Anachroniques

11/09/2011

« Jamais sous Franco »

Goby Valentine, Antonio ou la résistance. De l’Espagne à la région toulousaine, illustrations de Ronan Badel, Autrement, collection Français d’ailleurs, 2011, 80 p. 14€50 9/13 ans
Cet ouvrage a été édité dans le cadre de L’Histoire de l’Emigration en France. A travers l’histoire d’un enfant et de sa famille, sont évoqués les grands événements historiques de notre époque.
Antonio, fils de Jorge Mendoza milicien de la République Espagnole vaincue par Franco, raconte l’histoire de ses parents et de ses deux jeunes sœurs depuis la « Retirada » fin janvier 1939 à Barcelone jusqu’à l’engagement de Jorge dans la Resistance, en France, contre les Allemands en 1943.
Dans le camp de concentration d’Argelès sur Mer où il retrouve son père, artiste dessinateur parti combattre depuis 3 ans, Antonio et sa famille subissent l’enfermement, le froid, la faim et la peur à l’ilot n°1 bis. Plus tard, ils vivront des périodes très éprouvantes dans une ferme près de Toulouse lorsque Jorge devient ouvrier agricole.
Mais ce livre n’est pas qu’une suite d’événements sombres. Certes, Antonio parle des désillusions et des humiliations subies dans un pays, la France, qui les a si mal accueillis mais il raconte aussi les souvenirs heureux de sa vie à Barcelone avant Franco et la solidarité avec les nouveaux compagnons de rencontre, Rosa, Enrique et Pedro, dans la même situation que Jorge.
Antonio parle aussi de l’espoir de toute la famille de revenir au pays mais « jamais sous Franco ». Il évoque également l’importance de l’école, le dynamisme de sa mère, ancienne chanteuse de « zarzuelas » et la détermination de tous pour construire un avenir meilleur, en accord avec leur idéal de liberté.
Ce livre bien documenté et réaliste est aussi illustré pour que le lecteur partage les lieux traversés, le vécu et les sentiments du narrateur. Il se termine par un dossier qui explique l’origine de la Guerre d’Espagne, la victoire du Franquisme et l’émigration en France des réfugiés, leur rôle dans la Résistance et leur enracinement.

Geneviève Muňoz et Germinal Valles

04/09/2011

Contes de Chine, d'Ossétie et du Tchad

Chine
Sauer Isabelle, Gambini Cécile, L'Enfant du bananier. Un conte chinois, Didier jeunesse, coll. contes du monde, 2011, 40p. 14€
Voici un magnifique conte chinois où le merveilleux des situations n’est qu’un voile jeté sur la réalité qui tisse les relations humaines. C’est un conte de sagesse, si le mot sagesse signifie cours de la vie au quotidien dans le respect des autres ; Les dessins et peintures, réalisées au crayon et à l’acrylique sont enrichis de collages. Le vieux bossu travailleur, héros initial du conte trouve une aide dans un enfant né d’un bananier qui vient lui apporter sa solidarité. Contrairement à l’interprétation courante de ce conte, il ne s’agit pas d’une histoire de compassion mais d’entraide entre générations qui débouche sur l’avenir humain. Un beau conte très bien transcrit et magnifiquement illustré.

Chabas Jean-François, Le Bonheur prisonnier, illustrations de David Sala, Casterman, 2011, 32 p. 14€95

On pense bien sûr au Rossignol et l’empereur, bien qu’un grillon ait pris la place du rossignol dans une cage d’or suspendue au plafond. C’est un clin d’œil intertextuel qui n’est pas une refonte du conte d’Andersen. La situation initiale et prometteuse : le petit garçon Liao préfèrera-t-il conserver le bonheur familial en gardant prisonnier le grillon du foyer ou bien le libérera-t-il parce que le bonheur des uns ne peut exister sans la liberté et le bonheur des autres ? Mais l’histoire va vite au dénouement et n’émeut pas autant qu’elle aurait pu. Si nous chroniquons cet ouvrage c’est pour le travail splendide de l’illustration de Sala qui permet de faire pénétrer les jeunes lecteurs dans un univers chinois délicat et plein de finesse. Les clins d’œil de l’histoire aux éléments culturels sont rehaussés par l’illustrateur qui joue entre renforcement de l’histoire et son évasion. La quadrichromie, le foisonnement des couleurs et des motifs, l’histoire dans l’histoire du chat absent du texte mais présent dans l’illustration dans chaque page où paraît l’enfant héros, font de cet album un livre des plus intéressants.

Caucase
Contes populaires ossètes (Caucase central), textes traduits et présentés par Lora Arys-Djanaïeva et Iaroslav Lebedynsky, L’Harmattan, 2010, 254 p. 23€50
Voici un choix de contes oraux traditionnels du peuple ossète qui occupe les terres entre la Mer Noire et la mer Caspienne., c’est l’Ossétie du Nord et l’Ossétie du sud. Au substrat local caucasien s’est adjoint des éléments de langues iraniennes apportées par des nomades venus des steppes ukraino-russes. On connaît en particulier les Alains qui envahirent de nombreux territoires européens dont nous disent les traducteurs au niveau de la Loire moyenne au nord d’Orléans et dans la Beauce vers 4440-450 (d’om Allainville, Allaines…). Relativement isolés, les Ossètes gardèrent leur langue et leurs coutumes jusqu’à la fin du XVIIIème siècle où les russes envahirent leurs terres. La spiritualité des Ossètes est païenne avec un mélange d’influences : byzantine, chrétienne orthodoxe, musulmane sous l’influence kabarde, religion populaire syncrétique avec un vieux fond de paganisme.
La langue ossète n’est écrite que depuis la fin du XVIIIème siècle et la littérature est restée appuyée sur une tradition orale exceptionnellement vivace. Les contes y tiennent une place centrale. Les concepteurs de ce recueil ont préféré ne pas intégrer les contes plus proche des légendes et mythes guerriers qu’ils réservent pour un prochain volume de la collection Voix du Caucase. On y trouve surtout des allégories de la liberté, du courage, de l’honnêteté, de l’amitié, de l’intelligence etc. Il s’agit de contes collectés au début du vingtième siècle.
L’ouvrage est pour moitié composé de textes ossètes et pour moitié de leur traduction. Un livre intéressant pour les CDI et bibliothèques car il permet, aussi, de montrer l’écriture ossète.


Tchad
Dingamtoudji Maïkoubou, Su et Njaamgodo. Contes ngambayes du Tchad, illustrations de Florent Laine, L’Harmattan, collection La Légende des mondes, 2010, 83 p. 11€
Cet ouvrage rassemble dix-sept récits de la tradition orale ngambaye. On y trouve des contes et des fables. Les premiers mènent le lecteur vers un univers merveilleux non sans convoquer, parfois, des éléments du mythe, notamment, ceux issus du rapport humain au cosmos. Les secondes s’enracinent dans la vie sociale pour en faire une satire, s’appuyant sur le récit pour illustrer un principe moral.
Les histoires nous montrent un héros, Su, qui, de péripétie en péripéties, de récit en récits, amène le lecteur à interroger les connaissances du monde mais aussi, ses conceptions des rapports humains. Su nous dit l’auteur du recueil « est le type caricatural du beau parleur, farceur et tricheur, du naïf, du téméraire, de l’imprévoyant et aigrefin tout à la fois. Il est renommé pour ses exploits fantastiques et féeriques. ».
Ce sont les colons qui ont donné le nom péjoratif de ngambaye à cette population animiste, à la riche culture développée au sein d’une société sans Etat. Le peuple ngambaye se trouve dans le Logone (oriental et occidental) et le Mayo-Kebbi.
L’auteur a eu soin de commencer son recueil par la formule traditionnelle ndo kara (un jour) auquel, dans la tradition orale, l’auditoire répond par yéen (oui).

Geneste Philippe

28/08/2011

Trois facettes du documentaire pour la jeunesse

Début septembre est un bon moment pour s’approprier le contenu d’ouvrages qui peuvent servir durant l’année scolaire tout en n’étant ni des livres d’école ni des livres para-scolaires. Nous en recommanderons trois :

Thinard Florence, Combres Elisabeth, Pourquoi la guerre ? Comment la paix ?, préface de Mémora Hinterman, Gallimard Jeunesse, 2010, 112p., 19€95 - à partir de 13 ans.
Propagande, commerce des armes, périodes de l’attente, celle des conflits, des négociations internationales, période de la reconstruction, vie des soldats, des populations civiles, détails sur le statut de réfugiés, sur les casques bleus, rôle et intervention des humanitaires, des journalistes. La partie « voir » propose 72 photos avec commentaires développés. La partie »comprendre » décortique les enjeux internationaux, nationaux économiques, historiques de quelques conflits et c’est, bien sûr, la partie la plus sujette à caution car le parti pris humanitaire empêche les auteures de porter leurs regards vers les conflits de classe à l’échelle nationale ou planétaire, et donc à biaiser avec la réalité des enjeux. Du coup, se trouve évacuée une bonne partie des causes de certains conflits. Enfin, la partie « Agir » donne des adresses, des pistes et des « solutions concrètes pour aider les jeunes à construire une paix durable pour demain » : là on est dans l’idéologie pure, où le parti pris individualiste vient faire croire aux enfants qu’ils ont un poids dans ces conflits. Il aurait fallu, pour cela, présenter et approfondir la notion de militantisme, livrer les différenciations entre l’engagement humanitaire et ses sources de financement et l’engagement politique et ses ressorts de solidarité. Le livre fait croire que la solidarité se décline par l’humanitaire. Or, ce qui s’est passé et se passe en Haïti nous montre combien cette entrée masque ce que nous appellerons par euphémisme un engagement rémunérateur. La solidarité a, un autre nom, l’internationalisme. On s’étonne que dans un ouvrage ayant une partie historique, cet aspect n’ait droit à aucun chapitre.
Ces critiques étant faites, le livre par sa belle composition et facture, l’abondance des informations qu’il contient est un ouvrage solide : mais qui préviendra l’enfant du parti pris des auteures ?

Thinard Florence, Combres Elisabeth, Les 1000 mots de l’info pour décrypter le l’actualité, illustrations et infographies par station OMD et Olivier Charbonnel, nouvelle édition mise à jour, La documentation française – Gallimard Jeunesse, 2010, 64 p., 21€ - à partir de 13 ans
Le sous-titre a changé, passant de pour mieux décrypter le discours de l’actualité à pour décrypter le l’actualité. Il y a une volonté de coller au réel et de prendre des distances avec les médias auquel le livre viendrait se substituer. Mais, bien sûr, c’est un discours sur l’actualité internationale, sociale, politique, économique, écologique, où on retrouve l’axe central des droits de l’homme et de la citoyenneté avec une volonté d’apparaître neutre en terme de classe sociale, ce qui reste un leurre : le livre ne part pas du point de vue des exploités pour rendre compte de l’actualité. Ceci étant dit, l’ouvrage est une somme d’une utilité certaine pour les jeunes. La maquette est particulièrement efficace, avec des explications fouillées. Par rapport à l’édition précédente, ce volume contient de nouvelles entrées, une dizaine si nous avons bien compté, une nouvelles rubriques thématiques (l’élection présidentielle), de nouveaux portraits. C’est un dictionnaire de l’actualité en France et dans le monde. Cela explique probablement son immense succès, mais un succès mérité. Tous les Centre de Documentation et d’Information doivent posséder au moins un exemplaire de l’ouvrage.

Bourreau Clara, Du Côté des impressionnistes. Journal de Pauline 1873-1874, Gallimard jeunesse, collection Mon Histoire, 2010, 121 p. 7€95 - 12/15 ans
L’histoire des arts ayant fait son entrée à l’école, avec une improvisation surprenante, l’ouvrage de Clara Bourreau –co-signataire de la série télévisuelle passée sur Canal + à la rentrée 2010 concernant cette période de la fin du dix-neuvième siècle– pourrait, le cas échéant rencontrer l’intérêt de certains élèves de quatrième et surtout de troisième. Pour écrire ce faux journal intime d’une fille de 14 ans, l’auteure s’est appuyée sur les richesses du musée d’Argenteuil. L’héroïne est née dans une famille bourgeoise. Elle aspire à devenir artiste. C’est ainsi, à travers elle et la vie de son frère et de son ami Léopold, étudiant aux Beaux-arts et dont elle est amoureuse, que l’ouvrage aborde un pan de l’histoire des arts. Son père est médecin et Monet chef de file des « indépendants » fait partie de sa clientèle. La jeune fille va se construire en opposition intellectuelle avec celui envers qui elle ressent des sentiments mais qui prône un art académique. Elle, au contraire, trouve intérêt à l’étrangeté des couleurs et des peintures de ce mouvement alors avant-gardiste qu’on allait appeler l’impressionnisme. Ainsi, apprentissage amoureux et apprentissage intellectuel pictural s’entremêlent.

Parfois, le documentaire inclus, par sa composition un élément de récit. Ainsi, le livre de Pinto Deborah, Mon Cirque à toucher, Milan, collection Docus à toucher, 2011, 16 p. 13€50. Les doubles pages imposent au lecteur accompagnateur de l’enfant de raconter ce qui se passe sur els images. Pourtant, le livre est bien conçu comme un documentaire. Ca se déplie, ça s’ouvre, on touche et la sensation varie d’une figure à l’autre. On suit des magiciens, des lions, des clowns, des acrobates etc. Mais ceci n’est pas un récit ni l’histoire d’un cirque. C’est un documentaire sur le cirque. Alors les vignettes sont accompagnées de définitions, de précisions, bref, une sorte d’imagier où des textes minuscules explicatifs auraient été substitués aux mots désignant les réalités représentées par les images. Ce lien qui s’impose pour la lecture entre récit et documentaire ne nous montre-t-il pas, comme nous l’avons déjà remarqué, que le documentaire pour els petits gagne à passer par la fiction.

D’autres fois, la fiction se fait documentaire. C’est le cas avec Smith Lane, C’est un livre, Gallimard jeunesse, 2011, 40 p. 11€.
Cet auteur-illustrateur américain use d’un trait naïf humoristique pour faire l’apologie du livre. La composition repose sur le dialogue entre un âne et un singe. L’âne utilise l’ordinateur, et interroge le singe qui lit un livre. De cette confrontation, apparaît d’abord la multiplicité des usages de l’ordinateur auxquels le livre ne donne aps accès mais dont il est aussi affranchi (code ‘accès, pseudo identifiant etc.). Peu à peu, l’âne se prend à l’histoire du livre, c’est celle de l’Île au trésor. On regrettera, peut-être que l’âne soit mis en position ridicule, stéréotypie bien mal venue pour cet animal. On s’interrogera, sûrement, sur le rapprochement, lui aussi stéréotypé, du singe et de l’homme. En revanche, l’historiette engage de riches débats avec les petits certes mais aussi avec les plus grands. Chaque mot est chargé d’humour et d’interrogations essentielles ; chaque trait, chaque détail de l’illustration porte la même charge de riche questionnement. Cet album est une contribution de la littérature de jeunesse en faveur du livre de papier ; c’est un manifeste pour une culture du temps, une culture qui mette de la distance avec l’agitation induite par l’usage des nouveaux médias et nouvelles technologies de l’information. C’est un livre contre la culture du clic ; un clin d’œil à une définition du récit comme réalité de durée et de chronologie imaginaires. L’imaginaire contre le virtuel, en quelque sorte.

Geneste Philippe

14/08/2011

Le surréalisme en littérature de jeunesse ?

David François, Le Garçon au cœur plein d’amour, illustrations de Stasys Eidrigevicius, Urville, éditions Motus, 2010, 32 p. 13€

pour tous les âges
Le récit de François David est, comme souvent chez cet auteur, assez proche de l’exercice de style savant et sensible à la fois. Il conte les pérégrinations de Tristan qui devient tout ce qu’il voit et aime. Dès lors s’installe le dialogue avec l’illustrateur lituanien Eidrigevicius (1949-) spécialiste des peintures de visages.
Le visage renvoie en miroir le monde où vit Tristan, comme il reflète ses désirs. Ses métamorphoses sont celles qui accompagnent toute quête d’identité qui se perdrait en identification aux icônes du moment. Les portraits racontent moins de choses qu’ils ne posent de questions sur Tristan, donc, par ricochet, sur le lecteur. François David, utilisant de-ci de-là des stéréotypes, invite ce dernier à s’interroger. Chaque double page est une perspective sur le rapport à soi autant qu’à l’autre : ni narcissisme ni personnalité diaphane poreuse aux autres, ni certitude de ses raisons ni certitude des raisons d’autrui, mais se poser face à face au monde, telle pourrait être une ligne de lecture du livre, comme on parle de lignes de la main. L’ouvrage est un chef d’œuvre et la dextérité graphique ne doit pas faire oublier l’intelligence du texte de cet auteur singulier et pénétrant qu’est François David.

Vinau Thomas, Du Sucre sur la tête, illustrations de Lisa Nanni, éditions Motus, 2011, 40 p. 11€
On est frappé, d’abord, dès qu’on ouvre l’album, par les illustrations froides mais colorées en teintes sombres avec un souci de faire ressortir les traits comme autant de veines de sens à suivre pour comprendre l’histoire qu’elles racontent autant qu’elles l’accompagnent. L’illustration est si forte qu’on pourrait être tenté de parler de livre d’image, mais ce serait oublier la visée narrative de l’œuvre.
Le texte de Vinau enchaîne des situations qui forment une allégorie de l’engluement de la planète dans ce qui va créer son propre étouffement. Le récit allégorique serait-il un pur message didactique ? Le lecteur est emporté par la recherche du sens. On s’appuie sur les illustrations surréalistes qui nous éconduisent dans la quête de raison pour nous indiquer la recherche d’un sens par analogie… Par ce procédé, le livre évite le didactisme. C’est la force du livre, c’est aussi, d’une certaine façon, sa faiblesse si on en fait un ouvrage destiné à la jeunesse.
Certes, l’éditeur mentionne que l’album s’adresse à tous les âges, bref, qu’il s’agit d’une œuvre à part entière qui prend le vecteur jeunesse parce que c’est celui qui laisse le plus largement ouverte la porte vers le lectorat. Mais ne peut-on pas se demander si un album qui s’adresse, entre autre à la jeunesse, peut se structurer dans son entièreté sur la métaphore ? En fait, il nous semble que pour aller au bout de notre interprétation, le livre relève de la poésie et qu’à ce moment-là, il n’y a plus de restriction à mettre à l’ouvrage. Qu’on ne nous dise pas que cette recherche de compréhension du genre propre à un ouvrage de jeunesse est une réduction de critique. En effet, c’est la question initiale à toute prise de parole et encore plus d’écriture.

Philippe Geneste

07/08/2011

De la dévoration… d’un conte

Lechermier Philippe, Dautremer Rebecca, Journal secret du Petit Poucet, Gautier-Languereau, 2009, 208 p., 20€ - à partir de 10 ans
Cet ouvrage est un chef d’œuvre. L’illustration de Dautremer plonge le lecteur dans un univers moyenâgeux alors que de nombreux détails se rattachent à l’époque contemporaine ou à celle du vingtième siècle. La multiplication des angles de vue, des plongées et contreplongées, le luxe des détails qui vient épouser la luxuriance des inventions textuelles, l’usage de l’énumération et de ses variantes, la liste et le baroquisme, tant dans l’illustration que dans le texte, obligent à des lectures multiples. Le choix du genre (le journal intime) est, à cette fin, judicieux.
Abracadabrantesque, le récit l’est par texte et illustration conjugués, qui empruntent la voie du surréalisme aussi bien que du merveilleux avec, partout, tout au long de ce fort volume, une pointe de nostalgie et de tristesse. Mais l’humour est toujours présent. Les auteurs n’hésitent pas à passer du coq à l’âne, à user du collage, à mélanger intériorité et extériorité. Si bien que l’univers du conte, ce nulle part en nul temps, s’invite sans crier gare ! Que ce soit l’usage des proverbes inventés, la moyenâgisation du vocabulaire, les craquelures de la peinture plagiant les toiles italiennes des quinzième et seizième siècles, tout concourt à entraîner le lecteur dans un monde à part, et ceci d’autant plus que le livre est épais, ce qui procure un effet d’envoûtement. Ajoutons que jouer ainsi du chant énumératif et du conte pour adulte, met en abyme l’histoire même du genre du conte, ce qui n’est pas sans magnifier l’œuvre.
L’amplification de l’histoire du Petit Poucet par ce journal secret, s’amuse avec la thématique de la dévoration. Le pays est en pleine famine, les héros sont affamés, la belle mère a pour caractère de thésauriser, un ogre rôde : bref, le livre multiplie les figures de la dévoration, père et mère indistinctement. Et si les enfants triomphent de ces figures infantiles de la gloutonnerie en même temps qu’ils délivrent le pays de la Grande Privation, c’est parce que le conte affirme la précellence de la raison sur l’irrationnel…
L’espace onirique (image) et l’espace sémantique (texte) se joignent pour afficher la compossibilité du règne de la raison et de la paix. Le petit Poucet qui possède la parole est le guide de ses frères. Langage et raison sont les alliés contre l’usage désordonné de la bouche. Le livre raconte l’incapacité des personnages à ingurgiter et ce, à l’intérieur d’une thématique dominée, culturellement (horizon d’attente créé par le titre comprenant le nom du Petit Poucet) par l’image de l’ogre donc de l’avalement. La résolution de cette contradiction, la régulation finale de la satisfaction de la faim, l’éradication au sein de la famille de la thésaurisation par la fuite de la marâtre, sont le moteur de l’histoire. La réalisation même de l’amour du Petit Poucet avec Maricrotte Marigoult en dépend. Il ne faut pas qu’ils soient obsédés de dévoration pour, leur bouche libérée, pouvoir se parler.

Philippe Geneste

31/07/2011

L’art enfantin contre l’adulto-centrisme

Delessert, Etienne, Comment la souris reçoit une pierre sur la tête et découvre le monde, collection “ l’heure des histoires ”, Gallimard, 2011, 40 p., 4€80
Peu d’auteurs pour la jeunesse ont, comme Delessert, cherché à connaître la pensée enfantine pour y adapter le récit et le dessin. Il est parti de la connaissance dont l’enfant se représente le monde. C’est pourquoi, voulant destiner un ouvrage aux enfants de 5 à 6 ans il a demandé à rencontrer Jean Piaget (9/8/1896 - 16/9/1980), l’auteur de La Représentation du monde chez l’enfant (1926) et de La Causalité physique chez l’enfant (1927). On trouve, ainsi, dans le livre de Delessert des interrogations sur l’ombre de la fleur, sur la formation de la pluie, sur le thème de la lune. Ceci, non pas dans l’optique d’écrire un ouvrage didactique, mais avec la volonté d’alimenter sa création d’adulte par l’imaginaire enfantin tout en respectant ce dernier.
C’est le premier enseignement de ce processus de création du livre : en quoi, le livre pour enfant est-il adapté à l’enfant et en quoi au contraire il est une représentation adulte qui oublie le lectorat enfantin ? Bien des livres tombent dans ce travers (1). Delessert, lui, écrit un ouvrage créatif instruit des processus de cognition des enfants auxquels il s’adresse. Le travail d’adaptation a porté sur le vocabulaire, le choix des expressions, la construction des phrases. Il a porté, aussi, sur le dessin : reconnaissance des animaux, des sentiments transportés par l’illustration. Jean Piaget précise, par exemple, dans sa postface écrite en 1971 : « Les enfants ne sont pas choqués par les disproportions voulues, et ne sont pas effrayés par le dessin de ‘monstres’, sauf si l’adulte insiste sur leur caractère méchant. Ils ne sont pas déroutés par l’intervention de l’imaginaire ou du fantastique, pourvu que, dans une situation surréaliste (2), les éléments soient dessinés de façon nette, claire et évidente ».
Mais un apport essentiel du livre est de révéler une esthétique enfantine, d’en approfondir les contours déjà analysés par les psychologues. D’une part, on remarque la nécessité transcrite d’une adéquation au réel qui passe par la forme enfantine c’est-à-dire par la nécessité d’une médiation humaine déformante, celle des personnages. Pas d’histoire sans personnage. C’est là qu’est une difficulté majeure pour les illustrateurs et auteurs de livres pour les jeunes lecteurs ou auditeurs-lecteurs : éviter l’adulto-centrisme qui est un autre nom du didactisme qui a tant nui à la littérature de jeunesse et que la morale contemporaine tend à voir réapparaître en force. Bien que paru en 1971, l’ouvrage a gardé toute sa fraîcheur pour les jeunes lecteurs et reste une leçon d’écriture pour les créateurs en littérature pour la jeunesse.


Philippe Geneste



(1) Telle est la déception ressentie à la lecture de Laetitia Lesaffre, Je Veux un zizi !, Talents Hauts, 2007, 18p. ravagé par le discours psychanalytique pour ( ?) enfant…
(2) Delessert venait d’illustrer trois contes (en 1969, 1970 et 1971) de Ionesco destinés à des enfants de trois ans. En 2009, Gallimard a republié ces contes et un quatrième paru en 1976 : Ionesco, Eugène, Delessert, Etienne, Contes 1.2.3.4. Pour enfants de moins de trois ans, Gallimard jeunesse, 2009, 112 p. 17€

24/07/2011

Sofia, une fille d’Afrique

Mankell Henning, Le Roman de Sofia, traduit du suédois par Agneta Segol et Marianne Segol-Samoy (livre 3), Flammarion, collection Tribal, 2011, 549 p. 13€
à partir de 14 ans
Sofia est une jeune africaine qui affronte avec courage et détermination de vivre la guerre, qui ravage son pays, le Mozambique. Son avancée en âge va donner la structure au roman en trois livres centrés autour du thème du feu.
Dans le premier, « Le secret du feu », Sofia a 9 ans. Après la destruction de son village par ce que la population nomme « les bandits », elle fuit les tueries avec sa mère Lydia, ses petits frères et sa presque jumelle Maria. Après des jours d’errance, de peur et de faim, la famille s’installe dans un village où convergent de nombreux réfugiés.
Une nouvelle vie commence. Sofia et Maria vont à l’école, Lydia travaille aux champs et aménage leur case. Un jour, se détournant d’un sentier balisé, Sofia et Maria sautent sur une mine. Maria est tuée, Sofia est amputée de ses deux jambes. Le roman conte alors comment l’enfant, assaillie de culpabilité, apprend à vivre avec son nouveau corps handicapé, comment elle apprend à marcher avec ses deux prothèses auxquelles elle donne un nom : Xitsongo et Kukula. C’est à cette époque qu’elle apprend à coudre pour en faire son métier
Dans le second livre, « Le Mystère du feu », Sofia a treize ans, elle exerce son métier. Auprès d’elle vit une sœur, Rosa, inconnue du premier livre, plus âgée de deux ans, belle et qui danse comme ne pourra plus jamais danser Sofia. Mais Rosa a le sida et va mourir entourée de la tendresse de sa sœur. Avec sa mère et les travailleuses du village, elles se battent contre un gros propriétaire qui cherche à s’accapare les terres qu’elles ont mises en valeur. Durant ces années de précoce maturité, Sophia rencontre l’amour en la personne d’un garçon sorti comme d’un rêve bleu, « le garçon de la lune ». Se sentant devenue femme, elle décide d’écrire un journal intime.
Arrive, alors le troisième livre, « La Colère du feu ». Sofia a vingt ans, elle est mariée avec le garçon de lune, Armando. Mais Armando trahira Sofia, sera confondu pour vol : la vie n’est pas un rêve bleu.
Avec ce récit, Mankell a quitté les rivages du récit policier pour approfondir le destin individuel d’une enfant d’Afrique. Le contexte historique sert de toile de fond, mais le lecteur, par exemple, n’est pas mis en état de comprendre les raisons du conflit qui agite le pays, pas plus qu’il n’a d’indice pour situer précisément dans le temps le récit. En cela, Le Roman de Sofia itère le geste de nombreux récits historiques pour la jeunesse. En revanche, l’auteur est précis sur la condition des femmes et la vie des enfants. Le titre lui-même invite à lire l’histoire comme un roman d’apprentissage où la réalité n’est pas édulcorée par l’humanisme bon teint qui sert de nappage étouffant dans ce type de roman pour la jeunesse. Enfin, on voit qu’entre le roman pour les adolescents et le roman pour adulte, il n’y a pas de frontière. La présence dans la collection Tribal repose, en effet, sur le choix de l’héroïne. Un très beau roman de haute exigence littéraire.

Annie MAS

17/07/2011

De la critique sociale à la critique du langage

Letria Jose Jorge, Croquemitaine et le rêve, traduction du portugais de Francis Schurmans revue par l’auteur, L’Harmattan, collection Théâtre des 5 continents, 2010, 36 p. 7€50
Croquemitaine règne sur un royaume imaginaire d’où il a banni le rêve. Chaque fois qu’un de ses sujets rêve, une lampe s’allume et le signale aux forces répressives qui viennent le saisir et l’amener pour interrogatoire devant le roi. Il est interdit de rêver, interdit de faire rêver. Or, il suffit de penser, de penser pour tomber dans la rêverie. Interdire de rêver c’est donc, aussi, interdire de penser. La hiérarchie déteste la pensée, celle qui, vagabondant, met un frein à l’obéissance : « Le rêve est le pire ennemi de celui qui commande et moi, j’aime commander, donner des ordres, être obéi » dit Croquemitaine. C’est que penser et rêver c’est « voir au-delà de ce que les yeux voient », c’est comprendre et, de comprendre au désir de désobéir il n’y a qu’un pas. Le cauchemar prend fin lorsque la fée bannie jette un sort à Croquemitaine. Le monarque, en effet, se met à rêver et, n’y pouvant plus, fuit son propre royaume libérant le peuple de sa tyrannie.
Très bien écrit, simple d’accès et profond en réflexions suscitées, parsemé de nombreux clins d’œil intertextuels, ce texte présente bien des intérêts pour le jeune lectorat à qui il pourrait être, dans le cadre scolaire, par exemple, proposé pour mise en scène autant que pour étude.

Dans la même collection :
Martin Héloïse Ferran Philippe, La Baba Yaga, Théâtre, L’Harmattan Lucernaire, 2009, 78 p. 11€
Voici une adaptation théâtrale du fameux conte russe BabaYaga. Six personnages se partagent la scène : la conteuse, Vassilissa, La Mère, La Marâtre (seconde mère et concurrente dans l’amour du père pour Vassilissa), Baba Yaga (dans son ambiguïté d’aïeule et de créatures dévoreuses, La Poupée (inventée pour l’occasion et qui sert d’objet transitionnel entre l’héroïne Vassilissa et le monde, entre l’enfant et son devenir femme). Le mouvement général de la pièce repose sur cinq épreuves chères aux contes traditionnels russes : faire preuve de jugeote, tenir sa parole, aller de l’avant (interprété, ici, comme parier sur le futur plutôt que sur le passé des âmes mortes c’est-à-dire de la mère morte), oser demander ce qu’on veut (« pourquoi je te donnerais du feu ? Parce que je te le demande »), la relation à l’autre (primauté de la relation humaine).
Il faut saluer cette interprétation du conte et le sérieux qui y a présidé. Le résultat est à la hauteur et rehausse une collection de chez L’Harmattan - Le Lucernaire particulièrement riche.

Escamez Charlotte, La Belle et la Bête, avec la complicité de Madame Leprince de Beaumont, Théâtre, illustrations de Camille Chincholle, L’Harmattan jeunesse, 2009, 57 p. 10€
Voici une remarquable adaptation théâtrale du grand conte de Madame Leprince de Beaumont. Escamez a repris avec intelligence la trame, créant des dialogues aux nombreux clins d’œil à d’autres contes, notamment Cendrillon. Magnifiquement illustré par Chincholle, cette pièce qui fut joué au théâtre de l’Etreinte est à recommander pour les 9/12 ans, à faire travailler dans les grandes classes de l’école primaire et dans les petites classes du collège.

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Tardieu Jean, Finissez vos phrases, postface de Laurent Flieder, petit carnet de mise en scène de Denis Polalydès, Gallimard collection Folio junior Théâtre, 2011, 82 p. 5€70
Ce livre rassemble trois pièces de Jean Tardieu : celle qui donne son titre au livre, Les mots inutiles, Un mot pour un autre. Cette dernière est la plus connue, la plus jouée aussi. C’est que Tardieu (1903-1995) est plus connu pour son théâtre que pour sa poésie. Il y interroge le langage et la forme du dialogue, propre au genre, permet un accès simple à sa pensée par des enfants.
Prévert Jacques, Le Beau langage, petit carnet de mise en scène de Cécile Bouillot et Denis Polalydès, Gallimard collection Folio junior Théâtre, 2011, 124 p. 5€70
Le Beau langage, l’accent grave, l’addition, Des uns et des autres, Suivez le guide, Histoire ancienne et l’autre, En wagon, Retour des courses, Les trois jumeaux du Val d’Enfer, La nuit tombe sur le château, soit dix sketches et courtes pièces sont réunies dans cet ouvrage. Comme dans le précédent, c’est l’humour qui est à l’honneur, avec des situations croquignolesques.

Geneste Philippe

08/07/2011

Des mots pour dire et se dire

David François, Tes mots sur mes mots, Motus, 132 feuillets dans un boîtier en simili cuir, 2011, 10€
Les 132 carrés de papier (9cm x 9cm) regroupés dans un bel étui noir au titre en lettres d’or. Le lecteur est invité à écrire par-dessus le quatrain laissé en filigrane par l’auteur sur chacun des cent trente-deux papiers dont le premier : « Ecris sur mes mots / tes mots / auront un peu / le goût des miens ». Le palimpseste n’est donc pas à décrypter mais à créer. L’écriture des mots cache toujours les mots des autres que l’on utilise, sauf, qu’ici, c’est en surimposant ses propres mots à ceux d’autrui, concrètement, c’est-à-dire scripturalement, que le jeune écrivant s’approprie ceux de François David. L’enfant peut écrire dans l’interligne, ou bien par-dessus le texte initial ou bien encore, retourner le papier et jouer à écrire à rebours, ou encore, figurer une écriture en diagonale ou attaquer le texte par côté. On a envie de dire que nous pourrions inciter le jeune lecteur à jouer en tout sens cet exercice de sur-écriture. Visuellement, génétiquement (au sens de genèse) l’enfant éprouve l’intertextualité comme constitutive de tout écrit, comme elle l’est de toute parole, différemment certes. La modification du texte, le déplacement, le maquillage, la biffure, la surimpression sont des sources de créations nouvelles surprenantes, parfois, parfois versant dans la platitude, d’autre fois, dans l’éblouissement. Dans tous les cas, ce livre-objet qui se crée par la créativité même de l’enfant implique la relecture, la suscite, car une fois le texte écrit, l’enfant lit en associant les deux et l’exercice est plein d’intérêt. Rien ne l’empêche d’ailleurs, de barrer, de rayer, bref, d’aller vers le caviardage. Ce n’est finalement qu’approfondir le dialogue d’où est né le nouveau texte par association des deux textes, l’initial et le surimposé.
Ainsi, cet étui est-il une affirmation de l’écriture comme dialogue avec les autres, comme appropriation personnelle d’un matériau extérieur et une expérience de l’individualisation de l’écriture à partir de l’écriture des autres. Il est aussi une confirmation d’une thèse que nous développons par ailleurs avec insistance, à savoir qu’écrire c’est réécrire et qu’écrire c’est se lire à travers les autres.

Geneste Philippe

02/07/2011

De la littérature par la jeunesse

Espaces, St André de Cubzac, éditions Sémentes, collection Jeunes à la page, 2011, 60 p. 6€

Il a été proposé, à des élèves de classes de quatrième, d’écrire une série d’expériences de l’espace, à partir des sensations et de la vision. Le choix séparé livré aux auteurs, a été fait d’un genre géographiquement éloigné, suggestion de traversée d’un espace, le haïku, et d’un type d’organisation du poème, les laisses. Le haïku est un poème japonais à forme fixe, qui consiste à saisir la chose, les lieux, comme événements et non comme substance. Les laisses sont des groupes de vers libres, assonancés ou non, et dont le nombre quelconque repose sur le sentiment de clôture du sens. La laisse incite à chercher le contenu de ce qui est déposé par les sillons de l’écriture au même titre que la laisse de mer est sillons de terres mêlées de sables, dépôts laissés là par le reflux des eaux. (Extrait de la préface du livre Espaces, éd. Sementes, collection Jeunes à la page, 2010, 80 p. 6 €)
Ce sont certaines de ces productions formant une liasse épaisse dont le livre propose un choix organisé que les élèves ici présents vont vous lire. Mais auparavant, permettez-moi quelques mots concernant non pas tant la démarche que la littérature, car c’est de cela qu’il est question.

Je voudrais tenter, brièvement, de situer, par cet intitulé de littérature par la jeunesse, les écrits qui constituent l’ouvrage dans le champ littéraire contemporain, qui est, aussi, un champ social.

On parle communément de la littérature DE jeunesse. Cette dénomination s’est imposée après les débats des années 70 supplantant celle de littérature pour la jeunesse[1]. C’est dire combien la jeunesse est reconnue, en matière littéraire, comme réceptrice et non productrice.
Nous pensons, à l’inverse, que la jeunesse est productrice de culture, aussi. Dans cette optique, la littérature de jeunesse sera abordée en tant que littérature par la jeunesse et nous en retiendrons la dénomination : une littérature dont l’auteurE est un enfant, un adolescent. Il ne s’agit pas là d’un jeunisme consistant à magnifier toute production enfantine, mais de l’observation menée maintenant depuis de nombreuses années avec d’autres et après d’autres, je pense, notamment, à l’équipe du groupe Créations et à celle réunie autour de l’aventure de la série BT2 écriture du mouvement Freinet, je pense aux conceptions développées par Philippe Séro-Guillaume et moi-même, dans les séminaires consacrés aux Apprentissages créatifs du langage, conceptions et leurs réalisations pratiques dans le cadre de l’enseignement.

Une objection survient alors : est-ce que le cadre scolaire et le cadre didactique d’atelier ne contraignent pas les productions qui en sont issues d’un trait collectif ? Bref, comment se réalise la notion d’auteur dans les écrits des élèves, des étudiants, des participants à un atelier ? On peut distinguer trois situations.
►La plus évidente car c’est celle qui revient le plus souvent comme objection à parler de littérature par la jeunesse, est concrétisée par les œuvres collectives. On les rencontre dans les ateliers d’écriture indépendants comme à l’école. Là, l’auteur est collectif, les écrits proviennent d’une articulation entre production sans que l’on sache très bien qui a fait quoi. Ce sont des productions d’où s’absente l’auteur, en quelque sorte, ou plutôt où tout est organisé pour qu’il s’absente. On peut à juste titre penser que la dénomination de littérature par la jeunesse, ici, est inadéquate. C’est une expérience d’écriture qui vaut en tant que telle durant son accomplissement mais qui n’a pas l’unicité nécessitée par un texte pour faire œuvre.
►Moins évidente est la production individuelle accompagnée. Dans ce cas, l’auteur est anonymé par le jeu des contraintes jouées au sein d’une situation pédagogique et didactique. Il y a bien production d’auteur mais non œuvre, dans la mesure où l’enseignement de l’écriture prend le pas sur l’appropriation personnelle de cet enseignement. Une matière abondante d’écrits existe mais elle reste hors de portée, car elle n’est pas publique. La part qui est rendue publique est très souvent aliénée par la mainmise des conventions renforcée de plus en plus par la mise en concurrence des textes enfantins aux fins de concours innombrables qui pullulent à l’ère de la compétition et de l’individualisme triomphant. Une partie d’entre elle, d’ailleurs fait retour à la situation précédente (on absente l’auteur de son texte) sans le bénéfice de l’expérience authentique d’écriture : l’objectif de la victoire au concours autorisant le dévoiement du texte du jeune écrivant.
►Une troisième situation est celle où l’enfant, l’adolescentE, sont écrivains sur la portée entière d’une œuvre, où leur conscience et leur sensibilité trouvent forme dans l’expression verbale. Cette situation exclut « les champions ou les prodiges d’un jour »[2]. En effet, ici, la prise de risque de l’écriture est établie par la durée –ce que j’ai appelé tout à l’heure la portée de l’œuvre. C’est un individu qui s’exprime, qui outrepasse les règles ce à quoi une situation pédagogique spécifique l’a amené. Il y a bien alors auteur c’est-à-dire rencontre de l’enfant avec une écriture réalisée sienne. La notion d’œuvre qui « concerne un objet social et culturel généralement réservé à désigner la production adulte »[3] vaut ici pour le jeune écrivain. On ne voit pas[4] ce qui pourrait disqualifier, l’expérience subjective d’écriture, approfondissement sémiologique et symbolique d’une expérience, pour écarter la notion d’auteur des textes écrits. Ce n’est d’ailleurs pas le moindre des paradoxes de notre société plongée dans le jeunisme par tous les pores de sa propagande, songeons à la publicité, que de ne tenir aucun compte réel de ce que les enfants et adolescentEs nous disent d’eux, disent du monde, de ce qu’ils nous disent de leur rapport au monde, aux autres dans leurs créations. Ce que nous disons est si réel que rares sont les éditeurs qui acceptent de telles publication, qui en prennent le risque, prolongeant ainsi le risque propre à l’acte d’écriture, jusqu’à son terme, à savoir la rencontre des textes d’auteurs d’âge jeune avec un lectorat. L’écriture au risque désormais de la lecture[5]
Que la parole soit, maintenant, aux jeunes auteurs.


Philippe Geneste

Conférence à la bibliothèque d’ Ares (Gironde) du 20 juin 2011 en prélude aux lectures publiques de leurs textes par les jeunes auteurs



[1] Voir Isabelle Nières-Chevrel, Introduction à la littérature de jeunesse, Didier, collection Passeurs d’histoires, 2009, pp.11/28
[2] Alain Breton « Un Fouillis qui en dit long », Poésie n°99, mai-juin 1982, pp.11/12 – p.11
[3] Henri Go, « Un Moment d’apprentissage de la langue dans une classe de CP CE1 », Le Nouvel Educateur, n°178/179, avril/mai 2006 pp.24/27 – p.27
[4] En cela nous sommes en désaccord avec Henri Go
[5] Au risque de la lecture parce que l’œuvre existe par les lectures. Le lecteur donne vie, ainsi, à « la fonction-auteur du texte » ; il donne un visage à l’œuvre. Comme dit Maÿlis Dupont, l’œuvre existe par les « micro-actions » (éditoriales, soirée de présentation, chronique, etc.) [Citations de Maÿlis Dupont, Le Bel aujourd’hui. Bach ou Boulez, des œuvres à faire, éditions du cerf, 2011, 234 p.]