’est-à-dire impliqué dans la vie du monde, s’y engageant au risque de sa personne. Et c’est dans sa poésie, dans la littérature, donc, qu’il cherche à inscrire cet engagement pour lui donner toute son ampleur. On connaît ses écrits durant la guerre de 39/45, sa déportation et sa mort du typhus au camp de Terezin en 1945. Sa poésie vise la simplicité et la drôlerie, on pense à Prévert parce que Desnos est irrévérencieux. C’est un poète c’est-à-dire « quelqu’un qui vit et tient à le dire et qui une fois mort vit encore car ses mots vivent sans lui » (p.21/22).
L’entretien donné par Thierry Maricourt dans l’appendice du livre et l’anthologie de poèmes qui forment à eux deux un dossier documentaire intéressant, permettent au lectorat de poser les connaissances acquises durant la fiction.

Poèmes de Robert Desnos choisis et présentés par Camille Weil, Gallimard jeunesse collection folio junior poésie, 201095 p. cat.2
Les textes sont extraits des recueils Prospectus où Desnos use de sa science de publiciste, l’irrévérencieux Corps et biens où, précédant Prévert, Desnos introduit le langage populaire dans le surréalisme, l’hilarant Fortunes, le très approprié recueil pour l’enfance Destinée arbitraire, l’imposant Contrée, le recueil léger La Ménagerie de Tristan puis Le parterre d’Hyacinthe et La géométrie de Daniel. Ces trois derniers titres étaient explicitement destinés aux enfants, car Desnos a fait une œuvre en littérature de jeunesse spécifique, ce qui est fort rare : « Ce que j’écris ici ou ailleurs n’intéressera sans doute dans l’avenir que quelques curieux espacés au long des années. Tous les vingt-cinq ou trente ans on exhumera dans des publications confidentielles mon nom et quelques extraits, toujours les mêmes. Les poèmes pour enfants auront survécu un peu plus longtemps que le reste. J’appartiendrai au chapitre de la curiosité limitée » (extrait du Journal de Robert Desnos cité par Maricourt page 37).
Cette anthologie –dont on regrettera qu’elle ne livre pas avec plus de précision la date des textes choisis et le contexte littéraire qui les a vus naître- croise le poète surréaliste (il est exclu du mouvement en 1929), le poète fabulateur, l’amoureux des mots et de la déconstruction lexicale, le poète lyrique qui pose certains poèmes dans le cadre classique de l’interlocution. Desnos s’approche de la glossolalie, joue du phonétisme, mais il refuse de casser le langage comme il refuse le lâcher rhétorique des images : il refuse de faire littérature. Et c’est là, probablement, que se trouve la contrainte de la simplicité imposée à sa poésie, comme on la trouve aussi chez Prévert.
Desnos refuse le monde comme il va, mais il refuse de ne pas agir dans ce monde. C’est pourquoi il dénonce par les vers, mais en même temps, sa poésie réenchante le monde, à travers l’affirmation du disparate, de l’incongru, du surréel. L’œuvre de Desnos y apparaît se nouer autour de trois enjeux majeurs : l’action, la liberté, la révolte. Surtout, c’est une œuvre qui dit que pour se plonger dans le combat contre un monde, il faut prendre ses distances avec celui-ci. Et, pour Desnos, la poésie, l’humour, la dérision voire le non-sens, sont des modalités pour s’émanciper d’un quotidien qui aliène. Le réenchantement du monde, cette part de rêve et de désir libérée par la déconstruction poétique n’a, au fond, pas d’autre but. Le regard poétique de Desnos est l’affirmation de la liberté du regard : celle de se détourner de ce qu’on veut vous faire voir pour y voir autre chose
Geneste Philippe

09/09/2012

Blessures algériennes, la littérature face à l’histoire

Virginie Buisson, L’Algérie ou la mort des autres, édition Gallimard, collection Scripto, 2011, 105 pages, 7€ (1ère éd. Collection folio junior 1981)
C’est avec une grande sensibilité que Virginie Buisson raconte, dans son roman L’Algérie ou la mort des autres son adolescence meurtrie dans une Algérie française mourante. L’héroïne qu’elle met en scène est la narratrice de l’histoire et son prénom n’apparaît jamais.
C’est âgée de 11 ans, dans le milieu des années 1950, que la toute jeune fille quitte sa Lorraine tranquille pour, accompagnée de sa mère et ses petits frères, rejoindre le père, gendarme, récemment muté en Algérie. La traversée de la Méditerranée sur le paquebot, passage obligé entre deux terres, marque déjà la séparation entre son enfance libre et paisible et son adolescence tourmentée en Algérie.
A l’arrivée, la jeune fille est attirée par ce pays qui l’accueille, mais c’est une mitrailleuse de l’armée qui les escorte jusqu’à la garnison de Bir Rabalou où la famille s’installe.
La narratrice décrit sa rencontre à l’école avec les jeunes filles berbères, Fatima, Salirha, Khedidja, qui deviennent ses amies, l’accueil des femmes algériennes, les parfums, les couleurs de ce pays. Seulement, fille de gendarme, elle habite une maison « européenne », que se partagent trois familles d’agents de l’état français.
Petit à petit, insidieusement, le racisme, la terreur s’infiltrent. la jeune fille ne comprend pas, mais des tueries répondent à des tueries, attentats et emprisonnements se multiplient. Des caves de la caserne proviennent des bruits de plus en plus insoutenables dont on tait le nom ; ce sont pourtant des cris de torture.
La narratrice ressent « la mort des autres » dans sa chair et de cette souffrance nait une révolte violente contre l’autorité de sa famille et contre toute forme de pouvoir. Dans cette tourmente, sa sensualité s’affirme auprès de jeunes appelés venus de l’Etat français tuer et se faire tuer. Bien qu’on l’enferme, lui fasse subir maintes brimades et humiliations-, elle s’échappe pour des rencontres amoureuses.
Dernière scène, scène de drame, huit années ont passé, l’été 1962 approche.
L’héroïne et Jacques, son jeune amant, courent dans les rues d’Alger en émeute. Un tir, venu d’une voiture, les arrête : devant eux, un petit garçon d’une dizaine d’années au teint mat et aux cheveux sombres, vient d’être abattu. Malgré la somation du tireur : « Laisse le crever, c’est un raton », Jacques s’approche de l’enfant pour le secourir. Il reçoit alors une balle mortelle. Et dans les bras de l’héroïne aux ballerines maculées, à la robe tachée de sang, s’échappe la vie d’un petit garçon et celle d’un jeune homme, tous deux nés en Algérie.
Ce roman est dédié à l’Algérie, à l’amour et la révolte. Son écriture est émouvante et belle, à l’image de ce pays qui en a fait naître la poésie.
Annie Mas

Lucien Touati, …Et puis je suis parti d’Oran , éditions G.P., collection Grand Angle, 1976, 222 p.
Autre roman d’une grande richesse, … Et puis je suis parti d’Oran offre là de belles pages sur le désarroi d’un adolescent face au racisme et à la violence.
En mars 1962, le narrateur de l’histoire, le jeune Lucien, a 14 ans. Avec ses parents, ses frères et sœurs, il quitte sa ville natale d’Oran pour celle de Marseille. Seul, sans ami dans ce nouveau lycée, il se souvient des évènements passés depuis le début de l’année scolaire en septembre 1961, à Oran.
Lucien est d’origine juive berbère, sa famille est ancrée depuis très longtemps en Algérie. Son père, employé à la mairie d’Oran, est adhérent à la SFIO. Ce n’est pas un homme raciste. Sa mère, femme au foyer, est généreuse et pleine de bon sens. L’adolescent est très attaché à sa famille. La ville d’Oran est un vaste refuge, et ses pérégrinations, de l’appartement de ses parents au quartier mauresque, de son lycée à la mer, dessinent un espace de découvertes et de réflexions. Les attentats meurtriers qui, jusque là, parvenaient en lointains échos se rapprochent. Certains de ses amis vont partir. Lucien se sent impuissant, étranger à toute cette violence. Lorsque Claude, son père, est gravement blessé par une arme à feu, le semblant d’insouciance préservé par sa mère est bouleversé.
Lucien est sollicité par un jeune sympathisant de l’OAS qui l’incite à prendre une arme « pour venger son père ». Indigné, Lucien refuse. La famille doit quitter l’Algérie afin que Claude, qui pourtant refusait ce départ, puisse guérir. Seul reste à Oran le grand frère de Lucien, Maurice, son modèle aussi, qui déteste tant les pratiques de l’OAS.
Perdu et seul dans nouveau lycée, à Marseille, Lucien peine maintenant à trouver sa place, à effacer ses angoisses, à retisser son histoire.

Le roman de Touati débute avec le froid ressenti par Lucien à son arrivée à Marseille, celui de Virginie Buisson se clôt par le froid qui accueille l’héroïne à son retour en France.
Ils ont froid pour leurs jeunesses bafouées, froid pour toutes les morts dont ils furent témoins pour une guerre qu’ils ne comprenaient ni ne voulaient.
Ils ressentent le froid des rescapés que le futur effraie, le froid de ceux qui ne trouvent leur place nulle part… Comment survivre et se construire après voir frôlé, pleuré, après avoir connu la mort des autres ?
Annie Mas

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Nozière Jean-Paul, Un été algérien, Gallimard jeunesse, collection Scripto, 2012 (1ère publication en jeunesse 1993)135 p. 8€
Voici un texte accessible pour les divers appétits de lectures des préadolescents, qui raconte l’Algérie de 1958. C’est un roman documenté et respectueux.
De Gaulle vient d’arriver au pouvoir. Aux environs de Sétif, une ferme, deux familles : celle d’un petit colon, Barine, aux idées vaguement libérales et celle de ses ouvriers arabes, les Bellilita, dont le fils Salim allait –jusqu’à cette date et avec ferveur- au lycée avec son copain Paul Barine, comme lui âgé de quinze ans. Parce que la situation se durcit, que la guerre s’amplifie, le colon met fin à ce privilège. Ceci provoque chez Salim la prise de conscience de sa situation réelle et l’amène à choisir son camp, celui du FLN et de l’ALN dans les rangs de laquelle il s’engage en même temps qu’il voit mourir son amitié pour Paul. La narration est censée être faite par Salim.
Le livre permet d’exhumer les ambigüités du statut des colonisés (algériens, alors que l’on parle pour les colons de français d’Algérie), d’élucider les liens entre oppression économique, dépossession de la langue, dépossession de la terre ce qui ouvre à la thématique du déni d’identité.
Tout le récit est un récit rétrospectif placé sous l’éclairage d’un premier chapitre désenchanté, « Ma guerre, je l’avais gagnée et perdue durant l’été 1958 » narre Salim page 11. Par la construction narrative, J.P. Nozière donne à son roman respectueux des sensibilités et de la vérité historique, une signification tragique. La colonisation détruit tout, surtout l’avenir et les valeurs de la guerre ne sont jamais le vecteur d’un accomplissement de la liberté humaine.
Texte repris de l’analyse de Liliane Fontan
« Parce que nous avons mal à l’Algérie », La Tache d’encre, n°63/64, mars 1998, pp.49-52

02/09/2012

Victor Hugo et Paul Eluard, deux figures de l’écrivain engagé

Victor Hugo, La Légende d’un siècle, textes présentés par Danielle Martinigol, Flammarion jeunesse, 2012, 312 p. 5€60
Le livre est une très bonne introduction à la lecture de Victor Hugo (1802-1885). La première partie propose des textes où le poète parle de son enfance, des joies et des douleurs du père, du grand-père et de l’amour. On y trouve des extraits de poèmes, de proses, des lettres avec chaque fois une introduction qui permet au lecteur ou à la lectrice de situer le texte et ainsi de la mieux comprendre. Une transition empruntée à Ruy Blas évoque l’amour idéalisé. La seconde partie, procède comme la première avec pour thème l’écriture : la fonction du poète, la préface de Cromwell, la bataille d’Hernani, La Légende des siècles où Hugo représente la genèse de la conscience. Après une transition assurée par des extraits de Notre Dame de Paris, on entre dans la troisième partie où l’homme politique se met en scène contre Napoléon le petit, contre l’esclavage, contre la pauvreté, contre la peine de mort, pour la paix en Europe. Il est l’heure, alors, de conclure par 60 pages d’extraits des Misérables. Une bibliographie chronologique termine ce fort volume véritable propédeutique à une œuvre incontournable.

Eluard Paul, Liberté, illustrations Anouck Boirobert et Louis Rigaud, Père Castor – Flammarion, 2012, 42 p., 15€
L’interprétation graphique du poème d’Eluard a été imaginée par Anouck Boirobert et Louis Rigaud. Elle succède à l’interprétation picturale de Claude Goiran, parue dans la même collection en 1997. Boirobert  et Rigaud ont conçu un livre accordéon. Page après page, s’enchaînent ainsi, par de délicats jeux de découpes, les strophes. Peu à peu l’horizon du poème s’élargit comme un écho au présent de la liberté chantée. Les illustrateurs mettent ainsi leur pas dans ceux des travaux typographiques fabuleux de Guy-Lévis Mano (édition de 1945), du dépliant illustré de Léger chez Seghers (1953).
Le poème d’Eluard est un poème de circonstance. Il parut en mai 1942, dans Poésie et vérité, aux éditions de la Main bleue de Noël Arnaud. Plus tard, il fut largué par la R.A.F. sur toute la France. Il fut interprété comme un poème contre la soumission (rôle majeur des épithètes sur le nu, le fade etc.) contre l’oppression de l’occupant et un manifeste pour le retour à la liberté d’expression comme « Raison d’écrire » y revient dans Le Rendez-vous allemand.
Eluard disait que c’est par les circonstances que « l’homme fait un pas vers la vie » (1), que « la poésie aime mieux montrer le but que les moyens » (2). Il pensait que la poésie de circonstance pouvait le mieux tendre « un miroir  fidèle aux autres hommes. Elle répond alors à ce que Maïakovski nommait “la commande sociale” par opposition à la commande de hasard non avenue, non transmissible » (3). Mais pour que la poésie opère, il faut que « la circonstance extérieure [coïncide] avec la circonstance intérieure comme si le poète lui-même l’avait produite » (4). Et c’est bien ce que Liberté offre et qui en assuré en partie le succès pour la postérité.
En effet, au départ, ce poème exprime l’amour intérieur. Il chante la femme aimée et porte pour titre initial Une seule pensée. Mais, « le poids du monde dans l’homme » (5) a fait substituer le mot Liberté à celui de la femme en clôture pour revenir en titre nouveau du poème. Le texte est alors devenu le poème de l’amour de la Liberté en tant que nom propre, en tant que figure amante de tous les hommes, de toutes les femmes. Le poème est né de l’alliance de la sensibilité du poète et de la pesanteur du monde. Il en est résulté un appel quelque peu messianique à la transformation du monde. : « Parce que [le] sentiment révolutionnaire se fonde sur la solidarité humaine, il peut et doit avoir un contenu poétique aussi dense que le sentiment amoureux, autre expression de la lutte pour la vie » (6).
Geneste Philippe
(1) Paul Eluard Œuvres complètes, tome 2, édition établie par Marcelle Dumas et Lucien Scheler, Paris, Gallimard, bibliothèque de La Pléiade, 1968, p.940 / (2) Ibid. p.941 / (3) Ibid. p.942 / (4) Ibid. p.942 / (5) Ibid. p.936 / (6) Ibid. p.937