Anachroniques

27/11/2011

La politique en littérature de jeunesse

Escarpit Françoise (présentés et analysés par), Marcos sous le passe-montagne. Discours du sous-commandant Marcos, collection "les documents Syros", éditions Syros, 2006, 160 p. + port folio de 8 pages, 10€ ;
Sous-Commandant Marcos (racontée par) Domi (illustrée par), La Grande histoire des couleurs, traduit de l'espagnol par Françoise Escarpit, éditions Syros, 2006, 48 p., 14€


Le premier ouvrage rassemble des discours du sous-commandant Marcos prononcés entre 1992 et 2003. Françoise Escarpit les a répartis en cinq chapitres encadrés par deux textes qui permettent au jeune lecteur de se repérer et d'avoir une meilleure compréhension de ce qu'il va lire. Soit le sommaire suivant : 1 ancêtres et héritiers, 2 Le Chiapas des indiens et des guérilleros, 3 Les Raisons d'une insurrection, 4 Vie et mort des enfants indiens, 5 La Couleur de la Terre, 6 Un Rêve rêvé par les cinq continents, 7 enlever le passe-montagne et faire tomber les masques. A cela s'ajoute une introduction, une carte du Mexique avec les divers états et leur capitale et une carte du Chiapas, une conclusion, une filmographie, une bibliographie, un glossaire et une petite chronologie zapatiste. Le format du livre est confortable et les pages très aérées. C'est une réussite car le style, aussi, est très clair. La question du rapport avec le pouvoir central, avec la gauche institutionnelle, le rôle des femmes, le projet éducatif et sanitaire etc. sont mis à la portée du jeune lectorat dès l'âge de 14 ans… et des adultes qui ne manqueront pas de venir grossir le lectorat de cet ouvrage. Le travail d'édition de Françoise Escarpit est, ici, à louer.
Pour le second ouvrage, c'est un conte d'un vieil indien rapporté par le Sous-commandant Marcos (qui, lui-même, n'est pas indien mais métis). Plutôt que d'un conte, il s'agit d'une fable en hommage à la diversité des êtres humains sur la terre, un hymne à la richesse de la variété des peuples. Les peintures de Domi (Gloria Domingo Manuel) rencontrent intensément le verbe poétique du texte. Ainsi naît la grande aventure de l'humanité, d'une humanité à repenser dans le respect de sa diversité. Ce second ouvrage est un véritable livre d'art. Redonnant au peuple la maîtrise de son langage, qui cherche à approfondir l'autonomie de son imaginaire, le livre perpétue une image de la révolution zapatiste, qui allie littérature, tradition orale locale et réflexion politique. On y retrouve cette persistance d'une parole jamais solitaire, toujours duelle au moins (« nous sommes deux pour discuter » répondit-il à Montalban dans un entretien paru en 2003 aux 1001 nuits, dans Marcos. Le Maître des miroirs), plurielle le plus souvent.

Geneste Philippe


Mfoumou-Arthur Régine, L'Esclave Olaudah Equiano. Les chemins de la liberté, L'Harmattan, collection jeunesse L'Harmattan, 2006, 116 p., 12€
Le livre, issu d'un travail universitaire, conte l'épopée d'un jeune esclave arraché d'Afrique à onze ans et qui va conquérir sa liberté avec une multitude de péripéties par lesquelles le jeune lectorat peut prendre connaissance de la condition d'esclave, notamment sur les navires. Le racisme est évidemment abordé lorsqu’ Equiano obtient son affranchissement. Pour autant, le récit autobiographique initial, qui sert de fil conducteur au roman de Mfoumou-Arthur, n'est pas un récit de révolte ni un récit qui lance un message de révolte. Equiano va se convertir au protestantisme et cherche, toujours, à composer avec les blancs pour améliorer sa condition d'esclave. La religion tient une place prépondérante dans ce récit. Un livre intéressant parce qu'issu d'un écrit authentique d'esclave adapté avec intelligence et savoir par Régine Mfoumou-Arthur.

Commission Lisez Jeunesse.

Hassan Yaël, Libérer Rahia, Casterman, collection feeling, 2010, 140 p., 8€
Il s’agit de la vie d’une esclave d’aujourd’hui. L’intrigue est faite des efforts de ses amis pour sortir cette jeune fille marocaine de sa condition. Blandine Audric a quitté le Maroc avec ses parents qui ont emmené Rahia, la fille de leur cuisinière. C’est elle, Rahia, qui, à treize ans, va devoir s’occuper du ménage et de l’entretien de leur maison à Paris. La mère de l’enfant avait cru que les Audric permettraient à Rahia d’étudier en échange de menus travaux. En fait, Rahia est enfermée dans un débarras et relégué aux tâches ménagères. Grâce à Blandine et deux de ses amis, Rahia va pouvoir sortir de la condition d’esclave. Le récit est juste dans la condition décrite. Il trouve sa force dans l’alternance des voix narratives, puisque chaque personnage narre à la première personne. Il pose la question de la responsabilité de l’individu témoin face à l’injustice. Son point faible est de ne pas poser explicitement l’enjeu de classes sociales qui est à l’origine de l’esclavage moderne. En revanche, il permet d’aborder avec intelligence la question des travailleurs clandestins, par le biais de l’exploitation des enfants.

Commission Lisez Jeunesse

13/11/2011

Les trésors littéraires et leur adaptation

Stevenson Robert Louis, L’île au trésor, traduit de l’anglais par Deodat Serval, Flammarion, Castor poche n°1083, 2009, 413 p.6€20
La fabuleuse histoire de Jim Hawkins qui habitait en 1800 à l’auberge de l’Amiral Benbow, tout au bord de la mer, en Angleterre, est une des œuvres majeures de l’écrivain écossais. C’est en 1881, près de Balmoral, que Stevenson entreprit l’écriture de L’Île au trésor. Pour divertir Lloyd, le fils de Fanny Osbourne qu’il avait épousé, le 19 mai 1880, il dessina une carte : « alors que j’étais absorbé dans la contemplation de ma carte de l’île au trésor, les personnages du livre apparurent dans des bois imaginaires ». Il appela cette histoire, Le Maître coq et en racontait un chapitre au jeune Lloyd. Le récit parut, d’abord, en feuilleton, dans un journal londonien pour enfants, Young Folks (1) puis en volume en 1883. Ce fut un énorme succès qui lui permit de voyager et à l’ingénieur de formation de devenir un écrivain professionnel.
L’Île au trésor repose sur l’aventure et les personnages relèvent de la légende et non de la psychologie. Long John Silver en donne le meilleur exemple, qui a fourni la matière à un tout autre roman au XXème siècle, un roman de Björn Larsson John Long Silver. La relation véridique et mouvementée de ma vie et de mes aventures d’homme libre, de gentilhomme de fortune et d’ennemi de l’humanité (traduit du suédois par Philippe Bouquet et paru chez grasset en 1998). C’est peut-être bien là une des clés du succès de L’Île au trésor : ce qui fait la littérature romanesque, le récit, c’est l’aventure. Michel Le Bris, dans l’introduction qu’il donne au tome 2 de l’Intégrale des nouvelles (éditions Phébus collection Liberto, 2001), cite Stevenson : « Ce sont les événements non les personnages, qui nous arrachent à notre réserve ». Cette affirmation signifie, comme y insiste Le Bris, que les événements sont ce qui forme, ce qui in-forme, ce qui introduit, par la forme, du contenu qui va se réaliser en une histoire. Les événements, c’est la forme, pas le contenu. Peut-on, alors, dire que si le récit est à l’origine du langage comme bien des remarques scientifiques, anthropologiques et philologiques, semblent nous inviter à le penser, est-ce parce que l’événement est ce qui fonde la venue du langage lui-même, s’y love comme nœud de la pensée verbale ?
Si, maintenant, on pense l’appartenance de L’Île au trésor au domaine de la littérature destinée à la jeunesse, doit-on y lire un manifeste antiréaliste ? Stevenson, toujours cité par Le Bris écrit : « Le roman existe, non par les exemples qu’il entretient avec la vie, inévitables et matériels, tout comme une chaussure est faite de cuir, mais par son incommensurable différence d’avec elle ». L’idée est donc que les événements font surgir des images. Ecoutons Jim Hawkins, c’est au début du roman ; « Si ce personnage hantait mes songes, il est inutile de le dire. Par les nuits de tempête où le vent secouait la maison tandis que le ressac mugissait dans la crique et contre les falaises, il m’apparaissait sous mille formes diverses et avec mille physionomies diaboliques. Tantôt la jambe lui manquait depuis le genou, tantôt dès la hanche ; d’autres fois c’était un monstre qui n’avait jamais possédé qu’une seule jambe située au milieu du corps. Le pire de mes cauchemars était de le voir s’élancer par bonds et me poursuivre à travers champs ». Mais alors, ce qui est un parti pris formel chez Stevenson, peut-il être appliqué tel quel à la littérature de jeunesse ? C’est une question difficile, mais quand on voit comment les romans historiques (2) sont pervertis en romans d’aventure, on peut penser qu’il y a là une opération fondatrice de la littérature de jeunesse. Pour autant, il serait faux de faire de Stevenson l’initiateur de cette opération car il ne pervertit pas le contenu, comme le fait souvent le roman social ou le roman historique pour la jeunesse, il le met en forme par les événements. C’est, sans aucun doute, une piste à creuser pour qui s’intéresse au fonctionnement de la littérature de jeunesse contemporaine.

Peut-on trouver dans l’adaptation pour la jeunesse de l’œuvre de quoi conforter notre jugement ? Nous partirons de celle qui vient de paraître chez Milan :
Stevenson Robert Louis, L’île au trésor, adaptation de Stéphane Frattini, illustrations de Sébastien Mourrain, Milan, 2011, 61 p. 16€50
L’histoire est repérée à travers ses péripéties. L’adaptation porte donc sur la volonté de ramener à un volume accessible aux enfants de 9/10 ans, un livre qui, sinon, leur échapperait. Le problème, c’est qu’il ne reste plus qu’un texte de littérature de divertissement. Bien sûr, il y a une recherche de Frattini de ne pas édulcorer l’œuvre : d’une part, elle conserve la fin ouverte, s’élargissant des adaptations moralistes qui furent développées depuis la traduction d’André Laurie chez Hetzel (1885) ; d’autre part, elle met l’accent sur Long Long Silver, épousant, ainsi, ce que la postérité littéraire a retenu au plan des personnages. Pour autant, et malgré le soin apporté par l’édition et l’intelligence des illustrations, l’ouvrage renvoie l’adaptation à une opération d’uniformisation du texte qui annihile le travail d’écriture initial de l’œuvre et à laquelle celle-ci a dû son succès. On nous opposera, peut-être, qu’aujourd’hui, c’est davantage l’histoire qui lui permet de perdurer dans les mémoires grâce aux travaux multiples des adaptateurs. Mais alors, cela nous renverrait à l’interrogation sur la dimension stylistique des œuvres de jeunesse.

Philippe Geneste

(1) Il faut garder en mémoire que Stevenson est l’auteur de nombreux poèmes pour les enfants devenus des piliers de la littérature enfantine de langue anglaise. Cf. Un jardin de vers pour enfants qu’il édita en 1885.
(2) voir Geneste Philippe "Les axes de la préoccupation sociale dans le roman pour la jeunesse suivi de Le roman historique pour la jeunesse et L’heroïc fantasy source prolifique du récit pour la jeunesse" in Dupont-Escarpit, Denise (sous la direction de), La Littérature de jeunesse, itinéraires d’hier à aujourd’hui, Magnard, 2008, pp.399-433.

05/11/2011

Autobiographie en jeunesse

Baudoin Edmond, Piero, Gallimard, 2011, 125 p. 15€
C’est un chef d’œuvre que ce livre autobiographique. Baudouin y raconte son enfance et celle de son frère, leur passion pour le dessin. On les suit enfants puis adolescents et jeunes hommes. Réalisé en noir et blanc, comme il se doit chez Baudouin. C’est le cheminement qui mène l’enfant au dessinateur connu d’aujourd’hui qui fait la trame du livre. Mais c’est un cheminement intérieur, comme déjà l’ont souligné, pour d’autres œuvres, des critiques éminents de la bande dessinée (1). Piero relate l’enfance avec une intensité émotive qui rend, à chaque page ou presque présente la recherche esthétique et l’apprentissage du trait. C’est ainsi que des pages 40 à 47 il raconte l’évolution d’un dessin depuis son ébauche jusqu’à la planche achevée. Tout aussi bien, l’auteur déconstruit le dessin : « Comme avec les points des photos, toujours les mêmes questions. A quel moment des traits, des taches, des hachures ne sont plus de l’herbe, des pierres, un arbre, des branches… Et pourquoi trop s’appliquer c’est tuer la vie ? » (p.84).
Au plaisir graphique, l’ouvrage joint un plaisir de lecture du texte souvent humoristique : « Dans la classe, ce qui m’intéressait le plus, c’était la fenêtre » (p.55) ; « j’étais très sage, si sage qu’une fois on m’a oublié et j’ai redoublé la classe » (p.59).

G. Ph.

(1) Voir en particulier la belle étude de Bruno Lecigne « Edouard Baudouin. Un rubis au bout du pinceau », Les cahiers de la Bande dessinée, n°70 juillet-août 1986, pp.90/96).

30/10/2011

Les promesses de la liberté

Ally Condie, Promise, traduction anglais (USA) de Vanessa Rubin Barreau, Gallimard
Jeunesse, 2011, 425 pages, 18€

Dès 13 ans
Annoncé comme une trilogie avec force renfort de publicités, on a tendance à se méfier, à se dire que voilà le lancement d’une nouvelle saga accrochée à Twilight et Hunger Games. Mais la lecture impose un tout autre regard que celui de la seule critique d’une littérature de divertissement pour consommation littéraire.
Cassia, la narratrice de cette histoire, vit dans un monde terne et sans poésie, où toutes les étapes de la vie sont codifiées par une entité supérieure nommée la Société, gérée, sous couvert du bonheur commun, par des hommes et des femmes de pouvoir, les Officiels.
Dans ce monde, on n’apprend pas à écrire, mais à cliquer sur un ordinateur ; on n’apprend pas à réfléchir, mais à classer des données. Le Banquet des Couplages révèle les jeunes personnes que la Société a programmé d’unir. Ainsi Cassia est-elle couplée, lors de ses 17 ans, à son ami d’enfance, Xander. Mais lors de la cérémonie, un autre visage apparaît à son fichier numérique, celui de Ky, un garçon venu des Terres Lointaines.
Quelques temps plus tard, Cassia assiste son grand-père dans ses derniers moments. Dans la Société, la mort survient à un âge imposé, quatre-vingts ans. Lors du Banquet Final, rite funéraire qui édulcore la mort, le grand-père remet à Cassia, à l’insu de tous, un poème interdit qu’elle apprend par cœur, avant de le détruire.
Après le décès, Cassia rencontre de plus en plus souvent Ky. Il lui parle de son passé d’enfant de la guerre. Ses parents étaient des dissidents qui combattaient le pouvoir de la Société depuis les Terres lointaines où s’étaient réfugiés tous les opposants. Ky, évoque leur assassinat, les êtres brisés, massacrés par la Société. Dès lors, Cassia va rejoindre Ky dans la rébellion contre l’ordre existant. En même temps, celui-ci lui transmet l’art du dessin et de l’écriture. Un jour, cependant, le pouvoir omniprésent des Officiels les sépare.
Ky, bien que le récit ne le décrive pas, est enrôlé de force dans les troupes qui mènent la guerre aux opposants. Cassia est exilée, dans un monde inhospitalier, aux confins des zones de combat. Avec ténacité, elle s’arrache du dressage informatique et numérique. Elle apprend à travailler la terre et façonne des idées, des lettres, seule, hors toute programmation préalable. Cassia s’émancipe du dressage pour laisser œuvrer sa puissance de penser et d’agir. Elle se délie les mains tout autant qu’elle libère son intelligence. Elle va pouvoir, dès lors, décider de ses choix de vie comme de ses choix d’aimer.
Entre roman d’Apprentissage et roman de Science Fiction, Promise convoque les plus grands, 1984 d’Orwell (1949), Fahrenheit 451 de Bray Bradbury (1955), pour offrir, par un grand plaisir de lecture, une réflexion sur le cours vingt-et-unième des siècles.

Annie Mas

23/10/2011

De l’usage de la rhétorique en jeunesse

L’énumération et l’accumulation d’une part, la juxtaposition et l’analogie d’autre part, la synecdoque, enfin, sont trois types de procédés rhétoriques souvent présents dans les albums. En voici trois exemples :

Ellka Léna, Clayes, Marion, Aldo rêvait, éditions Chant d’Orties, coll. Les coquelicots sauvages, 2011, 28 p. 10€
L’ouvrage repose sur le principe de la répétition, tant au niveau de la structure du texte que du point de vue de l’illustration où s’accumulent les objets, dans des peintures rehaussées par des collages. C’est sympathique, doux et rêveur, mais l’album suppose la lecture conjointe de l’adulte avec l’enfant pour que la problématique du livre advienne à l’esprit de l’enfant.

Cortey Anne, Coat Janik, Amos et les gouttes de pluie, éditions Autrement, 20 p. 2011, 10€
Le format accordéon plus ludique que le format cartonné précédent, se déplie en frise. Le personnage, un lapin en peluche rouge vif et bleu, yeux jaunes, évolue dans l’univers onirique qui sert de décor et de prétexte à des rêveries humoristiques. On pourrait dire qu’il s’agit, ici, d’un récit graphique avec texte onomatopéique, mais les auteurs ont surimposé des textes soit en dialogue soit en monologue. L’ouvrage joue sur l’intériorité et l’extériorité, et le motif du parapluie sert de fil conducteur à l’histoire proche du nonsensisme.

Perrin Martine, Poussez pas ! Milan, Album petite enfance, 2010, 40 p. 10€90
Ce livre est un jeu graphique où à chaque double page, un animal représenté par la moitié de son corps court après un autre également représenté par une synecdoque. Les doubles pages s’enchaînent en une course poursuite où l’animal fuyant devient chasseur. A la fin, la course se finit par une mêlée graphique en noir et blanc avant que les animaux repartent en une course folle en couleur (chacun avec la couleur servant de fond à sa première apparition). C’est ingénieux, géométrique, donc abstrait, avec des énigmes à trouver par distinction visuelle.

Dans les ouvrages d’humour, la syllepse (deux sens possibles sont à donner au texte) est également très utilisée, avec l’allusion. Le mot-valise domine ce domaine. On y joue sur la physionomie (écrite et/ou phonique) du mot, sur des rapprochements phoniques ou bien, usant du vis-à-vis de l’image, sur le rapprochement sémantique voire le simple collage verbal ou bloconyme. On est dans la néologie d’humour Il s’agit souvent de textes où la connotation est reine. Ce type de textes est beaucoup moins présent en littérature de jeunesse qu’on n’aurait pu le croire. En voici un exemple :
David François, Les Bêtes curieuses, illustrations Henri Galeron, Motus, 2011, 64 p. 12€
La formule est simple et se présente selon les doubles pages : un texte et en vis-à-vis son illustration, puis une image et en vis-à-vis un texte qui l’illustre. Parfois, l’animal est interprété selon les critères anthropocentriques et le livre se fait fablier, parfois, un mot valise provoque une image valise ou l’inverse. En général, un petit air de traité de zoologie sert de guide rhétorique. Toujours, l’humour s’impose, tendre rarement, violent plus souvent, acerbe, parfois, grinçant jusqu’à toucher sa noirceur, régulièrement avec délice. L’illustrateur avec des dessins naturalistes, en conformité avec le choix rhétorique du texte ou l’inverse et virtuose. Au final c’est un livre d’œuvres graphiques et littéraires, où l’on sent La Fontaine revu par l’Oulipo et le procédé rhétorique de la définition. Un régal. Pour quel âge ? Pour tous les âges mais à partir de 7 ans c’est bien parce qu’il faut bien saisir l’intertextualité culturelle et scientifico-littéraire pour le comprendre, prendre avec soi le propos et se laisser porter par le rire vers l’absurde ou la critique sociale voire psychologique.

G. Ph.

16/10/2011

Roman d’apprentissage et solidarité ouvrière

Grimaud Michel, Le Recruteur, Mijade, 2010, 190 p. 8€
La première édition date de 1980, il était publié par Duculot dans la collection travelling sous le titre de Le Temps des gueux. Le nouveau titre met davantage l’accent sur la structure sociale créatrice et gestionnaire profiteuse du chômage que sur le chômage et la vie des travailleurs licenciés forcés à l’errance sur un territoire sous surveillance vidéo numérique et satellitaire.
L’auteur –pseudonyme, en fait de deux écrivains qui ont choisi l’écriture à quatre main : Marcelle Perriod et Jean-Louis Fraysse– est un grand de la science fiction contemporaine, l’auteur de l’exceptionnel roman La Dame de cuir paru dans la collection Présence du futur chez Denoël. Le travail d‘écriture de ce roman pour la jeunesse porte avec dynamisme une composition de haute intelligence.
Le récit est celui d’une bande de chômeurs qui, comme d’autres bandes, parcourent les routes d’Europe en quête d’emploi et en prenant garde de ne pas tomber sous la main de recruteurs qui sont payés par la COESPA (compagnie d’exploitation spatiale) qui envoie dans l’espace des travailleurs les regroupant dans des lieux concentrationnaires et les exploite sans code de travail.
La ségrégation sociale se matérialise dans l’espace : aux zones d’habitations urbaines protégées par des cordons sanitaires policiers, s’adosse un no man’s land à travers lequel errent des millions de chômeurs. Tout autour, le paysage est ravagé par la pollution, notamment celle des irradiations produites par des centrales nucléaires en ruines
Le livre raconte la vie d’un de ceux-là, Piero le Barde qui a pris sous son aile une jeune aveugle. Son histoire le mènera jusque dans le camp d’entraînement préparatoire à l’envoi dans l’espace par la COESPA. Réfractaire, il va trouver la force de résister grâce à la solidarité des travailleurs de l’espace qui organisent une grève. La force de Grimault est de montrer la construction de cette grève, comment, elle devient efficiente quand elle se fait grève générale interplanétaire en quelque sorte. C’est là-dessus que se finit le livre. Le Barde n’a pas pu échapper au recruteur mais il a participé à la solidarité et à la coopération des actions ouvrières, le pouvoir du patronat de la COESPA.
La science fiction pour la jeunesse, dans ses meilleures œuvres, et celle-ci est un chef d’œuvre, pose un regard cru sur le réel, ici, sur les conditions de travail des ouvriers du nucléaire employés par des sociétés d’intérim. On ne peut que se réjouir de trouver un livre qui mette le prolétariat à sa place centrale comme acteur incontournable des sociétés sophistiquées et qui est le véritable acteur de la production sans laquelle toute la société est paralysée. Porter l’attention des jeunes lecteurs sur les exploités, en détaillant les conditions de vie et de travail sous l’oppression et là où règne l’aliénation, c’est déjà un parti pris rare en littérature de jeunesse. Il est intéressant de remarquer que c’est le domaine de la science fiction qui le porte.

Philippe Geneste

09/10/2011

Roman historique et biographies

Le Charpentier Isabelle, Moi, Matthew, Flibustier de la Caraïbe, Jeunesse L'Harmattan, 2011, 125 pages, 12€ dès 8 ans
Après que Matthew, jeune anglais épris de tolérance, de liberté et de Lumières a quitté une Angleterre trop dure et contraignante, il vogue vers un paradis sur Terre aux Antilles. Là, il pense trouver une société juste, où il fait bon vivre. Peu à peu, alors qu'un de ses amis est mêlé à une ténébreuse affaire, ses repères s'effondrent autour de lui et il décide de tenter sa chance en Amérique...
Ce récit vivant et très documenté réinvente sans cesse, malgré les désillusions, les mythes de Robinson et de l'El Dorado.

Cain Larissa, L'errance d'Oleg Lerner Pologne 1940-1945, Jeunesse L'Harmattan, 2011, 96 pages, 10€
dès 10 ans
Ce roman en partie autobiographique d'une rescapée de l'holocauste nous présente le destin dramatique et extraordinaire d'un jeune garçon du ghetto de Varsovie sauvé, comme quelques uns, comme peu, par le hasard. À travers le périple d'Oleg, c'est l'histoire de toute l'Europe durant la seconde guerre mondiale qui est évoquée. Avec la gravité du témoignage et la légèreté de l'enfance, ce roman historique emploie un ton tout à fait adapté au jeune public.

Bouchet Paule du, Mon amie Sophie Scholl, Gallimard, collection Scripto, 2009, 144 p. 7€50 9/11 ans

Dans ce trop court récit pour les 9/11 ans, Elisa, amie de l'éponyme Sophie Scholl, étudiante, fondatrice avec son frère du réseau de résistance allemand La Rose Blanche, tient, telle Anne Franck, un journal dans lequel elle retranscrit l'histoire de ces jeunes résistants. Le sujet est louable, car il y a peu d’ouvrages de jeunesse sur la résistance intérieure en Allemagne nazie.
L’auteur a choisi, le journal intime, ce qui est un appel intertextuel à l’œuvre d’Anne Franck. Si dans le livre de Paule du Bouchet, nous retrouvons la simplicité du style, celle-ci prend des allures un peu ridicules chez un auteur de 59 ans. De plus, autant Anne Franck décrit ses conditions de vie avec un réalisme poignant, autant Du Bouchet tombe-t-elle dans l’anecdotique, avec peu de descriptions sont peu nombreuses, sans lien avec la dynamique même du récit. Le réalisme s’évanouit en même temps que manque l’émotion. Ce livre est, au fond, inutile et il vaut mieux encourager les jeunes lecteurs à lire le livre d’Anne Franck.

Ambrosio Gabriella, Douze heures avant, traduit de l’italien par Lise Caillat, Gallimard, collection Scripto, 150 pages, 8€ dès 13 ans.
Deux filles. Semblables dans le malheur mais tellement différentes. D'un côté, Dima, la palestinienne, humiliée, révoltée par le sort des siens et de son peuple, tente de donner un sens à sa vie en se donnant la mort. De l'autre, Myriam, l'israëlienne, dont la meilleure situation n'empêche pas la détresse, la peine, et le deuil. Sans parti-pris, l'auteur nous mène auprès de deux jeunes malheureuses dont les disparitions sont, plus que tout, significatives de l'absurdité du conflit. Voici le récit objectif de deux nouvelles sacrifiées par la bêtise des hommes, emportées par l’absurdité de notre monde, ici à l'ombre de Jérusalem.

Enzo Godinot

02/10/2011

Entretien avec Mélanie Perry, Responsable de la collection A la queue leu leu

Madame Mélanie Perry, la collection A la queue leu leu sort son trente-huitième volume, en format rectangulaire, couvertures et pages cartonnées. Pourquoi ce format?
M. Perry : C’est un peu le format qui a crée et guidé la collection. Au départ, ce format a été choisi pour un livre unique et son originalité a été ensuite perçue par l’éditrice de l’époque (Marie-Christine Torti) comme quelque chose de déclinable. La collection s’est, au fil des années, recentrée uniquement sur les comptines populaires. Ce format est très agréable pour les tout petits qui parcourent la page de gauche à droite ou de droite à gauche (ils n’ont pas toujours le sens de lecture adulte) elle permet aussi à illustrateur de s’amuser avec les personnages et le déroulement de l’action (il y a souvent une ligne d’horizon qui se suit de page en page). Cela s’adapte parfaitement au côté répétitif, drôle et parfois absurde des comptines.

Concevez-vous la collection comme une collection patrimoniale? Parce que finalement, pour la comptine, heureusement qu'il y a l'édition littéraire destinée à la jeunesse.
M. Perry : Concevoir que les comptines font partie de notre patrimoine me paraît évident, la littérature de jeunesse permet effectivement de mettre en évidence ce patrimoine (et donc la collection Queue leu leu). Mais je pense qu’au-delà de ça, la transmission de la comptine se fait principalement et en premier lieu à l’école maternelle et avec les parents. Ceux-ci se servant beaucoup dans nos collections pour appuyer leurs propos par les images…

Quelle place faites-vous à la création de comptines? Les illustrations sont en soi des re-créations / interprétation du texte; mais pour ce qui est des textes?
M. Perry Nous avons des créations de comptines ou des « historiettes » dans le fonds de la collection Queue leu leu, mais aujourd’hui celle-ci se concentre surtout sur les comptines de notre patrimoine. Le travail de création est pourtant bien réel car nous construisons des fils narratifs, des prolongements un peu fous et drôles à partir de la base connue de chaque nouvelle comptine abordée. C’est d’ailleurs un exercice ardu de créer quelque chose de fort et dynamique tout en respectant la musicalité et l’esprit de la comptine de départ.

Dans Coucou hibou! la comptine raconte une histoire, certes un peu ubuesque, mais il y a un fil par le récit. Est-ce une marque de fabrique de la collection?
M. Perry : Un peu oui. Ce fil narratif ne doit pas être trop compliqué pour rester accessible au tout petit, mais il doit être néanmoins réel. C’est en fait une succession de saynètes qui peuvent fonctionner de façon isolée et qui en même temps s’enchaînent avec une chute finale. L’enfant qui vers 2 ans passe de la lecture page à page à la conception qu’un lien existe entre les pages se retrouve très à l’aise dans ce genre de livre, à la fois imagier, chanson et histoire.

Qu'est-ce qui vous guide dans le choix des illustrateurs? Par exemple pour Coucou hibou! vous avez choisi une illustratrice volontiers proche de la poésie du non sens, qui mélange de la peinture et du collage.
M. Perry : C’est une collection qui a le privilège de pouvoir accueillir des illustrateurs assez différents dans leur style. Effectivement, Lucile Placin a un style foisonnant fait de dessin, de collages qui était parfait pour Coucou Hibou et pour petit escargot. D’autres comme Emile Jadoul ou Rosalinde Bonnet mélangent l’humour et la tendresse… Les choix varient en fonction de la comptine et du ton que l’on veut lui donner.

Entretien réalisé le 16 septembre 2011 par Ph. G.


A propos de quelques derniers titres

Placin Lucile, Coucou hibou ! Casterman, collection Queue leu leu tome 38, 2011, 24 p. 9€95
Les illustrations surréalistes et oulipiennes de Luciel Placin siéent parfaitement à cette comptine adaptée avec humour et fantaisie.
Soleil, Emilie et Jérôme, Pomme de reinette et pomme d’Api, Casterman, collectionQueue leu leu tome 33, 2010, 24 p. 9€95

A travers l’histoire de deux espèces de pomme, un apologue de l’acceptation de l’autre au lieu de l’instinct de domination. Il ne s’agit pas de tolérance, mais de socialisation, ce qui est tout autre chose. La comptine repose sur le phonétisme (phono-comptine ou phonétine) alterné : pomme d’Api grise versus pomme reinette rouge. Soit par exemple : « écarte-toi/de mon tapis rouge ! Tapis, tapis rouge ! » vs « Pousse-toi reinette de mon tapis gris ! Tapis, tapis gris ». Cette alternance est redoublée par le jeu des doubles pages. L’harmonie imitative est lancée, plaisir des yeux, plaisirs des sons et envoûtement du lecteur / auditeur par le langage. L’humour est présent, par les onomatopées appelées par le phonétisme [pom] et la pâtisserie finale qui signifie l’accès à la socialisation. Une comptine gourmande de société, en quelque sorte.

Soleil, Emilie et Jérôme, Fais dodo, Colas mon p’tit frère, Casterman, collection Queue leu leu tome 37, 2011, 24 p. 9€95

Dans les bras aimants, s’endort l’enfant, dort…. Le rêve d’un petit cirque et de ses ours, ourse et ourson en déplacement par le train. A chaque double page, une vocalise liée à des acteurs et actrices du cirque surimposée dans une bulle sur l’illustration humoristique. La comptine traditionnelle n’est ici évoquée qu’au début et à la fin, comme une sorte de cadre, mais elle disparaît dans le rêve.

Philippe Geneste

25/09/2011

L’écriture et la transfiguration de soi

Kerisel Françoise, La Poétesse Sei et le samouraï, illustrations d’Emilie Dedieu, L’Harmattan jeunesse, 2011, 48 p. 8€
Tout le monde a connaissance des Notes de chevet de Sei Shônagon, livre paru chez Gallimard en 1985. Sei Shônagon vécut autour de l’an 1000 à la cour de l’empereur du Japon. « A la cour de l'empereur du Japon, en l'an mille, Les femmes écrivent avec de longs pinceaux tout au long des jours. La suivante Sei Shonagon conte en secret, la nuit, l'histoire du palais, et cache son journal dans son oreiller de bois. Qui oserait venir l'y chercher? ». Françoise Kérisel en a tiré un épisode sous forme de conte pacifique d’éloge de l’écriture. Respectueuse de l’histoire réelle, elle a « seulement prêté à Tsunefusa des sentiments amoureux pour un tel ravissement ».
Trois personnages principaux : un samouraï, Minamoto Tsunefusa, redouté de tous, guerrier impitoyable ; un chat, Myobu no Omoto, sauvé d’un incendie d’une ville vaincue, et offert par le samouraï à l’empereur. L’empereur, le Mikado, l’impératrice sa majesté Saduko et enfin, Sei Shônagon, qui vit à la cour calligraphiant des histoires.
Le samouraï cache un désir, celui d’accéder au secret de l’écriture. Pour cela il essaie d’approcher la calligraphe qui ne l’apprécie guère car elle réprouve la violence et le sang. Alors, le samouraï va se lancer dans une quête solitaire : l’écriture doit-elle, pour livrer ses secrets, être approchée dans la solitude et le silence, à distance du monde ? L’écriture, en effet, n’est-elle pas, par excellence, le langage du silence ? Il va, auprès d’un apprenti calligraphe des rues apprendre la patience : l’écriture c’est prendre le temps de la composition du monde en représentation. Auprès d’un moine, il va apprendre à écouter : si l’écriture c’est le pouvoir d’appréhender les choses, les êtres et les lieux, c’est parce qu’à sa source se trouve le dialogue, la présence et les pensées des autres. En lui-même, il va éprouver la blessure, comprendre la faiblesse, parce qu’écrire c’est guérir de soi-même.


Geneste Philippe

18/09/2011

De la Guerre des Boutons à la Grande Guerre

PERGAUD Louis ; illustré par LAPOINTE Claude, La Guerre des Boutons, Gallimard Jeunesse, collection grand format littérature, 2011, 256 p. (1ère édition 2002), 14€90 ; PERGAUD Louis, La Guerre des Boutons, illustré par Lapointe Claude, Gallimard Jeunesse, collection Folio junior, 2011, 357 p., 5€70

Dans une nouvelle présentation confortable et luxueuse, est paru, en 2002 chez Gallimard, un beau livre à couverture cartonnée, avec un cahier iconographique de 8 pages permettant d’aller sur les traces de Pergaud (1882/1915) qui reprend celle parue en 1977 dans la collection Grands Textes illustrés (18 €). La réédition de 2011 s’accompagne de celle en collection Folio Junior pour accompagner le film sorti en salle le 14 septembre 2011.
La Guerre des Boutons, publié en 1912, a occulté l’œuvre de Pergaud (1885 – 1915), mort à la guerre. Pergaud venait d’avoir le Goncourt pour un recueil de contes animaliers, De Goupil à Margot (1910) et avait juste sorti La Revanche du Corbeau (1911). Si le conteur animalier s’est quelque peu évanoui dans nos consciences, le prosateur de l’enfance des petits garçons paysans de la montagne comtoise est resté, et définitivement après le film nationaliste d’Yves Robert (1962). Pergaud y puise l’attachement descriptif dans son métier d’instituteur, et, par cette veine d’authenticité, se trouve placé dans le courant de la littérature prolétarienne, littérature paysanne, (cf. Henry Poulaille, Le Nouvel Age Littéraire, Editions Plein Chant). Le roman est à la fois un exemple de la vieille école républicaine et la preuve littéraire de la sollicitude d'un instituteur à l'égard des écoliers d'un milieu rural de la France. Comme Ludovic Massé un peu plus tard, c'est, par une observation scrupuleuse et insistante des mœurs et par une écoute attentive de la langue parlée populaire, que Louis Pergaud fait vivre l'âme villageoise de ses douze ans ("roman de ma douzième année" est le sous-titre du roman) à Landresse (Longueverne dans La Guerre des boutons) en Franche-Comté.
C'est par la langue, d'abord, que ces enfants sont des enfants terribles. La langue parlée fait irruption dans le roman, dans ses registres familiers et vulgaires. Pergaud s'appuie sur les enfants pour porter le combat linguistique dans le champ littéraire, comme si l'innocence enfantine supposée devait permettre de faire passer l'assaut culturel que représente le roman.
En effet, s’il y a une charge subversive du roman de Pergaud, elle est là (1), dans la langue de ces enfants, langage hors de l'école, refoulé à l'école et qui s'épanouit à l'air libre du plein air, des champs et des bois. Ce langage farouche, aux références rabelaisiennes, cherche à imposer une représentation des motifs triviaux dans la littérature. Ne nous y trompons pas, c'était un vrai combat pour Pergaud qui choisit d'écrire sa correspondance dans le style vert de ses romans. On retrouvera, plus tard, l'usage de l'oralité triviale à des fins littéraires, chez Céline, mais aussi, avant lui, chez Romain Rolland et bien d'autres. Pour bien comprendre l'enjeu, il n'est pas vain de revenir sur Pergaud. Il est fils d'un instituteur du Doubs qui, travaillant à Paris, contractera une nostalgie pour sa province et le terroir de son enfance. Il en vient, alors, à mettre en scène son enfance campagnarde et, pour cela, il va chercher dans la langue des gros mots, dans la langue verte, les ressources d'une reconquête d'identité sociale par l'œuvre littéraire.
Du coup, les enfants pourraient être vus comme des porteurs d'un inédit avenir littéraire qui partirait, certes, du naturalisme d'un Zola en littérature et du réalisme de Courbet et Millet en peinture, mais pour ouvrir des brèches dans la crise du roman que traverse la littérature française à la veille de la première guerre mondiale et qui se poursuivra après la grande boucherie. Les enfants terribles prêtent, donc, leur réalité de papier à un combat plus large. Leur cruauté, les vicissitudes de leurs parcours de vie, les élans de solidarité dont ils font preuve entre eux contre ou à l'insu du monde adulte, permettent à Pergaud de camper non pas des héros mais un groupe social. Ainsi, La Guerre des boutons en vient à jouer sur une identification, non à un héros mais à une réalité de groupe, le groupe des pairs de milieu essentiellement populaire, que favorise la narration à la troisième personne et que suture le langage commun.
C’est par là, nous semble-t-il , que le livre transcende la littérature de terroir pour devenir roman populaire. Qu’il soit passé dans le domaine de la littérature de jeunesse alors que celle-ci peine à trouver des ouvrages à l’écriture travaillée doit nous faire réfléchir sur la fonction assignée à cette littérature, éditorialement foisonnante….
Ceci étant, deux interrogations sont légitimes face à cette œuvre. D’abord, les deux bandes rivales qui s’affrontent ont un terrain neutre : l’école présentée comme le lieu unificateur d’une bataille des mondes. N’est-ce pas le mythe de l’école intégratrice que reproduit ici Pergaud ? Ensuite, le roman est écrit dans un tintamarre de préparatifs guerriers et, si on peut dire qu’il y a objectivité réaliste à décrire la guerre des groupes de jeunes, cette guerre des boutons n’est-elle pas préfiguratrice de l’ardeur guerrière qui sera sollicitée deux ans plus tard ? C’est là une interprétation développée, en son temps, par Liliane Fontan dans la revue La Tache d’encre. La résonance très patriotique du film qui sera tiré du livre ne fait que la conforter.
Laissons ailleurs la parole au livre. Il s’agit des dernières phrases :
« -Tout de même, bon Dieu ! Qu’il y a pitié aux enfants d’avoir des pères et des mères !
Un long silence suivit cette réflexion. Lebrac recachait le trésor jusqu’au jour de la nouvelle déclaration de guerre. Chacun songeait à sa fessée, et, comme on redescendait entre les buissons de la Saute, La Crique, très ému, plein de mélancolie de la neige prochaine et peut-être aussi du pressentiment des illusions perdues, laissa tomber ces mots :
« Dire que, quand nous serons grands, nous serons peut-être aussi bêtes qu’eux ! »

Philippe Geneste

(1) et pas du tout dans le discours sur la guerre qui affiche, plutôt, l'œuvre d'endoctrinement patriotique de l'école républicaine. C'est un autre sujet.