Anachroniques

05/02/2012

Brièvetés

Fred L., Quand Lulu sera grande, Talents Hauts, collection Livres et égaux, 2009, 25 p ; 11€50
C’est l’album choisi par la commission jeunesse dans l’intéressante collection Livres et égaux des éditions Talents Hauts. Drôle, traitant intelligemment les stéréotypes sexistes et les détournant par la dérision, servi par une illustration qui mêle l’insolite oulipien à une forme de classicisme des anciens albums des années 50/60, l’album s’impose comme une référence.

Chabas Jean-François, Le Coffre enchanté, illustrations de David Sala, Casterman, 2011, 32 p. 14€95
L’histoire de Chabs repose sur la figure rhétorique de la répétition qui mime l’obsession de la possession d’un empereur. L’illustrateur en profite pour établir une galerie de portraits, ceux des protagonistes appelés à la rescousse par un roi désireux de s’accaparer le contenu d’un coffre inviolable. La luxuriance des peintures et la finesse du dessin de Sala, une nouvelle fois, magnifie dans l’imaginaire une histoire des merveilles. A mettre entre les mains des enfants dès cinq ans.

Néjib, L’Abécédaire zoométrique, Gallimard-Giboulées, hors série, 2010, 54 p. 19€90
Voici une belle création celle d’un abécédaire en bestiaire : A comme ara, L comme libellule, I comme ibis, N comme nasique, X comme xylocope… La page de droite présente la lettre en haut à droite et le nom de l’animal en bas à droite, alors que la page de gauche représente la tête de l’animal de manière très géométrique, avec des aplats de couleur. C’est sans aucun doute un très bel abécédaire.

Hense Nathalie, Une Petite Heure perdue, Motus, collection mouchoir de poche, 2011, 28 p. 4€50
Vous êtes là, à attendre, le temps passe, vous rêvez. Voilà le déclencheur de ce petit livre de poche pour les enfants ou les adultes illustré en noir et blanc. C’est autant une invitation à se raconter qu’à lire, marque notoire de cette collection mouchoir de poche.

Besnier Michel, Cœur de lierre, Motus, collection mouchoir de poche, 2011, 30 p. 4€50
L’album de poche est une création à partir du dessin d’une feuille de lierre mise en diverses positions et formant diverses configurations. C’est d’une grande inventivité, le tout en noir et blanc, bien sûr, jusqu’au vertige final : « J’allais ainsi, de ressemblance en ressemblance de métaphore en métaphore, je glissais, je dérivais, m’épuisais dans cette errance, mais enfin. Enfin j’ai trouvé une feuille qui ne ressemble à rien, rien qu’une feuille de lierre et c’était si reposant »

François David , Vole Vole Vole, illustrations de Consuelo de Mont-Marin, éditions Les Carnets du Dessert de Lune, collection Lalunestlà, 2011, 62 p. - p.34 8€
Quel magnifique recueil, simple comme une poésie de Prévert. Les poèmes sont cocasses, rigolos, profonds. François David revient souvent à la forme de l’aphorisme (« on empaille les oiseaux / Un jour on empaillera / le ciel ») et nombre de poèmes courts flirtent avec le haïku (« Les oiseaux de nuit hululent / parce qu’ils hurlent / à la lune »). Les illustrations, des dessins accompagnent le texte avec humour et simplicité. L’ensemble se révèle très directement accessible aux enfants comme aux adolescents et adultes.

Philippe Geneste

29/01/2012

De hasard et d’humour. Entretien avec Lionel Koechlin

A propos de la parution de Un chien vantard, Un poisson amical, Un chat capricieux, Un hamster gourmand, Gallimard -Giboulées, 2012, 12 p. 5€ chacun. Lionel Koechlin poursuit en littérature destinée à al jeunesse son œuvre critique du langage et de la société. Avec lui, les frontières entre littérature pour adulte et littérature pour la jeunesse s’amenuisent. Lors de la sortie des quatre ouvrages chez Giboulées, il nous a accordé un entretien

Lionel Koechlin, votre œuvre cultive toujours un certain décalage avec le réel. Vous insistez sur ce décalage et en faites un trait central d'une approche humoristique de la vie. C'est vrai de votre œuvre de dessinateur de presse, mais c'est vrai aussi de votre œuvre destinée à la jeunesse
Lionel Koechlin : Depuis quelques dizaines d'années, la prépondérance donnée aux mathématiques dans les programmes scolaires a produit beaucoup de gens cartésiens et trop sérieux. Cet état de choses transforme les individus et impose l'humour et le décalage comme un salutaire devoir de résistance.
Pour survivre dans la société qui est en train de se dessiner, le sens de l'humour et le recul devant les évènements seront indispensables aux futurs adultes.
Il y a aussi une autre explication à mes fantaisies : c'est ma nature profonde ainsi que mes expériences qui me poussent vers ce qui, en apparence, n'est pas sérieux.

Et la marque de facétie imprimée à votre œuvre y tire sa force persuasive…
Dans la série "Dialogues de bêtes", vous optez pour des monologues. Pourquoi ce choix de pensées intérieures plutôt que de dialogues ? Est-ce uniquement lié au fait que chaque ouvrage présente un seul animal ?




Lionel Koechlin : Dans les 4 livres, Un chien vantard, un poisson amical, un chat capricieux, un hamster gourmand, j'aurais pu effectivement opter pour des dialogues ou pour la narration, mais je pense que le monologue permet au lecteur de s'approprier plus facilement les réflexions du héros, en créant une sorte d'intimité partagée.
D'autre part, la démarche, qui consiste à prêter à des animaux des pensées, dont le contenu est largement supérieur à leurs capacités cérébrales, enrichit la dimension comique de leurs aventures.

Pourquoi cette insistance, dans votre œuvre pour les enfants, sur les figures animales ? Accepteriez-vous que l'on vous présente comme un fabuliste ?




Lionel Koechlin : L'utilisation des figures animales dans la littérature enfantine s'est imposée depuis longtemps, soit parce qu'elle permet de faire dire aux animaux de façon subtile, des propos qui pourraient choquer dans la bouche d'êtres humains, soit plus simplement parce que l'univers enfantin, est peuplé de peluches et d'animaux idéalisés, ayant chacun des caractères marqués (crocodile cruel, chien fidèle, mouton doux etc.). Ces stéréotypes permettent de camper des personnages en évitant de trop longues descriptions. Fabuliste ? Quand on consulte le dictionnaire, on trouve à ce mot beaucoup de définitions. Plusieurs me vont très bien, surtout la suivante : récit imaginaire, farce. Par contre, de nos jours, on associe, toujours, à l'idée de fable la présence d'une morale en conclusion du récit. Il est vrai que je cherche presque toujours à donner un sens, voire plusieurs, à mes textes mais, s'il y a présence d'une leçon de morale, c'est par hasard... Enfin, le hasard ?...



Entretien réalisé par Philippe Geneste en janvier 2012

23/01/2012

Au cœur de la lutte ardente entre l’imagination et la raison

Andersen, H.C., La Reines des neiges, traduction G.H. Chesnay, illustrations par Stéphane Blanquet, Gallimard-Giboulées, 2011, 50 p. 14€50
Les éditeurs ont confié, à l’illustrateur des Bêtes d’ombre, un conte sauvage, paru en 2010 chez Gallimard, le texte intégral d’Andersen pour un album à couper le souffle. On retrouve les mêmes déformations de personnages que dans l’album de 2010 ; la sauvagerie des portraits et des visages sied à merveille à ce conte cruel d’Andersen. On sent, chez Blanquet l’influence du film d’animation par laquelle il donne un dynamisme à l’univers malsain qui se dessine avec des couleurs qui semblent venues de l’envers de la lumière. Mais, partons du texte.
On sait que ce conte fut inspiré à Andersen par sa relation avec Jenny Lind. Kay, le petit héros, qui s’est laissé entraîner par la reine des Neige, ne devra d’être arraché au diable que par les soins de Gerda, tant par les larmes, les baisers et sa présence qui réchauffent le corps gelé du garçon. On verra, alors, dans le conte une image de la lutte entre le bien et le mal dont le dépassement est le pire qui ne fait, c’est écrit dans le premier paragraphe du livre, que révéler « la véritable figure du monde et des gens ». Mais on peut lire, aussi, le récit comme la lutte de l’imagination contre la raison.
Kay, le petit héros, est attiré par une rationalisation de la vie : « Ses jeux devinrent tout autres qu’auparavant, ils furent sérieux. » Kay devient alors le héros en quête de l’éternité, celui qui veut savoir, et qui, pour savoir bravera les frontières sociales. Certes, il échouera, Gerda le ranimera en humanité, et c’est sans aucun doute la victoire de la foi qu’Andersen a conté ; mais il faut tout lire : à la fin de l’histoire, les héros ont des corps d’adulte, mais ils ont gardé leurs cœurs d’enfants.
Cela amène une interrogation : comment comprendre cette victoire de l’enfance sur la raison ? Kay n’est pas innocent, donc l’enfance, ici, ne peut-elle pas représenter la force de l’imagination articulée à la soif de connaître (« il apparut à Kay que tout ce qu’il savait n’était tout de même pas suffisant ») ? N’est-ce aps, alors, une interrogation sur ce qui fait l’humain ? Après tout, si l’histoire se finit bien, c’est parce que Gerda est allé à la recherche de Kay, qu’elle a bravé, elle aussi, les interdits. Ne l’oublions pas : elle non plus, du coup, n’est pas innocente. L’enfance prendrait, alors, une toute autre signification que celle qu’on lui attribue d’habitude : elle serait le temps des découvertes et de la hardiesse ; elle serait le temps des constructions de soi par le tâtonnement et l’expérience bien comprise des erreurs. Mais ce n’est que dans l’expérience réelle du monde, et non dans un milieu aseptisé, que la personne peut se construire en tant qu’être autonome. Et pour cela, il faut que l’individu s’empare des savoirs et refoule l’irrationnel : « Kay était épouvanté, il voulut dire son Notre-Père, mais il ne put se rappeler que la grande table de multiplication ». Cette interprétation n’annule pas les autres, Andersen fait explicitement référence à Dieu. Toutefois, le texte, son texte, ouvre d’autres perspectives d’interprétation cohérente et nous avons cherché, ici, à le montrer. Les illustrations de Blanquet nous semblent alors d’autant plus justes qu’elles servent le déraisonnement des sens et proposent une interrogation de la part maudite du savoir sans laquelle, pourtant, l’humain ne serait pas humain.
Les sept parties qui composent le conte ne sont pas d’égale intensité mais Andersen s’y montre un prodigieux narrateur : « Voilà ! Nous commençons. Quand nous serons au bout de l’histoire, nous en saurons plus que nous ne savons maintenant ; car c’était un méchant troll ; c’était un des pires, c’était le “diable” ». Telle est la première phrase. L’usage qu’il fait, aussi, du thème du miroir brisé, cause de la perception fragmentaire et conflictuelle du monde, est passionnant. Les éclats de miroir ne peuvent permettre de se connaître, ni de connaître, puisqu’ils ne renvoient que des reflets, des illusions. Pour autant, Kay, va aller au pays des glaces jusqu’à y compromettre sa vie. Il va le faire parce qu’il sait, aussi, que la re-présentation à partir de l’expérience du monde est une condition de la connaissance du monde et de soi. Le miroir ne renvoie pas l’image de soi mais lui fait voir le monde. Le conte La Reine des Neiges est peut-être, alors, un conte de la prise de conscience de soi rendue possible par la traversée des apparences, autre nom de l’expérience vécue des êtres et des choses.

Geneste Philippe

15/01/2012

Le Tour du monde en 80 jours, un atlas géopolitique du monde

Verne, Jules, Le Tour du monde en 80 jours, dossier pédagogique en fin d’ouvrage par Cécile Dusserre-Telmond, Flammarion jeunesse, 2011, 422 p. 6€
Phileas Fogg, un gentleman à la vie réglée comme du papier à musique, Passepartout, un valet français débrouillard. Un pari pour lancer le livre : Fogg prétend réaliser le tour du monde en quatre-vingt jours. C’est parti : Suez, Aden, Inde, Singapour, Hong-Kong, Shangaï, Yokohama, traversée du Pacifique, San Francisco, New York, navigation sur l’Atlantique, Liverpool, Londres. Le roman est paru en 1872 du 6 novembre au 22 décembre dans Le Temps avant sa sortie en volume chez Hetzel en 1873. Pour cet « atlas vivant de géographie » -l’expression est de Mallarmé dans la revue La Dernière Mode de sept-décembre 1874- il est probable que Verne se soit appuyé sur le fascicule 80 du Magasin pittoresque qui, portant sur le percement du canal de Suez, donnait des éléments de calcul d’un tour du monde (1). Mais on sait, aussi, que Verne était un fervent lecteur du magazine Le Tour du monde créé par Hachette en 1860 et dont Verne découpait les articles en vue de l’écriture de romans. P. Gondolo della Riva signale la parution en septembre 1871, dans La Revue des deux mondes, du récit de voyage d’Edmond Plauchut « Le Tout du monde en 121 jours » (2). Un excentrique Georges Francis Train affirmait, en 1870 avoir fait le tour du monde en 80 jours… Fogg peut provenir du nom d’un voyageur américain, Perry Fogg, qui en 1872 publia Round the world.


De plus, à la fin du XIXème siècle, on se passionne pour les engins modernes de transport (trains, ballon, bateau) qui mettent le voyage à la portée d’un plus grand nombre. En 1869 est achevée la jonction par le chemin de fer des côtes est et ouest des Etats-Unis, et Ferdinand de Lesseps inaugure le Canal de Suez; enfin, en 1871, s’achève le creusement du tunnel du Mont Cenis sous les Alpes qui relie la France à l’Italie. Le grand défi est celui de la vitesse et du contrôle du temps et la maîtrise des distances, thème essentiel de l’œuvre (c’est le temps du télégraphe, par exemple).


Verne multiplie les précisions scientifiques. Ainsi, en effectuant son voyage circulaire vers l’est, Fogg franchit 24 fuseaux horaires gagnant à chaque fois une heure, ce qui va lui permettre de gagner son pari lancé au Reform Club. Pour ancrer le vraisemblable, Verne s’appuie sur des détails : Le Reform Club, dont est membre Phileas Fogg existe bel et bien. Enfin, on est dans une période coloniale où l’expansion territoriale nourrit les appétits financiers divers et ce n’est peut-être pas un hasard si le périple de Fogg s’apparente assez à une traversée de l’empire colonial britannique.
Certes, dans ce roman, le héros est presque un anti-héros et son exploit le ramène plutôt à la vie –il va se marier avec l’indienne qu’il a sauvée du bûcher dans une des premières étapes du livre-. Ce glissement de la figure du personnage mis en valeur par le faire-valoir Passepartout donne au Tour du monde… une place particulière dans la série des Voyages extraordinaires lancée en 1866 par l’éditeur Hetzel. L’intrigue policière qui double le tour du monde du gentleman est un dispositif qui souligne la course contre la montre. Le support scientifique au sens large (géographique, sociologique, géologique, technique…) sert d’éloge au tourisme, en quelque sorte.


Le roman a connu tout de suite le succès, si bien que Verne l’adaptera au théâtre en 1874. Le triomphe de l’œuvre se manifeste aussi par les tentatives concrètes de réaliser le même exploit que le personnage de roman. Ce fut la journaliste anglaise Nelly Bly en1889 et 1890, le français Gaston Stiegler en 1901, le danois Palle Huld en 1928, Jean Cocteau en 1936. De plus, vont sortir dès la fin du XIXème siècle, de nombreux produits dérivés de l’œuvre : chromos du chocolat Poulain vers 1900, cartes postales, assiettes, papiers peints, jeux, plaques de lanternes magiques, théâtres à découper, affiches… Un phénomène banal au XXIème siècle…


Geneste Philippe


(1) voir Aziza Claude, Boëlle-Rousset Cathy, Le Tour de Jules Vernes en 80 mots, Le Pré aux clercs, 2005, p.78 (2) P. Gondolo della Riva « Un Tour du monde qui a conquis la planète » Géo hors série 2003 pp.82-87

08/01/2012

Une invitation, par le trait, à l’inconnu

BINET Juliette, L’Horizon facétieux, Gallimard jeunesse – Giboulées, 2011, 27 p. accordéon 6,30 mètres
De 4 à 144 ans
« L'Horizon Facétieux était au départ un dessin, suivi d'un second, puis d'un troisième..... Je ne me rappelle pas à quel moment il est devenu un livre dans mon esprit, mais la forme en accordéon s'est imposée d'elle-même ». Ainsi parle Juliette Binet pour son nouvel opus chez Giboulées-Gallimard. Le dépliement des pages s’il « encourage la projection dans la continuité du dessin » nous a confié l’artiste, il propose, aussi, au lecteur de réaliser, lui-même l’horizon. Il peut même l’arrêter à tel moment ou à tel autre ou bien aller jusqu’au lointain du livre accordéon, à six mètres trente de la reliure. La ligne d’horizon se trace à chaque page par des traits, une quasi obsession du trait, le droit, le courbe, le clair, le foncé, les rares bleus, les roses triangles plus rares encore. Nous disons obsession, mais il serait plus juste de dire que le trait permet de poser l’illustration, que suivre les traits c’est, pour le lecteur, entrer dans un univers où règne la lenteur, celle de la marche patiente vers l’horizon. Or, cette promenade lectorielle n’aboutit pas à l’horizon puisque celui-ci est inscrit dans chaque page ; elle aboutit à la dernière page, faisant du livre déplié l’horizon de l’action du lecteur, de la lectrice.
On peut, alors, dire que le trait est peut-être le vrai héros de ce livre abstrait et pourtant si simple qu’un enfant de cinq années peut s’y régaler. Le paysage défile, petit à petit, de la terre à la mer jusqu’à l’envol suggéré vers les airs et c’est le livre de 6m30 de long qui en est l’horizon, l’horizon qui n’est pas tant à regarder qu’à recréer à chaque manipulation du lecteur. C’est une facétie d’artiste qui propose au lecteur de devenir le naturaliste de la page, le géologue des stries, le conteur de la Terre, le poète du trait. Horizon facétieux, aussi, parce que justement, le livre refuse d’horizonner le paysage au final envolé…
Mais l’artiste nous permet de comprendre que cet espace qui est notre milieu naturel de vie humaine, cet espace re-présenté par nos pensées et leurs expressions verbales et, ici, graphiques, procède, pour reprendre un mot de Juliette Binet dans l’entretien qu’elle nous a accordé, par « des alignements mystérieux » des mises en rapports, entre des réalités vues, perçues ou fruits d’aperception, dans le but généralement inscient de mettre en forme nos expériences. Telle est la matière du livre : les « pesanteurs » imaginées du monde et des éléments dont l’humain est lui-même constitué et qu’il est le seul à penser. Cette prédominance de l’espace imposée par la lenteur conséquence de l’omniprésence du trait et de sa maîtrise, porte vers une expérience de l’immobilité, celle paradoxale d’un à-cheminement, d’une pro-men-ade : on va au devant d’un inconnu, c’est une invitation à l’inconnu.
Rarement récit graphique aura été à ce point dépouillé de ce qui configure le récit : les personnages. Alors, direz-vous, puisqu’il n’y a pas de personnage, il ne peut pas y avoir d’histoire. Mais ce serait oublier la facétie : l’histoire s’inscrit, se trace, comme une promenade creuserait sa sente d’égarement où s’éprouve la liberté. Et qui d’autre que le lecteur ou la lectrice est invité en balade ? L’histoire est trop importante pour se laisser distraire par la couleur, d’où la prégnance du gris rehaussé par la pâleur effacée du bleu et du rose. Voici un livre de lecture dont l’histoire est celle de sa lecture, de la concentration nécessaire à la lecture : en quelque sorte le patient suivi des traits épousant une patiente quête de la ligne comme prolégomènes à la lecture. Et quel chef d’œuvre.

Philippe Geneste

01/01/2012

La littérature par la jeunesse fait-elle peur ?

Narou le kangourou * Barca le crabe, Histoires imaginées par les élèves du CP a, rédigées par Marie Duvignau et Florence Sautereau, illustrées par Lou Parnaudeau d’après les dessins des enfants, Paris, L’Harmattan, 2011, 47 p. 7€50


Voilà une initiative éditoriale qui ne peut que nous intéresser. Il s’agit de deux histoires animalières, imaginées par des élèves de CP d’une école élémentaire du dixième arrondissement de Paris. Le titre et la longue notation sur la source auctorale nous retiendra d’abord.

Qu’un livre soit imaginé par un groupe pose la question de l’écriture collective. Assez pratiquée dans le système éducatif cette manière d’aborder l’écriture est efficace lorsqu’il s’agit de travailler sur la structure des récits ou de poèmes etc. En revanche, elle nuit à l’appropriation par les élèves des problématiques propres à l’écriture et au style, si on veut bien donner un sens assez large à ce mot.
Une autre question se pose : peut-on détacher l’imagination d’une histoire de son écriture ? Oui, bien sûr. Mais ce n’est plus travailler sur l’écriture, c’est travailler sur la structure discursive que celle-ci soit un discours argumentatif, un texte de fiction ou autre. Ceci étant dit, l’honnêteté de Marie Duvignau et de Florence Sautereau permet de situer précisément ce qui était visé.

Par ailleurs, Le fait que même les dessins des élèves aient fait l’objet d’une reprise par un adulte dessinateur semble montrer que les dessins d’enfants devaient manquer d’unité pour accéder à l’édition. C’est une objection assez fréquente. Pourtant, n’est-il pas dommage d’adultifier des dessins d’enfants ? L’effet laisse perplexe. Le dessin réalisé par un adulte à partir de celui imaginé par un enfant efface le pouvoir créateur de l’enfant.

Cette remarque permet de revenir sur la question de l’écriture collective. On comprend, qu’au CP, des élèves ne peuvent pas écrire toute l’histoire et que, de ce fait, le dispositif pédagogique mis en place par l’enseignant cherche à passer par une écriture collective qui peut se faire réécriture par l’adulte. Dans le cas du dessin adultifié, on a vu que le pouvoir créatif de l’enfant se trouvait annihilé. Est-ce qu’on ne peut pas penser qu’une même désappropriation de la force créatrice littéraire de l’élève scripteur est à l’œuvre dans la réécriture par le collectif ou par l’adulte enseignant ? Nous penchons à penser cela.

Nous avons donné à lire le livre aux jeunes lecteurs de la commission lisez jeunesse afin de voir comment le livre était reçu par le public même auquel il s’adresse. Tous ont répondu que le livre était intéressant. Tous ont interrogé les noms propres du titre. Nombreux sont ceux qui ont demandé à situer les lieux qui servent de décor aux récits. Plusieurs nous ont demandé pourquoi Marie Duvignau insiste, dans son introduction, sur l’autorisation reçue de la hiérarchie (inspecteur d’académie et directrice de l’école) à travailler sur ces deux récits. Nous leur avons répondu que les adultes s’adonnent souvent à la soumission volontaire. Mais nous avons répondu, aussi, que l’éducation nationale ne doit guère aimer laisser les élèves créer. L’avant-propos de Marie Duvignau est la preuve que l’apprentissage créatif du langage est combattu par l’institution. De là à expliquer la réécriture adulte du texte comme le re-dessin adulte des illustrations, il n’y a qu’un pas qu’il faut probablement franchir. Il y a là une opération qui est un déni d’écriture pour les enfants : en effet, écrire c’est choisir d’où on parle ; or en substituant au propos enfantin la plume de l’adulte, on recentre l’écriture, on génère de l’adulto-centrisme.

Au fond, ce livre, dont nous invitons toutes les bibliothèques scolaires à faire l’acquisition, révèle à travers sa conception les enjeux d’une parole d’enfance qui reste à libérer dans l’écriture.

Geneste Philippe

18/12/2011

L’animal d’humaine raison

S’il est un thème récurrent en littérature destinée à la jeunesse, c’est celui de l’animal. L’anthropomorphisme est le revers du succès thématique. Celui-ci peut prendre le chemin du merveilleux comme chez Qu Lan, celui du fablier comme chez Iwamura et Delessert, de l’allégorie tel l’album Spartacus, de l’ouverture à une culture animiste comme chez Lavrard-Meyer. Dans ces différentes occurrences, l’anthropomorphisme n’a pas la même tonalité : de réducteur à l’humanité il peut être ouverture aux cultures humaines. Par l’animal, les créateurs s’affranchissent, généralement de toute inscription dans l’Histoire et de toute réflexion sociale. En revanche, les personnages du règne animal offrent prise à la réflexion philosophique et, par l’allégorie, à une dimension anthropologique.

Qu Lan, Le Chat bonheur, Chan-Ok – Flammarion, 2011, 32 p. 14€
Ce conte japonais classique est servi par des illustrations émouvantes de Qu Lan. C’est l’histoire d’une peau de chagrin : un chat fidèle se sacrifie pour sauver son maître de la détresse. Quand celui-ci s’aperçoit du geste de son chat, il comprend son égoïsme et maudit sa convoitise et son goût de l’argent. Le sacrifice du chat va permettre à l’humain de se mettre à l’œuvre, de s’investir dans son travail renouant, alors, avec ses ancêtres.
C’est un conte très émouvant qui touche beaucoup les jeunes lecteurs à qui on le raconte comme ceux, dès 8/9 ans qui le lisent seuls.

Iwamura Kazuo, Les Réflexions d’une grenouille – L’intégrale, coll. Albums jeunesse, éditions Autrement, 2011, 224 p. 19€90 pour tous les âges
Cet auteur illustrateur pour l’enfance, né en 1939 à Tokyo, flirte avec la philosophie et la bande dessinée. Qui suis-je ? Qu’y a-t-il au bout du chemin ? Où commence le ciel ? Que veut dire aimer ? Pourquoi la pluie ? Pourquoi rêve-t-on ? Qu’est-ce que signifie vivre ? La grenouille réfléchit en dialoguant avec une souris, avec un escargot, avec une libellule, avec la lune… Proche de la BD ces pages n’appartiennent pas à ce genre car elles se lisent par colonne et non pas par planche. Quant au texte, il est minimaliste et souvent répétitif, afin d’être drôle tout en assurant un suivi de la compréhension du très jeune lecteur.
C’est une œuvre considérable que celle-ci. Les réflexions de la grenouille reposent sur ce qu’elle observe, ce qu’elle ressent, ce qu’elle s’imagine dans sa tête. Et tout ceci est transcrit clairement par les dialogues de l’album. Nous parlons d’album car il ne s’agit pas d’histoire mais bien de dialogues où la réflexion l’emporte sur toute autre chose. Mais, encore une fois, sans être hors de portée des enfants. Remarquable et en prise avec la représentation du monde chez l’enfant.

Mon premier imagier des animaux sauvages, illustratrice Nathalie Choux, Nathan, coll. Kididoc, 2011, 10 p. 5€90
Le zèbre, le lion, la girafe, l’hippopotame, l’éléphant, la baleine, la pieuvre, le poisson-clown, le dauphin, le cerf, l’ours, le loup, le renard, le tigre, le crocodile, le serpent, sont mis en jeu dans des pages animées pour des petits doigts manipulateurs et curieux. Ici, l’animal vaut pour sa silhouette, pour sa désignation.

Delessert Etienne, Spartacus l’araignée, Gallimard, coll. Giboulées, 2010, 27 p. 12€
Dès 3 ans
Auteur-illustrateur Suisse éditeur d’avant-garde dans les années soixante-dix et quatre-vingt, Delessert propose un album en clin d’œil autant au personnage historique de l’antiquité qu’au Victor Hugo de « J’aime l’araignée et j’aime l’ortie parce qu’on les hait… ». L’insecte est l’héroïne du récit, allégorie de la thématique de la libération : mais libération de quel esclavage ?
Il faut lire l’histoire pour le savoir.
Les illustrations, où dominent les plans rapprochés, ne fourmillent pas de détails mais sont riches de scènes intermédiaires qui laissent libre l’enfant de vaquer au gré de son imaginaire. C’est l’histoire à la première personne d’une araignée peu tisserande. Humiliée par mouches et papillons qui s’amusent de ses toiles trop fragiles, Spartacus va se rebeller une première fois en confectionnant un fil incassable. La voilà super héroïne. Mais Spartacus n’a que faire de la gloire tyrannique. Alors, elle revient à ses fils peu solides pour que le monde s’affranchisse de toutes les prisons et de tout orgueil démesuré de soi.
Cet album est une leçon de chose à contrecourant de l’individualisme ambiant. Spartacus l’araignée est une allégorie de la liberté qu’il s’agit de construire en soi-même pour vivre avec les autres et non pour les dominer.

Delessert Etienne, Yok-Yok, les monstres, Gallimard, Giboulées, 2011, 40 p. 6€ ; Yok-Yok, l’escargot, Gallimard, Giboulées, 2011, 40 p. 6€ ; Yok-Yok, le chat qui parle trop, Gallimard, Giboulées, 2011, 40 p. 6€ ; Yok-Yok, les bons, les mauvais, Delessert Etienne, Yok-Yok, une noix, Gallimard, Giboulées, 2011, coffret + 40 p. 9€90 A partir de 3 ans
Yok-Yok, Noire la souris et Josée la chenille, explorent le monde avec humour, amusement, et beaucoup d’anthropomorphisme qu’il s’agisse du règne animal ou du règne végétal. La tendresse est au rendez-vous au croisement de quelque leçon d’éthique sur l’entraide et la différence. Le volume, Yok-Yok, les monstres, est particulièrement réussi qui finit par avouer que ces monstres attendrissant par leurs penchants humains avérés sont en fait de pures créations de l’homme. Mais pour commencer la lecture, il est bon de lire Yok-Yok, une noix, présenté sous coffret pour assister à la naissance du lutin Yok-Yok. Le livre objet comprend une noix qui s’ouvre avec la figurine du héros.

Lavrard-Meyer Cécile, Fidy et les pierres de Madagascar, illustrations de Angel Jérèmy, L’Harmattan, 2011, 16 p. 7€
Dans la riche collection « Contes des 4 vents », Angel Jérémy illustre un récit à la première personne d’un gamin de Madagascar ami avec un lémurien. C’est l’animal qui raconte à l’enfant l’origine des pierres de couleurs que cherche le père sous terre. Elles proviennent d’une collision entre un arc-en-ciel et la plus haute branche du grand baobab. Le heurt a entraîné une pluie de couleurs qui a pénétré dans la terre et ainsi sont enfouies les pierres de lune, les émeraudes, les rubis, les saphirs, les aigues-marines, les citrines.
Le récit navigue entre les éléments, les animaux et les humains, recréant un univers d’harmonie où tout ce qui vit sur terre et la constitue se répond et se correspond, entre en relation sans volonté de domination. L’anthropomorphisme relève, là, de l’animisme. Les animaux portent un nom. L’eau est bleue parce que le ciel s’y est noyé, le sable jaune parce que la girafe y a fait tomber une citrine. La lune et les nuages sont le fruit de la chouette qui transporte les pierres de lune. La forêt renaît grâce aux makis espiègles qui ont volé une émeraude. C’est le rubis rouge sang, délivré par le trépignement des zébus qui donne sa couleur à la terre natale de l’enfant. Le caméléon vit, lui, des couleurs que lui a prêté l’île. Après le père, ce sera au tour de l’enfant de rendre au monde les couleurs de la vie. Voilà un beau conte de Cécile Lavrard-Meyer.


Philippe Geneste

11/12/2011

Beaux livres, beaux arts

Chaine Sonia, Besti’Art, Milan, 2011, 42 p. 17€90
S’appuyant sur les mythologies du monde, l’auteure dresse un bestiaire de ces animaux imaginaires inventés par les hommes soit pour expliquer l’inexplicable, soit aux fins de servir les pouvoirs politiques et religieux. Monstres marins, monstres terrestres ou célestes, peintres, sculpteurs, inventent et réinventent, reproduisent et interprètent ces figures imaginaires qui peuplent les représentations sociales humaines. Sonia Chaine permet d’aller à la rencontre de certaines d’entre elles (Sphinx, chimère, stryge, centaure, griffon, sirène, bacchante, phénix, créatures arachnéennes etc.) et c’est autant un régal de la vue qu’un savoureux espace d’érudition, donnés sur grand format italien (31 x 24,5). Le lecteur se trouve, ainsi, placé devant l’évolution de ces figures ce qui ne manque pas d’enrichir sa compréhension des peuples et de la condition humaine.

David François, Tes mots sur mes mots, Motus, 132 feuillets dans un boîtier en simili cuir, 2011, 10€
Les 132 carrés de papier (9cm x 9cm) regroupés dans un bel étui noir au titre en lettres d’or. Le lecteur est invité à écrire par-dessus le quatrain laissé en filigrane par l’auteur sur chacun des cent trente-deux papiers dont le premier : « Ecris sur mes mots / tes mots / auront un peu / le goût des miens ». Le palimpseste n’est donc pas à décrypter mais à créer.
L’écriture des mots cache toujours les mots des autres que l’on utilise, sauf, qu’ici, c’est en surimposant ses propres mots à ceux d’autrui, concrètement, c’est-à-dire scripturalement, que le jeune écrivant s’approprie ceux de François David. L’enfant peut écrire dans l’interligne, ou bien par-dessus le texte initial ou bien encore, retourner le papier et jouer à écrire à rebours, ou encore, figurer une écriture en diagonale ou attaquer le texte par côté. On a envie de dire que nous pourrions inciter le jeune lecteur à jouer en tout sens cet exercice de sur-écriture.
Visuellement, génétiquement (au sens de genèse) l’enfant éprouve l’intertextualité comme constitutive de tout écrit, comme elle l’est de toute parole, différemment certes. La modification du texte, le déplacement, le maquillage, la biffure, la surimpression sont des sources de créations nouvelles surprenantes, parfois versant dans la platitude, d’autre fois, dans l’éblouissement.
Dans tous les cas, ce livre-objet qui se crée par la créativité même de l’enfant implique la relecture, la suscite, car une fois le texte écrit, l’enfant lit en associant les deux et l’exercice est plein d’intérêt. Rien ne l’empêche d’ailleurs, de barrer, de rayer, bref, d’aller vers le caviardage. Ce n’est finalement qu’approfondir le dialogue d’où est né le nouveau texte par association des deux textes, l’initial et le surimposé.
Ainsi, cet étui est-il une affirmation de l’écriture comme dialogue avec les autres, comme appropriation personnelle d’un matériau extérieur et une expérience de l’individualisation de l’écriture à partir de l’écriture des autres. Il est aussi une confirmation d’une thèse que nous développons par ailleurs avec insistance, à savoir qu’écrire c’est réécrire et qu’écrire c’est se lire à travers les autres.

Ionesco Eugène, Contes 1, 2, 3, 4. Pour enfants de moins de 3 ans, illustrations d’Etienne Delessert, Gallimard, collection Album, 2009, 112 p. 17€
D’après la postface d’Etienne Delessert qui illustre avec sarcasme et humour grinçant tout en employant des couleurs tendres, le livre, ces quatre contes auraient été écrits par Ionesco pour sa fille Marie-France. Dans l’histoire, la fillette devient Josette. Les récits tendent à l’absurde, avec, pour le dernier des réminiscences à certaines pièces de l’auteur. Est-ce des contes ? Non, probablement pas, l’absurde n’est pas le merveilleux. On a donc affaire à des récits qui explorent les échappées que fournissent le quotidien à l’imaginaire. Les jeux de mots abondent, les quiproquos aussi, et la narration laisse la place aux dialogues où excelle Ionesco :
« Comment s’appellent les images ? / Papa répond : les images ?... Comment s’appellent les images ?... On ne doit pas dire « les images » il faut dire « les images ». / Jacqueline arrive. Josette se précipite vers elle et lui dit : -Jacqueline, tu sais, les images, c’est pas des images, les images, c’est des images ».
Ces contes font rire et, sans toutefois passer par la comptine, empruntent la voie de la tradition nonsensique de Lewis Carroll, Brighty Rands…

1, 2, 3, couleurs ! Gallimard jeunesse, 2010, 20 p. 9€50
L’ouvrage repose sur deux objectifs qui se complètent l’un l’autre pour amener l’enfant à reconnaître les couleurs et à désigner une foultitude d’objets en tous genres. Dès trois ans, l’enfant se régale à pointer de l’index des objets et à dire de quoi il s’agit et il met en correspondance l’objet et la couleur puisque chaque double page de ce grand livre cartonné en papier brillant, relate une seule couleur.

Mosta, Mège Annabelle, C’est fou ! , Casterman, 2010, 48 p. 12€50
Quel livre amusant, remarquable, foisonnant, intéressant, enrichissant. Des devinettes, des jeux d’optique, des défis, du casse-tête, du drôle et du malin et le tout assorti d’illustrations de Mège qui donnent le plaisir des yeux à un ouvrage qui recherche aussi la sagacité intellectuelle. Un petit bijou de plaisir.

Pittau François, Gervais Bernadette, Visite au zoo, Gallimard / Giboulées, 2011, 48 p. 20€
C’est un livre objet, un abécédaire des animaux, partiellement, une incitation à lire les lettres, à désigner les mots des animaux. C’est aussi une encyclopédie, dans laquelle l’enfant suit le chemin vert des silhouettes à remplir par un autocollant, le chemin rouge des cris des animaux, le chemin jaune de l’alphabet et le chemin bleu pour ceux qui sont en double. Le livre se déplie, ouvre des fenêtres, suggère, pique la curiosité, suscite l’étonnement, se laisse manipuler pour coller et regarder/lire. L’enfant de 4 ans s’y complaira et celui de 10 ans s’y régalera. On parlera, sûrement d’un livre d’activités et d’éveil, on dit aussi livre « flap » dans le jargon éditorial. Le jeu de piste permet d’aiguiser l’attention, de mémoriser des noms d’animaux et manipuler, gommettes et rabats ou volets. Une belle œuvre éditoriale qui fait la richesse de l’ouvrage servi par l’illustration efficace de Gervais.

Philippe Geneste

27/11/2011

La politique en littérature de jeunesse

Escarpit Françoise (présentés et analysés par), Marcos sous le passe-montagne. Discours du sous-commandant Marcos, collection "les documents Syros", éditions Syros, 2006, 160 p. + port folio de 8 pages, 10€ ;
Sous-Commandant Marcos (racontée par) Domi (illustrée par), La Grande histoire des couleurs, traduit de l'espagnol par Françoise Escarpit, éditions Syros, 2006, 48 p., 14€


Le premier ouvrage rassemble des discours du sous-commandant Marcos prononcés entre 1992 et 2003. Françoise Escarpit les a répartis en cinq chapitres encadrés par deux textes qui permettent au jeune lecteur de se repérer et d'avoir une meilleure compréhension de ce qu'il va lire. Soit le sommaire suivant : 1 ancêtres et héritiers, 2 Le Chiapas des indiens et des guérilleros, 3 Les Raisons d'une insurrection, 4 Vie et mort des enfants indiens, 5 La Couleur de la Terre, 6 Un Rêve rêvé par les cinq continents, 7 enlever le passe-montagne et faire tomber les masques. A cela s'ajoute une introduction, une carte du Mexique avec les divers états et leur capitale et une carte du Chiapas, une conclusion, une filmographie, une bibliographie, un glossaire et une petite chronologie zapatiste. Le format du livre est confortable et les pages très aérées. C'est une réussite car le style, aussi, est très clair. La question du rapport avec le pouvoir central, avec la gauche institutionnelle, le rôle des femmes, le projet éducatif et sanitaire etc. sont mis à la portée du jeune lectorat dès l'âge de 14 ans… et des adultes qui ne manqueront pas de venir grossir le lectorat de cet ouvrage. Le travail d'édition de Françoise Escarpit est, ici, à louer.
Pour le second ouvrage, c'est un conte d'un vieil indien rapporté par le Sous-commandant Marcos (qui, lui-même, n'est pas indien mais métis). Plutôt que d'un conte, il s'agit d'une fable en hommage à la diversité des êtres humains sur la terre, un hymne à la richesse de la variété des peuples. Les peintures de Domi (Gloria Domingo Manuel) rencontrent intensément le verbe poétique du texte. Ainsi naît la grande aventure de l'humanité, d'une humanité à repenser dans le respect de sa diversité. Ce second ouvrage est un véritable livre d'art. Redonnant au peuple la maîtrise de son langage, qui cherche à approfondir l'autonomie de son imaginaire, le livre perpétue une image de la révolution zapatiste, qui allie littérature, tradition orale locale et réflexion politique. On y retrouve cette persistance d'une parole jamais solitaire, toujours duelle au moins (« nous sommes deux pour discuter » répondit-il à Montalban dans un entretien paru en 2003 aux 1001 nuits, dans Marcos. Le Maître des miroirs), plurielle le plus souvent.

Geneste Philippe


Mfoumou-Arthur Régine, L'Esclave Olaudah Equiano. Les chemins de la liberté, L'Harmattan, collection jeunesse L'Harmattan, 2006, 116 p., 12€
Le livre, issu d'un travail universitaire, conte l'épopée d'un jeune esclave arraché d'Afrique à onze ans et qui va conquérir sa liberté avec une multitude de péripéties par lesquelles le jeune lectorat peut prendre connaissance de la condition d'esclave, notamment sur les navires. Le racisme est évidemment abordé lorsqu’ Equiano obtient son affranchissement. Pour autant, le récit autobiographique initial, qui sert de fil conducteur au roman de Mfoumou-Arthur, n'est pas un récit de révolte ni un récit qui lance un message de révolte. Equiano va se convertir au protestantisme et cherche, toujours, à composer avec les blancs pour améliorer sa condition d'esclave. La religion tient une place prépondérante dans ce récit. Un livre intéressant parce qu'issu d'un écrit authentique d'esclave adapté avec intelligence et savoir par Régine Mfoumou-Arthur.

Commission Lisez Jeunesse.

Hassan Yaël, Libérer Rahia, Casterman, collection feeling, 2010, 140 p., 8€
Il s’agit de la vie d’une esclave d’aujourd’hui. L’intrigue est faite des efforts de ses amis pour sortir cette jeune fille marocaine de sa condition. Blandine Audric a quitté le Maroc avec ses parents qui ont emmené Rahia, la fille de leur cuisinière. C’est elle, Rahia, qui, à treize ans, va devoir s’occuper du ménage et de l’entretien de leur maison à Paris. La mère de l’enfant avait cru que les Audric permettraient à Rahia d’étudier en échange de menus travaux. En fait, Rahia est enfermée dans un débarras et relégué aux tâches ménagères. Grâce à Blandine et deux de ses amis, Rahia va pouvoir sortir de la condition d’esclave. Le récit est juste dans la condition décrite. Il trouve sa force dans l’alternance des voix narratives, puisque chaque personnage narre à la première personne. Il pose la question de la responsabilité de l’individu témoin face à l’injustice. Son point faible est de ne pas poser explicitement l’enjeu de classes sociales qui est à l’origine de l’esclavage moderne. En revanche, il permet d’aborder avec intelligence la question des travailleurs clandestins, par le biais de l’exploitation des enfants.

Commission Lisez Jeunesse

13/11/2011

Les trésors littéraires et leur adaptation

Stevenson Robert Louis, L’île au trésor, traduit de l’anglais par Deodat Serval, Flammarion, Castor poche n°1083, 2009, 413 p.6€20
La fabuleuse histoire de Jim Hawkins qui habitait en 1800 à l’auberge de l’Amiral Benbow, tout au bord de la mer, en Angleterre, est une des œuvres majeures de l’écrivain écossais. C’est en 1881, près de Balmoral, que Stevenson entreprit l’écriture de L’Île au trésor. Pour divertir Lloyd, le fils de Fanny Osbourne qu’il avait épousé, le 19 mai 1880, il dessina une carte : « alors que j’étais absorbé dans la contemplation de ma carte de l’île au trésor, les personnages du livre apparurent dans des bois imaginaires ». Il appela cette histoire, Le Maître coq et en racontait un chapitre au jeune Lloyd. Le récit parut, d’abord, en feuilleton, dans un journal londonien pour enfants, Young Folks (1) puis en volume en 1883. Ce fut un énorme succès qui lui permit de voyager et à l’ingénieur de formation de devenir un écrivain professionnel.
L’Île au trésor repose sur l’aventure et les personnages relèvent de la légende et non de la psychologie. Long John Silver en donne le meilleur exemple, qui a fourni la matière à un tout autre roman au XXème siècle, un roman de Björn Larsson John Long Silver. La relation véridique et mouvementée de ma vie et de mes aventures d’homme libre, de gentilhomme de fortune et d’ennemi de l’humanité (traduit du suédois par Philippe Bouquet et paru chez grasset en 1998). C’est peut-être bien là une des clés du succès de L’Île au trésor : ce qui fait la littérature romanesque, le récit, c’est l’aventure. Michel Le Bris, dans l’introduction qu’il donne au tome 2 de l’Intégrale des nouvelles (éditions Phébus collection Liberto, 2001), cite Stevenson : « Ce sont les événements non les personnages, qui nous arrachent à notre réserve ». Cette affirmation signifie, comme y insiste Le Bris, que les événements sont ce qui forme, ce qui in-forme, ce qui introduit, par la forme, du contenu qui va se réaliser en une histoire. Les événements, c’est la forme, pas le contenu. Peut-on, alors, dire que si le récit est à l’origine du langage comme bien des remarques scientifiques, anthropologiques et philologiques, semblent nous inviter à le penser, est-ce parce que l’événement est ce qui fonde la venue du langage lui-même, s’y love comme nœud de la pensée verbale ?
Si, maintenant, on pense l’appartenance de L’Île au trésor au domaine de la littérature destinée à la jeunesse, doit-on y lire un manifeste antiréaliste ? Stevenson, toujours cité par Le Bris écrit : « Le roman existe, non par les exemples qu’il entretient avec la vie, inévitables et matériels, tout comme une chaussure est faite de cuir, mais par son incommensurable différence d’avec elle ». L’idée est donc que les événements font surgir des images. Ecoutons Jim Hawkins, c’est au début du roman ; « Si ce personnage hantait mes songes, il est inutile de le dire. Par les nuits de tempête où le vent secouait la maison tandis que le ressac mugissait dans la crique et contre les falaises, il m’apparaissait sous mille formes diverses et avec mille physionomies diaboliques. Tantôt la jambe lui manquait depuis le genou, tantôt dès la hanche ; d’autres fois c’était un monstre qui n’avait jamais possédé qu’une seule jambe située au milieu du corps. Le pire de mes cauchemars était de le voir s’élancer par bonds et me poursuivre à travers champs ». Mais alors, ce qui est un parti pris formel chez Stevenson, peut-il être appliqué tel quel à la littérature de jeunesse ? C’est une question difficile, mais quand on voit comment les romans historiques (2) sont pervertis en romans d’aventure, on peut penser qu’il y a là une opération fondatrice de la littérature de jeunesse. Pour autant, il serait faux de faire de Stevenson l’initiateur de cette opération car il ne pervertit pas le contenu, comme le fait souvent le roman social ou le roman historique pour la jeunesse, il le met en forme par les événements. C’est, sans aucun doute, une piste à creuser pour qui s’intéresse au fonctionnement de la littérature de jeunesse contemporaine.

Peut-on trouver dans l’adaptation pour la jeunesse de l’œuvre de quoi conforter notre jugement ? Nous partirons de celle qui vient de paraître chez Milan :
Stevenson Robert Louis, L’île au trésor, adaptation de Stéphane Frattini, illustrations de Sébastien Mourrain, Milan, 2011, 61 p. 16€50
L’histoire est repérée à travers ses péripéties. L’adaptation porte donc sur la volonté de ramener à un volume accessible aux enfants de 9/10 ans, un livre qui, sinon, leur échapperait. Le problème, c’est qu’il ne reste plus qu’un texte de littérature de divertissement. Bien sûr, il y a une recherche de Frattini de ne pas édulcorer l’œuvre : d’une part, elle conserve la fin ouverte, s’élargissant des adaptations moralistes qui furent développées depuis la traduction d’André Laurie chez Hetzel (1885) ; d’autre part, elle met l’accent sur Long Long Silver, épousant, ainsi, ce que la postérité littéraire a retenu au plan des personnages. Pour autant, et malgré le soin apporté par l’édition et l’intelligence des illustrations, l’ouvrage renvoie l’adaptation à une opération d’uniformisation du texte qui annihile le travail d’écriture initial de l’œuvre et à laquelle celle-ci a dû son succès. On nous opposera, peut-être, qu’aujourd’hui, c’est davantage l’histoire qui lui permet de perdurer dans les mémoires grâce aux travaux multiples des adaptateurs. Mais alors, cela nous renverrait à l’interrogation sur la dimension stylistique des œuvres de jeunesse.

Philippe Geneste

(1) Il faut garder en mémoire que Stevenson est l’auteur de nombreux poèmes pour les enfants devenus des piliers de la littérature enfantine de langue anglaise. Cf. Un jardin de vers pour enfants qu’il édita en 1885.
(2) voir Geneste Philippe "Les axes de la préoccupation sociale dans le roman pour la jeunesse suivi de Le roman historique pour la jeunesse et L’heroïc fantasy source prolifique du récit pour la jeunesse" in Dupont-Escarpit, Denise (sous la direction de), La Littérature de jeunesse, itinéraires d’hier à aujourd’hui, Magnard, 2008, pp.399-433.